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La Maison de la Courtisane
NOUVEAUX POÈMES
Traduction d'ALBERT SAVINE
DEUXIÈME ÉDITION
1919
LA MAISON DE LA COURTISANE
Nous perçûmes le bruit cadencé de pas de danseurs; nous suivîmes, en
flânant, la rue éclairée par la lune et nous arrêtâmes devant la maison
de la Courtisane.
De l'intérieur, à travers le tumulte, le désordre, nous entendions les
musiciens jouer à grand bruit le _Coeur cher et fidèle_ de Strauss.
Pareilles à d'étranges et grotesques pantins, décrivant de fantastiques
arabesques, des ombres couraient sur le store.
Nous regardions les danseurs-fantômes tournoyer aux sons du
cornet-à-piston et du violon, comme des feuilles noires que le vent fait
tourbillonner.
Ainsi que des automates mis en mouvement par des fils, ces minces
squelettes dessinés en silhouettes, allaient glissant, se formant en
lent quadrille.
Ils se prenaient par la main et dansaient une ronde grandiose, et
parfois éclatait l'écho grêle et aigu des rires.
Parfois une poupée à mouvement d'horlogerie pressait contre sa poitrine
un amant-fantôme; on eut dit parfois qu'ils se disposaient à fredonner
et à chanter.
Parfois une horrible marionnette se détachait et fumait une cigarette
sur les degrés du perron: on eut dit une chose qui vivait.
Alors me tournant vers mon aimée, je lui dis: «Ce sont des morts qui
dansent avec des morts; c'est de la poussière qui tourbillonne avec de
la poussière.»
Mais elle, elle répondit à l'appel du violon; elle me quitta, elle
entra. L'Amour pénétra dans la demeure du Plaisir.
Et soudain les sons prirent un timbre faux. Les danseurs furent las de
valser; les ombres cessèrent de tournoyer, de virer.
Et par la rue longue et silencieuse, l'aurore, aux pieds chaussés de
sandales d'argent, parut furtive comme une jeune fille apeurée.
RAVENNE
Poème récité au théâtre Sheldon, à Oxford, le 26 juin 1878.
À MON AMI
GEORGES FLEMING
Auteur du _Roman du Nil_ et de _Mirage_.
I
Ravenne, Mars 1877.
Oxford, Mars 1878.
Il y a un an, je respirais l'air de l'Italie,--et pourtant, il est
beau, ce me semble, ce printemps du Nord, avec ces campagnes que dore la
fleur de mars, le sansonnet qui chante sur le bouleau velouté, les freux
qui croassent, les ramiers des bois qui voltigent de ci de là, les
petits nuages qui courent par le ciel. Elle est jolie la violette, qui
penche doucement la tête, la primevère, pâle d'amour inconsolé, la rose
qui bourgeonne sur l'églantier grimpant, le groupe de crocus, (qu'on
dirait une lune de feu, qui aurait pour contour un anneau pourpre de
fiançailles), et toutes les fleurs de notre printemps anglais, les
charmantes perce-neige et l'asphodèle aux brillantes étoiles. L'alouette
prend son essor près du moulin qui murmure, et brise les fils de la
vierge que couvre la première rosée, et le long de la rivière, pareil à
une flamme bleue, file comme une flèche le martin-pêcheur, pendant que
les linottes brunes chantent dans la verte feuillée.
Il y a un an.... Il semble qu'un temps bien court se soit passé, depuis
la dernière fois que j'ai vu ce magnifique climat du Sud, où fleur et
fruit prennent le rayonnement de la pourpre, où les pommes de la table
brillent comme des lampes allumées. C'était alors le Printemps, et je
chevauchais à mon gré par des vignes à la riche floraison, par les
sombres bosquets d'oliviers. L'air moite était doux. La route blanche
résonnait sous les pieds de mon cheval, et tout en rêvant au nom antique
de Ravenne, j'épiais le jour jusqu'au moment où masqué de blessures de
flamme, le ciel de turquoise prit la teinte de l'or bruni.
Oh! comme mon coeur brûla d'une jeune passion, quand bien loin par delà
les roseaux et les eaux stagnantes, j'aperçus cette cité sainte
surgissant en traits clairs, et portant sa couronne de tours.
J'accélérai mon galop, rivalisant avec le soleil couchant, et avant que
se fussent éteintes les dernières lueurs cramoisies, je me vis enfin
dans l'enceinte de Ravenne.
II
Quel étrange silence! Nul bruit de vie ou de joie n'agite l'air. Point
de jeune berger rieur, qui joue du chalumeau. Même pendant tout le jour,
on n'entend pas les cris heureux des enfants qui jouent. Comme c'est
triste, et doux, et silencieux! Assurément on pourrait vivre ici bien
loin de toute crainte, à voir le défilé des saisons, depuis l'amoureux
printemps jusqu'à la pluie et la neige de l'hiver, sans jamais avoir un
souci. Ces eaux, sans nul doute, sont celle du Lethé, et cette plante
est celle qui donne à l'homme l'oubli de sa patrie.
Oui! parmi les prairies semées de lotus, tu te dresses comme Proserpine,
la tête couronnée de pavots, et tu gardes les cendres sacrées des
morts. Car bien que tu aies cessé d'enfanter des générations guerrières,
tes nobles morts sont avec toi,--eux du moins, sont fidèles à ta
gloire.--Garde-les avec sollicitude, ô cité sans enfants. Car c'est un
charme puissant pour éveiller chez les hommes les rêves de choses
sublimes, que ces tombes solitaires où reposent les grandeurs du passé.
III
Voyez ce pilier voûté, qui se dresse dans la plaine. Il marque la place
où le plus brave des chevaliers de France reçut le coup mortel. C'était
le prince de la chevalerie, le seigneur de la guerre. C'était Gaston de
Foix. Quelque étoile de malheur l'entraîna contre ta cité et il tomba,
combattant bravement, comme tombe un lion de la forêt. Il fût ravi à la
vie alors que la vie et l'amour étaient nouveaux pour lui. Il repose
sous le voile bleu sans couture de Dieu. De hauts roseaux pareils à des
lances oscillent tristement sur sa tête, et des nerpruns prennent un
rouge plus vif là où s'épancha sur le sol le sang pourpre de sa
brillante jeunesse.
Portez vos regards un peu plus loin au nord, vers ce tertre ravagé. Là
gît maintenant captif dans une tombe digne d'un prince, et élevée par la
main de sa fille, dans la profondeur ténébreuse, Théodoric, le roi goth
à la puissante membrure. C'est là qu'il dort, las enfin de ses
victoires. Le temps n'a point épargné la ruine. Le vent et la pluie ont
abattu sa forteresse, et nous voyons une fois de plus que la mort est le
souverain maître de toutes choses, et que roi et paysan doivent devenir
de la poussière.
