PIÈCES JUSTIFICATIVES.

_Lettre de Barras et Fréron, représentants du peuple, près l'armée

sous Toulon_,

_A leurs collègues composant le comité de salut public._

Marseille, 11 frimaire, l'an II de la république française, une

et indivisible. (1793.)

Citoyens nos collègues, dans ce moment, nous renonçons à tout autre

objet, pour vous entretenir exclusivement de notre position dans les

départements du Var et des Bouches-du-Rhône; vous qui êtes au timon de

la république, vous avez reconnu que l'arme la plus meurtrière des

despotes coalisés contre notre liberté, c'est l'espoir de nous

affamer. Malheureusement nos greniers, dans l'intérieur, ne nous

laissent pas sans inquiétudes; nos efforts, depuis long-temps, se sont

réunis ainsi que ceux de tous les députés dans les départements, au

zèle des bons citoyens, pour trouver des mesures qui nous procurassent

du blé. Depuis l'entrée des troupes de la république dans le pays

rebelle, nous vivons au jour le jour, et c'est avec une peine

excessive que nous faisons vivre et notre armée en Italie, et celle

sous Toulon. Ces deux départements étaient déja affamés par la longue

présence des escadres combinées, avant même que la ville sacrilège

tombât en leur pouvoir; nous nous flattions de parvenir à tirer

considérablement des grains de l'Italie et du Levant; il faut y

renoncer depuis que Naples et la Toscane sont entrés dans la ligue.

Tunis, selon toutes les apparences, vient d'être gagnée par les forces

et l'or des Anglais; tout annonce que le Dey devient notre ennemi; le

convoi immense qui s'y trouvait est perdu pour la république, trois

frégates seulement ont échappé et ont pu se refugier en Corse; mais y

seront-elles long-temps en sûreté, et de quels secours pour nous?

D'un autre côté, les esclaves s'accumulent à Toulon; d'après le

rapport de tous nos espions, il y sont en force de trente-cinq mille

hommes, et en attendent encore trente mille; les Portugais y

paraissent fournir. Il est certain que s'ils se déployaient, ils

forceraient nos lignes; mais ils craignent l'armée de Nice, qui

pourrait les mettre entre deux feux, et il y a un plan de la couper.

La valeur de nos troupes et la surveillance de nos généraux déjoueront

sans doute ces combinaisons; mais nos défenseurs courent risque d'être

affamés. Le mauvais temps dégrade les chemins, les greniers y sont

vides, tout y est transporté à dos de mulet; avec les pluies, ces

braves gens sont exposés. Robespierre jeune est ici, et nous confirme

ces tristes détails. Quinze jours de pluies pourraient nous jeter dans

le plus grand malheur. Dès le second, la rivière de la Durance

déborde et nous tue; elle nous retient des bestiaux depuis long-temps.

Il faut observer en outre que le vent d'Est, qui nous prive de tout

secours par mer, soit d'Arles, soit de Cette, est presque continuel,

et ce même vent mène tout à nos ennemis. Enfin, ne recevraient-ils pas

d'autres forces, avec la position de Toulon, ils sont plus que

suffisants pour ne pas craindre nos attaques. Il faudrait mieux de la

moitié de monde que nous sommes; faire des tentatives avec ce nombre,

c'est sacrifier inutilement nos frères; attendre d'être renforcés, nos

ennemis peuvent l'être proportionnellement, et la famine est certaine.

Qu'est-ce qui fait la force de la ci-devant Provence? c'est

exclusivement Toulon. Pourquoi ne leur abandonnerions-nous pas tout le

terrain stérile jusqu'à la Durance, après avoir enlevé les provisions

en tout genre? Les égoïstes de Marseille ont déja payé de leur bourse;

alors il se forme un boulevard immense sur les bords de cette rivière;

vous y accumulez deux cent mille hommes, et les y nourrissez avec

aisance; vous laissez aux infâmes Anglais le soin de nourrir toute la

Provence. La belle saison revient, le temps des moissons approche, les

végétaux rendent déja; comme un torrent les républicains repoussent la

horde esclave, et les rendent à la mer qui les vomit. Ce serait la

façon de penser des généraux; la crainte de manquer de vivres enlève

le courage aux soldats. Pesez ces réflexions en comité, et délibérez.

