Voici quel fut le résultat de leurs conventions.
Louise partit pour Paris, et revint quinze jours après avec son fils. Elle
força madame Lhéry à traiter avec elle pour une pension qu'elle voulait
lui payer chaque mois. Bénédict et Valentine se chargèrent tour à tour de
l'éducation de Valentin, et continuèrent à se voir presque tous les jours
après le coucher du soleil.
Valentin était un garçon de quinze ans, grand, mince et blond. Il
ressemblait à Valentine; il avait comme elle un caractère égal et facile.
Ses grands yeux bleus avaient déjà cette expression de douceur caressante
qui charmait en elle; son sourire avait la même fraîcheur, la même bonté.
Il ne l'eut pas plus tôt vue, qu'il se prit d'affection pour elle au point
que sa mère en fut jalouse.
On régla ainsi l'emploi de son temps: il allait passer dans la matinée
deux heures avec sa tante, qui cultivait en lui les arts d'agrément. Le
reste du jour, il le passait à la maisonnette du ravin. Bénédict avait
fait d'assez bonnes études pour remplacer avantageusement ses professeurs.
Il avait pour ainsi dire forcé Louise à lui confier l'éducation de cet
enfant; il s'était senti le courage et la volonté ferme de s'en charger et
de lui consacrer plusieurs années de sa vie. C'était une manière de
s'acquitter envers elle, et sa conscience embrassait cette tâche avec
ardeur. Mais quand il eut vu Valentin, la ressemblance de ses traits et de
son caractère avec Valentine, et jusqu'à la similitude de son nom, lui
firent concevoir pour lui une affection dont il ne se serait pas cru
capable. Il l'adopta dans son cœur, et pour lui épargner les longues
courses qu'il était forcé de faire chaque jour, il obtint que sa mère le
laissât habiter avec lui. Il lui fallut bien souffrir alors que, sous
prétexte de rendre l'habitation commode à son nouvel occupant, Valentine
et Louise y fissent faire quelques embellissements. Par leurs soins, la
maison du ravin devint en peu de jours une retraite délicieuse pour un
homme frugal et poétique comme l'était Bénédict; le pavé humide et malsain
fit place à un plancher élevé de plusieurs pieds au-dessus de l'ancien
sol. Les murs furent recouverts d'une étoffe sombre et fort commune, mais
élégamment plissée en forme de tente pour cacher les poutres du plafond.
Des meubles simples, mais propres, des livres choisis, quelques gravures,
et de jolis tableaux peints par Valentine, furent apportés du château, et
achevèrent de créer comme par magie un élégant cabinet de travail sous le
toit de chaume de Bénédict. Valentine fit présent à son neveu d'un joli
poney du pays pour venir chaque matin déjeuner et travailler avec elle.
Le jardinier du château vint arranger le petit jardin de la chaumière;
il cacha les légumes prosaïques derrière des haies de pampres; il sema
de fleurs le tapis de verdure qui s'arrondissait devant la porte de
la maison, il fit courir des guirlandes de liseron et de houblon sur
le chaume rembruni de la toiture; il couronna la porte d'un dais de
chèvrefeuille et de clématite: il élagua un peu les houx et les buis du
ravin, et ouvrit quelques percées d'un aspect sauvage et pittoresque. En
homme intelligent, que la science de l'horticulture n'avait pas abruti, il
respecta les longues fougères qui s'accrochaient aux rochers; il nettoya
le ruisseau sans lui ôter ses pierres moussues et ses margelles de
bruyères empourprées, enfin il embellit considérablement cette demeure.
Les libéralités de Bénédict et les bontés de Valentine fermèrent la bouche
à tout commentaire insolent. Qui pouvait ne pas aimer Valentine? Dans les
premiers jours, l'arrivée de Valentin, ce témoignage vivant du déshonneur
de sa mère, fit un peu jaser le village et les serviteurs du château.
Quelque porté qu'on soit à la bienveillance, on ne renonce pas aisément à
une occasion si favorable de blâmer et de médire. Alors on fit attention à
tout; on remarqua les fréquentes visites de Bénédict au château, le genre
de vie mystérieux et retiré de madame de Lansac. Quelques vieilles femmes
qui, du reste, détestaient cordialement madame de Raimbault, firent
observer à leurs voisines, avec un soupir et un clignement d'œil piteux,
que les habitudes étaient déjà bien changées au château depuis le départ
de la comtesse, et que tout ce qui s'y passait ne lui conviendrait guère
si elle pouvait s'en douter. Mais les commérages furent tout à coup
arrêtés par l'invasion d'une épidémie dans le pays. Valentine, Louise et
Bénédict prodiguèrent leurs soins, s'exposèrent courageusement aux dangers
de la contagion, fournirent avec générosité à toutes les dépenses,
prévinrent tous les besoins du pauvre, éclairèrent l'ignorance du riche.
