XXVII.

Valentine avait fait plus d'une visite à la maisonnette du ravin: d'abord

sa présence avait calmé l'irritation de Bénédict; mais dès qu'il eut

repris ses forces, comme elle cessa de le voir, son amour, à lui, redevint

âpre et cuisant; sa situation lui sembla insupportable; il fallut que

Louise consentît à le mener quelquefois le soir avec elle au pavillon

du parc. Dominée entièrement par lui, la faible Louise éprouvait de

profonds remords, et ne savait comment excuser son imprudence aux yeux de

Valentine. De son côté, celle-ci s'abandonnait à des dangers dont elle

n'était pas trop fâchée de voir sa sœur complice. Elle se laissait

emporter par sa destinée, sans vouloir regarder en avant, et puisait dans

l'imprévoyance de Louise des excuses pour sa propre faiblesse.

Valentine n'était point née passionnée, mais la fatalité semblait se

plaire à la jeter dans une situation d'exception, et à l'entourer de

périls au-dessus de ses forces. L'amour a causé beaucoup de suicides, mais

il est douteux que beaucoup de femmes aient vu à leurs pieds l'homme

qui s'était brûlé la cervelle pour elles. Pût-on ressusciter les morts,

sans doute la générosité féminine accorderait beaucoup de pardons à des

dévouements si énergiques; et si rien n'est plus douloureux au cœur d'une

femme que le suicide de son amant, rien peut-être aussi n'est plus

flatteur pour cette secrète vanité qui trouve sa place dans toutes les

passions humaines. C'était pourtant là la situation de Valentine. Le

front de Bénédict, encore sillonné d'une large cicatrice, était toujours

devant ses yeux comme le sceau d'un terrible serment dont elle ne pouvait

révoquer la sincérité. Ces refus de nous croire, ces railleuses méfiances

dont elles se servent toutes contre nous pour se dispenser de nous

plaindre et de nous consoler, Valentine ne pouvait s'en servir contre

Bénédict. Il avait fait ses preuves; ce n'était point là une de ces vagues

menaces dont on abuse tant auprès des femmes. Quoique la plaie large et

profonde fût fermée, Bénédict en porterait toute sa vie le stigmate

indélébile. Vingt fois, durant sa maladie, il avait essayé de la rouvrir,

il en avait arraché l'appareil et cruellement élargi les bords. Une

si ferme volonté de mourir n'avait pu être fléchie que par Valentine

elle-même; c'était par son ordre, par ses prières, qu'il y avait renoncé.

Mais Valentine avait-elle bien compris à quel point elle se liait envers

lui en exigeant ce sacrifice?

Bénédict ne pouvait se le dissimuler; loin d'elle, il faisait mille

projets hardis, il s'obstinait dans ses espérances nouvelles; il se disait

que Valentine n'avait plus le droit de lui rien refuser: mais dès qu'il se

retrouvait sous l'empire de ses regards si purs, de ses manières si nobles

et si douces, il s'arrêtait subjugué et se tenait bien heureux des plus

faibles marques d'amitié.

Cependant les dangers de leurs situations allaient croissant. Pour donner

le change à leurs sentiments, ils se témoignaient une amitié intime;

c'était une imprudence de plus, car la rigide Valentine elle-même ne

pouvait pas s'y tromper. Afin de rendre leurs entrevues plus calmes,

Louise, qui se mettait à la torture pour imaginer quelque chose, imagina

de faire de la musique. Elle accompagnait un peu, et Bénédict chantait

admirablement. Cela compléta les périls dont ils s'environnaient. La

musique peut paraître un art d'agrément, un futile et innocent plaisir

pour les esprits calmes et rassis; pour les âmes passionnées, c'est la

source de toute poésie, le langage de toute passion forte. C'est bien

ainsi que Bénédict l'entendait; il savait que la voix humaine, modulée

avec âme, est la plus rapide, la plus énergique expression des sentiments,

qu'elle arrive à l'intelligence d'autrui avec plus de puissance que

lorsqu'elle est refroidie par les développements de la parole. Sous la

forme de mélodie, la pensée est grande, poétique et belle.

Valentine, récemment éprouvée par une maladie de nerfs très-violente,

était encore en proie, à de certaines heures, à une sorte d'exaltation

fébrile. Ces heures-là, Bénédict les passait auprès d'elle, et il

chantait. Valentine avait le frisson, tout son sang affluait à son cœur et

à son cerveau; elle passait d'une chaleur dévorante à un froid mortel.

