CHAPITRE VII

_2 juillet._--C'était hier dimanche, et je dînais chez l'évêque, où

j'avais pour voisin de table un juge, charmant homme, plein de verve

caustique et de dédain pour les habitants de son île, des sauvages,

disait-il.

Comme on parlait des missions et qu'on vantait la foi et la vertu des

Terre-Neuviens, je demandai tout bas à mon voisin:

«Tous ces braves gens sont-ils trouvés aussi parfaits devant la justice

des hommes que nous pouvons penser qu'ils le seront devant celle de

Dieu?»

«--Monsieur, en l'an de grâce 1883, l'autre jour, au discours

d'ouverture de la Cour suprême, le chef de la justice prononça ces

paroles mémorables:

«Messieurs, je suis heureux et fier de constater qu'aucun délit ou

crime relevant de votre juridiction, n'a été commis dans le courant de

cette année!»

À l'heure où je reproduis ces paroles, les temps sont bien changés!

L'âge d'or n'a duré beaucoup dans aucun pays; pourquoi vouloir qu'il en

soit différemment pour Terra-Nova?

L'aveu est dur, le voici tout de même. La religion qui avait réussi à

maintenir dans un haut degré de moralité le peuple grossier de

Terre-Neuve est devenue plus tard la cause des premiers crimes.

Vers la fin de septembre de cette même année 1883, Saint-Jean apprit

avec une épouvante indignée que, dans une localité voisine, une querelle

religieuse entre un orangeman et un catholique avait fini par un

dénoûment fatal.

Hélas! la foi non raisonnée engendre le fanatisme. Ce coup de couteau ne

fut que le signal de plus grands désordres. L'année suivante apporta de

l'occupation à messieurs de la Cour suprême. Ce fut alors la population

tout entière d'une ville protestante qui se rua contre sa voisine

catholique.

Les policemen ne furent plus en force. L'émeute se faisait guerre de

religion. Il fallut implorer l'assistance de la couronne. Le _Tenedos_,

le croiseur commandant la station de Terre-Neuve, fut envoyé d'Halifax

pour remettre l'ordre.

Mais les habitants de Saint-Jean furent cruellement atteints dans leur

amour-propre. Être obligé de solliciter le secours des soldats anglais

lorsqu'on avait jadis demandé et obtenu le renvoi des garnisons de la

métropole, quelle humiliation!

Et songer que jusqu'ici on négligeait de fermer sa porte le soir et de

s'armer pour voyager la nuit, parce que l'on ne craignait ni les voleurs

ni les brigands.

La Cour suprême chômait. Ses juges palpaient de gros appointements pour

ne rien faire.

C'était dommage, du reste, qu'une magistrature si bien organisée fût

ainsi abandonnée des criminels.

Maintenant ils ont soufflé la vieille poussière de leurs codes, et ils

vont enfin user leur première perruque.»

Après s'être arrêté un instant pour sourire et laisser sa phrase

produire tout son effet, le juge Carlston reprit:

«Je ne parle, bien entendu, que de la _Supreme Court_, celle qui fut

créée en 1826 par promulgation d'une charte royale. Elle est composée

d'un chef de la justice et de deux juges assistants, nommés par la

couronne. Le _Chief of Justice_ a rang immédiatement après le

gouverneur. C'est lui qui doit remplir la charge d'_Administrator of the

Government of the Colony_, et celle de juge de la _Vice-Admiralty Court_

lorsque ces emplois sont vacants.

«La _Supreme Court_ siége deux fois par an à Saint-Jean. Outre cela,

elle fait des tournées dans l'île aux lieux et époques fixés par le

gouverneur.

«Le traitement du chef de la justice est de cinq mille dollars. Celui de

juge assistant est de quatre mille.

«Il y a encore deux autres cours, celle du Labrador, qui a juridiction

civile et criminelle sur toute la partie du Labrador qui dépend du

gouvernement de Terre-Neuve, et la _Central District Court_, qui siége,

quand besoin est, dans Saint-Jean, pour l'instruction des causes civiles

du district. Ses deux juges sont nommés par le gouverneur en conseil, et

touchent chacun deux mille dollars. Enfin, il y a un sheriff pour chaque

district judiciaire de l'île.

«Vous voilà maintenant au courant de la situation.

«Ah! cependant, non; pas encore, car le plus beau de l'affaire est que

notre traitement est à vie. Quand nous avons pris notre retraite, nos

appointements continuent à nous être versés comme si nous étions en

activité.»

Ici nous fûmes interrompus par un des convives qui, sur la prière de

l'évêque, venait d'entonner une chanson. Plusieurs autres s'exécutèrent

de même l'un après l'autre, pour la plus grande joie de Monseigneur.

