débat récemment ému entre Jean Grave et Urbain Gohier?
—Laissez-moi tranquille, je ne fais aucune allusion. _La Société
mourante et l'anarchie_ est le livre qui m'a le plus profondément
remué. Mon discours est plein de noms propres. Je hais autant le
sectaire prétendu anarchiste que le sectaire véritablement anarchiste.
J'admets que certains socialistes fassent provisoirement de l'action
politique ainsi que j'admets que certains Français fassent
provisoirement de l'exercice militaire. Je dirai toute ma pensée: il
me paraît indispensable que certains socialistes révolutionnaires
fassent de l'action politique, parce que s'ils n'en faisaient
pas toute l'action politique, dont l'effet me semble indéniable,
retomberait toute pour écraser la révolution sociale et même la
préparation de la révolution sociale. On me répond que la politique
est un sale métier. Nous savons qu'il y a dans la société bourgeoise
beaucoup de sales métiers, inévitables. Nous avons donc la plus
grande et la plus sincère gratitude pour les citoyens qui veulent
bien assumer ces métiers sacrifiés. Je le dis sérieusement: j'ai la
plus vive et la plus profonde reconnaissance pour les citoyens qui
veulent bien faire de la politique. J'ai aussi, comme Français, de la
reconnaissance pour les pauvres bougres de soldats et d'officiers,
quand ils sont honnêtes et bons citoyens. Mais je ne consens pas
qu'il advienne au socialisme révolutionnaire la contamination qui est
advenue à la nation française. La nation française avait une armée.
Il était inévitable que la nation française eût une armée. Il était
inévitable, dans la situation de concurrence internationale bourgeoise
indéfiniment surexcitée où l'Europe se crève, il était inévitable que
la nation française eût une armée, c'est-à-dire que pendant certaines
années certains citoyens fissent leur métier de la préparation
technique aux travaux de la guerre. Mais qu'est-il advenu? et c'est
ici, vous m'entendez, qu'intervient ce que je nomme la contamination.
Les citoyens qui se préparaient aux travaux déplorables de la guerre,
au lieu de garder précieusement en eux l'esprit de la cité, se
laissèrent contaminer par les passions qui naissent malheureusement
de la guerre. Et il n'y eût eu que demi-mal, et contamination
partielle. Mais la plupart des citoyens, dans les années où ils ne
faisaient pas leur métier de la préparation à la guerre, avaient en
eux et gardaient glorieusement les passions misérables belliqueuses.
Ou bien ils recevaient la contamination de leurs voisins. Et au lieu
d'avoir pour les citoyens militaires une reconnaissance exactement
prudente ils se donnèrent ou accueillirent pour les soldats des
sentiments d'humilité, de serve imitation, d'aveugle et enthousiaste
admiration. Le métier sacrifié devint le métier guide, le métier
modèle. Ainsi naquit et se développa ce militarisme envahissant dont
vous savez que je suis l'un des adversaires les plus rigoureusement
exacts.
Je redoute qu'une semblable contamination ne se soit effectuée dans le
socialisme révolutionnaire. Il était indispensable que le socialisme
révolutionnaire eût ses politiques professionnels. Dans la situation
de concurrence politique bourgeoise indéfiniment surexcitée où crève
lentement la nation française, tous les partis politiques bourgeois
se fussent payés sur le dos du socialisme révolutionnaire si le
socialisme révolutionnaire n'avait pas eu des militaires, comme il
convient de nommer nos politiques professionnels. J'ai donc pour nos
citoyens politiques une vive et profonde reconnaissance. On ne m'a
pas vu leur jeter des tuiles sur la tête pendant qu'il recevaient les
tuiles des démagogues. Je les ai défendus tant que j'ai pu contre les
démagogues. Je les défends tant que je peux. Je les défendrai tant
que je pourrai. Pendant qu'ils se noyaient ou couraient le danger de
se noyer, on n'a pas vu que je faisais mon petit maître d'école de
la Fontaine. Je me suis fait de sérieux ennemis parmi leurs ennemis
parce que je leur subvenais de toutes mes forces. Quand il y a des
élections politiques je fais la campagne électorale et je vote. Quand
il y a des élections universitaires je fais la campagne. Si j'étais
citoyen actif universitaire, je voterais aussi dans les élections
universitaires. Mais là je ne suis qu'un citoyen passif. Dans le petit
village de banlieue extrême où je me suis réfugié, vous savez que j'ai
suivi attentivement la campagne politique inaugurée pour les récentes
élections municipales. Vous savez que j'ai voté le premier dimanche
et le dimanche de ballottage pour la liste républicaine opposée
aux grands bourgeois réactionnaires, aux châtelains et aux grands
propriétaires fonciers de l'endroit. Car nous sommes inclus dans
l'arrondissement de Marcel Habert, et chez nous les républicains sont
unis, parce qu'ils sont impuissants.
