Le jeudi matin j'allai en conseil expliquer pourquoi je tenais à ce

que la communication des pages qui m'intéressaient me fût donnée

sans condition ni réserve. L'entretien fut assez cordial, mais le

conseil s'en tint à sa première décision. J'ai soumis la question à

la prochaine assemblée générale. Ma demande viendra de jeudi en huit,

le jeudi matin 10 courant. Voilà pourquoi je ne peux pas vous donner

aujourd'hui communication des pages du rapport de janvier où je fus

mis en cause.

—Que vous en rappelez-vous?

—Ce rapport n'était pas un réquisitoire implacable, mais un de ces

réquisitoires mouillés de tendresse qui écrasent leur homme. L'auteur

m'y reprochait d'avoir fondé une revue ayant le caractère et le format

du _Mouvement Socialiste_. Je fus imbibé, liquidé. Je ne me défendis

pas. Quand l'auteur eut fini sa lecture je répondis textuellement:

—Je ne veux pas dépenser le temps de l'assemblée générale pour un

cas individuel. Ceux de vous qui après avoir entendu l'accusation

voudront m'entendre en ma défense me trouveront au siège des

_cahiers_, 19, rue des Fossés-Saint-Jacques, le lundi et le jeudi, de

deux heures à sept heures.

—Y allèrent-ils?

—Quelques-uns, deux ou trois sur une vingtaine et quelques. J'étais

si abasourdi que je ne pensai pas à demander la division, qui est de

droit. Et comme je voulais approuver le restant du rapport, comme je

voulais approuver hautement le travail considérable que les mêmes

hommes avaient fait pour la réinstallation de la librairie, je votai

_oui_ sur l'ensemble du rapport, j'adoptai avec l'immense majorité des

sociétaires la partie du rapport qui me maltraitait.

Je répondis à cette accusation en publiant dans le deuxième cahier, à

la page trois de la couverture, cet avis:

_Nous annonçons ici les publications que nous voulons signaler à nos

lecteurs, sans demander aux éditeurs ni leur avis ni leur finance.

Aucun éditeur ne peut s'offenser de cette annonce._

La seconde moitié de la troisième page et la quatrième page tout

entière annonçaient le _Compte rendu sténographique officiel du

Congrès général des Organisations socialistes françaises tenu à Paris

du 3 au 8 décembre 1899_.

Pendant un an je saisis toutes les occasions de faire à la _Société

Nouvelle_ une utile publicité. Je rappelai sur la couverture du

quatrième cahier, _pour mémoire, à tous ceux qui auraient entendu

prononcer quelque réquisitoire contre ces cahiers qu'aussi longtemps

qu'ils ne m'auront pas entendu en ma défense ils seront dans une

situation exactement antidreyfusiste_. Ils ne vinrent pas plus. Sur la

couverture du cinquième j'annonçai:

_Vient de paraître à la Société Nouvelle de librairie et d'édition,

17, rue Cujas, Paris: la Question de l'Enseignement secondaire en

France et à l'étranger, par Ch.-V. Langlois, un volume de 140 pages,

petit in-18, à 1 franc 50, livre que nous aurons sans doute à citer

quand nous présenterons les raisons pour et contre la liberté de

l'enseignement._

_Vient de paraître à la même librairie: la Réforme militaire. Vive

la Milice, par Gaston Moch, ancien capitaine d'artillerie; M. Gaston

Moch a réuni et composé les articles qu'il avait donnés à la Petite

République; une forte brochure de 64 pages, in-8°, à 0 fr. 30; pour

la propagande, 50 exemplaires, 12 fr. 50, et 100 exemplaires, 20

francs._

Les cinquième et sixième cahiers avaient publié la _consultation

internationale_ ouverte à _la Petite République_ sur _l'affaire

Dreyfus_ et _le cas Millerand_. Un libraire m'en demandait le tirage à

part. Je le lui refusai. Je proposai à la _Société Nouvelle_ de faire

une édition commune avec les cahiers. On en demanda l'autorisation

à Dejean. C'était vouloir que l'édition ne se fît pas. Dejean, me

dit-on, réclama des droits d'auteur. Les imprimeurs distribuèrent.

