CHAPITRE VIII

_16 juillet._--En vérité si je ne m'étonne plus de rien de la part des

jeunes filles,--pas même des fleurs que l'une d'elles m'a envoyées hier

pour ma fête,--je trouve en dépit de moi-même de nouveaux sujets de

stupéfaction.

Je viens de chez le docteur Galveston, le frère de l'abbé, et j'en

rapporte sur les affaires de Terre-Neuve mille détails que je m'empresse

de consigner ici.

Mais de tout ce que j'ai à dire le plus curieux, le plus ridicule, le

plus invraisemblable pour moi, Français, homme d'une civilisation

raffinée, c'est l'absence:

D'impôts directs!

De conseil municipal!

D'état civil!

Pas d'impôts directs d'aucune sorte.--Les sauvages! Les caisses du

trésor sont remplies uniquement par les produits de la douane augmentés

de quelques autres revenus insignifiants. Il est vrai que les

importations--et tout est importé--sont taxées à des taux exorbitants.

Si cependant les Terre-Neuviens ont pénétré le secret d'être heureux

sans payer d'impôts, je crois qu'ils ne se trouveraient pas plus mal

d'être en puissance d'une municipalité, et, certainement, la ville s'en

trouverait mieux. Les rues sont des cloaques; les trottoirs, des

casse-cou. Il n'y a rien pour le plaisir de la promenade ou pour

l'agrément des yeux. Et pourtant un atome de Tourny ou un microbe

d'Haussmann n'aurait qu'à aider un peu la nature, et les flâneurs

jouiraient des lieux de rendez-vous les plus pittoresques.

Mais on est trop occupé pour songer à cela.

C'est sans doute pour la même raison qu'il n'y a pas de registres de

l'état civil.--À quoi bon? point de service militaire; point d'écoles

imposant une limite d'âge.

Les actes de baptême suffisent au reste.

Eh bien! il y a cinquante ans, il n'y avait dans l'île de Terre-Neuve

qu'une mauvaise carriole appartenant à un médecin.

Aujourd'hui, il y a un téléphone à Saint-Jean!

Voilà de quoi rendre confus bien des maires de la République française.

Confus! quand le serons-nous donc de voir que tant de merveilleuses

découvertes faites dans la science par nos savants n'atteignent de

résultats pratiques que dans le Nouveau Monde?

Pour nous, nous voulons être sceptiques en tout. Plus la découverte a de

prix, plus nous doutons de son avenir. J'ai quelque crainte que ce beau

scepticisme ne soit qu'une manière de routine.

Les Américains n'ont pas le temps de penser; du moins savent-ils

profiter de ce que nous trouvons pour eux. Quel pays a fait faire plus

de progrès à la lumière électrique que la France? Cependant, à peine

l'employons-nous, tandis que, en Amérique, elle est devenue, dans bien

des cas, l'éclairage indispensable.

Quoique Saint-Jean soit une ville anglaise, elle ressemble beaucoup,

sous certains rapports, à ses voisines du continent.

Il est vrai qu'il n'y a ni théâtres, ni promenades publiques, ni

musiques dignes de ce nom; il est vrai que les voitures y sont de formes

surannées, qu'on n'y trouve que des meubles du mauvais goût le plus

parfait; en un mot, qu'il n'y a rien pour les gens du monde et rien pour

les artistes.

Seulement, le peuple de Terre-Neuve est composé de pêcheurs, la société

de négociants, et tous les perfectionnements relatifs à la pêche et au

commerce, vous pouvez les y aller chercher.

Vous trouverez que cette ville, bâtie de bois, possède un dock, à peine

achevé d'après un nouveau système, et où les plus grands navires du

monde peuvent être reçus.

Avant de quitter le port, jetez un regard sur le gréement des goëlettes.

Leurs câbles ont été fabriqués dans une corderie voisine de Saint-Jean,

et qui, en 1883, à l'Exposition internationale des pêcheries, a obtenu à

Londres une médaille.

Prenez garde, la nuit, en suivant les rues non pavées et à peine

éclairées, de vous heurter contre les poteaux des téléphones.

