Les juges de paix et les juges de simple police, classe en générale

d'une ignorance absolue, envoient souvent un enfant en prévention pour

huit jours, au bout desquels ils peuvent ne point prononcer la sentence

qu'ils ont le droit de rendre.

Ils appellent cela «ne point envoyer un enfant en prison».

Certes, c'est de leur part une façon de voir stupide.

Pour un enfant, être en prison préventivement ou après un jugement,

c'est une subtilité du système social qu'il ne saurait comprendre.

Ce qu'il y a d'horrible pour lui, c'est d'y être.

Aux yeux de l'humanité, le fait qu'il est là, est une chose horrible.

Cette terreur, qui s'empare de l'enfant et l'accable, qui saisit même

l'homme fait, est naturellement portée au delà de toute expression par

le système de la cellule solitaire de nos prisons.

Chaque enfant reste enfermé dans sa cellule pendant vingt-trois heures

sur vingt-quatre.

Voilà ce qui est effrayant.

Enfermer pendant vingt-trois heures sur vingt-quatre un enfant dans une

cellule mal éclairée, c'est un exemple de la cruauté qu'il y a dans la

stupidité.

Si un particulier, père ou tuteur, traitait ainsi un enfant, il serait

sévèrement puni.

La Société pour répression de la cruauté envers l'enfance devrait

s'occuper de cela sans délai.

Il y aurait partout un mouvement de haine contre quiconque se serait

rendu coupable d'une telle cruauté.

Certes, une peine sévère doit être appliquée après la faute établie,

mais notre société actuelle fait elle-même pis, et pour l'enfant, être

traité ainsi par une force abstraite dont les droits sont pour lui

chose inintelligible, c'est bien pire que s'il était traité de la même

façon par un père, une mère, ou une personne qu'il connaîtrait.

Un traitement inhumain infligé à un enfant, est toujours chose

inhumaine, quel qu'en soit l'auteur.

Mais un traitement inhumain par la société est pour l'enfant d'autant

plus terrible qu'il n'y a pas d'appel.

Un parent ou un tuteur peuvent être touchés, et faire sortir un enfant

de la chambre sombre et solitaire où il a été enfermé.

Un gardien ne le peut pas.

La plupart des gardiens ont une grande affection pour les enfants. Mais

le système leur interdit d'en témoigner quoique ce soit à un enfant.

S'ils le font, ainsi que l'a fait le gardien Martin, ils sont révoqués.

La seconde cause de souffrance pour l'enfant en prison, c'est la faim.

La nourriture, qu'on lui donne, consiste en un morceau de pain de prison

généralement mal cuit, et un gobelet d'eau pour déjeuner à sept heures

et demie.

À midi, il a pour dîner une assiette de bouillie de maïs grossièrement

préparée; à cinq heures et demie, un morceau de pain sec et un gobelet

d'eau.

Ce régime appliqué à un homme fait, vigoureux, produit toujours une

maladie d'un genre ou d'un autre; la diarrhée domine, et la faiblesse

qui en est la conséquence.

Aussi dans une grande prison les remèdes astringents sont-ils distribués

régulièrement par les gardiens comme une chose qui va de soi.

En ce qui concerne l'enfant prisonnier, il lui est, en général,

impossible de manger quoi que ce soit.

Pour peu qu'on connaisse les enfants, on sait combien leur digestion

est facilement troublée par un accès de pleurs, un ennui, une souffrance

d'esprit de n'importe quelle sorte.

Un enfant, qui a passé toute la journée et peut-être la moitié de la

nuit à pleurer tout seul dans une cellule faiblement éclairée, est

incapable de manger une bouchée de cette grossière, de cette horrible

nourriture.

Quant au petit garçon, auquel le gardien Martin a donné les biscuits,

cet enfant pleurait de faim le mardi matin, et il lui était absolument

impossible de manger le pain et de boire l'eau qui lui avaient été

servis pour son déjeuner.

Martin sortit après que les déjeuners eurent été servis, et acheta

quelques petits fours pour l'enfant plutôt que de le voir mourir de

faim.

C'est fort beau de sa part, et ce fut l'avis de l'enfant, qui dans son

ignorance complète des règlements faits par la commission des prisons,

dit à un des gardiens-chefs combien son subalterne avait été bon pour

lui.

Le résultat naturel fut un rapport et le renvoi.