Je demande que le socialisme révolutionnaire ne soit pas contaminé
par son armée politique ainsi que la nation française fut contaminée
par son armée militaire. Je demande que nous ayons pour nos citoyens
politiques une reconnaissance exactement prudente et non pas une
serve admiration, une humilité d'imitation. Or il suffit de regarder
rapidement ce qui advient au socialisme révolutionnaire pour constater
un incroyable envahissement de la mentalité politique.
J'ai comparu, moi aussi, devant le Conseil d'administration de la
_Société Nouvelle_. Et j'ai participé aux Assemblées générales,
simples chambres d'enregistrement qui étaient censées souveraines.
C'était un des spectacles et un des événements les plus désolants que
je connaisse. Les mêmes hommes administrateurs commettaient des actes
qu'ils n'eussent pas imaginés quand ils étaient simples citoyens. La
raison d'État, qu'ils avaient combattu trente et quelques mois avec
un redoutable acharnement, leur paraissait non pas suffisante, mais
opulente pourvu que l'État fût la société commerciale dont ils avaient
l'administration. Permettez que je revienne sur les faits.
—Il est temps, dit froidement Pierre Deloire.
—Je me rappellerai toujours comme l'exécution fut brutale et
prompte quand tu demandas et proposas au Conseil d'éditer les
cahiers, dans des conditions commerciales qui étaient cependant fort
avantageuses pour la maison commune. Je me rappellerai toujours, pour
l'administration de ma vie, de quel ton Herr vous dit: Nous sommes
_unanimes_ à penser que vous allez marcher contre tout ce que nous
avons fait ensemble. Nous sommes _unanimes_ à n'accepter pas cette
publication.—Ils étaient unanimes! Et qu'est-ce que cela prouve?
Esprits à peu près identiques, ayant la même culture, les mêmes bonnes
et les mêmes mauvaises qualités, les mêmes déformations et les mêmes
alourdissements, ces cinq administrateurs étaient plus facilement
unanimes entre eux que je ne suis unanime avec moi. Quand Herr discute
avec Simiand il y a moins de profonde variété, moins de pénible et
douloureuse incompatibilité que quand je discute avec moi. C'est
dire qu'il y a dans leurs assemblées moins de véritable discussion
que quand je m'assemble tout seul. Et ils seraient modestes, et
ils n'accableraient personne et ils n'accableraient rien et ils
n'écraseraient pas leurs anciens amis de leur commode unanimité s'ils
n'avaient accueilli en eux la contamination politique de la puissance
attribuée à la quantité numérique. Nous sommes cinq. Nous sommes cinq
unanimes. Il est évident que nous avons raison. Nous avons raison
contre la raison même. La raison n'est pas cinq. Et il en était de
même aux assemblées générales. Puisque la raison y avait la minorité,
la raison y avait tort.
Non pas qu'évitant le gouvernement de la minorité par la majorité
je veuille asseoir le gouvernement de la majorité par la minorité.
