professionnellement universitaires l'un que l'autre, Desbois avec
ses excès de finesse, et Duchêne avec ses excès de simplicité
rugueuse. Alors quand ils ont été lâchés dans la vie, invinciblement
ils ont fait tous les deux leur métier d'universitaires, qui
consiste à enseigner. Ils ont pris leur travail au sérieux. Ils
ont pris leur classe au sérieux. Ils ont eu sur leurs élèves, ou
du moins sur la plupart de leurs élèves, ou, au pis aller, sur
quelques-uns de leurs élèves, une heureuse influence. Et comme ils
n'enseignaient pas encore assez à leur gré, ils ont naturellement
pensé à enseigner le peuple. Comme ils n'enseignaient pas assez dans
la journée, ils ont naturellement pensé à enseigner le soir. Ils ont
à plaisir aggravé ce métier d'universitaire, qui est un des plus
onéreux, des plus meurtriers. Ils ont enseigné. Ils ont surenseigné.
Ils continueront. Et quand un jour, sous le prochain ministère
Méline—Ribot—Barthou—Poincaré—Leygues—Charles—Dupuy—Deschanel—Sarrien—Léon—Bourgeois—Mesureur—Lockroy—Peytral—Zévaès—car
ce ministère espéré finira bien par nous tomber sur le dos—quand un
jour le hasard des persécutions gouvernementales antiteigneuses les
aura tous les deux assemblés en quelque trou perdu de province où ils
crèveront communément de faim, tous les deux, l'ancien esthète et
l'ancien brutal pourront se donner une poignée de mains solide. Et
quand sera venu le Jour du Jugement dernier, qui est une hypothèse,
quand Dieu, qui est une hypothèse, pèsera dans sa balance hypothétique
les actions non hypothétiques des hommes, il se trouvera que ces
deux professeurs, l'ancien esthète et l'ancien brutal, auront plus
fait pour préparer ce que nous nommons indivisiblement la révolution
sociale et la révolution morale que tout le Comité général ensemble.
—Tais-toi, tais-toi, mon vieux, tu t'emballes, et cela t'empêche
de parler proprement. Tu voulais dire sans doute que ces deux
professeurs, nos anciens camarades, auront plus fait pour préparer
la révolution sociale que nos dignitaires du Comité général n'auront
fait pour la discréditer et pour l'enrayer.
—C'est cela que je voulais dire.
—Je te demande pardon. C'est une habitude que j'ai, de corriger
toujours tout ce qu'on me dit, et tout ce qu'on dit devant moi, comme
si c'étaient des devoirs ou des leçons. Ne m'en veuille pas. C'est
une habitude professionnelle. Je n'en ai pas honte. Mon père est
incapable de marcher vite, parce qu'il est paysan. Et puis, crois-tu
que toi-même tu ne sois pas universitaire?
—Je le sais bien.
—Crois-tu que tes cahiers ne soient pas universitaires?
—Je le sais bien!
—Crois-tu qu'il n'y ait pas dans ce que tu écris aux cahiers des
insistances maladroites qui sentent leur professeur?
—Je le sais bien.
—A la bonne heure.—Qu'est devenu notre ancien camarade Hubert
Plantagenet, qui passa plus d'un an de sa vie aux dialogues de Platon?
—Il enseigne la philosophie à Coutances. Il a donné récemment une
conférence publique et populaire sur l'alcoolisme. J'attends qu'il
me l'envoie. Il a laissé supposer à tous ces Normands, m'a-t-on dit,
qu'ils n'étaient pas la première et la seule race du monde. Il a
laissé supposer qu'il n'est ni beau, ni bon, ni bien—ni patriotique
de se soûler. Ces nouveautés pénétraient dans la mémoire des
assistants.
—Julien Desnoyers?
—Il enseigne les sciences naturelles dans une région voisine.
