D'ailleurs ces jeunes citoyens avaient à eux, en eux et

venant d'eux, quelques idées simples. Idées qu'ils n'avaient

pas demandées à leurs maîtres, mais que ces bons maîtres

encourageaient volontiers, car ils étaient au fond de braves

gens, et ils ne savaient pas que les idées simples étaient si

redoutables. Parfois même je me demande si ces maîtres n'avaient

pas fini par accepter comme étant véritables cette image du

monde et ces renseignements qu'ils voulaient bien communiquer à

leurs élèves et à leurs amis. Car ils se soumettaient sans doute

eux-mêmes aux moyens d'élevage qu'ils imposaient au-dessous d'eux.

Cette idée simple, et vivace, était que nous devons commencer par

vivre en socialistes, que nous devons commencer la révolution du

monde par la révolution de nous-même, que toutes les théories

et toutes les phrases ne valent pas un acte socialiste, que

chacun doit commencer par socialiser sa vie, que la conversion au

socialisme suppose un don sans réserve des intérêts sous l'entière

maintenue des droits, un abandon sans réserve des sentiments sous

la pleine indépendance et liberté de la raison.

C'est pour cela que non seulement nous fîmes, après tant de

gens, le plan d'un journal socialiste, mais si l'on veut bien y

regarder, le plan d'un journal _socialistement_ socialiste. Formé

presque instantanément, tant il était indiqué, ce plan fut

répété d'homme à homme jusqu'à ce que Pierre Deloire le rédigeât.

Je ne le développerai pas. Tout le monde le connaît pour l'avoir

plus ou moins déjà fait. En France plus qu'ailleurs, c'est le plan

qui manque le moins.

Pour le réaliser il fallait un personnel et un matériel, un

personnel qui fournît le matériel. Cinq cents personnes et cinq

cent mille francs suffisaient, d'autant que les cinq cents

personnes seraient des collaborateurs efficaces, d'autant que les

cinq cent mille francs seraient rafraîchis par des souscriptions

régulièrement affluentes. Et dix ans suffisaient pour la

préparation.

Les cinq cents personnes se pourraient trouver en quelques

années, de proche en proche, d'ami en ami, par cette propagande

personnelle qui seule est fructueuse. Les nouveaux adhérents

cherchaient des nouveaux encore. On gagnait toujours du monde.

Chacun répondait pour ceux qu'il avait acquis, introduits.

C'était la méthode bien connue de la ramification indéfinie.

Elle serait invincible comme une végétation si les hommes

étaient des végétaux. Mais ils sont au moins des animaux. Elle

est dans l'histoire de Blanqui. Elle est partout ailleurs. A

cet égard j'avais pour fonction d'administrer la communication

centrale à établir entre les premiers adhérents. _Je donnais la

communication._ Je n'exerçais aucune autorité. Je n'avais rien de

commandement. J'étais le citoyen téléphoniste. Il était d'ailleurs

entendu que l'on se passerait de moi le plus que l'on pourrait,

que l'activité de la compagnie serait spontanée, qu'il n'y aurait

pas congestion centrale et refroidissement aux extrémités, mais

que tout marcherait tout seul.

Admettant que cinq cents personnes souscrivent dix francs chaque

mois en moyenne, on canalise un affluent mensuel de cinq mille

francs. Soixante mille francs par an. Même en faisant la part

large au déchet inévitable, on amasse les cinq cent mille francs

avant les dix ans, intérêts composés. A cet égard j'étais

comptable. Au bout des dix ans le journal partirait. L'affluent

des souscriptions mensuelles continuerait inépuisable. Et quand le

public aurait en mains pour la première fois de sa vie un journal

honnête, un journal bien fait, il nous ferait un accueil tel que

le journal serait indéracinable.

J'administrais la comptabilité. Je fabriquai des registres,

simples cahiers scolaires. Je tins une comptabilité mystérieuse.

A la fois scrupuleuse et mystérieuse. Les mouvements des fonds

étaient marqués par la valeur, par la date, et par les seules

initiales. Au cas où la police y eût mis le nez, elle n'y eût

appris que les nombres et l'alphabet. Ces précautions sont

devenues amusantes. Elles étaient sérieuses. M. Méline et M.

Dupuy, non pas M. Waldeck-Rousseau, trahissaient alors la

République.