Je connais parfaitement Martin, et j'étais sous sa surveillance pendant

les sept dernières semaines de mon emprisonnement.

Quand il fut nommé à Reading, on le chargea de la Galerie C, où j'étais

détenu.

Je le voyais donc constamment.

Je fus frappé de la bonté et de l'humanité singulières avec laquelle il

me parlait, ainsi qu'aux autres prisonniers.

De bonnes paroles, c'est beaucoup, en prison, et un _bonjour_, un

_bonsoir_, dits d'un ton agréable, vous rendent aussi heureux qu'on peut

l'être en prison.

Il était toujours doux et calme.

Le hasard m'a appris une autre circonstance où il se montra d'une grande

bonté envers un des prisonniers, et je n'hésite pas à la rapporter.

Une des choses les plus horribles, en prison, c'est la mauvaise

disposition des appareils hygiéniques.

Aucun prisonnier n'est autorisé, en quelques circonstances que ce soit,

à quitter sa cellule après cinq heures et demie du soir.

Si donc il est atteint de diarrhée, il faut que sa cellule lui serve de

latrines, et qu'il passe la nuit dans une atmosphère aussi fétide que

malsaine.

Quelques jours avant ma libération, Martin faisait la ronde à sept

heures et demie, avec un des gardiens-chefs pour ramasser l'étoupe et

les outils des prisonniers.

Un homme, tout récemment condamné et auquel la nourriture avait donné

une violente diarrhée, ainsi que cela arrive toujours, demanda au

gardien-chef l'autorisation de vider le baquet de sa cellule, à cause de

l'horrible odeur qui régnait dans sa cellule, et pour le cas où il

serait indisposé pendant la nuit.

Le gardien-chef répondit par un refus formel: c'était contraire aux

règlements.

L'homme devait passer la nuit dans ce terrible état de choses.

Mais Martin, plutôt que de voir ce malheureux dans une situation aussi

répugnante, dit qu'il viderait lui-même le baquet de cet homme, et il le

fit.

Un gardien, qui vide le baquet d'un prisonnier, cela est évidemment

contre les règles, mais Martin accomplit cet acte de bonté simplement

parce qu'il était d'un naturel humain, et l'homme lui en fut très

reconnaissant, ce qui était naturel.

En ce qui concerne les enfants, on a beaucoup parlé, beaucoup écrit en

ces derniers temps de l'influence corruptrice qu'exerce la prison sur un

jeune enfant.

Ce qui a été dit est très vrai.

Un enfant est profondément contaminé par la vie de prison. Mais

l'influence qui contamine n'est point celle des prisonniers.

C'est celle du système de la prison dans son ensemble,--du directeur, de

l'aumônier, des gardiens, de l'isolement en cellule, de la nourriture

révoltante, des règlements faits par les commissaires des prisons, du

genre de «discipline» de la vie, c'est ainsi qu'on l'appelle.

On prend toutes les précautions pour ôter à un enfant la vue de tous les

prisonniers au-dessus de seize ans.

Les enfants sont assis à la chapelle derrière un rideau, et on les

envoie prendre de l'exercice dans de petites cours sans

soleil,--parfois dans une cour pavée, parfois dans une cour derrière les

moulins, plutôt que de leur laisser voir les prisonniers majeurs prenant

l'air.

Or, la seule influence vraiment humanisante qui s'exerce dans la prison

est celle des prisonniers.

Leur bonne humeur dans un milieu terrible, leur sympathie mutuelle, leur

humilité, leur douceur, les sourires pleins de bienveillance qu'ils

échangent en se rencontrant, leur parfaite résignation à leur peine,

tout cela est admirable, et j'ai moi-même appris d'eux bien des choses

salutaires.

Je ne vais pas proposer que, les enfants ne soient pas assis derrière un

rideau à la chapelle, ni qu'ils prennent de l'exercice dans un coin de

la cour commune.

Je veux simplement faire remarquer que la mauvaise influence sur les

enfants n'est point et n'a jamais pu être celle des prisonniers, mais

qu'elle est et restera toujours celle du système des prisons lui-même.

Il n'y a pas dans la prison de Reading un seul homme qui n'eût consenti

à subir lui-même la peine des trois enfants, à leur place.

La dernière fois que je les vis, c'était le mardi après leur

condamnation.

