Marc n'est pas juste: car si un journal donné perd sur son papier,
s'il vend son papier à perte, c'est évidemment qu'il vend ce papier
à un prix trop bas; peu importe que ce prix soit plus élevé que le
prix des autres journaux. Le mal vient donc bien pour une grande
part, comme les socialistes l'ont signalé, de ce que la presse, elle
aussi, est soumise au régime de la concurrence bourgeoise: «La façon
mercantile d'envisager les choses, a répondu M. Georges Renard, devait
triompher, là comme ailleurs, dans une société où tout se vend et
s'achète, où tout, depuis le bras jusqu'au cerveau de l'homme, est
devenu marchandise.»
Le mal vient, pour une grande part aussi, et _l'Union pour l'action
morale_ l'a signalé plus vigoureusement que la plupart des autres
consultés, de ce que la conscience publique est faussée parce que
beaucoup de consciences individuelles sont faussées[6]: «La source du
mal est plus loin que là où la main de l'État peut atteindre; elle
est dans les consciences. Espérons que celles-ci se reprendront et
que le remède sortira de l'excès même du mal... Dans le monde des
travailleurs, on voit poindre pour le journal un dédain et même un
mépris de bon augure. Récemment, les membres ouvriers de la commission
consultative de la Bourse du Travail ont fait fermer la salle de
lecture des journaux quotidiens, parce qu'il en résultait, pour les
lecteurs, plus de trouble que de profit. En Angleterre, c'est le
sérieux de la population ouvrière qui a le plus contribué à moraliser
la presse[7]. En France aussi, on finira par comprendre qu'il vaut
mieux être travailleur que parleur; et l'éducation réelle que tout le
monde désire aura pour effet de faire dédaigner tout journal, à moins
qu'il ne soit un journal positif, un journal qui incite à l'action
vraie.»
Nous croyons que c'est à nous, socialistes, qu'il revient de fonder un
tel journal. M. Anatole Leroy-Beaulieu représente que «le socialisme,
à l'affût des causes de destruction, se réjouit, avec une cynique
logique, de cette corruption qui nous attriste et nous indigne, se
félicitant de tout ce qui détruit la cohésion de la société française,
s'applaudissant de tout ce qui énerve les âmes, brise les énergies
et prépare la dissolution prochaine de la patrie.» A ces paroles
ignorantes ou menteuses, opposons la réalité des vouloirs socialistes:
M. Georges Renard propose, entre autres, le remède suivant:
«1º Fonder des journaux qui ne seraient plus aux mains d'un financier
ou d'actionnaires anonymes, mais qui, soutenus par les cotisations
régulières d'un parti ou d'un groupe d'hommes se connaissant et
professant les mêmes opinions, seraient la propriété et l'expression
de ce parti ou de ce groupe. En bannir soigneusement toute affaire,
toute réclame, tout article payé[8]. Il ne serait pas impossible
que ces journaux honnêtes, s'ils étaient bien rédigés, réussissent,
conquissent de l'autorité et réagissent par leur autorité sur les
autres.»
Nous savons en effet que la cité socialiste ne se fera pas sans
éléments et que c'est nous qui devons, dès à présent, lui préparer
des citoyens. Pour cela voici quel nous imaginons que serait, dans la
société bourgeoise, un journal socialiste.
Ce journal agirait envers les bourgeois inconvertissables exactement
selon les règles de la morale bourgeoise. Il agirait envers les
socialistes et les bourgeois convertissables selon les enseignements
de la morale socialiste[9]. Par exemple on le vendrait aux bourgeois
inconvertissables exactement comme un journal bourgeois; et on le
donnerait aux socialistes et aux bourgeois convertissables, car un
journal est un moyen d'enseignement, et on doit donner l'enseignement.
Ce journal serait nourri par les socialistes; ceux-ci prendraient
sur leur salaire, socialiste ou bourgeois, pour assurer le salaire
socialiste des socialistes qui travailleraient au journal.
