—Le citoyen Roland n'eut pas de peine à nous démontrer que mon petit

cousin n'était qu'un de ces vils intellectuels, un dreyfusard, un

bourgeois, qui veulent commander au prolétariat, duper le prolétariat,

le détourner de ses devoirs et de ses intérêts propres, lui faire

oublier la lutte de classe. Puis il examina, comme il disait, la

seconde face de la question. Le citoyen le Febvre avait dit que mon

petit cousin, participant au congrès, y ferait un travail plus utile

que le citoyen Roland.—J'admets, répondit le citoyen Roland, que le

citoyen Péguy s'est rendu beaucoup plus fort que moi.—Nous lui sûmes

le plus grand gré de cette humilité feinte.—J'admets que le citoyen

Péguy est beaucoup plus fort que moi. La question n'est pas là. Mais

la question est beaucoup plus précise.—Nous aimons les questions

précises, n'est-ce pas. Nous sommes des hommes d'affaires, et non pas

des hommes parleurs.

La question n'est pas de savoir qui travaillera le plus et le mieux

dans le congrès à la préparation de la révolution sociale; mais la

question est de savoir qui soutiendra le plus dans le congrès les

intérêts du groupe. L'électeur avant tout. Nous valons bien les

bourgeois. Nous avons longtemps déclamé avec eux pour le scrutin de

liste contre le scrutin d'arrondissement. Le scrutin d'arrondissement

substituait à la politique d'idées la politique d'affaires locales.

Mais quand nous eûmes à constituer nos assemblées parlementaires,

nous imaginâmes un scrutin près de qui le scrutin d'arrondissement

paraît vaste ainsi que le vaste monde. Nous imaginâmes le scrutin de

groupe, ou de quartier. Enfin nous pratiquons pour nos assemblées

parlementaires ce suffrage restreint et ce suffrage à deux degrés, et

à plusieurs degrés, contre lesquels nous avons mené de si ardentes

campagnes. A l'usage nous nous apercevons qu'ils sont fort commodes.

Un exemple vous facilitera l'entendement. Quand les électeurs de

la première circonscription d'Orléans sont convoqués pour élire un

député, ils ne se demandent pas qui sera le meilleur député. Car

le député d'Orléans n'est pas le délégué d'Orléans à la meilleure

administration de la France _avec_ les délégués des autres

circonscriptions françaises. Mais, puisque nous vivons sous le régime

universel de la concurrence, et puisque la concurrence politique est

la plus aiguë des concurrences, le député d'Orléans est exactement

le délégué d'Orléans à soutenir les intérêts Orléanais _contre_ les

délégués des autres circonscriptions, qui eux-mêmes en font autant.

Le meilleur député d'Orléans sera donc celui qui défendra le mieux le

vinaigre et les couvertures, et le canal d'Orléans à Combleux. Ainsi

se forme ce que le citoyen Daveillans nomme à volonté la volonté

démocratique du pays républicain, ou la volonté républicaine du pays

démocratique.

Les députés socialistes que nous envoyons au Parlement bourgeois

obéissent au même régime. Ceux qui sont du midi sont pour les vins, et

ceux qui sont du nord sont pour la betterave. Ceux qui représentent

le midi protègent vigoureusement les courses de taureaux. Mais ceux

qui sont du nord ont un faible pour les combats de coqs. Il faut bien

plaire aux électeurs. Et si on ne leur plaisait pas, ils voteraient

pour des candidats non socialistes.

Les délégués socialistes que nous envoyons au Parlement socialiste

obéissent au même régime. Le délégué du groupe d'études sociales

d'Orléans n'est pas le délégué du groupe d'études sociales d'Orléans

à la meilleure administration de la préparation de la révolution

sociale en France _avec_ les délégués des autres groupes français.

