que la communication des pages qui m'intéressaient me fût donnée
sans condition ni réserve. L'entretien fut assez cordial, mais le
conseil s'en tint à sa première décision. J'ai soumis la question à
la prochaine assemblée générale. Ma demande viendra de jeudi en huit,
le jeudi matin 10 courant. Voilà pourquoi je ne peux pas vous donner
aujourd'hui communication des pages du rapport de janvier où je fus
mis en cause.
—Que vous en rappelez-vous?
—Ce rapport n'était pas un réquisitoire implacable, mais un de ces
réquisitoires mouillés de tendresse qui écrasent leur homme. L'auteur
m'y reprochait d'avoir fondé une revue ayant le caractère et le format
du _Mouvement Socialiste_. Je fus imbibé, liquidé. Je ne me défendis
pas. Quand l'auteur eut fini sa lecture je répondis textuellement:
—Je ne veux pas dépenser le temps de l'assemblée générale pour un
cas individuel. Ceux de vous qui après avoir entendu l'accusation
voudront m'entendre en ma défense me trouveront au siège des
_cahiers_, 19, rue des Fossés-Saint-Jacques, le lundi et le jeudi, de
deux heures à sept heures.
—Y allèrent-ils?
—Quelques-uns, deux ou trois sur une vingtaine et quelques. J'étais
si abasourdi que je ne pensai pas à demander la division, qui est de
droit. Et comme je voulais approuver le restant du rapport, comme je
voulais approuver hautement le travail considérable que les mêmes
hommes avaient fait pour la réinstallation de la librairie, je votai
_oui_ sur l'ensemble du rapport, j'adoptai avec l'immense majorité des
sociétaires la partie du rapport qui me maltraitait.
Je répondis à cette accusation en publiant dans le deuxième cahier, à
la page trois de la couverture, cet avis:
_Nous annonçons ici les publications que nous voulons signaler à nos
lecteurs, sans demander aux éditeurs ni leur avis ni leur finance.
Aucun éditeur ne peut s'offenser de cette annonce._
La seconde moitié de la troisième page et la quatrième page tout
entière annonçaient le _Compte rendu sténographique officiel du
Congrès général des Organisations socialistes françaises tenu à Paris
du 3 au 8 décembre 1899_.
Pendant un an je saisis toutes les occasions de faire à la _Société
Nouvelle_ une utile publicité. Je rappelai sur la couverture du
quatrième cahier, _pour mémoire, à tous ceux qui auraient entendu
prononcer quelque réquisitoire contre ces cahiers qu'aussi longtemps
qu'ils ne m'auront pas entendu en ma défense ils seront dans une
situation exactement antidreyfusiste_. Ils ne vinrent pas plus. Sur la
couverture du cinquième j'annonçai:
_Vient de paraître à la Société Nouvelle de librairie et d'édition,
17, rue Cujas, Paris: la Question de l'Enseignement secondaire en
France et à l'étranger, par Ch.-V. Langlois, un volume de 140 pages,
petit in-18, à 1 franc 50, livre que nous aurons sans doute à citer
quand nous présenterons les raisons pour et contre la liberté de
l'enseignement._
_Vient de paraître à la même librairie: la Réforme militaire. Vive
la Milice, par Gaston Moch, ancien capitaine d'artillerie; M. Gaston
Moch a réuni et composé les articles qu'il avait donnés à la Petite
République; une forte brochure de 64 pages, in-8°, à 0 fr. 30; pour
la propagande, 50 exemplaires, 12 fr. 50, et 100 exemplaires, 20
francs._
Les cinquième et sixième cahiers avaient publié la _consultation
internationale_ ouverte à _la Petite République_ sur _l'affaire
Dreyfus_ et _le cas Millerand_. Un libraire m'en demandait le tirage à
part. Je le lui refusai. Je proposai à la _Société Nouvelle_ de faire
une édition commune avec les cahiers. On en demanda l'autorisation
à Dejean. C'était vouloir que l'édition ne se fît pas. Dejean, me
dit-on, réclama des droits d'auteur. Les imprimeurs distribuèrent.
