—J'en ai moins depuis que je suis malheureux. Mais ils sont

meilleurs. Les deux qui nous attendent sous le gros poirier sont les

seuls qui demeurent dans mon pays.

—Descendons. Je me contenterai de cette assistance. Nous ferons une

réunion réduite. Et nous ajournerons le grand cérémonial, que l'on ne

doit pas profaner.

Le philosophe Pierre Baudouin et l'historien Pierre Deloire se

taisaient ensemble au pied du vieux poirier. Pierre Deloire salua d'un

geste sobre. Mais Pierre Baudouin, qui avait une espérance intérieure

d'événement heureux, manifestait un commencement d'exubérance. Il

s'avança droit sur mon cousin, le dévisagea, le toisa de la tête aux

pieds, reconnut en lui quelqu'un qui aimait à faire marcher pour de

bon. Il s'arrêta net, retira cérémonieusement son chapeau, salua; puis

d'une voix grossièrement grosse:

—Bonjour monsieur.

Mon cousin le regarda fixement, reconnut son homme, celui qui ferait

semblant de marcher. Il assura sa casquette sur sa tête, remit ses

deux mains dans ses poches; puis d'une voix violente:

—Bonjour citoyen.

Mais Pierre Baudouin répéta:

—Bonjour monsieur.

—Je ne sais pas qui vous êtes, répondit mon cousin avec emportement,

puisque mon abruti de petit cousin a complètement oublié de me le

dire. Mais sachez que je n'admets pas qu'on m'appelle monsieur.

Qu'est-ce que je vous ai fait pour que vous m'appeliez monsieur devant

tout le monde. Un jour de compte rendu de mandat, encore. Dans une

réunion. Sachez qu'à Orléans je m'appelle toujours citoyen. Quand

je veux allumer ma cigarette, en m'en allant, le matin, dans la rue

Bourgogne, j'avise le premier fumeur qui passe: Pardon, citoyen,

voulez-vous me donner du feu?—Mais oui, qu'il me répond, citoyen.

Tant plus qu'on en prend, tant plus qu'il en reste. Et puis quand

je veux prendre mon apéro, pour ne pas faire suisse, à onze heures,

j'appelle mon copain: Dis donc, citoyen, tu viens en boire une à la

santé de la Sociale?—Mais oui, qu'il me répond, citoyen. Faut jamais

refuser.

—Il y a tant de capitalistes, répondit Pierre Baudouin, tant de

rentiers, millionnaires et gros bourgeois qui se font appeler

citoyens, à présent, que j'ai recommencé à nommer tout le monde

monsieur, et messieurs quand il y en a plusieurs. Ainsi je ne fais pas

de jaloux. Vous avez tort de divulguer le beau nom de citoyen. Vous

avez tort de fumer des cigarettes. Vous avez tort de vous alcooliser.

—J'ai tort? dit mon cousin, comme si le mot l'étranglait.

—Vous avez tort: si tous les républicains qui s'intitulent

socialistes ou seulement bons républicains avaient envoyé à nos amis

de Calais l'équivalent de ce qu'ils ont bu et fumé dans le même temps,

nos amis les tullistes auraient tenu des années entières. Au lieu que

nous les avons lamentablement laissés crever de faim, de misère et de

froid. Nous sommes des lâches.

—J'ai tort, dit mon cousin, comme un qui s'essaye à prononcer un mot

inconnu.

—Vous avez tort. Si tous ceux qui s'intitulent socialistes

renonçaient au mauvais boire, la véritable révolution sociale serait

avancée de plus de soixante et onze ans. Nous sommes des lâches.

—J'ai tort, j'ai tort, mais savez-vous, monsieur, que vous êtes un

homme singulier. Vous êtes nouveau, vous. Vous êtes un homme qui a de

l'audace. Vous m'enseignez des mots nouveaux. Un mot nouveau. Vous

prétendez que j'ai tort. Savez-vous que vous êtes le premier qui ait

osé me dire que j'ai tort. Quand je vais trouver les conseillers

municipaux de mon pays, au moment des élections, ils ne me disent pas

que j'ai tort; ils me disent toujours que j'ai raison, qu'ils sont

de mon avis, qu'il faut que je vote pour eux. Jamais un conseiller

d'arrondissement ni un conseiller général ni un député ne m'a dit que

j'avais tort. Et pourtant ce sont des hommes haut placés, capables,

librement choisis par les suffrages de leurs concitoyens. Ils doivent

s'y connaître un peu mieux que vous. Pourquoi dites-vous aussi qu'il

y a des capitalistes qui se font appeler socialistes. Jamais M. de

Rothschild, M. Lebaudy, M. Schneider, M. Chagot ne se sont fait

appeler socialistes révolutionnaires.

