—Non, mon ami, je n'interrompais pas notre ami Pierre Baudouin.

Le malheureux continuait comme il voulait. Et je me serais fait un

scrupule de le troubler. D'abord je connais à peu près bien tous ses

sentiments, et je ne m'en moque jamais, surtout devant lui. Puis rien

de sa part ne saurait m'étonner. Enfin le pauvre malheureux, s'il est

parfaitement décidé à n'écrire que des dialogues, poèmes, histoires,

drames, et autres grandiloquences, a été si longtemps privé d'écrire

ce qu'il voulait et de parler comme il voulait, qu'il se laisse

inattentivement aller à laisser déborder sa parole non écrite, sous

n'importe quelle forme, et qu'il y aurait eu quelque cruauté à vouloir

endiguer ce débordement.

—Alors il consent à parler en prose?

—Il parle comme il peut.

Je lui demandai seulement si, après cette vive critique, il avait

encore l'intention de s'abonner aux cahiers, que je lui servais

éventuellement.

—Oui, me répondit-il, comme si cette réponse allait de soi. Car j'ai

beau vous désapprouver hautement, je sais trop comme il est difficile

de faire le commencement de n'importe quoi, loin qu'on puisse faire

n'importe quoi, pour me donner le désavantage de contribuer à vous

tuer, vos cahiers et vous. Je suis occupé à vendre une terre que

ma femme avait en Bourgogne; cette vente me rapportera quelques

centaines de francs. Elle me rapporterait beaucoup plus si ma terre

demeurait sur la place de la Concorde. Mais on fait ce qu'on peut.

Aussitôt que je les aurai touchés, je vous donnerai une cinquantaine

de francs. Moyennant quoi vous me compterez comme abonné ferme. Ce

sont mes réserves dernières; mais je suis trop pauvre pour ménager mes

réserves. Je ne sais même pas si nous avons le droit de nous ménager

des réserves. Je préfère vous donner d'une seule fois tout ce que je

pourrai pour le moment, car si je vous promettais de vous verser des

souscriptions mensuelles régulières, je ne le pourrais pas, et même

si je le pouvais je ne tiendrais pas ma promesse, pourtant sincère;

je ne m'aperçois pas quand les mois passent. Il faut me le pardonner.

Si le facteur ne m'apportait pas un nouveau calendrier pour avoir ses

étrennes je ne saurais pas qu'un an s'est passé, je ne saurais pas que

je vieillis. Vous pouvez donc me compter parmi vos abonnés fermes.

—Je te compterai quand tu auras versé.

—Tu feras comme il te plaira.

—S'il en est ainsi, tu trouveras aux cahiers, aussitôt que j'aurai

le temps d'en exposer l'institution, une réponse non négligeable aux

reproches que tu m'as faits.

—Oui, dit Lardenois: c'est un des nombreux articles que tu as promis

et que tu ne feras jamais.

—Nous verrons.

—Nous verrons.

—Puis je lui demandai ce qu'étaient devenus les exemplaires de ce

drame en trois pièces dont j'ai un exemplaire et dont j'ai gardé la

mémoire.

L'œuvre avait à peine atteint son milieu quand Marcel Baudouin cessa

d'y travailler. Il est mort en effet le samedi 21 juillet 1896.

Pierre Baudouin la continua et finit d'écrire à Paris en juin 1897.