Tous les ouvriers qui travailleraient au journal, ouvriers
intellectuels et ouvriers manuels, ouvriers écrivains et ouvriers
compositeurs d'imprimerie, ouvriers directeurs et ouvriers protes
recevraient un salaire socialiste, c'est-à-dire entre eux un salaire
égal, puisqu'ils travailleraient tous de leur mieux pour le bien du
journal.
Ce journal serait exactement socialiste en son texte: on n'y verrait
aucune réclame commerciale.
Ce journal serait un: on n'y verrait pas, dans le même numéro, en
première page un article exact contre les courses et en quatrième page
les résultats complets et les pronostics des mêmes courses; on n'y
verrait pas en première page des articles exacts contre les théâtres
de passe et en quatrième page, fidèlement insérées, les communications
de ces mêmes théâtres.
Ce journal ne serait pas rédigé par des journalistes professionnels,
mais par les hommes de chaque métier; les moissonneurs y parleraient
du blé, les maçons de la bâtisse; les professeurs y parleraient de
l'enseignement et les philosophes de la philosophie; on ne serait pas
journaliste, on serait, comme on disait, un honnête homme qui aurait
un métier et qui, au besoin, écrirait de ce métier dans le journal.
Ce journal serait exactement sincère, il n'embellirait jamais les
faits, il n'embellirait jamais les espérances même.
Enfin et surtout ce journal serait un journal de famille, s'adressant
d'abord aux femmes et aux enfants, sans qui toute œuvre est vaine; et
il garderait envers tous ses lecteurs la très grande révérence, car
elle est due aussi aux grands enfants.
Quand Pierre Deloire écrivit cet article, on peut dire que l'affaire
Dreyfus devenait sérieuse. L'article paraissait le 15. L'avant-veille,
13, _après qu'un conseil de guerre eut acquitté Esterhazy_, Zola
envoyait sa lettre au Président de la République:
Et c'est un crime encore que de s'être appuyé sur la presse
immonde, que de s'être laissé défendre par toute la fripouille de
Paris, de sorte que voilà la fripouille qui triomphe insolemment
dans la défaite du droit et de la simple probité. C'est un
crime d'avoir accusé de troubler la France ceux qui la veulent
généreuse, à la tête des nations libres et justes, lorsqu'on
ourdit soi-même l'impudent complot d'imposer l'erreur, devant le
monde entier. C'est un crime d'égarer l'opinion, d'utiliser pour
une besogne de mort cette opinion qu'on a pervertie, jusqu'à la
faire délirer. C'est un crime d'empoisonner les petits et les
humbles, d'exaspérer les passions de réaction et d'intolérance en
s'abritant derrière l'odieux antisémitisme, dont la grande France
libérale mourra, si elle n'en est pas guérie.
Tout le monde alors découvrait à quel redoutable danger la presse
immonde exposait en France la justice, la vérité, l'humanité, la santé
sociale. Et cependant l'article de Pierre Deloire n'était pas un
article de circonstance. Il n'était pas non plus l'aération d'un rêve
individuel. Ni la manifestation d'un rêve collectif. Il était l'exposé
délibéré d'un plan d'action.
Depuis le premier mai 1897 quelques jeunes gens mettaient en commun
tout ce qu'ils pouvaient pour fonder un journal propre, plus tard,
quand ils seraient devenus des hommes. J'étais parmi eux. Ils étaient
venus au socialisme sincèrement et par une révolution profonde
intérieure. Je donnerai quand j'en aurai le temps l'histoire de cette
révolution. Ou plutôt je donnerai les longues histoires de toutes
ces révolutions, car chaque homme libre a sa révolution sociale et
ces tout jeunes gens étaient déjà libres. Puis quand j'en aurai le
temps je donnerai la longue histoire de tous les apprentissages qui
suivirent toutes les révolutions, car je sais que les longues
histoires sont les seules qui soient vraies à peu près. Et aujourd'hui
je ne donnerais pas la brève histoire de l'apprentissage commun. Mais
je suis forcé de parler pour ma maison.
