Mon petit cousin ne vint pas. Il envoya une lettre. Inutile

communication. Une lettre épouvantable, insolite, où, avec une

incroyable audace, il attaquait violemment Guesde et Lafargue pour

l'attitude qu'ils avaient eue pendant l'affaire Dreyfus. Inconcevable

maladresse. Venant de quelqu'un qui a fait ses études. Grossier manque

de tenue. Nous savons tous que Guesde et Vaillant ont lâché pendant

l'affaire, qu'ils ont abandonné, comme vous dites, la justice et la

vérité. Mais il ne faut pas dire ça dans le parti. Mon petit cousin

parlait aussi de guesdistes. Il n'y a pas de guesdistes. Il n'y a que

le _Parti ouvrier français_. Tous les membres du parti sont égaux

entre eux. Moi qui vous parle, sachez que le citoyen Guesde n'est pas

plus que moi dans le parti. Quand le _Conseil national_ du _Parti

ouvrier français_ lance des manifestes, le citoyen Jules Guesde signe

à sa place alphabétique: _a_ _b_ _c_ _d_ _e_ _f_ _g_: Guesde. Le

citoyen Jules Guesde est même le secrétaire du parti: _secrétaire_

pour l'intérieur. Vous savez ce que c'est qu'un secrétaire. Quand vous

êtes le secrétaire de quelqu'un, c'est lui qui vous commande. Puisque

le citoyen Guesde est le secrétaire du parti, ça veut dire que c'est

nous, le parti, qui lui commande.

—Ce n'est pas, dit Pierre Baudouin, ce que l'on croit généralement.

—Ce n'est pas ce que l'on croit généralement. Le monde est si mal

renseigné. Le citoyen Roland vint en personne. Il était envoyé par

le _Conseil national_ du _Parti ouvrier français_, ou par quelqu'un

du _Conseil national_, peut-être bien par le secrétaire pour

l'intérieur du _Conseil national_ du _Parti ouvrier français_. Nos

candidats délégués nous sont en général envoyés de Paris. C'est ce

que nous nommons les manifestations spontanées du pays socialiste,

le choix spontané de nos groupes de province, un mouvement profond,

l'autorité du peuple socialiste, la voix du peuple enfin. Tout

ainsi des résolutions, ordres du jour, approbations, condamnations,

indignations, propositions, notations, flétrissures et signalements.

Tout nous vient de Paris. Ça nous demande moins de travail. Nous

pratiquons ce que les républicains sous l'empire nommaient la

candidature officielle. Nous nous apercevons que c'est fort commode.

Nous recevons les candidatures toutes faites, aussi bien les citoyens

candidats dignitaires que les textes candidats manifestes. Ça dispense

d'inquiétude. Ça dispense de savoir. Ça dispense d'étude. Ainsi quand

ce renégat de Millerand, vous savez, le ministériel, a fait voter par

sa Chambre à tout faire son infâme loi scélérate Millerand-Colliard,

que je ne connais pas, si on avait eu à se prononcer soi-même, il

aurait fallu au moins regarder l'_Officiel_, demander, se renseigner

auprès des camarades qui demeurent en ville, qui travaillent

dans ces ateliers-là, dans ces usines-là, causer, discuter,

réfléchir,—travailler. Tandis qu'avec la merveilleuse unité, avec

l'inaltérable centralisation que nous devons aux bons soins de Son

Éminence ou Excellence Armand Jean du Plessis, cardinal de Richelieu

et de Sa Majesté l'empereur Napoléon premier, un mot d'ordre part

de Paris, et _rran_ cette loi criminelle est flétrie comme il faut,

clouée au pilori.

—Qu'est-ce que le pilori, demanda Pierre Baudouin.

—C'est quelque chose pour qu'on y cloue Millerand. Millerand

l'infanticide! Voyez l'utilité: moi je n'ai pas mon pareil à Orléans

pour engueuler quelqu'un. Eh bien jamais je n'aurais trouvé un mot

comme ça. Infanticide! On a beau dire. Infanticide! Il n'y a encore

que ces avocats de Paris. Infanticide!