Il fait bon ménage avec les instituteurs. Il a donné récemment une
conférence publique et populaire sur la géologie. On m'a dit qu'il
avait tout simplement déclaré en commençant à ses auditeurs que
lorsqu'on veut étudier scientifiquement la création du monde, et toute
son histoire, on examine attentivement les pierres et les eaux, les
couches de terrains, et la lente action des eaux sur les formations
des couches de terrains, mais qu'on ne se guide pas aveuglément sur la
sainte Bible. Il ne parla pas de la lutte des classes.
—L'auditoire?
—L'auditoire fut un peu étonné, mais entendit bien.
—François Desmarais?
—Toujours agrégé, heureux, prospère. Syndicataire aux cahiers. Il
m'envoie ponctuellement dix francs par mois.
—Tiens, cela me fait penser que j'ai un mois de retard. Mars et avril.
—Rassure-toi: je te les aurais demandés directement.
Ici, mon ami René Lardenois, m'ayant demandé si j'avais la monnaie de
cinquante francs, que j'avais, me donna dix francs pour ses deux mois.
—Il vaut mieux que je te les donne tout de suite. En rentrant de
chez moi, je n'aurai plus un sou. Et puis je n'aurai pas le temps de
m'arrêter à Paris.
La vue de la monnaie que je lui rendais sembla déterrer de sa mémoire
une réflexion négligemment ensevelie.
—Crois-tu, me dit-il brusquement, que la vie et le budget de tes
cahiers ne soient pas une vie et un budget universitaires?
—Je le sais bien.
—Ta classe et tes leçons payantes, ce sont les abonnements à huit
francs, les abonnements à vingt francs, les souscriptions mensuelles
régulières et les souscriptions extraordinaires.
—Je le sais bien, mais plus libres.
—Naturellement, tout à fait libres.—Et tes abonnements gratuits, ce
sont nos conférences et nos leçons populaires.
—Je le sais bien.
—La preuve en est que ce sont nos salaires de classe et de leçons qui
nourrissent tes cahiers.
—Je le sais mieux que toi.
—Mes cinq francs par mois représentent une demi-heure de leçon. Tu ne
le sais pas mieux que moi.
—Je voulais dire que je m'en suis aperçu avant toi, puisque c'est
l'économie même de ces cahiers.
—Parlons peu, mais parlons bien. Parlons proprement. Et Lucien
Deslandes?
—Pas plus agrégé qu'avant, toujours timide, malade et malheureux.
Il est en congé en Sologne chez ses parents, qui sont pauvres. Il
m'envoie ponctuellement à la fin de chaque mois une souscription de
vingt sous, exactement de vingt-et-un sous, sept timbres de trois sous
dans la lettre où il me donne de ses nouvelles. C'est quelqu'un de
vraiment rare.
—Il a des sentiments rares et son cœur est muni de tristesse. Dans
ton avant-dernier cahier tu as parlé finalement de notre ami Pierre
Baudouin. Qu'est-il devenu?
—Marcel Baudouin est mort. Pierre Baudouin a été sérieusement malade.
Je suis allé le voir la semaine passée.
—Il demeure toujours à la campagne?
—Oui, en Seine-et-Oise, à une heure de Paris-Luxembourg. Je suis allé
le voir, sachant que le docteur n'aurait pas le temps de revenir me
voir de sitôt.
—Le docteur n'est pas revenu?
