—Je vois bien, dit mon cousin, quand son premier étonnement fut

passé, je vois bien, monsieur, que je devais me méfier de vous, qui ne

disiez rien en commençant, et non pas de ce Pierre Baudouin qui parle

à tort et à travers. Les silencieux sont dangereux. Vous imaginez des

diversions pour me couper le fil de mon histoire. Vous savez bien que

je veux vous dire vos vérités, qui vous déplaisent. M. le Febvre a

donné pour la République tout ce qu'il avait de temps, d'argent, de

santé, de force, de vie. Je n'avais pas bu ma première absinthe qu'il

avait déjà ses trente ans de service républicain. Il a commencé sous

l'empire, que je n'étais pas encore venu au monde. Seulement je vous

conterai son histoire la prochaine fois, parce que c'est encore une

diversion que vous essayez. Enfin M. le Febvre avait tout pour nous

déplaire. Il est inscrit au groupe. Le citoyen Roland voulut bien lui

laisser la parole.

M. Pierre le Febvre parla mal, parce qu'il était ému profondément,

parce qu'il était sincère, parce qu'il croyait qu'il avait raison,

et qu'ayant pendant sa jeunesse fait son apprentissage pour le

métier de forgeron il ne l'avait pu faire pour le métier d'orateur

socialiste. Les moins avertis s'aperçurent aussitôt qu'il aimait

beaucoup mon petit cousin et que les calomnies l'écœuraient et que ces

calomnies en particulier lui faisaient beaucoup de peine. Alors les

assistants convoitèrent de calomnier son jeune ami. Les assemblées

populaires sont parfois pitoyables aux faibles, aux malheureux. Mais

les assemblées parlementaires ne connaissent aucune jouissance plus

profonde que d'écraser les faibles, et les malheureux peinés, qui sont

les faibles des faibles. Quand les assistants connurent que l'échec

de Péguy ferait une grosse peine à son vieil ami le Febvre, un désir

politique leur monta de précipiter l'échec de Péguy.

M. le Febvre allait au devant de leurs vœux. Il présentait timidement

des arguments ridicules: que mon petit cousin avait pour ainsi dire

fondé le groupe au commencement, qu'il avait contribué beaucoup

à l'entretien du groupe ensuite, qu'à Paris, comme libraire, il

travaillait beaucoup pour le socialisme révolutionnaire, enfin qu'il

saurait, au congrès, travailler efficacement à la préparation de la

révolution sociale.

On écouta patiemment ces arguments misérables. Puis le citoyen Roland

demanda la parole. Notez qu'il parlait le dernier. Par un excès de

politesse.

Perpétuel enchantement. Nous connûmes aussitôt que la politesse

était son fort. Le citoyen Roland n'est pas de ces forcenés comme

l'est devenu mon petit cousin, qui se répandent bruyamment en

accusations injurieuses contre les plus vénérables militants. Il

conserve scrupuleusement, au plus fort de ses haines, cette savoureuse

mansuétude recuite que nous reprochons si violemment aux jésuites,

mais que nous admirons au fond et que nous aimons tant dans nos

comités. Il conserve celle fausse égalité d'humeur qui fait les beaux

parlementaires. La politesse bourgeoise nous plaît quand parmi nous

elle nous vaut des compliments et des respects. Le citoyen Roland

commença par n'imiter pas les brutalités de mon petit cousin.

—Monsieur, dit Pierre Deloire, je vous ai déjà demandé comme il

vivait, de quoi il vivait.

—Monsieur, je vous ai déjà répondu que cela ne vous regardait pas.

Vous avez la tête dure comme un Solognot.

—Monsieur, demanda Pierre Deloire, voulez-vous me dire pourquoi, au

premier congrès national ou général des Organisations socialistes

françaises, tenu à Paris en décembre 1900, quand le citoyen Roland

monta, comme on dit, à la tribune, il fut accueilli par les huées

de la moitié de l'assistance, voulez-vous me dire pourquoi les

allemanistes étaient particulièrement furieux, et pourquoi un

allemaniste qui siégeait dans mon dos— —

—Un allemaniste qui siégeait dans votre dos?