Seulement ce qu'il y a de roulant, c'est que Millerand s'en fout

autant que nous, parce qu'il est à la coule.

—A la coule de quoi?

—A la coule de la centralisation, puisqu'il est ministre. Alors il

peut organiser pour sa loi des manifestations spontanées.

Moi, voyez-vous, il me faut de l'unité. J'aime l'unité. Je suis

partisan de l'unité. J'aime l'alignement, l'ensemble. Si on laissait

les provinces lointaines imaginer des manifestations disparates, non

seulement ça manquerait de littérature, mais on n'obtiendrait pas ces

admirables concerts, ces puissantes symphonies.

—Antiphoniques.

—Laissez-moi la paix. Quand j'emploie un mot savant, pour faire de

l'effet, je vous défends d'employer un mot plus savant. J'en étais à

symphonies. Et je maintiens que nous en avons donné une admirable.

_Infanticide, infanticide, infanticide_, ça roulait de Quimper à

Barcelonnette comme l'immense flot du son de la voix de la clameur

du reproche et du remords de la conscience du peuple des citoyens du

monde socialiste. Vous voyez bien que je réussis à faire des phrases

longues. C'est pour cela que nous fûmes heureux de constater que

le grand _Conseil national_ de Paris du _Parti ouvrier français_

avait bien voulu penser à nous. Il témoignait ainsi de la singulière

estime où il nous tient. Qu'ils sont beaux les pieds de celui qui

vient au nom du gouvernement. Car enfin qui forçait le grand Conseil

à s'occuper des quelques misérables épars que nous sommes. Et un tel

désintéressement ne vaut-il pas de la reconnaissance?

Le candidat national convenait exactement. Il plaisait même. On

l'avait choisi, désigné avec le sage discernement qui fait un bon

ministre de l'intérieur. Ministre, c'est-à-dire secrétaire d'État pour

l'intérieur. Le _Conseil national_ du _Parti ouvrier français_ nous

avait désigné le citoyen Roland, un enfant du pays. Mais non pas un

enfant du pays comme l'était mon petit cousin. Mon petit cousin aussi

est du pays, puisqu'il est venu au monde faubourg Bourgogne. Je lui

ai même servi de parrain. Seulement depuis qu'il est venu à Paris,

sous prétexte qu'il a beaucoup à travailler, il nous dédaigne, il

ne vient pas nous voir. Au lieu que le citoyen Roland est toujours

fourré chez nous. C'est un homme infatigable. Ce n'est pas lui, quand

on le demande, qui dit qu'il a beaucoup à travailler. On ne l'avait

pas vu au commencement, quand le groupe allait mal. Mais depuis que

ça marche un peu, que nous sommes une quinzaine, et que nous avons

une voix dans les congrès, il va au devant de tous nos souhaits. Il

s'est rattrapé. Réunions publiques ou privées, punch, conférence,

fête, sauterie, allocution, programme, il ne nous refuse rien. Son

dévouement est inépuisable. Toujours en chemin de fer. Et ce n'est

pas lui qui s'abrutit les yeux dans les livres, comme tous ces sales

intellectuels.

—De quoi vit-il, demanda Pierre Baudouin.

—Cela ne vous regarde pas, citoyen. Nous n'avons pas à franchir le

mur de la vie privée, comme disait Schneider, ou quelqu'un des siens.

Charbonnier est maître chez soi, comme disait Rességuier. Le citoyen

Roland, homme public, nous appartient corps et âme. Le citoyen Roland,

homme privé, doit nous demeurer totalement inconnu. Du moment où nous

le recevons à la gare jusqu'au moment où le punch a fini de flamber,

tout citoyen propagandiste est à nous. Le punch éteint, commence la

vie privée. Nous avons dans le parti un grand nombre de militants dont

la vie privée serait douteuse, au cas où on l'examinerait. Mais elle

n'est pas douteuse, puisque nous n'avons pas à l'examiner. Je ne sais

si vous êtes assez intelligent pour saisir la distinction.