Dans le septième cahier, page 53, _tenue du congrès national_,

j'annonçais encore le _Compte rendu sténographique officiel_ édité

par la librairie. Sur la couverture, j'annonçai en bonne place:

_Vient de paraître à la Société Nouvelle de librairie et

d'édition, 17, rue Cujas, Paris, le Procès des Assomptionnistes,

réquisitoire du Parquet, exposé et réquisitoire du Procureur de

la République, compte rendu sténographique partiel des débats,

arrêt, 1 volume, 256 pages, imprimées très denses, in-16, pour

cinquante centimes._

Dans le huitième cahier j'annonçai à la dernière page de la couverture:

_Demander à la Société Nouvelle de librairie et d'édition, 17,

rue Cujas, Paris, le premier roman de Jérôme et Jean Tharaud: le

Coltineur débile, un beau volume in-18 jésus de 116 pages, pour

un franc._

_Demandez à la Société Nouvelle de librairie et d'édition, de

Marcel et Pierre Baudouin, Jeanne d'Arc, drame en trois pièces,

un volume lourd grand in-octavo de 752 pages très peu denses,

pour dix francs._

—Rassure-toi: on ne l'a pas demandé.

—Tais-toi, dit Pierre Deloire, écoute la lecture des textes.

—J'avais annoncé déjà, et j'ai annoncé plusieurs fois _le Coltineur

débile_. Septième cahier, _de la grippe_, je dis au docteur socialiste

révolutionnaire moraliste internationaliste:

j'achèterai un petit Sophocle. La première fois—

—Qu'est-il devenu, le docteur socialiste révolutionnaire moraliste

internationaliste?

—Je suis sans nouvelles.

—Taisez-vous, dit Pierre Deloire. Écoutons le texte.

—Je lui dis:

j'achèterai un petit Sophocle. La première fois que j'irai à Paris,

j'irai en acheter un à la Société Nouvelle de librairie et d'édition,

17, rue Cujas.

Il me demande:

—Pourquoi là, mon ami?

—Pour beaucoup de raisons que je vous donnerai plus tard, docteur,

mais surtout parce que cette maison est, à ma connaissance, la

première et la seule coopérative de production et de consommation qui

travaille à l'industrie et au commerce du livre.

Quand je fis le tirage à part de _la lumière_, je pressentis le seul

conseiller d'administration qui m'eût manifesté sa courtoisie. _La

lumière_ ne pourrait sans doute recevoir l'hospitalité de la librairie.

Au demeurant, vous avez les cahiers de la deuxième série.

—Oui, mais nous vous requérons de nous énoncer les faits de la

nouvelle année scolaire.

—Premier fait.—Je lus à Coulommiers, où je faisais mes vingt-huit

jours, que le congrès socialiste _international_ commençait le

dimanche matin, jour de ma libération. C'était le vendredi. Je croyais

savoir que l'international ne commencerait qu'après que le national

serait fini. J'avais été sans nouvelles pendant mon service et en

particulier pendant les manœuvres de Beauce. Un mot à Corcos, fidèle

sténographe. Je me débrouillai le samedi pour sauter dans le train. Je

joignis Herr par hasard à la librairie.—Prenez-vous la sténographie

du Congrès international?—Non, ce sera sans doute la confusion

des langues.—Aucun ne la prend? Non.—Alors je la prends. Corcos

me joignit à la gare du Luxembourg. Le lendemain la sténographie

fonctionnait pour les cahiers, que le président de la séance n'avait

pas encore de papier à se mettre sous la main. J'ai la sténographie

dans ma corbeille et nous la publierons bientôt.

Or la _Société Nouvelle de librairie et d'édition_ avait, comme

les cahiers l'ont annoncé plusieurs fois, édité le compte rendu

_sténographique officiel_ du premier congrès national. Pareillement

elle préparait, après entente avec l'ancien _Comité général_, un

compte rendu _sténographique officiel_ du deuxième congrès national,

et un compte rendu _analytique officiel_ du congrès international. Ce

dernier congrès prit une importance inattendue. Si mes renseignements

sont exacts,—et, au cas où ils ne le seraient pas, je souhaite un

démenti formel,—si j'en crois mes renseignements, _les délégués de

la Société Nouvelle négocièrent et traitèrent avec les délégués du

nouveau Comité général en leur laissant ignorer qu'il y avait par

le monde une sténographie de ce congrès_. Ils gardèrent ainsi leur

monopole de fait. Ils gardèrent l'investiture _officielle_ pour

un compte rendu _analytique_ du Congrès international. Quand les

délégués du nouveau Comité général furent avisés, on me dit qu'ils

manifestèrent leur mécontentement. On répondit que l'on allait donner

le _bon à tirer_. Ainsi nous aurons du Congrès international deux

comptes rendus, un compte rendu analytique officiel, et un compte

rendu sténographique non officiel.