Mais, puisque nous aussi nous vivons sous le régime universel de la

concurrence, et puisque la concurrence politique socialiste est la

plus aiguë des concurrences politiques, le délégué du groupe d'études

sociales d'Orléans est exactement le délégué du groupe d'études

sociales d'Orléans à soutenir les intérêts du groupe d'études sociales

d'Orléans _contre_ les délégués des autres groupes d'études sociales,

qui eux-mêmes en font autant. Le meilleur délégué d'Orléans sera donc

celui qui est le plus utile au groupe. Et sur ce terrain-là il était

évident que mon petit cousin ne pouvait soutenir la concurrence avec

le citoyen Roland.

Quand on passa au vote, la candidature du citoyen Roland obtint six

voix. Mais la candidature du citoyen Péguy obtint cinq voix, minorité

respectable inattendue: la voix du citoyen le Febvre, ma voix, parce

qu'on est bien forcé de voter pour son cousin, et les trois voix des

trois citoyens qui se disputaient le plus franchement avec mon petit

cousin quand il venait au groupe.

Ainsi parvenu à la conclusion de son compte rendu, mon grand cousin

prit un air solennel et continua:

—Ici, continua-t-il, ici intervint une opération mystérieuse, une

opération singulière, sur laquelle vous me renseignerez sans doute,

messieurs les intellectuels, vous qui savez tout.

Nous dressâmes l'oreille, intrigués.

—Aussitôt, continua froidement mon cousin, aussitôt que le président

de séance eut proclamé le résultat du vote, aussitôt que le citoyen

président de séance eut proclamé que le citoyen Roland avait obtenu

six voix, tandis que le citoyen Péguy n'avait obtenu que cinq voix,

d'un commun accord il fut proclamé que le citoyen Roland serait au

premier congrès général des Organisations socialistes françaises le

délégué du groupe d'études sociales d'Orléans. Et il ne fut plus

question du citoyen Péguy. Si bien que le citoyen Roland, ayant obtenu

six voix, valut pour onze, et que le citoyen Péguy, ayant obtenu

cinq voix, valut pour zéro. Voulez-vous m'expliquer, messieurs les

intellectuels, ce que c'est que cette opération d'arithmétique par

laquelle six est égal à onze, et cinq égal à zéro.

Nous nous regardâmes hébétés.

—Monsieur, dit Pierre Baudouin, ma philosophie n'avait pas considéré

cela.

—Monsieur, dit Pierre Deloire, c'est une opération que l'histoire a

fort souvent enregistrée, mais les opérations les plus nombreuses ne

sont pas pour cela raisonnables. Je vous avoue que je n'y avais pas

encore pensé.

—J'ai fort oublié mon arithmétique, dit Pierre Baudouin. Il faut que

nous allions chercher le maître d'école.

—Je savais mon arithmétique à l'école primaire: allons chercher le

maître d'école.

—Il ne pourra pas venir aujourd'hui, répondis-je, car il est

secrétaire de mairie et doit s'occuper de l'élection. Moi-même je

vais vous quitter pour aller voter. Le scrutin ferme à six heures.

Vous savez que c'est aujourd'hui que nous donnons définitivement un

successeur à M. Marcel Habert. Je tiens à voter, car je ne suis pas un

abstentionniste, comme le prétendent mes noirs ennemis. Je vais voler

pour le candidat _patriote_.

Ce mot sur mon cousin fit un effet prodigieux. Tout le temps que

mes deux amis s'étaient récusés, il rayonnait, attendant le maître

d'école. Mais au mot de _patriote_ il fit un saut prodigieux.

—C'est donc vrai, hurla-t-il avec des éclats terribles, on me l'avait

bien dit que tu trahissais la République. Tu vas voter pour un sale

nationaliste, pour un militariste, pour ce comte de Caraman dont j'ai

vu sur la route les affiches tricolores.

—Non, les affiches tricolores étaient de M. l'abbé Louis Georges.

Je vais voter pour M. Olivier Bascou, candidat de la défense

républicaine. C'est lui qui a mis sur une affiche: _patriote avant

tout_, en lettres grosses comme le doigt.

