Dès ce moment, le péril devint imminent. Bénédict se sentit si heureux
qu'il en devint fier, et se mit à mépriser le danger. Il prit sa destinée
en dérision, et se dit qu'avec l'amour de Valentine il devait vaincre
tous les obstacles. L'orgueil du triomphe le rendit audacieux; il imposa
silence à tous les scrupules de Louise. D'ailleurs il était affranchi de
l'espèce de dépendance à laquelle les soins et le dévouement de celle-ci
l'avaient soumis. Depuis qu'il était guéri complètement, Louise habitait
la ferme, et le soir ils se rendaient auprès de Valentine, chacun de son
côté. Il arriva plusieurs fois que Louise y vint bien après lui; il arriva
même que Louise ne put pas y venir, et que Bénédict passa de longues
soirées seul avec Valentine. Le lendemain, lorsque Louise interrogeait
sa sœur, il lui était facile de comprendre, à son trouble, la nature de
l'entretien qu'elle avait eu avec son amant, car le secret de Valentine
ne pouvait plus en être un pour Louise; elle était trop intéressée à le
pénétrer pour n'y avoir pas réussi depuis longtemps. Rien ne manquait plus
à son malheur, et ce qui le complétait, c'est qu'elle se sentait incapable
d'y apporter un prompt remède. Louise sentait que sa faiblesse perdait
Valentine. N'eût-elle eu d'autre motif que son intérêt pour elle, elle
n'eût pas hésité à l'éclairer sur les dangers de sa situation; mais rongée
de jalousie comme elle l'était, et conservant toute sa fierté d'âme,
elle aimait mieux exposer le bonheur de Valentine que de s'abandonner
à un sentiment dont elle rougissait. Il y avait de l'égoïsme dans ce
désintéressement-là.
Elle se détermina à retourner à Paris pour mettre fin au supplice qu'elle
endurait, sans avoir rien décidé pour sauver sa sœur. Elle résolut
seulement de l'informer de son prochain départ, et un soir, au moment où
Bénédict se retira, au lieu de sortir du parc avec lui, elle dit à
Valentine qu'elle voulait lui parler un instant. Ces paroles donnèrent de
l'ombrage à Bénédict; il était toujours préoccupé de l'idée que Louise,
tourmentée par ses remords, voulait lui nuire auprès de Valentine. Cette
idée achevait de l'aigrir contre cette femme si généreuse et si dévouée,
et lui faisait porter le poids de la reconnaissance avec humeur et
parcimonie.
--Ma sœur, dit Louise à Valentine, le moment est arrivé où il faut que je
te quitte. Je ne puis rester plus longtemps éloignée de mon fils. Tu n'as
plus besoin de moi, je pars demain.
--Demain! s'écria Valentine effrayée; tu me quittes, tu me laisses seule,
Louise! Et que vais-je devenir?
--N'es-tu pas guérie? n'es-tu pas heureuse et libre, Valentine? À quoi
peut te servir désormais la pauvre Louise?
--Ma sœur, ô ma sœur! dit Valentine en l'enlaçant de ses bras; vous ne
me quitterez point! Vous ne savez pas mes chagrins et les périls qui
m'entourent. Si vous me quittez, je suis perdue.
Louise garda un triste silence; elle se sentait une mortelle répugnance à
écouter les aveux de Valentine, et pourtant elle n'osait les repousser.
Valentine, le front couvert de honte, ne pouvait se résoudre à parler. Le
silence froid et cruel de sa sœur la glaçait de crainte. Enfin, elle
vainquit sa propre résistance, et lui dit d'une voix émue:
--Eh bien, Louise, ne voudras-tu pas rester auprès de moi, si je te dis
que sans toi je suis perdue?
Ce mot, deux fois répété, offrit à Louise un sens qui l'irrita malgré elle.
--Perdue! reprit-elle avec amertume, vous êtes _perdue_, Valentine?
--Oh! ma sœur! dit Valentine blessée de l'empressement avec lequel Louise
accueillait cette idée, Dieu m'a protégée jusqu'ici; il m'est témoin que
je ne me suis livrée volontairement à aucun sentiment, à aucune démarche
contraire à mes devoirs.