—Non, il m'a fait dire que les commissions qu'il avait à faire
à Paris étaient beaucoup plus longues et plus difficiles et plus
ingrates qu'on ne pouvait raisonnablement le penser. Il ne pouvait
donc venir chez moi et il était inutile que j'allasse le demander
chez lui. Je suis allé voir Pierre Baudouin dans la maison de
campagne où il demeure. C'était à l'aube du printemps. Les arbres
en fleurs avaient des teintes et des lueurs, des nuances claires et
neuves et blanches de bonheur insolent semblables aux nuances que
les Japonais ont fidèlement vues et qu'ils ont représentées. Les
branches des arbres des bois transparaissaient merveilleusement au
travers des bourgeons et des feuilles ou des fleurs moins épaisses
comme la charpente osseuse d'un vertébré transparaît dans les images
radiographiées de son corps. Notre ami Pierre Baudouin, qui est
un classique, et même, en un sens, un conservateur, me dit qu'il
redoutait l'incertitude anxieuse de cette jeunesse et la transparence
mystérieuse des arbres. Il attendait impatiemment l'heure prochaine où
les arbres auront leur beauté pleine, où le feuillage épais cachera
normalement, naturellement, décemment, convenablement, modestement
la charpente intérieure. Il admet qu'en hiver les arbres à feuilles
caduques soient des squelettes, parce que l'hiver est la saison de
la mort. Mais il demande qu'aussitôt que la saison de vie a rayonné
du soleil et rejailli de la terre nourrice, les arbres se vêtent
rapidement de leur feuillage habituel. Car il convient, me disait-il,
que nos regards humains nous donnent humainement les images végétales
des végétaux patients. Mais il ne convient pas que nos regards humains
nous donnent d'eux sans appareil je ne sais quelle image mystérieuse,
animale et radioscopée.
—Je le reconnais bien là. Il est toujours aussi extraordinaire.
—Mais il n'en est pas moins capable d'accepter la beauté de ce
printemps. Vois, me disait-il, aucun arbre à fleurs, soigneusement
et artificiellement cultivé par des jardiniers décorateurs, n'est
aussi beau que les fleurs utiles des arbres à fruits. Quelle fleur de
parade, quels catalpas, quels magnolias et quels paulownias sont aussi
beaux que ce vieux poirier tout enneigé de ses flocons de fleurs? Quel
enseignement pour qui sait voir.
—Je le reconnais bien là: il déteste le langage figuré, mais il est
passionné d'instituer des paraboles. Parfois il est extraordinairement
sage, et souvent je me demande s'il n'est pas un peu fou. Croit-il
toujours que l'on ne peut parler aux hommes sinon en instituant des
dialogues.
—Il veut toujours instituer. Et c'est un spectacle touchant,
lamentable et ridicule que celui de ce pauvre garçon qui ne sait pas
bien comme il fera pour donner du pain l'année prochaine à sa femme
et à ses enfants, mais qui attend comme une bête de somme que la vie
ingrate lui laisse l'espace d'instituer des dialogues, des histoires,
des poèmes et des drames ainsi que pouvaient le faire les auteurs des
âges moins pressés.
—Il a toujours cette incapacité parfaite à sentir le ridicule?
—Toujours. Aucun homme, autant que j'en connaisse, n'est plus
incapable que lui de s'apercevoir comme il est parfois ridicule.
—C'est un garçon extraordinaire. Croit-il toujours que l'on ait
le droit de lancer dans la circulation un drame en trois pièces
comptant un nombre incalculable d'actes bizarres, avec des indications
ridicules, exigeant, tout compte fait, six ou huit heures de
représentation, d'une représentation qui ne viendra jamais, exigeant,
en attendant, 752—je dis sept cent cinquante-deux pages d'impression,
d'ailleurs non foliotées, ce qui, vraiment, n'est pas commode, pages
dont la moitié sont restées tout à fait blanches, ou à peu près,
et dont la seconde moitié portent de si rares et de si singulières
écritures que, vraiment, ce n'était pas la peine,—un volume, si j'ai
bonne mémoire, mesurant vingt-cinq centimètres de long sur presque
seize centimètres et demi de large et au moins quatre centimètres et
demi d'épaisseur, mesurée au dos,—et pesant, tout sec, entends bien:
pesant 1 kilo 520—un kilogramme cinq cent vingt grammes, c'est-à-dire
plus d'un kilo et demi, plus de trois livres.