Sans doute, elle fut grande leur gloire à eux! mais à mes yeux, le roi
barbare, le héros de la chevalerie, la grande reine elle-même étaient
chose misérable et vaine, à côté du tombeau où Dante se repose de ses
peines. Sa tombe dorée s'ouvre en plein air, et un sculpteur aux mains
habiles y a gravé le front blanc et calme, aussi calme que l'aube
naissante, ces yeux où s'allumaient les éclairs de l'amour et du dédain,
ces lèvres qui chantèrent le ciel et l'enfer, cette figure ovale que
dessina si bien Giotto, la figure lasse du Dante. Jusqu'à ce jour, il
est resté au lieu où il a trouvé le repos, bien loin de l'Arno qui
précipite ses flots jaunes sous les larges ponts de cette belle cité, où
le haut campanile de Giotto semble se dresser comme un lis de marbre
sous des cieux de saphir. Hélas! mon Dante, tu as connu la douleur des
existences plus vulgaires, la chaîne odieuse de l'esclavage, et combien
il est pénible de monter les degrés dans les demeures des rois, et
toutes les mesquines misères qui défigurent la noble physionomie d'un
homme sous le ressentiment de l'injustice. Et pourtant ce morne univers
est reconnaissant de ton chant; nos nations te rendent hommage; et elle
aussi, cette reine cruelle de la Toscane vêtue de vignobles, elle qui de
ton vivant a mis sur ton front une couronne d'épines, elle a maintenant
couvert de lauriers ta tombe vide et redemande vainement les cendres de
son fils.
O le plus grand des exilés, ta souffrance est finie, ton âme est
maintenant auprès de ta Béatrice. Ravenne garde tes cendres. Dors en
paix.
IV
Comme ce palais est solitaire! Comme ces murs sont gris! Nul ménestrel
n'éveille désormais l'écho dans ces salles. La chaîne brisée, rongée de
rouille, pend à la porte, et les mauvaises herbes ont fendu le pavé de
marbre. Par ici se cache le serpent, et par là les lézards courent près
des lions de pierre qui clignotent au soleil. C'est là que Byron logea,
qu'il abrita son amour et ses plaisirs pendant deux longues années,
comme un autre Antoine, pour qui l'univers fut un autre Actium. Pourtant
il ne laissa point se faner son âme royale, ni se briser sa lyre, ni
s'émousser la pointe de sa lance, grâce aux arts perfides d'une reine
d'Égypte. Car de l'Orient se fit entendre un grand cri. La Grèce se
dressa prête à combattre pour la liberté, et elle le fit venir de
Ravenne. Jamais chevalier ne partit plus généreusement pour les mêlées
des batailles, nul ne tomba plus bravement sur le sol ensanglanté, d'où
on le rapporta sur son bouclier comme on eût fait d'un Spartiate. O
Hellade, Hellade! En ton heure de fierté, en ton jour de puissance,
rappelle-toi celui qui mourut pour arracher de tes membres les chaînes
de la servitude. O Salamine, ô plaines solitaires de Platée, ô vagues
furieuses de la mer Eubéenne pleine de tempêtes, ô cimes des Thermopyles
désertes que balaient les vents, il vous aima bien, et non point en
paroles seulement, celui qui te donna si libéralement sa lyre et son
épée, comme fit Eschyle dans la bataille acharnée de Marathon.
Et l'Angleterre, elle aussi, se réjouira de son fils, de son guerrier
poète, le premier à chanter et à combattre. La calomnie, à la rage
empoisonnée, n'osera plus ramper comme un serpent sur son nom accompli
et défigurer l'écusson seigneurial de sa renommée.
Car, ainsi que la couronne d'olivier, récompense de la course, illumine
de joie la figure animée de tous les coureurs, comme la croix rouge qui
sauve les hommes pendant la guerre, comme le phare empanaché de flamme
qu'aperçoivent de loin les marins sur une mer que soulève l'orage, tel
était son amour pour la Grèce et la Liberté.
Byron, tes couronnes sont éternellement fraîches et vertes. Les pétales
rouges des roses de la Sapphique Mitylène ceindront ton front. Pour toi
fleurit le myrte, dans des clairières mystérieuses, près de la solitaire
Castalie. Les lauriers attendent ta venue, et ils sont tous à toi, et
leur entrelacement formera autour de ta tête une couronne parfaite.
V
Les cimes des pins se balançaient à la brise du soir, au murmure enroué
des flots de l'hiver, et les troncs élancés étaient rayés d'ambre
brillante. Je me promenais par les bois, plein d'une joie emportée. Un
oiseau effarouché, de ses ailes battantes et de ses pattes, faisait
voler en neige toutes les fleurs. À mes pieds, pareils à des couronnes
d'argent, étaient les pâles narcisses, et des oisillons chantaient sur
toutes les branches entrelacées. O arbres, flexibles, ô liberté de la
forêt, dans vos asiles, du moins un homme est libre, et oublie en
partie le monde las de querelles. Le sang coule plus chaud, et une
sensation de vie s'éveille dans les veines accélérées, pendant qu'une
fois de plus, les bois s'emplissent de divinités que nous avions cru
mises à mort. Pendant longtemps j'attendis, et certainement j'espérai
voir quelque Pan aux pieds de chèvre chanter de joyeuses chansons parmi
les roseaux, quelque vierge dryade surprise, et s'enfuyant pudiquement,
ou bien les contours harmonieux et les membres bruns, la figure
effrontée et trompeuse de quelque dieu des bois embusqué dans la
clairière, la reine Diane chasseresse, aux membres blancs, impitoyable,
à l'air fier, tenant en laisse les chiens de meute bondissant à ses
côtés, ou bien Hylas réfléchi par les eaux pures du ruisseau.
O coeur oisif! O rêve chéri de l'Hellade! Avant qu'il fût longtemps,
les vibrations croissantes et décroissantes, aux sons mélancoliques des
carillons du soir, la cloche qui sonnait les vêpres dans un couvent,
vinrent frapper mon oreille parmi ces fleurs d'amour. Hélas! hélas! ces
heures douces comme le miel, avaient englouti mon coeur comme une mer
envahissante et noyé tout souvenir du noir Gethsemani.
VI
O solitaire Ravenne, on fait plus d'un récit sur les grandes gloires de
tes jours d'autrefois. Deux mille ans se sont écoulés, depuis que tu vis
César monter à cheval pour aller remporter d'impériales victoires. Ton
nom était puissant lorsque les maigres aigles de Rome volaient des Iles
Britanniques aux lointains flots bleus de l'Euphrate, et tu régnais en
noble reine sur les peuples, jusqu'au jour où l'on vit dans les rues le
Goth et le Hun. Découronnée par l'homme, désertée par la mer, tu dors
bercée dans une pauvreté solitaire. Désormais, sur ta rive où s'enflait
la marée, les milliers de galères, comme une forêt de pin, ne vogueront
plus, car là où flottaient constamment des vaisseaux à l'éperon de
bronze, le berger morose joue ses airs pleins de tristesse, et les
blanches brebis errent à leur gré dans les lieux où coulaient les eaux
empourprées de l'Adria.