Ce noble orgueil d'elle-même, auquel Valentine avait encore droit, acheva
d'aigrir celle qui se livrait trop aveuglément peut-être à sa passion.
Toujours facile à blesser, parce que sa vie passée était souillée d'une
tache ineffaçable, elle éprouva comme un sentiment de haine pour la
supériorité de Valentine. Un instant, l'amitié, la compassion, la
générosité, tous les nobles sentiments s'éteignirent dans son cœur; elle
ne trouva pas de meilleure vengeance à exercer que d'humilier Valentine.
--Mais de quoi donc est-il question? lui dit-elle avec dureté. Quels
dangers courez-vous? Je ne comprends pas de quoi vous me parlez.
Il y avait dans sa voix une sécheresse qui fit mal à Valentine; jamais
elle ne l'avait vue ainsi. Elle s'arrêta quelques instants pour la
regarder avec surprise. À la lueur d'une pâle bougie qui brûlait sur le
piano au fond de l'appartement, elle crut voir dans les traits de sa sœur
une expression qu'elle ne leur connaissait pas. Ses sourcils étaient
contractés, ses lèvres pâles et serrées; son œil, terne et sévère, était
impitoyablement attaché sur Valentine. Celle-ci, troublée, recula
involontairement sa chaise, et, toute tremblante, chercha à s'expliquer la
froideur dédaigneuse dont pour la première fois de sa vie elle se voyait
l'objet. Mais elle eût tout imaginé plutôt que de deviner la vérité.
Humble et pieuse, elle eut en ce moment tout l'héroïsme que l'esprit
religieux, donne aux femmes, et, se jetant aux pieds de sa sœur, elle
cacha son visage baigné de larmes sur ses genoux.
--Vous ayez raison de m'humilier ainsi, lui dit-elle; je l'ai bien mérité,
et quinze ans de vertu vous donnent le droit de réprimander ma jeunesse
imprudente et vaine. Grondez-moi, méprisez-moi; mais ayez compassion de
mon repentir et de mes terreurs. Protégez-moi, Louise, sauvez-moi; vous le
pouvez, car vous savez tout!
--Laisse! s'écria Louise, bouleversée par cette conduite et ramenée tout
à coup aux nobles sentiments qui faisaient le fond de son caractère,
relève-toi, Valentine, ma sœur, mon enfant, ne reste pas ainsi à mes
genoux. C'est moi qui devrais être aux tiens; c'est moi qui suis
méprisable et qui devrais te demander, ange du ciel, de me réconcilier
avec Dieu! Hélas! Valentine, je ne sais que trop tes chagrins; mais
pourquoi me les confier, à moi, misérable, qui ne puis t'offrir aucune
protection et qui n'ai pas le droit de te conseiller?
--Tu peux me conseiller et me protéger, Louise, répondit Valentine en
l'embrassant avec effusion. N'as-tu pas pour toi, l'expérience qui donne
la raison et la force? Il faut que cet homme s'éloigne d'ici ou il faut
que je parte moi-même. Nous ne devons pas nous voir davantage; car chaque
jour le mal augmente, et le retour à Dieu devient plus difficile. Oh! tout
à l'heure je me vantais! je sens que mon cœur est bien coupable.
Les larmes amères que répandait Valentine brisèrent le cœur de Louise.
--Hélas! dit-elle, pâle et consternée, le mal est donc aussi grand que je
craignais! Vous aussi, vous voilà malheureuse à jamais!
--À jamais! dit Valentine épouvantée; avec la volonté de guérir et l'aide
du ciel...
--On ne guérit pas! reprit Louise d'un ton sinistré, en mettant ses deux
mains sur son cœur sombre et désolé.
Puis elle se leva, et, marchant avec agitation, elle s'arrêtait de temps
en temps devant Valentine pour lui parler d'une voix entrecoupée.