—Il ne désespère pas de faire un jour des livres dont le poids
aille jusqu'à passer deux kilos et qui sans doute serviront à ceux
qui les auront de la main de l'auteur, car personne jamais ne les
achètera. Ceux qui les auront de la main de l'auteur et qui, n'ayant
aucun jardin à labourer, seront forcés de faire de la gymnastique en
chambre, seront heureux d'avoir à leur disposition des livres aussi
lourds, qui les dispenseront d'acheter des haltères.
—Croit-il toujours qu'il faille aligner à la fin des livres les
noms, tous les noms de tous les citoyens qui les ont industriellement
faits, compositeurs, metteur en pages, correcteur, imprimeurs, prote
et ceux que j'ignore?
—Toujours. Il cherche le moyen d'y mettre aussi les fondeurs de
caractères et les fabricants de papier. Il finira par les chiffonniers
qui ont ramassé le chiffon.
—Il finira par avoir l'air d'être payé pour faire de la réclame.
—Il finira suspect: encres Lorilleux, papier Darblay, d'Essonnes.
—Que pense-t-il des cahiers?
—Je le lui ai demandé: Je suis ton ami, me répondit-il. Quel dommage
que tu passes tout ton temps, que tu dépenses tous tes soins à un
travail aussi futile. Qu'importent ces quinzaines? Et qu'importent
les événements de ces quinzaines? Et qu'importent ces attaques et
ces accusations quinzenières. Je sais aussi bien que toi,—sans en
avoir l'air, car je ne suis pas nouvelliste et je n'en fais pas
profession,—je sais aussi bien que toi que M. Vaillant est devenu
un redoutable maître d'école et M. Guesde un archevêque dangereux
pour la santé sociale. Je sais aussi bien que toi que M. Alexandre
Zévaès est un misérable escroc de consciences, en admettant qu'il
n'ait jamais été un jeune escroc d'argent. Je sais tout cela. Et j'en
sais bien d'autres. Mais qu'importe le passage de ces misérables
événements? Le temps que vous passez, les forces que vous dépensez
à ces attaques et à ces accusations est la contribution que vous
faites aux méfaits de ces gens. Vous accroissez l'effet nuisible
de leurs combinaisons si par vous, et autant qu'il est en vous,
elles sont cause efficiente qu'un honnête homme ait sa vie honnête
interceptée, ait son travail honnête interrompu. Vous alourdissez
inconsidérément—A ce moment je le priai de me reparler à la deuxième
personne du singulier, puisque ces cahiers n'engagent que ma
responsabilité personnelle, individuelle.—Tu alourdis inconsidérément
ta vie et ta pensée, inconsidérément la vie et la pensée de tes
amis, camarades, correspondants et lecteurs en les appesantissant
sur ces laideurs et sur ces vilenies. Cela est mal sain. Mieux vaut
garder son âme sereine et traiter les grandes questions. J'espérai un
moment que tes cahiers tourneraient ainsi. L'heureux et providentiel
avertissement de la grippe, ainsi que l'auraient nommé nos amis
chrétiens, faillit te détourner des contingences vaines. Alors tu
revins au Pascal. Mais pour traiter honnêtement cette grande question
de l'immortalité de l'âme ou de sa mortalité, je ne dis pas pour
l'épuiser, à peine les cahiers entiers d'une année entière, ou plutôt
à peine les cahiers entiers de quatre ou cinq ans pouvaient-ils
suffire. Mais tu as redouté le ridicule, qui n'existe pas, et qui
n'est qu'une imagination sociale; toi qui n'es pas un peureux,
tu as redouté le ridicule, et pourtant le ridicule n'est qu'une
imagination des peureux. Et tu as redouté l'autorité des censeurs,
toi qui fais profession d'ignorer toutes les autorités. Pressé de
toutes ces peurs, tu nous as donné quelques misérables citations du
grand Pascal, citations lamentablement mesquines et déplorablement
tronquées et inconvenablement brèves: au lieu qu'il était honnête
simplement de nous donner des citations quatorze ou quinze fois plus
longues, puisque les citations capitales afférentes à la question
que tu osais mettre en cause étaient au moins quatorze ou quinze
