monde, avec une chevelure dorée qui tombe à grands flots autour des
oreilles, et des yeux pleins d'aspirations, à demi voilés par de vaines
larmes, comme les eaux les plus bleues, vues à travers les brouillards
de la pluie, des joues pâles où jamais encore baiser n'a laissé sa
tache, lèvre inférieure rouge rentrée en dedans par effroi de l'Amour,
et blanche gorge, plus blanche qu'une poitrine de colombe.--Hélas!
Hélas! si tout cela n'existait qu'en vain!
En arrière, des champs de blé, et des moissonneurs en ligne,
accomplissant d'un air las leur tâche fatigante, sans qu'aucun son de
rire ou de luth y mette de la douceur.
Et indifférent au flamboiement écarlate du soleil couchant, l'enfant
rêve encore. Il ne sait pas que la nuit approche, et que nul ne récolte
des fruits pendant le temps de la nuit.
=IMPRESSIONS=
I
=LE JARDIN=
Le calice flétri du lis tombe autour de son pistil d'or en poudre, et
sur les bouleaux du bosquet de la lande le dernier ramier roucoule et
appelle.
L'hélianthe léonin, aux couleurs voyantes, se laisse tomber noir et
dépouillé sur sa tige, et sur le sol des allées du jardin, où le vent se
joue, s'éparpillent les feuilles mortes, d'heure en heure.
Les pétales, blancs comme le lait, des pâles troènes, s'amassent à ce
souffle en une boule neigeuse: les rosés gisent sur l'herbe comme de
menus lambeaux de soie cramoisie.
II
=LA MER=
Un brouillard blanc se traîne à travers les voiles; une lune farouche,
en ce ciel d'hiver, reluit pareille à l'oeil d'un lion irrité, du milieu
d'une crinière de nuages roux.
Le timonier au vêtement épais qui se tient à la roue, n'est plus qu'une
ombre dans l'obscurité, et dans la chambre aux machines toute vibrante,
bondissent les longues liges d'acier poli.
L'ouragan vaincu a laissé sa trace sur ce vaste dôme qui se soulève, car
les minces filaments d'écume jaune flottent sur les vagues comme de la
dentelle déchirée.
=SOUS LE BALCON=
O belle étoile à la bouche de carmin, ô lune aux sourcils d'or,
lève-toi, lève-toi du Sud embaumé et éclaire la route que suivra mon
Aimée, de peur que ses petits pieds ne s'égarent sur la colline où le
vent souffle, ou sur la dune. O belle étoile à la bouche de carmin, ô
lune aux sourcils d'or.
O navire qui trembles sur la mer désolée, ô navire à la voile humide et
blanche, pars, oh, pars pour le port, vers moi. Car celle que j'aime et
moi nous voudrions aller au pays où s'épanouissent les asphodèles, dans
le coeur d'une vallée violette. O navire qui trembles sur la mer
désolée, ô navire à l'humide et blanche voile.
Oiseau charmeur au chant faible et doux, oiseau qui chantes sur la
branche, chante, chante encore de ta gorge douce et brune, et celle que
j'aime, en son petit lit, prêtera l'oreille et lèvera la tête sur
l'oreiller, et viendra de mon côté. Oiseau charmeur, au chant faible et
doux, oiseau qui te perches sur la branche!
O fleur qui te balances dans l'air tremblant, fleur aux lèvres de neige,
descends, pour être portée par celle que j'aime. Si tu meurs, ce sera
dans une couronne sur sa tête, si tu meurs, ce sera dans un pli de sa
robe. Tu iras te poser sur son petit coeur léger, ô fleur qui te
balances dans l'air tremblant, ô fleur aux lèvres de neige.
=LE JARDIN DES TUILERIES=
Cet air d'hiver est vif et froid, et vif, et froid est ce soleil
d'hiver, mais autour de ma chaise, les enfants courent: on dirait de
menues choses en or qui dansent.
Parfois aux abords du kiosque bariolé, des soldats en miniature se
promènent fièrement, allongent le pas. Parfois ce sont des brigands aux
yeux bleus qui se cachent dans les fourrés dépouillés des massifs.
Et d'autres fois, pendant que la vieille bonne s'absorbe dans son
volume, ils se risquent à traverser le square, et lancent leurs
flottilles de papier parmi les gros tritons de bronze verdi qui se
contorsionnent.
Puis ils font semblant de fuir en un vol rapide, et puis ils se lancent,
bande turbulente, et s'aidant de leurs petites mains tour à tour, ils
grimpent à l'arbre noir, effeuillé.