—Pourquoi un allemaniste qui était assis à la table qui était

derrière celle où j'étais assis lui cria violemment: _Va donc

t'établir à Orléans!_

—Monsieur, répondit mon cousin, vous devez savoir que ce fut le

régime ordinaire des discussions au premier congrès de Paris. Quand

un orateur venu de la moitié gauche montait à la tribune, la moitié

droite le huait. Mais quand un orateur venu de la moitié droite

montait à la tribune, la moitié gauche le huait. Justice impartiale.

Équitable distribution. Roland ne fut pas plus mal traité que la

plupart de nos grands orateurs. Huer un orateur veut dire qu'on est de

l'autre moitié. Cela n'a pas grande importance et l'unité socialiste

avance quand même. Les allemanistes n'aiment pas le citoyen Roland.

C'est qu'il a été des leurs, et que les quittant il est devenu

guesdiste. On ne hait jamais personne autant que les gens qui vous

quittent, si ce n'est ceux que l'on quitte. Il avait cependant le

droit de quitter les allemanistes pour les guesdistes. On est libre.

Mais les allemanistes ne sont pas contents quand on les quitte.

Surtout pour aller aux guesdistes. Les allemanistes n'aiment pas les

guesdistes. _L'unité avant tout._ Nous n'aimons pas les allemanistes.

_L'unité quand même._ Il y a des allemanistes à présent qui prétendent

qu'on a chassé du parti le citoyen Roland. _Vive l'unité!_ On a chassé

tant de citoyens de tant de groupes et de tant de partis, on a chassé

tant de groupes et tant de partis de tant de groupes et de tant de

partis que l'on ne peut plus savoir à quoi s'en tenir sur ces menus

incidents. Ce sont ce que les bourgeois nomment les mille incidents

de la politique journalière. Le citoyen Roland est guesdiste. Il a

été allemaniste. A qui cela n'est-il pas arrivé? C'est presque de la

vie privée. Nous ne devons pas respecter seulement la vie privée des

citoyens. Nous devons respecter la vie privée du parti. Ce sont là des

querelles de ménage, des guerres domestiques, des haines cordiales,

des meurtres fraternels. Comme l'écrit si excellemment le citoyen Léon

Blum: _En dépit des fautes, des rancunes, des violences, l'unité

socialiste était en marche..._

—Monsieur, demanda Pierre Deloire, voulez-vous me dire ce que c'est

que ce que vous nommez _l'unité socialiste_. Si j'ai bien suivi le

discours que vous nous tenez, vous intercalez _l'unité_ à des places

non fortuites. Qu'est-ce que cette unité?

—C'est un mot fort commode, qui fait qu'on peut se battre et se

tuer la conscience tranquille. Vous, par exemple, monsieur, quand je

vous donne un coup de poing, c'est une violence légère; si je vous

donne un coup de bâton, c'est une violence grave; si je vous donne

un coup de couteau, c'est une tentative d'assassinat; si je vous

tue, c'est un assassinat. Tout ce mal vient de ce que nous n'avons

pas encore _fait l'unité_. Quand au contraire on a fait l'unité avec

une personne, les coups de poing, les coups de bâton et les coups de

couteau deviennent permis, sinon encouragés. Quand on a fait l'unité,

les haines, restant haineuses, deviennent piétés; les jalousies,

demeurant envieuses, deviennent béatitudes. Que si l'on massacre et

l'on ravage _pour l'unité socialiste_, les haines, parvenues pieuses,

deviennent inexpiablement méritoires, les béatitudes envieuses

deviennent jouissance infinie, sainte douceur du ciel, adorables

idées. Le mal, demeurant mal, devient bien. Le mot d'unité est un mot

merveilleux. Par lui nous faisons des miracles. Nous valons bien les

curés. Nous avons bien le droit de faire des miracles. Seulement nos

miracles à nous sont incontestables, prouvés, authentiques, et non

pas de ces miracles douteux comme l'Église romaine. C'est pour cela

que nous invoquons toujours l'unité au moment que nous nous disputons

le plus. C'est pour cela que dans mon discours, aux endroits de

haine et de guerre, j'intercale régulièrement le nom de l'unité comme

une litanie: _Sainte unité, priez pour nous, sainte Unité, sainte

Unité_,— — —

Notre attitude envers l'unité est bien simple: nous la combattons

en nous réclamant d'elle; plus nous la combattons, plus nous nous

réclamons d'elle; nous la démolissons de toutes nos forces, et

nous l'acclamons de toutes nos voix. Nous avons d'abord pensé à

l'accaparer, mais nous y avons renoncé: chacun des cinq ou des

sept ou des quinze compétiteurs est trop faible pour s'approprier

l'unité, mais trop fort pour la laisser approprier au voisin. Alors

nous marchons contre la paix au nom de l'unité, nous marchons contre

l'unité au nom de l'unité. Ce qui permet au citoyen Léon Blum,

habileté suprême, et douce bienveillance, d'aller chercher _salle

Vantier_ les preuves de l'unité socialiste.