Je faisais ma promenade à sept heures et demie avec une douzaine

d'autres hommes, quand les enfants passèrent près de nous, accompagnés

d'un gardien, revenant de la cour empierrée, humide, morne, où ils

avaient pris l'air.

Je vis la plus profonde pitié dans les regards que mes compagnons

jetèrent sur eux.

Les prisonniers, pris en masse, sont extrêmement bons et pleins de

sympathie l'un envers l'autre.

La souffrance, et la souffrance en commun, donne de la bonté aux hommes,

et jour par jour, en allant et venant par la cour, je me rappelais avec

plaisir et consolation ce que Carlyle appelle quelque part le

«silencieux charme rythmique de la compagnie humaine».

En cela, comme en toute autre chose, les philanthropes et les gens de

même sorte font fausse route.

Ce ne sont pas les prisonniers qui ont besoin de réforme; ce sont les

prisons.

Certes, on ne devrait jamais envoyer en prison un enfant au-dessous de

quatorze ans.

C'est là une absurdité, et comme bien des absurdités, il en résulte des

choses absolument tragiques.

Si toutefois il faut les envoyer en prison, on devrait leur faire

passer la journée dans un atelier ou une salle d'école avec un gardien.

Il faudrait qu'ils passent la nuit dans un dortoir, avec un gardien de

nuit pour les surveiller.

Il faudrait leur faire prendre l'air pendant trois heures par jour au

moins.

Les cellules sombres, mal aérées, mal odorantes, sont terribles pour un

enfant, et même pour n'importe qui.

On respire toujours un mauvais air en prison.

La nourriture, donnée aux enfants, devrait être du thé et de la soupe

faite avec du beurre et du pain.

La soupe de la prison, est très bonne et très salubre.

La Chambre des Communes pourrait régler en une demi-heure le traitement

des enfants.

J'espère que vous userez de votre influence pour obtenir ce résultat.

La façon dont les enfants sont traités actuellement est vraiment un

outrage à l'humanité et au bon sens.

Cela vient de la stupidité.

Permettez-moi d'attirer votre attention sur une autre chose terrible qui

se passe dans les prisons anglaises, et à vrai dire dans toutes les

prisons du monde, où le système du silence et de la réclusion cellulaire

est pratiqué.

Je fais allusion au grand nombre d'individus qui deviennent fous ou

faibles d'esprit en prison.

Dans les prisons de convicts à longue peine, cela est naturellement très

fréquent, mais cela se voit aussi dans les prisons ordinaires, comme

celle où j'ai été renfermé.

Il y a trois mois, je remarquai parmi les prisonniers qui prenaient de

l'exercice avec moi un jeune homme qui avait l'air sot ou faible

d'esprit.

Certes, toute prison a ses clients faibles d'esprit, qui viennent et y

reviennent, et dont on peut dire qu'ils passent leur vie en prison.

Mais ce qui me frappa chez ce jeune homme, c'était qu'il avait l'air

plus faible d'esprit que ce n'est le prisonnier ordinaire, avec son rire

niais, les éclats de rire qu'il lançait à tout propos, et l'agitation

perpétuelle, la contraction incessante de ses mains.

L'étrangeté de sa conduite fut remarquée par tous les autres

prisonniers.

De temps à autre, on ne le voyait pas à l'exercice, ce qui m'indiquait

qu'il était puni de réclusion dans sa cellule.

Je finis par découvrir qu'il était mis en observation, que des gardiens

veillaient sur lui jour et nuit.

Quand il paraissait à l'exercice, il avait toujours l'air d'être

hystérique, et ne faisait que tourner en pleurant, ou riant.

À la chapelle, il était toujours assis sous les yeux de deux gardiens,

qui ne le perdaient pas de vue un seul instant.

Parfois, il se cachait la tête dans les mains, ce qui était défendu par

le règlement de la chapelle.

Alors un coup donné sur sa tête par le gardien lui rappelait qu'il

devait avoir constamment les yeux dirigés vers la table de la communion.

Parfois il se mettait à pleurer,--sans causer de désordre--mais les

larmes ruisselaient sur sa figure, avec des secousses hystériques à la

gorge.

On bien il se mettait à rire tout seul d'un air idiot, à faire des

grimaces.

Plus d'une fois, on le renvoya de la chapelle à sa cellule, et

naturellement, il était sans cesse puni.

