Avait un pardessus d'hiver;
Le grand saint Éloi
Lui dit ô mon roi,
Les bourgeois cossus
Ont des pardessus;
—Quand les bourgeois sont rois,
Tant vaut que les rois soient bourgeois.
69
Le bon roi Dagobert
Voulait monter dans le tender;
Le grand saint Éloi
Lui dit ô mon roi,
Le tender n'est bon
Que pour le charbon;
—Je vaux bien, dit le roi,
Deux cents kilos de charleroi.
70
Le bon roi Dagobert
Pleura le vieux Scheurer-Kestner;
Le grand saint Éloi
Lui dit & mon roi,
Il est mort à temps,
Ne pleurez pas tant:
N'a pas vu toutes fois
Ses amis parjurer leur foi.
71
Le bon roi Dagobert
Votait pour monsieur Paul Doumer;
Le grand saint Éloi
Lui dit ô mon roi,
C'est un député
Plein d'activité;
—C'est le grand vice-roi,
Soleil levant des Tonkinois.
72
Dit le roi Dagobert:
J'ai connu beaucoup les Humbert;
Le grand saint Éloi
Lui dit ô mon roi,
Fûtes-vous ministre
Ou bandit sinistre?
—Eh non, lui dit le roi,
Je parle de ceux qui sont rois.
Parlé
_Umberto, re d'Italia_: tu ne t'es donc jamais fait refuser une pièce
de quarante sous aux guichets de mes fermiers généraux.
73
Le bon roi Dagobert
Fut nommé préfet de Quimper;
Le grand saint Éloi
Lui dit ô mon roi,
Vos administrés
Ne sont pas lettrés;
—Vaillant soldat du roi
Ne doit signer que par sa croix.
74
Le bon roi Dagobert
Bafouillait à tort à travers;
Le grand saint Éloi
Lui dit 6 mon roi,
Votre Majesté
Sera député;
—Je resterai donc roi;
Le roi est mort: vive le roi!
75
Le bon roi Dagobert
A tout venant disait _mon cher_;
Le grand saint Éloi
Lui dit ô mon roi,
Vous serrez les mains
De tous ces vilains?
—Ils votent, dit le roi,
Neuf mille trois cent vingt-sept voix.
76
Le bon roi Dagobert
A tout venant dit: _Bonjour, cher_;
Le grand saint Éloi
Lui dit ô mon roi,
Courez tant d'amis
Que semble fourmis;
—Ami suis, dit le roi,
Non de leur cœur mais de leurs voix.
77
Le bon roi Dagobert
Devint ainsi parlementaire;
Le grand saint Éloi
Lui dit ô mon roi,
Votre Majesté,
Daignez m'écouter;
—Je suis sourd, dit le roi;
Il pleut sur ma profession d'foi.
78
Le bon roi Dagobert
Devint alors autoritaire;
Le grand saint Éloi
Lui dit ô mon roi,
Votre Majesté,
Veuillez regarder;
—Aveugle, dit le roi,
Je fais, défais, refais la loi.
Imitant un aveugle:
Ayez pitié d'un pauvre aveugle!
Imitant un camelot, puis un ouvrier:
Demandez le repasseur, le rapetasseur, le rafistoleur, le
rapetisseur, le rapapilloteur, le raccommodeur, le rétameur de lois;
avez-vous des ciseaux, des couteaux à repasser? voilà le repasseur,
voilà le rémouleur.
79
Le bon roi Dagobert
Descendait place Walhubert;
Le grand saint Éloi
Lui dit ô mon roi,
Vous pouvez rouler
Jusqu'au quai d'Orsay;
—J'ai peur, lui dit le roi,
D'étouffer dessous tous ces quais.
80
Pour un temps Dagobert
Ici brisa la rime en _ert_;
Le grand saint Éloi
Lui dit ô mon roi,
Tant avons chanté
Que faut déchanter:
—Ne pouvons, dit le roi,
Battre tant longtemps que beffroi.