Nous ferons exécuter les ordres qui nous seront donnés; mais il n'y a

pas un instant à perdre. Salut et fraternité.

Vos coopérateurs, BARRAS, FRÉRON.

* * * * *

_Séance du 7 nivose._

Carnot, au nom du comité de salut public, donne lecture des lettres

suivantes:

_Fréron et Paul Barras, représentants du peuple près l'armée sous

Toulon_,

_A leurs collègues composant le comité de salut public._

Au quartier-général de Toulon, ce 30 frimaire, l'an II

de la république, une et indivisible.

Nous avons lu avec indignation, citoyens collègues, la lettre fausse

qui nous était attribuée, et dont le comité n'a pas été la dupe. Ce

trait est parti de Marseille, dans le même temps que cette ville a

tenté de produire un mouvement contre-révolutionnaire que nous avons

étouffé.

Remarquez que c'est au moment que nous allions nous réunir à Ollioule,

avec nos collègues, pour frapper le grand coup, que l'on a voulu nous

perdre; que nos calomniateurs, que nos dénonciateurs continuaient à

nous noircir, à nous prêter des crimes. Nous avons contribué à

prendre Toulon, nous avons répondu.

Signé, BARRAS et FRÉRON.

_P. S._ Un patriote de Toulon, qui n'était sorti de prison que depuis

quinze jours, et qui, depuis cinq mois n'a pas lu les papiers publics,

nous a dit qu'on avait répandu le bruit ici pendant le siége, et que

l'on disait publiquement que les représentants du peuple avaient

décidé de faire rétrograder l'armée française jusqu'aux bords de la

Durance, et que c'était Robespierre aîné qui avait fait prédominer cet

avis au comité de salut public. Ce fut pour nous un trait de lumière;

il est évident que ce sont les émissaires de Pitt qui sont les auteurs

de cette calomnie et de la lettre où nos signatures ont été

contrefaites.

* * * * *

_Adresse de la Convention nationale_,

_A l'armée de la république, sous les murs de Toulon._

30 frimaire, l'an II de la république, une et

indivisible.

Soldats républicains, vous avez trop long-temps différé la vengeance

nationale; trop long-temps vous avez ajourné votre gloire. Les infâmes

traîtres de Toulon sont debout; nos ennemis nous bravent; la tyrannie

nous menace, et vous demeurez les tranquilles témoins de ce spectacle

honteux: n'existeriez-vous donc plus, puisqu'ils vivent encore!

A vos yeux flotte le drapeau du royalisme; il défie votre courage et

vous dérobe la vue de la Méditerranée. L'étendard tricolore a-t-il

donc perdu ses couleurs? ne rallie-t-il plus les défenseurs de la

patrie?

Un vil troupeau d'esclaves, parqué dans des murs odieux, insulte à la

république, et ses nombreux bataillons cernent en vain les brigands de

Londres et de Madrid.

Le Nord a triomphé; les rebelles sont vaincus dans la Sarthe. Le Midi

serait-il seul deshérité de la portion qu'il doit avoir dans la gloire

nationale?

Habitants des contrées méridionales, vous, dans l'ame de qui un ciel

de feu a versé des passions généreuses et cet enthousiasme brûlant qui

fait les grands succès, non, vous n'avez pas été assez fortement

indignés des trahisons toulonnaises, de la corruption anglaise et de

la lâcheté espagnole. Les travaux du siége languissent. Faudra-t-il

donc appeler le Nord pour vous défendre? Faudra-t-il d'autres bras

pour remuer la terre qui doit former les retranchements protecteurs de

la vie du soldat, et garants de la victoire? Direz-vous que la

conquête de Toulon est votre gloire, si le Nord doit l'émouvoir pour

l'obtenir? Laisserez-vous moissonner par d'autres mains les lauriers

que la liberté a fait naître à côté de vous?

Oseriez-vous rentrer dans vos foyers, si la victoire ne vous en ouvre

bientôt la route glorieuse? Souffrirez-vous qu'on dise en France, en

Europe, dans l'avenir: La république leur commanda de vaincre, ils

craignirent de mourir.