Cette institution de jeunesse ne prospéra pas. Je ferais plaisir

à beaucoup de personnes si j'attribuais à la faiblesse humaine

l'étiolement de cette institution. Mais j'aperçois des causes, que je

distingue en intérieures et en extérieures.

Je ne sais pas bien si j'avais été l'initiateur de cette institution,

car elle était née à peu près spontanément. La première croissance

fut rapide. Mes amis d'Orléans, mes nouveaux amis de Lakanal et de

Sainte-Barbe accueillirent l'idée commune et souscrivirent. Ils n'ont

pas cessé depuis de souscrire leur mensualité, sans fatigue.

La seconde croissance fut assez rapide. J'étais à l'école normale.

C'était un lieu favorable, malgré d'apparentes résistances. Une

compagnie de jeunes gens, étudiants internés, toute faite, se prêtait

à une attentive propagande et à la formation d'une compagnie d'action.

L'institution commune se grossit de normaliens nombreux et pour la

plupart considérables.

La troisième croissance, qui eût débordé les anciennes amitiés et

les nouvelles camaraderies, ne se produisit pour ainsi dire pas.

Les événements publics nous étaient contraires. Nos courtes finances

filaient ailleurs, dans les grèves et les souscriptions, n'affluaient

pas au fonds commun. Le grand public français gardait son argent pour

les banquistes. Le public socialiste s'épuisait ailleurs. Le personnel

socialiste alors devenait ce qu'il est devenu. Les augments de la

seconde croissance commençaient à se fatiguer pour la plupart. Ils

avaient presque tous mal entendu l'institution. Ce qui paraissait

devenir impraticable était la simple communication de l'intention

première. Et les gens ne donneraient pas d'argent pour dans dix ans.

Le remède vint. Pour donner à l'institution commune la surface de base

qui lui manquait, il fallait un comité. Seul je ne présentais pas une

suffisante garantie. Mais un comité garantirait l'institution auprès

des personnes éloignées. Ce comité ferait la mutation de confiance, la

mutation de la confiance, la transmission de confiance indispensable.

Ce comité aurait en moi cette confiance entière qui se fonde sur la

connaissance et l'amitié personnelle. D'ailleurs ce comité aurait

assez de largeur et de poids pour me garantir auprès des personnes

éloignées.

La quatrième croissance, qui se fût faite autour du comité, ne se

produisit pour ainsi dire pas. L'esprit du public et les événements

nous résistaient. Une lassitude intérieure s'ensuivit. Et la

désagrégation vint.

L'affaire Dreyfus nous causa un dommage incroyable. Pendant tout

le temps qu'elle dura, négligeant non seulement nos affaires et

nos intérêts, mais nos droits même et l'action qui nous était

particulière, tout le temps, tous les soins, tout le travail, tous

les efforts, toute l'action furent au service d'une justification

individuelle.

Au commencement de l'affaire, dans les derniers mois de l'année 1897,

un événement privé mit à ma disposition, pour la première et pour la

dernière fois de ma vie, une somme assez considérable. Ces quarante

et quelques mille francs n'étaient pas à moi, mais aux miens. Ma

nouvelle famille était d'accord avec moi sur ce que je devais lancer

dans l'action socialiste ces quarante mille francs. Ma famille pensait

avec moi qu'un socialiste ne peut garder un capital individuel.

Ce fut alors que je commis un faute impardonnable et dont le

retentissement pèsera sans doute longtemps sur ma vie. Je péchai par

humilité. Je me défiai de moi. L'humilité n'est pas moins coupable

et pas moins dangereuse que l'orgueil, et non moins contraire à la

modestie exacte. Je négligeai de fonder alors ces _cahiers de la

quinzaine_. Si j'avais aussitôt fondé ces cahiers même, ayant derrière

moi plus de quarante mille francs intacts, et si ces cahiers avaient

publié pendant les trente mois de l'affaire l'équivalent de ce qu'ils

ont publié depuis, je suis assuré qu'ils auraient à présent un solide

fonds de réserve et une solide clientèle d'abonnés.