A l'heure où commence mon histoire, ces jeunes gens étaient donc
venus sincèrement au socialisme et profondément. Ils ne savaient pas
bien ce que c'était que le socialisme. Ils ne pensaient pas que ce
fût un domaine à partager entre plusieurs gros propriétaires. Ils
s'imaginaient que le socialisme était l'ensemble de ce qui prépare la
révolution sociale et pensaient que cette révolution sociale tendait
à faire le bonheur de l'humanité. Le même historien Pierre Deloire,
négligeant un peu ses travaux professionnels, avait rédigé non pas
un catéchisme ou un manuel—car personne alors n'eût oser parler de
catéchisme ou de manuel socialiste,—mais un raccourci commode. Il
publia ce raccourci dans la même _Revue Socialiste_, le 15 août 1897.
Si imparfait que ce raccourci me paraisse à présent, il convient que
je le reproduise en entier:
DE LA CITÉ SOCIALISTE
Dans la cité socialiste les biens sociaux seront bien administrés.
Les socialistes veulent remplacer autant que possible le gouvernement
des hommes en société par l'administration sociale des choses,
des biens: En effet, les hommes étant variés indéfiniment, ce qui
est bon d'ailleurs, on ne peut pas organiser le gouvernement des
hommes selon une exacte méthode scientifique; tandis que, les biens
n'étant pas indéfiniment variés, on peut organiser selon une exacte
méthode scientifique l'administration des biens. Or la plupart
des difficultés, des souffrances qui paraissent tenir au mauvais
gouvernement des hommes tiennent à la mauvaise administration des
biens.
Pour bien organiser l'administration des biens, les socialistes
veulent socialiser le travail social, c'est-à-dire l'ensemble du
travail qui est nécessaire pour que la cité continue à vivre.
A cette fin, ils veulent socialiser la matière qui est nécessaire
au travail social, c'est-à-dire les moyens sociaux de production:
la terre en ce qu'elle peut servir à la culture sociale; le
sous-sol, mines et carrières; l'outillage industriel, machines,
ateliers, magasins, l'outillage commercial, magasins, voies et
moyens de communication. Les moyens de production seront socialisés,
c'est-à-dire qu'ils seront rendus à la cité, à l'ensemble des citoyens.
Le travail social sera socialisé, c'est-à-dire qu'il sera fait par
l'ensemble des citoyens. Les parts individuelles du travail social,
c'est-à-dire les parts du travail social qui seront données à la cité
par chacun des citoyens, seront, non pas sans doute identiques entre
elles, car cela ne se pourrait pas, mais, autant que possible, égales
entre elles, en ce sens que les différences qu'elles auront encore ne
seront commandées que par les différents besoins de la cité et par les
différentes aptitudes individuelles des citoyens comme travailleurs,
et en ce sens que ces inévitables différences de qualité, d'intensité,
de durée, seront, autant que possible, compensées par d'autres
différences de qualité, d'intensité, de durée, de manière que les
parts individuelles du travail social soient, autant que possible,
égales en quantité.
En échange la cité assurera aux citoyens une éducation vraiment
humaine, et l'assistance exacte en cas de maladie ou d'infirmité,
enfin l'assistance entière pendant la vieillesse.
L'éducation sera égale pour tous les enfants, non pas, bien entendu,
en ce sens que les éducations individuelles seraient identiques
entre elles, mais en ce sens que les différences des éducations
individuelles ne seront commandées que par les différentes ressources
de la cité et par les différentes aptitudes individuelles des citoyens
comme élèves.
Les moyens de consommation seront laissés à la libre disposition des
citoyens en quantités autant que possible égales entre elles.
Les avantages de ce régime sont à considérer à l'égard de la cité et à
l'égard des citoyens.