Mais l'un d'eux se distingua gracieusement en modulant d'une voix

agréable: _Montagnes des Pyrénées_...

C'était le P. Galveston, un vieil ami, prêtre de la cathédrale, artiste

et parlant le français et l'italien.

Après dîner, je lui portai mes félicitations, et nous prîmes rendez-vous

pour faire, le lendemain, une promenade ensemble.

Je viens à peine de le quitter. Nous avons été au village de Quidividi.

Rien de plus romantique que ce nid de pêcheurs.

On longe d'abord le lac de Quidividi dans toute sa longueur, et, à son

extrémité, on franchit un torrent qui a à peine le temps de murmurer un

court refrain avant de disparaître dans l'eau salée. À première vue, il

semble que c'est dans un second lac qu'il se jette pour s'en réchapper

ailleurs plus turbulent.

Point du tout; c'est la mer, c'est le gouffre, c'est le tombeau.

Mais le joli tombeau! creusé à grandes entailles dans le granit.

L'Océan, qui pénètre dans cette anse mignonne par on ne sait quelle

invisible porte, s'attarde au sein des rochers, calme et limpide comme

le cristal d'une source. À droite, les plates-formes de branches mortes

où sèche la morue, se penchent au-dessus de l'eau, montées sur leurs

échasses de bois.

Dix à douze maisonnettes de pêcheurs,--tout le village,--élèvent en

arrière leurs murailles blanches et propres, coiffées d'ardoises. Elles

s'appuient au dos de falaises, d'abord enfouies sous un épais fourré de

plantes et d'arbrisseaux fleuris de toutes les couleurs de

l'arc-en-ciel, puis découvrant plus loin un front chauve que la nature a

marqué de violentes cicatrices.

Au milieu, tout au fond, sur l'eau blanche et bleue, une barque jette

une tache noire qui glisse silencieuse vers la rive où elle va déposer

le produit de sa pêche. Et toujours on se demande où est cet océan

invisible et si vaste d'où arrive ce petit bateau, et qu'un rocher

suffit à masquer.

Pour y atteindre il faut contourner la falaise, et l'on n'aperçoit la

vague verte et perfide que lorsqu'elle vous emporte.

Quidividi! nom étrange, à la fois poétique et barbare. Le P. Galveston,

qui cherchait avec acharnement à établir l'étymologie et l'origine des

noms, tous plus ou moins baroques, de son île, répétait avec désespoir

ce nom vibrant comme un chant d'oiseau.

J'ai su depuis qu'il avait un sens en bas breton.

Une fine senteur de morue fit changer le thème de notre conversation.

La morue! ce poisson si délicieux, si délicat, si savoureux! j'ai bien

envie de dire: le meilleur de tous, et pourtant si calomnié.

Une morue de trois ans, blanche et grasse, et dont la chair se détache

par écailles gonflées et savoureuses, éternel regret de ceux qui ont été

à Terre-Neuve, et qui, en nul autre lieu, ne sauraient parvenir à

retrouver une sensation gastronomique dont ils ne gardent plus que

l'exquise souvenance!

Il est vrai que l'odeur qui s'exhalait des rivages de Quidividi venait

de la morue séchée au soleil, et j'avoue qu'en cet état, ce noble

poisson est beaucoup moins séduisant.

Comme la barque approchait, nous l'attendîmes pour assister au

déchargement de la morue et à sa préparation.

Aussitôt que la barque se fut arrêtée, le dory (petit bateau) amarré à

son arrière vint se ranger à bâbord. Le produit de la pêche fut mis à

terre et transporté à la maison du pêcheur.

Là, sur le plancher, à l'aide d'un couteau étroit et pointu, le poisson

est dépecé, vidé, fendu en deux et débarrassé de son arête.

Le foie est d'abord enlevé, égoutté dans un vase et mis de côté pour

faire l'huile.

La tête et les entrailles sont placées à part et destinées à être

vendues aux cultivateurs pour servir d'engrais.

Enfin la langue, également conservée, constitue un mets délicat, quoique

un peu trop gélatineux.

Ainsi amputée, la morue passe aux mains d'un second opérateur chargé de

l'ouvrir en la fendant le long de l'épine dorsale et de faire sauter

l'arête.

Le _saleur_ entre alors en fonction, enlève par un lavage les dernières

traces de sang, saupoudre le poisson d'une couche de gros sel et le

dispose en piles sur le plancher.

Au bout d'un certain temps, on défait les tas, on lave la morue et on la

transporte sur le chaufaud où on l'étale pour la faire sécher au

soleil.

L'_échafaud_ ou _chaufaud_ est cette plate-forme formée de petits

madriers recouverts de branches de sapin et élevée sur pilotis, de façon

que l'air circule librement par-dessous.

