9. L'artillerie des places sera classée de la manière suivante: 1º
toute l'artillerie des calibres et fonderies autrichiennes
appartiendra à l'armée autrichienne; 2º celle des calibres et
fonderies italiennes, piémontaises et françaises, à l'armée française;
3º les approvisionnements de bouche seront partagés; moitié sera à la
disposition du commissaire ordonnateur de l'armée française, et moitié
à celle du commissaire ordonnateur de l'armée autrichienne.
10. Les garnisons sortiront avec les honneurs militaires, et se
rendront, avec armes et bagages, par le plus court chemin, à Mantoue.
11. L'armée autrichienne se rendra à Mantoue par Plaisance en trois
colonnes: la première, du 27 prairial au 1er messidor (du 16 au 20
juin); la seconde, du 1er messidor au 5 messidor (ou du 20 au 24
juin); la troisième, du 5 au 7 messidor (ou du 24 au 26 juin).
12. Messieurs _le général St.-Julien_, _de Schvertinck_, de
l'artillerie; _de Brun_, du génie; _Telsiegé_, commissaire des vivres;
et les citoyens _Dejean_, conseiller d'état, et _Daru_, inspecteur des
revues; l'adjudant-général _Léopold Stabedrath_, et le chef de brigade
d'artillerie _Mossel_, sont nommés commissaires, à l'effet de pourvoir
à l'exécution des articles de la présente convention, soit à la
formation des inventaires, aux subsistances et aux transports, soit
pour tout autre objet.
13. Aucun individu ne pourra être maltraité pour raison de services
rendus à l'armée autrichienne, ou pour opinions politiques. Le général
en chef de l'armée autrichienne fera relâcher les individus qui
auraient été arrêtés dans la république cisalpine, pour opinions
politiques, et qui se trouveraient dans les forteresses sous son
commandement.
14. Quelle que soit la réponse de Vienne, aucune des deux armées ne
pourra attaquer l'autre qu'en se prévenant dix jours d'avance.
15. Pendant la suspension d'armes, aucune armée ne fera des
détachements pour l'Allemagne.
Alexandrie, le 26 prairial an VIII de la république française (15 juin
1800).
_signé_, ALEXANDRE BERTHIER;
MÉLAS, général de cavalerie.
* * * * *
Le général Mélas agit conformément aux intérêts de son souverain, en
sauvant le fond de l'armée autrichienne; et rendant des places, qui,
mal approvisionnées, mal pourvues de garnisons, ne pouvaient pas faire
de longues résistances, et être d'ailleurs d'aucune utilité, l'armée
étant détruite.
De l'autre part, le premier consul considérait qu'une armée de vingt
mille Anglais allait arriver à Gênes; ce qui, avec les dix mille
Autrichiens qui étaient restés dans cette place, formait une armée;
que, sans aucune place forte en Italie, la position des Français était
chanceuse; qu'ils avaient beaucoup souffert aux batailles de
Montebello et de Marengo; que l'armée française de Gênes et celle de
Suchet avaient également fait de grandes pertes, tant avant le siége,
que pendant sa durée, tant pendant les mouvements sur Nice, qu'à la
poursuite des Autrichiens; que le général Mélas, en passant le Tanaro
était pour plusieurs jours à l'abri de toute attaque; qu'il pouvait
donc parfaitement se rallier, se remettre, et qu'une fois l'armée
autrichienne réorganisée, il suffirait qu'il surprît une marche
d'avance, pour se dégager, soit en se jetant sur Gênes, soit en
gagnant par une marche de nuit la Stradella; que sa grande supériorité
en cavalerie lui donnait beaucoup d'avantages pour cacher ses
mouvements; et que, enfin, si l'armée autrichienne, perdant même son
artillerie et ses bagages, parvenait à se dégager, il faudrait bien du
temps et bien des peines pour reprendre tant de places fortes.
§ X.
Le général Suchet, avec son corps, se dirigea sur Gênes, et entra le
24 juin dans cette ville, que lui remit le prince Hohenzollern, au
grand déplaisir des Anglais, dont l'avant-garde venant de Mahon, était
arrivée à la vue du port, pour prendre possession de cette place. Les
places de Tortone, Alexandrie, Coni, Fenestrelles, Milan,
Pizzighitone, Peschiera, Urbin et Ferrare furent successivement
remises à l'armée française, avec toute leur artillerie. L'armée de
Mélas traversa la Stradella et Plaisance, par divisions, et reprit sa
position derrière Mantoue.