—J'y tâcherai, lui répondit Pierre Baudouin.

—C'est que je vais vous dire. Moi qui ne suis pas la moitié d'une

bête, comme on dit, je n'ai jamais bien entendu la différence. Mais

il faut qu'elle soit capitale, puisque tout le monde le dit. Alors

je l'ai apprise par cœur. Et je la sais bien, parce que je me la

suis fait répéter souvent. Connaissez donc, mon ami, qu'il y a deux

domaines: le domaine public, où les hommes sont nos esclaves, et

le domaine privé, où ils sont, s'ils veulent, esclaves de leurs

mauvaises passions. Ces deux domaines sont—attendez que je retrouve

le mot qu'on m'a dit. Oui: ces deux domaines sont incommunicables.

Incommunicable, ça veut dire que le même homme est mauvais dans le

privé, bon dans le public. Dans le privé il est voleur, menteur,

ivrogne, lâche, noceur, il a tous les vices. Dans le public il est

honnête, sobre comme un chameau, rangé comme un employé de chemin

de fer. Ainsi le veut la théorie. On a même remarqué dans le parti

qu'une expérience constante semblait démontrer, confirmer, vérifier

que c'étaient les plus crapuleux qui avaient le plus de talent. C'est

pour cela que nous leur avons confié les meilleures places. La haute

pauvreté de Guesde couvre tout. Comme la grande honnêteté de Jaurès

pour les indépendants. Et puis si les bourgeois ne sont pas contents,

ils auront affaire à moi. Nous les valons bien. Nous avons bien le

droit d'avoir un parti aussi sale qu'eux.

Mon petit cousin, qui n'est décidément pas fort, avait envoyé sa

lettre à son ami Roy, qui devait la lire en séance et la commenter. Il

avait aussi averti son vieil ami Pierre le Febvre. L'ami Roy ne devait

pas plaider pour mon petit cousin, mais il faisait comme qui dirait le

commissionnaire. Il arrivait, lisait la lettre, et disait ce que mon

petit cousin aurait dit s'il avait été là. Parce que dans une lettre

on ne met pas ce qu'on veut. Et puis mon petit cousin dit toujours

qu'il n'a pas le temps d'écrire. Alors c'était Roy qui devait parler

pour lui. Seulement mon imbécile de nigaud de petit cousin avait

négligé le principal. Devinez.

—Je ne puis deviner ce qui était le principal.

—Ne faites pas l'innocent. Devinez un peu. Voyons, le principal.

—Vraiment je ne sais.

—Vous n'êtes pas malin non plus, vous. Le principal, c'est que Roy

n'est pas inscrit au groupe. C'est roulant, hein!

—Oui, c'est roulant.

—Vous n'êtes pas gai, aujourd'hui. Mais je me roule encore, moi, rien

que d'y penser. Alors, au moment que Roy pensait parler, le citoyen

Roland demande innocemment si le citoyen est inscrit au groupe.—Non,

mais il remplace le citoyen Péguy.—Le citoyen Péguy n'avait qu'à

venir lui-même. Si le citoyen que nous ne connaissons pas n'est pas

inscrit au groupe, je ne puis lui donner la parole. Ainsi intervint

le citoyen président de séance, qui s'était entendu sans doute avec

le citoyen Roland. On pensa bien que c'était un coup monté à deux

ou trois. Cela nous donna un supplément de considération pour des

citoyens qui pratiquaient aussi doctement les moyens parlementaires.

—Je serais heureux, dit Pierre Baudouin, de vous demander un

renseignement.

—Vous voulez dire, mon ami, que vous seriez heureux d'avoir le

renseignement que vous voulez me demander. Vous ferez bien de

surveiller votre langage. Vous bafouillez.

—C'est vous, monsieur, qui m'intimidez.