Je ne veux pas réparer une injustice par une injustice majeure, une
lamentable déraison par une lamentable déraison majeure. Je demande
que parmi nous, parmi les socialistes révolutionnaires agissant entre
eux, et travaillant solidairement, on n'introduise pas, venues des
assemblées bourgeoises, les présomptions autoritaires de la paresseuse
et facile votation. Je demande que l'on ne croie pas que l'on a tout
dit quand on a dit: nous sommes _unanimes_, ou bien: _nous sommes en
majorité_, ou bien: _nous avons une forte majorité_, ou: _nous avons
la majorité des deux tiers_. Nous demandons que ces constatations
de quantités n'empêchent pas d'écouter scrupuleusement la voix
de la raison. Nous demandons que ces constatations de quantités
n'empêchent pas systématiquement d'écouter le bon sens en intellect,
et le sens droit en morale. J'admets, je demande que le citoyen,
certain dimanche, aille voter pour tels ou tels candidats au conseil
municipal, au conseil d'arrondissement, au conseil législatif ou
national, que nous nommons Chambre des Députés. Mais le citoyen qui,
son bulletin mis, rentrant à la maison, dirait à sa femme: _à présent
nous allons voter pour savoir si nous ferons ce soir un pot au feu_
me semblerait un dangereux maniaque. Pourtant c'est là que nous en
sommes. La votation parlementaire bourgeoise ne nous a pas seulement
contaminés en ce sens que nous en faisons avec eux parmi eux, mais
en ce sens beaucoup plus redoutable que nous ne faisons plus que
de cela parmi nous avec nous. Chacun pense à _majoriser_, comme on
dit, le voisin. L'histoire des trois congrès, les deux nationaux et
l'international, n'a été qu'une lamentable histoire parlementaire.
Je pensai que je pourrais placer un mot:
—C'est ce que je dirai quand je rendrai compte à mes électeurs du
mandat qu'ils ont bien voulu me confier pour le premier, le deuxième
et le troisième congrès de Paris.
—Tais-toi tu es trop bête. L'histoire des congrès, sans aucune
exception, l'histoire de l'ancien comité général, sans aucune
exception, l'histoire des groupes élémentaires, des fédérations
régionales, départementales ou provinciales, des organisations
nationales, sauf exceptions, l'histoire, hélas, du grand parti
national, est une lamentable histoire parlementaire. Beaucoup de
coopératives et beaucoup de syndicats ont une histoire parlementaire.
On n'entend partout parler que de majorité. Cela est incroyable
d'un parti révolutionnaire, d'un parti qui ne tient dans le monde
qu'un espace extrêmement mineur. Combien y a-t-il dans l'univers de
socialistes véritablement socialistes? Moins que jamais. Et n'est-il
pas évident que si la loi de majorité régissait le monde nous serions
écrasés comme un nouveau-né chinois. Pendant toute l'affaire, les
dreyfusards furent en France la minorité infime. Et depuis le
commencement de cette affaire principale, plus longue, beaucoup
plus vaste et non moins profonde, que nous nommons l'affaire de la
Révolution sociale, nous les révolutionnaires nous avons toujours
été en minorité infime. Et pour longtemps nous sommes en infimité.
Pourquoi dès lors introduire dans nos relations mutuelles comme le
seul régulateur cette loi bourgeoise immorale et dérationnelle que les
bourgeois eux-mêmes ont soin de ne pas utiliser contre nous jusqu'en
sa rigueur extrême.
Pourquoi? Parce que nos censeurs ne sont pas moins contaminés de
l'insincérité bourgeoise qu'ils ne sont contaminés de l'autorité
bourgeoise. Tout cela se tient. L'autoritaire ment. La seule
raison ne ment pas. L'autoritaire est celui qui veut exercer une
action plus grande que la raison ne le lui permet, que la raison
ne la lui confère. Il veut avoir un effet plus grand qu'il n'est,
raisonnablement, une cause. Il veut rompre à son avantage la juste
et la raisonnable proportion. Il veut introduire frauduleusement un
supplément d'effet dans son action. Quand le censeur vous accuse de
trahir la République parce que vous diminuez l'autorité de Herr, de
Jaurès ou du troisième _universitaire_ auprès de leur public, très
exactement le censeur souhaite, espère, désire qu'au moment que le
lecteur ouvre son journal sur un article de Herr, de Jaurès, ou du
troisième, il y ait, interposée entre l'entendement du lecteur et
l'entendement de l'auteur, une certaine quantité de croyance fidèle.
Et quand Jaurès monte à la tribune, le censeur veut qu'il y ait,
interposée entre l'entendement de l'auditeur et l'entendement de
l'orateur, une certaine quantité de croyance fidèlement déférente. Le
censeur n'admet pas que le texte imprimé paraisse seul, pauvre et nu
au regard du simple citoyen. Le censeur n'admet pas que le discours
parvienne seul, pauvre et nu à l'ouïe du simple citoyen. Honte à ces
habilleurs! Nous demandons qu'en ce sens-là il n'y ait parmi nous
aucune autorité individuelle, et encore moins une autorité collective.