Dans le septième cahier, page 53, _tenue du congrès national_,
j'annonçais encore le _Compte rendu sténographique officiel_ édité
par la librairie. Sur la couverture, j'annonçai en bonne place:
_Vient de paraître à la Société Nouvelle de librairie et
d'édition, 17, rue Cujas, Paris, le Procès des Assomptionnistes,
réquisitoire du Parquet, exposé et réquisitoire du Procureur de
la République, compte rendu sténographique partiel des débats,
arrêt, 1 volume, 256 pages, imprimées très denses, in-16, pour
cinquante centimes._
Dans le huitième cahier j'annonçai à la dernière page de la couverture:
_Demander à la Société Nouvelle de librairie et d'édition, 17,
rue Cujas, Paris, le premier roman de Jérôme et Jean Tharaud: le
Coltineur débile, un beau volume in-18 jésus de 116 pages, pour
un franc._
_Demandez à la Société Nouvelle de librairie et d'édition, de
Marcel et Pierre Baudouin, Jeanne d'Arc, drame en trois pièces,
un volume lourd grand in-octavo de 752 pages très peu denses,
pour dix francs._
—Rassure-toi: on ne l'a pas demandé.
—Tais-toi, dit Pierre Deloire, écoute la lecture des textes.
—J'avais annoncé déjà, et j'ai annoncé plusieurs fois _le Coltineur
débile_. Septième cahier, _de la grippe_, je dis au docteur socialiste
révolutionnaire moraliste internationaliste:
j'achèterai un petit Sophocle. La première fois—
—Qu'est-il devenu, le docteur socialiste révolutionnaire moraliste
internationaliste?
—Je suis sans nouvelles.
—Taisez-vous, dit Pierre Deloire. Écoutons le texte.
—Je lui dis:
j'achèterai un petit Sophocle. La première fois que j'irai à Paris,
j'irai en acheter un à la Société Nouvelle de librairie et d'édition,
17, rue Cujas.
Il me demande:
—Pourquoi là, mon ami?
—Pour beaucoup de raisons que je vous donnerai plus tard, docteur,
mais surtout parce que cette maison est, à ma connaissance, la
première et la seule coopérative de production et de consommation qui
travaille à l'industrie et au commerce du livre.
Quand je fis le tirage à part de _la lumière_, je pressentis le seul
conseiller d'administration qui m'eût manifesté sa courtoisie. _La
lumière_ ne pourrait sans doute recevoir l'hospitalité de la librairie.
Au demeurant, vous avez les cahiers de la deuxième série.
—Oui, mais nous vous requérons de nous énoncer les faits de la
nouvelle année scolaire.
—Premier fait.—Je lus à Coulommiers, où je faisais mes vingt-huit
jours, que le congrès socialiste _international_ commençait le
dimanche matin, jour de ma libération. C'était le vendredi. Je croyais
savoir que l'international ne commencerait qu'après que le national
serait fini. J'avais été sans nouvelles pendant mon service et en
particulier pendant les manœuvres de Beauce. Un mot à Corcos, fidèle
sténographe. Je me débrouillai le samedi pour sauter dans le train. Je
joignis Herr par hasard à la librairie.—Prenez-vous la sténographie
du Congrès international?—Non, ce sera sans doute la confusion
des langues.—Aucun ne la prend? Non.—Alors je la prends. Corcos
me joignit à la gare du Luxembourg. Le lendemain la sténographie
fonctionnait pour les cahiers, que le président de la séance n'avait
pas encore de papier à se mettre sous la main. J'ai la sténographie
dans ma corbeille et nous la publierons bientôt.
Or la _Société Nouvelle de librairie et d'édition_ avait, comme
les cahiers l'ont annoncé plusieurs fois, édité le compte rendu
_sténographique officiel_ du premier congrès national. Pareillement
elle préparait, après entente avec l'ancien _Comité général_, un
compte rendu _sténographique officiel_ du deuxième congrès national,
et un compte rendu _analytique officiel_ du congrès international. Ce
dernier congrès prit une importance inattendue. Si mes renseignements
sont exacts,—et, au cas où ils ne le seraient pas, je souhaite un
démenti formel,—si j'en crois mes renseignements, _les délégués de
la Société Nouvelle négocièrent et traitèrent avec les délégués du
nouveau Comité général en leur laissant ignorer qu'il y avait par
le monde une sténographie de ce congrès_. Ils gardèrent ainsi leur
monopole de fait. Ils gardèrent l'investiture _officielle_ pour
un compte rendu _analytique_ du Congrès international. Quand les
délégués du nouveau Comité général furent avisés, on me dit qu'ils
manifestèrent leur mécontentement. On répondit que l'on allait donner
le _bon à tirer_. Ainsi nous aurons du Congrès international deux
comptes rendus, un compte rendu analytique officiel, et un compte
rendu sténographique non officiel.