—J'en suis heureux. Vous me flattez. Je vous écoute.

—Les parlementaires qui avaient monté le coup étaient sans doute les

pires ennemis de votre petit cousin?

—Point: c'étaient ses meilleurs amis. Ainsi le veut la politique.

Vous oubliez tout ce que je vous apprends. Incommunicable. Dans

le privé on a des amis et des ennemis. Vos amis vous aiment. Vos

ennemis vous haïssent. Vos amis vous tendent la main. Vos ennemis

vous tournent le dos. Vous savez à quoi vous en tenir. Du moins c'est

comme ça que je l'entends. Moi si j'avais un copain qui trinquerait

le samedi avec moi, et puis le dimanche matin qui me débinerait

quand j'ai le dos tourné, vous savez, je suis patient, mais dame je

cognerais. Parce que c'est des saletés qu'on ne se fait pas entre

copains. Dans le privé, il faut être franc. Et quand on veut me

rouler, moi je fous la beigne, est-ce pas? Vous savez ce que ça veut

dire.

—Oui, un agrégé de philosophie, dans une assemblée générale de

société anonyme à capital et personnel variables, traduisait ainsi:

_foutre_ ou _donner sur la gueule à Péguy_.

—Voilà un agrégé qui me plaît. Si tous les agrégés de philosophie

avaient cette vigueur, on pourrait peut-être consentir à faire une

petite place dans le parti à tous ces rabougris d'intellectuels.

Dites-moi son nom, mon ami, que j'aille lui présenter mes respects.

—Je vous le dirai _entre quatre-z-yeux_.

—_Entre quat'z yeux_, qu'il faut dire. Vous n'êtes pas accoutumé

au langage vraiment populaire. On m'avait bien dit que vous êtes un

aristocratiste et un personnaliste. Quand vous verrez cet agrégé vous

lui ferez tous mes compliments. C'est un rude camarade. Peu de manuels

parleraient aussi bien. Vraiment, monsieur, vous m'avez surpris, avec

cet agrégé. On m'avait dit que tous ces intellectuels perdaient leur

temps à des discussions, à des raisonnements, à des démonstrations.

Quelque envieux, sans doute. On m'avait dit qu'ils gâchaient leur

jeunesse et la force de leur âge en des spéculations rationnelles,

qu'ils pâlissaient en Sorbonne et attrapaient des migraines. Je suis

heureux qu'il y en ait de rouges, de barbus et de brutaux. Un _fort en

gueule_ intellectuel fait beaucoup dans mon esprit pour le relèvement

de sa classe, qui en a besoin.

Je vous disais donc, mon ami, que dans le privé on n'admet pas

les trahisons, félonies, jésuiteries, mensonges, roublarderies,

escobarderies et duplicités. Mais par un juste retour ces ignonomies

non seulement on les admet dans la politique, mais sachez qu'elles

en sont l'ornement, le couronnement, et pour ainsi parler la fleur

avec le fruit. Dans le privé nous sommes les amis de nos amis et nous

aimons nos amis et les amis de nos amis. Dans le privé nous portons

droitement le regard de nos yeux. Dans le privé nous tenons la parole

que nous avons donnée. Dans le privé nos poignées de mains sont

quelquefois sales, mais elles ne sont sales que de suie ou de plâtre

ou de fumée. Dans le public, dans le politique nous avons imaginé

d'abord que l'on doit passer en brutalité les nationalistes eux-mêmes,

afin d'embêter les nationalistes. Puis nous avons imaginé que l'on

doit passer en jésuitisme les jésuites eux-mêmes, afin d'embêter les

jésuites. Nous les embêtons ainsi doublement. Comme adversaires nous

les embêtons en leur portant des coups jésuites. Et comme concurrents

nous les embêtons en faisant mieux qu'eux dans la même partie. Ce

qu'ils doivent marronner. Sans compter qu'ainsi nous finirons bien

par les éliminer totalement. Puisque, pour parler comme les savants,

messieurs, _on ne supprime jamais que ceux que l'on remplace_. Nous

nous exerçons utilement à supprimer les jésuites noirs. Tout nous fait

espérer que nous y réussirons.