Nous demandons que le peuple accorde une large audience à tous ceux
qui lui veulent parler. Mais quand il a entendu l'orateur ou l'auteur,
nous demandons que le peuple, s'il y a lieu, prononce lui-même selon
la raison, sans aucune interférence de fidélité religieuse. Nous
sommes de ces singuliers libéraux ou libertaires qui n'admettons
aucune autorité. Nous sommes de ces singuliers révolutionnaires
qui n'admettons pas l'autorité de la tradition. Nous sommes de ces
singuliers libre-penseurs qui n'acceptons aucune Église. Au sens
profond des mots, nous n'autorisons aucune congrégation. Que le peuple
écoute volontiers tel ou tel en mémoire des auditions précédentes,
si elles étaient bonnes, soit. Mais dresser le peuple ou le public à
ce qu'un jour lisant un article ou entendant un discours le simple
citoyen pense en lui-même: Ce raisonnement me paraît faux, mais
j'admets qu'il est juste, puisqu'il est de _monsieur un tel_;—ou
bien: Ce sentiment me paraît mauvais, mais il faut bien qu'il soit
noble, puisqu'il est d'_un tel, noble citoyen_: que le peuple suive
ainsi à la piste, nous ne le voulons pas, Jaurès ne le veut pas, s'il
a de faux amis qui le veulent. Nous ne voulons pas qu'entre le texte
et l'homme qui lit on glisse l'épaisseur d'une autorité, quand le
texte serait de mon meilleur ami.
—Surtout, rectifia Pierre Deloire, si le texte était de mon meilleur
ami.
—C'est ce que je voulais dire.
—Il faut dire ce que l'on veut dire.
—Nous demandons instamment que ceux qui aiment l'autorité se
reclassent parmi les bourgeois, que ceux qui aiment la tradition
se reclassent parmi les conservateurs, que ceux qui aiment la foi
se classent à côté des chrétiens. Toutes ces anciennes humanités
ne me paraissent nullement méprisables. Mais il est misérable que
ceux qui en sont encore, au lieu d'y rester, soient venus faire la
loi parmi nous. Ces ralliés ne trahissent pas la République, ils ne
remettent pas la République aux mains des réactionnaires, ils ne
mettent pas le socialisme aux mains des bourgeois, ils ne mettent
pas la révolution aux mains des conservateurs, ni la libre-pensée
aux mains des cléricaux, mais ils font ou ils essaient que les mêmes
républicains soient réactionnaires, que les mêmes socialistes soient
bourgeois, que les mêmes révolutionnaires soient conservateurs, que
les mêmes libre-penseurs soient les cléricaux de la libre-pensée. Ils
ne trahissent pas la République, ils n'ont aucune République.
Leur propagande supposant le montage de coup, nous voyons qu'elle
produit le mensonge et l'injustice. Tout cela se tient. L'autoritaire
ment, en ce sens que pour asseoir son autorité il faut qu'il donne
au propagandisé une image menteuse du monde. Jamais le monde n'a
marché aussi mal qu'aujourd'hui. Les massacres d'Arménie et la
digestion de la Finlande, les sadismes africains et les sadismes
chinois, la condamnation de Rennes et l'alcoolisme français, la guerre
de Madagascar et la guerre du Transvaal, tant de guerres et tant
d'épouvantes où le socialisme universel n'a rien tenté d'efficace ni
d'effectif, sont faits pour donner quelque humilité à la génération
que nous sommes, au socialisme que nous sommes. Loin de là: nos chefs
s'enrouent à chanter les hymnes et les actions de grâces. Confondant
en eux deux fonctions militaires, ils font à la fois la fanfare et le
commandement. Quand les corps expéditionnaires de Chine sont partis,
on a osé invoquer ce premier essai de confédération européenne. Et
quand les chefs sont réunis en congrès, tout se passe comme si le
socialisme universel n'avait qu'à dire un mot pour disposer du monde.