Quelle beauté! Quelle tristesse! O reine inconsolée, tu gis morte au
milieu du charme des ruines, seule parmi toutes tes soeurs, car du moins
le roi guerrier de l'Italie a franchi la plus fière des portes de Rome
et a porté la couronne dans les temples orgueilleux de la Ville
Eternelle et fait retentir de son nom les sept montagnes.
Et Naples a survécu à son rêve de douleur, et elle raille ses tyrans.
Venise ressuscite et reparaît du fond des eaux, et le cri de Lumière et
Vérité, d'Amour et Liberté, se fait entendre dans Gênes l'impérieuse, et
là où les clochers de marbre de Milan trouent l'air. Il résonne depuis
les Alpes jusqu'aux rives siciliennes, et le rêve de Dante n'est plus un
rêve maintenant.
Mais toi, Ravenne, toi qui fus la plus aimée, tes palais en ruines ne
sont plus qu'un voile funèbre jeté sur ta grandeur tombée, et ton nom
brille comme la flamme terne et frissonnante d'une bougie, sous la
splendeur du soleil en plein midi, de la nouvelle Italie. Car la nuit a
disparu, la nuit de sombre oppression, et le jour s'est levé avec une
magnificence d'enthousiasme. Les chiens de l'Autriche sont chassés bien
loin du pays, par delà ces citadelles couronnées de glace, qui se
dressent pour former une ceinture à la plaine de la Royale Lombardie,
depuis l'Orient lointain jusqu'à la mer orientale.
Je sais, il est vrai, que, du nombre de tes fils, il en fut qui périrent
dans les eaux de Lissa, sur les pentes escarpées d'Aspromonte, sur la
plaine de Novare, mais ce n'est point en vain que tes enfants sont morts
pour toi. Et pourtant, à ce qu'il me semble, tu n'as point bu de ce vin
sorti des raisins nouvellement foulés de la Liberté divine, tu n'as
point suivi cette étoile immortelle qui pousse les peuples vers les
exploits guerriers. Lasse de la vie, tu restes plongée dans le
silencieux sommeil. Comme celui qui suit des yeux la venue des ombres
qui s'allongent, indifférent aux heures qui vont à pas pressés, tu
portes le deuil de quelque jour de gloire, car le soleil de la Liberté
ne t'a point montré sa face, et dans la course tu n'as point conquis de
flambeau.
Ne te réveille pas néanmoins de ton assoupissement. Reste bien en repos
parmi les Asphodèles ambrés de tes campagnes, dans tes prés semés de
lis. Reste là en repos, pour railler toute grandeur humaine. Qui oserait
étaler les mesquins soucis de son existence, en présence de tes ruines,
ou louer les querelles ambitieuses des rois, et l'orgueil stérile des
nations en guerre? N'as-tu point été la fiancée du prince farouche qui
régnait sur l'orageuse Adriatique, la reine des empires jumeaux, et les
nations ne t'ont-elles pas été données en proie? Et maintenant, tes
portes restent ouvertes nuit et jour. L'herbe pousse drue sur toutes tes
tours, dans tous tes palais. Le sinistre figuier a lézardé ton mur de
bastions, et là où prenaient leur repos les guerriers vêtus de mailles,
la chouette de minuit a fait son nid caché. Oh! déchue, déchue de tes
grandeurs, ô cité captive dans les filets de la Destinée, rien ne reste
de tous tes jours de gloire qu'un écusson terni et une couronne de
lauriers flétris.
Pourtant, qui donc, sous cette nuit de guerre et de terreurs, peut du
haut de la tour tranquille épier la venue des armées futures? Qui peut
dire à l'avance quelles joies amènera le jour, ou pourquoi les linottes
chantent avant l'aube? Toi, toi aussi, tu peux te réveiller, ainsi que
la rose se réveille, en son éclat d'incarnat, du tombeau que lui font
les neiges, comme les opulents champs de blé qui rougissent, puis se
dorent, surgissent de ce sol brun, que durcit l'âpre voix de l'hiver, ou
comme des mêlées de la tempête se dégage une parfaite étoile.
O cité tant aimée, j'ai voyagé bien loin des îles ceintes de vagues qui
sont ma patrie. J'ai vu le sombre mystère du Dôme s'élever lentement sur
la route de la morne Campagna et se revêtir de la royale pourpre du
jour, et de la cité couronnée de violettes, j'ai assisté au coucher du
soleil près de la colline de Corinthe, et j'ai vu le «rire infiniment
nombreux de la mer» du haut des collines qu'éclairaient les étoiles,
dans l'Arcadie constellée de fleurs, et pourtant c'est à toi que revient
mon plus complet amour, comme revient le soir à son nid de la forêt la
tourterelle attardée.
O cité du poète, celui qui a vu à peine une vingtaine d'étés perdre leur
justaucorps vert pour prendre la livrée de l'automne, ferait un vain
effort pour éveiller sur sa lyre un chant plus sonore, ou pour dire les
jours de gloire; et vraiment c'est peu de chose que le léger murmure qui
sort du chalumeau du pâtre, alors que le souffle vibrant du clairon
devrait ébranler le ciel et embraser toute la voûte. Et ce serait folie
que d'aborder de pareils sujets. Pourtant, je sais que mon coeur n'a
jamais éprouvé une plus noble ardeur que le jour où je réveillai tes
rues de leur silence sous le choc bruyant des fers de mon cheval, et que
je vis la ville que j'essaie de chanter maintenant, après de longues
journées d'un voyage monotone.
VII
Adieu, Ravenne! Mais il y a un an je restai debout à contempler la
pourpre splendide du couchant, dans la chapelle solitaire de ta plaine
marécageuse. Le ciel était pareil à un bouclier qui aurait reçu du
soleil mourant la tache du sang et de la bataille, et à l'ouest, les
nuages fermant le cercle avaient tissé une robe royale, digne d'être
portée par quelques-uns des grands Dieux, pendant que dans la vaste
étendue, l'océan de l'air empourpré, descendait la galère dorée du Dieu
de la lumière.