Ombre malheureuse et respectable des représentants du peuple victimes

de la barbarie anglaise! apparais à nos troupes, et montre-leur le

chemin de la gloire. Que le bruit des chaînes des patriotes français

déportés à Gibraltar retentisse à vos oreilles; ils demandent

vengeance, ils doivent l'obtenir.

Oui, braves républicains, la convention nationale la confie à votre

courage; vous rendrez à la France le domaine de la Méditerranée, aux

subsistances leur circulation, au commerce ses ports, à la marine ses

vaisseaux, et à la politique les routes de l'Italie et des

Dardanelles.

Marchez, soldats de la patrie, que le crime de Toulon ne reste plus

impuni! La république vous commande la victoire.

Soldats, vous êtes Français, vous êtes libres: voilà des Espagnols,

des Anglais, des esclaves; la liberté vous observe!

* * * * *

_Séance du 4 nivose an II._

_Les représentants du peuple auprès de l'armée dirigée contre Toulon_,

_Au comité de salut public._

Au quartier-général d'Ollioule, le 28 frimaire, l'an II

de la république, une et indivisible.

Nous vous avions annoncé, citoyens collègues, que le résultat de

l'affaire du 10, n'était que l'avant-coureur de plus grands succès.

L'évènement vient de justifier notre prédiction.

En conformité de votre arrêté, toutes les mesures avaient été prises

pour que les brigands qui s'étaient lâchement emparés de l'infâme

Toulon, en fussent bientôt chassés avec ignominie.

Nous n'avons pas perdu un seul instant, et avant même que toutes les

forces attendues fussent réunies, nous avons commencé notre attaque;

elle a été principalement dirigée sur la redoute anglaise, dominant

les forts de l'Aiguillette et de Balaguier, défendue par plus de trois

mille hommes, vingt pièces de canon et plusieurs mortiers.

Les ennemis avaient épuisé les ressources de l'art pour la rendre

imprenable; et nous vous assurons qu'il est peu de forts qui

présentent une défense aussi inexpugnable que cette redoute, cependant

elle n'a pu tenir à l'ardeur et au courage des braves défenseurs de

la patrie. Les forces de cette division, sous les ordres du général

Laborde, et où le général Dugommier s'est honorablement distingué, ont

attaqué la redoute à cinq heures du matin, et à six heures le pavillon

de la république y flottait. Si ce premier succès coûte à la patrie

environ deux cents hommes tués et plus de cinq cents blessés, l'ennemi

y a perdu toute la garnison dont 500 hommes sont prisonniers, parmi

lesquels on compte huit officiers et un principal napolitain.

La malveillance n'avait rien négligé pour faire manquer cette

importante expédition; mais, distribués dans les différentes colonnes,

nous avons rallié ceux qu'on avait effrayés un instant. A notre voix,

au nom de la liberté, au nom de la république, tous ont volé à la

victoire, et la redoute anglaise et les forts de l'Aiguillette et de

Balaguier ont été emportés de vive force.

La prise de cette redoute, dans laquelle les ennemis mettaient tout

leur espoir, et qui était pour ainsi dire le boulevard de toutes les

puissances coalisées, les a déroutés; effrayés de ce succès, ils ont

abandonné, pendant la nuit, les forts de _Malbosquet_ et du _Tomet_;

ils ont fait sauter le dernier de désespoir; ils ont évacué aussi les

redoutes _rouge_ et _blanche_, la redoute et le fort _Pharon_; ils ont

pris des mesures pour mettre leur flotte à l'abri de nos canons et de

nos bombes, qui n'ont cessé de les accabler.

La flotte est dans ce moment hors de la grande rade: les ennemis ont

embarqué beaucoup de Toulonnais et la plus grande partie de leurs

forces; ils ont pourtant laissé des troupes au fort _Lamalgue_, et

dans la ville, pour protéger leur retraite. Nous sommes maîtres de la

croix des signaux, du fort l'_Artigue_ et du cap _Brun_. Nous espérons

que dans la nuit nous serons maîtres du fort _Lamalgue_, et demain

nous serons dans Toulon, occupés à venger la république.