81
Le bon roi Dagobert
Ici rejoint la rime en _ert_;
Le grand saint Éloi
Lui dit ô mon roi,
Comme avons chanté
Allons rechanter;
—Attends, lui dit le roi,
Que j'ajoute à ma lyre une corde de bois.
82
Le bon roi Dagobert
Avait vu danser le nain vert;
_Le nain vert Obéron, jouant au bord des flots,_
_Sauterait par-dessus sans mouiller ses grelots;_
SAINT ÉLOI
_S'il est un nom bien doux, fait pour la poésie,_
_Ah! dites, n'est-ce pas le nom de la Voulzie?_
DAGOBERT
_La Voulzie, est-ce un fleuve aux grandes îles?_
SAINT ÉLOI
_Non!_
_Mais avec un murmure aussi doux que son nom,_
_Un tout petit ruisseau, coulant visible à peine;_
DAGOBERT
_Un géant altéré le boirait d'une haleine;_
_Le nain vert Obéron,_
—Tu vois bien qu'il existe.
SAINT ÉLOI fait un signe de dénégation.
DAGOBERT insiste, et, levant en courbe l'index de la main
gauche:
_Le nain vert Obéron, jouant aux bords des flots,_
_Sauterait par dessus, sans mouiller ses grelots._
SAINT ÉLOI, voulant rompre la conversation:
_Mais j'aime la Voulzie, et ses bois noirs de mûres,_
_Et, dans son lit de fleurs, ses bonds et ses murmures;_
_Enfant, j'ai bien souvent, à l'ombre des buissons,_
_Dans le langage humain traduit ses vagues sons;_
_Pauvre écolier rêveur, et qu'on disait sauvage._
_Quand j'émiettais mon pain à l'oiseau du rivage,_
_L'onde semblait me dire: «Espère! aux mauvais jours,_
_Dieu le rendra ton pain!» Dieu me le doit toujours!_
Un temps de tristesse et de silence. DAGOBERT, d'une voix
basse et grave:
—Tu vois bien que le nain vert existe. S'il n'existait pas, Hégésippe
Moreau, qui est un auteur sérieux, qui vient d'avoir son monument, et
qui est dans le Merlet, n'en parlerait pas.
Comme il est heureux que j'aie fait mes éludes et que j'aie acheté ce
Merlet quand j'étais à Sainte-Barbe, 2, rue Cujas, Paris, en cinquième
A, douzième étude.
Après un long silence:
—As-tu vu la Voulzie?
—Je n'en ai pas besoin, dit saint Éloi; je la connais par les vers
d'Hégésippe Moreau.
—J'ai vu la Voulzie, dit solennellement Dagobert;
* * * * *
C'était, en septembre dernier,—septembre 1902,—en Brie, aux
manœuvres de la dixième division: nous recommencions, comme je le fais
désormais tous les deux ans, cette immortelle campagne de France; et
je n'ai pas besoin de vous dire que nous évitions soigneusement les
quelques fautes qui, dans la réalité, notèrent cette campagne; ce
qui prouve que nos généraux sont devenus beaucoup plus forts que ne
l'était le général Napoléon; c'est même pour cela qu'aussitôt après
la fin des manœuvres le général qui nous commandait fut promu général
commandant un corps d'armée.
Donc un jour que la dix-neuvième brigade s'était battue vaillamment,
furieusement, et sagement, contre la vingtième, à moins que ce ne
fût la dixième division tout entière qui se fût battue vaillamment,
furieusement, et sagement, contre le célèbre ennemi figuré; quand le
rassemblement eut sonné,...
Commencée au bon soleil de la campagne, la bataille avait peu à
peu fini sous la pluie oblique épaisse, et dans la boue de la terre
grasse des terres; quand le rassemblement eut sonné, quand on eut
piétiné sur place immobile dans la terre au bord de la route le temps
indispensable, on se remit en route pour la grand halte sous la pluie,
car il ne pleuvait pas moins que dans _l'Aube fraternelle_, et pour
la grand halte les troupes ne s'acheminèrent pas vers une aire plane,
sèche et bien aérée; mais brusquement elles descendirent lourdement de
la route à droite par un chemin boueux, glissant, liquide, mouillé,
de flaques, de terre, et d'herbes glissantes, gluantes, piétinées
de boue. Les premiers pouvaient marcher encore; mais les suivants
glissaient, tombaient, descendaient, coulaient dans une basse prairie
humide comme une mare, où tous les pieds ferrés et cloutés de tous les
hommes barbotaient dans la vase et dans les herbes flasques souillées
vaseuses.