Ici encore, la douce tranquillité de la nuit ramène le flux montant du
souvenir, et ravive l'amour passionné que j'eus pour toi. C'est
maintenant le Printemps d'amour, mais bientôt l'Eté s'épanouira en
maître sur les prairies, sur les arbres, et bientôt le gazon s'embellira
de fleurs plus brillantes, et produira des lis que fauchera quelque
adolescent. Puis, avant peu, le vainqueur de l'Eté, l'opulent Automne,
saison usurière, prêtera son or accumulé à tous les arbres, pour le voir
dispersé de tous côtés par la prodigalité de la brise. Et ensuite ce
sera le froid et monotone Hiver. Ainsi s'accomplit jusqu'au bout le
cycle de l'année. Ainsi nous allons de l'adolescence à l'âge viril, pour
déchoir dans les jours pénibles où les boucles de cheveux sont de neige.
L'amour seul ne connaît point l'hiver: il ne meurt jamais, il n'a aucun
souci des menaces de l'orage ni du ciel de plomb. Et celui que j'ai pour
toi ne passera jamais, alors même que mes lèvres faibles ne pourraient
que bégayer ton éloge.
Adieu! Adieu! L'étoile silencieuse du soir, avant courrière de la nuit,
scintille dans le lointain et avertit le berger de ramener ses troupeaux
au bercail. Peut-être, avant que les mers d'or de nos champs soient
réunies en gerbes par les moissonneurs, peut-être avant que je voie les
feuilles d'automne, je pourrai contempler ta cité, et déposer
humblement à tes pieds la couronne de lauriers du poète.
Adieu! Adieu! cette lampe d'argent, la lune, qui pour nous fait l'heure
de minuit aussi claire que midi, éclaire sûrement tes tours, et fait
bonne garde là où Dante dort, où Byron aimait à vivre.
=TAEDIUM VITAE=
Poignarder ma jeunesse avec les armes du désespoir, porter la livrée
voyante de ce siècle mesquin, laisser les mains les plus viles voler mon
trésor, avoir mon âme captive dans les filets d'une chevelure de femme,
et n'être que le domestique mercenaire de la Fortune, je jure que je ne
l'aime point. Tout cela, c'est pour moi moins que la légère écume qui se
joue sur la mer, moins que l'aigrette du chardon, en un jour d'été,
détachée de sa graine. Mieux vaut me tenir à l'écart, bien loin de ces
sots calomniateurs qui raillent ma vie, ne me connaissant point. Mieux
vaut le plus humble toit fait pour abriter le plus pauvre journalier,
que de rentrer dans cette caverne où l'on s'enroue à se chamailler, où
mon âme blanche a pour la première fois baisé le péché sur tes lèvres.
=LA SPHINGE=
À
MARCEL SCHWOB
en témoignage d'amitié et d'admiration.
Dans un angle sombre de ma chambre, pendant plus de temps que n'en
conçoit mon imagination, une belle et silencieuse Sphinge m'a contemplé
à travers les ondoiements des ténèbres. Intangible, immobile, elle ne se
lève point, elle ne fait aucun mouvement. Car les lunes argentées ne
sont rien pour elle, non plus que les soleils qui roulent. Dans l'air le
rouge succède au gris; les vagues du clair de lune montent, s'abaissent,
mais lorsque vient l'aurore, elle ne s'en va point, et lorsque revient
la nuit, elle est là.
* * * * *
L'aurore suit l'aurore, et les nuits marchent à leur déclin, et pendant
tout ce temps cette chatte singulière reste allongée sur le tapis
chinois, ses yeux de satin à la bordure d'or. Elle reste couchée sur la
natte, elle épie obliquement, et sur sa gorge couleur de tan roule en
vague sa fourrure douce et soyeuse, qui parfois ondule jusqu'à ses
oreilles pointues. Approchez donc, mon charmant sénéchal, qui somnolez
en votre pose de statue. Approchez donc, être d'un grotesque si exquis,
à demi-femme, à demi-animal.
* * * * *
Approchez, ma charmante, ma langoureuse Sphinge, et venez poser votre
tête sur mon genou, et laissez-moi passer une main caressante sur votre
gorge et voir, votre corps tacheté comme le lynx. Et laissez-moi toucher
ces griffes recourbées, en jaune ivoire, et prendre à pleine main cette
queue qui, pareille à un monstrueux serpent, s'enroule autour de vos
grosses pattes de velours. Un millier de siècles pesants
t'appartiennent, alors que moi, j'ai vu à peine une vingtaine d'étés
quitter leur livrée verte pour prendre la livrée bariolée de l'automne.
* * * * *
Mais vous, vous savez lire les hiéroglyphes sur les grands obélisques de
grés, et vous vous êtes entretenue avec les basilics, et vous avez
regardé face à face les hyppogriffes. Oh! Dites-le moi, étiez-vous
présente, quand Isis s'agenouillait devant Osiris, et avez-vous vu
l'Égyptienne lorsqu'elle faisait fondre la perle pour Antoine, et
qu'elle buvait le vin tout enivré du joyau, et qu'en une feinte terreur,
elle penchait la tête pour regarder le colossal proconsul tirer de
l'écume le thon salé.
* * * * *
Et avez-vous épié la Cyprienne, lorsqu'elle baisait le blanc Adon sur sa
couche funèbre. Et avez-vous suivi Amenalk, le Dieu d'Héliopolis? Et
avez-vous causé avec Thoth, et avez vous entendu pleurer Io, couronnée
des cornes lunaires et connu les rois peints qui dorment sous la
Pyramide en forme de coin? Relevez vos grands yeux de satin noir,
pareils à des coussins où l'on se laisse aller. Venez-vous étirer à mes
pieds, fantastique Sphinge, et contez-moi tous vos souvenirs.
* * * * *
Dites-moi en vos chants la Vierge juive qui allait errant avec le Saint
Enfant, et comment vous les avez guidés à travers le désert, et comment
ils dormirent parmi votre ombre. Dites-moi cette verte soirée pleine de
parfums, alors que couchée près de la rive, vous entendiez monter de la
barque dorée d'Adrien le rire d'Antinoüs, et comment vous avez lapé dans
le courant, et désaltéré votre soif, et contemplé d'un regard ardent,
avide, le corps d'ivoire de ce jeune et bel esclave, à la bouche
pareille à une grenade.
* * * * *
Dites-moi le labyrinthe qui servait d'étable pour le taureau à la double
forme. Parlez-moi de la nuit où vous rampiez sur la plinthe de granit
du temple, où l'ibis écarlate voltigeait par les corridors tendus de
pourpre, en criant tout effrayé, et l'horrible rosée qui tombait goutte
à goutte des gémissantes mandragores, et l'énorme et somnolent crocodile
qui versait dans son bassin des larmes boueuses, et, arrachant les
joyaux fixés à ses oreilles, retournait au Nil d'une allure vacillante.