fois plus longues. Tu as négligé tout bonnement,—et cela serait
scandaleux s'il y avait quelque scandale,—tu as négligé bonnement
cette considération que toute la démonstration de la vérité de la
foi chrétienne, et la théorie du miracle, et celle des prophéties,
pour m'en tenir aux toutes prochaines, sont liées indissolublement
à cette question de la vie et de la mort. Comment en effet examiner
utilement la question de l'immortalité de l'âme ou de sa mortalité
si l'on n'a pas examiné d'abord la question de savoir si vraiment il
y a eu quelque miracle, et, avant tout, ce que c'est qu'un miracle
et surtout la question capitale de savoir si en un sens tout n'est
pas miracle, ou n'est pas un miracle. J'admets que l'on résolve ces
questions par la négative et pour ma part d'homme, après y avoir
longtemps pensé, crois bien que je suis disposé à nier qu'il y ait
des miracles particuliers ou individuels, tout en réservant pour
longtemps encore mon opinion sur la question de savoir s'il n'y a pas
miracle ou un miracle universel—car l'universel est d'atteinte un peu
plus difficile. Comment examiner un peu la question de l'immortalité
de l'âme si l'on n'a pas commencé par étudier la question du salut,
qui enveloppe celle de la grâce et de la prédestination. Et qui a
commencé à étudier à la question de la grâce et de la prédestination,
il sait bien quand il a commencé, mais il ne sait pas bien quand il
en finira. Et derechef et inversement, comment aborder une seule des
questions qui sont afférentes à cette vie avant d'avoir au moins
essayé d'examiner la question de la vie et de la survie et de la
mort. Comment procéder à l'action quotidienne, et comment se guider
aux incessantes combinaisons inévitables, comment voter aux élections
municipales voisines si l'on n'a pas commencé par essayer au moins
de commencer d'examiner les grands problèmes. Sinon, et si vous êtes
aveugle, qu'importent les spectacles accidentels; et si vous êtes
sourd, qu'importent les auditions accidentelles. Mais tu as été lâche,
tu as eu peur de l'opinion; qui sait? tu as sans doute eu peur de tes
abonnés, de tes souscripteurs, que sais-je? malgré ce que tu dis au
commencement de la deuxième page de ta couverture, que la souscription
ne confère aucune autorité sur la rédaction ni sur l'administration:
ces fonctions demeurent libres. Ainsi tu as préféré maltraiter les
questions, parce que tu t'es imaginé, comme un ignorant que tu es,
qu'elles ne se défendent pas. Et tu as préféré maltraiter Pascal,—car
c'était le maltraiter, que de le citer aussi brièvement,—parce
qu'il est mort, et que tu crois qu'il ne peut plus rien dire,—au
lieu de te représenter, comme tu le devais selon les conseils de ta
cupidité naturelle, qu'étant mort il ne pouvait te réclamer aucun
droit d'auteur et qu'ainsi tu pouvais en citer tant que tu voulais
sans alourdir ce que tu nommes l'établissement de tes cahiers.
Mais non, tu préfères t'attaquer au citoyen Lafargue, un homme qui
n'existe pas, que pas un de tes lecteurs ne connaît, qui n'est ni un
orateur, ni un savant, ni un écrivain, ni un homme d'action, ni un
auteur, ni un homme, et en qui je soupçonne à présent que tu introduis
arbitrairement quelque apparence d'existence pour avoir ensuite
le facile plaisir de le combattre. Vanité littéraire de ce facile
plaisir. Comment n'as-tu pas vu, si tu es sincère, que tu fais le
jeu de ces gens-là quand tu imprimes leurs discours et quand tu les
critiques. N'as-tu pas vu que tu fais le jeu de ces joueurs-là, que tu
leur donnes une importance artificielle, et qu'ainsi que je te l'ai
dit, le méfait le plus redoutable qu'ils pourraient commettre serait
de s'imposer à l'attention de braves gens, comme le sont sans doute la
plupart de tes lecteurs, de distraire les honnêtes gens de leur vie et
les travailleurs de leur travail et les ouvriers de leur œuvre.
