CHAPITRE IX

10 _août._--Nous voilà de retour à Saint-Jean, après trois jours

employés à faire la plus jolie excursion qu'on puisse rêver. Elle avait

été organisée par le P. Galveston, et c'est lui qui conduisait la

caravane. Nous étions une dizaine, hommes ou femmes. Nous devions aller

en chemin fer jusqu'au port d'Holyrood, environ deux heures de route. Là

on déjeunerait avec les provisions dont nous étions tous plus ou moins

chargés. Puis on traverserait en voiture l'isthme qui réunit la

presqu'île d'Avalon au reste de l'île et l'on arriverait ainsi à

Salmonier, chez le curé de l'endroit, le P. Saint-Jacques, qui nous

attendait.

La cloche sonne pour le départ, le train se met en mouvement, et, après

avoir traversé deux ou trois rues, nous découvrons la mer que nous ne

perdrons plus de vue jusqu'à notre arrivée, tandis que de l'autre côté

le désert s'étend, immobile et muet.

Mais comment peindre avec des mots les merveilleux aspects de ce pays

ignoré de tout le monde! la ravissante vue qui se déroule autour du

chemin de fer entre Topsail et Holyrood, les vagues qui, pendant une

heure de trajet, viennent mourir le long des rails et l'horizon limité

par plusieurs îles rocheuses et par la silhouette plus lointaine des

côtes aux découpures fantastiques; et le gentil havre d'Holyrood avec le

grand rocher en forme de dôme qui le surplombe; le déjeuner improvisé

dans la blanche auberge où nous avons dépisté deux jeunes mariés qui

avaient choisi ce nid romantique pour garder de leurs premiers baisers

une souvenance de suprême poésie; et les quatre heures de route en

voiture à travers une forêt vierge, non interrompue, de sapins

centenaires en cheveux blancs; les lacs répandus de tous côtés et sur

lesquels s'épanouit dans une atmosphère parfumée la fleur blanche au

coeur d'or du lotus sacré; le magnifique silence et la désolante

solitude du désert troublés seulement au bord des eaux par l'appel

inquiet du «grand plongeur du Nord»; ces bois sur la lisière desquels,

en hiver, le caribou broute le lichen sous la neige; ces rivières

rapides où le saumon bondit de rocher en rocher; ces plateaux, çà et là

déboisés, et dont le sol tourbeux engendre des plantes fabuleuses: la

_sarracenia purpurea_ ou «tasse des sauvages», dont les feuilles

marbrées de rouge sont autant de vases dans lesquels, les jours de

chaleur, le rare passant trouve une eau rafraîchissante; et la «pipe

indienne» dont la tige, les feuilles et la fleur semblent ciselées dans

un morceau d'ivoire; et l' «attrape-mouche» dont les petites feuilles

hérissées de barbes rouges et visqueuses retiennent prisonnier

l'imprudent insecte qui venait y chercher une place au soleil; et tant

d'autres, que, pour cueillir, on ne fait pas arrêter la voiture! Puis la

première étape à l'Auberge du Milieu: une maisonnette d'où l'on domine

lugubrement un troupeau de montagnes étendues sans vie sous le linceul

sombre des forêts de sapins. Ensuite chez Cary, autre auberge où se fait

notre dernière halte. Mais là on est au milieu d'une ferme, tout près

d'un torrent. Il y a de la vie, du bruit, et dans l'obscurité déjà

profonde, le va-et-vient des lanternes allumées aux voitures qui amènent

ou emportent les chasseurs de caribous ou les pêcheurs de saumons. Car

le lieu est célèbre parmi les sportsmen.

Enfin le reste de la route,--une heure de voiture,--parcouru dans

d'épaisses ténèbres, sur un chemin étroit qu'aucun parapet ne protége

contre le précipice qui s'écroule sur ses flancs jusque dans le bras de

mer de Salmonier; nos chansons renvoyant des échos français à ces

solitudes où, d'ordinaire, la seule voix qui tressaille est celle de la

brise du large qui vient le soir éveiller les bruits de la forêt; et

notre irruption, à minuit, chez le P. Saint-Jacques où un bon souper

nous fit oublier toute poésie pour ne songer qu'à satisfaire nos

appétits gloutons. Enfin, enfin! les deux chambres réservées au consul

de France et à moi dans la plus belle maison du village, et le reste de

la nuit passé sans sommeil grâce aux beuglements inhospitaliers d'un

enfant volontaire.