Évitez aussi ceux du télégraphe qui se débandent à travers pays, le long

de routes où ils n'ont jamais rencontré de cantonniers.

Si vous êtes en voiture, faites attention aux poteaux indicateurs du

chemin de fer. Ils vous avertissent que la voie ferrée coupe la route à

cet endroit-là. Ce sont les seuls garde-barrières qu'ait institués la

Compagnie.

Du reste, si cela vous convient, vous pouvez à votre aise vous promener

le long des rails. Rien n'en défend l'accès, pas plus dans les champs

que dans les rues de la ville qu'ils traversent entre deux maisons. En

remontant la ligne, vous finirez par aboutir à un hangar en planches.

Vous vous demanderez peut-être pourquoi les trains s'arrêtent là? Eh!

parbleu! c'est la gare.

N'allez pas croire que c'est un chemin de fer pour rire, au surplus

voici son histoire.

Le premier projet date de 1875. Son auteur, ingénieur en chef des

chemins de fer du Canada, avait pour objectif la création d'une voie de

correspondance plus rapide entre l'Angleterre et l'Amérique. Il

proposait une ligne de steamers de grande marche, ne portant que la

malle, les passagers et les colis de grande vitesse. Ces paquebots

iraient de Valentia (Irlande) à Saint-Jean de Terre-Neuve. Là on

débarquerait pour traverser l'île en chemin de fer, jusqu'à la baie

Saint-Georges. Une correspondance, par steamers, serait créée entre ce

point et Shippegan, dans la baie de Chaleur, d'où un tronçon irait

rejoindre les réseaux canadiens et américains. Suivant cet itinéraire,

la traversée ne devait point dépasser quatre jours, et le voyage entier

de Londres à New-York serait de sept jours.

En 1878, le projet n'ayant pas reçu d'exécution, M. Whiteway,--en mal

d'ambition,--résolut de pousser l'affaire et sa fortune, dans la

Législature de la colonie.

Battu en brèche par de puissants adversaires, il pensa se rendre

populaire en se lançant dans la voie du progrès. Il y avait beaucoup à

faire dans ce sens, et entreprendre était déjà réussir. Une fois qu'on

eut résolu de faire autre chose de l'île de Terre-Neuve qu'une simple

station de pêche, il fallut songer aux moyens propres à attirer des

émigrants et à leur donner la faculté d'exister. Les pêcheurs avaient

beau gagner de l'argent par leur industrie, ils n'en étaient pas moins

misérables pendant une partie de l'année, forcés par l'hiver à rester

oisifs.

Plus que toute autre, la création d'un chemin de fer parut bonne à parer

à ces inconvénients.

En effet, il traverserait un pays désert où il y aurait des terres à

cultiver, des forêts à exploiter. Dans le centre de l'île la température

était moins rigoureuse, l'agriculture pouvait obtenir des résultats,

tout au moins par l'élève du bétail. Il y avait aussi des terrains

miniers dont l'exploitation ne pouvait se faire, faute de débouchés. Les

domaines de la couronne seraient distribués en concession à ceux qui

voudraient s'y établir et cultiver.

Au lieu d'attendre l'appel d'une population établie, c'est au contraire

le railway qui prend les devants pour l'engager à venir et à se grouper

autour de lui.

Et l'on devait compter que le sifflet de la locomotive serait entendu

par des milliers d'émigrants, et qu'enfin Terre-Neuve deviendrait un

véritable pays comme les autres.

Tel est le plan général de la politique qu'on a appelé «politique du

progrès» et qui est celle du gouvernement actuel de Terre-Neuve.

À ces séduisants discours le «new-party», ennemi de M. Whiteway,

répondait en assurant qu'il n'y avait ni forêts, ni terres cultivables

dans l'intérieur pas plus que sur les côtes, et que l'entreprise ne

servait qu'à mettre de l'argent dans la poche de Whiteway et compagnie.

L'avenir seul décidera. Il n'en est pas moins vrai que s'il est permis

de mettre en doute l'intégrité du Premier, ses ennemis apportent

pourtant de jour en jour moins d'acharnement à le condamner sur ce

point.