Montage de coup. Le monde se fout de nous[11]. La démocratisation
et la fausse démocratisation n'ont conduit qu'à donner aux peuples
souverains ou faussement souverains les vices des capitaines. Le
peuple français, le peuple anglais, le peuple allemand ont reçu et
fomenté des perversités que le sort des âges révolus n'attribuait
qu'aux chefs. Les peuples mêmes sont devenus pillards, menteurs,
voleurs, assassins, nationalistes et militaristes. Alors pourquoi
faire les malins? Nous avons contre nous la lourdeur de l'ignorance et
le vice de la perversité de tous les peuples mêmes. Et pourquoi faire
les petits bons dieux? Nous avons contre nous le monde même que nous
voulons refaire. Sauf de rares exceptions, les passions bourgeoises
croissent parmi les peuples mêmes comme elles ne croissaient pas
jadis parmi les aristocraties et naguère parmi les bourgeoisies.
Pourquoi nous le dissimuler. Quand il faut bâtir un immeuble de dix
mètres et que les maçons arrivent au pied du mur, on ne voit pas
que l'entrepreneur les assemble et leur annonce: Mes enfants, nous
allons bâtir un tout petit mur de deux mètres et demi,—dans l'espoir
qu'après que les maçons auront conduit le mur jusqu'à deux mètres et
demi une seconde exhortation le leur fera pousser jusqu'à trois mètres
et demi, et ainsi de suite. Ainsi nous, quand nous sommes assemblés au
pied de la Révolution Sociale, pourquoi nos maîtres et contre-maîtres
veulent-ils nous faire accroire que c'est une petite affaire, à moitié
faite sans qu'on s'en soit aperçu, et que tout se passera en douceur.
C'est qu'au lieu de nous traiter comme des ouvriers raisonnables nos
chefs nous traitent comme des soldats. Et non pas comme un officier
raisonnable peut traiter des soldats raisonnables, mais comme un
officier de l'ancienne armée traitait les mauvais soldats: _Allons,
encore un coup d'épaule, il n'y a plus que deux kilomètres_, quand on
sait qu'il y en a encore six ou huit. Ou bien si on attaque: _Hardi!
en avant! ils ont peur! ils vont foutre le camp!_ avec le refrain
obligé: _il y a la goutte à boire là-haut!_ C'est comme ça que les
gens finissent par boire la goutte en bas. Nous ne voulons pas boire
la goutte. Nous sommes des ouvriers. Nous acceptons, nous demandons
que l'on nous guide quand il en est besoin. Nous acceptons, nous
demandons des architectes et des ingénieurs, à condition qu'ils nous
diront la vérité. Nous ne voulons pas d'entraîneurs. Nous ne sommes
ni des chevaux ni des cyclistes. Nous ne faisons pas des courses.
Nous voulons faire un travail raisonnable. Nous ne voulons pas de
propagandeurs professionnels. Nous n'admettons pas que la propagande
ne soit pas la communication pure et simple de la vérité que l'on
sait. Ce qui revient à dire que c'est Péguy l'accusé qui fait de la
propagande et que ce sont les censeurs qui n'en font pas. Ce sera le
premier point de ma défense.
Il s'arrêta pour souffler un peu, parce qu'il était essoufflé.
—Nous en resterons donc au premier point, dit Pierre Deloire, parce
que c'est assez causé pour aujourd'hui. Tu as de la chance que je ne
sois pas un président de tribunal correctionnel bourgeois. Tu verrais
si tu plaiderais ainsi. Tu as un discours singulier. On ne voit pas
que tu suis aucun plan. Et cependant je me ferais un scrupule je ne
dis pas de supprimer, mais de déranger un mot de ce que tu dis. Mais
il importe que l'accusé rende compte enfin de son mandat. Il n'est pas
seulement un accusé, il est un délégué. Je demande qu'il ait d'abord
la parole comme délégué.
—Je lui cède mon tour, comme on dit dans les assemblées délibérantes,
parce que, ce que je veux dire, je le dirai bien. Mais ce que j'ai dit
aujourd'hui était indispensable avant de commencer. Mon premier point
était en réalité un point préliminaire. Il fallait savoir si le compte
rendu que Péguy nous doit sera un compte rendu de fausse propagande
sur ce modèle: _Hardi les gars!_ ou un compte rendu historique sur ce
plan: _J'ai vu ceci et entendu ceci. Alors j'ai fait ceci._
—Ce sera, dis-je, autant que je le pourrai, un compte rendu
historique.