Bénédict avait étudié un peu en médecine; avec une saignée et quelques
ordonnances rationnelles, il sauva beaucoup de malades. Les tendres soins
de Louise et de Valentine adoucirent les dernières souffrances des autres
ou calmèrent la douleur des survivants. Quand l'épidémie fut passée,
personne ne se souvint des cas de conscience qui s'étaient élevés à propos
de ce jeune et beau garçon transplanté dans le pays. Tout ce que firent
Valentine, Bénédict ou Louise, fut déclaré inattaquable; et si quelque
habitant d'une ville voisine eût osé tenir un propos équivoque sur leur
compte, il n'était pas un paysan à trois lieues à la ronde qui ne le
lui eût fait payer cher. Le passant curieux et désœuvré était mal venu
lui-même à faire dans les cabarets de village quelques questions trop
indiscrètes sur le compte de ces trois personnes.
Ce qui compléta leur sécurité, c'est que Valentine n'avait gardé à son
service aucun de ces valets nés dans la livrée, peuple insolent, ingrat et
bas, qui salit tout ce qu'il regarde, et dont la comtesse de Raimbault
aimait à s'entourer, pour avoir apparemment des esclaves à tyranniser.
Après son mariage, Valentine avait renouvelé sa maison; elle ne l'avait
composée que de ces bons serviteurs à demi villageois qui font un bail
pour entrer au service d'un maître, le servent avec gravité, avec lenteur,
avec _complaisance_, si l'on peut parler ainsi; qui répondent: _Je veux
bien_, ou: _Il y a moyen_, à ses ordres, l'impatientent et le désespèrent
souvent, cassent ses porcelaines, ne lui volent pas un sou, mais par
maladresse et lourdeur font un horrible dégât dans une maison élégante;
gens insupportables, mais excellents, qui rappellent toutes les vertus de
l'âge patriarcal; qui, dans leur solide bon sens et leur heureuse
ignorance, n'ont pas l'idée de cette rapide et servile soumission de la
domesticité selon nos usages; qui obéissent sans se presser, mais avec
respect; gens précieux, qui ont encore la foi de leur devoir, parce que
leur devoir est une convention franche et raisonnée; gens robustes, qui
rendraient des coups de cravache à un dandy; qui ne font rien que par
amitié; qu'on ne peut s'empêcher ni d'aimer ni de maudire; qu'on souhaite,
cent fois par jour, voir à tous les diables, mais qu'on ne se décide
jamais à mettre à la porte.
La vieille marquise eût pu être une sorte d'obstacle aux projets de nos
trois amis. Valentine s'apprêtait à lui en faire la confidence et à la
disposer en sa faveur. Mais, à cette époque, elle faillit succomber à une
attaque d'apoplexie. Son raisonnement et sa mémoire en reçurent une si
vive atteinte, qu'il ne fallut pas espérer de lui faire comprendre ce dont
il s'agissait. Elle cessa d'être active et robuste; elle se renferma
presque entièrement dans sa chambre, et se livra avec sa gouvernante aux
pratiques d'une dévotion puérile. La religion, dont elle s'était fait un
jeu toute sa vie, lui devint un amusement nécessaire, et sa mémoire usée
ne s'exerça plus qu'à réciter des patenôtres. Il n'y avait donc plus
qu'une personne qui eût pu nuire à Valentine; c'était cette demoiselle
de compagnie. Mais mademoiselle Beaujon (c'était son nom) ne demandait
qu'une chose au monde, c'était de rester auprès de sa maîtresse, et de
la circonvenir de manière à accaparer tous les legs qu'il serait en son
pouvoir de lui faire. Valentine, tout en la surveillant de manière à ce
qu'elle n'abusât jamais de l'empire qu'elle avait sur l'esprit de la
marquise, s'étant assurée qu'elle méritait par son zèle et ses soins
toutes les récompenses qu'elle pourrait en obtenir, lui témoigna une
confiance dont elle fut reconnaissante. Madame de Raimbault, à demi
instruite par la voix publique (car rien ne peut rester absolument secret,
si bien qu'on s'y prenne), lui écrivit pour savoir à quoi s'en tenir sur
les différents propos qui lui étaient parvenus. Elle avait grande
confiance dans cette Beaujon, qui n'avait jamais beaucoup aimé Valentine,
et qui, en revanche, avait toujours aimé à médire. Mais la Beaujon, dans
un style et dans une orthographe remarquablement bizarres, s'empressa de
la détromper et de l'assurer qu'elle n'avait jamais entendu parler de ces
étranges nouvelles, inventées probablement dans les petites villes des
environs. La Beaujon comptait se retirer du service aussitôt que la
vieille marquise serait morte; elle se souciait fort peu ensuite du
courroux de la comtesse, pourvu qu'elle quittât cette maison les poches
pleines.