—C'est cela, dit Pierre Baudouin sourdement, c'est cela qu'ils

nomment organiser le travail. C'est là ce qu'ils nomment organiser le

travail commun.

—Tais-toi. Écoutons le second fait.

—_Second fait_: un ami commun avait communiqué à M. Herr une liste,

ou plutôt les matériaux d'où l'on pouvait extraire une liste assez

utile des sociétés qui font en province de la libre pensée ou de

l'enseignement laïque. Je la demandai innocemment. M. Herr, inquiet,

me la promit sur un ton douteux et peiné. Je voulais en faire des

abonnés éventuels. M. Herr ne m'a pas fait parvenir cette liste.

—C'est donc cela, répéta Pierre Baudouin, qu'ils nomment organiser le

travail?

—Taisez-vous, prononça Pierre Deloire, et discutons ces textes et ces

faits.

Il avait pris des notes à mesure que j'avais lu. Il y jeta les yeux.

PREMIER CHEF D'ACCUSATION

—Pardon, dit Pierre Baudouin, je demande à savoir qui sont les

accusateurs. J'en ai assez des anonymats et des pseudonymats. Je n'en

veux plus.

—Il faut pourtant commencer par un bout, répondit Pierre Deloire.

Je me suis efforcé de dégager de ce fatras quelques chefs généraux

d'accusation. Je commence par le premier:

_Péguy est accusé d'avoir accueilli ou mis dans les_

_cahiers, de la copie qui ne sert pas à la propagande._ Accusé,

levez-vous.

—Je n'ai pas envie de plaisanter, dit Pierre Baudouin.

—Moi non plus, dit Pierre Deloire. Je lui commande qu'il se défende.

—Il est trop bête. Je le défendrai. Qu'est-ce qu'ils nomment leur

propagande? Croient-ils donc, ces rares génies, que la propagande soit

un exercice qui se fasse de cinq à sept. Ils vont à la propagande

comme les mauvais catholiques vont à la messe. Les mauvais catholiques

vont à la messe le dimanche de dix à douze, avec des âmes apprêtées.

Ils savent que c'est la messe. Et du midi de ce dimanche à dix heures

de celui de la semaine suivante ils redeviennent ce qu'ils sont. Ainsi

nos censeurs font de la propagande. C'est un office. Au contraire

les bons catholiques sont catholiques en semaine, et le dimanche ne

leur apporte qu'un rafraîchissement de leur foi. Ainsi nous sommes

socialistes en semaine et nous ne savons pas quand nous faisons de la

propagande. Je ne me suis jamais dit, avant un entretien: _Attention!

tu vas faire de la propagande._ Mais je vis en socialiste et je parle

uniment en socialiste. Je ne traite jamais personne en propagandable

ou propagandisable, je ne suis pas propagandeur ou propagandiseur ou

propagandisateur. Quand je vois venir à moi mon meilleur ami, je ne

me dis point: _Comment vais-je faire pour le propagander?_ Mais je

lui serre la main et je lui dis: _Bonjour mon vieux, comment vas-tu?_

parce qu'il est mon meilleur ami. Et quand je vois un inconnu je lui

dis: _Bonjour monsieur_, et je cherche à savoir comme il est, mais je

ne cherche pas à savoir comme il est pour que je le propagandise. La

propagandisation ainsi entendue comme ils veulent qu'on la pratique a

toujours conduit à faire massacrer les impropagandisables par leurs

anciens amis propagandisés. Voyez ce qu'il advient aux malheureux

Chinois. La propagandisation est une forme de la conquête. Quand nos

amis du Parti ouvrier français, fructueusement alliés aux radicaux,

eurent enlevé aux réactionnaires le conseil municipal de Lille,

vous vous rappelez sans doute l'enthousiasme avec lequel un journal

ami, _La Petite République_, afficha une énorme manchette: _Lille

conquise_. Un envahisseur militaire parlerait ainsi. Ou bien la

propagandisation est une forme de l'acquisition, de l'appropriation.

Or nous voulons supprimer la propriété même.

Au fond leur propagande revient à ceci: elle suppose un propagandeur

et des propagandables; un propagandeur est quelqu'un qui sait; les

propagandables, c'est tout le monde qui ne sait pas, les _imbéciles_,

comme Simiand dit. Celui qui sait enseigne ceux qui ne savent pas.