NOTES:

[10] Encore!—_Note de l'abonné._

[11] Je prie qu'on pardonne à mon ami Pierre Baudouin la violence de

cette expression. Il venait d'assister à la représentation du _Danton_

et les gros mots lui venaient volontiers.

_LA CHANSON DU ROI DAGOBERT_

24 mars 1903.

Orsay en Hurepoix, Ile de France, inclus aujourd'hui dans le

département de Seine-et-Oise, pour les élections dans la deuxième ou

dans la troisième circonscription de Versailles, à moins que ce ne

soit dans la quatrième, s'il y en a une quatrième,

le dixième jour avant les calendes d'avril de l'an mil neuf cent trois,

Mon cher Péguy,

Voici le premier traité où je mets mon système du monde. Les

vingt premiers couplets sont les couplets traditionnels, que nous

chantons le soir pour endormir nos enfants. Je me suis permis de

faire les couplets suivants. Je ne suis pas celui qui fait la

leçon à nos anciens auteurs. Je suis tout comme celui qui fit ou

ceux qui firent les couplets traditionnels.

Ces couplets nouveaux se meuvent entre le rythme des couplets

traditionnels et deux bases qui sont la prose et l'alexandrin;

les couplets traditionnels et les couplets nouveaux construits

sur le rythme traditionnel se chanteront sur l'air traditionnel;

des deux bases, la prose est à dire, et l'alexandrin se déclame;

les airs des autres couplets nouveaux se meuvent entre cet axe et

les deux bases.

Il fallait arrêter les airs nouveaux dérivés de l'air ancien, les

airs seconds dérivés de l'air premier. En ce sens, il fallait

écrire la musique de cette chanson. J'ai demandé à Romain Rolland

de vouloir bien l'écrire. Il m'a fait l'amitié d'accepter.

Pierre Baudouin

* * * * *

_A la mémoire de ma grand mère,_

_paysanne,_

_qui ne savait pas lire,_

_et qui première m'enseigna_

_le langage français,_

Pierre Baudouin

* * * * *

Le roi faisait des vers

Mais il les faisait de travers;

Le grand saint Éloi

Lui dit ô mon roi,

Laissez aux oisons

Faire des chansons;

—C'est vrai, lui dit le roi,

C'est toi qui les feras pour moi.

LA CHANSON DU ROI DAGOBERT

_Première chansonnée._

1

Le bon roi Dagobert

A mis sa culotte à l'envers;

Le grand saint Éloi

Lui dit ô mon roi,

Votre Majesté

Est mal culottée;

—C'est vrai, lui dit le roi,

Je vais la remettre à l'endroit.

2

Comme il la remettait,

Un peu trop il se découvrait;

Le grand saint Éloi

Lui dit ô mon roi,

Vous avez la peau

Plus noir' qu'un corbeau;

—C'est vrai, lui dit le roi,

La rein' l'a bien plus noir' que moi.

3

Le bon roi Dagobert,

Ses bas étaient mangés des vers;

Le grand saint Éloi

Lui dit ô mon roi,

Vos deux bas cadets

Font voir vos mollets;

—C'est vrai, lui dit le roi,

Les tiens sont bons, donne-les moi.

4

Le bon roi Dagobert

Portait manteau court en hiver;

Le grand saint Éloi

Lui dit ô mon roi,

Votre Majesté

Est tout écourtée;

—C'est vrai, lui dit le roi,

Fais-moi rallonger de deux doigts.

5

Le bon roi Dagobert

Avait un beau justaucorps vert;

Le grand saint Éloi

Lui dit ô mon roi,

Votre habit paré

Au coude est percé;

—C'est vrai, lui dit le roi,

Le tien est bon, prête-le moi.

6

Le bon roi Dagobert

Faisait peu sa barbe en hiver;

Le grand saint Éloi

Lui dit ô mon roi,

Il faut du savon

Pour votre menton;

—C'est vrai, lui dit le roi,

As-tu deux sous? prête-les moi.

