18 brumaire.

Le conseil des anciens s'assembla le 19 brumaire, à deux heures, dans

la grande galerie du château de Saint-Cloud. A quatre heures, le

général Bonaparte fut introduit, et ayant reçu du président le droit

de parler, il s'exprima ainsi:

Représentants du peuple, vous n'êtes point dans des circonstances

ordinaires; vous êtes sur un volcan. Permettez-moi de vous parler

avec la franchise d'un soldat, avec celle d'un citoyen zélé pour le

bien de son pays, et suspendez, je vous en prie, votre jugement

jusqu'à ce que vous m'ayez entendu jusqu'à la fin.

J'étais tranquille à Paris, lorsque je reçus le décret du conseil des

anciens, qui me parla de ses dangers, de ceux de la république. A

l'instant j'appelai, je retrouvai mes frères d'armes, et nous vînmes

vous donner notre appui; nous vînmes vous offrir les bras de la

nation, parce que vous en étiez la tête. Nos intentions furent pures,

désintéressées; et pour prix du dévouement que nous avons montré hier,

aujourd'hui déja on nous abreuve de calomnies. On parle d'un nouveau

César, d'un nouveau Cromwell; on répand que je veux établir un

gouvernement militaire.

Représentants du peuple, si j'avais voulu opprimer la liberté de mon

pays, si j'avais voulu usurper l'autorité suprême, je ne me serais pas

rendu aux ordres que vous m'avez donnés, je n'aurais pas eu besoin de

recevoir cette autorité du sénat. Plus d'une fois, et dans des

circonstances très-favorables, j'ai été appelé à la prendre. Après nos

triomphes en Italie, j'y ai été appelé par le voeu de mes camarades,

par celui de ces soldats qu'on a tant maltraités depuis qu'ils ne sont

plus sous mes ordres; de ces soldats qui sont obligés, encore

aujourd'hui, d'aller faire dans les déserts de l'ouest une guerre

horrible, que la sagesse et le retour aux principes avaient calmée,

et que l'ineptie ou la trahison vient de rallumer.

Je vous le jure, représentants du peuple, la patrie n'a pas de plus

zélé défenseur que moi; je me dévoue tout entier pour faire exécuter

vos ordres; mais c'est sur vous seuls que repose son salut: car il n'y

a plus de directoire; quatre des membres qui en faisaient partie ont

donné leur démission, et le cinquième a été mis en surveillance pour

sa sûreté. Les dangers sont pressants, le mal s'accroît; le ministre

de la police vient de m'avertir que dans la Vendée plusieurs places

étaient tombées entre les mains des chouans. Représentants du peuple,

le conseil des anciens est investi d'un grand pouvoir; mais il est

encore animé d'une plus grande sagesse: ne consultez qu'elle et

l'imminence du danger, prévenez les déchirements; évitons de perdre

ces deux choses pour lesquelles nous avons fait tant de sacrifices, la

liberté et l'égalité!....

(Interrompu par un membre qui lui rappelait la constitution, Bonaparte

continua de cette manière):

La constitution! vous l'avez violée au 18 fructidor; vous l'avez

violée au 22 floréal; vous l'avez violée au 30 prairial. La

constitution! elle est invoquée par toutes les factions, et elle a été

violée par toutes; elle est méprisée par toutes; elle ne peut plus

être pour nous un moyen de salut, parce qu'elle n'obtient plus le

respect de personne. Représentants du peuple, vous ne voyez pas en moi

un misérable intrigant qui se couvre d'un masque hypocrite. J'ai fait

mes preuves de dévouement à la république, et toute dissimulation

m'est inutile. Je ne vous tiens ce langage que parce que je desire que

tant de sacrifices ne soient pas perdus. La constitution, les droits

du peuple ont été violés plusieurs fois: et puisqu'il ne nous est plus

permis de rendre à cette constitution le respect qu'elle devait avoir,

sauvons les bases sur lesquelles elle se repose; sauvons l'égalité, la

liberté; trouvons des moyens d'assurer à chaque homme la liberté qui

lui est due et que la constitution n'a pas su lui garantir. Je vous

déclare qu'aussitôt que les dangers qui m'ont fait confier des

pouvoirs extraordinaires seront passés, j'abdiquerai ces pouvoirs. Je

ne veux être, à l'égard de la magistrature que vous aurez nommée, que

le bras qui la soutiendra et fera exécuter ses ordres.

(Un membre demande que le général Bonaparte fournisse des preuves des

dangers qu'il annonce.)

_Bonaparte._ S'il faut s'expliquer tout-à-fait; s'il faut nommer les

hommes, je les nommerai; je dirai que les directeurs Barras et Moulin

m'ont proposé de me mettre à la tête d'un parti tendant à renverser

tous les hommes qui ont des idées libérales....

(On discute si Bonaparte continuera de s'énoncer publiquement et si

l'assemblée ne se formera pas en comité secret. Il est décidé que le

général sera entendu en public.)

_Bonaparte._ Je vous le répète, représentants du peuple; la

constitution, trois fois violée, n'offre plus de garantie aux

citoyens; elle ne peut entretenir l'harmonie, parce qu'elle n'est

respectée de personne. Je le répète encore, qu'on ne croie point que

je tiens ce langage pour m'emparer du pouvoir après la chute des

autorités; le pouvoir, on me l'a offert encore depuis mon retour à

Paris. Les différentes factions sont venues sonner à ma porte, je ne

les ai pas écoutées, parce que je ne suis d'aucune cotterie, parce que

je ne suis que du grand parti du peuple français.