—C'est cela, dit Pierre Baudouin sourdement, c'est cela qu'ils
nomment organiser le travail. C'est là ce qu'ils nomment organiser le
travail commun.
—Tais-toi. Écoutons le second fait.
—_Second fait_: un ami commun avait communiqué à M. Herr une liste,
ou plutôt les matériaux d'où l'on pouvait extraire une liste assez
utile des sociétés qui font en province de la libre pensée ou de
l'enseignement laïque. Je la demandai innocemment. M. Herr, inquiet,
me la promit sur un ton douteux et peiné. Je voulais en faire des
abonnés éventuels. M. Herr ne m'a pas fait parvenir cette liste.
—C'est donc cela, répéta Pierre Baudouin, qu'ils nomment organiser le
travail?
—Taisez-vous, prononça Pierre Deloire, et discutons ces textes et ces
faits.
Il avait pris des notes à mesure que j'avais lu. Il y jeta les yeux.
PREMIER CHEF D'ACCUSATION
—Pardon, dit Pierre Baudouin, je demande à savoir qui sont les
accusateurs. J'en ai assez des anonymats et des pseudonymats. Je n'en
veux plus.
—Il faut pourtant commencer par un bout, répondit Pierre Deloire.
Je me suis efforcé de dégager de ce fatras quelques chefs généraux
d'accusation. Je commence par le premier:
_Péguy est accusé d'avoir accueilli ou mis dans les_
_cahiers, de la copie qui ne sert pas à la propagande._ Accusé,
levez-vous.
—Je n'ai pas envie de plaisanter, dit Pierre Baudouin.
—Moi non plus, dit Pierre Deloire. Je lui commande qu'il se défende.
—Il est trop bête. Je le défendrai. Qu'est-ce qu'ils nomment leur
propagande? Croient-ils donc, ces rares génies, que la propagande soit
un exercice qui se fasse de cinq à sept. Ils vont à la propagande
comme les mauvais catholiques vont à la messe. Les mauvais catholiques
vont à la messe le dimanche de dix à douze, avec des âmes apprêtées.
Ils savent que c'est la messe. Et du midi de ce dimanche à dix heures
de celui de la semaine suivante ils redeviennent ce qu'ils sont. Ainsi
nos censeurs font de la propagande. C'est un office. Au contraire
les bons catholiques sont catholiques en semaine, et le dimanche ne
leur apporte qu'un rafraîchissement de leur foi. Ainsi nous sommes
socialistes en semaine et nous ne savons pas quand nous faisons de la
propagande. Je ne me suis jamais dit, avant un entretien: _Attention!
tu vas faire de la propagande._ Mais je vis en socialiste et je parle
uniment en socialiste. Je ne traite jamais personne en propagandable
ou propagandisable, je ne suis pas propagandeur ou propagandiseur ou
propagandisateur. Quand je vois venir à moi mon meilleur ami, je ne
me dis point: _Comment vais-je faire pour le propagander?_ Mais je
lui serre la main et je lui dis: _Bonjour mon vieux, comment vas-tu?_
parce qu'il est mon meilleur ami. Et quand je vois un inconnu je lui
dis: _Bonjour monsieur_, et je cherche à savoir comme il est, mais je
ne cherche pas à savoir comme il est pour que je le propagandise. La
propagandisation ainsi entendue comme ils veulent qu'on la pratique a
toujours conduit à faire massacrer les impropagandisables par leurs
anciens amis propagandisés. Voyez ce qu'il advient aux malheureux
Chinois. La propagandisation est une forme de la conquête. Quand nos
amis du Parti ouvrier français, fructueusement alliés aux radicaux,
eurent enlevé aux réactionnaires le conseil municipal de Lille,
vous vous rappelez sans doute l'enthousiasme avec lequel un journal
ami, _La Petite République_, afficha une énorme manchette: _Lille
conquise_. Un envahisseur militaire parlerait ainsi. Ou bien la
propagandisation est une forme de l'acquisition, de l'appropriation.
Or nous voulons supprimer la propriété même.
Au fond leur propagande revient à ceci: elle suppose un propagandeur
et des propagandables; un propagandeur est quelqu'un qui sait; les
propagandables, c'est tout le monde qui ne sait pas, les _imbéciles_,
comme Simiand dit. Celui qui sait enseigne ceux qui ne savent pas.
