MOI.--Et qu'il a jeté tant qu'il a pu de votre argent. Croyez-moi, on
commence à s'apercevoir que ce n'est pas un grand ministre, mais un
grand _humbog_, qui dirige la politique de Terre-Neuve. Ce n'est que par
amour propre que quelques-uns semblent encore lui rester fidèles. Et
encore ceux-là ne se rencontrent-ils que parmi les gens en place.
Or, M. Whiteway est arrivé par le peuple; il tombera par le peuple. Vous
comprenez l'étonnement indigné d'un pauvre pêcheur terre-neuvien qui,
sur la foi des déclarations Whiteway, est venu tranquillement exercer
son industrie dans nos eaux, lorsque nos navires de guerre accourent lui
enjoindre de quitter ces lieux. On lui déclare qu'il est en
contravention. «Mais, répond-il, on a affiché chez nous une circulaire
de sir W. Whiteway, dans laquelle il dit», etc. On lui réplique que
c'est faux, et qu'on le trompe.--Comment cela se peut-il? on ne lui
montre rien d'écrit, et ce qu'il a vu était imprimé? Cependant, on
l'oblige à partir. Sa pêche, qui fait seule vivre toute sa famille, est
compromise parce qu'il va perdre du temps en changeant de place, et
alors il se fait ce raisonnement infaillible: Ou les Français me
chassent sans en avoir le droit, et je me vengerai; ou M. Whiteway me
trompe, et alors c'est un misérable que je hais parce qu'il m'exploite
au risque de me faire crever de faim.
MON AMI.--Mais crois-tu que ces pauvres gens ne pensent pas plus
généralement que le tort est de notre côté?
MOI.--Sans doute, ils ont commencé par se faire cette opinion. Mais à
force de voir la France entretenir à grands frais sur leurs côtes des
navires de guerre, uniquement destinés à leur dresser des
procès-verbaux, tu comprends qu'ils ne sont pas plus bêtes que
d'autres, ils se sont dit: Pas possible qu'une grande nation comme ça
vienne nous chercher chicane jusqu'ici et en présence des navires de
guerre anglais, si ce n'est pas son droit qu'elle réclame. Alors, c'est
le Whiteway qui nous blague.
Ah! si on l'enveloppait dans la peau d'un phoque, le grand homme, que de
pauvres gens qui seraient enchantés d'avoir cette excuse pour l'écorcher
tout vif!
M. SHEA.--Vraiment vous êtes terrible. Laissons M. Whiteway pour le
moment. C'est mon tour de vous accabler. Car tout en étant impartial,
nous avons bien de justes griefs à énoncer.
MOI.--Je vous l'accorde, cher monsieur, et nous vous écoutons.
MON AMI, _moqueur_.--C'est cela, repose-toi. Tu dois être épuisé. Tu as
fait un véritable discours de tribune. Tu devrais poser ta candidature
contre M. Whiteway. Sauf la grande naturalisation, qu'il faudrait
obtenir, tu réalises déjà toutes les conditions d'éligibilité.
MOI.--J'aurais vite tranché la question du French shore.