7

Le bon roi Dagobert,

Sa perruque était de travers;

Le grand saint Éloi

Lui dit ô mon roi,

Votre perruquier

Vous a mal coiffé;

—C'est vrai, lui dit le roi,

Je prends ta tignasse pour moi.

8

Le bon roi Dagobert,

Son chapeau le coiffait en cerf;

Le grand saint Éloi

Lui dit ô mon roi,

La corne au milieu

Vous siérait bien mieux;

—C'est vrai, lui dit le roi,

J'avais pris modèle sur toi.

9

Le bon roi Dagobert

Voulait s'embarquer sur la mer;

Le grand saint Éloi

Lui dit ô mon roi,

Votre Majesté

Se fera noyer;

—C'est vrai, lui dit le roi,

On pourra crier: _le roi boit_.

10

Le bon roi Dagobert

Chassait dans la plaine d'Anvers;

Le grand saint Éloi

Lui dit ô mon roi,

Votre Majesté

Est tout essoufflée;

—C'est vrai, lui dit le roi,

Un lapin courait après moi.

11

Le roi faisait des vers

Mais il les faisait de travers;

Le grand saint Éloi

Lui dit ô mon roi,

Laissez aux oisons

Faire des chansons;

—C'est vrai, lui dit le roi,

C'est toi qui les feras pour moi.

12

Le bon roi Dagobert

Allait à la chasse au pivert;

Le grand saint Éloi

Lui dit ô mon roi,

La chasse aux coucous

Vaudrait mieux pour vous;

—C'est vrai, lui dit le roi,

Je vais tirer, prends garde à toi.

13

Le bon roi Dagobert

Voulait conquérir l'univers;

Le grand saint Éloi

Lui dit ô mon roi,

Voyager si loin

Donne du tintouin;

—C'est vrai, lui dit le roi,

Il vaut mieux demeurer chez moi.

14

Le bon roi Dagobert

Se battait à tort à travers;

Le grand saint Éloi

Lui dit ô mon roi,

Votre Majesté

Se fera tuer;

—C'est vrai, lui dit le roi,

Mets-toi bien vite devant moi.

15

Le bon roi Dagobert

Avait un grand sabre de fer;

Le grand saint Éloi

Lui dit ô mon roi,

Votre Majesté

Pourrait se blesser;

—C'est vrai, lui dit le roi,

Qu'on me donne un sabre de bois.

16

Le roi faisait la guerre

Mais il la faisait en hiver;

Le grand saint Éloi

Lui dit ô mon roi,

Votre Majesté

Se fera geler;

—C'est vrai lui dit le roi,

Je m'en vais retourner chez moi.

17

Le bon roi Dagobert

Mangeait en glouton du dessert;

Le grand saint Éloi

Lui dit ô mon roi,

Vous êtes gourmand,

Ne mangez pas tant;

—C'est vrai, lui dit le roi,

Je ne le suis pas tant que toi.

18

Le bon roi Dagobert

Avait un vieux fauteuil de fer;

Le grand saint Éloi

Lui dit ô mon roi,

Votre vieux fauteuil

M'a donné dans l'œil;

—C'est vrai, lui dit le roi,

Fais-le vite emporter chez toi.

19

Le bon roi Dagobert

Ayant bu, allait de travers;

Le grand saint Éloi

Lui dit ô mon roi,

Votre Majesté

Va tout de côté;

—C'est vrai, lui dit le roi,

Quand t'es gris, marches-tu plus droit.

20

Quand Dagobert mourut,

Le diable aussitôt accourut;

Le grand saint Éloi

Lui dit ô mon roi,

Satan va passer,

Faut vous confesser;

—Hélas, dit le bon roi,

Ne pourrais-tu mourir pour moi.

21

Le bon roi Dagobert

Avait mis son bel habit vert;

Le grand saint Éloi

Lui dit ô mon roi,

Votre Majesté

Semble un perroquet;

—Nous semblons, dit le roi,

Les perroquets du coin du quai.