Pour les enseigner il transforme,—sans les déformer,—les réalités.

Il masque certains faits, certains hommes, certains événements,

certaines idées, certaines images. Il fait valoir certains faits,

certains hommes, certains événements, certaines idées, certaines

images. Il introduit certains jeux de lumière. Il dispose, propose et

compose les plans. Il ordonne les perspectives. Il distribue, produit

et contribue les couleurs. Il obtient ainsi un tableau commode. Le

peuple voit ce que l'on veut, et ne voit pas ce que l'on ne veut pas.

Le peuple entend ce que l'on veut, et n'entend pas ce que l'on ne veut

pas qu'il entende.

Ce n'est pas ainsi du tout que je me représente l'action modeste que

j'exerce et l'action modeste que je reçois. Quand je vois quelqu'un,

je ne me dis jamais: Propagandons. Mais je cause honnêtement avec

ce quelqu'un. Je lui énonce très sincèrement les faits que je

connais, les idées que j'aime. Il m'énonce tout à fait sincèrement

les faits qu'il connaît et les idées qu'il aime et qui souvent sont

fort différentes. Quand il me quitte j'espère qu'il s'est nourri

de moi, de ce que je sais et de ce que je suis. Et moi je me suis

toujours nourri de tout le monde, parce que tout le monde a beaucoup

plus d'esprit que moi. J'ai pitié souvent quand je vois ces gens de

propagande enseigner au peuple ce que le peuple sait mieux qu'eux, ce

que le peuple saurait tout à fait si l'on n'avait jamais inventé les

journaux. Le peuple sait beaucoup de ce que nous pouvons savoir quand

il connaît l'amour, la naissance et la mort, la maladie et la santé,

la jalousie envieuse et la haine, la misère et la prospérité, le chaud

et le froid, les terres et les eaux, les rues et les bois, les bêtes

et les plantes, quand il assiste à l'admirable croissance des enfants,

à la décroissance compensatoire des vieux. Pour moi c'est sur les

impériales des voitures et dans les _troisième classe_ de l'Orléans

que j'ai entendu le meilleur de ce que sais. Et quand je parle avec un

homme du peuple, ce qui m'arrive le plus souvent que je le puis, je

n'ai aucune intention de le catéchiser. Car au fond leur propagande

est une catéchisation, une catéchisation de plus. Je cause uniment

avec l'homme du peuple. Je lui parle de son métier, non pour profiler

seulement, mais parce que vraiment son métier est plus intéressant,

plus profondément vrai que le mien. Je parle de sa vie, qui est plus

passionnante que la leur. Je ne suis nullement l'intellectuel qui

descend et condescend au peuple. Je suis peuple. Je cause avec l'homme

du peuple de pair à compagnon, sans aucune arrière-pensée. Il n'est

pas mon élève. Je ne suis pas son maître. Je ne veux pas lui monter

le coup. Je communique avec lui. Je travaille avec lui. Mutuellement

et solidairement. Nous collaborons. Leur propagande est un montage de

coup organisé. Pour la bonne cause, pour la révolution sociale, pour

la république socialiste. J'entends bien. Les montages de coup les

plus redoutables à l'humanité furent toujours institués pour la bonne

cause. Qui n'a pas sur soi sa bonne cause? Abdul Hamid a sa bonne

cause pour massacrer les Arméniens. Chamberlain défend en Afrique la

bonne cause de la civilisation anglaise. Les alliés internationaux,

comme les nommait à peu près Jaurès, ont épouvanté le monde chinois

pour la bonne cause de la chrétienté chrétienne et marchande. On ne

sait jamais tout ce qui peut sortir de vice et de souffrance d'un

montage de coup bien intentionné.

—Assez causé, dit Pierre Deloire.

DEUXIÈME CHEF D'ACCUSATION

_Péguy est accusé d'avoir accueilli ou mis dans les cahiers de la

copie qui nuit à la propagande._ Qu'il s'en défende.

—Il est trop bête. Je le défendrai. _Péguy trahit la République._ Si

jeune! Et qu'ont-ils fait pour la République ceux qui l'accusent de

trahir la République. Je veux savoir qui c'est.

—Nous examinerons plus tard si nous pouvons le savoir. Mais vous

avez adopté la marche du cortège. Repoussez l'accusation en elle-même.

