Il ajoute malicieusement:
--Vous venez de Clermont...
Puis il se frotte les mains...
M. Poupard a la bonhomie de son nom... et de sa forteresse. Il a les
joues, les yeux... et le ventre d’un homme aimable.
--Vous ne punissez jamais...?
--Pardon. J’ai même inventé la punition la plus sévère et la plus
efficace...
Nous sommes entrés à la couture. Les ouvrières en tablier à carreaux
bleus se sont levées.
--Bonjour, mes petites.
Elles répondent d’une seule voix:
--Bonjour, monsieur le Directeur...
--Je vous présente M. Roubaud, un rédacteur du _Quotidien_, qui est venu
à Doullens pour vous voir. Je voudrais qu’il ait une bonne opinion de
l’École.
--Oui, monsieur le Directeur.
--Ou alors si je ne suis pas content, s’il y a encore de mauvaises notes
comme le mois dernier, c’est fini...
Vingt visages anxieux s’immobilisent sur M. Poupard qui achève sa
menace:
--C’est fini, je ne viens plus!
Maintenant vingt bouches protestent:
--Ça n’arrivera plus. On vous l’a promis... Ce n’est pas la faute de
tout le monde... Moi, j’avais eu le ruban violet...
--Toi, Marie Juliard, tu avais eu le ruban violet? Eh bien, il fallait
vraiment ne plus savoir à qui le donner...!
* * * * *
Le mois dernier, un dimanche, à la distribution des rubans, M. Poupard
avait écourté sa conférence. Il s’était contenté d’une brève
déclaration:
«Je viens de distribuer les rubans, il n’y en a pas beaucoup. Je croyais
que vous teniez à me faire plaisir, je me suis trompé.»
Le lendemain, ni les autres jours, M. Poupard ne se montra dans aucun
atelier; on ne le rencontrait même pas dans la cour ou dans les
couloirs, il avait disparu...
Le dimanche suivant Mme l’Institutrice en chef présida à la cérémonie
des récompenses...
C’est Léonie Mathieu qui déclencha le mouvement: elle se cacha le visage
derrière ses manches et pleura. Toutes suivirent. Les rubans de soie
violets ou rouges furent tachés de larmes.
Enfin, Mme l’Institutrice chargée de faire une démarche conciliante, put
aboutir à un accord: M. le Directeur cessa de bouder.
--J’ai inventé cette punition! conclut M. Poupard.
* * * * *
Il y en a qui sont assez punies...!
Par exemple Thérèse Méchin:
--Ah! te voilà!
Elle sanglote...
--Il est bien temps de pleurer!
C’est une grande blonde aux joues rouges, aux gestes lourds, elle paraît
passive et douce...
--Tu as encore cru les boniments. J’aurais dû me méfier quand je t’ai
placée à la ville... Il a dit qu’il t’épouserait... Mais tu ne sais plus
où il est...
Thérèse Méchin ira au quartier maternel.
* * * * *
Ce sont douze grandes cabines peintes en gris trianon. Elles sont
meublées chacune d’un lit blanc de pensionnaire et d’un berceau.
Les mères elles-mêmes sont des enfants.
Jane Rillet pour l’instant sert d’infirmière, mais elle occupe déjà un
lit auprès d’un berceau vide.
--Comment l’appelleras-tu?
--Jean.
--Mais si c’est une fille...?
--Alors je verrai... je ne sais pas...
Marguerite Valentin est frêle, pâle, petite. A-t-elle bien dix-sept ans?
Un poupon rit dans ses bras...
--C’est le petit Valentin?
--Oui, monsieur le Directeur, c’est Henri!
M. Poupard chatouille de son gros doigt le nez minuscule du bébé qui
ouvre toute grande sa bouche.
--Riri, Riri, c’est Riri...!
Hélène Voret, une brunette aux yeux éveillés, confectionne une minuscule
culotte.
--Où est-il le petit Voret?
--Venez le voir, monsieur le Directeur.
Dans la cabine Nº 7 le petit Voret dort énergiquement, les poings
crispés...
Alors tout à coup je songe:
--Quand le petit Voret s’éveillera?...
* * * * *
Quand le petit Voret s’éveillera, lorsqu’il fera ses premiers pas ivres,
M. Poupard aura créé sa pouponnière.
--Non... Non... ces petits ne sont pas pour l’Assistance Publique. Le
quartier maternel vient à peine d’être fondé à Doullens, mais chaque
mère restera auprès de son enfant.
La pouponnière va fonctionner, dès que les poupons seront sortis de leur
berceau.
--Et quand la mère sortira?
--Elle emportera son enfant... L’enfant aura un trousseau, la mère un
petit pécule.
--Combien?
--Deux ou trois cents francs.
--Où iront-ils?...
Le petit Voret vient de remuer, il a tendu ses petits bras raides. Nous
parlons trop fort...
--Chut... Ne l’éveillez pas...