Ah! cruel arbre, si j'étais vous, et si des enfants grimpaient sur moi,
rien que pour eux, je ferais jaillir de tout mon corps, en dépit de
l'hiver, des fleurs printanières, des blanches, des bleues.
=À L'OCCASION DE LA VENTE AUX ENCHÈRES DES LETTRES D'AMOUR DE
KEATS=
Voici les lettres qu'Endymion écrivit à celle qu'il aimait en secret,
sans en rien dire; et maintenant les braillards de la vente aux enchères
font leurs marchés, leurs offres pour chacun de ces pauvres billets
desséchés. Oui, pour chacune des pulsations de la passion, on entend les
marchands faire leur prix. Je crois qu'ils n'aiment guère l'art, ceux
qui brisent le cristal d'un coeur de poète, pour que de petits yeux
chassieux puissent y jeter leurs regards avides et curieux.
Ne dit-on pas que dans des années bien lointaines, dans une ville au
fond de l'Orient, quelques soldats coururent, la torche en main, vers
minuit, se chamailler au sujet de pauvres vêtements, et jouèrent aux dés
les haillons d'un malheureux, sans rien savoir du miracle divin, et des
souffrances d'un Dieu?
=LE NOUVEAU REMORDS=
Le péché est mien; je ne compris pas. Ainsi donc la musique est
prisonnière dans son cachot. C'est à peine si de temps en temps le flot
passager d'une vague tourmente, de ses mouvements incessants, ce rivage
infécond. Et dans le fond flétri de ce pays, l'Eté s'est creusé une
tombe si profonde, qu'à peine le saule plombé ose implorer de l'hiver au
souffle tranchant une fleur d'argent. Mais quel est-il celui qui vient
sur cette rive? (Non, mon amour, lève les yeux et admire). Quel est-il
celui qui vient du Sud en vêtements teints? C'est le Maître que tu
viens de trouver, c'est lui qui cueillera les roses qui n'ont pas été
encore ravies à ta bouche, et moi je resterai, comme auparavant, à
pleurer, à adorer.
=FANTAISIES DÉCORATIVES=
I
=LE PANNEAU=
Sous l'ombre dansante du rosier se voit une fillette d'ivoire, arrachant
les pétales soit d'incarnat soit de nacre avec des ongles vert pâle de
jade poli.
Les pétales rouges tombent sur les mottes, les pétales blancs voltigent
un à un, pour tomber dans une tasse bleue où le soleil, tel un grand
dragon, se tord en replis d'or.
Les pétales blancs flottent dans l'air, les pétales rouges tombent
lentement; il en est qui tombent sur sa robe jaune, et d'autres qui
tombent sur sa chevelure d'un noir de corbeau.
Elle prend un luth d'ambre et chante, et pendant qu'elle chante, une
grue d'argent commence à allonger son cou écarlate, et à battre de ses
ailes aux reflets de métal.
Elle prend un luth d'ambre brillant, et du dense bosquet, où il se
cachait, son amoureux aux yeux en amande, la suit d'un regard charmé
dans ses mouvements.
Et maintenant elle jette un cri de frayeur, et déjà se font jour de
mignonnes larmes. Une épine a blessé de sa pointe la conque marine aux
veines incarnat de son oreille.
Puis elle lance un joyeux rire: c'est qu'un pétale de rose est tombé
juste à l'endroit où le satin jaune laisse voir la fleur de sa gorge aux
veines bleues.
De ses ongles vert pâle en jade poli, elle arrache un à un les pétales
d'incarnat et de nacre. Voici là debout une fillette d'ivoire, sous
l'ombre dansante du rosier.
II
=LES BALLONS=
Sur ce fond trouble de ciel en turquoise, les légers et lumineux ballons
plongent, vont au hasard comme des lunes de satin, vont au hasard comme
des papillons de soie, et tournent à chaque souffle de vent, montent et
tournent comme des danseuses, flottent comme d'étranges perles
transparentes, tombent et flottent comme une poussière d'argent.
Et voici qu'ils s'attachent aux feuilles d'en bas, chacun prend
discrètement une pose fantastique; chacun d'eux est un pétale de rose au
bout d'un fil de la Vierge.
Puis ils grimpent aux grands arbres, pareils à de petits globes
d'améthyste, opales errantes qui vont au rendez-vous avec les rubis du
tilleul.