Pierre Deloire tira de sa poche le numéro 7 de la _bibliothèque

socialiste_ récemment inaugurée par la _Société Nouvelle de librairie

et d'édition: les Congrès ouvriers et socialistes français_, par Léon

Blum.

—Il faut avouer, dit Pierre Baudouin s'emparant du livre, que ce

citoyen Blum est un homme singulièrement heureux, et, comme on disait,

fortuné. Il vit sans doute en quelque pays de rêve. _Lisant_:

_Cependant les délégués du Parti ouvrier, réunis salle du Globe, puis

salle Vantier_,

Parlé:

Il s'agit de la grande scission des guesdistes au récent congrès de

Paris. Je continue:

_puis salle Vantier, sous la présidence du citoyen Delory,

votaient à l'unanimité les résolutions suivantes «appelées à

réaliser à bref délai l'unité socialiste révolutionnaire»._

_Ils expliquaient tout d'abord qu'en rompant «avec de prétendus

camarades qui, après avoir piétiné sur les décisions du Comité

général, dépouillé de toute représentation, au moyen du vote par

tête, le plus grand nombre de ses organisations, validé tous

les groupes fictifs, escroqué toutes les présidences... ont été

jusqu'au guet-apens contre— —_

—Comme c'est vigoureux, interrompit mon cousin: _guet-apens,

escroqué_. Les voilà bien les vrais révolutionnaires.

Puis il se ressaisit, se signa, et dit: vive l'unité.

—_escroqué toutes les présidences... ont été jusqu'au guet-apens

contre les rapporteurs de la Commission de propagande...», le

Parti ouvrier avait accompli son devoir envers le prolétariat

conscient._

_Puis les délégués décidaient_:

_1º D'approuver les rapports de Dubreuilh, Bracke et Andrieux_;

_2º De reprendre «le vote de désapprobation—ou de blâme» émis par

le Comité général à l'égard de plusieurs élus socialistes._

Pierre Baudouin scanda nettement le troisième paragraphe:

_3º «De réaliser entre tous les socialistes révolutionnaires non

seulement l'union, mais l'unité, au moyen d'un nouveau Comité

général ouvert à toutes les organisations inébranlables sur le

terrain de la lutte de classes.»_

—Vous voyez bien, s'écria mon cousin triomphant, ça y est. _Non

seulement l'union, mais l'unité._ Il y a des militants qui s'imaginent

en province que nous manquons d'unités. Nous en avons plusieurs. Nous

en avons de trop. Pendant que mon petit cousin attaquait sottement le

Comité général, nous les guesdistes nous en réclamions un deuxième.

Quand on prend du Comité général—

—Oui le citoyen Zola disait éloquemment: _l'unité est en marche, et

rien ne l'arrêtera_.

—Monsieur, fit remarquer Pierre Deloire, le citoyen Zola n'a pas

parlé de l'unité, mais de la vérité. Il a dit: _la vérité est en

marche, et rien ne l'arrêtera_. Quand ce grand citoyen prononçait ces

paroles mémorables, il ne prévoyait pas que d'ingénieux dreyfusards

jetteraient l'amnistie dans les jambes de la vérité.

—Oui, dit mon cousin, ça retarde la marche, une amnistie.

—Ce n'est pas le citoyen Zola, c'est le citoyen Léon Blum qui a écrit

en manière de conclusion—

—L'un vaut l'autre, tous les citoyens se valent.

—Tous les citoyens se valent. C'est le citoyen Léon Blum qui a écrit

en manière de conclusion. _Reprenant le livre_:

_Malgré toutes les réserves incluses dans cette phrase, le Parti

ouvrier, lui aussi, parlait donc non plus d'union, mais d'unité.

En dépit des fautes, des rancunes, des violences, l'unité

socialiste était en marche._

Monsieur, j'ai un renseignement à vous demander.

—Faites, répondit mon cousin, je sais presque tout.