—Aussi n'est-ce pas eux que je voulais dire. Mais nous avons des

journalistes qui touchent des dix, douze et quinze cents francs.

—Quand cela serait, lui répondit mon cousin, on n'est pas capitaliste

pour si peu. Ainsi moi mon patron me paie quatre francs par jour. Ça

me fait près de quinze cents par an. Et je ne me prends pas pour un

capitaliste.

Pierre Baudouin eût ainsi fait marcher mon cousin quelque temps. Mais

Pierre Deloire intervint pour la première fois. Mon ami a l'esprit un

peu lourd, un peu distrait, un peu bourré de faits. Il ne saisit pas

toujours bien les nuances du _faire marcher_. Il me pardonnera ces

quelques indications. Elles étaient indispensables.

—Monsieur, dit pédantesquement Pierre Deloire, c'est par mois et non

par année que nos journalistes gagnent ces sommes considérables.

Pierre Baudouin esquissa un mouvement de mauvaise humeur. Mon cousin

s'assit lamentablement. Il nous regarda un instant pour douter

encore. Tout espoir de doute lui étant désormais fermé, il s'écrasa et

compta comme en lui-même.

—Quinze cents par mois. Douze fois quinze font 180.

Dix-huit mille par an. 180.000 en dix ans. Un million 800.000 en cent

ans. Dix-huit millions en mille ans.

—Tenez-vous en là, dit Pierre Baudouin. Vous savez bien compter.

—J'ai appris chez les frères, quand j'étais petit, dit mon cousin.

Les problèmes ressemblaient à ce que je vous dis. Les chers frères

m'ont aussi enseigné la règle de trois et les calculs d'intérêts.

Donnez-moi un crayon.

Pierre Deloire avait toujours sur lui de quoi prendre de notes.

—Dix-huit mille, qui multiplie cent sur trois. Deux zéros. Un

million huit cent mille, divisé par trois. Six cent mille. Tout se

passe comme si nos journalistes socialistes possédaient chacun six

cent mille francs et vivaient chacun de ses rentes, sans toucher au

fonds, l'argent supposé placé à trois pour cent, placement modeste.

Vous voyez que je ne suis pas un ignorant. Mais comment les journaux

peuvent-ils subsister?

—Il y a les annonces, les affaires, la pornographie, les paletots, le

blanc. On n'est plus sûr qu'il n'y ait pas quelques fonds secrets. Il

y a enfin les économies réalisées sur le petit personnel.

—Comment! tout le monde n'est pas payé pareil?

On paie très cher le rédacteur en chef et la grande signature. Mais le

commun des rédacteurs touchent de cent à cent cinquante.

—Par mois, dit Pierre Deloire.

—Il y a aussi les rentiers natifs. Le grand orateur belge a la

situation d'un gros bourgeois. Nous avons des rentiers qui vont de

quinze à trente mille.

—Par an, dit Pierre Deloire.

—On se demande s'il n'y en a pas plus d'un qui monte à la

cinquantaine. Lafargue a moins. Mais il a beaucoup. Nous avons des

citoyens qui ajoutent le montant de gros traitements au montant de

grosses rentes. Nous avons eu des journalistes qui à leurs gros

traitements socialistes ajoutaient de gros traitements venus des

journaux réactionnaires. On n'est pas bien sûr que ce régime soit

passé. M. Millerand, qui est riche, n'a quitté _l'Éclair_, journal

absolument indépendant, qu'un temps considérable après que les simples

bourgeois honnêtes avaient fait leur paquet.

Mon cousin se leva sincèrement ému:

—Monsieur, dit-il, vous avez eu l'honneur de me faire marcher, avec

toute cette histoire de mots que j'ai pris pour des années. Vous avez

été plus fort que moi. N'ayez pas peur: je rends aux maîtres l'hommage

que je leur dois. Écoutez, monsieur, vous pouvez m'en croire: c'est

la première fois de ma vie que je marche. Mais aussi, monsieur,

pouvais-je penser qu'il se passait des choses comme ça dans le parti.