Plus de quatre cents boeufs, des moutons, des cochons, seules troupes

que le pape ait envoyées avec quelques moines, des fourrages, des

provisions de toutes espèces, des tentes, tous les équipages que les

ennemis avaient dans leurs forts et redoutes, et plus de cent pièces

de gros calibre sont en notre pouvoir; nous vous donnerons, sous peu

de jours, l'état de ceux qui se sont le plus distingués, et à qui nous

aurons accordé des récompenses. Vous verrez par cet état que nous

avions tiré de la diversion de Nice toutes les forces qui se

trouvaient disponibles, et que nous n'avons rien négligé pour prendre

cette ville à jamais exécrable. Notre première lettre sera datée des

ruines de Toulon. Nous ne vous avons pas écrit plutôt, par la raison

qu'étant à cheval depuis plusieurs jours et plusieurs nuits, tous nos

moments ont été tellement employés, que nous n'avons pu disposer d'un

seul pour vous écrire.

_Signés_, RICORD, FRÉRON et ROBESPIERRE jeune.

_P. S._ Notre collègue Barras, qui se trouve à la division commandée

par le général Lapoype, nous a annoncé la prise de vive force de

toutes les hauteurs de la montagne du Pharon, et de l'évacuation de la

redoute du fort de ce nom, et de quatre-vingt prisonniers, y compris

un lieutenant anglais. Il vous fera part des succès que cette division

a obtenus, et qui sont le résultat de l'exécution du plan arrêté par

le comité de salut public.

En un mot, l'attaque générale a été si bien combinée, que, dans

vingt-quatre heures, tous les postes ont été attaqués et occupés par

les deux divisions de l'armée de la république.

Salut et fraternité.

* * * * *

_Lettre du général en chef Dugommier, au ministre de la guerre._

Du quartier-général d'Ollioule, le 10 frimaire, l'an II

de la république, une et indivisible.

Citoyen ministre,

Cette journée a été chaude, mais heureuse; depuis deux jours une

batterie essentielle faisait feu sur Malbosquet et inquiétait

beaucoup, vraisemblablement, ce poste et ses environs. Ce matin, à

cinq heures, l'ennemi a fait une sortie vigoureuse, qui l'a rendu

maître d'abord, de tous nos avant-postes de la gauche et de cette

batterie, à la première fusillade. Nous nous sommes transportés avec

célérité à l'aile gauche, je trouvai presque toutes ses forces en

déroute; le général Garnier se plaignant que ses troupes l'avaient

abandonné, je lui ordonnai de les rallier et de se porter à la reprise

de notre batterie; je me mis à la tête du troisième bataillon de

l'Isère, pour me porter de même par un autre chemin à la même

batterie. Nous avons eu le bonheur de réussir; bientôt ce poste est

repris; les ennemis vivement repoussés se replient de tous côtés, en

laissant sur le terrain un grand nombre de morts et de blessés; cette

sortie enlève à leur armée plus de douze cents hommes, tant tués que

blessés et faits prisonniers; parmi ces derniers, plusieurs officiers

d'un grade supérieur; et enfin, leur général en chef, M. Ohara, blessé

d'un coup de feu au bras droit; les deux généraux devaient être

touchés dans cette action, car j'ai reçu deux fortes contusions, dont

une au bras droit, et l'autre à l'épaule, mais sans danger. Après

avoir renvoyé vivement l'ennemi d'où il revenait, nos républicains,

par un élan généreux, mais désordonné, ont marché vers Malbosquet,

sous le feu vraiment formidable de ce fort; ils ont enlevé les tentes

d'un camp qu'ils avaient fait évacuer par leur intrépidité; cette

action, qui est un vrai triomphe pour les armes de la république, est

d'un excellent augure pour nos opérations ultérieures; car, que ne

devons-nous pas attendre d'une attaque concertée et bien mesurée,

lorsque nous faisons bien à l'improviste.

Je ne saurais trop louer la bonne conduite de tous ceux de nos frères

d'armes qui ont voulu se battre; parmi ceux qui se sont le plus

distingués, et qui m'ont le plus aidé à rallier et pousser en avant,

ce sont les citoyens Buonaparte, commandant l'artillerie; Arena et

Gervoni, adjudants-généraux.

DUGOMMIER, _général en chef_.

* * * * *

_Lettre adressée au ministre de la guerre par le général en chef de

l'armée d'Italie._

Du quartier-général d'Ollioule, le 29 frimaire an II

de la république, une et indivisible.