=CANZONETTE=
Je n'ai point à profusion, de l'or que gardent les griffons; aujourd'hui
comme jadis, pauvre est le parc du berger. Des rubis, des perles, je
n'en ai point pour parer ta gorge. Malgré tout, les jeunes filles de la
campagne ont aimé le chant du berger.
Ainsi donc cueille un roseau, et commande-moi de te chanter, car je
voudrais nourrir de mélodie tes oreilles, qui sont plus belles que la
plus belle fleur de lis, plus douces et plus précieuses que le parfum de
l'ambre gris.
Que crains-tu? Le jeune Hyacinthe a péri? Pan n'est plus ici, et il ne
reviendra jamais, pas plus que le Faune cornu ne foulera les prés
jaunis, pas plus qu'aucun Dieu ne se glissera furtivement à travers les
oliviers.
Hylas est mort. Lui non plus ne devinera pas ces petites lèvres rouges,
pareilles à des pétales de rose. Sur la haute colline ne jouent plus les
Dryades d'ivoire. Argenté, silencieux, s'efface tristement le jour
d'automne.
=SYMPHONIE EN JAUNE=
Un omnibus, tout le long du pont, rampe comme un papillon jaune, et çà
et là un passant a l'apparence d'une petite mouche inquiète.
De grosses péniches chargées de foin jaune se rangent le long du
bas-port dans l'ombre, et comme une écharpe de soie jaune, l'épais
brouillard s'accroche le long du quai.
Les feuilles jaunes se flétrissent déjà, et quittent en voletant les
ormes du Temple, et à mes pieds la Tamise d'un vert pâle, s'allonge
comme une tige de jade ondulé.
=DANS LA FORÊT=
Hors du demi-jour du centre des bois, dans l'aurore de la prairie
s'élance mon Faune au corps d'ivoire, aux yeux bruns.
Il va par bonds à travers les bosquets, en chantant, et son ombre les
suit en dansant, et je ne sais, laquelle je suivrai, sera-ce l'ombre ou
la chanson?
O chasseur, prends-moi son ombre au piège. O Rossignol, dérobe pour moi
ta chanson, de peur que, rendu fou de musique et d'égarement, je ne
suive en vain sa piste.
=À MA FEMME=
AVEC UN EXEMPLAIRE DE MES POÉSIES
Je ne saurais écrire un imposant prologue, comme prélude à mon lai, ce
serait, j'ose le dire, les propos d'un poète à un poème.
Car si parmi ces pétales tombés, il en est un qui vous semble beau,
l'amour l'emportera jusqu'à ce qu'il se pose sur votre chevelure.
Et lorsque le vent et l'hiver endurciront tout le pays dépouillé de son
charme, il parlera tout bas du jardin, et vous comprendrez.
=AVEC UN EXEMPLAIRE
DE
"LA MAISON DES GRENADES"=
Va, petit livre, à celui qui sur un luth aux branches de nacre, chanta
les pieds blancs de la jeune fille aux cheveux d'or, et invite-le à
regarder dans tes pages; peut-être verra t-il, en toi, danser de jeunes
filles aux cheveux d'or.
=À L. L.=
Pourrions-nous déterrer ce trésor depuis longtemps enfoui, pourrait-il
récompenser ce caprice, ce désir, nous ne pourrions jamais apprendre le
chant de l'amour, nous sommes séparés depuis trop longtemps.
Quand le passé plein de passion, qui s'est enfui, pourrait rappeler ses
morts, pourrions-nous le revivre tout entier, s'il valait cette
souffrance.
Je m'en souviens, nous avions coutume de nous retrouver près d'un banc
couvert de lierre, et vous de gazouiller tous les jolis mots, de l'air
d'un oiseau.
Et votre voix avait comme un tremblement, tout comme celle de la
linotte, et se brisait comme dans la gorge du merle sa dernière et
bruyante note.
Et vos yeux, ils étaient verts et gris comme un jour d'avril, mais ils
s'allumaient comme l'améthyste, quand je me baissais et vous embrassais.
Et votre bouche, elle refusait, longtemps, bien longtemps, de sourire,
puis elle partait toute vibrante de rire, cinq minutes après.
Vous aviez toujours peur d'une averse, ainsi qu'une fleur; je m'en
souviens, vous vous leviez en sursaut, et couriez, à la première goutte
de pluie.
Je m'en souviens, je ne pouvais jamais vous attraper, car personne ne
vous égalait: vous aviez à vos pieds de merveilleuses, lumineuses,
rapides petites ailes.