Puis, comme il avait quelque argent, et qu'il ne prévoyait pas les

disettes futures, il fit imprimer. On tira mille exemplaires et on

clicha, car ce Pierre Baudouin n'avait alors aucune idée de ce que

c'est qu'une opération de librairie. Sur ces mille exemplaires,

l'auteur en donna au moins deux cents à ses amis, à ses camarades,

aux amis de ses amis et aux camarades et amis de ses camarades et

amis. Ceux qui avaient quelque argent et qui savaient que l'auteur

n'en avait pas beaucoup achetaient le volume au prix marqué: dix

francs. Ceux qui n'avaient pas d'argent, et ils étaient nombreux,

l'acceptaient bien amicalement. On ne fit aucun service de presse,

l'auteur déclarant que la véritable publication n'aurait lieu que plus

tard. Les exemplaires qui demeuraient dormirent un long sommeil dans

les maisons de plusieurs amis et pour la plupart dans la librairie

de _la Revue Socialiste_, alors autonome et domiciliée passage

Choiseul, 78. Un seul exemplaire fut vendu commercialement, et encore

l'auteur est-il autorisé à considérer cet achat comme un témoignage

de cordialité personnelle. Un bon nombre d'exemplaires furent perdus,

parce que le brocheur inattentif, dépourvu de tout foliotage, ahuri

de l'aspect inaccoutumé des pages, avait effectué des interpolations

extraordinaires. La publication n'eut jamais lieu. C'est une opération

qui déplaît invinciblement à ce Pierre Baudouin. Et si elle avait lieu

elle ne réussirait pas. Il fit transporter plus tard les exemplaires

inpubliés chez Georges Bellais, libraire, 17, rue Cujas. Ils sont

échus aujourd'hui à la Société Nouvelle de librairie et d'édition,

dont ils doivent encombrer le magasin extérieur. Un recensement

récent a permis de savoir qu'il en restait 670 exemplaires.

Ici mon ami René Lardenois prit sur ma table un vieux petit crayon

et un morceau de papier blanc déchiré, marmonna quelques mots

incompréhensibles: sept fois deux quatorze et je retiens un; sept fois

cinq trente-cinq et un trente-six, et je retiens trois; sept et trois

dix;

Six fois deux douze et je retiens un; cinq fois six trente, et un,

trente-et-un, et je retiens trois; six et trois neuf;

Quatre; six et deux huit; un; neuf et un dix. Un chiffre à droite. Il

mit une virgule.

Et s'écria brusquement: mille dix-huit kilos, quatre cents grammes: il

n'est pas étonnant qu'il soit encombré, le magasin.

J'entendis alors qu'il avait calculé le poids total de ces six cents

ou six cent soixante-dix volumes. Je lui répondis:

—Je ne sais ni par expérience ni par témoignage que le magasin soit

encombré. C'est sur le calcul aussi que je fondais cette supposition.

Notre ami Pierre Baudouin me conta qu'il avait alors de grandes

ignorances et qu'il avait eu soin de signer les exemplaires qu'il

vendait et donnait à ses amis et camarades; et même, ayant un respect

superstitieux de sa signature et de toute écriture sienne, il avait

eu soin d'éviter que les mots qu'il soussignait fussent de simples

formules vaines et menteuses. Mais, depuis, il advint cette histoire

incroyable: que pendant une certaine affaire dont le nom m'échappe et

qui, m'a dit Baudouin, passionna la France et le monde au cours des

deux dernières années, pendant cette certaine affaire dont Baudouin

m'a cependant livré le nom—

—N'est-ce pas de l'affaire Dreyfus qu'il t'a voulu parler?

—Je crois me rappeler que tel fut bien le nom qui frappa mon tympan.

—A Bayonne il y a quelques personnes encore, plusieurs historiens,

qui n'ont pas oublié ce nom.

—Pendant l'affaire Dreyfus donc, si tel est bien le nom que nous

devons lui donner, il advint cette histoire incroyable: que plusieurs

de ceux qui avaient accepté les exemplaires les plus amicalement

et sincèrement signés s'imaginèrent que l'auteur, leur ami, était

affilié à un mystérieux syndicat formé à seule fin de livrer aux

bourgeois étrangers, en particulier aux Anglais, la France entière,

de Calais à Perpignan, de Brest à Nice, de Domremy à Orléans, passant

par Jargeau, Reims et Rouen, sans compter les colonies. Ceux qui

voulaient pourtant lui garder leur estime ancienne imaginèrent que,

sans être affilié, il contribuait sottement ou naïvement à faire les

affaires de ce syndicat. Il saisit rapidement cette occasion qu'il

avait de faire quelque démarche ridicule. Un jour que la menace d'un

coup de force définitif était plus imminente, il écrivit à un de ses

anciens amis que ces soupçons lui devenaient insupportables, et que

l'ami eût à y renoncer, ou à lui renvoyer la _Jeanne d'Arc_. L'ami

lui renvoya la _Jeanne d'Arc_. Pierre Baudouin était à peine remis

de cet émoi que déjà l'affaire dont le nom m'échappe était oubliée.

Alors il advint à ce malheureux une histoire encore plus incroyable:

parmi les destinataires qui étaient censés affiliés au même syndicat

de livraison que lui, une respectable minorité, peu nombreuse,

mais compacte, se déclara, qui pensa tout haut et sincèrement que

par sa conduite individuelle, et sans qu'il y eût syndicat, mais

seulement anarchie et personnalisme, à présent l'auteur trahissait le

socialisme révolutionnaire, à qui, en particulier, le poème est dédié.