Le lendemain, le soleil est de la partie. On monte d'abord en bateau, et

quittant le bras de mer, on pénètre dans une rivière encaissée de la

façon la plus pittoresque entre de hauts rochers revêtus d'une opulente

végétation. À chaque coude, des surprises et des changements à vue

inénarrables!

À l'heure du _luncheon_, on traverse le bras de mer tout entier pour

atterrir sur l'autre rive où le P. Saint-Jacques fait bâtir une église

qui est presque achevée. Nous y entrons, et avec quelques planches nous

y dressons une table sur laquelle les provisions sont étalées.

C'est ainsi qu'en attendant sa consécration, l'église fut inaugurée.

Mais au nombre des convives, il y avait trois prêtres très-disposés à

nous donner l'absolution.

Voilà un nouveau prétexte à observations de moeurs, et je veux en noter

quelques-unes encore avant que l'instant arrive,--instant si

désiré!--d'écrire «FIN» à la dernière page de mon journal.

D'abord, on remarquera que c'est le P. Galveston, beau-frère du P.

Saint-Jacques, qui, de concert avec celui-ci, avait organisé notre

excursion. L'élément féminin, loin de faire défaut, était représenté

d'une manière charmante. Pendant trois jours, en voiture, en bateau, à

pied, à table, tout le monde s'est réuni ou dispersé avec la plus

complète liberté d'allures.

Vous le trouvez extraordinaire? Sans doute vous avez des raisons pour

cela. Là-bas, personne n'y voit de mal. Je ne connais pas de clergé plus

tolérant ni plus respecté, prenant une si grande part au commerce de la

vie matérielle et jouissant d'une si haute réputation de sainteté.

Là-dessus je n'insiste pas: j'en ai suffisamment parlé ailleurs.

Mais j'ai trouvé saisissant ce détail d'un plaisir uniquement temporel

partagé sans hésitation ni surprise entre le prêtre et le fidèle.

Ce n'est pourtant pas un parti pris chez moi de tout approuver des

moeurs anglo-américaines. Loin de là.

J'ai même été fort choqué de l'incident qui eut lieu un soir au bal chez

une jeune femme charmante: tout à coup il se fit du vacarme dans

l'escalier. J'allai voir: c'était le commandant d'un croiseur anglais

qui, sous prétexte que son domestique avait une dispute avec un autre,

se battait avec ce dernier.

7 _septembre._--J'ai failli m'étonner ce matin en recevant de miss

Esther un billet ainsi conçu: «...Voulez-vous être assez aimable pour

nous accompagner, ma soeur et moi, à bord du _Tenedos_? Mon père et mon

frère sont obligés de s'absenter...» Il s'agissait d'une sauterie qui

devait avoir lieu dans la journée à bord du croiseur commandant la

station anglaise.

Je me hâtai d'accepter, très-fier de mon rôle, et quelques heures après

nous montions en bateau et débarquions tous les trois sur le pont du

_Tenedos_. Je laissai aussitôt mes deux jeunes filles s'envoler chacune

de son côté, et, apercevant miss Lilia, je m'assis avec elle, pour

causer, dans l'embrasure d'un sabord. Elle aussi était venue seule avec

des amies dont les parents étaient de même restés à la maison.

J'aimais surtout à flirter avec Lilia. J'y trouvais un charme singulier.

Ce n'était ni de l'amour ni de l'amitié, mais quelque chose de plus

suave que l'amitié et de moins indiscret que l'amour.

Flirter! qui a jamais dit ce que c'était? Où commence le flirtage? où

finit-il? Tout porte à croire qu'il est mitoyen avec la galanterie d'un

côté et l'amour de l'autre; mais où est la ligne exacte de démarcation?