Vous savez ce que c'est que la grand halte. Celle-ci fut lamentable.
Naturellement les hommes manquaient d'eau. On manque toujours d'eau
quand il pleut. On manquait de bois, sec. Tout était trempé. On
manquait de tout. Tout le monde était éreinté. On ne put faire le
café. On mangea couché, vautré comme on pouvait sur la courte berge
luisante, glissante, herbeuse, vaseuse, du petit, tout petit ruisseau
commun de Brie qui passait au bord du pré, en contre bas de la route.
On tortillait comme on pouvait son pain trempé, on mangeait depuis dix
minutes des sardines et du saucisson, quand quelqu'un demanda:
—Qu'est-ce que c'est que cette affaire-là qui coule?
—Je ne sais pas, dit un autre.
Et moi non plus je ne savais pas, tout savant que mes bons maîtres
m'aient fait.
—C'est la Voulzie, dit négligemment un qui était du pays.
Soudaine révélation: la Voulzie! A ce nom merveilleux, à cette
invocation soudaine, à ce nom mémorable, à ce nom de Voulzie, je
frissonnai des pieds à la tête, comme je le fais, tout roi que je
suis, toutes les fois que je suis introduit dans la présence d'un
personnage célèbre. Une rougeur me monta au visage, un frissonnement
chaud de la nuque. Vraiment c'était là cette immortelle Voulzie.
D'un éclair ma mémoire fut présente, et dans ma mémoire ouverte les
souvenirs du passé me remontèrent. Et d'un seul regard je recommençai
le lent chemin de ma jeunesse. D'un regard je revis la bonne maison de
Sainte-Barbe, et dans cette bonne maison libre d'enseignement libre
la sombre, sévère, sérieuse et d'autant la douce étude habituelle,
chaude en hiver, fraîche en été; je revis la présidence du bon Potot;
je revis ma jeunesse, la jeunesse des poètes, Homère, et la jeunesse
du monde. Découverte jeune et connaissance du monde par les livres
amis. Voyages dans les pays où mon corps ne voyagera jamais. Images
vues, que le regard de mon corps ne verra jamais. Voyages dans les
temps éternellement abolis; renaissance des âges qui ne renaîtront
pas; images vues, que nul regard d'homme jamais ne reverra; existence
prodigieuse des âges qui n'existeront plus; résurrection, retour
non encore éprouvé des âges éternellement révolus. Voyages dans les
temps où nul corps d'homme jamais ne voyagera plus, par quelle soirée
d'hiver de ma jeunesse ancienne, sous l'écheveau de la lumière des
lampes,—quel grand poète un jour a découvert que la lumière des
lampes familiales formait un écheveau.
—C'étaient des lampes à huile, dit saint Éloi. Elles étaient très
douces pour les yeux.
—Par quelle soirée d'hiver de ma jeunesse ancienne, sous l'écheveau
de la lumière des lampes, avais-je pour la première fois de ma
jeunesse ouvert ce Merlet rose gris à la page quatre cent trente-trois.
Saint Éloi, chantonnant:
Page quatre cent trente-trois.
—Monsieur Dagobert, me dit le capitaine Loiseau, vous prenez encore
un morceau de saucisson?
—Vous êtes sans doute officier de réserve, demanda saint Éloi.
—Sous-lieutenant de réserve, naturellement, puisque je suis le roi.
—Monsieur Dagobert, me dit le capitaine Loiseau, vous prenez encore
un morceau de saucisson?
—Si vous voulez, mon capitaine.
—Vous lui parlez bien, à votre capitaine.