A l'égard de la cité, ce régime épargnera le travail humain, dont le
gaspillage est immoral. Cette épargne sera réalisée par plusieurs
causes, dont les trois suivantes:
La concurrence sera supprimée. Or elle est mauvaise. Il semble à
première vue qu'elle a de bons effets dans la société présente, mais
ces bons effets ne sont que des commencements de réparation aux
maux qu'elle a conmencé par causer elle-même. Nous ne reconnaissons
pas toujours comme elle est mauvaise parce que notre éducation,
mauvaise aussi, nous a dressés à travailler par un sentiment de vaine
émulation, mauvais, étranger au travail même et à la fin propre du
travail. La concurrence est mauvaise en son principe: il est mauvais
que les hommes travaillent les uns contre les autres; les hommes
doivent travailler les uns avec les autres; ils doivent travailler
à faire de leur mieux leur travail, et non pas à se servir de leur
travail pour vaincre d'autres travailleurs. La concurrence est cause
que les travailleurs ne sont point payés selon ce qu'ils ont fait,
ce qui serait juste au sens étroit de ce mot, ni payés d'un paiement
normal, ce qui serait juste au sens large, ou harmonieux, mais surtout
selon ce que leurs concurrents n'ont pas fait. La concurrence a
souvent cet excès que, lorsque l'un des concurrents a reconnu qu'il ne
peut pas travailler mieux que ses concurrents, il tâche que ceux-ci
travaillent plus mal, pour être sûr de les vaincre quand même, d'où
les manœuvres frauduleuses. La concurrence est souvent faussée par
la réclame, qui tend à donner l'avantage au travail plus connu sur
le travail mieux fait, et par la falsification, qui tend à donner
l'avantage au travail mieux paraissant sur le travail mieux fait.
Enfin la concurrence internationale est cause de la guerre, de la paix
armée, des maux qui suivent, comme la concurrence interindividuelle
est cause des procès, de véritables guerres privées, de la plupart des
haines publiques et privées, des maux qui suivent.
L'oisiveté sera supprimée. Pour calculer l'épargne de travail social
ainsi réalisée, il ne faut pas comparer seulement dans la société
présente le nombre des oisifs au nombre total des citoyens; il faut
ajouter au nombre des oisifs le nombre de tous les citoyens qui
travaillent dans la société présente à pourvoir au luxe individuel des
oisifs.
La production sera centralisée autant qu'il est possible; or, si
la centralisation est mauvaise pour la vie intérieure des hommes et
pour le travail supérieur de l'humanité, surtout pour l'art et pour la
philosophie, elle est bonne pour la production sociale, parce qu'elle
permet aux citoyens de faire mieux et plus vite le travail social
de production, et, justement ainsi, d'être mieux et plus tôt libres
pour leur vie intérieure et pour le travail supérieur de l'humanité.
La cité socialiste organisera la culture intensive, l'industrie
intensive, centralisera le commerce, de manière à tirer de la matière
qui est proposée à l'activité humaine le plus des meilleurs moyens de
consommation.
A l'égard des citoyens, le régime socialiste aura sur la société
présente au moins deux avantages:
Il établira entre et pour tous les citoyens une fraternité, une
solidarité réelle et vivante; une justice, une égalité réelle et
vivante; une liberté réelle,—au lieu d'une fraternité fictive; d'une
justice fictive; d'une liberté fictive.
Il amortira autant que possible les à-coups individuels. Dans la
société présente on laisse les malheurs individuels tomber de tout
leur poids sur ceux des citoyens qui se trouvent au droit, et qui
souvent en sont écrasés. Et comme il y a, malgré tout, en fait,
des solidarités individuelles indéfinies, ces malheurs ont des
répercussions indéfinies, incalculables. Si bien que le progrès
même est, en fin de compte, onéreux. Par exemple quand on invente
une machine qui supprime la moitié du travail dans un métier, les
consommateurs, en général, en tirent un certain bénéfice parce
que les prix baissent, mais la moitié des producteurs sont mis
à pied, et ces malheurs individuels ont le plus souvent de telles
et si lointaines répercussions que l'ensemble du mal ainsi causé
aux citoyens est pire que n'est avantageux le bénéfice donné aux
consommateurs. Dans la cité socialiste, au contraire, il suffira,
quand on fera pour un métier de telles inventions, de réduire sans
à-coup le nombre des travailleurs intéressés, soit en faisant moins
d'apprentis de ce métier-là, soit en donnant à certains de ces
travailleurs le temps d'apprendre un nouveau métier; en attendant
d'ailleurs, que les mesures prises aient leur plein effet, on en
sera quitte pour diminuer le nombre des heures où travailleront les
ouvriers de ce métier, ce qui ne sera pour personne un malheur dans la
cité.
