D'abord vous aurez beau faire et beau dire, vous serez toujours
considérés chez nous comme des intrus. Je sais bien que cette épithète
vous choque et que vous nous la reprochez amèrement. Mais imaginez que
les côtes de Normandie ne puissent être pêchées que par les Américains.
De quel oeil verriez-vous ces gens-là venir chaque année vous chasser de
chez vous pour s'y installer à votre place? Ils auraient beau avoir des
papiers en règle, vous ne les en regarderiez pas moins comme des...
MOI.--Mais, cher monsieur, nous nous appartenons depuis plus de quinze
siècles. Et Terre-Neuve n'est à vous que d'hier; c'est nous qui avons
inventé ses pêcheries; c'est nous qui l'avons faite un pays; elle nous a
longtemps appartenu, et il ne tient qu'à M. de Vergennes que nous ne la
possédions plus. Si vous avez une propriété, ne vous est-il pas loisible
de la vendre en vous en réservant une portion! Nous pouvions tout
prendre au traité de Versailles, et nous nous sommes contentés de droits
de pêche.
Vous devriez au moins nous bien recevoir et même nous être infiniment
reconnaissants de n'avoir pas tout gardé. Car si vous étiez sous le
régime français vous n'auriez pas la chère liberté dont vous jouissez.
Si vous aviez traîné notre drapeau dans la boue, au lieu d'une
constitution ce sont des coups de canon que nous vous eussions envoyés.
M. SHEA.--Enfin vous direz tout ce que vous voudrez, il n'en est pas
moins fort vexant pour les Terre-Neuviens de n'être pas chez eux à
Terre-Neuve.
Ainsi, conçoit-on qu'on nous empêche d'exploiter nos mines? Nous en
avons de fort riches et qui seraient la source d'un immense revenu pour
la colonie. Mais parce qu'elles sont sur le French shore, nous ne
pouvons en tirer aucun parti.
MON AMI.--Qu'entendez-vous par French shore?
M. SHEA.--C'est cette partie des côtes sur laquelle les Français
exercent certains droits de pêche en vertu des traités.
MOI.--Oui, et cette éloquente périphrase est celle que l'on emploie
officiellement pour désigner le French shore, car cette dénomination qui
signifie rivage français, sonne désagréablement, comme une ironie, à
l'oreille des Terre-Neuviens.
MON AMI.--Soit. Mais je ne saisis pas bien pourquoi nous vous empêchons
d'exploiter vos mines. Elles ne sont pas toutes absolument sur le
rivage?
M. SHEA.--Non, mais nous n'avons de débouché que par mer, de sorte que
nous nous trouvons dans l'impossibilité de faire sortir notre minerai
de chez nous, puisqu'on ne nous permet pas d'aborder sur cette portion
de l'île, ni d'y faire les établissements indispensables à l'exercice de
cette industrie. C'est une des principales raisons qui nous a fait
entreprendre la ligne de chemins de fer qui est en voie d'exécution.
MOI.--Oui, mais ne comptez pas que nous vous laissions tranquillement
achever son parcours jusque chez nous.
M. SHEA, _souriant_.--Oh! je suis bien convaincu que vous protesterez,
comme vous le faites toutes les fois que nous nommons des magistrats
pour le French shore. Mais vous savez mieux que moi que cela ne nous
gêne pas beaucoup: le gouverneur envoie un simple accusé de réception au
consul, et tout finit par là.
MOI.--Oui, mais nous en avons assez de nous montrer débonnaires. Avec
des gens comme vous les procédés délicats ne servent à rien. Vous êtes
rusés: vous avancez quand même, et si parfois on vous force à reculer,
vous ne revenez jamais jusqu'à l'endroit d'où vous êtes partis.
Il vous est interdit par les traités d'avoir aucun établissement
sédentaire sur les côtes qui nous sont réservées. Vous êtes arrivés à y
élever de petites villes ou des villages. Aujourd'hui, vous poussez
l'impudence jusqu'à y placer des magistrats, ce qui est reconnaître
officiellement l'existence de ces villages, qui se trouvent pourtant là
en contravention. Et puis, comme nous avons eu l'air de fermer les yeux
au lieu de protester, voilà que c'est vous maintenant qui osez vous
plaindre sous prétexte que nos marins font la contrebande dans ces
villes. Mais du tout, ils ne la font pas, la contrebande, puisque ces
villes ne sont pas censées exister.
M. SHEA.--Vous ne pouvez toujours pas nier qu'ils la font en mer quand
nos pêcheurs vont leur vendre la boette[5].
[Note 5: Prononcez: boîte.]
MOI.--Cela, c'est une autre affaire. Je conviens qu'ils la font, mais
tant pis pour vous. Vous comprenez bien...
MON AMI.--Qu'est-ce que la boette?
MOI.--Ah! c'est juste. On appelle _boette_ les appâts dont on se sert
pour pêcher la morue. Elle consiste en poissons qu'on trouve ici sur les
côtes. De telle sorte que les pêcheurs de Terre-Neuve en sont déjà
pourvus quand les nôtres arrivent. Alors ils vont à leur rencontre au
large, leur vendent la boette et remportent du rhum et autres denrées
soumises à des droits d'entrée très-élevés.
Naturellement la douane en pâtit; mais il faut avouer que nos marins
seraient bien niais d'avoir des scrupules à cet égard, vu que cet
approvisionnement immédiat les met en mesure de commencer leur pêche
plus tôt.
Ainsi donc, cher monsieur, voilà tous vos griefs: n'être pas entièrement
libres chez vous; ne pouvoir exploiter vos mines, ni faire aboutir votre
railway sur nos côtes; être tracassés au sujet de vos magistrats et
enfin trompés par la contrebande.
Y a-t-il encore quelque chose?