Là est le vice capital de tes cahiers: ils sont intéressants. Je ne
te reproche pas, comme on l'a fait, qu'ils sont trop personnels,
trop individuels, et qu'on t'y voit trop. D'abord cela n'est pas
rigoureusement exact. Et ensuite j'aime encore mieux qu'on parle
et qu'on écrive à la première personne du singulier, et même à la
troisième, comme César, mais en se nommant, que de se manifester sous
le nom de critique objective ou de méthode proprement sociologique.
Votre ami Pascal me semble avoir été injustement sévère à l'égard des
écrivains et en général des auteurs. Ce mot d'écrivains, et surtout
ce beau mot d'auteurs, pour qui l'entend au sens originel, a un sens
professionnel très honorable et tout ce que l'on peut dire c'est qu'il
y a beaucoup moins de bons auteurs que de bons charpentiers. Mais ce
n'est pas de la faute aux bons auteurs s'il y avait et surtout s'il
y a plus de mauvais auteurs que de mauvais charpentiers. Ou plutôt
c'est un peu de la faute aux bons auteurs, qui sont trop faciles
aux camaraderies littéraires; mais ce n'est pas beaucoup de leur
faute; et si l'on avait le temps d'essayer d'en faire le calcul,
on s'apercevrait aisément que la faute en est aux mauvais auteurs
eux-mêmes, et surtout au public et aux snobs, qui est beaucoup trop
indulgent pour cette espèce d'exercices. Croyez bien que si le public
avait reçu comme il convenait ce _Cyrano de Bergerac_, dont les
journaux ont dit tant de bien, M. Edmond Rostand n'aurait jamais
osé lui proposer ce jeune _Aiglon_, dont les journaux ont dit tant
de bien. «Quand on voit le style naturel», dit Pascal, «on est tout
étonné et ravi; car on s'attendait de voir un auteur, et on trouve
un homme. Au lieu que ceux qui ont le goût bon, et qui en voyant
un livre croient trouver un homme, sont tout surpris de trouver un
auteur. _Plus poetice quam humane locutus es._ Ceux-là honorent bien
la nature, qui lui apprennent qu'elle peut parler de tout, et même
de théologie.» Passage auquel M. Havet a mis les notes suivantes:
après _style naturel_: «C'est-à-dire, quand on voit que le style est
naturel.» Après: _et on trouve un homme_, il nous renvoie à Méré,
_Discours de la Conversation_, page 76: «Je disais à quelqu'un fort
savant qu'il parlait en auteur. Eh quoi! me répondit cet homme,
ne le suis-je pas?—Vous ne l'êtes que trop, repris-je en riant,
et vous feriez beaucoup mieux de parler en galant homme.» A quoi
M. Havet ajoute: «C'est plutôt encore Montaigne que Méré qui a dû
inspirer à Pascal cette pensée: et à qui s'applique-t-elle mieux?»