—Je lui parle comme je dois: respectueusement, parce qu'il est mon
supérieur dans la hiérarchie militaire, et parce qu'il est plus âgé
que moi; parce qu'il a trois galons et qu'il avait la barbe grise;
affectueusement, parce qu'il était un brave homme affectueux et rude,
brusque et bon, brute et doux.
Saint Éloi chantonnant:
Je lui parle comme je dois.
—Monsieur Dagobert, me dit le capitaine Loiseau, vous prenez encore
un morceau de saucisson?
—Si vous voulez, mon capitaine.
Et comme j'avais appris de long temps,—et dans le service
militaire, et dans un certain nombre de services non militaires,—à
taire les mouvements de mon esprit et les sentiments de mon âme, rien
dans le son de ma voix, ni dans l'inflexion de ma phrase, ni dans
le regard de mes yeux, ni dans le geste habituel de ma main tendue
pour saisir le papier blanc glacé transparent gras de charcuterie
graisseux, rien ne trahit le prodigieux voyage de retour que je dus
faire instantanément pour m'en revenir des pays d'enchantement et de
jeunesse non renouvelable où ma mémoire m'avait transporté.
J'étais donc assis au bord de ce ruisseau commun de Brie, sur la
courte berge penchée, dans l'herbe trempée souillée vaseuse; autour
de moi mes camarades mangeaient; et parmi eux comme eux avec eux
je mangeais; car pendant tout le temps que ma mémoire m'avait
tenu transporté dans le pays de ma jeunesse et dans l'âge de mon
enchantement, je n'avais pas cessé un seul instant de manger parmi
mes camarades; je n'avais pas cessé un seul instant d'être un
sous-lieutenant de réserve qui mangeait comme il pouvait sous la
pluie épaisse et fatigante; assis, couchés, vautrés autour de moi
mes camarades mangeaient; aucun d'eux n'avait bougé, comme j'en eus
soudain l'assurance par une singulière et curieuse reconnaissance
rétrospective, aucun d'eux n'avait bougé à ce nom de la Voulzie.
Ainsi pendant que ma mémoire m'avait transporté dans le pays
d'enchantement, en même temps elle entendait, enregistrait et
conservait tout ce qui se passait dans le pays de la réalité. J'avais
été vraiment double. J'avais été un homme qui revit dans le temps non
renouvelable de sa jeunesse; et dans le même temps, étant le même,
j'avais été un sous-lieutenant de réserve d'infanterie qui déjeune et
qui fait la grand halte avec ses camarades.
Je m'aperçois, aujourd'hui que je suis de tout repos, que ma mémoire
tenait beaucoup à enregistrer, à mesure qu'ils se produiraient, les
événements de la réalité présente; parce qu'elle était jalouse de
la restitution qu'elle faisait, parce qu'elle défendait jalousement
cette restitution, parce qu'elle sentait d'instinct qu'elle serait
d'autant plus libre de se donner toute à l'audacieuse restitution
qu'elle serait plus exacte à faire en même temps l'enregistrement
de l'infatigable réalité présente; car autant qu'elle était exacte
à bien enregistrer l'écoulement inépuisable de la réalité présente,
elle maintenait à mon corps exactement l'aspect qui répondait aux
événements de cette réalité; ainsi par la duplicité intéressée de
ma mémoire j'avais l'air d'être là; aucun accident d'inattention ne
pouvait m'advenir; ma mémoire pouvait travailler tranquille; personne
autour de moi ne pouvait s'inquiéter de ce que j'étais devenu; je
pouvais en toute assurance accomplir le séjour mystérieux. C'est pour
cela que le capitaine Loiseau, croyant avoir affaire à moi, me dit:
—Monsieur Dagobert, vous prenez encore un morceau de saucisson?
—Je sais, je sais, dit saint Éloi, et que vous lui répondîtes:
—Si vous voulez, mon capitaine.
Vous me l'avez déjà dit trois fois. Vous avez cité trois fois ce
texte. On ne cite pas trois fois un texte. On ne cite pas trois fois
le même texte. Nous ne sommes pas ici pour chanter au refrain.