Nous Français, nous ignorons la nature de ce sentiment-là. Nous ne nous

doutons pas de ce qu'il procure de sensations à la fois profondes et

délicates.

N'est-il pas charmant de pénétrer peu à peu un coeur de jeune fille et

d'arriver à s'y faire une place sans tomber dans l'indifférence d'une

trop grande camaraderie ou dans les liens trop serrés de l'amour?

Mais la parole du grand Roi reste vraie toujours et partout.

Aujourd'hui, ce qui est vérité de ce côté-ci de l'Océan est mensonge de

l'autre. Ce commerce intime entre les deux sexes,--ici parfaitement

honorable,--serait sans aucun doute fort dangereux en France. Je crois

que l'habitude n'a rien à voir là dedans, mais seulement le caractère.

Il y a ici deux jeunes gens,--qui commenceront bientôt à ne plus

l'être,--qui sont fiancés depuis dix ans, et, depuis dix ans, ils sont

toujours des fiancés. Mille empêchements ont retardé leur mariage; ils

attendront jusqu'à ce que tout obstacle soit écarté, et alors ils

s'épouseront. Presque toujours on reste fiancé un ou deux ans; beaucoup

le sont pendant trois ou quatre ans.

Parlez donc de cela à un Français. Vous voyez bien que c'est lui

demander l'impossible. Et pour le flirtage, il en est de même.

En effet, le caractère des deux peuples est si différent que l'éducation

des Françaises n'est pas un moindre sujet de consternation pour les

Américaines que celle des Américaines pour les Françaises.

En revanche, je crois que les femmes mariées se ressemblent dans tous

les pays.

L'autre soir, lady S*** a donné une fête en l'honneur du second fils du

prince de Galles, le prince George, midship à bord du croiseur le

_Canada_. Son orgueil de maîtresse de maison lui faisait tourner la

tête. La veille, comme le goût français fait partout la loi, elle était

venue nous consulter pour la décoration de ses salons.

La soirée a été des plus animées. Le prince George, avec lequel j'ai eu

l'honneur de causer en français, n'a pas manqué une contredanse. Son

vaisseau repartait le lendemain, et lady S*** ne pouvait dissimuler son

triomphe d'être la seule à pouvoir se flatter d'avoir reçu Son Altesse

Royale.

* * *

20 _septembre._--Ce matin, j'ai assisté à une cérémonie qui est sans

doute la dernière que j'honorerai de ma présence. C'était au couvent de

la Présentation, qui nous avait invités à la célébration de son

cinquantième anniversaire.

Il y a d'abord eu messe pontificale à la chapelle. Pendant ce temps on

écorchait indignement la messe de sainte Cécile, et non content de ce

premier crime, on a été jusqu'à profaner l'_Inflammatus_ du _Sabat

Mater_.

Après l'office, le Père Galveston a fait un court historique de la

fondation des couvents de femmes à Terre-Neuve. Il y a cinquante ans,

nous a-t-il dit, les quatre Soeurs qui vinrent fonder ce couvent étaient

les premières religieuses de langue anglaise qui eussent encore traversé

l'Océan. On leur fit des adieux comme à des personnes qui partaient pour

un pays situé dans un autre monde et d'où l'on ne revenait jamais. Quand

elles eurent débarqué à Saint-Jean, on mit à leur disposition la

voiture d'un médecin, qui était la seule existant dans l'île.

La supérieure du couvent, une des quatre Soeurs arrivées ici il y a

cinquante ans, était là courbée sur son prie-Dieu.

La cérémonie s'est terminée par un salut où, enfin, on nous a fait la

grâce de nous donner un _O salutaris_ de Cherubini chanté par miss

Fisher.

Un déjeuner nous attendait dans une grande salle. L'évêque, avec sa

gaieté d'usage, présidait la vaste table en fer à cheval autour de

laquelle avaient pris place nombre de jeunes filles et le clergé de la

cathédrale. Au dessert, des toasts furent portés.

Cela se passait toujours au couvent, dans le grand salon duquel on alla

faire de la musique, en sortant de table.

* * *

3 _octobre._--Nous avons rapporté hier de la chasse plusieurs bécassines

et une demi-douzaine de perdrix.