Pierre Baudouin n'est pas remis encore de cette inculpation ou de ce

malentendu; il n'y comprend rien, et de cette incompréhension lui

vient cet air stupide que nous lui voyons quelquefois.

Quand je vis que Pierre Baudouin me confiait ainsi le résumé, au

moins partiel, de l'histoire extérieure et de l'histoire morale de

son livre, je m'enhardis jusqu'à lui demander quelques explications

sympathiques sur la disposition intérieure du poème. Résolument, mais

posément, il m'arrêta aux premiers mots: Non, mon ami, je ne puis vous

donner les quelques explications que vous me demandez bienveillamment.

Car les quelques renseignements que vous me demandez sont liés

indissolublement aux idées, ou, si vous le voulez, aux opinions que

j'ai sur l'art, en particulier sur l'art dramatique. Et pour exposer

mes opinions sur l'art dramatique, il est indispensable que l'on fasse

au moins un dialogue—

—Naturellement, interrompit mon ami Lardenois.

—un dialogue, assez long, et que je préfère écrire moi-même, aussitôt

que j'en aurai le temps, ce qui ne saurait tarder.

Ne voulant pas lui faire de peine en contrariant sa manie habituelle,

je me gardai bien de sourire et je n'insistai pas. Je me permis alors

de lui demander ce qu'il pensait faire des six cents exemplaires

inemployés.

—Vraiment, mon ami, me répondit-il, je n'y pensais pas. Mais

puisque vous me le demandez, je serais heureux que ces exemplaires

fussent lus. Seulement je ne sais pas du tout comment je les pourrais

faire lire. Jamais le public ne les achètera. Ils sont trop cher, trop

lourds, trop singuliers. Je ne veux rien devoir à aucun journaliste.

Je ne veux faire aucune sollicitation. Et s'il est tout à fait

impossible de vendre, il est à peu près impossible de donner. Le

temps n'est plus où il me restait quelque argent. Après avoir été

assez riche pour faire imprimer ces gros volumes, je suis devenu

assez malheureux pour ne pouvoir plus payer les frais, qui sans doute

seraient considérables, de l'envoi que j'en ferais aux hommes libres à

qui je les enverrais.

Voyant que ce malheureux auteur était accablé d'un vain désir, je ne

pus lui dissimuler plus longtemps que ces cahiers étaient devenus

récemment une puissance d'argent formidable et qu'il ne s'en fallait

plus que de quelques lieues terrestres qu'ils atteignissent aux

confins enchantés des régions où règne l'opinion publique. Il en parut

un peu mécontent, et inquiet pour moi. Mais sans lui laisser le temps

de s'abandonner à son malheureux naturel: s'il en est ainsi, lui

dis-je, permettez moi d'organiser la distribution de ces exemplaires.

A ce mot d'organiser, son visage douteux se rasséréna soudain: Oui,

me dit-il, je sais que vous êtes le grand organisateur, et ce qui

me plaît en vous, c'est que ce que vous organisez se porte assez

volontiers mal. Je suis écœuré des gens qui réussissent. Vous, au

moins, vous n'organisez pas pour la réussite. Et cela se voit. Je vous

permets donc d'organiser la dispersion des volumes. Agissez comme il

vous semblera bon. Mais, conclut-il en riant, je ne veux rien savoir

de toute cette cuisine.

—Je veux croire, lui répondis-je très sévèrement, que tu n'es pas de

ceux qui mangent la cuisine et qui méprisent le cuisinier. J'exige que

tu m'entendes. Voici mon plan:

Je vais demander à la Société Nouvelle de librairie et d'édition de

vouloir bien mettre à ma disposition gratuitement et sans condition

les six cent soixante-dix exemplaires dont elle a reçu le domaine et

l'administration. Autant que je connaisse le conseil d'administration

de cette Société, il se fera un plaisir cordial de me les accorder.

Aussitôt que j'aurai sa réponse favorable, je ferai transporter une

centaine environ de ces exemplaires au siège des cahiers, mais non

pas tous à la fois, pour ne pas écraser les porteurs. Et à tous

les abonnés fermes et gratuits, mais non pas, bien entendu, aux

éventuels, qui viennent le lundi et le jeudi me donner le bonjour, je

leur en donnerai à chacun au moins un exemplaire. Ainsi nous serons

débarrassés de quelques-uns, sans frais.