Mais je me défiai de moi. Un peu _épaté_ par le redoutable aspect de

science que la plupart des sociologues savent distribuer autour d'eux,

je me semblai encore plus ignorant que je ne le suis. Et surtout je

redoutais que je devinsse autoritaire. On avait déjà si souvent nommé

autorité le soin que j'ai toujours eu de garder ma liberté contre les

autorités prochaines, et un certain zèle indiscret dont je n'ai pu me

défaire dans la propagande, on m'avait si souvent répété que j'étais

un autoritaire, que je devenais un autoritaire, que j'avais fini par

le croire presque. Or je haïssais ferme l'autorité. A mesure que je

connaissais un peu le personnel socialiste, les sévices de l'autorité

individuelle m'apparaissaient. J'étais décidé à ne rien faire qui

ressemblât à du guesdisme. Je ne savais pas que l'autorité collective

anonyme est encore plus redoutable que l'autorité individuelle.

Au premier janvier 1898 j'étais donc tout envahi de ces imaginations,

et au premier mai suivant, au lieu de fonder ces cahiers, je fondai

une librairie. Je mis tous mes soins à publier la copie de mes

camarades, n'imaginant pas que je devinsse un fournisseur de copie.

Mon ami Georges Bellais voulut bien me prêter son nom, car j'étais

encore boursier d'études en Sorbonne, et j'aimais l'anonymat. On sait

que cette librairie ne prospéra pas beaucoup. Je ferais plaisir à

beaucoup de personnes si j'attribuais à ma témérité ou à ma stupidité,

à mon incurie, à mon ineptie un insuccès aussi notoire. Mais je

distingue des causes. La principale est encore l'affaire Dreyfus.

Elle passionnait le monde quand la librairie put commencer à

fonctionner, à travailler. Elle fit au commerce un tort considérable,

au commerce parisien. En particulier elle nuisit au commerce des

livres, parce que les gens gardaient tout leur temps et toute leur

finance pour lire les journaux multipliés. Singulièrement elle

nuisit à la librairie Bellais qui s'affichait dreyfusiste, qui fut

rapidement notée, devant qui les antisémites manifestèrent, où les

dreyfusistes fomentaient leurs manifestations. Le temps et la force

employée à manifester pour Dreyfus était dérobée au travail de la

librairie. La fatigue entassée dans l'action dreyfusiste retombait sur

la librairie. La seule édition dreyfusiste que fit la maison nous fut

onéreuse. Ainsi une affaire qui sans doute enrichit de finance ou de

clientèle ou d'autorité les journaux et la librairie Stock appauvrit

la librairie Bellais.

Je distingue des causes. Les secondaires sont nombreuses. Le gérant

ne géra pas avec la tension qu'il fallait. Il est probable que si

mon ami André Bourgeois avait alors été disponible, et s'il avait

fait pour la librairie un travail équivalent à celui qu'il vient de

faire pour les cahiers, l'événement aurait tourné vers un succès

heureux.—Toutes les éditions que fit la maison furent onéreuses, ou

bien parce que le livre se vendait peu, ou bien parce que le prix de

vente, pour encourager la propagande, était scandaleusement abaissé.

Même quand l'ouvrage était édité en partie par souscription, le calcul

des frais n'impliquait pas les frais généraux de la maison.—Je mis

toutes mes dernières finances, tout mon dernier travail sur le livre

de Jaurès l'_action socialiste_. Je pensais que ce livre serait un

merveilleux moyen de propagande moralement socialiste. Il y a là des

pages vraiment impérissables et définitives. Le livre ne se vendit

pas. Événement incroyable: on eut honte de lui. Au commencement des

deux allées qui forment cette première série, au seuil des deux

avenues les premières pages ne sont pas d'un socialisme exactement

fixé. Rien de plus historique, de plus naturel, de plus convenable, de

plus inévitable et je dirai de plus indispensable puisque justement

il s'agit ici de l'explicitation d'un socialisme implicite d'abord,

puisqu'il s'agit ici d'un socialisme en mouvement, en action. Comme si

la propagande ne consistait pas justement à se situer au commencement

des allées pour pouvoir se transporter avec le lecteur ou l'auditeur

jusqu'à leur aboutissement. Comme si la conversion n'était pas un

mouvement, un voyage en esprit. Mais le souci d'orthodoxie fixe,

d'orthodoxie en repos qui a envahi tout le socialisme français déjà

conspirait à étouffer ce livre. Jaurès, par humilité ou par embarras,

n'en a jamais, du moins à ma connaissance, dit ou écrit un mot. _La

Petite République_ ne lui a jamais fait une sérieuse publicité. Il

retomba de tout son poids sur le dos de l'éditeur.

Je distingue des causes qui sont pour ainsi dire de fondation. La

première année d'une entreprise est toujours onéreuse. Quoi qu'on

m'en ait dit, c'est une lourde occupation que de trouver un local et

d'essuyer les plâtres.