Citoyen ministre, Toulon est rendu à la république, et le succès de

nos armes est complet. Le promontoire de l'Aiguillette devant décider

le sort de la ville infâme, comme je vous l'avais mandé, les positions

qu'il présente devant assurer la retraite des ennemis, ou le brûlement

de leurs vaisseaux par l'effet de nos bombes, le 26 frimaire, tous les

moyens furent réunis pour la conquête de cette position; le temps nous

contraria et nous persécuta jusqu'à près d'une heure du matin; mais

rien ne put éteindre l'ardeur des hommes libres combattant des tyrans.

Ainsi, malgré tous les obstacles du temps, nos frères s'élancèrent

dans le chemin de la gloire aussitôt l'ordre donné.

Les représentants du peuple, Robespierre, Salicetti, Ricord et Fréron,

étaient avec nous; ils donnaient à nos frères l'exemple du dévouement

le plus signalé. Cet ensemble fraternel et héroïque était bien fait

pour mériter la victoire; aussi ne tarda-t-elle pas à se déclarer pour

nous, et nous livra bientôt, par un prodige à citer dans l'histoire,

la redoute anglaise défendue par une double enceinte, un camp

retranché de buissons composé des chevaux de frise, des abattis, des

ponts, treize pièces de canons de 36, 24, etc., cinq mortiers, et deux

mille hommes de troupes choisies; elle était soutenue en outre par les

feux croisés de trois autres redoutes qui renfermaient trois mille

hommes.

L'impétuosité des républicains et l'enlèvement subit de cette terrible

redoute, qui paraissait à ses hauteurs un volcan inaccessible,

épouvantèrent tellement l'ennemi, qu'il nous abandonna bientôt le

reste du promontoire, et répandit dans Toulon une terreur panique qui

acquit son dernier degré, lorsqu'on apprit que les escadres venaient

d'évacuer les rades.

Je fis continuer, dans la même journée, les attaques de Malbosquet et

autres postes; alors Toulon perdit tout espoir, et les redoutes

rouges, celles des Pommets, de Pharon, et plusieurs autres, furent

abandonnées dans la nuit suivante.

Enfin, Toulon fut aussi évacué à son tour; mais l'ennemi, en se

retirant, eut l'adresse de couvrir sa fuite, et nous ne pûmes le

poursuivre. Il était garanti par les remparts de la ville, dont les

portes, fermées avec le plus grand soin, rendaient impossible le

moindre avis.

Le feu qui parut à la tête du port fut le seul indice de son départ;

nous nous approchâmes aussitôt de Toulon, et ce ne fut qu'après

minuit, que nous fûmes assurés qu'il était abandonné par ses vils

habitants, et l'infâme coalition qui prétendait follement nous

soumettre à son révoltant régime.

La précipitation avec laquelle l'évacuation générale a été faite, nous

a sauvé presque toutes nos propriétés et la plus grande partie des

vaisseaux. Toulon nous rend par la force tout ce que sa trahison nous

avait ravi. Je vous enverrai incessamment l'état que je fais dresser

de tous les objets qui méritent attention.

Tandis que la division de l'ouest de notre armée préparait ce grand

évènement, celle de l'est, commandée par le général Lapoype, s'était

portée avec le citoyen Barras, représentant du peuple, sur la montagne

de Pharon, et avait enlevé la première redoute; toutes les autres,

ainsi que le fort Pharon, furent évacuées par l'ennemi comme celles de

l'ouest. Nous avons perdu soixante-quinze à quatre-vingt de nos

frères, et le nombre des blessés est d'environ deux cent cinquante. Il

n'est guère possible de connaître la perte de l'ennemi que par leurs

blessés arrivés dans notre ambulance; mais on peut assurer qu'en y

ajoutant les morts et les prisonniers, nous lui avons enlevé dans

cette journée plus de douze mille combattants.

Ainsi se termine, citoyen ministre, la contre-révolution du Midi:

nous le devons aux braves républicains formant cette armée, qui toute

entière a bien mérité de la patrie, et dont quelques individus doivent

être distingués par la reconnaissance nationale. Je vous en envoie la

liste, et vous prie de bien accueillir mes demandes; elle vous fera

connaître tous ceux qui ont été les plus saillants dans l'action, et

j'attends avec confiance l'avancement que je sollicite pour eux.