Pouvais-je imaginer tant de monnaie. J'en suis encore tout abruti.

—Asseyez-vous un peu, répondit Pierre Baudouin, ça va se passer. Vous

en verrez bien d'autres à Paris, si vous restez quelque temps parmi

nous. N'oubliez pas qu'aujourd'hui vous nous devez un compte rendu.

—Comment, je vous dois un compte rendu! Vous abusez de votre

victoire. C'est moi qui suis venu demander à mon petit cousin le

compte rendu qu'il me doit depuis quatorze mois passés.

—Pourquoi vous doit-il un compte rendu?

—Parce qu'il fut vraiment mon délégué au premier congrès national des

Organisations socialistes françaises, tenu à Paris en décembre 1899.

—Nous devons donc savoir comment vous l'avez délégué.

—C'est bien simple:

Quand nous eûmes lu dans les journaux que les socialistes français

allaient tenir leurs États-Généraux pour commencer la révolution

sociale,—immédiatement on s'est dit qu'il fallait que le _Groupe

d'études sociales_ d'Orléans fût représenté dans ces États-Généraux.

—Qui était ce groupe d'études sociales?

—Un groupe d'études sociales, quoi. Vous savez bien ce que c'est.

—Sans doute, sans doute. Mais faites comme si je ne le savais pas.

—Je vous vois venir, avec vos gros sabots. Vous voulez à présent me

faire parler.

—Oui.

—Vous voulez me faire causer?

—Oui.

—Sachez donc ce qui en est. C'est mon petit cousin qui m'a fait

entrer dans le groupe d'études sociales d'Orléans. Il en était avant

moi.

—Qu'est-ce qu'il y faisait?

—De la propagande. Il travaillait avec Nivet à remonter le groupe

qui était descendu. Ils étaient toujours d'accord ensemble. Dans ce

temps-là.

—Comment faisait-il de la propagande?

—Vous voulez tout savoir, et ne rien payer, vous. Je vous connais

bien. Il parlait le samedi, quand on se réunissait,—quand _le Groupe_

se réunissait. On se réunissait le samedi parce que c'est le jour de

la paye—

—Chez un marchand de vin?

—Bien sûr, un marchand de vin qui avait la bonté de nous donner tous

les samedis sa grande salle sans nous demander seulement un centime.

On se réunissait aussi le samedi parce qu'on pouvait rester longtemps

le soir. Le lendemain matin, on restait au lit. Le dimanche on pouvait

faire la grasse matinée.

—On avait le droit de consommer, chez le marchand de vin?

—Oui, on consommait.

—Combien?

—Ça dépend, trois francs, cent sous. Quelquefois plus.

—En combien?

—Ça dépend, huit, dix, douze, quinze personnes.

—Sur combien?

—Je ne sais pas. On a été cinquante, soixante inscrits. Il y en a qui

disent quatre-vingts. Mais ils ne payaient pas leurs cotisations. Mais

on ne les rayait pas. Il faut que le groupe soit important.

—Sur combien d'habitants, dans la ville?

—Cinquante et quelques mille, en comptant les faubourgs. Mais il

y a aussi le _comité ouvrier républicain socialiste_, qui est plus

nombreux. En tout ça fait deux ou trois pour mille.

—Et quand il y avait réunion, est-ce qu'on faisait des quêtes?

—Faut bien. Dans une casquette. Pour les grévistes.

—On ramassait combien?

—Ça dépend, quarante, cinquante sous. Quelquefois moins.

—Alors, quand il y avait réunion, qu'est-ce qu'on faisait?

—Il y avait mon petit cousin qui parlait. Nivet n'aimait pas beaucoup

parler, parce qu'il était fonctionnaire, et qu'il n'avait pas encore

appris. Alors c'était presque toujours mon petit cousin.

—Bien?

—Ça dépend. Non. Il parlait comme tout le monde. Il ne parlait pas

comme un orateur. En commençant on trouvait que c'était bien. Parce

qu'on n'en avait jamais vu d'autres. On n'en avait pas encore vu.

