--Voilà!
* * * * *
Nous allons aux machines qui distribuent à la cité industrielle sa vie
électrique: force, lumière.
Un grand gamin au torse nu commande aux monstres d’acier.
--Que savais-tu faire?
--Rien, monsieur le Directeur...
A l’atelier des mécaniciens, c’est un petit blond qu’on interpelle.
--Que savais-tu faire?
A la forge, notre entrée n’a pas interrompu le pupille qui d’un lourd
marteau, bat l’acier en feu... Il s’arrête enfin.
--Non, non, continue, ne rate pas ton outil.
--Que savait-il faire?...
--Rien, monsieur le Directeur.
--Voyez cette rampe. Hein! c’est une œuvre d’art. Nous l’offrons à la
ville d’Aniane pour le mausolée qui va être inauguré.
--Quels sont ceux qui ont fait cette rampe?
--Les voilà! C’est un joli travail, mes amis! Hé bien, que saviez-vous
faire?
* * * * *
C’est vrai qu’ils savent maintenant se servir de leurs doigts, mais
c’est dur!
Pas une parole, pas une cigarette! Les volants tournent, les petits
serpents d’acier jaillissent des limes, la forge bâille de sa gueule
enflammée, les marteaux font leur musique sur le fer-blanc, les gamelles
neuves baignent dans leur bain argenté...
--Monsieur le Contremaître, vous êtes content de lui?
--Très bon ouvrier, monsieur le Directeur!
--Quel âge as-tu?
--Dix-sept ans.
--Je vais m’occuper de toi. Je te ferai admettre dans les équipages de
la flotte.
--Et toi, quel âge?
--Dix-huit ans.
--Tu vas faire un ouvrier d’artillerie.
--Merci, monsieur le Directeur...
--Nous avons eu cent soixante-cinq placés, l’année dernière, et déjà
cent vingt-quatre depuis le 1er janvier de cette année.
Il est bien rare que leurs patrons nous les retournent pour incapacité
professionnelle. Nous en faisons de bons ouvriers...
* * * * *
Mais c’est dur!
Il ne faut pas rire... il ne faut pas se distraire à regarder un
camarade ou le plafond. Les fenêtres percées haut dans les murs, donnent
la lumière, mais refusent le paysage. Si l’on s’arrête, le contremaître
questionne:
--Hé bien! veux-tu un lit?
Et cela dure dix longues heures des beaux étés et des beaux hivers
languedociens. Les haricots de midi et du soir, l’eau coupée de vin, la
pitance... cela s’absorbe en vingt minutes. On reste peu de temps dans
les préaux.
On fait aussi l’exercice avec l’instruction militaire... La classe, le
soir, s’allonge pendant deux heures et demie. On sent peser ses bras et
sa tête. M. l’Instituteur écrit des chiffres et trace des cartes au
tableau... On «pionce».
C’est dur!
* * * * *
Mais Aniane est dans les vignes et les grappes sont mûres en septembre.
Si l’on a eu beaucoup de courage, si l’on n’a pas raté les «pièces», si
l’on a su garder ses galons de conduite, on part en «vendange».
Aujourd’hui et pour deux ou trois semaines, plus de cent cinquante
pupilles sont aux champs. Dans ce pays, tous les paysans sont des
viticulteurs et tous les viticulteurs ont besoin de bras pour la
récolte. La porte s’ouvre, les pupilles vont à la ferme, ils ont droit
au vin, à la viande, au ciel sur la tête. Il fait soleil, on se maquille
en grenat avec les petits raisins «bouché», on dévore, à même la grappe,
les gros grains rouges de l’aramon, et l’on fume des cigarettes!... On
croit que cela va durer toujours.
Lorsque toutes les «cornues» ont été jetées au pressoir, il faut
rentrer...
C’est l’heure où l’on s’évade.
On sait bien que c’est une bêtise, que l’on sera repris et que l’année
prochaine, on sera privé de vendanges... On n’a pas un sou. A trente
kilomètres à la ronde, tout le monde vous reconnaît. Ça ne fait rien...
* * * * *
Hier, Sarlin avait reçu ses effets spéciaux, pour aller vendanger au mas
de Tourigues. Il était tout habillé. Il a demandé à voir M. le
Directeur.
--Hé bien, tu es content? Tu vas t’en payer une tranche!
Sarlin a baissé la tête.
--Monsieur le Directeur, m’envoyez pas. J’aurais pas le courage de
rentrer.