Un homme armé d'une sorte de fourche pique la morue et la fait passer à

ceux qui l'attendent sur le chaufaud.

Il faut alors l'entourer des soins les plus attentifs. Pleut-il ou, au

contraire, le soleil est-il trop ardent, on la réunit de nouveau en tas.

Les conditions atmosphériques les plus favorables sont une température

moyenne et un ciel traversé fréquemment par des nuages.

Bien séchée, la morue est transportée sur les calles des commerçants qui

en font un triage de quatre qualités diverses.

Il y a environ quarante morues par quintal, et le quintal vaut, en

moyenne, quatre dollars, soit vingt et un francs soixante centimes.

La pêche de la morue se pratique en trois endroits différents: sur les

bancs de Terre-Neuve, sur les côtes de l'île de ce nom et sur une partie

de celles du Labrador.

Le Grand Banc, situé à l'est de l'île, en plein Océan, mesure six cents

milles de longueur et trois cents de largeur. C'est la véritable

patrie, le _home_ des morues. Là, elles abondent en quantité

inépuisable. Et pourtant l'homme en détruit bien peu en comparaison du

carnage qu'en font toutes sortes de monstres marins.

Malgré tout, il est impossible d'admettre un instant que le nombre des

morues diminue. Depuis presque quatre cents ans qu'on les pourchasse

dans ces parages, elles continuent à se montrer en abondance, et déjà la

pêche s'annonce, pour cette année, plus rémunératrice que jamais.

La pêche des Bancs est faite presque exclusivement par les Français, un

peu aussi par les États-Unis.

C'est un rude métier que celui de ces hommes qui jettent l'ancre en

pleine mer, assez hardis pour faire halte entre le ciel et l'eau, hors

de vue de tout rivage.

Là, presque toujours, une bise méchante secoue sans pitié le navire,

vieux brick ou trois-mâts sur le retour, qui se soulève et retombe en

gémissant, incapable de fuir devant l'ennemi.

Chaque matin les embarcations du bord, montées chacune par trois ou

quatre hommes, partent à la recherche du poisson.

Mais combien de fois s'en vont-elles pour ne revenir jamais ou tout au

moins pour échouer sur quelque rocher désert! En ai-je vu, de ces braves

matelots auxquels la brume avait barré la route pour regagner leur

navire! Dans leur frêle coquille, ils avaient lutté jusqu'à extinction

contre la mer, la fatigue, le froid et la faim, jusqu'à ce que la

fortune les ait enfin placés sur le passage de la goëlette ou du steamer

qui les avait recueillis.

Puis ils venaient au consulat. La plupart du temps c'étaient des Bretons

ou même des Normands qui s'exprimaient dans un français inintelligible.

Seulement, hélas! leurs habits en lambeaux et leurs mains déchirées

parlaient avec assez d'éloquence. Alors on leur donnait de l'argent pour

aller manger, on les habillait et on les logeait, jusqu'à la première

occasion venue pour les rapatrier ou les embarquer.

Mais ceux qui ne sont jamais revenus!

Lorsqu'en 1713, abandonnant Terre-Neuve aux Anglais, la France s'était

réservé des droits de pêche sur une partie des côtes de l'île et sur les

Bancs, elle considérait que ces expéditions, pleines de dangers et de

fatigues, à la poursuite de la morue, étaient un merveilleux

apprentissage pour les matelots parmi lesquels elle recrutait ensuite sa

marine d'État. C'est ce qui fait que dans tous les traités antérieurs à

celui d'Utrecht, la France s'est toujours montrée attentive à

sauvegarder ces droits pour la conservation desquels elle lutte encore

aujourd'hui.

* * *

Tous les ans, en avril, les navires français arrivent à

Saint-Pierre-Miquelon. Là, ils débarquent les marchandises de tous

genres qu'ils ont apportées de la métropole pour les commerçants de

notre colonie, puis ils font leur provision de «boette» et partent pour

la pêche.

La boette, autrement dit l'appât pour prendre la morue, varie selon les

saisons.

La première pêche, celle de juin et juillet, qui est ordinairement la

plus fructueuse, se fait avec le capelan. C'est un petit poisson blanc,

très-semblable à la sardine et qui, au commencement de l'été, pullule

sur les côtes de Terre-Neuve en telle abondance, qu'on le ramasse par

charretées, et qu'on l'emploie aussi bien comme engrais pour fumer les

terres que comme appât pour la morue.

Au bout de six ou sept semaines, le capelan disparaît, après avoir

frayé.

La place est aussitôt prise par l'encornet. C'est un animal de la

famille et de l'aspect de la sèche. On le pêche de la mi-juillet à la

fin d'août, et dès qu'il commence à disparaître, des légions de harengs

font le blocus de l'île jusqu'à l'hiver.