Comme le banc, sur lequel j'étais ordinairement assis à la chapelle,

était juste derrière le banc au bout duquel ce malheureux était placé,

j'eus l'occasion de l'observer à loisir.

Je le voyais sans cesse à l'exercice, je le voyais devenir fou, et on le

traitait comme un simulateur.

Samedi de la semaine dernière, vers une heure, j'étais dans ma cellule,

occupé à nettoyer et polir la vaisselle de fer-blanc qui m'avait servi à

dîner.

Je fus tout à coup surpris en entendant le silence de la prison

interrompu par les cris les plus horribles, les plus révoltants, ou

plutôt par des hurlements.

Ma première pensée fut qu'on était en train d'abattre, d'une main

maladroite, un taureau on une vache, en dehors de l'enceinte de la

prison.

Mais je ne tardai pas à m'apercevoir que les hurlements venaient des

sous-sol de la prison, et je compris qu'on fouettait quelque malheureux.

Je n'ai pas besoin de dire combien ce fut hideux et terrible pour moi,

et je me demandai quel était l'homme qu'on châtiait de cette façon

révoltante.

Soudain je vis comme dans un éclair que c'était sans doute le malheureux

insensé qu'on fouettait.

Il n'est pas nécessaire de dire quels furent mes sentiments à ce sujet,

ils n'ont rien à voir dans la question.

Le lendemain, dimanche, je vis le pauvre diable à l'exercice, sa figure

banale, laide, souffrante, bouffie par les larmes et l'hystérie au point

de le rendre méconnaissable.

Il suivait le cercle central avec les vieux, les mendiants, les

boiteux, en sorte que je pus l'observer tout le temps.

Ce fut le dernier dimanche que je passai en prison.

C'était la plus belle journée de toute l'année, et là, sous ce

magnifique soleil,--allait ce pauvre être,--jadis fait à l'image de

Dieu,--ricanant comme un singe faisant avec ses mains les gestes les

plus fantastiques, comme s'il jouait en l'air d'un invisible instrument

à cordes, ou s'il arrangeait et comptait des jetons en quelque jeu

bizarre.

Pendant tout ce temps, ces larmes hystériques, sans lesquelles aucun de

nous ne le vit, faisaient des raies sales sur sa figure blême et enflée.

La grâce hideuse et tranquille de ses gestes lui donnaient l'air d'un

clown.

C'était un grotesque vivant.

Tous les autres prisonniers avaient les yeux sur lui, et pas un d'eux ne

souriait.

Tous savaient ce qui lui était arrivé, qu'on le menait tout droit à la

folie, qu'il était déjà fou.

Au bout d'une demi-heure, le gardien le fit rentrer, et le punit, à ce

que je suppose.

Du moins, il n'était pas à l'exercice le lundi, bien que je croie

l'avoir vu au coin de la cour empierrée, marchant sous la surveillance

d'un gardien.

Le mardi,--mon dernier jour de prison,--je le vis à l'exercice.

Il était plus mal que jamais, et on le fit rentrer.

Depuis lors, je ne sais rien de lui, mais j'appris d'un des prisonniers,

qui marchait avec moi à l'exercice, qu'il avait reçu, pendant

l'après-midi, vingt-quatre coups de fouet dans la cuisine, par l'ordre

des juges visiteurs, sur le rapport du médecin.

Tous ces hurlements, qui nous avaient terrifiés, sortaient de sa

bouche.

Il est hors de doute que cet homme devient fou.

Les médecins de prison n'entendent absolument rien aux maladies

mentales.

En masse, ce sont des ignorants.

La pathologie de l'esprit leur est inconnue.

Quand un homme commence à devenir fou, ils le traitent comme un

simulateur.

Ils le font punir, punir sans trêve.

Naturellement l'état de l'homme empire.

Quand les punitions ordinaires ont échoué, le médecin fait un rapport

aux juges de paix.

Le résultat est la flagellation. On ne se sert pas du chat à neuf

queues, mais du bouleau: l'instrument est une baguette, mais le résultat

produit sur le malheureux affaibli d'esprit peut s'imaginer.

Son matricule est, ou était A. 2. 11.

J'ai trouvé aussi le moyen de connaître son nom: c'est Prince.

Il faudrait faire tout de suite quelque chose pour lui.