22

Le bon roi Dagobert

Semblait un beau perroquet vert;

Le grand saint Éloi

Lui dit ô mon roi,

Vous voulez parler

Du quai aux oiseaux,

Face à la cité

Lez les grandes eaux;

—Nous semblons, dit le roi,

Les perroquets du coin du quai.

23

Le bon roi Dagobert

Sautillait en perroquet vert;

Le grand saint Éloi

Lui dit ô mon roi,

Votre Majesté

Marche en perroquet;

—Siégerons, dit le roi:

Perchoir en cage au coin du quai.

24

Le bon roi Dagobert

Jacassait en perroquet vert;

Le grand saint Éloi

Lui dit ô mon roi,

Votre Majesté

Jase en perroquet;

—Parlerons, dit le roi:

Parloir en cage au coin du quai.

25

Le bon roi Dagobert

Semble académicien vert;

Le grand saint Éloi

Lui dit ô mon roi,

Votre Majesté

Veut se présenter?

—Je serai, dit le roi,

Nommé par les quarante voix.

26

D'avance Dagobert

Vêtit habit brodé de vert;

Le grand saint Éloi

Lui dit ô mon roi.

Votre Majesté

Est mal culottée;

—C'est vrai, lui dit le roi,

Je vais me remettre à l'endroit.

27

Le bon roi Dagobert

A mis bas son bel habit vert;

Le grand saint Éloi

Lui dit ô mon roi.

Votre Majesté

Veut se désister?

De sa candidature.

—Ils sont trop verts pour moi,

_Ils sont trop verts, dit-il, et bons pour des goujats_.[12]

28

Le bon roi Dagobert

Avait semé des blés d'hiver;

Le grand saint Éloi

Lui dit ô mon roi,

Blés qu'avez semés

Ne moissonnerez,

Ne seront comblés

Nos greniers à blés;

—C'est vrai, lui dit le roi,

Gelés sont morts transis de froid.

Transis trempés tremblants gelés sont morts de froid.

29

N'avez pas Dagobert

Gant de velours et main de fer;

Le grand saint Éloi

Lui dit ô mon roi,

Juste fermeté,

Suprême bonté;

—Je sais, dit Dagobert,

Main de velours et gant de fer.

30

Ayons, dit Dagobert,

Main de velours et gant de fer;

Le grand saint Éloi

Lui dit ô mon roi,

Vous errez tous jours,

Demain comme hier,

Et comme aujourd'hui;

Vos esprits sont lourds

A toute altitude,

A tout niveau d'air;

Entendements sourds

De décrépitude,

Et vos sens balourds,

Et vos pensers gourds

De béatitude

Été comme hiver;

Bafouillez tous jours,

De jour et de nuit,

Me baillez ennui;

—C'est vrai, lui dit le roi,

Sauf le respect que tu me dois.

31

Voire, dit Dagobert,

Gants de velours coûteront cher;

Le grand saint Éloi

Lui dit ô mon roi,

Les velours

Sont lourds

Pour en faire gants,

Le fer

N'est pas cher

Pour mains en fer blanc;

—J'aurai donc, dit le roi,

Main de fer dessous gant de soie.

32

Le bon roi Dagobert

Avait un bois de chêne-vert;

Le grand chauve Éloi

Lui dit ô mon roi,

Poils de ces forêts

Ne tombent jamais;

—Ne serons, dit le roi,

Verts aussi longtemps que nos bois.

33

Relisait Dagobert

Les voyages de Gulliver;

Le grand saint Éloi

Lui dit ô mon roi,

N'a pu voir des hommes;

Hauts comme trois pommes;

—Trois pommes? dit le roi,

En a vus hauts comme trois noix.

Parlé

Trois pommes et un calot, disait ma grand mère.

34

Le bon roi Dagobert

Dit: Je ne connais pas Abner;

Le grand saint Éloi

Lui dit ô mon roi,

C'est un général

Gouvernemental;

—C'est vrai, lui dit le roi,

Nous le ferons nommer grand croix.