COMPTE RENDU DE MANDAT
25 avril 1901,
Nos anciens abonnés n'ont pas oublié que mon grand cousin de province
devait venir me voir avant le commencement de l'Exposition. Pourquoi
il ne vint pas, cela ne vous regarde pas. Et si vous n'êtes pas
contents, vous aurez affaire à lui.
—Bonjour, mon petit cousin, bonjour. Je viens te demander le compte
rendu que tu me dois depuis quatorze mois passés.
—Bonjour mon grand cousin. Mais je n'ai guère le temps.
—Tais-toi, tu n'a pas besoin de réclamer. Tu es mon délégué. Tu dois
m'obéir comme un qui va les pieds devant.
—Mais oui, mais oui mon grand cousin. Seulement j'ai eu la grippe.
J'ai du rhume. J'ai des abonnés.
—Je m'en fous. Je suis le public, le peuple, enfin, les citoyens,
le peuple souverain. Je ne t'avais pas commandé d'avoir la grippe.
Rends-moi mon compte.
—J'y consens, mais encore faut-il que le compte soit régulièrement
rendu. Où est l'assistance des citoyens, où le bureau, où les
assesseurs, et le verre d'eau, et la carafe?
—Où est l'assistance des citoyens électeurs, pour fumer, boire et
chanter pendant le compte rendu: _Vive la Sociale! Vive la Révolution
sociale! Vivent les Syndicats! Vive la République sociale! Vive la
Commune! A bas les ministériels! A Chalon! A bas les démagogues!_
Edwards en manches de chemise. Delory aussi. _A bas les intellectuels!
Silence là-bas! Vivent les coopératives de consommation! Vive la grève
générale! A bas les papes! A bas l'empereur! Silence aux calotins! Et
l'exode? Assassins! assassins! C'est la lutte finale—groupons-nous et
demain—_
—Où est le président?
—Où le président de séance à la tapette infatigable: _Citoyens,
citoyens, allons citoyens, citoyens, citoyens, citoyens, voyons
citoyen. N'oubliez pas, citoyens, n'oublions pas que vous êtes
assemblés, que nous sommes assemblés pour que le citoyen Péguy vous
rende, nous rende compte, citoyens, du mandat, citoyens, que nous,
que vous lui avez confié, citoyens, pour le, allons citoyens, pour le
premier congrès national des organisations socialistes françaises.
Voyons, citoyens, quel spectacle donneriez-vous aux bourgeois qui vous
regarderaient. N'oublions pas, citoyens, que nous travaillons tous
pour la même cause. Vive la Sociale! Voyons citoyens, laissez parler
l'orateur. Nos camarades du Parti Ouvrier Français parleront à leur
tour. La réunion est contradictoire._
—Où les chaises, l'estrade et le bureau? Où sont les formes
indispensables d'un compte rendu?
—Elles y seront, car je suis un homme juste.
Laisse-moi donc un certain délai. Il faut que je me prépare. Un peu.
Il faut que j'y pense.
—On ne se prépare pas à dire la vérité. On ne se prépare pas à parler
en public. Les grands orateurs bafouillent sans préparation. Es-tu
donc un misérable cabotin, que tu veux te préparer à me faire un
compte rendu. Ce soir, tu m'entends, cette après-midi, et pas demain.
Quand tu devrais en crever. Convoque tes amis. Je suis bon prince. Et
puis je n'ai apporté aucun citoyen dans ma valise.
A deux heures sonnantes, heure fixée, mes amis Pierre Baudouin et
Deloire passaient le seuil de la porte.
—Je suis patient, dit mon grand cousin. Mais il me déplaît qu'on me
fasse poser. Tes amis ne se pressent pas. Je vois les deux premiers
qui arrivent en se balançant comme deux gendarmes en retraite. Quand
les autres vont-ils nous arriver? quand nous arrivera la foule de tes
amis?
—Les deux que tu vois sont les seuls que j'ai demandés.
—Les deux que je vois? Tu n'as donc pas une foule d'amis?