—Je l'ai repoussée, puisque c'est la même, Péguy trahit la République

et nuit à la propagande parce qu'un jour il n'a pas voulu recevoir

la consigne. Hier il avait raison d'écrire ce qu'il savait et ce

qu'il pensait de Guesde. Il a tort aujourd'hui d'écrire ce qu'il sait

et ce qu'il pense de Guesde. Demain il aura tort d'écrire ce qu'il

sait et ce qu'il pense d'un second et d'un tiers. Hier il épurait.

Aujourd'hui, ce matin, il désorganise. Hier il servait. Aujourd'hui,

ce matin, il trahit. Un vote menteur a fait ces merveilles. Un

vote menteur a fait passer la consigne. La discipline faisant la

force principale des armées, il importe que tout inférieur obéisse

exactement, sans hésitation ni murmure. Je désobéirai si la justice et

la liberté le veut. Je suis réserviste. Si demain matin je recevais

ma feuille de route pour aller en Chine, sachant comme je le sais

ce que les internationaux sont allés faire en Chine, je refuserais

le service militaire, je déserterais. Je suis réserviste. Si demain

matin je recevais ma feuille de route pour aller à Calais, sachant

comme je le sais ce que les bourgeois font à nos amis ouvriers, je

refuserais le service militaire, je déserterais. Pourquoi dès lors

veut-on que dans le civil je reçoive et j'accueille le mot d'ordre et

le mot de ralliement. O vanité des consignes anciennes! Quand j'étais

à l'école en première année, tu te rappelles, Deloire, les consignes

étaient les suivantes, et à ces consignes obsolètes nous avons en

leur temps donné tout ce que nous avons eu de foi, de raison, de

vouloir et de force. A ces consignes obsolètes nous avons donné le

temps de nos études et l'amitié de nos meilleurs amis. Ces consignes

étaient que le Sénat n'était qu'un ramassis de crapules réactionnaires

et que la Chambre était l'espoir et la fleur de la République. Au

nom du suffrage universel, au nom de sa souveraineté, au nom de sa

primauté, il fallait balayer les vieux résidus du suffrage restreint.

La consigne était qu'il ne fallait pas deux assemblées dans la

République. La consigne était que le suffrage universel valait seul

et valait tout, que le suffrage restreint ne nous donnait que des

tyrans. Il fallait que le suffrage universel fût à un seul degré,

le double degré ne pouvant qu'éliminer les meilleurs candidats. La

consigne était que M. Léon Bourgeois préparait infailliblement la voie

du seigneur socialisme révolutionnaire, moins résolument toutefois

que M. Doumer. La consigne était que l'impôt progressif sur le revenu

constituait la réforme la plus profonde, immédiatement après laquelle

adviendraient les premiers décrets de la Révolution sociale. Et

cependant que M. Léon Bourgeois était le précurseur et M. Doumer le

sous-saint-Jean-Baptiste, ou l'aide-saint-Jean-Baptiste, la consigne

était que M. Trarieux, un sénateur! était la plus réactionnaire des

canailles ou le plus canaille des réactionnaires. La Révolution

sociale avait un jour demandé que M. Godefroy Cavaignac, un civil,

devînt ministre de la guerre. La Révolution sociale avait un intérêt

puissant à ce que M. Casimir-Perier ne restât pas à la présidence de

la République bourgeoise. Il fallait qu'il s'en allât. Pour qu'il s'en

allât il fallait que Gérault fût élu député. Pour que Gérault fût élu

dans le treizième il fallait que Rochefort lui donnât l'investiture

nationaliste. Jaurès et Millerand allèrent donc à Bruxelles

traiter avec le grand polémiste. Donnant donnant. Rochefort donna

l'investiture. Les républicains donnèrent l'amnistie, l'ancienne, la

deuxième, Gérault fut élu. Félix Faure aussi. Le polémiste rentra.

Le président et le polémiste purent chauffer le second boulangisme.

Il fallait alors que Rochefort eût de l'esprit et fût non seulement

un bon républicain mais un bon révolutionnaire. Il faut à présent

qu'il n'ait jamais eu d'esprit et qu'il ait toujours été une immonde

canaille. Or M. le marquis de Rochefort avait de l'esprit quand

il servait la république sous l'empire, et dès lors il était une

spirituelle canaille. Rochefort a longtemps eu de l'esprit sous la

république et il était encore en ce temps une spirituelle canaille.