La joie des Piémontais, des Génois, des Italiens, ne peut s'exprimer;
ils se voyaient rendus à la liberté, sans passer par les horreurs
d'une longue guerre, que déja ils voyaient reportée sur leurs
frontières, et sans éprouver les inconvénients de siège de places
fortes, toujours si désastreux pour les villes et les campagnes
environnantes.
En France, cette nouvelle parut d'abord incroyable. Le premier
courrier, arrivé à Paris, fut un courrier du commerce: il portait la
nouvelle que l'armée française avait été battue; il était parti le 14
juin entre dix heures et midi, au moment où le premier consul arrivait
sur le champ de bataille. La joie n'en fut que plus grande, quand on
apprit la victoire remportée par le premier consul, et tout ce que ses
suites avaient d'avantageux pour la république. Les soldats de l'armée
du Rhin furent honteux du peu qu'ils avaient fait; et une noble
émulation les poussa à ne conclure d'armistice, que lorsqu'ils
seraient maîtres de toute la Bavière.
Les troupes anglaises entassées sur le rocher de Mahon, furent en
proie à de nombreuses maladies, et perdirent beaucoup de soldats.
Peu de jours après cette célèbre journée du 14 juin, tous les
patriotes italiens sortirent des cachots de l'Autriche, et entrèrent
en triomphe dans la capitale de leur patrie, au milieu des
acclamations de tous leurs compatriotes, et des _Viva el liberatore
dell' Italia!_
§ XI.
Le premier consul partit le 17 juin, de Marengo, et se rendit à Milan,
où il arriva de nuit: il trouva la ville illuminée, et dans la plus
vive allégresse; il déclara le rétablissement de la république
cisalpine; mais la constitution qui l'avait gérée, étant susceptible
de modification, il établit un gouvernement provisoire, qui laissait
plus de facilités pour terminer, à la paix, l'organisation complète et
définitive de cette république. Il chargea l'ordonnateur Petiet, qui
avait été ministre de la guerre, en France, de remplir les fonctions
de ministre de France, près la république cisalpine, d'en diriger
l'administration, et de pourvoir aux besoins de l'armée française, en
surveillant et en s'opposant à tous les abus.
La république ligurienne fut aussi réorganisée, et réacquit son
indépendance. Les Autrichiens, lorsqu'ils étaient maîtres du Piémont,
n'y avaient pas rétabli le roi de Sardaigne, et avaient administré ce
pays à leur profit. Ils avaient en cela différé de sentiment avec les
Russes, qui auraient voulu le rétablissement du roi dans le Piémont:
ce prince qui avait débarqué de la Sardaigne, était en Toscane, et
n'avait pas eu la permission de se rendre à Turin.
Le premier consul établit un gouvernement provisoire en Piémont, et
nomma le général Jourdan, ministre de la république française près de
ce gouvernement. Il était chargé de le diriger, et de concilier les
intérêts des peuples du Piémont avec ceux de la république française.
Ce général, dont la conduite avait été douteuse, lors du 18 brumaire,
fut reconnaissant de voir que le premier consul, non-seulement avait
oublié entièrement les évènements passés, mais encore qu'il lui
donnait une si haute marque de confiance. Il consacra tout son zèle au
bien public.
Quoique le général Masséna eût commis une faute, en s'embarquant de
Gênes, au lieu de conduire son armée par terre, il avait toutefois
montré beaucoup de caractère et d'énergie: les services qu'il avait
rendus dans les premières campagnes, et dernièrement à Zurich,
parlaient aussi en sa faveur. Le premier consul le nomma au
commandement en chef de l'armée d'Italie.
Les affaires de la république française nécessitaient la présence du
premier consul, à Paris. Il partit le 5 messidor (24 juin), passa à
Turin, et ne s'y arrêta que deux heures, pour en visiter la citadelle;
il traversa le Mont-Cenis, et arriva à Lyon, où il s'arrêta pour
donner une consolation à cette ville, et poser la première pierre de
la reconstruction de la place Bellecourt; cette cérémonie fut belle
par le concours et l'enthousiasme d'un peuple immense. Il arriva à
Paris, le 13 messidor (2 juillet) au milieu de la nuit, et sans être
attendu; mais aussitôt que, le lendemain, la nouvelle en fut répandue
dans les divers quartiers de cette vaste capitale, toute la ville et
les faubourgs accoururent dans les cours et les jardins du palais des
Tuileries: les ouvriers quittaient leurs ateliers, simultanément;
toute la population se pressait sous les fenêtres, dans l'espoir de
voir celui à qui la France devait tant. Dans le jardin, les cours et
sur les quais, partout les acclamations de la joie se faisaient
entendre. Le soir, riche ou pauvre, chacun à l'envi illumina sa
maison.
Ce fut un bien beau jour.