—Quand le citoyen Léon Blum écrivait cette conclusion, pensez-vous

qu'il était sérieux?

—Comment l'entendez-vous?

—Pensez-vous qu'il était sincère?

—Qu'est-ce que cela veut dire?

—Pensez-vous qu'il croyait ce qu'il écrivait?

—Nous n'entendons pas ce langage.

—Enfin, si quelque auteur avait tenu au citoyen Léon Blum lecteur

le raisonnement suivant: _la preuve que l'unité socialiste fait des

progrès, c'est que les guesdistes retirés salle Vantier réclamèrent

l'unité pour eux-mêmes_, que pensez-vous que le citoyen Blum eût

répondu à l'auteur? Se serait-il fâché ou aurait-il marché?

—Il eût souri, répondit Pierre Baudouin.

—N'y a-t-il pas quelque danger à publier pour le peuple des

raisonnements dont on sourit soi-même?

—Ce ne sont pas des mensonges, répondit vivement mon cousin. Ce sont

des consolations. Et des encouragements. Il faut bien consoler le

peuple. Il est si malheureux. Et il faut bien l'encourager. Il est si

mou.

—Je me demande, continua Pierre Deloire poursuivant sa pensée, je

me demande ce que voulait Léon Blum au moment où il écrivait cette

singulière conclusion. Transportait-il aux âpres événements cette

souriante indulgence que nous lui avons connue dans la critique

littéraire? Transportait-il aux misérables événements la facile

philosophie des heureux de ce monde? ou faisait-il de la mondanité, de

la politesse mondaine à l'usage du peuple? était-ce embourgeoisement?

était-ce calcul politique et habileté parlementaire?

—Taisez-vous, malheureux, interrompit mon cousin. Vous avez franchi

la frontière du privé. Il n'y a pas seulement le privé des citoyens et

des partis. Mais il y a le privé des auteurs, le privé des orateurs,

le privé des députés, le privé des journaux, le privé des ministres,

et le privé du président de la République. On l'a bien vu sous

Félix Faure. J'oubliais le privé des sociétés anonymes à capital et

personnel variables. Quand nous vous présentons un texte, vous devez

le lire exactement comme s'il n'avait jamais été fait par personne.

C'est ce que nous nommons l'impersonnalisme objectiviste, ou, plus

familièrement, l'objectivisme impersonnaliste.

—Cependant, répondit Pierre Deloire, quand nous lisons les textes

monuments des anciens âges, nous commençons par nous entourer de tous

les renseignements qui nous sont parvenus sur les hauteurs de ces

textes. Nous voulons savoir comme l'auteur était né, de quelle race,

de quelle famille, de quelle terre, sous quel ciel, en quel climat,

comme il vivait, comme il aimait, comme il travaillait, comme il

mourait, comme il est mort. Nous voulons savoir comme il a conduit

sa part de la recommençante et de la non décevante vie. Et nous ne

pensons pas que nous aimons ces renseignements par fantaisie, ou par

curiosité vaine, ou par admiration servile. Mais nous sommes assurés

que ces connaissances sont indispensables pour l'intelligence du

texte, parce que l'intelligence d'un texte en est la renaissance,

la reconnaissance et la revie. Or je me disais: au moins pour nos

contemporains nous avons ce bonheur que les renseignements nous

soient prompts. Nous vivons avec eux. Nous les connaissons. Nous les

voyons. Nous avons d'eux ces renseignements de première main, ces

renseignements exacts que nous désirons si souvent pour l'intelligence

des textes anciens. Comme il est heureux que nous soyons aussi bien

partagés pour l'intelligence des textes qui nous sont contemporains.

Donc je me disais: Quel bonheur que nous vivions dans le même temps

que nos contemporains.

—Monsieur, dit mon cousin, vous avez dit une forte lapalissade.

—Une lapalissade vaut mieux qu'un mensonge. Ou plutôt une lapalissade

ne vaut rien. Mais un mensonge vaut mal. Ce n'est pas du même ordre.

Aussi aimerais-je mieux dire toute ma vie des lapalissades que de

commettre un seul mensonge. Quand on dit beaucoup de lapalissades, on

n'est qu'un sot. Mais quand on dit un mensonge on est un malhonnête

homme.

—Et par peur de tomber dans le malhonnête, vous versez abondamment

dans le sot.