M. Whiteway obtint donc de la Législature un subside annuel de

$120,000[9] et des dons libéraux de terrain de la couronne le long de la

voie, pour toute Compagnie qui se chargerait de l'entreprise du projet

de 1875.

[Note 9: Le signe $ placé devant un nombre signifie qu'il s'agit de

dollars; le signe £ sert à indiquer les livres.]

Mais une difficulté s'éleva qu'avec un peu de bonne foi, il était aisé

de prévoir: le gouvernement de la métropole refusa sa sanction, parce

que la ligne finissant à Saint-Georges se trouverait sur le French

shore, et qu'il y avait à ce moment-là des pourparlers entamés avec la

France au sujet de nos droits de pêche.

Après deux ans d'attente vaine, sir W. Whiteway, ne pouvant faire cette

ligne, proposa d'en construire une autre qui devait mesurer trois cent

quarante milles et servir à l'exploitation des mines entre Harbor Grace

et Brigus. Il proposait à la colonie d'entreprendre elle-même ses

travaux avec ses finances qu'il prétendait suffisantes. Un comité chargé

de l'examen du projet fit un rapport favorable qui fut adopté par la

Législature.

L'entreprise fut confiée à une Compagnie américaine. En retour d'une

subvention annuelle de $180,000 et de la donation de cinq mille acres de

terre cultivable par mille de chemin de fer, elle s'engageait à terminer

toute la ligne en cinq ans.

À l'heure qu'il est, les trains font le service de Saint-Jean au Havre

de Grâce, les deux plus importantes villes de Terre-Neuve.

En février 1882, pendant la session de la Législature, une demande fut

présentée pour une «_Charter of incorporation for the great American and

European Short-line Railway Company_». Le dessein de cette Compagnie

était de mettre à exécution l'ancienne idée d'une grande voie de

communication entre l'Amérique et l'Europe, en passant par Terre-Neuve.

Le plan, mieux étudié que le premier, propose d'établir un railway de

première classe, de la côte-est de Terre-Neuve à un point dans le

voisinage du cap Ray; puis un transport à vapeur pour passer la malle et

les passagers jusqu'au cap Nord (Cap-Breton), une distance de

cinquante-six milles. De là un chemin de fer rejoindra le détroit de

Canso. Cette traversée faite, le réseau des chemins de fer du Canada et

des États-Unis est atteint, et l'on peut aller dans toutes les

directions.

Une ligne de paquebots rapides serait créée entre un port sur la côte

ouest d'Irlande et celui de la côte-est de Terre-Neuve où aboutirait le

railway. Par cette voie on mettrait pour aller de Londres à New-York

deux jours de moins qu'il ne faut aujourd'hui.

Si réellement il doit en être ainsi, toutes les grandes Compagnies

transatlantiques seront forcées d'adopter ce nouvel itinéraire, et il

n'y a pas le moindre doute que Terre-Neuve se ressentirait bien vite de

l'énorme avantage apporté par sa position sur la route la plus

fréquentée de l'Océan.

Aussi la Législature s'empressa-t-elle d'accueillir ce nouveau plan, et

la Compagnie qui s'en chargea reçut en retour la promesse de cinq mille

acres de terre par mille de chemin de fer, le droit d'usage exclusif

pendant quarante ans, et l'importation franche pour tous les matériaux

nécessaires à la construction et à l'entretien de la ligne[10].

[Note 10: Voy. _Newfoundland, the oldest British colony_, etc.,

etc., par J. HATTON and Rev. M. HARVEY. Londres, 1883.]

Voilà, non pas ce que j'ai appris, mais ce que je me suis fait préciser

dans ma conversation d'aujourd'hui. Malgré tout, je crois que les

politiciens de Terre-Neuve ont plus d'ambition que de capacités, et que

leur pays, en dépit de leurs beaux discours en mauvais anglais, ne

deviendra jamais autre chose qu'une station de pêche,--à moins qu'un

beau jour les Américains ne mettent la main dessus.

Terre-Neuve et les Terre-Neuviennes · 第 33 / 46 题