Je me rappelle votre chevelure.--L'ai-je rattachée? Car sans cesse elle
se révoltait--on eut dit un écheveau brouillé de rayons dorés de
soleil.--Ces choses-là sont vieilles.
Je me rappelle si bien la chambre, et le lilas en fleur qui battait
contre la vitre ruisselante, par une chaude pluie de juin.
Et la couleur de votre robe, elle était d'un brun ambré, et deux bandes
de satin jaune partaient de vos épaules.
Et le mouchoir de dentelle française, que vous pressiez contre votre
figure? Était-ce une petite larme, ou était-ce la pluie, qui y avait
fait une tachelette?
Sur votre main, quand elle me fit l'adieu, il y avait des veines bleues.
Dans votre voix, lorsqu'elle me dit bonjour, il y avait un cri étourdi.
Vous avez tout simplement gaspillé votre vie (ah! cela trancha comme un
couteau!) Lorsque je m'élançai par la porte du jardin, c'était trop
tard, trop tard!
Nous pourrions revivre encore une fois cela, si c'était la peine de le
souffrir; si le passé de passion, qui s'est enfui, pouvait rappeler ses
morts.
Eh bien, s'il faut que mon coeur se brise, cher amour, à cause de vous,
il se brisera en musique, je le sais. C'est ainsi que se brisent les
coeurs des poètes.
Mais, chose étrange, on ne m'avait point appris que le cerveau peut
contenir dans une toute petite cellule d'ivoire et le ciel de Dieu et
l'enfer.
=SEN ARTISTY
ou
LE RÊVE DE L'ARTISTE=
Traduit du polonais de Madame Helena Modjeska Moi aussi j'ai eu mes
rêves, oui, vraiment j'ai connu les visions qu'amène en foule une
ardente jeunesse, et qui me hantent encore....
Il me sembla une fois que j'étais étendu dans un jardin bien clos, au
temps où le Printemps s'échappe de l'Hiver comme un oiseau, ou le ciel a
une voûte de saphir. L'air pur était doux, et le gazon épais qui me
servait de couche était doux comme l'air. L'étrange et secrète vie des
jeunes arbres enflait la verte et tendre écorce, ou éclatait en
bourgeons pareils à des émeraudes serties. Des violettes jetaient des
regards furtifs du fond de leurs cachettes; quelque peu effarouchées de
leur propre beauté. La rose vermeille ouvrait son coeur, et la brillante
stellaire scintillait comme une étoile du matin. Des papillons en
costumes de brun et d'or prenaient les craintives campanules comme
pavillons et comme séjours d'agrément. Là haut un oiseau faisait tomber
en neige toutes les fleurs dans son vol et allait charmer les bois de
son chant. L'univers entier semblait s'éveiller au plaisir. Et
pourtant,... et pourtant... mon âme était emplie d'une lourdeur de
plomb. Je ne trouvais point de joie dans la Nature. Pour moi, l'esclave
de l'ambition, qu'était ce que la rose aux taches cramoisies, ou le
crocus aux sceptres d'or? Le bel oiseau chantait faux pour moi, et les
charmantes fleurs me faisaient l'effet d'un défilé de gens travestis,
car, ainsi que le serpent de la fable se pique de son aiguillon pour se
faire souffrir, aussi je gisais, me torturant moi-même. Le jour
s'avançait inaperçu sur le cadran solaire, jusqu'à ce qu'enfin le soleil
se plongea, drapé de pourpre dans les splendeurs de l'est. Alors du
coeur ardent de ce grand orbe, sortit une créature en qui la beauté des
formes effaçait par son éclat la plus brillante vision de cette terre
triviale. Elle était ceinte d'une robe plus blanche que la flamme ou que
l'airain chauffé dans la fournaise. Sur sa tête elle portait une
couronne de laurier, et pareille à une étoile qui tombe tout à coup des
hauteurs du ciel, elle passa près de moi.
Alors m'agenouillant bien bas, je m'écriai:
«O toi que je désire tant! ô toi que j'ai longtemps attendue, gloire
immortelle! grande conquérante du monde, oh! fais que je ne meure pas
sans couronne, une fois du moins que ton laurier impérial ceigne mon
front, sans cela méprisable. Une fois fais sonner le clairon, et que la
trompette de l'ambition bruyante répande mon nom. Quant au reste, je
n'en ai point souci.»