Non seulement nous avons imaginé que l'on doit passer les barbares

en barbarie et les jésuites en jésuiterie, mais nous affirmons

délibérément que ceux qui ne veulent pas, comme nous et avec nous,

passer les jésuites en jésuitisme, à seule fin d'embêter les jésuites,

sont incontestablement vendus aux jésuites. Ainsi nous pratiquons

l'affirmation stupide, qui a si bien réussi à monsieur le marquis

de Rochefort, et l'affirmation sans preuves, qui a si bien réussi

à M. Édouard Drumont. Nous nous apercevons que c'est fort commode.

Nous reconnaissons, après tous les grands antisémites, qu'il est

beaucoup plus facile de répéter une condamnation que de motiver une

accusation, et que cela réussit beaucoup mieux. Nous avons éprouvé

que les condamnations les plus stupides sont, à beaucoup près,

celles qui obtiennent le meilleur accueil, et que les calomnies les

plus grossières sont celles qui trouvent le plus large crédit. Nous

utilisons pour le mieux de nos intérêts la mentalité démagogique

depuis longtemps instituée par nos adversaires les plus précieux. Nous

cultivons parmi nous cette singulière _mentalité du traître_, sur

laquelle nous avons fait de si beaux articles au cours de l'affaire,

mentalité où tout homme qui pense librement apparaît comme un espion

et pour tout dire comme un vendeur de bordereau. Nous semons à

pleines mains la suspicion. C'est beaucoup plus facile que de semer

l'éducation. Nous poignardons les gens que nous aimons le mieux. Pour

leur bien. Parce que nous les aimons. Pour assurer leur salut éternel.

Nous les étouffons de tendresse. Quand c'est de tendresse feinte, le

résultat est déjà remarquable. Mais quand c'est de tendresse vraie que

nous étouffons les gens que nous aimons, nous touchons à la politique

sublime. Il a dû y avoir des moines aussi beaux. Tourner les mauvais

sentiments en actions mauvaises demande un certain métier, mais

détourner les sentiments de l'amour aux fins de la haine exige un

sens religieux de la politique. Nous devons convertir les infidèles.

Mais surtout nous devons sauver quand même les hérétiques. Nous

devons sauver l'hérétique malgré lui. Nous avons laïcisé tout cela.

Car la bonne laïcisation n'est plus de faire sauter le joug religieux

qui alourdissait la nuque de l'humanité. La bonne laïcisation est de

laisser le joug religieux, commode aux gouvernements. Seulement, parce

que nous sommes les anticléricaux, nous écrivons _laïque_ sur le joug.

Ceux qui ne savent pas lire sont priés de s'adresser à leur voisin.

J'oubliais de vous dire: nous écrivons _laïque_ en lettres rouges,

parce que nous sommes les socialistes révolutionnaires. Nous avons

inventé l'honneur du rouge. Nous avons longtemps raillé l'honneur du

tricolore. Mais nous reconnaissons qu'il est bon d'avoir une couleur.

C'est commode. Il faut du rouge pour le peuple.

Je vous disais donc, mon ami, que dans le privé on n'admettait pas

les trahisons, mais qu'elles sont la fleur de la politique. Les deux

ou trois citoyens qui avaient manœuvré si supérieurement contre la

candidature Péguy étaient les meilleurs amis—politiques—de Péguy.

Des hommes qui jadis lui serraient la main chaudement. Mon cher

Péguy par ci, mon cher Péguy par là. Et en ce mémorable samedi, au

commencement de la séance, ils imaginèrent ce moyen scrupuleusement

régulier d'intercepter la parole, de couper la communication à mon

petit cousin absent. Telles sont les singulières beautés de la

politique. D'abord elles nous paraissaient douteuses. Mais on a fait

notre éducation. Nous aussi nous sommes devenus des connaisseurs. Et

nous savons apprécier les beaux coups.