Je distingue des causes qui à distance me font encore beaucoup de

plaisir. J'accueillis comme éditeur _le Mouvement Socialiste_ à sa

naissance et lui procurai le plus d'abonnés que je pus. J'accueillis

l'initiateur des _Journaux pour tous_ et lui procurai, autant que je

le pus, les moyens de sa réussite.

La désagrégation de la communauté se produisit non par éparpillement

mais par séparation. Un groupe s'y dessinait peu à peu autour de M.

Lucien Herr. Je me permets de citer ce nom parce que _le Cri de Paris_

l'a cité avant moi, parce que cette signature a été imprimée jadis

dans _la Volonté_, parce que ce nom figure aux _Notes Critiques_,

parce que la _Société Nouvelle de librairie et d'édition_ annonce de

M. Herr un volume _la Révolution sociale_.

Je ne cacherai pas la grosse et souvent la profonde impression que

me fit M. Herr quand enfin je le connus à l'école. Son parfait

désintéressement, sa puissance de travail énorme, son gros travail

anonyme, son érudition sans doute universelle et totale et, sur tout,

sa brutale sincérité me donnèrent pour lui un profond attachement

fidèle. Je fus en un sens vraiment son élève. Il m'enseigna parfois

comme on travaille et souvent comme on agit. Il me fournit beaucoup de

renseignements sincèrement exacts sur tout un monde que j'ignorais,

monde littéraire, scientifique, politique. Sur tout il débrouilla pour

moi les insincérités et les conventions où je me serais empêtré. Il

me mit au courant de l'affaire Dreyfus, me donna les indications sans

lesquelles on ne pouvait pas suivre intelligemment.

Cette fidélité dura jusqu'à la fin de l'affaire. Comme elle finissait

il me sembla qu'elle avait malheureusement modifié la mentalité de

plusieurs de nos camarades. Elle avait donné à plusieurs un certain

goût de la puissance, de l'autorité, du commandement. Tel est le

danger de ces crises. Pendant plusieurs mois le plus petit professeur

de collège ou le plus mal payé des répétiteurs, si faible en temps

ordinaire contre les tyrannies locales ordinaires les plus faibles,

avait pesé lourdement sur les destinées générales du pays. Par le

seul fait qu'il donnait son faible et pauvre nom à la liste qui

passait, pétition aux pouvoirs publics, souscription, adresse, le

pauvre universitaire de Coulommiers ou de Sisteron appuyait d'une

relativement lourde pesée morale et matérielle sur les destinées de

la France et du monde. Car on était à un aiguillage, et les forces

contraires se balançaient. A plus forte raison les initiateurs de

ces listes exerçaient-il une extraordinaire poussée. Un nom mis

au commencement de la première liste avait aussitôt une survaleur

immense. Or il suffit que l'on se reporte aux premières listes Zola

pour y lire le nom de M. Herr et les noms de la plupart de ses amis,

dont j'étais.

A mesure que l'affaire s'avançait deux tendances, deux mentalités

se dessinèrent puis se manifestèrent parmi les anciens dreyfusards.

Ayant communément exercé une action puissante pour la réalisation de

la justice et pour la manifestation publique de la vérité, les uns

continuèrent à chercher partout la réalisation de la justice et la

manifestation de la vérité, mais la plupart commencèrent à préférer

l'action, la puissance, la réalisation même de la manifestation.

Les premiers, Picquart, Zola continuèrent comme ils pouvaient leurs

véritables métiers. Picquart est encore un officier qui demande à

passer en conseil de guerre. Zola est encore ce qu'il était, un

romancier, et un citoyen libre. Mais la grande majorité ne pouvait

renoncer à la tentation singulière d'exercer une influence énorme,

intense, concentrée, condensée, un alcool d'influence, ayant un effet

considérable sous un petit volume et pour un petit effort initial. Or

l'ancienne action politique était justement un jeu imaginé à seule fin

de satisfaire à ces anciennes ambitions. L'ancienne action politique

est un jeu d'illusions, combiné pour faire croire que l'on peut

exercer beaucoup d'action sans se donner beaucoup de peine et de soin,

que l'effet utile est hors de proportion avec l'énergie dépensée, avec

l'effort. L'ancienne action politique est un jeu de crises feintes

imaginé pour faire accroire que l'action critique est l'action

habituelle, ordinaire. Les dreyfusards qui se laissèrent séduire à

cette illusion devinrent partisans de l'amnistie. Tous, et parmi

eux Jaurès, ils retombèrent ou ils tombèrent dans l'ancienne action

politique. Ils y ont fait tomber le socialisme français.