Alors, d'une voix douce, l'ange me répondit: «Enfant, qui ignores le
véritable bonheur, qui ne sais en quoi consiste la plus haute sagesse de
la vie, tu as été créé pour la lumière, et l'amour, et le rire, et non
point pour gaspiller ton jeune âge à lancer des flèches contre le
soleil, ou à nourrir en ton âme cette ambition dont le poison mortel
infectera ton coeur, et salira toute joie, tout contentement. Reste ici,
dans la douce prison de ce jardin bien clos, dont les prairies au sol
égal et les bosquets charmants invitent au plaisir. L'oiseau sauvage
qui, d'un chant soudain, éveille ces vallons silencieux, sera ton
compagnon de jeux. Chaque fleur qui s'épanouit viendra d'elle-même
s'entrelacer dans tes cheveux, guirlande mieux faite pour toi que le
poids redoutable de la couronne de laurier que donne la Gloire.
--Ah! stériles présents, m'écriai-je, indocile à son langage de
prudence. N'est-il que ces fleurs périssables, dont les courtes
existences sont limitées entre l'aurore et l'heure du couchant. La
colère de midi peut blesser la rose, et la pluie dépouiller le crocus de
son or. Mais ton immortelle couronne de Renommée, ta couronne de laurier
qui ne connaît point la mort, elle est la seule que le temps ne saurait
flétrir. La dent glacée de l'hiver ne saurait l'entamer et lui nuire.
Les choses triviales ne la profaneront pas.»
L'ange ne répondit point, mais sa figure s'obscurcit d'un brouillard de
pitié.
Alors il me sembla que de mes yeux, où la torche de l'ambition lançait
ses dernières et ses plus violentes flammes, jaillissaient deux rayons
horizontaux de lumière bien droite, et qu'entre leur feu brillant la
couronne de laurier se tordait, se contournait, ainsi que quand l'étoile
de Sirius dessèche le blé mûrissant, et une feuille pâle tomba sur mon
front; et je me levai d'un bond, et je sentis le pouls puissant de la
Renommée, et j'entendis au loin le bruit de nations nombreuses qui me
louaient!
* * * * *
Moment unique de grande vie aux ardentes couleurs, et puis... qu'elle
est vaine, la louange des nations! qu'elle est futile, la trompette de
la gloire. Il y avait d'âpres épines dans cette feuille de laurier, et
leurs crochets dentelés entraient comme une brûlure, comme une morsure,
jusqu'à ce que du feu et de la rouge flamme semblèrent se repaître de
mon cerveau, et changèrent le jardin en un désert nu.
Les mains tendues avec force, je luttai pour l'arracher de mon front
saignant, mais ce fut en vain, et avec un cri de douleur, auquel les
étoiles pâlirent avant l'instant qui leur était assigné, je m'éveillai
enfin, et vis l'aube craintive, avancer sa face grise pour regarder dans
les ténèbres de ma chambre, et j'aurais cru que ce n'était là qu'un vain
rêve, sans cette douleur qui sans trêve me ronge le coeur, et sans les
blessures rouges que les épines ont faites à mon front.
=FRAGMENTS EN PROSE=
LETTRES AU =DAILY CHRONICLE= SUR LA VIE DE PRISON
=Le cas du gardien Martin. Quelques cruautés de la vie de prison=.
(28 mai 1897)
_À l'Éditeur du "Daily Chronicle"_.
Monsieur,
J'apprends avec un grand regret, par la lecture de votre journal, que le
gardien Martin, de la prison de Reading, a été renvoyé par les
commissaires de la Prison pour avoir donné quelques biscuits sucrés à un
petit enfant affamé.
J'ai vu les trois enfants, le lundi qui a précédé ma mise en liberté.
Ils venaient d'être condamnés.
Ils étaient rangés, en ligne, debout dans le hall central, vêtus du
costume de la prison, leurs draps sous le bras, prêts à se rendre dans
les cellules qui leur avaient été assignées.
Je passais par hasard par une des galeries qui se trouvaient sur mon
chemin pour aller au parloir, où je devais avoir la visite d'un ami.
C'étaient de tout petits enfants.
Le plus jeune,--celui auquel le gardien a donné les biscuits,--était un
tout petit garçon, pour lequel il avait été évidemment impossible de
trouver des vêtements à sa taille.
Certes, j'ai vu beaucoup d'enfants en prison pendant les deux ans qu'a
duré ma détention.
La prison de Wandsworth, en particulier, en contenait toujours un grand
nombre.