--Pourquoi me demander des conseils, à moi? Qui suis-je pour consoler
et pour guérir? Eh quoi! vous me demandez l'héroïsme qui terrasse
les passions, et les vertus qui préservent la société, à moi! à moi
malheureuse, que les passions ont flétrie, que la société a maudite et
repoussée! Et où prendrais-je, pour vous le donner, ce qui n'est pas en
moi? Adressez-vous aux femmes que le monde estime; adressez-vous à votre
mère! Celle-là est irréprochable; nul n'a su positivement que mon amant
ait été le sien. Elle avait tant de prudence! Et quand mon père, quand son
époux a tué cet homme qui lui avait été parjure, elle a battu des mains;
et le monde l'a vue triompher, tant elle avait de force d'âme et de
fierté! Voilà les femmes qui savent vaincre une passion ou en guérir!...
Valentine, épouvantée de ce qu'elle entendait, voulait interrompre sa
sœur; mais celle-ci, en proie à une sorte de délire, continua:
--Les femmes comme moi succombent, et sont à jamais perdues! Les femmes
comme vous, Valentine, doivent prier et combattre; elles doivent chercher
leur force en elles-mêmes et ne pas la demander aux autres. Des conseils!
des conseils! quels conseils vous donnerais-je que vous ne sachiez fort
bien vous dicter? C'est la force de les suivre qu'il faut trouver. Vous me
croyez donc plus forte que vous? Non, Valentine, je ne le suis pas. Vous
savez bien quelle a été ma vie, avec quelles passions indomptables je suis
née; vous savez bien où elles m'ont conduite!
--Tais-toi, Louise, s'écria Valentine en s'attachant à elle avec douleur,
cesse de te calomnier ainsi. Quelle femme fut plus grande et plus forte
que toi dans sa chute? Peut-on t'accuser éternellement d'une faute commise
dans l'âge de l'ignorance et de la faiblesse? Hélas! vous étiez une
enfant! et depuis vous avez été sublime, vous avez forcé l'estime de tout
ce qui porte un cœur élevé. Vous voyez bien que vous savez ce que c'est
que la vertu.
--Hélas! dit Louise, ne l'apprenez jamais au même prix; abandonnée à
moi-même dès mon enfance, privée des secours de la religion et de la
protection d'une mère, livrée à notre aïeule, cette femme si légère et si
dépourvue de pudeur, je devais tomber de flétrissure en flétrissure! Oui,
cela serait arrivé sans les sanglantes et terribles leçons que me donna le
sort. Mon amant immolé par mon père; mon père lui-même, abreuvé de douleur
et de honte par ma faute, cherchant et trouvant la mort quelques jours
après sur un champ de bataille; moi, bannie, chassée honteusement du toit
paternel, et réduite à traîner ma misère de ville en ville avec mon enfant
mourant de faim dans mes bras! Ah! Valentine, c'est là une horrible
destinée!
C'était la première fois que Louise parlait aussi hardiment de ses
malheurs. Exaltée par la crise douloureuse où elle se trouvait, elle
s'abandonnait à la triste satisfaction de se plaindre elle-même, et elle
oubliait les chagrins de Valentine et l'appui qu'elle lui devait. Mais
ces cris du remords et du désespoir produisirent plus d'effet que les
plus éloquentes remontrances. En mettant sous les yeux de Valentine le
tableau des malheurs où peuvent entraîner les passions, elle la frappa
d'épouvante. Valentine se vit sur le bord de l'abîme où sa sœur était
tombée.
--Vous avez raison, s'écria-t-elle, c'est une horrible destinée, et, pour
la porter avec courage et vertu, il faut être vous; mon âme, plus faible,
s'y perdrait. Mais, Louise, aidez-moi à avoir du courage, aidez-moi à
éloigner Bénédict.
Comme elle prononçait ce nom, un faible bruit lui fit tourner la tête.
Toutes deux jetèrent un cri perçant en voyant Bénédict debout, derrière
elles, comme une pâle apparition.
--Vous avez prononcé mon nom, Madame, dit-il à Valentine avec ce calme
profond qui donnait souvent le change sur ses impressions réelles.
Valentine s'efforça de sourire. Louise ne partagea pas son erreur.
--Où étiez-vous donc, lui dit-elle, pour avoir si bien entendu?
--J'étais fort près d'ici, Mademoiselle, répondit Bénédict avec un regard
double.
--Cela est au moins fort étrange, dit Valentine d'un ton sévère. Ma sœur
vous avait dit, ce me semble, qu'elle voulait me parler en particulier, et
vous êtes resté assez près de nous pour nous écouter, sans doute?