Mais une fois qu'on a eu vu et entendu les grands orateurs de Paris,

alors nous avons connu ce qu'était la véritable éloquence. Pensez,

monsieur, pensez que le citoyen Alexandre Zévaès lui-même est venu

jusqu'à Orléans. Nous n'avons jamais pu avoir Jaurès. On ne sait pas

pourquoi. Mais nous avons eu le citoyen Alexandre Zévaès. Il n'est

pas aussi capable que Jaurès. Mais c'est un fameux orateur tout de

même. Quelle flamme! Un grand orateur. Il était jeune alors. Mais

il parcourait déjà la France pour semer la bonne parole. C'en est

un orateur, avec sa tête ronde noire en petite boule. Et son nez au

milieu. Vous l'avez vu quand il balance le bras? Le monde bourgeois ne

pèse pas lourd au bout d'un bras comme le sien. Alors nous avons connu

que mon petit cousin n'était que de la Saint-Jean, comme on dit dans

le pays. Mon petit cousin parlait assis, les deux coudes sur la table,

comme un homme ordinaire, et il avait l'air de faire attention à ce

qu'il disait. Il cherchait même, des fois, ce qu'il allait dire. Au

lieu que Zévaès, il sait tout ça par cœur, lui. On ne peut pas lui en

remontrer.

—De quoi qu'on parlait, quand il y avait réunion?

—Mon petit cousin parlait de quelque chose. Alors ce n'était pas

intéressant. Les grands orateurs parlent de tout. Zévaès vous dépeint

toute la révolution sociale en quarante minutes. Après ça il faut

encore vingt-trois minutes pour démontrer la république sociale. Parce

que la révolution sociale, c'est quand on fait la république sociale,

et la république sociale, c'est quand on a fait la révolution sociale.

Je sais tout ça comme un Parisien. Je l'ai entendu dire assez souvent,

dans les réunions. Je ferais un orateur comme tout le monde. Seulement

je ne sais pas parler. Et puis ce n'est pas mon métier. De mon métier

je suis ouvrier fumiste. Mon petit cousin, aussi, ne parlait pas

assez longtemps. Il était tout de suite au bout de son rouleau. Il ne

savait pas développer. Il parlait trop court. Trop sec. Pas assez de

grands mots. Il nous faut des grands mots, n'est-ce pas? Ça excite.

Quand il avait fini, il ne disait plus rien. Quand il ne savait pas,

il disait: Je ne sais pas. Ça faisait mauvais effet. Le grand orateur

sait toujours tout. Le véritable orateur ne doit jamais avouer qu'il

ne sait pas. Tenez, encore un détail qui me revient: mon petit cousin

voulait nous faire causer, causer avec nous. Il nous demandait ce que

nous savions, ce que nous pensions. Ça nous faisait réfléchir. C'était

fatigant. Il voulait nous faire étudier, quoi. Le véritable orateur

doit toujours parler lui-même. Et puis quand on demande à son voisin,

on a l'air de ne pas savoir soi-même. Le véritable instituteur ne

fait jamais parler son élève. Et puis je n'en finirais pas. Mon petit

cousin n'aimait pas trinquer. Il buvait de l'eau. Il avait l'air de

faire un peu la leçon à ceux qui buvaient du vin, ou autre chose de

bon. Un bon verre de vin, moi, j'ai toujours aimé ça. Il voulait nous

faire lire des brochures, des livres. C'est fatigant la lecture. Il

nous avait fait abonner aux revues socialistes. C'est pas amusant.

Ce qui est beau, c'est quand un orateur gueule bien, comme Zévaès,

et qu'il sait balancer les deux bras. Ça, c'est passionnant. C'est

aussi beau que dans _les Deux Gosses_. Moi, j'ai vu des vrais drames.

J'ai vu du Victor Hugo. Mais chez soi tout seul avec un livre, c'est

rasant. Ça fatigue. Mon petit cousin dépensait tout ce qu'il pouvait

ramasser d'argent à nous payer des brochures. Alors il avait l'air

un peu bourgeois. C'est pas ce qu'il nous faut. _L'émancipation des

travailleurs par les travailleurs eux-mêmes._

Le _Groupe d'études sociales d'Orléans_ se réunit pour élire enfin

son délégué au premier congrès général des Organisations socialistes

françaises. Mon gamin de petit cousin fut élu sans grosses

difficultés. Le groupe ajouta que cette élection était définitive.

Le samedi suivant, je crois, ou peu s'en faut, le _groupe d'études

sociales_ d'Orléans se réunit à nouveau pour élire enfin son délégué

au premier congrès général des Organisations socialistes françaises.