Ici commenceront les difficultés financières. J'ai reconnu, après une

longue expérience et de nombreux déboires, que la seule manière d'en

venir à bout est d'ouvrir un compte. On n'est pas forcé de savoir ce

que l'on y mettra. Mais on ouvre un compte. Un _doit et avoir_. _Doit_

M. Pierre Baudouin, auteur peu solvable, auteur dramatique à peine

solvable, tant d'envois de la _Jeanne d'Arc_ à nos abonnés fermes et

gratuits de Paris, de la province, et de l'extérieur, mais non pas à

nos abonnés éventuels, bien entendu, et encore seulement à ceux de

nos abonnés fermes et gratuits qui n'auraient pas reçu le volume à la

première expédition ou distribution. A M. Pierre Baudouin. Sais-tu ce

que tu as?

—Je sais que je n'ai rien.

—Tu ne te doutes pas de ce que tu as: homme ignorant et inhabile. Tu

as le produit d'une souscription que j'ouvre aux cahiers et que nos

camarades ne manqueront pas d'accueillir aux _Journaux pour tous_.

Qu'adviendra-t-il de cette souscription, c'est ce que tu sauras en

lisant de quinzaine en quinzaine, ou de mois en mois, c'est selon, la

couverture des cahiers.

—Je lis toujours attentivement la couverture, me répondit-il

naïvement, parce que c'est le plus intéressant.

—Pour ménager les finances qui te reviennent, je commencerai par

expédier aux Parisiens. Autant que je me rappelle mon ancien métier de

libraire.

—C'est vrai, tu fus libraire.

—Autant que je me rappelle mon ancien métier, les colis postaux

de Paris pour Paris, jusqu'à cinq kilos, ne coûtent que cinq sous.

Cent exemplaires pour vingt-cinq francs: c'est pour rien. Il est

même ennuyeux que l'on ne puisse pas envoyer trois exemplaires à la

même personne. Cela ne reviendrait pas plus cher. Les difficultés

financières commenceront à devenir sérieuses pour la province, où

réside la banlieue, et pour l'extérieur. Envoyé par la poste, un

imprimé ordinaire, sous bande, ou un imprimé expédié sous forme de

lettre ou de carte postale ou sous enveloppe ouverte peut avoir

jusqu'à quarante-cinq centimètres sur toutes les faces: nous sommes

donc au-dessous du maximum accordé, nous résidons à l'intérieur des

limites instituées. Le poids maximum est de trois kilos: ici encore

nous sommes au-dessous; et ici, du moins, n'aurions-nous pas le

désavantage et le remords de ne pas épuiser nos avantages, ou plutôt

nous aurions le désavantage de ne pouvoir envoyer un livre avoisinant

trois kilos, mais nous n'aurions pas le remords de n'avoir pas à

envoyer deux ou plusieurs volumes à la même adresse, car deux volumes

ensemble passeraient les trois kilos. Malheureusement l'administration

des postes exige alors qu'on affranchisse l'envoi à cinq centimes par

cinquante grammes. Ainsi est fixée la taxe d'affranchissement. A ce

taux et selon ce tarif, chacun des exemplaires nous reviendrait, avec

l'emballage, à trente-et-un et trente-deux sous. Nous serions donc

obérés, si la vile complaisance des prédécesseurs de M. Mougeot et de

M. Millerand n'avait institué les colis postaux. L'affranchissement

des colis postaux est obligatoire au départ. Ils ne doivent contenir

ni matières explosibles, inflammables ou dangereuses, ni articles

prohibés par les lois ou règlements de douane ou autres, ni lettres,

ni notes ayant le caractère de correspondance. Toutefois, l'envoi peut

contenir la facture ouverte réduite aux énonciations constitutives de

la facture. Tout cela nous convient. Poids: trois, cinq ou dix kilos:

nous allons bien. Pour les raisons dessus dites, nous choisissons le

colis postal de trois kilos. A domicile ou poste restante 0 franc 85,

dix-sept sous: nous serons moins obérés. Aucune condition de volume

ni de dimension n'est exigée pour les colis de 0 à 5 kilos circulant

à l'intérieur de la France, de l'Algérie, de la Corse, ou entre la

Corse et la France. Bien. Nous passons. Mais l'administration ne

nous dit rien des colis de 0 à 5 kilos circulant de l'Algérie à la

Corse ou de l'Algérie à la France. Pourrons-nous passer? Enfin

nous verrons. D'ailleurs les conditions de dimensions et de volume

exigées des colis de cinq à dix kilos transportés a l'intérieur de

la France continentale ou à l'intérieur de la Corse et de l'Algérie

sont si larges que je suis moralement rassuré: ces colis ne peuvent

excéder la dimension de un mètre cinquante sur une face quelconque.