Mais le petit garçon, que je vis dans l'après-midi du lundi 17 à
Reading, était plus petit encore qu'aucun d'eux.
Il est inutile de dire combien je fus douloureusement affecté de voir
ces enfants à Reading, car je savais quel traitement les y attendait.
La cruauté avec laquelle on traite les enfants dans les prisons
anglaises est incroyable, excepté pour ceux qui en ont été les témoins
et qui connaissent la brutalité du système.
De nos jours, on ne comprend pas ce que c'est que la cruauté.
On la regarde comme une sorte de terrible maladie médiévale, et on
l'attribue à une espèce d'hommes pareils à Eccelin de Romano, et autres,
auxquels infliger volontairement des souffrances donnait une véritable
folie de plaisir.
Mais les hommes du type d'Eccelin ne sont que des représentants
anormaux d'un individualisme perverti.
La cruauté ordinaire n'est autre chose que de la stupidité.
C'est le défaut absolu d'imagination.
C'est, de nos jours, le résultat de systèmes stéréotypés, de règles
conformes au «_vite et fort_» et de la stupidité.
Partout où il y a centralisation, il y a stupidité.
Ce qui est inhumain dans la vie moderne, c'est l'officialisme.
L'autorité est aussi destructive pour ceux qui l'exercent que pour ceux
sur qui elle est exercée.
C'est le Bureau des Prisons, c'est le système qu'il met en pratique, qui
sont la source première de la cruauté qu'on exerce sur un enfant en
prison.
Les gens, qui soutiennent ce système, ont d'excellentes intentions.
Ceux qui le mettent en pratique sont également humains dans leurs
intentions.
La responsabilité est rejetée sur des règlements disciplinaires.
On suppose qu'une chose est juste parce qu'elle est la règle.
Le traitement actuel des enfants est terrible tout d'abord de la part de
gens qui n'entendent rien à la psychologie particulière d'une nature
d'enfant.
Un enfant est capable de comprendre un châtiment infligé par un
individu, tel qu'un parent, un tuteur, et de le supporter avec un
certain degré de résignation.
Ce qu'il est incapable de comprendre, c'est un châtiment infligé par la
Société.
Il ne saurait se faire une idée de la Société.
Pour les grandes personnes, c'est naturellement le contraire qui est
vrai.
Ceux d'entre nous qui sont en prison, peuvent comprendre et comprennent
en effet ce que signifie la force collective qu'on appelle société, et
quelle que soit notre façon d'en concevoir les méthodes et les
prétentions, nous pouvons nous imposer de les accepter.
Le châtiment, qui nous est infligé par un individu, est au contraire,
une chose que ne supporte aucune grande personne, et à laquelle on ne
s'attend point à la voir se résigner.
En conséquence, l'enfant étant enlevé à ses parents par des gens qu'il
n'a jamais vus, qu'il ne connaît en aucune façon, et se trouvant dans
une cellule solitaire, qui ne lui est point familière, entouré de
figures nouvelles, recevant les ordres et les punitions des
représentants d'un système qu'il est incapable de comprendre, devient la
proie immédiate de la première et de la plus forte émotion que produise
la vie moderne de la prison,--l'émotion de la terreur.
La terreur d'un enfant en prison est absolument sans bornes.
Je me rappelle qu'une fois à Reading, au moment de ma sortie pour
l'exercice, je vis dans la cellule faiblement éclairée, en face de la
mienne, un petit garçon.
Deux gardiens,--qui ne manquaient pas de bonté, lui parlaient, avec
quelque apparence de sévérité, ou peut-être lui donnaient quelques
utiles conseils pour sa conduite.
L'un d'eux était dans la cellule avec lui, l'autre se tenait en dehors.
La figure de l'enfant était comme un masque blanc de terreur,
d'affolement.
Il y avait dans son regard l'épouvante d'un animal traqué.
Le lendemain, à l'heure du déjeuner, je l'entendis crier, demander
qu'on le laissât sortir.
Il appelait ses parents dans ses cris.
De temps à autre j'entendais la voix grave du gardien de service, qui
lui disait de rester tranquille.
Et pourtant il n'était pas même condamné pour aucune petite faute dont
il eût été accusé.
Il était simplement en prévention.
Cela, je le savais parce qu'il portait ses habits à lui, qui
paraissaient assez propres. Mais il avait les chaussettes et les
souliers de la prison.
Cela indiquait que c'était un enfant très pauvre, dont les souliers, si
même il en avait, étaient en mauvais état.