Tout le monde savait qu'il était une inépuisable canaille. Jaurès le

savait quand il accueillait, au retour de l'exil doré, le virulent

polémiste et le fougueux révolutionnaire. Comment veut-on que le bon

peuple s'y reconnaisse? Comment veut-on que le peuple s'y reconnaisse?

Comment veut-on que moi, peuple, je m'y reconnaisse?

—Un ami que j'ai, dit Pierre Deloire, a bien voulu aller à la

Nationale me chercher ces quelques renseignements: L'amnistie

fut votée à la Chambre le 28 janvier 1895. Le 29 il y eut dans

_la Petite République_ un article de Sembat, très raisonnable.

Le 31 vote au Sénat. Le premier février, article de Fournière,

enthousiaste: «En moins de quinze ans, Paris aura vu Rochefort

revenir deux fois d'exil. Son retour en 1880 fut un triomphe. Il

en sera de même dimanche.»—Fournière fait des restrictions sur le

boulangisme de Rochefort. Puis: «Vraiment, ce retour simultané de

Rochefort et de Gérault-Richard est d'un puissant symbolisme que tous

comprendront.»—«Jean Grave et Drumont, ces deux démolisseurs,

reviennent aussi, et ce retour complète le symbole. Ce que le peuple

a voulu en exigeant, en imposant l'amnistie, c'est la liberté de

tout dire.»—Le 3 février, portrait de Rochefort, sous le titre

_Impressions quotidiennes_, signé Tabarant. On y lit: «On s'est

exclamé et fort justement sur l'éternel rajeunissement de cet esprit

auquel les imbéciles seuls refusent l'envergure et la solidité.»—Le

3, retour triomphal. Millerand, entouré de ses collaborateurs de

_la Petite République_, va recevoir le virulent à la gare. Puis il

vient le saluer à _l'Intransigeant_. Jaurès arrive ensuite. Il est

en nage. Il présente Gérault-Richard à Rochefort qui lui tend les

bras.—C'est à vous que je dois mon retour ici, dit Rochefort.—Oui,

citoyen Rochefort; mais moi, je vous dois mon élection. René Viviani

est présenté par Jaurès à Rochefort qui l'embrasse. Puis défilent

— — —». Je cite le compte rendu de _la Petite République_ datée

du 5 février. Jaurès n'a fait que partager la joie générale. Il ne

paraît pas avoir dit de bêtises, et n'a rien écrit—dans _la Petite

République_ du moins—sur le retour du héros.

—Nous a-t-on assez lancés, répondit Pierre Baudouin, sur les

libertés municipales de Paris, qui avait droit aux mêmes libertés

que la plus petite commune de France. Où en serions-nous si le Paris

nationaliste avait les libertés que nous avons réclamées pour le

Paris révolutionnaire? Ne croyez pas, mon ami, que je rappelle ces

souvenirs—et ces leçons—pour embêter Gérault ou pour faire de la

peine à Jaurès. Aujourd'hui moins que jamais il ne faut leur faire

de la peine, exposés qu'ils sont à la concurrence déloyale du _Petit

Sou_, à la scandaleuse démagogie du scandaleux Edwards. Bouchor

disait à un ami que les cahiers étaient tout de même un peu durs

pour les malheureux qui se débattent vaillamment et honnêtement

parmi les embarras de l'action publique. Ce n'est ni à Gérault, ni à

Jaurès que j'en ai beaucoup. Je sais qu'ils sont abonnés aux cahiers,

eux et leur entourage, et qu'ils paient, comme tout le monde, leur

abonnement ordinaire. Je sais qu'ils n'auraient pas même la mauvaise

pensée, comme certains amis de M. Herr l'ont eue et accueillie, de

traduire un dissentiment, même intime, en essai de mise en quarantaine

et d'affamement économique. J'en ai très exactement à ceux qui,

étant devenus ou nés universitaires, fonctionnaires, travailleurs

intellectuels ou travailleurs manuels, veulent introduire parmi

nous les procédés et la mentalité des politiciens ou des politiques

professionnels. J'admets que les politiciens et que les politiques

professionnels fassent de la politique. Je ne suis pas un anarchiste

professionnel. Je ne me fais pas des rentes en dénonçant au peuple,

dans un journal, que les politiciens et que les journalistes se font

des rentes en faisant semblant de le servir.—

Oeuvres complètes de Charles Péguy (tome 1) · 第 19 / 26 段