—Oui. Je me disais, au nom de la même méthode historique, je me

disais que nous devons recueillir, honnêtement mais scrupuleusement,

honnêtement mais soigneusement, tous les renseignements que nous avons

sur les auteurs dont nous lisons les textes. Nous devons, honnêtement,

mais attentivement, pénétrer leurs intentions, percevoir leurs

modalités. Nous devons enfin nous entourer de tous les renseignements

nécessaires, indispensables pour la connaissance du texte.

—On voit bien, dit mon cousin, que vous ne connaissez pas les deux

méthodes.

—Les deux méthodes?

—Ne faites pas la bête. Vous connaissez bien les deux morales?

—Quelles deux morales?

—Alors c'est moi qui dois vous enseigner. Permettez que je remette

à plus tard. Je suis naturellement paresseux. Et on doit vivre

conformément à sa nature. Sachez en bref qu'il y a deux morales,

qui sont la morale publique et la morale privée. Incommunicable,

comme je vous l'ai dit. Et de même que nous avons deux morales, nous

avons aussi deux méthodes. Pour étudier les textes anciens nous

recueillons les renseignements qui leur sont contemporains. La méthode

historique le veut ainsi. Mais pour étudier les textes qui nous sont

contemporains nous ignorons tous les renseignements qui nous sont

communs contemporains. Nous feignons que les textes se sont écrits

tout seuls, eux-mêmes. C'est une fiction parmi tant de fictions. Comme

la morale politique s'oppose à la morale privée, ainsi et non moins

utilement la méthode politique s'oppose à la méthode historique.

C'est ce qui permet à des historiens avérés de faire bonne figure sur

le terrain politique. Historiens des âges révolus, ils y aiment sur

tout la vérité. Mais citoyens de l'âge présent, ils y aiment sur tout

l'unité. Ils juxtaposent dans leur conscience l'unité contemporaine

à la vérité périmée. Je ne sais pas si ça y fait bon ménage, parce

que je n'y suis pas allé voir. Puisque c'est du privé. La double

morale nous sert à sauver la double méthode. Incommunicablement

incommunicable.

Dans ma conscience à moi, pour ainsi dire, c'est beaucoup plus simple.

L'unité est le commencement, le principe et la consommation. C'est un

mot sans réplique: _l'unité, l'unité_, sur l'air des _lampions_.

Sachant ce que l'on doit à l'unité, le citoyen Roland commença par

n'imiter pas les brutalités de mon petit cousin. La règle de nos

réunions est la suivante, elle est bien simple: quand on est dans

l'auditoire on a le droit et la licence et le devoir de huer les

camarades, pourvu qu'ils soient de la seconde moitié. Mais quand

on est à la tribune, je parle pour ceux qui ont le privilège

d'y monter, à la tribune le devoir est de respecter en apparence

l'adversaire et de vanter l'unité socialiste. Quand on est en haut, il

faut de la tenue. Le même citoyen, qui vient de gueuler _assassins,

assassins_, doit inaugurer son discours par un redoublement de

politesse obséquieuse. Telles sont les règles du genre. Nous ne sommes

pas de ces révolutionnaires qui bouleversent les règles des genres.

Quand le citoyen Roland commence à parler, on sent tout de suite

qu'il respectera les lois de la véritable éloquence parlementaire. Il

commence par dire du bien de son adversaire. Cela paraît d'autant plus

méritoire que l'on voit bien dans le même temps qu'il ne pense pas un

mot du bien qu'il dit. Quand il eut ainsi rendu à mon petit cousin

l'hommage que mon petit cousin ne mérite pas, il se mit alors, mais

alors seulement, à démolir, en douceur, la candidature Péguy.

Ce fut une rare jouissance pour des provinciaux longtemps sevrés

d'éloquence et de politique. Je me sens bien incapable, moi simple

citoyen, de vous produire une image même lointaine et même effacée

d'un aussi habile et aussi balancé discours. L'éminent conférencier

n'avait pas fini l'éloge de mon petit cousin que déjà tous les

assistants reconnaissaient que le candidat Péguy n'était qu'un

socialiste à la secousse.

—A quelle secousse, demanda Pierre Deloire.

—Vous ne connaissez pas l'argot. Vous n'êtes pas un travailleur. Ça

veut dire un socialiste à la manque.

—Ah bien.