Plusieurs membres du conseil des anciens savent que je les ai

entretenus des propositions qui ont été faites, et je n'ai accepté

l'autorité que vous m'avez confiée que pour soutenir la cause de la

république. Je ne vous le cache pas, représentants du peuple, en

prenant le commandement, je n'ai compté que sur le conseil des

anciens. Je n'ai point compté sur le conseil des cinq-cents qui est

divisé, sur le conseil des cinq-cents où se trouvent des hommes qui

voudraient nous rendre la convention, les comités révolutionnaires et

les échafauds; sur le conseil des cinq-cents où les chefs de ce parti

viennent de prendre séance en ce moment; sur le conseil des

cinq-cents, d'où viennent de partir des émissaires chargés d'aller

organiser un mouvement à Paris.

Que ces projets criminels ne vous effraient point, représentants du

peuple: environné de mes frères d'armes, je saurai vous en préserver;

j'en atteste votre courage, vous mes braves camarades, vous aux yeux

de qui l'on voudrait me peindre comme un ennemi de la liberté; vous

grenadiers dont j'aperçois les bonnets, vous braves soldats dont

j'aperçois les baïonnettes que j'ai si souvent fait tourner à la

honte de l'ennemi, à l'humiliation des rois, que j'ai employées à

fonder des républiques: et si quelque orateur, payé par l'étranger,

parlait de me mettre _hors la loi_, qu'il prenne garde de porter cet

arrêt contre lui-même! S'il parlait de me mettre _hors la loi_, j'en

appellerais à vous, mes braves compagnons d'armes; à vous, braves

soldats que j'ai tant de fois menés à la victoire; à vous, braves

défenseurs de la république avec lesquels j'ai partagé tant de périls

pour affermir la liberté et l'égalité: je m'en remettrais, mes braves

amis, au courage de vous tous et à ma fortune.

Je vous invite, représentants du peuple, à vous former en comité

général, et à y prendre des mesures salutaires que l'urgence des

dangers commande impérieusement. Vous trouverez toujours mon bras pour

faire exécuter vos résolutions.

(Le président invite le général, au nom du conseil, à dévoiler dans

toute son étendue le complot dont la république était menacée.)

_Bonaparte._ J'ai eu l'honneur de dire au conseil que la constitution

ne pouvait sauver la patrie, et qu'il fallait arriver à un ordre de

choses tel que nous puissions la retirer de l'abyme où elle se trouve.

La première partie de ce que je viens de vous répéter, m'a été dite

par deux membres du directoire que je vous ai nommés, et qui ne

seraient pas plus coupables qu'un très-grand nombre d'autres Français,

s'ils n'eussent fait qu'articuler une chose qui est connue de la

France entière. Puisqu'il est reconnu que la constitution ne peut pas

sauver la république, hâtez-vous donc de prendre des moyens pour la

retirer du danger, si vous ne voulez pas recevoir de sanglants et

d'éternels reproches du peuple français, de vos familles et de

vous-mêmes.

* * * * *

_Décret de déportation du 29 brumaire an VIII de la république

française, une et indivisible._

Les consuls de la république, en exécution de l'article III de la loi

du 19 de ce mois, qui les charge spécialement de rétablir la

tranquillité intérieure, ont arrêté, le 25 brumaire:

ART. Ier Les individus ci-après nommés: Destrem, ex-député; Aréna,

ex-député; Marquesi, ex-député; Truc, ex-député; Félix Lepelletier;

Charles Hesse; Scipion-du-Roure; Gagny; Massard; Fournier; Giraud;

Fiquet; Basch; Marchand; Gabriel; Mamin; J. Sabathier; Clémence;

Marné; Jourdeuil; Metge; Mourgoing; Corchaut; Maignant (de Marseille);

Henriot; Lebois; Soulavie; Dubrueil; Didier; Lamberté; Daubigny;

Xavier Audouin, sortiront du territoire continental de la république

française. Ils seront à cet effet tenus de se rendre à Rochefort pour

être ensuite conduits et retenus dans le département de la Guyane

française.

II. Les individus ci-après nommés: Briot; Antonelle; Lachevardière;

Poulain-Grandpré; Grandmaison; Talot; Quirot; Daubermesnil; Frison;

Declercq; Jourdan (de la Haute-Vienne); Lesage-Sénault; Prudhon;

Groscassand-Dorimond; Guesdon; Julien (de Toulouse); Sonthonax; Tilly,

ex-chargé des affaires de Gênes; Stévenette; Castaing; Bouvier et

Delbrel, seront tenus de se rendre dans la commune de la Rochelle,

département de la Charente-Inférieure, pour être ensuite conduits et

retenus dans tel lieu de ce département qui sera indiqué par le

ministre de la police générale.

III. Immédiatement après la publication du présent arrêté, les

individus compris dans les deux articles précédents, seront déssaisis

de l'exercice de tout droit de propriété, et la remise ne leur en sera

faite que sur la preuve authentique de leur arrivée au lieu fixé par

le présent arrêté.

IV. Seront pareillement déssaisis de ce droit, ceux qui quitteront le

lieu où ils se seront rendus, ou celui où ils auront été conduits en

vertu des dispositions précédentes.

V. Le présent arrêté sera inséré au bulletin des lois; les ministres

de la police générale, de la marine et des finances seront chargés,

chacun en ce qui le concerne, d'en surveiller et d'en assurer

l'exécution.

_Par les consuls de la république_,

Mémoires pour servir à l'Histoire de France sous Napoléon, Tome 1/2 écrits à Sainte-Hélène par les généraux qui ont partagé sa captivité · 第 52 / 109 题