Mémorable séance où siégèrent jusqu'à onze membres. Et où mon

étourneau de petit cousin fut dégommé, ce qui fut bien fait pour lui.

Je lui avais dit de venir. Mais il n'en fit rien, comme je vais avoir

l'honneur de vous le conter.

Mais il faut que je commence par vous dire que le _Groupe d'études

sociales d'Orléans_ est adhérent au _Parti ouvrier français_.

Adhérent, ça veut dire qu'il adhère, quoi. Il tient, comme qui dirait,

au _Parti Ouvrier Français_. Le _Parti Ouvrier Français_, vous savez

ce que c'est: le parti des ouvriers français, comme nous. Vous n'avez

qu'à lire le nom sur une affiche: _Parti_—_Ouvrier_—_Français_. Un

enfant saurait tout de suite ce que ça veut dire. Nous sommes des

ouvriers français, nous, pas vrai? Alors c'est pour ça que c'est notre

parti.

Je crois bien me rappeler que c'est mon petit cousin, qui était

une rude gourde, qui a fait adhérer le _Groupe d'études sociales

d'Orléans_ au _Parti ouvrier français_. Parce qu'il faut vous dire

qu'on n'obtenait jamais d'orateurs pour les réunions publiques. On

demandait à un député, à un militant.—Non. qu'il nous répondait,

vous n'êtes pas de mon organisation.—Pourtant, qu'on lui disait,

il y a besoin de propagande à Orléans. Il y a du travail à

faire.—Vous n'êtes pas de mon organisation.—Les bourgeois y ont des

orateurs.—Vous n'êtes pas de mon organisation. Si vous ne savez pas

ce que c'est qu'une organisation, c'est comme qui dirait le _parti

ouvrier français_. Quelque chose pour qu'on y adhère. Alors mon petit

cousin disait: Toutes les organisations socialistes sont évidemment

parfaitement bonnes, puisqu'elles sont socialistes. Adhérons à

n'importe laquelle. On adhéra au _Parti ouvrier français_, à cause

du citoyen Vinciguerra, qui en était, et du citoyen Nivet, qui en

devenait.

Il faut croire que le _parti ouvrier français_ ne fut pas content de

ce que _le groupe d'études sociales_ d'Orléans avait élu le citoyen

Péguy pour le représenter au premier congrès général des Organisations

socialistes françaises. Le _Conseil national_ du _Parti ouvrier

français_ n'aimait pas le citoyen Péguy. On n'est pas forcé d'aimer

tout le monde, pas vrai. Alors ils envoyèrent le citoyen Lucien

Rolland, ou mieux Lucien Roland, qui était du parti.

Vous ne savez peut-être pas ce que ça veut dire. Dans les

commencements, quand on parlait de quelqu'un devant moi, et qu'on

disait: Il est du parti, j'entendais qu'il était du parti socialiste.

Ignorance grossière où je languissais. Grossier malentendu où

dépérissait mon enfance intellectuelle. Sachez, monsieur, si vous êtes

aussi bête que je le fus, connaissez que lorsqu'on dit de quelqu'un

devant vous: Il est du parti, cela veut dire qu'il est du _parti

ouvrier français_. Il y a des fois où je me trompe encore. Mais c'est

que ça m'échappe.

La séance commença pour l'élection définitive. J'avais prévenu mon

petit cousin. Tous ses amis l'avaient prévenu.—Viens, qu'on lui avait

dit. Mais il nous avait répondu que le travail qu'il fournirait à

Paris comme libraire éditeur pour le même prix et dans le même temps

serait plus utile pour la préparation de la Révolution sociale que

d'aller soutenir sa candidature sur place. Il avait tort, car la

question n'est pas de travailler plus efficacement à la meilleure

préparation de la Révolution sociale; mais la seule question est de

savoir plaire aux citoyens électeurs. Un voyage à Orléans, aller et

retour, ne coûte pas dix francs de chemin de fer. En troisième classe.