Pour un beau coup parlementaire, vous êtes forcé d'avouer que c'était

un beau coup parlementaire, parfait sous tous les aspects. Ça

se dit comme ça:—_imitant des acteurs de comédie bourgeoise_—Je

demande la parole pour une observation préalable: pouvons-nous savoir

si le citoyen qui demande la parole est régulièrement inscrit au

groupe.—_sourire aimable du citoyen président_: Voulez-vous nous

dire, citoyen, on demande si vous êtes régulièrement inscrit au

groupe. Citoyen, vous entendez?—_stupeur du citoyen_: Mais, citoyen,

puisque je remplace— — —_le président sévèrement heureux_: Non,

citoyen, j'en suis au désespoir. Mais si vous n'êtes pas régulièrement

inscrit au groupe, il m'est rigoureusement impossible de vous donner

la parole.—_stupidité du citoyen remplaçant ainsi interloqué_. Il

n'y a rien à dire à cela. Vous n'êtes pas inscrit: vous n'êtes pas

inscrit. M. Péguy est inscrit, mais il n'est pas là. Vous êtes là,

mais vous n'êtes pas inscrit. C'est clair. C'est vrai. C'est la vérité

même. Vous qui aimez tant la vérité.

_J'en suis au désespoir_: mot admirable de politique, et dont moi-même

je fus ému. Par un excès de bonté, avec l'assentiment de l'assistance,

on permit à Roy de lire la lettre sans commentaire aucun. L'impression

fut glaciale. Cette lettre sans commentaires se présenta comme un

squelette. J'admirai à part moi l'habile bonté du président. Toujours

la tendresse. Le citoyen Roland laissait aller.

Pierre le Febvre demanda la parole. Ce Pierre le Febvre est le plus

vieil ami que mon cousin ait jamais eu dans Orléans. Un homme à l'âme

ancienne. Aimant comme un père. Solide comme une barre. Ça ne bouge

pas. Il a contribué beaucoup à former mon petit cousin. C'est un

ancien ouvrier forgeron. Il a beaucoup beaucoup lu. Il sait beaucoup

des livres et beaucoup de la vie. Tout appris lui-même. Comment

nommez-vous ça?

—Un autodidacte.

—Un autodidacte. Moi, vous savez, je n'aime pas ça, l'autodidacture.

—L'autodidascalie.

—L'autodidascalie. Je suis pour la dictature impersonnelle, comme le

citoyen Vaillant.

—Je vous assure que ces deux mots n'ont rien de commun.

—Taisez-vous. Je ne vous demande pas des renseignements. Je suis

pour la dictature impersonnelle du prolétariat. Je vais vous dire. Je

n'aime pas l'autodidascalie parce qu'on m'a dit que les autodidactes

s'en ressentaient toujours un peu. Je n'aime pas non plus l'autre

didascalie, parce que, n'est-ce pas, il ne faut jamais asservir sa

pensée. Alors je ne m'instruis pas du tout. C'est comme ça que nous

faisons tous dans le parti. Ainsi nous restons libres. Et puis on n'a

pas besoin de savoir ce qu'il y a dans le monde bourgeois, puisqu'on

va le remplacer un de ces quatre matins. Et ce qu'il y aura dans le

monde socialiste on le sait d'avance: tout le monde sera guesdiste. Ou

bien les livres sont contraires au programme du parti,—et alors ils

sont dangereux. Ou bien ils sont conformes au programme du parti,—et

alors ils sont oiseux. Nous ne lisons jamais. Et puis c'est fatigant.

Et puis c'est rasant. Et puis c'est intellectuel.

Ce Pierre le Febvre a donc beaucoup lu pour se former et vivre comme

un homme et par cela même il nous est désagréable. Et puis c'est un

radical. Nous nommons radicaux les vieux républicains de province

qui nous gênent. Le programme radical, c'est nous qui l'avons ramassé.