* * * * *
Et comment les prêtres vous maudissaient en psaumes chantés d'une voix
criarde, le jour où vous avez saisi en vos griffes leur sergent; et
comment, vous vous êtes glissée en rampant, pour assouvir votre passion
sous les palmiers frissonnants. Qui donc étaient vos amants, quels
étaient ceux qui luttaient pour vous dans la poussière? Quel était
l'instrument de votre luxure, quel amoureux aviez-vous chaque jour?
Étaient-ce des lézards géants qui venaient s'accroupir devant vous parmi
les roseaux du rivage? Des grillons aux vastes flancs de métal
venaient-ils s'abattre sur vous, sur votre couche en désordre.
* * * * *
Le monstrueux hippopotame venait-il s'accoler à vous dans le brouillard?
Étaient-ce des dragons aux écailles d'argent, qui, de passion, se
tordaient en noeuds compliqués, quand vous passiez près d'eux? Et du
tombeau lycien, construit en briques, quelle horrible chimère sortit,
avec ses têtes affreuses et ses flammes redoutables, pour faire produire
à votre sein de nouvelles merveilles....
* * * * *
Ou bien aviez-vous d'inavouables hôtes secrets, ou bien traîniez-vous
dans votre séjour quelque Néréide enroulée dans de l'écume ambrée, avec
des seins bizarres en cristal de roche. Ou bien alliez-vous, foulant du
pied l'embrun, rendre visite à la brune Sidonienne et lui demander des
nouvelles de Léviathan, de Léviathan ou de Béhémoth? Ou bien quand le
soleil était couché, montiez-vous par la pente semée de cactus, à la
rencontre de votre Éthiopien noir dont le corps était du jais poli?
* * * * *
Ou bien, pendant que les bateaux de terre cuite s'échouaient dans les
marécages du Nil, au crépuscule, et quand les chauves-souris au vol
incertain, tournaient autour des triglyphes du temple, alliez-vous d'un
pas furtif jusqu'au bord de la berge, pour traverser à la nage le lac
silencieux, et de là vous insinuant dans la voûte, faire de la Pyramide
votre lupanar, au point que de chacun des noirs sarcophages surgissait
le défunt, peint et emmailloté? Ou bien attiriez-vous dans votre couche
le Trageophos aux cornes d'ivoire?
* * * * *
Ou bien avez-vous aimé le Dieu des Mouches, qui tourmenta les Hébreux,
et qui était barbouillé de vin jusqu'à la ceinture, ou bien Pasht, qui
avait pour yeux des béryls verts? Peut-être était-ce ce jeune Dieu, le
Tyrien, qui était plus amoureux que la colombe d'Astaroth? Ou avez-vous
aimé le Dieu de l'Assyrien, dont les ailes semblables à un étrange et
transparent mica dépassaient de beaucoup sa tête à bec de faucon qui
était peinte d'argent et de rouge, et cerclée de bandes en orichalque.
* * * * *
Ou bien l'énorme Apis a-t-il bondi de son char, pour jeter à vos pieds
les grosses fleurs du nénuphar qui ont l'arôme et la couleur du miel?...
Combien il est subtil votre sourire? Alors est-ce que vous n'auriez aimé
personne? Non, je le sais, le grand Ammon fut votre compagnon de lit. Il
s'étendit près de vous au bord du Nil.
* * * * *
Les chevaux aquatiques, qui fréquentent les marais, firent retentir
leurs trompettes, quand ils le virent venir, tout parfumé du galbanum
de Syrie, tout imprégné de nard et de thym. Il suivit le bord du fleuve,
pareil à une vaste galère aux voiles d'argent. Il allait, à grands pas à
travers les eaux, tout cuirassé de beauté et les eaux se retiraient. Il
allait à grands pas par le sable du désert. Il arriva à la vallée où
vous étiez couchée. Il attendit l'aurore du jour, et alors il toucha de
sa main vos seins noirs.
* * * * *
Vous avez baisé sa bouche avec une bouche de flamme. Vous avez fait du
dieu cornu votre proie. Vous vous teniez debout derrière son trône, vous
l'appeliez par son nom secret. Vous murmuriez de monstrueux oracles dans
les cavernes de ses oreilles, et avec le sang des chèvres et le sang
des taureaux vous lui apprîtes à faire de monstrueux miracles. Pendant
qu'Ammon était votre compagnon de lit, votre chambre était le Nil
couvert de vapeurs, et avec votre sourire archaïque au contour sinueux,
vous regardiez monter et s'apaiser sa passion.
* * * * *
Son front luisait des huiles syriennes, et ses membres de marbre
étendus, déployés comme une tente à midi, faisaient pâlir la lune et
ajoutaient un nouvel éclat au jour. La longue chevelure avait neuf
coudées d'envergure; elle avait la couleur de cette gemme jaune que les
marchands apportent du Kurdistan cousue dans le rebord de leurs
manteaux. La face était comme le moût qui couvre une cuve de vin
nouveau. Les mers ne sauraient rien ajouter à la perfection du saphir
de ses yeux. Son cou fort et doux était blanc comme du lait, avec un fin
réseau de veines bleues; et d'étranges perles, qu'on eût dit de la rosée
congelée, étaient brodées sur la soie flottante....
* * * * *
Sur son piédestal de nacre et de porphyre, il brillait trop vivement
pour qu'on pût le contempler, car sur sa poitrine d'ivoire, scintillait
la merveilleuse émeraude de l'Océan, ce mystérieux joyau, aux reflets de
lune, que quelque plongeur des gouffres de Colchide avait trouvé parmi
les vagues de plus en plus noires, et porté à la magicienne de Colchis.
Devant son char doré, couraient des corybantes nus avec des guirlandes
de pampre, et des files de fiers éléphants s'agenouillaient pour
traîner son char, et des files de Nubiens noirs portaient sa litière,
alors qu'il parcourait la grande allée pavée de granit, entre les
éventails de mobiles plumes de paon.
* * * * *
Les marchands venant de Sidon, dans leurs vaisseaux bariolés, lui
apportaient de la stéatite. La plus vile des coupes qui touchaient ses
lèvres était faite d'une chrysolithe. Les marchands lui apportaient des
caisses de cèdre, pleines de vêtements somptueux et liées de cordes. La
traîne de son manteau était portée par des seigneurs de Memphis; de
jeunes rois étaient heureux de son hospitalité. Mille prêtres tondus
s'agenouillaient nuit et jour devant l'autel d'Ammon. Mille lampes
balançaient leur lumière à travers la demeure sculptée d'Ammon, et
maintenant l'impur serpent et la vipère tachetée, avec leurs petits,
rampent de pierre en pierre; car la demeure est en ruines et le grand
monolithe de marbre rose se penche. L'âne sauvage, ou le chacal vagabond
viennent se tapir dans les portes branlantes. De farouches satyres se
lancent des appels à travers les tambours cannelés qui gisent sur le
sol, et au sommet de l'édifice est perché le singe à la face bleue
d'Horus, et il piaille pendant que le figuier fait éclater les piliers
du péristyle.