—Je te l'ai dit trois fois, mon ami; mais ces trois fois n'avaient
pas la même valeur. C'est parce qu'en effet j'étais resté là, tout en
allant ailleurs, que je pus répondre habituellement au capitaine:
—Si vous voulez, mon capitaine.
Si naturellement et si vraiment que pas un d'eux n'a connu que j'étais
parti en un tel voyage; aucun n'a soupçonné le transport mystérieux.
Imagine, si tu l'oses, quelle scandaleuse déconvenue, si le capitaine
avait pu supposer que le chef de la deuxième section s'était absenté
sans congé. Or nous devons éviter le scandale, nous tous, et
particulièrement dans l'armée militaire, et plus particulièrement
quand nous sommes rois.
Par la duplicité de ma mémoire mon absence fut totalement occulte. Or
j'ai toujours tenu beaucoup, dans mes déplacements et villégiatures,
à garder le secret de ce que je devenais; c'est ce que nous nommons
voyager _incognito_; je suis timide, comme les vrais potentats, et
je ne puis supporter le regard des yeux indiscrets. Au régiment
je ne puis voyager _incognito_, parce que mon livret militaire
était individuel et nominatif, parce que ma lettre de service est
individuelle et nominative; mais un uniforme, que tout le monde porte,
fait le mieux garanti des anonymats.
Par la duplicité de ma mémoire, qui cependant enregistrait les
événements de la réalité présente, j'eus nettement, après que je fus
revenu, l'assurance, l'impression qu'au nom de Voulzie pas un de mes
camarades n'avait bougé.
Pas un poil de leur moustache, pas un muscle de leur face n'avait
tressailli. Or mes camarades n'étaient pas des dissimulateurs. Si
pas un poil de leur face n'avait tressailli, c'était que pas un poil
de leur mémoire n'avait tremblé non plus. Aucun d'eux n'avait lu
jamais les vers d'Hégésippe Moreau; ou si quelqu'un les avait lus, il
avait lu comme s'il ne lisait pas. Et par là je connus qu'il y a deux
races d'hommes. Il y a les hommes qui savent par les livres; et il y a
les hommes qui savent par la réalité.
Il y a les hommes qui ne connaissent que par les livres. Et il y a les
hommes qui ne connaissent que la réalité présente. Les premiers savent
tout de l'objet, excepté qu'ils ne savent pas ce qu'est l'objet dans
la réalité présente. Les autres ne savent rien de l'objet, excepté
qu'ils savent ce qu'est l'objet dans sa réalité présente. Pour les
premiers, la Voulzie est avant tout, sur tout, automatiquement et
uniquement, quelque chose dont on se demande, en se répondant:
_La Voulzie, est-ce un fleuve aux grandes îles?_
Saint Éloi
_Non!_
Tous deux ensemble, d'un ton scolaire, à la fois monotone et
affectueux:
_Mais avec un murmure aussi doux que son nom,_
_Un tout petit ruisseau coulant visible à peine;_
Sur un ton de réconciliation mutuelle, mais provisoire, comme gens qui
s'entendent:
_Un géant altéré le boirait d'une haleine;_
Lentement, et détaillant les mots:
_Le nain vert Obéron, jouant au bord des flots,_
_Sauterait par dessus sans mouiller ses grelots;_
Saint Éloi, _seul_:
_Mais j'aime la Voulzie, et ses bois noirs de mûres,_
_Et, dans son lit de fleurs, ses bonds et ses murmures;_
_Enfant, j'ai bien souvent, à l'ombre des buissons,..._
Saint Éloi, enhardi par la beauté des vers, ferme, sec, résolu,
volontaire; comme un vieux professeur très doux, très patient, très
têtu:
—Je suis un scolaire, sire, et je m'en vante. Nulle connaissance ne
vaut pour moi la certitude et la beauté d'un beau texte. Nulle beauté
ne vaut la beauté d'un texte. Que me fait à moi votre histoire de
manœuvres? Je n'ai pas besoin d'avoir mangé du cervelas sous la pluie
épaisse et fatigante, vautré sur la courte berge d'un ruisseau commun
de Brie, dans l'herbe flasque souillée vaseuse, pour savoir ce que
c'est que la Voulzie. Entendez-moi, sire. Je vous l'ai dit avec la
fermeté respectueuse que je vous dois. Je n'ai pas besoin d'avoir vu
la Voulzie commune et sale pour savoir ce que c'est que la Voulzie.