Bénédict n'avait jamais vu Valentine irritée contre lui; il en fut étourdi
un instant, et faillit renoncer à son hardi projet. Mais comme c'était
pour lui une crise décisive, il paya d'audace, et, conservant dans son
regard et dans son attitude cette fermeté grave qui lui donnait tant de
puissance sur l'esprit des autres:
--Il est fort inutile de dissimuler, dit-il; j'étais assis derrière ce
rideau, et je n'ai rien perdu de votre entretien. J'aurais pu en entendre
davantage et me retirer, sans être aperçu, par la même fenêtre qui
m'avait donné entrée. Mais y étais si intéressé dans le sujet de votre
discussion...
Il s'arrêta en voyant Valentine devenir plus pâle que sa collerette et
tomber sur un fauteuil d'un air consterné. Il eut envie de se jeter à ses
pieds, de pleurer sur ses mains; mais il sentait trop la nécessité de
dominer l'agitation de ces deux femmes à force de sang-froid et de
fermeté.
--J'étais si intéressé dans votre discussion, reprit-il, que j'ai cru
rentrer dans mon droit en venant y prendre part. Si j'ai eu tort, l'avenir
en décidera. En attendant, tâchons d'être plus forts que notre destinée.
Louise, vous ne sauriez rougir de ce que vous avez dit devant moi; vous ne
pouvez oublier que vous vous êtes souvent accusée ainsi à moi-même, et je
serais tenté de croire qu'il y a de la coquetterie dans votre vertueuse
humilité, tant vous savez bien quel doit en être l'effet sur ceux qui,
comme moi, vous vénèrent pour les épreuves que vous avez subies.
En parlant ainsi, il prit la main de Louise, qui était penchée sur sa sœur
et la tenait embrassée; puis il l'attira doucement et d'un air affectueux
vers un siège plus éloigné; et quand il l'y eut assise, il porta cette
main à ses lèvres avec tendresse, et aussitôt, s'emparant du siège dont il
l'avait arrachée, et se plaçant entre elle et Valentine, il lui tourna le
dos et ne s'occupa plus d'elle.
--Valentine! dit-il alors d'une voix pleine et grave.
C'était la première fois qu'il osait l'appeler par son nom en présence
d'un tiers. Valentine tressaillit, écarta ses mains dont elle se cachait
le visage, et laissa tomber sur lui un regard froid et offensé. Mais
il répéta son nom avec une douceur pleine d'autorité, et tant d'amour
brillait dans ses yeux que Valentine se cacha de nouveau le visage pour ne
pas le voir.
--Valentine, reprit-il, n'essayez pas avec moi ces feintes puériles qu'on
dit être la grande défense de votre sexe; nous ne pouvons plus nous
tromper l'un l'autre. Voyez cette cicatrice! je l'emporterai dans la
tombe! C'est le sceau et le symbole de mon amour pour vous. Vous ne pouvez
pas croire que je consente à vous perdre, c'est une erreur trop naïve pour
que vous l'admettiez; Valentine, vous n'y songez pas!
Il prit ses mains dans les siennes. Subjuguée par son air de résolution,
elle les lui abandonna et le regarda d'un air effrayé.
--Ne me cachez pas vos traits, lui dit-il, et ne craignez pas de voir en
face de vous le spectre que vous avez retiré du tombeau! Vous l'avez
voulu, Madame! si je suis devant vous aujourd'hui comme un objet de
terreur et d'aversion, c'est votre faute. Mais écoute, ma Valentine, ma
toute-puissante maîtresse, je t'aime trop pour te contrarier; dis un mot,
et je retourne au linceul dont tu m'as retiré.
En même temps, il tira un pistolet de sa poche, et le lui montrant:
--Vois-tu, lui dit-il, c'est le même, absolument le même; ses braves
services ne l'ont point endommagé; c'est un ami fidèle et toujours à tes
ordres. Parle, chasse-moi, il est toujours prêt... Oh! rassurez-vous,
s'écria-t-il d'un ton railleur, en voyant ces deux femmes, pâles d'effroi,
se reculer en criant; ne craignez pas que je commette l'inconvenance de me
tuer sous vos yeux; je sais trop les égards qu'on doit aux nerfs des
femmes.