M. de Lansac écrivait fort rarement, et ne témoignait nulle impatience de
revoir sa femme, nul désir de s'occuper de ses affaires de cœur. Ainsi une
réunion de circonstances favorables concourait à protéger le bonheur que
Louise, Valentine et Bénédict, volaient pour ainsi dire à la loi des
convenances et des préjugés. Valentine fit entourer d'une clôture la
partie du parc où était situé le pavillon. Cette espèce de parc réservé
était fort sombre et fort bien planté. On y ajouta sur les confins, des
massifs de plantes grimpantes, des remparts de vigne vierge, d'aristoloche,
et de ces haies de jeunes cyprès qu'on taille en rideau, et qui forment
une barrière impénétrable à la vue. Au milieu de ces lianes, et derrière
ces discrets ombrages, le pavillon s'élevait dans une situation délicieuse,
auprès d'une source dont le bouillonnement, s'échappant à travers les
roches, entretenait sans cesse un frais murmure autour de cette rêveuse
et mystérieuse retraite. Personne n'y fut admis que Valentin, Louise,
Bénédict et Athénaïs, lorsqu'elle pouvait échapper à la surveillance de
son mari, qui n'aimait pas beaucoup à lui voir conserver des relations
avec son cousin. Chaque matin, Valentin, qui avait une clef du pavillon,
venait y attendre Valentine. Il arrosait ses fleurs, il renouvelait celles
du salon, il essayait quelques études sur le piano, ou bien il donnait des
soins à la volière. Quelquefois il s'oubliait, sur un banc, aux vagues
et inquiètes rêveries de son âge; mais sitôt qu'il apercevait la forme
svelte de sa tante à travers les arbres, il se remettait à l'ouvrage.
Valentine aimait à constater la similitude de leurs caractères et de leurs
inclinations; elle se plaisait à retrouver dans ce jeune homme, malgré la
différence des sexes, les goûts paisibles, l'amour de la vie intime et
retirée qui étaient en elle. Et puis elle l'aimait à cause de Bénédict,
dont il recevait les soins et les leçons, et dont chaque jour il lui
apportait un reflet.
Valentin, sans comprendre la force des liens qui l'attachaient à Bénédict
et à Valentine, les aimait déjà avec une vivacité et une délicatesse
au-dessus de son âge. Cet enfant, né dans les larmes, le plus grand fléau
et la plus grande consolation de sa mère, avait fait de bonne heure
l'essai de cette sensibilité qui se développe plus tard dans le cours des
destinées ordinaires. Dès qu'il avait été en âge de comprendre un peu la
vie, Louise lui avait exposé nettement sa position dans le monde, les
malheurs de sa destinée, la tache de sa naissance, les sacrifices qu'elle
lui avait faits, et tout ce qu'elle avait à braver pour remplir envers
lui ces devoirs si faciles et si doux aux autres mères. Valentin avait
profondément senti toutes ces choses; son âme, facile et tendre, avait
pris dès lors une teinte de mélancolie et de fierté; il avait conçu pour
sa mère une reconnaissance passionnée, et, dans toutes ses douleurs, elle
avait trouvé en lui de quoi la récompenser et la consoler...
Mais il faut bien l'avouer, Louise, qui était capable d'un si grand
courage et de tant de vertus supérieures au vulgaire, était peu agréable
dans le commerce de la vie ordinaire; passionnée à propos de tout, et, en
dépit d'elle même, sensible à toutes les blessures dont elle aurait dû
savoir émousser l'atteinte, elle faisait souvent retomber l'amertume de
son âme sur l'âme si douce et si impressionnable de son fils. Aussi, à
force d'irriter ses jeunes facultés, elle les avait déjà un peu épuisées.
Il y avait comme des teintes de vieillesse sur ce front de quinze ans, et
cet enfant, à peine éclos à la vie, éprouvait déjà la fatigue de vivre et
le besoin de se reposer dans une existence calme et sans orage. Comme une
belle fleur née le matin sur les rochers et déjà battue des vents avant de
s'épanouir, il penchait sa tête pâle sur son sein, et son sourire avait
une langueur qui n'était pas de son âge. Aussi, l'intimité si caressante
et si sereine de Valentine, le dévouement si prudent et si soutenu de
Bénédict, commencèrent pour lui une nouvelle ère. Il se sentit épanouir
dans cette atmosphère plus favorable à sa nature. Sa taille souple et
frêle prit un essor plus rapide, et une douce nuance d'incarnat vint se
mêler à la blancheur mate de ses joues. Athénaïs, qui faisait plus de
cas de la beauté physique que de toute chose au monde, déclarait n'avoir
jamais vu une tête aussi ravissante que celle de ce bel adolescent, avec
ses cheveux d'un blond cendré, comme ceux de Valentine, flottant par
grosses boucles sur un cou blanc et poli comme le marbre de l'Antinoüs.