Pour les enseigner il transforme,—sans les déformer,—les réalités.
Il masque certains faits, certains hommes, certains événements,
certaines idées, certaines images. Il fait valoir certains faits,
certains hommes, certains événements, certaines idées, certaines
images. Il introduit certains jeux de lumière. Il dispose, propose et
compose les plans. Il ordonne les perspectives. Il distribue, produit
et contribue les couleurs. Il obtient ainsi un tableau commode. Le
peuple voit ce que l'on veut, et ne voit pas ce que l'on ne veut pas.
Le peuple entend ce que l'on veut, et n'entend pas ce que l'on ne veut
pas qu'il entende.
Ce n'est pas ainsi du tout que je me représente l'action modeste que
j'exerce et l'action modeste que je reçois. Quand je vois quelqu'un,
je ne me dis jamais: Propagandons. Mais je cause honnêtement avec
ce quelqu'un. Je lui énonce très sincèrement les faits que je
connais, les idées que j'aime. Il m'énonce tout à fait sincèrement
les faits qu'il connaît et les idées qu'il aime et qui souvent sont
fort différentes. Quand il me quitte j'espère qu'il s'est nourri
de moi, de ce que je sais et de ce que je suis. Et moi je me suis
toujours nourri de tout le monde, parce que tout le monde a beaucoup
plus d'esprit que moi. J'ai pitié souvent quand je vois ces gens de
propagande enseigner au peuple ce que le peuple sait mieux qu'eux, ce
que le peuple saurait tout à fait si l'on n'avait jamais inventé les
journaux. Le peuple sait beaucoup de ce que nous pouvons savoir quand
il connaît l'amour, la naissance et la mort, la maladie et la santé,
la jalousie envieuse et la haine, la misère et la prospérité, le chaud
et le froid, les terres et les eaux, les rues et les bois, les bêtes
et les plantes, quand il assiste à l'admirable croissance des enfants,
à la décroissance compensatoire des vieux. Pour moi c'est sur les
impériales des voitures et dans les _troisième classe_ de l'Orléans
que j'ai entendu le meilleur de ce que sais. Et quand je parle avec un
homme du peuple, ce qui m'arrive le plus souvent que je le puis, je
n'ai aucune intention de le catéchiser. Car au fond leur propagande
est une catéchisation, une catéchisation de plus. Je cause uniment
avec l'homme du peuple. Je lui parle de son métier, non pour profiler
seulement, mais parce que vraiment son métier est plus intéressant,
plus profondément vrai que le mien. Je parle de sa vie, qui est plus
passionnante que la leur. Je ne suis nullement l'intellectuel qui
descend et condescend au peuple. Je suis peuple. Je cause avec l'homme
du peuple de pair à compagnon, sans aucune arrière-pensée. Il n'est
pas mon élève. Je ne suis pas son maître. Je ne veux pas lui monter
le coup. Je communique avec lui. Je travaille avec lui. Mutuellement
et solidairement. Nous collaborons. Leur propagande est un montage de
coup organisé. Pour la bonne cause, pour la révolution sociale, pour
la république socialiste. J'entends bien. Les montages de coup les
plus redoutables à l'humanité furent toujours institués pour la bonne
cause. Qui n'a pas sur soi sa bonne cause? Abdul Hamid a sa bonne
cause pour massacrer les Arméniens. Chamberlain défend en Afrique la
bonne cause de la civilisation anglaise. Les alliés internationaux,
comme les nommait à peu près Jaurès, ont épouvanté le monde chinois
pour la bonne cause de la chrétienté chrétienne et marchande. On ne
sait jamais tout ce qui peut sortir de vice et de souffrance d'un
montage de coup bien intentionné.
—Assez causé, dit Pierre Deloire.
DEUXIÈME CHEF D'ACCUSATION
_Péguy est accusé d'avoir accueilli ou mis dans les cahiers de la
copie qui nuit à la propagande._ Qu'il s'en défende.
—Il est trop bête. Je le défendrai. _Péguy trahit la République._ Si
jeune! Et qu'ont-ils fait pour la République ceux qui l'accusent de
trahir la République. Je veux savoir qui c'est.
—Nous examinerons plus tard si nous pouvons le savoir. Mais vous
avez adopté la marche du cortège. Repoussez l'accusation en elle-même.