Salut et fraternité, DUGOMMIER.

* * * * *

_Lettre de Fouché à Collot-d'Herbois son collègue et son ami, membre

du comité de salut public._

Toulon, 28 frimaire l'an II de la république, une

et indivisible.

Et nous aussi, mon ami, nous avons contribué à la prise de Toulon, en

portant l'épouvante parmi les lâches qui y sont entrés en offrant à

leurs regards des milliers de cadavres de leurs complices.

La guerre est terminée, si nous savons mettre à profit cette mémorable

victoire. Soyons terribles, pour ne pas craindre de devenir faibles ou

cruels; anéantissons dans notre colère et d'un seul coup tous les

rebelles, tous les conspirateurs, tous les traîtres, pour nous

épargner la douleur, le long supplice de les punir en rois. Exerçons

la justice à l'exemple de la nature, vengeons-nous en peuple; frappons

comme la foudre, et que la cendre même de nos ennemis disparaisse du

sol de la liberté.

Que de toutes parts les perfides et féroces Anglais soient assaillis;

que la république entière ne forme qu'un volcan qui lance sur eux la

lave dévorante; que l'île infâme qui produisit ces monstres, qui

n'appartiennent plus à l'humanité, soit à jamais ensevelie sous les

flots de la mer!

Adieu, mon ami, les larmes de la joie coulent de mes yeux, elles

inondent mon ame. Le courrier part, je t'écrirai par le courrier

ordinaire.

_Signé_, FOUCHÉ.

_P. S._ Nous n'avons qu'une manière de célébrer la victoire; nous

envoyons ce soir deux cent treize rebelles sous le feu de la foudre.

Des courriers extraordinaires vont partir dans le moment pour donner

la nouvelle aux armées.

* * * * *

_Salicetti, Ricord, Fréron, Robespierre, Barras, représentants du

peuple près l'armée dirigée contre Toulon_,

_A leurs collègues composant le comité de salut public_.

Toulon, au quartier-général, le 30 frimaire l'an II

de la république, une et indivisible.

L'armée de la république, chers collègues, est entrée dans Toulon, le

29 frimaire, à sept heures du matin, après cinq jours et cinq nuits de

combats et de fatigues; elle brûlait d'impatience de donner l'assaut;

quatre mille échelles étaient prêtes: mais la lâcheté des ennemis, qui

avaient évacué la place après avoir encloué tous les canons des

remparts, a rendu l'escalade inutile.

Quand ils surent la prise de la redoute anglaise et de tout le

promontoire, et que, d'un autre côté, ils virent toutes les hauteurs

du Pharon occupées par la division du général Lapoype, l'épouvante les

saisit; ils étaient entrés ici en traîtres, ils s'y sont maintenus en

lâches, ils en sont sortis en scélérats. Ils ont fait sauter en l'air

le _Thémistocle_, qui servait de prison aux patriotes: heureusement

ces derniers, à l'exception de six, ont trouvé le moyen de se sauver

pendant l'incendie. Ils nous ont brûlé neuf vaisseaux, et en ont

emmené trois; quinze sont conservés à la république, parmi lesquels il

faut remarquer le superbe sans-culotte, de cent trente pièces de

canon; des canots s'en sont approchés jusque dans le port, tandis que

nous étions dans Toulon; deux pièces de campagne, placées sur le quai,

les ont écartés. Déja quatre frégates brûlaient, quand les galériens,

qui sont les plus honnêtes gens qu'il y ait à Toulon, ont coupé les

câbles et éteint le feu. La corderie et le magasin de bois ne sont pas

endommagés; des flammes menaçaient de dévorer le magasin général, nous

avons commandé cinq cents travailleurs qui ont coupé la communication.

Il nous reste encore des frégates, de manière que la république a

encore ici des forces navales respectables. Nous avons trouvé des

provisions de toute espèce; on travaille à en faire un état que nous

vous enverrons.

La vengeance nationale se déploie, l'on fusille à force; déja tous les

officiers de la marine sont exterminés; la république sera vengée

d'une manière digne d'elle: les mânes des patriotes seront apaisés.