Il est soldat et il a été condamné par un conseil de guerre.

Sa peine est de six mois, et il lui en reste à faire trois.

Puis-je vous prier d'employer votre influence à obtenir qu'on examine

son cas et que ce prisonnier dément soit convenablement traité?

Il ne faut pas compter sur un rapport des commissaires médicaux: ils ne

méritent aucune confiance.

Les médecins inspecteurs semblent ne pas comprendre la différence qui

existe entre l'idiotie et la folie, entre l'entière absence d'une

fonction ou d'un organe et les maladies d'une fonction ou d'un organe.

L'homme A. 2. 11, sera, je n'en doute pas, en état de dire son nom, la

nature de sa faute, le jour du mois, la date où commence et où se

termine sa peine, de répondre à une question simple, mais que son esprit

soit dérangé, cela ne comporte aucun doute.

Pour le moment, c'est un horrible duel entre lui et le médecin.

Le médecin se bat pour une théorie; l'homme lutte pour sa vie.

Je désire vivement que l'homme l'emporte.

Mais que toute l'affaire soit examinée par des autorités compétentes en

matière de maladies cérébrales, et par des gens animés de sentiments

humains, qui aient encore quelque bon sens, quelque pitié.

Il n'y a pas de raison pour qu'on demande au sentiment d'intervenir: il

est toujours nuisible.

Ce cas est un exemple spécial de la cruauté inséparable d'un système

stupide, car le directeur actuel de Reading est un homme de caractère

doux et humain, grandement aimé et respecté de tous ses prisonniers.

Il a été nommé en juillet dernier, et bien qu'il ne puisse rien changer

aux règlements du système des prisons, il a modifié l'esprit dans lequel

ils étaient appliqués par son prédécesseur.

Il est très populaire parmi les prisonniers et parmi les gardiens.

À vrai dire, il a entièrement modifié toute la tendance de la vie de

prison.

D'autre part, il est évident qu'il n'a aucune action sur les règlements,

en vue de les modifier.

Il voit chaque jour, je n'en doute pas, des choses qu'il sait injustes,

stupides, cruelles. Mais il a les mains liées.

Naturellement j'ignore ce qu'il pense réellement de l'affaire du =A. 2.

11=, et ce qu'il pense de notre système actuel.

Je ne juge de lui que par le changement complet qu'il a opéré dans la

prison de Reading.

Sous son prédécesseur, le système était appliqué de la façon la plus

brutale et la plus stupide.

Je suis, Monsieur, votre obéissant serviteur.

OSCAR WILDE.

27 mai.

=RÉFORME DES PRISONS=

_À l'Éditeur du "Daily Chronicle"_ (24 mars 1898).

Monsieur,

J'apprends que le Bill pour la Réforme des Prisons, du secrétaire de

l'Intérieur, passera cette semaine en première ou en seconde lecture,

et, comme votre journal a été le seul journal anglais qui ait pris un

intérêt réel et vital à cette importante question, j'espère que vous me

permettrez, comme à un homme qui connaît la vie dans une prison anglaise

par une longue expérience personnelle, d'indiquer quelles réformes sont

urgentes et nécessaires dans notre système actuel, si barbare et si

stupide.

Par un article de fond qui a paru dans vos colonnes, il y a environ une

semaine, j'apprends que la principale réforme proposée consiste à

augmenter le nombre des inspecteurs et visiteurs officiels qui devront

avoir accès dans nos prisons anglaises.

Une réforme de ce genre est absolument inutile.

La raison en est extrêmement simple.

Les inspecteurs et les juges de paix, qui visitent les prisons, y

viennent pour s'assurer que les règlements de la prison sont exactement

observés.

Ils viennent uniquement pour cela, et ils n'ont aucune autorité, alors

même qu'ils en auraient le désir, pour changer un seul article des

règlements.

Jamais un seul prisonnier n'a obtenu le moindre soulagement, la moindre

attention, le moindre soin, grâce à des visiteurs officiels.

Les inspecteurs ne viennent point pour être utiles aux prisonniers, mais

pour s'assurer que les règlements sont appliqués.

Le but de leurs visites est de veiller à ce que soit mis en pratique un

code stupide et inhumain.

Et comme il faut bien qu'ils fassent quelque besogne, ils ont grand soin

de s'en acquitter.