* * * * *
Le dieu gît en fragments çà et là, profondément caché dans le sable que
le vent agite. J'ai vu sa tête de granit de géant, encore convulsée d'un
impuissant désespoir, et bien des caravanes errantes de nègres au port
imposant, aux châles de soie, en traversant le désert, s'arrêtent
terrifiées devant ce cou trop vaste pour l'embrasser.
* * * * *
Et bien des Bédouins barbus écartent leur burnous aux raies jaunes pour
jeter un long regard sur les muscles titaniques de celui qui fut jadis
ton paladin....
* * * * *
Ainsi donc va chercher des fragments par la lande, et lave-les à la
rosée du soir, et refais de ces pièces, une à une, ton amant mutilé.
* * * * *
Va les chercher là où elles sont abandonnées, et de ces morceaux, de ces
débris, reconstruis ton compagnon en pièces et éveille de folles
passions dans la pierre insensible. Charme par des hymnes syriens son
oreille lourde. Il aima ton corps. Oh sois bonne! Verse le nard sur sa
chevelure et enroule de douces bandes de lin autour de ses membres.
Attache autour de sa tête le collier en pièces de monnaie et rends aux
lèvres pâles leur couleur avec des fruits rouges. Tisse de la pourpre
pour ses hanches amaigries, et de la pourpre pour ses reins décharnés.
* * * * *
Hâte-toi vers l'Égypte. Ne crains rien. Il n'y eut jamais qu'un Dieu qui
mourut, jamais qu'un Dieu qui laissa un soldat lui planter sa lance dans
le flanc. Ceux-là, tes amants, ils ne sont point morts, et Anubis, à la
face de chien, reste à son poste d'honneur, près de la porte de cent
coudées, la main pleine des lis du lotus pour ta tête, et toujours, au
haut de son trône de porphyre, le géant Memnon dirige ses yeux sans
paupières à travers l'espace vide, et à chaque lueur jaune de l'aube, il
crie après toi.
* * * * *
Et le Nil, avec les débris de sa corne, gît dans son lit de limon noir,
et tant que tu ne viendras pas, il n'épandra point les eaux sur le blé
qui se flétrit. Tes amoureux ne sont pas morts, je le sais. Ils se
relèveront. Ils entendront ta voix. Ils agiteront à grand bruit tes
symboles. Ils se réjouiront. Ils accourront baiser ta bouche. Ainsi,
mets donc des voiles à tes flottes, attèle des chevaux à ton char
d'ébène, et en route pour le Nil. Ou, si tu t'es lassée de divinités
mortes, suis la trace de quelque lion errant à travers la plaine couleur
de cuivre, atteins-le, empoigne-le par la crinière, invite-le à te
servir d'amant. Couche-toi près de son flanc sur le gazon, et plante tes
dents blanches dans sa gorge. Et quand tu entendras le bruit de son
agonie, fouette tes longs flancs d'airain poli, et prends pour compagnon
un tigre, dont les flancs couleur d'ambre ont des taches noires, et
enfourche sa croupe dorée, et franchis en triomphe la porte de Thèbes,
et roule-toi avec lui dans les jeux de l'amour, et quand il se détourne,
et qu'il gronde et qu'il montre les dents, alors frappe-le mortellement
de tes griffes de jaspe, ou brise-le en le serrant contre tes seins
d'agate.
* * * * *
Pourquoi tarder? Va-t'en d'ici, je suis las de tes airs de langueur, las
de ton regard toujours fixe, de ta somnolente magnificence. Ton haleine
horrible, et lourde, fait vaciller la lumière de la lampe, et sur mon
front je sens la moiteur, et les terribles rosées de la nuit et de la
mort. Tes yeux sont comme des lunes fantastiques qui frissonnent en
quelque lac stagnant. Ta langue est comme un serpent écarlate qui danse
à des airs fantastiques. Ton pouls bat des mélodies empoisonnées et ta
gueule noire est comme le trou laissé par une torche ou par des charbons
ardents sur des tapis sarrasins.
* * * * *
Va-t'en. Les étoiles aux nuances de soufre s'enfuient en hâte par la
porte de l'occident. Va-t'en, ou peut-être il sera trop tard pour monter
dans leurs silencieux chars d'argent! Vois, l'aurore frissonne autour
des clochers gris qui portent un cadran doré, et la pluie ruisselle sur
chacune des vitres taillées en diamant, et ses larmes rendent trouble le
jour déjà terne. Quelle furie aux cheveux de serpents, récemment sortie
de l'enfer, avec des gestes de laideur et d'impureté, a pu s'enfuir loin
de la reine qu'endorment les pavots, et l'introduire dans la cellule
d'un étudiant?
* * * * *
Quel criminel fantôme, aussi dépourvu de chant que de voix, s'est glissé
à travers les rideaux de la nuit, en voyant ma bougie brûler avec
éclat, a frappé, et vous a invitée à entrer? N'en est-il pas d'autres
plus maudits, et d'une lèpre plus blanche que la mienne. Abana et
Pharphar sont-ils desséchés, que tu sois venue jusqu'ici pour étancher
ta soif.
* * * * *
Sphinge trompeuse! Sphinge trompeuse, près des roseaux du Styx, le vieux
Charon, appuyé sur sa rame, attend mon obole. Pars la première, et
laisse-moi à mon crucifix, dont le pâle Accablé de douleur, promène sur
le monde son regard las, et pleure sur toute âme qui meurt, et pleure
sur toute âme vainement.
=CAMMA=
Ainsi qu'un homme, penché sur une urne grecque, étudia les belles formes
qu'y a tracées une main attique, Dieu et déesse svelte, homme vigoureux
et jeune fille, ainsi que leur beauté lui ôte tout désir de se retourner
et de regarder en face la clarté du jour. De même ne dois-je pas aspirer
vers plus d'une lune mystérieuse d'indolente volupté, lorsque dans le
plus intime secret du sanctuaire d'Artémis, je te vois debout, sous tes
formes antiques, et dans ta sévérité.
Et pourtant,--il me semble,--j'aimerais mieux te voir, jouer le rôle de
ce serpent du vieux Nil, dont l'enchantement donnait l'ivresse à des
Empereurs. Viens, grande Égypte, ébranle notre scène de tes défilés
symboliques! Ah! je suis enfin écoeuré de passions sans réalité. Fais du
monde ton Actium, et de moi ton Antoine.
=IMPRESSION=
LE RÉVEILLON
Le ciel est brodé de rougeur capricieuse; les brouillards tournoient et
des ombres fuient. L'aube monte de la mer, comme une blanche dame sort
du lit.