Comme quelques soldats, dans l'ivresse de la victoire, se portèrent au

pillage, nous avons fait proclamer dans toute la ville que le butin de

tous les rebelles était la propriété de l'armée triomphante, mais

qu'il fallait déposer tous les meubles et effets dans un vaste local

que nous avons indiqué, pour être estimés et vendus sur-le-champ au

profit de nos braves défenseurs, et nous avons promis en sus un

million à l'armée. Cette proclamation a produit le plus heureux effet.

Beauvais a été délivré de son cachot; il est méconnaissable; nous

l'avons fait transférer dans une maison commode; il nous a embrassés

avec attendrissement; quand il a passé au travers des rangs, l'armée a

fait en l'air un feu général en signe d'allégresse. Le père de Pierre

Bagle est aussi délivré. Une de nos batteries a coulé bas une frégate

anglaise.

A demain d'autres détails: vous concevez facilement nos occupations et

nos fatigues.

Salut et fraternité.

_Signé_, SALICETTI, FRÉRON, RICORD, ROBESPIERRE

et BARRAS.

* * * * *

_Extrait du Moniteur universel, du 20 brumaire an VIII de la

république française, une et indivisible._

Le 19 brumaire, à neuf heures du matin, le directoire ignorait encore

ce qui se passait: Gohier, Moulins et Barras étaient réunis: Siéyes se

promenait dans le jardin du Luxembourg, et Roger-Ducos était chez lui;

Siéyes ayant été instruit du décret du conseil des anciens, se rendit

aux Tuileries. Roger-Ducos demanda à ses trois autres collègues quelle

foi on devait ajouter aux bruits qui se répandaient? Ceux-ci n'ayant

pu lui donner d'éclaircissements, se rendirent au conseil des anciens.

A dix heures, Gohier, Barras et Moulin formant la majorité du

directoire, ont mandé le général Lefèvre, commandant la dix-septième

division militaire, pour rendre compte de sa conduite et de ce qui se

passait: Lefèvre répondit que, d'après le décret que venait de rendre

le conseil des anciens, il n'avait plus de compte à rendre qu'à

Bonaparte, qui était devenu son général.

A cette nouvelle, les trois directeurs furent consternés. Moulin entra

en fureur et voulait envoyer un bataillon pour cerner la maison

Bonaparte: mais il n'y avait plus moyen de faire exécuter aucun ordre;

la garde du directoire l'avait quitté pour se rendre aux Tuileries.

Cependant les barrières furent fermées pendant quelques instants, et

l'on croit que l'ordre en fut donné par les trois directeurs.

Dans la matinée, on vit venir au conseil des anciens, Bellot,

secrétaire de Barras, qui venait parler à Bonaparte. Il entretint le

général pendant quelque temps en particulier, puis Bonaparte élevant

la voix, lui dit en présence d'une foule d'officiers et de soldats:

«Qu'avez-vous fait de cette France que je vous ai laissée si

brillante? Je vous ai laissé la paix, j'ai retrouvé la guerre; je vous

ai laissé des victoires, j'ai trouvé partout des lois spoliatrices et

la misère. Qu'avez-vous fait de cent mille Français que je

connaissais, tous mes compagnons de gloire? ils sont morts!

«Cet état de choses ne peut durer. Avant trois ans il nous menerait au

despotisme. Mais nous voulons la république, la république assise sur

les bases de l'égalité, de la morale, de la liberté civile, et de la

tolérance politique: avec une bonne administration, tous les

individus oublieront les factions dont on les fit membres, pour leur

permettre d'être Français. Il est temps enfin que l'on rende aux

défenseurs de la patrie la confiance à laquelle ils ont tant de

droits. A entendre quelques factieux, bientôt nous serions tous des

ennemis de la république, nous qui l'avons affermie par nos travaux et

notre courage. Nous ne voulons pas de gens plus patriotes que les

braves qui sont mutilés au service de la république.»

* * * * *

_Lettre de Barras, adressée au conseil des Cinq-Cents._

Mémoires pour servir à l'Histoire de France sous Napoléon, Tome 1/2 écrits à Sainte-Hélène par les généraux qui ont partagé sa captivité · 第 48 / 109 题