MOI.--Vous le savez aussi bien que moi; mais je vais l'expliquer à mon
ami.
Il y a quelques années, une conférence s'était réunie à Londres,
toujours au sujet de nos droits de pêche à Terre-Neuve. M. Whiteway y
fut convoqué comme représentant de la colonie. Naturellement, il
s'acharna à rendre toute entente impossible, mais il en revint avec tout
ce qu'il convoitait: la croix de Saint-Michel et Saint-Georges, un ordre
créé pour les colonies et qui lui donnait le titre de sir. Quand il put
écrire sir W. Whiteway K. C. M. G., il se crut un grand homme et son
ambition ne connut plus de bornes. Sorti de rien, il n'avait aucun
scrupule de race ni d'éducation. De plus, il était Écossais. Tous les
moyens lui semblèrent bons, et le meilleur, pour commencer, lui parut le
mensonge. «Mentez, mentez, il en restera toujours quelque chose.» Sir
William prit cette sentence pour règle de conduite. Issu du peuple, il
avait d'abord visé aux grandeurs. Maintenant que le chemin lui en était
ouvert, pauvre, il convoitait la fortune.
Il fut avocat général et membre de l'Assemblée. À force de parler, il
finit par se faire écouter; à force de mentir, par se faire croire.
Il persuada à ses électeurs qu'il avait arrangé leurs affaires à
Londres; que grâce à lui on avait donné satisfaction à leurs
revendications légitimes. Désormais, ils pouvaient pêcher où bon leur
semblait et faire des établissements en quelque point des côtes qu'il
leur plairait. Il prétendait encore avoir obtenu l'autorisation de
nommer des magistrats au French shore.
Il poussa l'impudence jusqu'à faire imprimer tous ces mensonges et à les
faire afficher, sous forme de proclamation, dans tous les villages de
son district électoral.
On le crut sans contrôle. Les braves gens de Terre-Neuve étaient trop
heureux pour chercher à approfondir.
Cet homme!
Il avait donc réussi là où tant de diplomates de génie avaient échoué
depuis un siècle. Le lion une fois encore était vaincu par le moucheron:
Terre-Neuve avait humilié la France!
Sir William fut réélu et devint premier ministre.
«Mentez, mentez, il en restera toujours quelque chose.»
Mais, hélas! il arrive parfois que la vérité s'ennuie au fond de son
puits et qu'on la surprend toute nue assise sur la margelle. Comme elle
est d'une beauté ravissante, tous ceux qui l'ont découverte ainsi, soit
nos marins français, soit les ennemis politiques de M. Whiteway, se sont
empressés d'appeler la foule autour d'elle pour la contempler.
Bien des aveugles ont été par elle rendus à la lumière. Les élections
l'ont bien prouvé, qui viennent d'avoir lieu à la dernière session. Sans
l'influence, bien justifiée, celle-là, de votre frère, monsieur Shea,
croyez-vous que sir William eût été de nouveau nommé?