Parvenu à ce point de mon histoire, je m'aperçois que je ne puis

la continuer sans pénétrer dans les problèmes généraux de l'action

socialiste présente, et récente. Je n'oublie pas, d'ailleurs, que je

dois un compte rendu fidèle aux citoyens qui ont bien voulu me confier

le mandat de les représenter aux trois congrès de Paris. Ce compte

sera rendu dans le cinquième cahier.

Le quatrième cahier sera tout entier de Lagardelle. Nous nous

reposerons pendant les vacances du premier de l'an. Nous publierons

huit cahiers de janvier à Pâques.

NOTES:

[6] Relire dans _la Revue Socialiste_ du 15 juillet 1897 l'excellent

article de Charles Henry sur _l'Union pour l'Action morale et le

Socialisme_.—_Note de Pierre Deloire._

[7] Il y a un intérêt à relire ce que tout le monde écrivait de

l'Angleterre il y a trois ans.

[8] C'est-à-dire: tout article _mercantile_, et non, bien entendu,

tout article _rémunéré_.

[9] On pardonnera cette expression à l'inadvertance de notre ami.

POUR MOI[10]

28 janvier 1901,

Mon ami Pierre Baudouin et mon ami Pierre Deloire vinrent me souhaiter

la bonne année. Ils étaient soucieux. Ils marchaient de conserve. Ils

me trouvèrent en proie à l'abonné Mécontent.

—Mon cher Péguy, me disait l'abonné Mécontent, tes cahiers me

révoltent. J'ai reçu le troisième. Ils sont faits sans aucun soin. Ils

sont pourris de coquilles. A la page 67, au titre courant, tu as mis

_théâtre_ sans accent aigu. A la page 43, au milieu de la deuxième

ligne, tu as mis un c à camarades au lieu d'un e. Évidemment, tu

deviens gâteux. J'en suis éploré, parce que je suis ton meilleur ami.

A la page 50, au milieu de la page, tu as écrit socialiste avec deux

s. Mais je soupçonne ici que tu as voulu jouer un mauvais tour à notre

ami Lucien Herr. Sans compter les coquilles que je n'ai pas vues, car

je ne les lis pas, tes cahiers. Je me désabonne.

Cette violence m'épouvantait et je faisais des platitudes.

—Mon cher Mécontent, je sais malheureusement bien qu'il y a des

coquilles dans les cahiers. Mon ami René Lardenois me l'a déjà fait

remarquer et sa lettre a été publiée dans le dixième cahier de la

première série. Aussitôt que je le pourrai, je lui donnerai une

réponse imprimée. En attendant je vais donner réponse orale aux

trente-cinq reproches que tu m'as adressés—

—Non, mon cher Péguy, j'ai déjà dépensé huit quarts d'heure de mon

temps à te faire ces reproches, parmi tant de reproches que l'on doit

te faire. Je n'eusse pas dépensé huit quarts d'heure de mon temps,

si ce n'était la profonde amitié que j'ai toujours eue pour toi. Je

n'ai pas le temps d'écouter ta défense. Mon temps est cher. Certains

devoirs laïques me rappellent ailleurs. Adieu.

Il s'en alla sans me donner la main.

Mon ami Pierre Baudouin le philosophe et mon ami l'historien Pierre

Deloire étaient devenus plus soucieux.

—Nous venons, dirent-ils, te souhaiter la bonne année.

—Nous venons te souhaiter la bonne année, répéta sérieusement Pierre

Deloire. Au temps que j'avais ma grand mère, qui ne savait pas lire,

et qui était la femme la meilleure que j'aie connue, je lui souhaitais

la bonne année en lui disant: Grand mère, je te souhaite une bonne

année et une bonne santé, et le paradis à la fin de tes jours. Telle

était la formule usitée parmi le peuple de ma province. Ma grand mère

est morte, et je ne sais pas si elle est en paradis, parce que je suis

historien et que nous n'avons aucun monument qui nous renseigne sur

l'histoire du paradis.