Et des flèches dentelées de bronze passent à travers le duvet de la
nuit, et une longue vague de lumière jaune s'étale silencieusement sur
les tours, les palais.
Et, s'élargissant avec ampleur sur la dune, éveille et fait s'envoler un
oiseau battant des ailes. Et toutes les cimes des noyers se mettent en
mouvement, et toutes les branches se rayent de bandes d'or.
=À VÉRONE=
--Qu'ils sont raides à gravir, les escaliers des maisons des rois pour
les pieds fatigués des exilés comme moi! Et qu'il est salé, amer, le
pain qui tombe de la table de ce _chien_! Bien mieux m'eût valu mourir
sur les routes ensanglantées de la guerre, ou que ma tête fût suspendue
sur la porte de Florence, plutôt que vivre ainsi, dans la familiarité de
tous les êtres qui cherchent à salir l'essence de mon âme.
Maudis Dieu et meurs! Quel espoir est préférable à celui-ci? Il l'a
oublié parmi les plaisirs de sa cité d'or et de son jour éternel. Ah!
Silence! derrière les barreaux qui obscurcissent ma prison, je possède
ce que nul ne peut m'enlever, mon amour, et toute la gloire des étoiles.
=APOLOGIE=
Est-ce ta volonté que je grandisse et déchoie, que je troque mon drap
d'or contre de la bure grise, et qu'à ton gré je tisse cette toile de
douleur dont les fils les plus beaux sont autant de jours gaspillés?
Est-ce ta volonté,--Amour que j'aime si bien,--que la maison de mon âme
soit un lieu de torture où, pareils à de vils amants, souvent habitent
la flamme inextinguible, le ver qui ne meurt pas?
Ah! si c'est ta volonté que je souffre, et que je vende l'ambition au
banal marché, que je fasse du morne échec mon vêtement, et que la
souffrance creuse sa fosse au-dedans de mon coeur.
Peut-être est ce mieux ainsi. Du moins je n'ai pas fait de mon coeur un
coeur de pierre, ni sevré mon enfance de ses honnêtes joies, ni passé où
la Beauté est une chose inconnue.
Plus d'un homme a fait ainsi, essayé d'enclore de chaînes étroites l'âme
qui aurait dû être libre, foulé aux pieds la route poudreuse du sens
commun tandis que toute la forêt chante la liberté.
Ne prenant pas garde comment le faucon moucheté, dans son vol, passait,
l'aileron large à travers les hauteurs de l'air, là où quelque montagne
altière, qu'aucun pied n'avait encore foulée, accrocha les dernières
tresses de la chevelure du Dieu Soleil.
Ou comment la petite fleur qu'il avait cueillie, la pâquerette, cette
bouchée d'or aux blancs pétales, suivait de ses yeux pensifs le soleil
errant, satisfaite si parfois ses feuilles étaient auréolées.
Mais sûrement c'est quelque chose d'avoir été un instant le bien aimé,
d'avoir marché la main dans la main avec l'Amour et vu ses ailes de
pourpre s'envoler à travers ton sourire.
Oui, encore que les aspics à gorge de la passion se repaissent du coeur
de mon ami, j'ai brisé les barreaux, j'ai contemplé face à face la
beauté, connu réellement l'Amour qui met en mouvement le soleil et
toutes les étoiles.
=QUIA MULTUM AMAVI=
Cher Coeur, il me semble que le prêtre passionné, quand pour la première
fois il tire du mystérieux tabernacle son Dieu emprisonné dans
l'Eucharistie, et mange le pain, et boit le vin redoutable, n'éprouve
pas un plus religieux effroi que je n'en sentis lorsque pour la première
fois tombèrent en plein sur toi mes yeux éblouis, et lorsque pendant
toute la nuit je restai à genoux à tes pieds, jusqu'à ce que tu fusses
lasse d'idolâtrie.
Ah! si tu avais eu pour moi moins d'amitié et plus d'amour pendant tous
ces jours d'un été de joie et de pluie, je n'aurais pas aujourd'hui reçu
en héritage la peine, je ne serais pas devenu un valet dans la maison de
souffrance.
Pourtant, bien que le Remords, le sénéchal aux traits pâles qui sert
l'Amour, soit sur mes talons avec toute son escorte,--je suis très
heureux de t'avoir aimée,--je songe à tous les soleils qui font bleuir
la véronique.
=SILENTIUM AMORIS=
Ainsi que souvent le soleil trop resplendissant chasse la lune pâle,
malgré ses efforts, jusqu'en sa sombre grotte, avant même qu'elle ait
obtenu une seule ballade du rossignol,--ainsi ta Beauté rend mes lèvres
inhabiles et fait sonner faux mes chants les plus doux.
Et ainsi qu'à l'aurore, par-dessus la plaine de prairies, passera le
vent d'ailes impétueuses, qui de son trop rude baiser brise le roseau
qui seul pouvait servir d'instrument au chant. Ainsi mes passions trop
orageuses me travaillent sans règle, et l'excès d'amour rend mon amour
muet.
Mais sûrement mes yeux t'ont montré, à toi, la raison de mon silence, et
du désaccord de mon luth, avant que notre séparation devînt fatale, et
nous fit partir, toi vers des lèvres vibrant d'une plus douce mélodie,
et moi pour évoquer le stérile souvenir de baisers non donnés, de chants
jamais chantés.
=SA VOIX=
L'abeille sauvage tournoie incertaine de branche en branche, sous son
vêtement de fourrure et son aile de gaze, dans la coupe d'un lis, ou met
en branle la cloche d'une jacinthe, dans sa course errante. Asseois-toi
plus près, amie. Ce fut ici, je crois, que je fis ce voeu.
Et jurai que deux existences n'en feraient qu'une, aussi longtemps que
la mouette aimerait la mer, aussi longtemps que l'héliante chercherait
le soleil. «Vous et moi, dis-je, ce sera pour l'éternité.» Chère amie,
ces jours sont finis, passés: le fil de l'amour est filé.
Lève les yeux vers ces peupliers qui se balancent, se balancent dans
l'air de l'été. Ici dans la vallée, jamais une brise n'éparpille le
duvet du chardon, mais là-bas soufflent de grands vents, venus des
puissantes mers aux mystérieux murmures et des vastes espaces, que
cinglent les vagues.
Regardez là-haut où la blanche mouette jette son cri aigu. Que voit-elle
que nous ne voyons pas? Est-ce une étoile ou la lampe qui scintille sur
quelque navire en route pour l'étranger? Ah! Se peut-il que nous ayons
vécu nos vies sur une terre de rêve, que cela serait triste!