Ainsi constituée, la cité socialiste sera parfaite en ce qu'elle
sera socialiste. En ce qu'elle sera une cité humaine il se pourra
qu'elle soit imparfaite encore. Mais elle sera la moins imparfaite
possible des cités humaines possibles, en ce sens que toutes les
difficultés, toutes les souffrances y seront au pis-aller égales à ce
qu'il faut qu'elles soient dans toute société individualiste. Soient
les difficultés, par exemple, qui tiennent au choix du métier et à la
paresse:
_Comment pourrez-vous_, nous dira-t-on, _assurer dans la cité
socialiste le service des métiers les plus pénibles, ou les plus
ennuyeux, en un mot des métiers sacrifiés?_
Remarquons d'abord qu'à mesure que le machinisme ira croissant les
métiers se rassembleront de plus en plus et qu'il y aura de moins en
moins des métiers _sacrifiés_. Remarquons ensuite que dans la cité
socialiste on pourra toujours compenser par des avantages de durée
ce que les métiers sacrifiés auraient encore de pénible ou d'ennuyeux.
Et enfin, si, malgré cette compensation, les travailleurs volontaires
désertaient certains métiers, il suffira, pour assurer le service de
ces métiers, d'en faire un _service commandé_, obligatoire, universel
et personnel.—_Mais_, dira-t-on, _c'est là de la contrainte_!—Sans
doute, c'est là de la contrainte, mais c'est une contrainte juste et
officielle. Tandis que dans la société présente sévit une contrainte
universelle, d'autant plus redoutable qu'elle est à la fois injuste et
sournoise: injuste en ce qu'elle ne s'exerce pas également sur tous
les citoyens; sournoise, car on ne veut pas avouer que l'on contraint
certains citoyens à faire certains métiers, mais on est bien content
que la misère générale soit telle qu'il y ait des citoyens qui tombent
si bas que de remonter jusqu'à ces métiers-là justement leur paraisse
un bonheur. Et c'est sur cela que repose toute la société présente.
Pour ne pas vouloir faire de certains métiers, de certaines fonctions
sociales, de certains services, des services commandés, on gaspille de
la souffrance humaine: au lieu de faire descendre les travailleurs,
s'il y a lieu, des métiers moyens aux métiers sacrifiés, on les laisse
tomber, sans vouloir avoir l'air de s'en apercevoir, beaucoup plus
bas, assez bas pour qu'ils _aient encore bien de la chance_, comme on
dit, de remonter jusqu'à ces métiers-là.
_Et que ferez-vous_, nous dira-t-on, _des paresseux_? Remarquons
d'abord qu'il y aura beaucoup moins de paresseux quand tous les
citoyens auront reçu l'éducation normale. Remarquons ensuite qu'il y
aura beaucoup moins de paresseux dans une cité où la plupart des
métiers seront sans cesse ouverts à tous, parce qu'il y aura beaucoup
moins de fausses vocations, parce qu'il n'y aura point de vocations
forcées, parce que les vies mal engagées ne le seront point sans
retour possible. Enfin si, dans une cité où trois ou quatre heures au
plus d'un travail facile suffiront pour assurer la vie quotidienne,
si, dans une telle cité, il se trouve encore des paresseux qui
refusent toute espèce de travail, ces malades ne mourront pas de faim
dans une cité qui sera aussi riche en moyens de consommation, mais
on les réduira au strict nécessaire.—_Ils seront donc_, dira-t-on,
_entretenus aux frais de la cité_?—Sans doute, mais que fait la
société présente, sinon de les entretenir aussi, et très cher, dans
ses asiles, ses hôpitaux, ses prisons, ses colonies de relégation,
ou dans ses plus somptueux hôtels, parasites mendiants ou parasites
luxueux, ou bien ouvriers des mauvais métiers.