Nous faisons de l'anticléricalisme bourgeois aussi fructueusement

que les meilleurs élèves de Clemenceau. Le débat redoutable où nous

assistons parmi nous vient de ce que la moitié des socialistes sont

devenus des opportunistes pendant que la moitié devenaient des

radicaux. Viviani est gambettiste. Zévaès est clemenciste.— —

—Monsieur, demanda Pierre Deloire, qui de l'unité ôte les deux

moitiés, il ne reste rien.

—Je ne parlais que de l'État-Major, monsieur, et nous pouvons espérer

qu'il ne pèsera pas lourd. Vos interruptions sont donc oiseuses. Nous

voulons bien que Zévaès parle exactement comme le citoyen Pichon

discourait. Vous savez les fameux discours, _avant l'ambassade_. Nous

voulons bien que Viviani parle un peu plus bourgeoisement que Jules

Ferry. Mais nous ne voulons pas accueillir parmi nous, en province,

les vieux républicains. Vous entendez la différence. Quand nous

usurpons le programme radical, auquel ce pays est habitué, ou même

le programme opportuniste, nous socialisons un excellent moyen de

production. Quand nous fermons la porte au nez aux vieux républicains,

nous sauvegardons nos moyens de consommation. Vous suivez?

—Nous tâchons.

—Le programme opportuniste et le programme radical produisent

beaucoup de mandats. Pour des raisons que nous examinerons plus tard.

Et les mandats produisent beaucoup d'avantages. Quand donc nous

captons les voix des électeurs opportunistes et radicaux en calquant

nos programmes sur les programmes opportunistes et sur les programmes

radicaux, nous accroissons d'autant nos moyens de production. Au

contraire si nous faisions place aux vieux républicains parmi nous,

cela réduirait nos parts dans les moyens communs de consommation. Il y

a si peu de places. Le monde est si étroit. Vous m'entendez à présent?

—Nous y atteignons.

—Un exemple vous facilitera l'entendement. La République, c'est la

maison. Les républicains, c'est l'habitant. Nous avons un double

intérêt à nous approprier la maison, et à en chasser l'habitant. Comme

le dit si éloquemment l'admirable vers de Vandervelde:

La maison est à moi: c'est à vous d'en sortir.

—Monsieur, dit Pierre Deloire, ce vers n'est pas de Vandervelde.

—Comment, il n'est pas de Vandervelde, Émile Vandervelde. La preuve

c'est que je le lui ai entendu dire en province dans une tournée.

Ailleurs qu'à Orléans. Si vous saviez comme il dit bien. L'admirable

conférencier. Il est parfait. Il fait une grande grande phrase. Il

attend un moment. L'auditoire, qui sent le coup, attend aussi. Et il

vous envoie ça:

La maison est à moi: c'est à vous d'en sortir.

On appuie sur _vous_. Vous, c'est les bourgeois. Nous, moi, c'est les

bons socios. Alors nous on applaudit frénétiquement.

—Monsieur, répéta Pierre Deloire, ce vers n'est pas de Vandervelde:

il est de Molière.

—Qui ça Molière? Je vous dis qu'il est de Vandervelde. La

preuve c'est que le citoyen Roland nous a dit que c'est là-dessus

que le grand orateur belge a bouclé son grand discours au congrès

international. Je dis bouclé parce que je ne sais pas le mot. Je ne

sais pas tout, moi. Quand on finit un discours, enfin, quoi, le grand

coup. Au moment qu'on garde le meilleur pour la fin.

—Monsieur, répéta pour la dernière fois Pierre Deloire, ce vers n'est

pas de Vandervelde. Il est de Molière. Molière, comme le disaient

nos professeurs de littérature, Molière le met dans la bouche de

Tartuffe. Et il est déplorable que, séduit par l'éloquence du grand

orateur belge, tout un congrès socialiste international ait aussi

frénétiquement acclamé un vers de Tartuffe.

Oeuvres complètes de Charles Péguy (tome 1) · 第 22 / 26 段