Mettons vingt francs avec les frais. Mettons deux jours, en comptant

la fatigue. Mon petit cousin pensait que vingt francs de sa monnaie et

deux jours de son travail à Paris donneraient beaucoup plus d'effet

socialiste révolutionnaire qu'un bafouillage de trois quarts d'heure

au _groupe d'études sociales d'Orléans_, devant quinze personnes. Il

avait raison. Seulement il avait tort tout de même, parce que ces

pensées-là on les garde pour soi. Nous savons tous que vingt francs

d'éditions et deux jours de librairie valent beaucoup mieux pour la

préparation de la Révolution sociale que tous les bafouillages de

groupes. Seulement ça ne se dit pas, ces choses-là. Il faut faire

croire aux électeurs que leur compagnie est la plus agréable du monde,

que leur entretien est la plus utile occupation, qu'il vaut mieux

parler pour eux quinze que d'écrire pour dix-huit cents lecteurs, que

tout mensonge devient vérité, pourvu qu'on leur plaise, et que toute

servitude est bonne, à condition que l'on serve sous eux.

—S'ils veulent savoir ce que je pense, disait mon cousin, qu'ils

regardent mes articles. S'ils veulent savoir ce que je veux faire

et ce que je fais, qu'ils regardent ce que j'écris, et qu'ils vous

demandent les renseignements complémentaires. Vanité grossière de

cuistre. Demander à des électeurs de lire, à un groupe d'acheter

des publications. Il faut que je vous dise que c'est dans _la revue

blanche_ que mon petit cousin écrivait dans ce temps-là. Demander à

des électeurs de se déranger, de travailler, de se casser la tête.

Invention grossière d'une imagination intellectuelle. Ça n'est pas ça

qu'il faut aux citoyens électeurs, au véritable peuple, au vénérable

militant. Il faut qu'on lui apporte son candidat devant lui. Comme ça

il peut le faire marcher, le faire causer, le faire tourner, le faire

monter, le faire baisser, le faire biaiser, le faire lever, le faire

asseoir, le faire chanter, le faire jaser, le faire coucher, le faire

emballer. Il faut bien que le citoyen électeur ait quelques amusements

dans la vie.

N'oublions pas que le citoyen délégué est l'obligé du citoyen

électeur. Le citoyen électeur est quelqu'un qui possède quelque

chose. Il possède sa voix. Le citoyen candidat est quelqu'un qui

demande quelque chose. Il demande cette voix. Il ne faut pas que tu

te montes le coup là-dessus, mon petit cousin. Le citoyen candidat

demande la voix du citoyen électeur. Comme disait ma grand mère, qui

était aussi la tienne, quand on demande la charité, il ne faut pas

faire le fier. Comme dit mon patron, les affaires sont les affaires.

Et les mendiants sont les mendiants. Quand on tend la main, il ne faut

pas lever la tête. Ainsi parlait grand mère, mon ami, et je suis peiné

que tu n'aies pas gardé le sens de ses leçons anciennes.

Les affaires sont les affaires. Tu veux que le citoyen électeur te

donne sa voix. Il faut que tu lui donnes en compensation. Si tu étais

député, tu lui donnerais des faveurs gouvernementales. Mais les

délégués aux congrès socialistes n'ont encore aucuns bureaux de tabac.

En attendant il faut que tu paies la voix que tu demandes. Il faut

que tu paies. Si tu allais chez un marchand de parapluies et si tu

lui disais: Le temps se couvre. Il me faut un parapluie.—Dans quels

prix, monsieur, qu'il te demanderait. Pareillement quand tu te portes

candidat il faut que tu donnes un prix des voix. Si tu étais venu

toi-même, c'était donner au citoyen électeur, pour le prix de sa voix,

cet avantageux sentiment qu'il pouvait te déranger à sa guise. C'est

une antique jouissance, et dont la saveur n'est pas encore évaporée,

que de tenir un homme, de lui faire sentir sa supériorité, de le tenir

dans sa dépendance, de le plier à son caprice, de le subjuguer, de

lui faire éprouver son autorité. Avoir à sa disposition le candidat

plat. Jouir de ses platitudes. Voilà ce qu'il nous faut. Nous sommes

le peuple souverain. C'est comme qui dirait que nous sommes tous des

rois. Il nous faut donc des courtisans. Seulement dans le temps il n'y

en avait qu'un seul qui était roi. Et il avait beaucoup de courtisans.

Cela n'était pas juste. C'est pour ça qu'on a fait la révolution.

Alors à présent tout le monde est roi, et c'est le même courtisan qui

sert pour plusieurs. C'est moins commode. Mais l'égalité avant tout.

Oeuvres complètes de Charles Péguy (tome 1) · 第 21 / 26 段