Chérie, ici il ne nous reste rien à dire que ceci: que l'amour n'est
jamais perdu. L'âpre hiver poignarde le sein de mai dont les roses
cramoisies crèvent ses glaçons. Des navires ballotés par la tempête
trouveront un havre dans quelque baie et ainsi nous aussi nous ferons.
Et ici il n'y a rien à faire que de nous baiser de nouveau et nous
séparer. Ah! Il n'est rien que nous ne puissions affronter. J'ai ma
Beauté, vous avez votre Art. Ah! Ne vous arrêtez pas. Un monde n'est pas
assez pour deux êtres comme vous et moi.
=MA VOIX=
En ce monde moderne, qui ne connaît pas le repos, en ce monde
tumultueux, vous et moi nous avons pris tous les plaisirs du coeur et
maintenant les voiles blanches de notre nef sont ployées et la charge de
notre barque épuisée.
Mes joues ont donc blêmi avant leur temps, car ma gaîté s'est enfuie
dans les larmes. Le Chagrin a pâli le vermillon de ma jeune bouche et la
Ruine a tiré les rideaux de mon lit.
Mais toute cette vie tumultueuse n'a été pour toi qu'une lyre, un luth,
le charme subtil de la viole ou la musique de la mer endormie, en écho
minuscule dans le coquillage.
=DES JOURS DE PRINTEMPS AUX JOURS D'HIVER=
POUR METTRE EN MUSIQUE
Aux jours joyeux du printemps, quand les feuilles étaient vertes, oh!
comme il chante gaîment, le merle! Je cherchai parmi les fouillis de
clarté l'amour que mes yeux n'avaient jamais vu. Oh! la joyeuse
tourterelle a des ailes dorées.
Parmi les fleurs et rouges et blanches, oh! comme chante gaîment le
merle! Mon Amour parut le premier à mes yeux. Oh! parfaite vision de
plaisir! Oh! la joyeuse tourterelle a des ailes dorées.
Le jaune des pommes avait l'ardeur du feu. Oh! comme il chante gaîment,
le merle! O amour trop grand pour la parole ou la lyre, rose épanouie
d'amour et de désir! Oh! la joyeuse tourterelle a des ailes dorées!
Mais maintenant l'arbre devient gris sous la neige! Ah! qu'il chante
tristement le merle! Mon amour est mort! Ah! voyez-moi étendu devant ses
pieds silencieux, tourterelle aux ailes brisées. Oh! amour! Oh! amour,
plût au ciel que tu aies été mis à mort! Tourterelle caressante,
tourterelle caressante, reviens.
=AILINON, AILINON EIPE, TO D' EU NIKATÔ=
_Chante l'ailinos, l'ailinos, et que le Bon l'emporte_.
Oh! tant mieux pour qui vit dans l'aisance, avec de l'or accumulé, dans
un vaste domaine, et n'a cure de la pluie qui éclabousse, et du fracas
que font en tombant les arbres de la forêt.
Oh! tant mieux pour qui ne connut jamais le labeur des années de
privations, un père dont la douleur et les larmes ont fait grisonner les
cheveux, une mère pleurant dans la solitude.
Mais tant mieux pour celui dont le pied a foulé la pénible route du
travail et de la lutte, et qui néanmoins des chagrins de sa vie se fait
des degrés pour se rapprocher de Dieu.
=LE VÉRITABLE SAVOIR=
anagkaiô; d'echei
bion therixein ôste karpimon stachun
kai ton men einai ton de mê.
Tu sais tout: je cherche en vain quelle terre il faut labourer, quelle
autre ensemencer avec du grain. Le sol est noir de ronces et de
mauvaises herbes et n'a cure des larmes qui tombent ou de la pluie.
Tu sais tout: moi je reste assis, à attendre, les yeux bandés, les mains
défaillantes, jusqu'à ce qu'enfin se lève le dernier voile, et que
s'ouvre pour la première fois la porte.
Tu sais tout: moi, je ne puis voir. J'espère que ma vie n'aura pas été
chose vaine. Je sais que nous nous retrouverons en quelque divine
éternité.
=PÉTALES DE LOTUS=
nemessômchi ge meu oudeu
chlaiein o; che thanêsi brotôu chai potmou epispê
touto un chai geraz oion oizuroisi brotoisi
cheirasthai te chomên baleein t'apo dchchru pareiôn.
Il n'est point de paix sous le soleil de midi.--Ah! Y a-t il de la paix
dans ces prairies, ou ceinte d'une toison argentée, comme une belle
bergère, s'égare la lune?
Reine des jardins du ciel, où les étoiles, pareilles à des lis, blanches
et belles, brillent à travers les brouillards de l'air glacé. Oh! reste
encore, car l'aube approche.
Oh! reste encore, car le jour envieux tend de longues mains pour saisir
tes pieds! Mais hélas! tu as le pas trop rapide. Hélas! je sais que tu
ne t'arrêteras pas.
* * * * *
Le soleil monta d'un bond pour accomplir sa course, la brise souffla
doucement sur pâturages et prairies; mais il me sembla voir à l'ouest
l'apparence d'une face humaine.
Une linotte, sur la mousse de l'épine-vinette, chantait les gloires du
printemps, et faisait retentir les bosquets en fleurs de la gaîté du
jour nouveau-né.
Une alouette partit effarée de la terre que je foulais, et disparut aux
regards dans le grand voile bleu, sans couture, qui est suspendu devant
la face de Dieu.
Au-dessus de ma tête, le saule disait tout bas que la mort n'est qu'une
vie plus nouvelle, et que par de vaines paroles de discorde nous
apportons le déshonneur aux morts.
J'arrachai une branche à l'arbre, et des fleurs de l'épine-vinette
toutes trempées de rosée, et je les liai avec un rameau d'osier et en
fis une guirlande belle à voir.
Je portai les fleurs là où Il repose (feuilles et fleurs toutes chaudes
sur la pierre). Quelle joie ce fut pour moi, de m'asseoir seul jusqu'à
ce que le soir vint sur mes yeux fatigués.
Jusqu'à ce que les nuages mobiles eussent tissé une robe d'or que Dieu
portera, et que dans les flots de l'air empourpré, disparût la brillante
galère du soleil.
Aurai-je de la joie pour la journée, et laisserai-je mon coeur
s'émouvoir, jusqu'en ses profondeurs, du murmure de l'arbre ou du chant
de l'oiseau, ou de la mélancolie des jeux du vent indocile?
Non, non! les vains rêves de cette sorte sont le lot d'âmes moins
profondes que la mienne. Je sens que je suis à moitié divin, je sais
que je suis grand et fort.
Je sais que c'est par l'effort que tout arbre de la forêt surgit de la
racine, je sais que nul ne récoltera du fruit, en faisant voile sur la
mer inféconde.
=JOURS PERDUS=
D'après un portrait peint par Miss V. T.