Après la citation latine, au mot _poetice_, M. Havet nous apprend
que cette phrase est de Pétrone, au chapitre 90, où elle n'a pas le
même sens que dans Pascal. Mais il pense que Pascal emprunte sans
doute à quelqu'un cette citation. Enfin, après ces mots, _et même
de théologie_, M. Havet se demande si c'est là un retour sur _les
Provinciales_. Je suis d'accord avec Pascal sur ce que l'on est tout
étonné et ravi quand on s'attendait de voir un auteur et qu'on trouve
un homme. Seulement cela suppose que l'on n'est ni étonné ni ravi
quand on s'attend de voir un auteur et qu'on ne trouve personne. Et
je ne suis pas si difficile que Pascal. Je ne demande pas toujours
l'étonnement et le ravissement. Ainsi quand je crois trouver un
homme et que je trouve un auteur, sans doute je suis surpris, mais
je me dis qu'après tout c'est encore cela, que c'est un homme qui
fait son métier, et que si cet homme fait son métier honnêtement
et consciencieusement, je n'ai pas à me trouver malheureux, mais
seulement moins heureux, ce qui est tout à fait différent. Je suis
un peu comme ce quelqu'un de Méré, non pas que je sois fort savant.
Mais si l'on me reprochait de parler en auteur, je répondrais comme ce
quelqu'un: «Après tout, ne le suis-je pas?» Et je ne vois pas bien ce
que l'on pourrait m'opposer. Je ne vous reproche donc pas, en méthode
générale, que l'on ne voie que vous dans vos cahiers. Je ne vous
reproche pas non plus, dans l'espèce, que je ne voie que vous dans vos
cahiers. J'admets très bien que ceux qui vous ont assez vu n'aillent
pas vous voir encore dans vos cahiers. Mais moi je ne vous ai pas vu
bien souvent, surtout depuis que je suis malheureux. La question ne se
pose pas pour moi.
—Je le laissais ainsi aller, à la deuxième personne du pluriel, parce
que j'entendais bien qu'il ne s'adressait qu'à moi seul; mais je
constatais que ce pluriel convenait à ce que ses phrases fussent bien
pleines.
Il continua:
—Mais ce que je vous reproche, mon ami, c'est l'effort visible,—trop
souvent et trop visible,—que vous faites pour que vos cahiers soient
intéressants. Cela est insupportable. On sent que vous faites
vos cahiers intéressants. Vous voulez qu'ils soient intéressants,
qu'ils intéressent monsieur le lecteur, qu'ils intéressent monsieur
le provincial. Et vous y réussissez trop souvent. Vous présentez
les demandes et les réponses, les problèmes et les solutions comme
elles seraient si elles étaient intéressantes, comme elles seraient
intéressantes, ou parfois comme elles sont intéressantes, mais non pas
comme elles sont. Écoutez, je suis votre ami: je me demande certains
jours si vous ne cherchez pas à plaire. Je te préviens qu'à ce jeu-là
tu ne risques rien moins que la probité native.
Je ne fais aucune réserve sur ta sincérité; mais je ne me fais aucune
illusion sur ton intelligence: elle est moyenne, et peu perspicace.
Tu as une aversion sincère de la démagogie, et tu tends à exercer
une espèce particulière de la démagogie, une agogie de quelques-uns,
une aristagogie, qui est la plus dangereuse agogie, parce qu'elle
est la moins grossière. Tout homme qui veut plaire est à sa manière
un démagogue. Tu lis beaucoup de journaux, trop de journaux, pour
ta santé, beaucoup trop de quotidiens, et nous savons combien est
vaine l'action du journaliste, et toi-même, si je te pressais, tu en
conviendrais. Alors? pourquoi t'es-tu fait journaliste? Car tu es
journaliste. Au lieu que tu pourrais employer ta jeunesse finissante
à lire les bons auteurs, qui sont nombreux, que l'on connaît mal, et
que tu ne connais pas. Puis tu emploierais ta maturité commençante à
quelque travail épais, honnêtement ennuyeux. Les travaux épais font
plus pour l'action que les fantaisies plus ou moins réussies, que
vous croyez légères. Descartes et Kant ont plus fait pour préparer ce
qu'il y a de bon dans ce que vous nommez la Révolution Sociale que
toutes les boutades et tous les calembours des journalistes. Faisons
des livres épais.
—Très lourds.
C'était mon ami René Lardenois qui se réveillait.