Elle tenait son cœur sous ses mains pour l'empêcher de briser ses parois,

tant il palpitait avec fougue, à de certains sons partis de la poitrine et

de l'âme de Bénédict. Lorsqu'il chantait, il était beau, malgré ou plutôt

à cause de la mutilation de son front. Il aimait Valentine avec passion,

et il le lui avait bien prouvé. N'était-ce pas de quoi l'embellir un peu?

Et puis ses yeux avaient un éclat prestigieux. Dans l'obscurité, lorsqu'il

était au piano, elle les voyait scintiller comme deux étoiles. Quand elle

regardait, au milieu des lueurs vagues du crépuscule, ce front large et

blanc que rehaussait la profusion de ses cheveux noirs, cet œil de feu et

ce long visage pâle dont les traits, s'effaçant dans l'ombre, prenaient

mille aspects singuliers, Valentine avait peur: il lui semblait voir en

lui le spectre sanglant de l'homme qui l'avait aimée; et s'il chantait,

d'une voix creuse et lugubre, quelque souvenir du _Roméo_ de Zingarelli,

elle se sentait si émue de frayeur et de superstition, qu'elle se pressait,

en frissonnant, contre sa sœur.

Ces scènes de passion muette et comprimée se passaient dans le pavillon du

jardin, où elle avait fait porter son piano, et où, insensiblement, Louise

et Bénédict vinrent passer toutes les soirées avec elle. Pour que Bénédict

ne pût deviner les émotions violentes qui la dominaient, Valentine avait

coutume, pendant les soirées d'été, de demeurer sans lumière. Bénédict

chantait de mémoire, ensuite on faisait quelques tours de promenade dans

le parc, ou bien l'on causait auprès d'une fenêtre où l'on respirait la

bonne odeur des feuilles mouillées après une pluie d'orage, ou bien encore

on allait voir la lune du haut de la colline. Cette vie eût été délicieuse

si elle avait pu durer; mais Valentine sentait bien, à ses remords,

qu'elle durait déjà depuis trop longtemps.

Louise ne les quittait pas un instant; cette surveillance sur Valentine

lui semblait un devoir, et pourtant ce devoir lui devenait souvent à

charge, car elle s'apercevait qu'elle y portait une jalousie toute

personnelle, et alors elle éprouvait toutes les tortures d'une âme noble

en lutte avec des sentiments étroits.

Un soir où Bénédict lui parut plus animé que de coutume, ses regards

enflammés, l'expression de sa voix, en s'adressant à Valentine, lui firent

tant de mal qu'elle se retira, découragée de son rôle et de ses chagrins.

Elle alla rêver seule dans le parc. Une terrible palpitation s'empara de

Bénédict lorsqu'il se vit seul avec Valentine. Elle essaya de lui parler

de choses générales, sa voix tremblait. Effrayée d'elle-même, elle garda

le silence quelques instants, puis elle le pria de chanter; mais sa voix

opéra sur ses nerfs une action plus violente encore, et elle sortit, le

laissant seul au piano. Bénédict en eut du dépit, et il continua de

chanter. Cependant Valentine s'était assise sous les arbres de la terrasse,

à quelques pas de la fenêtre entr'ouverte. La voix de Bénédict lui

arrivait ainsi plus suave et plus caressante parmi les feuilles émues, sur

la brise odorante du soir. Tout était parfum et mélodie autour d'elle.

Elle cacha sa tête dans ses mains, et, livrée à une des plus fortes

séductions que la femme ait jamais bravées, elle laissa couler ses larmes.

Bénédict cessa de chanter, et elle s'en aperçut à peine, tant elle était

sous le charme. Il s'approcha de la fenêtre et la vit. Le salon n'était

qu'au rez-de-chaussée; il sauta sur l'herbe et s'assit à ses pieds. Comme

elle ne lui parlait pas, il craignit qu'elle ne fût malade et osa écarter

doucement ses mains. Alors il vit ses larmes, et laissa échapper un cri de

surprise et de triomphe. Valentine, accablée de honte, voulut cacher son

front dans le sein de son amant. Comment se fit-il que leurs lèvres se

rencontrèrent? Valentine voulut se défendre; Bénédict n'eut pas la force

d'obéir. Ayant que Louise fût auprès d'eux, ils avaient échangé vingt

serments d'amour, vingt baisers dévorants. Louise, où étiez-vous donc?

Valentine(#17251) · 第 36 / 50 题