Un prisonnier, auquel aurait été accordée la plus mince faveur, redoute

l'arrivée des inspecteurs.

Et le jour où une prison est inspectée, les fonctionnaires de la prison

redoublent de brutalité envers les prisonniers.

Naturellement, ils ont à coeur de montrer la splendide discipline qu'ils

maintiennent.

Les réformes nécessaires sont très simples.

Elles ont trait aux besoins de l'esprit de tout malheureux prisonnier.

Au premier point de vue, il y a trois peines permanentes autorisées par

la loi dans les prisons anglaises:

1° la faim. 2° l'insomnie. 3° la maladie.

La nourriture donnée aux prisonniers est absolument insuffisante.

Elle est en grande partie de nature répugnante; en totalité, elle est

trop faible.

Tout prisonnier souffre de la faim nuit et jour.

Une certaine quantité de nourriture est minutieusement pesée, once par

once, pour chaque prisonnier: c'est juste ce qu'il faut pour entretenir,

non pas la vie, mais l'existence.

Mais on est constamment torturé par la douleur et la faiblesse de la

faim.

Le résultat de cette alimentation,--qui consiste presque toujours en une

bouillie très claire, déchet de viande et eau,--c'est la maladie sous la

forme de diarrhée continue.

Cette maladie, qui finit par devenir chronique chez la plupart des

prisonniers, est une institution reconnue dans toutes les prisons.

Par exemple, à la prison de Wandsworth, où j'ai été enfermé deux mois,

jusqu'à ce qu'il devint nécessaire de me transporter à l'hôpital, où je

restai deux autres mois, les gardiens font une tournée deux ou trois

fois par jour, avec des remèdes astringents, qu'ils donnent aux

prisonniers comme une chose toute naturelle.

Après une semaine environ de ce traitement-là, ai-je besoin de dire que

le remède ne produit plus aucun effet.

Le misérable prisonnier est alors abandonné en proie à la maladie la

plus exténuante, la plus décourageante, la plus humiliante qu'on puisse

imaginer, et si, comme cela arrive souvent, la faiblesse physique le met

hors d'état d'achever le nombre de tours exigés à la manivelle ou au

moulin, il est signalé pour paresse, et puni d'une façon aussi sévère

que brutale.

Et ce n'est pas tout.

On ne peut rien imaginer de plus contraire à l'hygiène que l'aménagement

d'une prison anglaise.

Au temps jadis, chaque cellule était pourvue de quelque chose comme des

latrines.

Ces latrines ont été supprimées maintenant; elles n'existent plus: à

leur place on fournit à chaque détenu un petit baquet de fer-blanc.

Le détenu est autorisé à vider son baquet trois fois par jour, mais on

ne lui permet pas d'avoir accès aux lavabos de la prison, excepté

pendant l'heure unique qu'il passe à l'exercice.

Et après cinq heures du soir, on ne l'autorise à quitter sa cellule pour

quelque prétexte, quelque raison que ce soit.

Un homme, atteint de diarrhée, est donc placé dans une situation si

répugnante qu'il est superflu d'insister sur ce point, qu'il serait même

inconvenant de le faire.

Les souffrances, les tortures qu'endurent les détenus par suite de cette

disposition révoltante au point de vue de l'hygiène ne sauraient se

décrire.

Et l'impureté de l'air dans les cellules de la prison, accrue par un

système de ventilation absolument inefficace, est si écoeurant, si

malsain qu'il n'est point rare de voir les gardiens violemment

indisposés, quand le matin, venant du grand air, ils ouvrent et

inspectent chaque cellule.

J'ai été témoin de ce fait plus de trois fois, et plusieurs gardiens

m'en ont parlé comme d'une des corvées les plus écoeurantes que leur

impose leur emploi.

La nourriture donnée aux prisonniers devrait être suffisante et saine.

Il faudrait qu'elle ne fût point de nature à produire la diarrhée

continuelle qui, de simple indisposition, passe à la maladie chronique.

L'aménagement hygiénique des prisons anglaises devrait être entièrement

modifié.

Il faudrait que tout prisonnier put avoir accès aux lavabos en cas de

nécessité, et vider son baquet quand c'est nécessaire.

Le système actuel de ventilation de chaque cellule est absolument

défectueux.

La maison de la courtisane: Nouveaux Poèmes · 第 3 / 4 段