35

Le vieux roi Dagobert

Avait taillis de chêne-vert;

Le grand saint Éloi

Lui dit ô mon roi,

Bois qu'avez planté

Ne menuiserez;

—Serons, lui dit le roi,

Menuisés devant que nos bois.

36

Le bon roi Dagobert

Adorait le soleil d'hiver;

Le grand saint Éloi

Lui dit ô mon roi,

Veuillez n'adorer

Que le Créateur,

Et tout rapporter

Au premier auteur;

Si Dieu l'eût voulu froid,

Soleil vous glacerait d'effroi.

37

Le bon roi Dagobert

Fit battre monnaie: à l'avers

Le grand saint Éloi

Lui dit ô mon roi,

Nous mettrons emblème...

—Sous diadème

On fera mon portrait,

Rien n'est beau comme un roi bien fait.

38

Le bon roi Dagobert

Fit battre monnaie; au revers

Le grand saint Éloi

Lui dit ô mon roi,

Nous mettrons devise

Et non balourdise;

—Nous mettrons, dit le roi,

Que ça vaut deux livres tournois.

39

Le bon roi Dagobert

Connaît parfaitement Fabert;

Le grand saint Éloi

Lui dit ô mon roi,

Ce fut un féal

Du grand Cardinal,

Et sous le grand roi

Devint maréchal;

—Faber? lui dit le roi,

C'est un crayon numéro trois.

40

Le bon roi Dagobert

Méconnaissait Martin Luther;

Le grand saint Éloi

Lui dit ô mon roi,

Fut moine augustin...

Le roi, chantonnant:

_Qui se couchait tard_

_Et se levait matin;_

Ne m'en conte pas tant:

Ce fut un pasteur protestant.

41

Le bon roi Dagobert

Voulait se battre à Champaubert;

Le grand saint Éloi

Lui dit ô mon roi,

Bataille donnée

Jà nonante années;

—Dommage, dit le roi,

J'eusse été brave cette fois.

42

Le bon roi Dagobert

Allait à la chasse à Ouzouer;

Le grand saint Éloi

Lui dit ô mon roi,

Votre Majesté

N'est pas invitée;

—C'est vrai, lui dit le roi,

Ils nous ont robé nos grands bois.

43

Le bon roi Dagobert

Demanda que c'est que _liber_;

Le grand saint Éloi

Lui dit ô mon roi,

Voyez dans la tige

Entre écorce et bois...

—Je sais, lui dit le roi,

C'est où, dans un litige,

Il ne faut pas mettre le doigt.

44

Le bon roi Dagobert

Fit tailler tapis de drap vert;

Le grand saint Éloi

Lui dit ô mon roi,

C'est pour ambassade

Et parler maussade;

—Sauras-tu, dit le roi,

Jouer au billard avec moi?

45

Chantonnait Dagobert

La chanson du roi _galant vert_;

_Vive Henri quatre;_

_Vive ce roi vaillant;_

_Ce diable à quatre_

_A le triple talent_

_De boire et de se battre,_

_Et d'être un vert galant;_

Le grand saint Éloi

Lui dit ô mon roi,

C'était un Bourbon,

Hobereau gascon;

—C'est vrai, lui dit le roi,

Ce n'était pas même un Valois.

Parlé

Moi, au moins, je suis un Mérovingien.

46

_Malbrough s'en va-t-en guerre;_

Alla chez le roi Dagobert;

Le grand saint Éloi

Lui dit ô mon roi,

C'est un conquérant,

Ne tremblez pas tant;

—Je tremble, dit le roi,

De tout mon corps, mais c'est de froid.

47

Le bon roi Dagobert

Connaissait le bonhomme Hiver;

Le grand saint Éloi

Lui dit ô mon roi.

C'est un personnage

Feint par image;

—Je l'ai vu, dit le roi,

Barbe blanche et manteau de froid.

