Aniane, 7 septembre.
A trente kilomètres de Montpellier par les vignes en vendanges, les
«garrigues» pierreuses et les «pinèdes» c’est encore une abbaye de
Bénédictins vieille de douze siècles.
Mais, en descendant le toboggan de route qui vous lance sur le gros
village d’Aniane, vous apercevez d’abord de modernes bâtiments carrés,
une haute cheminée à panache de fumée noire.
L’usine masque le couvent.
Les pupilles vivent dans le cloître et travaillent à l’usine. Les
galeries voûtées sont devenues des préaux; on accède aux dortoirs par un
bel escalier où court une rampe de fer forgé que saint Benoist, dit-on,
caressa de ses mains pâles et M. le Directeur habite le logement du
prieur.
C’est M. Naud.
Moustaches grises en brosse, visage sec et mat, des yeux doux, M. Naud
évoque moins un père-abbé qu’un chef d’industrie! C’est en fait le
directeur d’une école d’arts et métiers.
--Nous pouvons, me dit-il, rivaliser avec les écoles nationales.
L’enseignement pratique est ici plus étendu que l’enseignement
théorique. Oui, notre personnel technique enseigne mieux par la main que
par la parole. Ce n’est pas un défaut, croyez-moi! Nos jeunes gens en
quittant Aniane possèdent un outil, un capital professionnel; ils
peuvent vivre!
Avant la guerre, entre les murs de la colonie, s’est accomplie une vraie
révolution. Il y a eu des batailles rangées. L’infanterie, la cavalerie,
la gendarmerie de Montpellier se sont rencontrées avec l’armée des
pupilles.
M. le ministre de la Justice a décapité lui-même M. le Directeur. Il y a
eu d’autres décollations; des envois à Eysses. Mais selon la norme des
séditions, les meneurs soumis sont devenus d’excellents auxiliaires.
C’est encore avec les plus farouches Jacobins que l’on fait les
meilleurs généraux de l’Empire.
* * * * *
Souvenirs effacés! Seuls de vieux pupilles peuvent évoquer ces temps
héroïques. L’ordre règne à Aniane. Un ordre laborieux.
Je vais voir les quinze ateliers où se fabriquent plus de cent cinquante
objets dont les modèles ont été rassemblés dans le musée.
--Cette charrette qui vaut dix-huit cents francs dans le commerce, a été
livrée à l’État par la charronnerie au prix de six cents francs. C’est
une économie. Tous les autres objets doivent être comptés au tiers:
serrures, outils, chaudrons, appareils agricoles, ustensiles de cuisine,
meubles, chaussures, vêtements.
Les chaussures sont destinées à l’armée, les vêtements sont des
uniformes de gardiens ou des treillis de prisonniers, les cruches de fer
blanc, les charrues, les meubles sont à l’usage des colonies et des
maisons centrales.
Mais les élèves d’Aniane s’instruisent.
Ils s’instruisent dix heures par jour dans l’atelier et deux heures et
demie dans la classe... Longues journées au cours desquelles on peut
apprendre à vivre!
* * * * *
--A vos rangs, fixe...
--Repos, reprenez votre travail...
Le surveillant bleu surveille, mais un contremaître civil dirige et
instruit.
--Rien à signaler, monsieur le Directeur. Trente présents!
Ce sont les ajusteurs mécaniciens et des tourneurs en métaux. Des étaux,
des limes... Les poulies grincent...
--Fais voir ça, Rablet!...
--C’est un sécateur, intervient le contremaître.
--C’est lui qui l’a fait?
--Oui, monsieur le Directeur, il se débrouille bien.
--Depuis combien de temps es-tu là?
--Huit mois.
--Qu’est-ce que tu savais faire avant de venir ici?
--Rien, monsieur le Directeur.