—Nous venons te souhaiter la bonne année, répéta gravement Pierre

Baudouin. Au temps que nous vivons, cela veut dire que nous te

souhaitons que tu sois et que tu demeures juste et vrai. Nous te

souhaitons aussi que beaucoup d'honnêtes gens t'apportent beaucoup de

bonne copie, que les compositeurs ne te fassent aucune coquille et que

les imprimeurs ne t'impriment aucune bourde; enfin je te souhaite que

les abonnés croissent et se multiplient.

—Mais, dit Pierre Deloire, comme l'histoire des événements nous fait

voir que les souhaits ne suffisent pas, je t'apporte pour le mois de

janvier les dix francs de souscription mensuelle que je prélève sur le

produit des leçons que je vends.

—Pour la même raison, dit Pierre Baudouin, je t'apporte ces cinquante

francs de souscription extraordinaire. Mes terres de Bourgogne se sont

enfin vendues. Elles se sont vendues un assez bon prix, parce que les

Bourguignons, ayant fait beaucoup de vin, pouvaient dépenser quelque

argent. Elles m'ont rapporté quinze et quelques cents francs dont j'ai

besoin pour la nourriture de ma famille; mais je tenais à prélever les

cinquante francs que je voulais vous donner.

—Vos souscriptions m'étaient indispensables et vos souhaits sont les

bienvenus. Car je suis en proie aux mauvais souhaits de plusieurs.

—Nous le savons, et c'est pour cela que nous venons te souhaiter la

bonne année.

—Je suis en proie aux mauvais souhaits de plusieurs. C'est une grande

souffrance que de savoir qu'il y en a plusieurs qui me souhaitent

que la copie soit mauvaise et le tirage raté, que l'abonnement

décroisse et que les cahiers meurent.

—Et comme l'histoire des événements nous fait voir que les souhaits

ne suffisent pas, ils travaillent consciencieusement à la démolition

des cahiers. Ils commencent par se désabonner. Ils se désabonnent.

—Pendant que je préparais le troisième cahier, j'ai reçu le premier

désabonnement.

—Nous vous requérons de nous lire cette lettre.

Paris, mercredi matin 12 décembre 1900

Mon cher Péguy

La lecture de ton dernier cahier m'a révolté;

—Quel était ce cahier?

—Le premier de la deuxième série.

—Nous vous requérons de continuer.

La lecture de ton dernier cahier m'a révolté. Il n'y a pas

d'autre mot.

1º Comment! tu t'amuses à recueillir les commérages du _Cri de

Paris_, à les discuter d'une façon blessante et peu loyale pour

les camarades que tu mets en cause! Herr peut avoir ses défauts,

mais on ne peut méconnaître ses rares qualités de dévouement à la

cause! L'œuvre qu'il a—

L'auteur avait mis d'abord: L'œuvre qu'il a fondée et fait vivre. Il a

rectifié: L'œuvre qu'il a sinon fondée, du moins fait vivre.

—Il a aussi bien fait de rectifier. Nous vous requérons de continuer.

—L'œuvre qu'il a sinon fondée du moins fait vivre, la librairie

est maintenant le centre de réunion de tous les socialistes

pensants. En ne rappelant pas les qualités et en ne retenant que

les défauts de l'homme, je dis que ta critique n'est pas loyale.

Je regrette d'y trouver des insinuations peu dignes de toi.—

—Nous sommes ici venus, dit Pierre Baudouin, pour te forcer à

n'insinuer pas. Nous te requérons de continuer.

—Je regrette d'y trouver des insinuations peu dignes de toi; par

exemple, quand tu dis: _L'admiration mutuelle n'avait pas cours

parmi nous_, tu sous-entends que les amis de Herr pratiquent

cette admiration mutuelle, etc. Est-ce bien à toi aussi de

t'ériger en censeur pour des camarades à qui tu ne peux reprocher

que des divergences de vues! Ne crains-tu pas que ta censure ne

soit suspecte et qu'on ne dise que c'est la rancune plus que la

vérité qui t'inspire? Enfin à quoi servent ces polémiques—qui

sont lettre morte, heureusement, pour tes lecteurs de province?

Le péril clérical et capitaliste et militariste n'est-il donc

plus présent, pour que tu t'amuses ainsi à frapper—

—Je te réponds, dit Pierre Baudouin, que l'on ne dira pas ce soir que

tu t'amuses. Nous te requérons de continuer.

Oeuvres complètes de Charles Péguy (tome 1) · 第 17 / 26 段