48

Récitait Dagobert

L'apologue du pot de fer;

Le grand saint Éloi

Lui dit ô mon roi,

Serons-nous toujours

Casseurs ou cassés;

Sans aucun recours

Voleurs ou volés;

Sans aucun secours

Tueurs ou tués;

N'est-il pas un tiers

Acheminement;

—Je ferai, dit le roi,

L'apologue du pot de bois.

49

Le bon roi Dagobert

Émit emprunt, ne fut couvert;

Le grand saint Éloi

Lui dit ô mon roi,

Votre Majesté

N'est pas argentée;

—Je devais, dit le roi,

Bâtir un monument bourgeois.

50

Le bon roi Dagobert

Ne mit jamais sur tapis vert;

Le grand saint Éloi

Lui dit ô mon roi,

Ces petits chevaux

Ont dans leurs sabots

Plus d'un héritage;

—Ne mettons, dit le roi,

Jamais que sur chevaux de bois.

51

Le bon roi Dagobert

Voulait prêcher dans le désert

Comme le Baptiste;

Le grand saint Éloi

Lui dit ô mon roi,

Parlez à Paris

Emprès de Saint-Denis;

C'est le plus grand désert

Qu'ayons au royaume de France.

52

Le bon roi Dagobert

Avait aux _cahiers_ compte ouvert;

Le sage Bourgeois

Lui dit ô mon roi,

Ne confondons pas

L'_avoir_ et le _doit_;

—L'_avoir_, c'est ce qui tombe.

Et ce qui monte, c'est le _doit_.

53

J'ai vu, dit Dagobert,

L'enterrement de Canrobert;

Le grand saint Éloi

Lui dit ô mon roi,

Fut un général

Obsidional;

—Tout va bien, dit le roi,

C'est un maréchal qui signoit.

54

Dit le roi Dagobert:

Ne faut manger son bled en vert;

Le grand saint Éloi

Lui dit ô mon roi,

Tant de Mazarins

Nous ont fait chanter,

Tant de mandarins

Se sont fait ganter,

Que le grand peuple roi

Couchera sur planche de bois.

55

Dit le roi Dagobert:

Il faudrait un nouveau Colbert;

Le grand saint Éloi

Lui dit ô mon roi,

Finance

De France

Est mal en balance;

—Bouffon du peuple roi,

Colbert ne tiendrait pas six mois.

56

Arrachait Dagobert

Un surgeon de cognassier vert;

Le grand saint Éloi

Lui dit ô mon roi,

Je n'ai pas besoin

De cet arbre à coing,

J'ai moi-même en bosse

Ouvragé ma crosse;

—Crosse d'or, dit le roi:

Évêque d'or, crosse de bois.

57

Dit le roi Dagobert:

On ne me prend jamais sans vert;

Le grand saint Éloi

Lui dit ô mon roi,

Quand viendra le temps,

En moins d'un instant.

Je connais pourtant

Qui vous y prendra;

—J'affirme, dit le roi,

Qu'on ne me prend jamais sans bois.

58

Dit le roi Dagobert:

Qui sais-tu qui me prend sans vert?

Le grand saint Éloi

Lui dit ô mon roi,

Quand viendra le temps,

En moins d'un instant,

Je connais pour tant

De savoir constant

Qui vous y tiendra;

—J'affirme, dit le roi.

Que nul ne me tiendra sans bois.

59

Dit le roi Dagobert:

Tu connais qui me tient sans vert;

O grand saint Éloi

Ni prince ni roi

Le chaud ni le froid

L'audace ou l'effroi

Pris ne m'y tiendra;

J'affirme, dit le roi,

Que nul ne me tiendra sans bois.