Entendez-moi. Je vous l'ai dit. Je n'ai pas besoin de voir la Voulzie
mouillée. Je connais la Voulzie beaucoup mieux que vous ne l'avez
jamais connue. Je la connais assez par les vers d'Hégésippe Moreau.
Le roi se tait.
Saint Éloi, non moins ferme et honnête:
—Je vous le répète. Je n'ai pas besoin d'être sous-lieutenant de
réserve d'infanterie, au soixante-seizième de l'arme, pour savoir
ce que c'est que la Voulzie. Et cela est fort heureux, car je ne
serai jamais sous-lieutenant de réserve. Sous ce régime soi-disant
démocratique, un roi peut devenir officier. Un sage reste soldat. Si
vous êtes éreinté d'une étape et de huit jours de manœuvres, vous qui
marchez le dos vide et le ventre plein, que dirai-je, moi qui n'ai pas
laissé mon sac au magasin. Quand il pleut sur terre, il pleut sur mon
sac. Et un sac mouillé pèse double. Un sac mouillé pèse aux courroies;
et les courroies pèsent aux épaules. Comme disaient mes camarades, ce
n'est pas le sac, moi, qui me tire sur les épaules, c'est la courroie.
—Laissons, dit Dagobert, ce bavardage de troupiers.
—S'il n'y avait pas de troupiers, répondit hardiment saint Éloi, il
n'y aurait pas de troupes.
Un silence. Le roi recommence, imperturbable et triste:
—Il y a deux races d'hommes. Les uns connaissent l'objet par les
textes qui s'y rapportent. Les autres connaissent l'objet même.
Les uns connaissent la Voulzie comme un objet de poème. Les autres
connaissent la Voulzie même, les autres connaissent la Voulzie. Les
uns ne savent pas ce que c'est que la Voulzie. Les autres ne savent
pas qu'il y ait un poème de la Voulzie. Les premiers ne se demandent
guère ce que c'est que la Voulzie, et le peu qu'ils se le demandent,
c'est pour en faire un commentaire au texte; il faut bien qu'il y ait
des notes au bas des pages dans les éditions savantes. Les autres ne
se sont jamais demandé si _cette affaire-là qui coule_ avait fait la
matière ou l'objet d'un poème; ils ne sont pas même _fixés_, comme
ils disent, ils ne sont pas fixés sur ce que c'est qu'un poème; ils
savent à peu près que des vers ce n'est pas de la prose, parce
qu'ils en ont appris par cœur au collège ou à l'école. Mais sache
qu'ils ont appris par cœur sans entendre et sans lire ce qu'ils
récitaient.
Vous les scolaires,—
Ici saint Éloi redressa fièrement la tête.
Vous les scolaires, au fond, ce qui vous ennuie, c'est qu'il y ait
des réalités. Quelle aubaine, si cette Voulzie pouvait n'exister
pas. Comme vous seriez à l'aise, pour en parler. Quelles admirables
conjectures. Industrieuses. Quelles ingénieuses conjectures
fonderaient quelles réputations. Cette Voulzie, qui existe, vous
embête. Elle vous arrache le pain de la bouche. Pour vous la Voulzie
est un morceau de poème, un mot de vers. Elle se définit par le poème
où elle figure, elle sonne par le vers où elle est. Elle n'existe
que par l'œuvre où elle fait sa partie. Vous la connaissez mieux par
ce poème que je ne la connais, moi qui ai vu dedans comme une motte
de terre jetée faisait des ronds et du trouble. Vous savez toujours
tout mieux que nous. Et toi, mon ami, sous prétexte que tu fus mon
précepteur quand je n'étais que le dauphin du royaume encore, tu
sais toujours tout mieux que moi. J'ai vieilli, mon ami, depuis
l'âge que je recevais tes leçons. Nous avons vieilli. J'ai connu des
réalités qui n'étaient pas dans nos vieux livres de classe. Éloi,
j'ai connu des hommes qui ne te ressemblent pas. Heureusement qu'il
y a deux races d'hommes. Et j'ai connu la deuxième race des hommes.