—Je l'ai repoussée, puisque c'est la même, Péguy trahit la République
et nuit à la propagande parce qu'un jour il n'a pas voulu recevoir
la consigne. Hier il avait raison d'écrire ce qu'il savait et ce
qu'il pensait de Guesde. Il a tort aujourd'hui d'écrire ce qu'il sait
et ce qu'il pense de Guesde. Demain il aura tort d'écrire ce qu'il
sait et ce qu'il pense d'un second et d'un tiers. Hier il épurait.
Aujourd'hui, ce matin, il désorganise. Hier il servait. Aujourd'hui,
ce matin, il trahit. Un vote menteur a fait ces merveilles. Un
vote menteur a fait passer la consigne. La discipline faisant la
force principale des armées, il importe que tout inférieur obéisse
exactement, sans hésitation ni murmure. Je désobéirai si la justice et
la liberté le veut. Je suis réserviste. Si demain matin je recevais
ma feuille de route pour aller en Chine, sachant comme je le sais
ce que les internationaux sont allés faire en Chine, je refuserais
le service militaire, je déserterais. Je suis réserviste. Si demain
matin je recevais ma feuille de route pour aller à Calais, sachant
comme je le sais ce que les bourgeois font à nos amis ouvriers, je
refuserais le service militaire, je déserterais. Pourquoi dès lors
veut-on que dans le civil je reçoive et j'accueille le mot d'ordre et
le mot de ralliement. O vanité des consignes anciennes! Quand j'étais
à l'école en première année, tu te rappelles, Deloire, les consignes
étaient les suivantes, et à ces consignes obsolètes nous avons en
leur temps donné tout ce que nous avons eu de foi, de raison, de
vouloir et de force. A ces consignes obsolètes nous avons donné le
temps de nos études et l'amitié de nos meilleurs amis. Ces consignes
étaient que le Sénat n'était qu'un ramassis de crapules réactionnaires
et que la Chambre était l'espoir et la fleur de la République. Au
nom du suffrage universel, au nom de sa souveraineté, au nom de sa
primauté, il fallait balayer les vieux résidus du suffrage restreint.
La consigne était qu'il ne fallait pas deux assemblées dans la
République. La consigne était que le suffrage universel valait seul
et valait tout, que le suffrage restreint ne nous donnait que des
tyrans. Il fallait que le suffrage universel fût à un seul degré,
le double degré ne pouvant qu'éliminer les meilleurs candidats. La
consigne était que M. Léon Bourgeois préparait infailliblement la voie
du seigneur socialisme révolutionnaire, moins résolument toutefois
que M. Doumer. La consigne était que l'impôt progressif sur le revenu
constituait la réforme la plus profonde, immédiatement après laquelle
adviendraient les premiers décrets de la Révolution sociale. Et
cependant que M. Léon Bourgeois était le précurseur et M. Doumer le
sous-saint-Jean-Baptiste, ou l'aide-saint-Jean-Baptiste, la consigne
était que M. Trarieux, un sénateur! était la plus réactionnaire des
canailles ou le plus canaille des réactionnaires. La Révolution
sociale avait un jour demandé que M. Godefroy Cavaignac, un civil,
devînt ministre de la guerre. La Révolution sociale avait un intérêt
puissant à ce que M. Casimir-Perier ne restât pas à la présidence de
la République bourgeoise. Il fallait qu'il s'en allât. Pour qu'il s'en
allât il fallait que Gérault fût élu député. Pour que Gérault fût élu
dans le treizième il fallait que Rochefort lui donnât l'investiture
nationaliste. Jaurès et Millerand allèrent donc à Bruxelles
traiter avec le grand polémiste. Donnant donnant. Rochefort donna
l'investiture. Les républicains donnèrent l'amnistie, l'ancienne, la
deuxième, Gérault fut élu. Félix Faure aussi. Le polémiste rentra.
Le président et le polémiste purent chauffer le second boulangisme.
Il fallait alors que Rochefort eût de l'esprit et fût non seulement
un bon républicain mais un bon révolutionnaire. Il faut à présent
qu'il n'ait jamais eu d'esprit et qu'il ait toujours été une immonde
canaille. Or M. le marquis de Rochefort avait de l'esprit quand
il servait la république sous l'empire, et dès lors il était une
spirituelle canaille. Rochefort a longtemps eu de l'esprit sous la
république et il était encore en ce temps une spirituelle canaille.