À une dizaine de kilomètres de Saint-Jean, nous avons fait arrêter la

voiture et sommes entrés en chasse dans un pays qui nous était

absolument inconnu. Aussi, entraînés par notre ardeur guerrière,

avons-nous franchi, sans y prendre garde, marais et collines, si bien

qu'une fois sur la route, nous ne savions s'il fallait tourner à droite

ou à gauche.

Naturellement nous sommes partis dans la mauvaise direction. Nous

marchions depuis longtemps, ne retrouvant ni la voiture ni aucun point

de repère, lorsque la mer nous apparut entre deux collines.

Comme nous ne l'avions pas vue en venant, il était bien certain que nous

faisions fausse route. Nous retournons sur nos pas, avançant toujours

sans rien reconnaître. Enfin des femmes passent. Je les interroge. Elles

n'ont point vu notre véhicule et ne savent nous donner aucun

renseignement.

Cependant la nuit se faisait. L'un de nous remarqua que la lune montait

insensiblement la mèche de sa lampe. On exécuta une salve de coups de

fusil; on jeta aux échos des appels stridents.

Puis on écoutait.

Toujours rien!

Rien que la ligne blanchâtre et poudreuse du chemin qui disparaît à une

courte distance au détour d'un rocher gris; des petits buissons trapus,

bas et touffus, où le crépuscule, en passant, laisse, accrochés, des

lambeaux de son voile sombre et froid; le silence, toujours le grand

silence du désert: il dort, mollement étendu sur les lacs, ou tapis

comme un lézard solitaire sur la croupe éternellement immobile des

rochers nus. Seulement, de temps en temps, le cri timide d'un oiseau

effarouché, le vent d'ouest soulevant des frissons sur toute cette

nature endormie et le bruit régulier de nos pas pressés. La lune, dans

tout son éclat, semble stupéfaite d'éclairer dans ces solitudes des

êtres vivants, et elle nous fait escorter de notre ombre,

silencieusement.

Tout à coup, un bruit lointain, sourd, grandissant toujours, puis

discordant, tapageur, vient troubler ce grand calme rêveur.

C'est notre voiture! c'est elle! c'est bien elle!

Nous étions simplement allés beaucoup plus loin que l'endroit marqué

pour le rendez-vous. Inquiet de ne pas nous voir, le cocher était venu à

notre avance.

Il n'avait du reste pas perdu sa journée, car en se promenant le long

des lacs et des torrents, sa ligne à la main, il avait récolté cent

quatorze truites.

À Terre-Neuve, c'est ainsi. Une heure avant son dîner, on va au ruisseau

prochain, d'où l'on rapporte sa douzaine de truites, qu'on jette toutes

vivantes dans la poêle à frire.

* * *

20 _octobre._--Tout passe et tout arrive, même ce que l'on avait

désiré.

C'est au bas de cette page que je vais l'écrire, ce mot FIN, mot

toujours cruel parce que c'est le bonheur à jamais enfui ou la douleur

soufferte jusqu'au bout.

Et voici que, malgré mon ardent désir de rentrer en France, je

m'aperçois qu'on ne peut, sans quelques regrets, quitter pour toujours

un pays où l'on a passé tant d'heures de jeunesse, tristes ou gaies, peu

importe.

J'aurai beau faire, quelque chose de moi restera ici à jamais.

Aussi cette page, je n'ose la terminer, et ma plume, en dépit de moi, au

lieu du mot fatal, trace ces vers:

._._._._._._._._._._._._._._._._._._.

O mon pays, mes souvenirs,

Que j'invoquais, sur cette terre nue,

Je croyais que tous mes soupirs

Jusqu'au dernier seraient pour vous. Démence!

L'heure a sonné de mon départ,

Et le bonheur de te revoir, ma France,

N'empêche pas qu'un seul regard

Ne laisse empreint d'une tristesse amère

Mon pauvre coeur, tout étonné

De sentir que de lui, sur cette terre,

Quelque chose s'était donné!

Terre-Neuve et les Terre-Neuviennes · 第 34 / 46 题