J'ai connu des hommes qui ne connaissent pas par des livres. J'ai
connu les hommes qui connaissent les réalités. J'ai connu aussi les
hommes qui ne connaissent rien. Hommes merveilleux. Hommes sincères.
Hommes précieux. Soutiens solides et véritables ornements de ce
royaume. Hommes frais. Hommes nouveaux. Hommes neufs. Connais tout
mon bonheur, Éloi. Et connais tout le bonheur de ces hommes. Ils sont
ignorants. C'est-à-dire que leur mémoire n'est nullement préoccupée.
Ils sont ignorants. Hommes frais. Troupes fraîches. Mémoires non
encore fatiguées. Papier blanc. Toile bise. Hommes admirables, et tels
que tu ne les connais pas, car tu n'as jamais connu que des élèves,
dont moi. Hommes qui ne furent jamais élèves, car pendant que leur
corps, sournoisement, avait l'air de suivre, leur âme libre faisait
une perpétuelle école buissonnière. Hommes admirables, et pendant que
pour nous, hommes fatigués, élèves et maîtres, la Voulzie est une
rivière à mettre et mise en alexandrins, pour eux la Voulzie est une
rivière commune, la Voulzie est une rivière comme une autre, de la
vraie eau coulant entre deux berges vraies d'herbe vraie sur un vrai
fond de terre et de vase; et pendant que nous on ne peut pas prononcer
devant nous le nom de Voulzie sans que nous fassions au moins un
imperceptible signe de reconnaissance, et pendant que nous la première
fois qu'on nous dit: _C'est la Voulzie_, nous demeurons stupides comme
si nous n'eussions jamais envisagé cette éventualité, au contraire ces
hommes ignorants, vraiment sages, vraiment neufs, entendent prononcer
le nom de la Voulzie comme un nom parfaitement nouveau, et quand ils
ont admis ce nom dans leur mémoire, ils ont uniment et simplement
admis ce nom comme le nom d'un ruisseau commun de Brie. Heureux
hommes, hommes enviables, qui recevaient en leur mémoire à Provins
le nom de la Voulzie comme ils avaient reçu le nom du Grand-Morin
à Coulommiers, qui entre ces deux noms ne faisaient absolument pas
la différence, hommes jeunes et cousins germains de la réalité, qui
ont depuis conservé ce nom dans leur mémoire, s'ils ont conservé ce
nom, ce qui est douteux, non comme le nom d'une célébrité, mais comme
le nom d'un véritable ruisseau commun; car pour nous la Voulzie est
ineffaçablement, et comme nous disons niaisement, la confidente et
la muse d'Hégésippe Moreau. Mais pour ces hommes simples la Voulzie
est un ruisseau où ils ont, un jour de grand halte, jeté des peaux de
ronds de saucisson.
Telles sont, mon ami, les deux races des hommes.
NOTE:
[12] Fit-il pas mieux que de se plaindre?
TABLE DES MATIÈRES
PAGE
ŒUVRES COMPLÈTES DE CHARLES PÉGUY 4
INTRODUCTION 9
LETTRE DU PROVINCIAL 25
LE TRIOMPHE DE LA RÉPUBLIQUE 50
DU SECOND PROVINCIAL 77
DE LA GRIPPE 89
ENCORE DE LA GRIPPE 111
TOUJOURS DE LA GRIPPE 155
ENTRE DEUX TRAINS 199
DEUXIÈME SÉRIE AU PROVINCIAL 247
POUR MA MAISON 261
POUR MOI 291
COMPTE RENDU DE MANDAT 333
LA CHANSON DU ROI DAGOBERT 391
ACHEVÉ D'IMPRIMER LE VINGT FÉVRIER MIL NEUF CENT DIX-SEPT, PAR
L'IMPRIMERIE PROTAT FRÈRES, MACON.