—Dans des considérations générales dont je ne puis vous redonner

l'écho même affaibli, l'éminent conférencier nous remontra que la

lutte de classe interdisait aux véritables militants de participer

à l'affaire Dreyfus, que le prolétariat ne devait jamais se laisser

duper, que le prolétariat doit toujours laisser tous les bourgeois se

manger le nez les uns les autres. Vous savez ça aussi bien que moi:

on l'a mis dans tous les journaux. Mais où il fut inimitable, ce fut

dans la polémique individuelle. Après les bagatelles de la porte et

beaucoup d'ambages, il pénétra hardiment au cœur du sujet et nous

démontra clair comme le jour que mon petit cousin n'était qu'un vil

intellectuel.

—Monsieur, demanda Pierre Deloire, qu'est-ce qu'il est, lui, le

citoyen Roland?

—Roland: il est typographe. Il nous démontra hardiment——

—Attendez un instant: Vous l'avez vu typographier?

—C'est-à-dire que je ne peux pas l'avoir vu, parce qu'il n'a pas le

temps. Mais il est typographe tout de même.

—Alors il est typographe et ne fait pas de typographie.

—C'est cela même. Il est typographe et ne fait pas de typographie.

—C'est un ouvrier manuel?

—Oui, que c'est un ouvrier manuel, puisqu'il est typographe.

—Alors il est ouvrier manuel et ne travaille pas de ses mains?

—C'est cela même. Il est ouvrier manuel et ne travaille pas de ses

mains. Vous commencez à devenir intelligent. Vous gagnerez beaucoup à

causer avec moi. Je ne suis pas une bête. Je sais les distinctions.

—Classons un peu. Le citoyen Roland est un ouvrier manuel qui ne

travaille pas de ses mains.

—Exactement: Il est ouvrier manuel et ne travaille pas de ses mains.

—Entendu. Et le citoyen Péguy.

—C'est un intellectuel, puisqu'il a été au lycée.

—Bien, mais il est devenu libraire éditeur.

—Ça ne fait rien: c'est un intellectuel tout de même.

—Il a été aussi longtemps qu'il a pu libraire éditeur et il est

redevenu éditeur puis éditeur libraire. Comme éditeur il travaille

avec les typographes, à l'atelier— —avec des vrais typographes— —

—

—Vous aurez beau dire: c'est un intellectuel tout de même.

—Il travaille avec les typographes, à l'atelier, pour faire de belles

pages, de belles couvertures; il corrige les épreuves, s'abrutit les

yeux. Comme libraire il fait des paquets, colle des timbres, dresse

des listes, établit des fiches, aligne des commandes, empile des

volumes. Il travaille de ses mains.

—Vous l'avez dit: Mon cousin travaille de ses mains, mais il n'est

pas un manuel.

—Pour nous résumer:

_a_) Le citoyen Roland est un manuel, et il ne travaille pas de ses

mains;

_b_) Le citoyen Péguy n'est pas un manuel, et il travaille de ses

mains; seconde proposition que l'on peut énoncer aussi:

_c_) Le citoyen Péguy travaille de ses mains, et il n'est pas un

manuel.

—-Vous y êtes. Je suis fier de vous. Vous ferez honneur à votre

maître. Vous serez l'honneur de ma vieillesse, admirable élève, la

gloire de mes cheveux blancs. Sachez donc, monsieur, que le citoyen

Roland travaille de la langue. Il est orateur en pied dans le parti

ouvrier français. Il fait des tournées interminables en province. Il

est causeur infatigable. Tous les soirs il fait des réunions. Toujours

en chemin de fer. Mais il suffit pour nous qu'il ait une fois fait

quelque apprentissage manuel. Vous savez que l'ordination confère

aux curés un caractère indélébile, qui les suit jusqu'en enfer. Dans

notre église à nous c'est l'apprentissage manuel qui donne cette

consécration. Et l'apprentissage intellectuel donne la consécration

contraire. Un ancien manuel, quand il deviendrait le plus retors et

le plus riche des politiciens, est toujours du vrai peuple. Un ancien

intellectuel, quand il serait pauvre comme le citoyen Job, et quand il

serait devenu maçon, est toujours fâcheusement noté. Il est toujours

un aristo. Nous ne faisons d'exception que pour les médecins et pour

les avocats.

—C'est dit.

Oeuvres complètes de Charles Péguy (tome 1) · 第 23 / 26 段