Tout le monde savait qu'il était une inépuisable canaille. Jaurès le
savait quand il accueillait, au retour de l'exil doré, le virulent
polémiste et le fougueux révolutionnaire. Comment veut-on que le bon
peuple s'y reconnaisse? Comment veut-on que le peuple s'y reconnaisse?
Comment veut-on que moi, peuple, je m'y reconnaisse?
—Un ami que j'ai, dit Pierre Deloire, a bien voulu aller à la
Nationale me chercher ces quelques renseignements: L'amnistie
fut votée à la Chambre le 28 janvier 1895. Le 29 il y eut dans
_la Petite République_ un article de Sembat, très raisonnable.
Le 31 vote au Sénat. Le premier février, article de Fournière,
enthousiaste: «En moins de quinze ans, Paris aura vu Rochefort
revenir deux fois d'exil. Son retour en 1880 fut un triomphe. Il
en sera de même dimanche.»—Fournière fait des restrictions sur le
boulangisme de Rochefort. Puis: «Vraiment, ce retour simultané de
Rochefort et de Gérault-Richard est d'un puissant symbolisme que tous
comprendront.»—«Jean Grave et Drumont, ces deux démolisseurs,
reviennent aussi, et ce retour complète le symbole. Ce que le peuple
a voulu en exigeant, en imposant l'amnistie, c'est la liberté de
tout dire.»—Le 3 février, portrait de Rochefort, sous le titre
_Impressions quotidiennes_, signé Tabarant. On y lit: «On s'est
exclamé et fort justement sur l'éternel rajeunissement de cet esprit
auquel les imbéciles seuls refusent l'envergure et la solidité.»—Le
3, retour triomphal. Millerand, entouré de ses collaborateurs de
_la Petite République_, va recevoir le virulent à la gare. Puis il
vient le saluer à _l'Intransigeant_. Jaurès arrive ensuite. Il est
en nage. Il présente Gérault-Richard à Rochefort qui lui tend les
bras.—C'est à vous que je dois mon retour ici, dit Rochefort.—Oui,
citoyen Rochefort; mais moi, je vous dois mon élection. René Viviani
est présenté par Jaurès à Rochefort qui l'embrasse. Puis défilent
— — —». Je cite le compte rendu de _la Petite République_ datée
du 5 février. Jaurès n'a fait que partager la joie générale. Il ne
paraît pas avoir dit de bêtises, et n'a rien écrit—dans _la Petite
République_ du moins—sur le retour du héros.
—Nous a-t-on assez lancés, répondit Pierre Baudouin, sur les
libertés municipales de Paris, qui avait droit aux mêmes libertés
que la plus petite commune de France. Où en serions-nous si le Paris
nationaliste avait les libertés que nous avons réclamées pour le
Paris révolutionnaire? Ne croyez pas, mon ami, que je rappelle ces
souvenirs—et ces leçons—pour embêter Gérault ou pour faire de la
peine à Jaurès. Aujourd'hui moins que jamais il ne faut leur faire
de la peine, exposés qu'ils sont à la concurrence déloyale du _Petit
Sou_, à la scandaleuse démagogie du scandaleux Edwards. Bouchor
disait à un ami que les cahiers étaient tout de même un peu durs
pour les malheureux qui se débattent vaillamment et honnêtement
parmi les embarras de l'action publique. Ce n'est ni à Gérault, ni à
Jaurès que j'en ai beaucoup. Je sais qu'ils sont abonnés aux cahiers,
eux et leur entourage, et qu'ils paient, comme tout le monde, leur
abonnement ordinaire. Je sais qu'ils n'auraient pas même la mauvaise
pensée, comme certains amis de M. Herr l'ont eue et accueillie, de
traduire un dissentiment, même intime, en essai de mise en quarantaine
et d'affamement économique. J'en ai très exactement à ceux qui,
étant devenus ou nés universitaires, fonctionnaires, travailleurs
intellectuels ou travailleurs manuels, veulent introduire parmi
nous les procédés et la mentalité des politiciens ou des politiques
professionnels. J'admets que les politiciens et que les politiques
professionnels fassent de la politique. Je ne suis pas un anarchiste
professionnel. Je ne me fais pas des rentes en dénonçant au peuple,
dans un journal, que les politiciens et que les journalistes se font
des rentes en faisant semblant de le servir.—