L'étourdie n'était pas fâchée de répéter à tout propos que c'était un
enfant sans conséquence, afin d'avoir le droit de baiser de temps en temps
ce front si pur et si limpide, et de passer ses doigts dans ces cheveux
qu'elle comparait à la soie vierge des cocons dorés.
Le pavillon était donc pour tous, à la fin du jour, un lieu de repos et de
délices. Valentine n'y admettait aucun profane, et ne permettait aucune
communication avec les gens du château. Catherine avait seule droit d'y
pénétrer et d'en prendre soin. C'était l'Élysée, le monde poétique, la vie
dorée de Valentine; au château, tous les ennuis, toutes les servitudes,
toutes les tristesses; la grand'mère infirme, les visites importunes, les
réflexions pénibles et l'oratoire plein de remords; au pavillon, tous les
bonheurs, tous les amis, tous les doux rêves, l'oubli des terreurs, et les
joies pures d'un amour chaste. C'était comme une île enchantée au milieu
de la vie réelle, comme une oasis dans le désert.
Au pavillon, Louise oubliait ses amertumes secrètes, ses violences
comprimées, son amour méconnu. Bénédict, heureux de voir Valentine
s'abandonner sans résistance à sa foi, semblait avoir changé de caractère;
il avait dépouillé ses inégalités, ses injustices, ses brusqueries
cruelles. Il s'occupait de Louise presque autant que de sa sœur; il se
promenait avec elle sous les tilleuls du parc, un bras passé sous le sien.
Il lui parlait de Valentin, lui vantait ses qualités, son intelligence,
ses progrès rapides; il la remerciait de lui avoir donné un ami et un
fils. La pauvre Louise pleurait en l'écoutant, et s'efforçait de trouver
l'amitié de Bénédict plus flatteuse et plus douce que ne l'eût été son
amour.
Athénaïs, rieuse et folâtre, reprenait au pavillon toute l'insouciance de
son âge; elle oubliait là les tracas du ménage, les orageuses tendresses
et la jalouse défiance de Pierre Blutty. Elle aimait encore Bénédict, mais
autrement que par le passé; elle ne voyait plus en lui qu'un ami sincère.
Il l'appelait sa sœur, comme Louise et Valentine; seulement il se plaisait
à la nommer sa petite sœur. Athénaïs n'avait pas assez de poésie dans
l'esprit pour s'obstiner à nourrir une passion malheureuse. Elle était
assez jeune, assez belle pour aspirer à un amour partagé, et jusque-là
Pierre Blutty n'avait pas contribué à faire souffrir sa petite vanité de
femme. Elle en parlait avec estime, la rougeur au front et le sourire sur
les lèvres; et puis, à la moindre remarque maligne de Louise, elle
s'enfuyait, légère espiègle, parmi les sentiers du parc, traînant après
elle le timide Valentin, qu'elle traitait de petit écolier, et qui n'avait
guère qu'un an de moins qu'elle.
Mais ce qu'il serait impossible de rendre, c'est la tendresse muette et
réservée de Bénédict et de Valentine, c'est ce sentiment exquis de pudeur
et de dévouement qui dominait chez eux la passion ardente toujours prête à
déborder. Il y avait dans cette lutte éternelle mille tourments et mille
délices, et peut-être Bénédict chérissait-il autant les uns que les
autres. Valentine pouvait souvent encore craindre d'offenser Dieu et
souffrir de ses scrupules religieux; mais lui, qui ne concevait pas aussi
bien l'étendue des devoirs d'une femme, se flattait de n'avoir entraîné
Valentine dans aucune faute et de ne l'exposer à aucun repentir. Il lui
sacrifiait avec joie ces brûlantes aspirations qui le dévoraient. Il était
fier de savoir souffrir et vaincre: tout bas, son imagination s'enivrait
de mille désirs et de mille rêves; mais tout haut il bénissait Valentine
des moindres faveurs. Effleurer ses cheveux, respirer ses parfums, se
coucher sur l'herbe à ses pieds, la tête appuyée sur un coin de son
tablier de soie, reprendre sur le front de Valentin un des baisers qu'elle
venait d'y déposer, emporter furtivement, le soir, le bouquet qui s'était
flétri à sa ceinture, c'étaient là les grands accidents et les grandes
joies de cette vie de privation, d'amour et de bonheur.