De plus, les colis de cinq à dix kilos échangés entre la France,

la Corse, l'Algérie et la Tunisie peuvent atteindre la longueur de

un mètre cinquante, à la condition de ne pas excéder le volume de

cinquante-cinq décimètres cubes. En tout ceci nous sommes loin de

compte, et nous pouvons hardiment passer. Où passerons-nous? Jusqu'à

dix kilos les colis peuvent circuler à l'intérieur de la France, de la

Corse et de l'Algérie et dans les relations entre la France, la Corse,

l'Algérie, la Tunisie, la Belgique, le Luxembourg et la Suisse. Au

delà commencent les régions mystérieuses hérissées de tarifs bizarres.

Mais on ne saurait quitter son pays sans risquer la male aventure.

Enfin, je prends tout sur moi: cent exemplaires demandés à domicile,

environ zéro franc; cent exemplaires envoyés dans Paris, environ

vingt-cinq francs; moins de cinq cents exemplaires envoyés en province

et ailleurs, allons, cinq cents francs nous suffiront largement pour

le tout. Il est bien entendu que je commencerai par envoyer à ceux de

nos abonnés qui me feraient la commande ferme et qui m'enverraient le

montant des frais d'envoi. Je suis, par ailleurs, curieux de voir que

les cahiers puissent ramasser pour cinq cents francs de souscriptions

à cette fin.

Que ce fût par devoir ou par politesse que notre ami Pierre Baudouin

écoutât mes calculs, je soupçonne à la fin qu'il écoutait fort

distraitement, car j'avais à peine achevé qu'il me dit un petit oui de

complaisance et qu'il donna passage à une réflexion malencontreusement

retardée: Mon ami, dit-il en me reconduisant par delà le vieux poirier

non moins blanc, pour plaire à vos beaux esprits, vous parlez un

peu légèrement de votre première philosophie. Je plains tout jeune

homme qui ne s'est pas encore passionné pour ou contre la liberté,

pour ou contre le déterminisme, pour ou contre l'idéalisme, pour ou

contre la morale de Kant, pour ou contre l'existence de Dieu, pour ou

contre Dieu, comme s'il existait. Je plains tout jeune homme qui, peu

après qu'il se fut assis, lui douzième, aux bancs en escalier devant

les tables noires étroites, ne s'est pas violemment passionné pour

ou contre les enseignements de son professeur de philosophie. Et je

plains tout homme qui n'en est pas resté à sa première philosophie,

j'entends pour la nouveauté, la fraîcheur, la sincérité, le

bienheureux appétit. Ne plus s'occuper des grandes questions, mon ami,

c'est comme de fumer la pipe, une habitude que l'on prend quand l'âge

vous gagne, où l'on croit que l'on devient homme, alors que c'est que

l'on est devenu vieux. Heureux qui a gardé la jeunesse de son appétit

métaphysique.

Ainsi conclut provisoirement notre ami Pierre Baudouin. Mon pauvre

ami, continua-t-il en me quittant, méfiez-vous du bel air. Il est

toujours dangereux. Mais il est plus particulièrement désagréable

quand on y tâche laborieusement. Soyez comme un de vos jeunes abonnés

de province. On m'a dit qu'un très jeune ami à vous, tout récemment

sorti du lycée, à ce que je pense, naturellement simple ou gardé

du faux orgueil par la convenance de sa vie ordinaire, soldat ou

récemment libéré, employé modestement quelque part, vous avait écrit

que vous aviez traité la question de l'immortalité de l'âme d'une

manière qui lui plaisait, et vous demandait de traiter ainsi la

question de Dieu. J'admire la simplicité de ce jeune homme, s'il s'est

imaginé que vous aviez traité la première question. Mais j'aime le

soin qu'il a eu de vous demander ce qu'il vous a demandé.

Ainsi finit Pierre Baudouin. Je le quittai, sans plus.