--C'est une scène horrible! s'écria Louise avec angoisse; vous voulez
faire mourir Valentine.
--Tout à l'heure, Mademoiselle, vous me réprimanderez, répondit-il d'un
air haut et sec; à présent je parle à Valentine, et je n'ai pas fini.
Il désarma son pistolet et le mit dans sa poche.
--Voyez-vous, Madame, dit-il à Valentine, c'est absolument à cause de vous
que je vis, non pour votre plaisir, mais pour le mien. Mon plaisir est
et sera toujours bien modeste. Je ne demande rien que vous ne puissiez
accorder sans remords à la plus pure amitié. Consultez votre mémoire et
votre conscience; l'avez-vous trouvé bien audacieux et bien dangereux,
ce Bénédict qui n'a au monde qu'une passion? Cette passion, c'est vous.
Vous ne pouvez pas espérer qu'il en ait jamais une autre, lui qui est déjà
vieux de cœur et d'expérience pour tout le reste! lui qui vous a aimée,
n'aimera jamais une autre femme; car enfin, ce n'est pas une brute, ce
Bénédict que vous voulez chasser! Eh quoi! vous m'aimez assez pour me
craindre, et vous me méprisez assez pour espérer me soumettre à vous
perdre? Oh! quelle folie! Non, non! je ne vous perdrai pas tant que
j'aurai un souffle de vie, j'en jure par le ciel et par l'enfer! je vous
verrai, je serai votre ami, votre frère, ou que Dieu me damne si...
--Par pitié, taisez-vous, dit Valentine, pâle et suffoquée, en lui
pressant les mains d'une manière convulsive; je ferai ce que vous voudrez,
je perdrai mon âme à jamais, s'il le faut, pour sauver votre vie...
--Non, vous ne perdrez pas votre âme, répondit-il, vous nous sauverez tous
deux. Croyez-vous donc que je ne puisse pas aussi mériter le ciel et tenir
un serment? Hélas! avant vous je croyais à peine en Dieu; mais j'ai adopté
tous vos principes, toutes vos croyances. Je suis prêt à jurer par celui
de vos anges que vous me nommerez. Laissez-moi vivre, Valentine; que vous
importe? Je ne repousse pas la mort; imposée par vous, cette fois, elle me
serait plus douce que la première. Mais, par pitié, Valentine, ne me
condamnez pas au néant!... Vous froncez le sourcil à ce mot. Eh! tu sais
bien que je crois au ciel avec toi; mais le ciel sans toi, c'est le néant.
Le ciel n'est pas où tu n'es pas; j'en suis si certain que, si tu me
condamnes à mourir, je te tuerai peut-être aussi afin de ne pas te perdre.
J'ai déjà eu cette idée... Il s'en est fallu de peu qu'elle ne dominât
toutes les autres!... Mais, crois-moi, vivons encore quelques jours
ici-bas. Hélas! ne sommes-nous pas heureux? En quoi donc sommes-nous
coupables? Tu ne me quitteras pas, dis?... Tu ne m'ordonneras pas de
mourir, c'est impossible; car tu m'aimes, et tu sais bien que ton honneur,
ton repos, tes principes me sont sacrés. Est-ce que vous me croyez capable
d'en abuser, Louise? dit-il en se tournant brusquement vers elle. Vous
faisiez tout à l'heure une horrible peinture des maux où la passion nous
entraîne; je proteste que j'ai foi en moi-même, et que si j'eusse été aimé
de vous jadis, je n'aurais point flétri et empoisonné votre vie. Non,
Louise, non, Valentine, tous les hommes ne sont pas des lâches...
Bénédict parla encore longtemps, tantôt avec force et passion, tantôt avec
une froide ironie, tantôt avec douceur et tendresse. Après avoir épouvanté
ces deux femmes et les avoir subjuguées par la crainte, il vint à bout de
les dominer par l'attendrissement. Il sut si bien s'emparer d'elles, qu'en
les quittant il avait obtenu toutes les promesses qu'elles se seraient
crues incapables d'accorder une heure auparavant.