Ce dernier poisson constitue un mets très-délicat, et on l'expédie en

grande quantité au Canada et aux États-Unis, conservé dans la glace.

Nos navires des Bancs partent donc d'abord approvisionnés de capelan.

Puis, quand cette boette est épuisée, ils rentrent à Saint-Pierre

déposer le produit de leur pêche chez leurs armateurs. La morue, déjà

salée, est mise à sécher à terre. Il faut alors se munir d'encornet et

repartir. À la fin d'août on revient encore débarquer cette nouvelle

pêche, qui subit le même sort que la précédente.

Enfin, chargés de harengs, les navires mettent à la voile pour une

troisième et dernière campagne. Mais, cette fois, au lieu de rapporter à

Saint-Pierre leur approvisionnement, ils reprennent, sans détours, le

chemin de France, chargés de «morue verte». C'est ainsi qu'on désigne la

morue salée, mais pas encore séchée.

Les hasards et les risques courus sur les Bancs sont tels pour les

armateurs, que longtemps nos pêcheries étaient tombées en déclin. Une

prime de dix francs par quintal de morues fut alors instituée par le

gouvernement. Cette mesure nous sauva, si bien qu'en 1845, les

Terre-Neuviens renoncèrent à toute concurrence et cédèrent la place aux

Français qui en sont, à cette heure, presque les seuls occupants.

Aujourd'hui, la France pêche de quatre à cinq cent mille quintaux de

morues par an, tant sur les Bancs que sur les côtes de Terre-Neuve. En

1871, cette industrie rapportait à la métropole dix millions cinq cent

mille francs, et en 1874, de quinze à vingt millions.

Quant aux Terre-Neuviens, aux Anglais, ils pêchent dans des goëlettes le

long d'une portion de leur île et sur une certaine étendue des côtes du

Labrador. Ils ont plus de cinquante mille barques employées à l'exercice

de cette industrie.

La morue se prend de diverses façons: à la ligne, à la seine, au filet

et à la trappe.

Le moyen le plus simple est la ligne garnie d'une amorce. Mais quand la

morue est très-grasse, elle ne mord plus (quoique en temps ordinaire

elle soit d'une voracité telle qu'on a souvent trouvé des pierres et des

morceaux de fer dans son ventre). On fait alors usage des autres

appareils.

La seine, très-employée par nos pêcheurs, «est un filet de cent à cent

vingt brasses de longueur, sur une largeur variant de cinquante à cent

pieds au centre, mais se rétrécissant aux extrémités. Cette seine est

projetée autour d'une troupe de poissons et resserrée. Elle est alors

retirée renfermant, très-souvent, de quarante à cinquante tonnes de

poisson[7].»

[Note 7: _Newfoundland, its fisheries and general resources_, par

sir A. SHEA. K. C. M. G.]

On se sert aussi d'une corde munie de plusieurs centaines de lignes

amorcées et appelée _bultow_ par les Terre-Neuviens. On la pose sur les

bancs ou sur les côtes à l'entrée des baies, et on la laisse toute la

nuit, gardée par une ancre et une bouée.

Le produit annuel de la pêche des Français, des Terre-Neuviens et des

Américains est estimé en moyenne à trois millions sept cent mille

quintaux, représentant environ cent cinquante millions de morues et une

valeur de quatre-vingts millions de francs.

La morue se trouve d'ordinaire dans l'Atlantique, entre 77° latitude N.

et 30° latitude N. Elle ne peut vivre dans le Gulf-Stream, à cause de la

température trop élevée de l'eau. Au contraire, elle abonde dans les

courants arctiques qui viennent baigner les côtes de Terre-Neuve.

Ceux-ci entraînent avec les icebergs des quantités de mollusques et de

zoophytes fixés à la glace, et qui servent de nourriture aux harengs, et

les harengs à la morue.

Autrefois on avait établi toute une théorie sur la migration des harengs

et des morues vers les régions arctiques. Depuis, l'observation a

bouleversé toutes ces idées. On sait d'une façon certaine qu'ils

demeurent toujours dans les mêmes régions, mais, au moment de frayer,

ils redescendent et disparaissent dans les eaux profondes où ils sont

nés.

Voilà donc ce qu'est ce fameux poisson et cette fameuse pêche qui fait

vivre un peuple entier[8].

[Note 8: J'ai emprunté les détails techniques et de statistique à

des notes extraites de: _Newfoundland, the oldest British colony_, etc.,

par J. HATTON, _and Rev._ M. HARVEY.]

Terre-Neuve et les Terre-Neuviennes · 第 32 / 46 题