Selon cette méthode d'analyse exacte et de comparaison, toujours on
verra que ce sont justement les pis-allers de la cité socialiste,
supposés, qui sont la règle habituelle, réelle, de la société présente.
Ainsi renseignés provisoirement sur ce que serait la prochaine
cité socialiste, ces jeunes gens n'hésitèrent pas. Il n'y avait
plus qu'à préparer la naissance de cette cité, il n'y avait qu'à
préparer puis à faire la révolution sociale.
Pour préparer la révolution sociale on n'invoquerait pas
les anciens, on n'irait pas chercher les hommes de trente à
quatre-vingts ans, qui étaient en immense majorité contaminés du
vice bourgeois, mais on ferait appel aux seuls jeunes gens. Et
cela suffirait bien. Si l'on convertit soigneusement au socialisme
les générations montantes, si l'on acquiert honnêtement les
jeunes hommes, les nouveaux hommes, à mesure qu'ils passent leur
quinzième, leur dix-huitième ou leur vingtième année, après huit
ans d'exercice on est régulièrement une imposante minorité, après
vingt ans on est une respectable majorité, après quarante ans,
sans risque et sans violence mauvaise, on est devenu l'humanité
même, l'humanité enfin sauvée du mal bourgeois, de tout le mal, et
instituée en cité harmonieuse. Ainsi le veut l'arithmétique.
Or il est simple de convertir les générations montantes. Il
n'y a pour ainsi parler qu'à les divertir de la contamination
bourgeoise. L'excellence du socialisme est telle que le socialisme
se fait valoir lui-même. Il a une évidence autonome, automatique
et antérieure. Il n'a besoin d'aucun avocat. Il ne demande qu'un
démonstrateur. Il suffit qu'on le fasse voir. Si un journal
exactement et moralement socialiste paraissait, la simple
démonstration, la simple proposition du socialisme introduirait au
socialisme les générations montantes. Il n'y avait plus qu'à faire
un journal socialiste, le journal socialiste. Cela serait facile.
Car ces jeunes gens ignoraient à peu près tout du personnel qui
sévissait déjà sous le nom de socialiste. On les avait en effet
soumis aux déplorables moyens d'élevage que nous voyons pratiquer
autour de nous partout, sur tous les faibles par tous les forts,
sur les simples par les habiles, sur les ignorants par les
savants, sur les enfants, sur les soldats, sur les ouvriers, sur
les électeurs, sur le peuple des animaux au langage inarticulé,
sur le peuple des hommes. On leur mentait pour leur bien. C'est
la méthode pratiquée sur la plupart des âmes adolescentes par la
plupart des âmes adultes. Cette méthode a tout pour elle. Idoine
à la paresse et commode au ménagement, elle reste la forme la
plus redoutable du mensonge universel. Nos maîtres nous donnaient
donc une image heureuse du monde socialiste français, une image
bienheureuse du monde socialiste universel, une image au moins
exactement sévère du monde bourgeois. En France les anciens
partis socialistes, les anciennes écoles et les anciennes sectes
s'éliminaient d'eux-mêmes selon les exigences naturelles de la
vieillesse. Pas même il n'était besoin de se faire enseigner leurs
noms. Guesde et Vaillant disparaissaient déjà, et l'incompatible
Allemane avec eux, dans l'avantageux éloignement de l'histoire.
Les générations montantes seraient enfin neuves des vieilles
injures, blanches des vieilles saletés. Il n'y avait plus qu'à
faire le journal socialiste pour les générations montantes.