60

Dit le roi Dagobert:

Tu sais qui me tiendra sans vert;

Le grand saint Éloi

Lui dit ô mon roi,

La mort capitale,

A tout corps fatale,

Aux vivants vitale,

Un jour vous prendra;

La mort prévôtale,

Expérimentale,

Fondamentale,

Tous jours vous tiendra;

La monumentale

Mort vous aura;

Notre mort dotale

Noces fera;

Mort sacerdotale

Messe dira;

Au doigt, digitale,

Anneau passera;

Cette mort frontale

Au front touchera;

Mort pariétale

Au crâne luira;

Cette mort dentale

Aux dents claquera;

La mort palatale

Amère sera;

Mort congénitale

Avec nous naîtra;

Mort vraiment natale

Naître fera;

Non pas mort totale

Ame arrachera;

Non pas mort mentale

Esprit sauvera;

Non sentimentale

Amour parfera;

Quand l'horizontale

Te couchera;

Mort décrétale

Disciplinera;

Transcontinentale

Par tout s'en va

Est-occidentale

Ici passera;

Ouest-orientale

Y reviendra;

Cette mort brutale

Adonc vous prendra;

Vous prendra sans vert

Sans vert et sans bois;

—Nulle mort, dit le roi,

Ne nous vient que Dieu ne l'envoie.

61

Le bon roi Dagobert

Aimait le bois sec en hiver;

Le grand saint Éloi

Lui dit ô mon roi.

Joyeuse flambée

Est la joie

Des yeux;

Verbeuse assemblée

Est la joie

Des vieux;

—Rien ne vaut feu de bois,

O mon beau feu de bois,

Feu plus cher que grégeois,

Rien ne vaut feu de bois

Pour chauffer mon vieux corps de roi.

62

Le bon roi Dagobert

Aimait le vin sec en hiver;

Le grand saint Éloi

Lui dit ô mon roi,

Bouteille jolie

Est la joie

Des yeux,

Bouteille ma mie

Est la joie

Des vieux;

Lippeuse lampée

Est la joie

Des dieux;

—Rien ne vaut le Blésois,

Le petit vin de Blois,

Vin de sable et de bois,

Rien ne vaut le Blésois

Pour chauffer mon vieux cœur de roi.

63

Le bon roi Dagobert

Voulait aller courre le cerf;

Le grand saint Éloi

Lui dit ô mon roi,

Une hérédité

De férocité

Vous remonte au cœur;

Vous irez en chœur

Sur bête seulée;

Vous serez traqueur

De bête affolée;

Vous serez claqueur

Et maître piqueur

De meute gueulée;

Finirez vainqueur

De bête essoufflée,

De biche aux abois;

Vilement moqueur

De bête acculée;

Facile dagueur,

Sanglant disséqueur

De biche pâmée;

—Que veux-tu, dit le roi,

J'aime le son du cor le soir au fond des bois.

64

Tous les ans Dagobert

Se payait un _Mathieu Laensberg_;

Le grand saint Éloi

Disait toutes fois:

Livres qu'achetez

Sont fort mal portés;

Ne tenez auteurs

Que des colporteurs;

Livres qu'achetez

Seront mal notés;

—C'est vrai, disait le roi;

Mais le lisait en tapinois.

65

Le bon roi Dagobert

Vit un ballon monter dans l'air;

Le grand saint Éloi

Lui dit ô mon roi,

C'est quelque savant

Qui va s'élevant;

—Non, c'est un _numéro_:

Montrant l'affiche:

Fête annuelle à Palaiseau.

66

Tous les jours Dagobert

Consultait son _Mathieu Laensberg_;

Le grand saint Éloi

Lui dit cette fois:

Lisez nos savants

Météorologues

Et non décevants

Larrons astrologues;

—Rien ne vaut, dit le roi,

Véritable triple Liégeois.

67

Le bon roi Dagobert

Eut à monter en chemin d'fer;

Le grand saint Éloi

Lui dit ô mon roi,

Votre Majesté

Sera brouettée;

—Mieux aimais-je l'arroi

De mon vieux carrosse de bois.

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Oeuvres complètes de Charles Péguy (tome 1) · 第 24 / 26 段