* * * * *

—Il est temps, que tu l'aies quitté. Car je te quittais avant. Et je

l'eusse déjà fait, si je n'avais oublié de corriger un point de ce que

tu as dit. Quelqu'un qui t'aurait tout à l'heure entendu, se serait

imaginé que tu pensais que le prochain Congrès de l'Enseignement

Secondaire entrait en série avec les congrès précédents.

—Non, ami: si peu que je sois perspicace, et de si moyenne

intelligence que je sois, quand j'ai vu que la commission

d'organisation du prochain congrès était présidée par l'honorable

M. Croiset, rue Madame, 54, et quand j'ai vu que le secrétaire

général en était l'honorable M. H. Bérenger, 8, rue Froideveaux, j'ai

bien pensé qu'il y avait quelque cérémonie de changée. On n'était

pas habitué à voir de tels noms aux congrès de l'enseignement.

Il me reste quelque souvenir encore des anciens congrès. J'ai en

mains: _Université française: Second Congrès des Professeurs de

l'Enseignement Secondaire Public—1898—Rapport général par Émile

Chauvelon, alors Professeur au lycée Saint-Louis_, édité chez Armand

Colin. Le premier congrès, tenu en 1897, avait été rapporté

généralement par M. Gaston Rabaud, alors et encore professeur au lycée

Charlemagne, si j'en crois l'annuaire. J'avais, à tout hasard, fait

demander quelques renseignements à quelqu'un de particulièrement bien

situé pour savoir: Il y aura un congrès d'enseignement secondaire

_officiel_—administratif par son esprit, sa direction et tout, le

reste—international. Ce n'est pas sans peine que le congrès de Pâques

1899 avait renoncé à en conserver l'initiative,—car M. Bourgeois

avait _autorisé_ les Professeurs à tenir un congrès international

en 1900. Mais le congrès de 1899 y renonça parce que tout le monde

sentait bien que l'on ne pourrait faire autrement, parce que tous

étaient fatigués de lutter contre les petites querelles et les

tracasseries qu'on nous suscitait. C'est ce congrès officiel qui se

tiendra du 31 juillet au 6 août. Aura-t-on un congrès des Professeurs

de l'Enseignement, national «mais largement ouvert aux étrangers

»—comme l'avait décidé ce même congrès de 1899? D'après ce que m'a

dit ce soir un de mes collègues, la question est encore pendante,

malgré plusieurs démarches faites auprès du ministre. Mon impression

est qu'il n'aura pas lieu, que personne n'y tient,—et mon opinion est

que, dans les circonstances actuelles, il n'est guère à désirer qu'il

ait lieu, car toute action d'ensemble me paraît impossible.

Tels furent les renseignements que me donna quelqu'un de

particulièrement bien situé pour savoir.

—Bien. Qui t'aurait tout à l'heure entendu pouvait s'imaginer

que je pensais que nos honorables collègues de l'Enseignement

secondaire public venaient aux congrès à seul fin de participer à je

ne sais quels banquets somptueux ou, comme on dit, à des agapes

fraternelles, ou pour se faire décorer gouvernementalement.

—Je sais qu'il n'en était rien. Les compagnies de chemins de fer

n'accordaient pas même une réduction. Je lis dans le _Rapport général_

que j'ai, au discours de M. Rabaud:

En avril 1897, cent neuf établissements étaient représentés; nous

avons aujourd'hui—en 1898—l'adhésion de cent cinquante-trois

lycées ou collèges, et beaucoup de professeurs assisteront, à titre

personnel, à nos réunions.

Tous, délégués ou non délégués, ont d'autant plus de mérite à avoir

fait le voyage que, malgré nos efforts, nous n'avons pu le leur

faciliter. A notre demande de réduction de tarif, les Compagnies de

chemins de fer, même celle de l'État, ont répondu avec ensemble par un

refus bref, net et sec.

Nous avons prié M. le ministre de l'instruction publique d'intervenir

et il a saisi aussitôt de la question M. le ministre des travaux

publics. Celui-ci a répondu:

Sollicitées déjà l'an dernier[5] d'accorder cette faveur aux

mêmes congressistes, les Compagnies ont répondu par un refus basé

sur la prolongation de la validité des billets d'aller et retour

qui est exceptionnellement consentie à l'occasion des vacances de

Pâques. La situation étant exactement semblable cette année, une

nouvelle démarche aboutirait vraisemblablement à un nouvel échec;

vous reconnaîtrez avec moi qu'il est préférable de ne pas s'y

exposer.

Oeuvres complètes de Charles Péguy (tome 1) · 第 14 / 26 段