statuts de la Faculté de théologie y furent violés. On donna pour
commissaires à M. Arnauld ses ennemis déclarés, et l'on n'eut
égard ni à ses récusations ni à ses défenses; on lui refusa même
de venir en personne dire ses raisons. Quoique par les statuts les
moines ne doivent pas se trouver dans les assemblées au nombre
de plus de huit, il s'y en trouva toujours plus de quarante, et
pour empêcher ceux de M. Arnauld [c'est-à-dire les amis, les
partisans d'Arnauld] de dire tout ce qu'ils avaient préparé
pour sa défense, le temps que chaque docteur devrait dire son
avis fut limité à une demi-heure. On mit pour cela sur la table
une clepsydre, c'est-à-dire une horloge de sable, qui était la
mesure de ce temps; invention non moins odieuse en de pareilles
occasions que honteuse dans son origine, et qui, au rapport du
cardinal Palavicin, ayant été proposée au concile de Trente par
quelques-uns, fut rejetée par tout le concile. Enfin, dans le
dessein d'ôter entièrement la liberté des suffrages, le chancelier
Séguier, malgré son grand âge et ses incommodités, eut ordre
d'assister à toutes ces assemblées.
Près de quatre-vingts des plus célèbres docteurs, voyant une
procédure si irrégulière, résolurent de s'absenter, et aimèrent
mieux sortir de la Faculté que de souscrire à la censure. M. de
Lannoy même, si fameux par sa grande érudition, quoiqu'il fît
profession publique d'être sur la grâce d'un autre sentiment que
saint Augustin, sortit aussi comme les autres, et écrivit contre
la censure une lettre où il se plaignait avec beaucoup de force du
renversement de tous les privilèges de la Faculté.»
Allons, au revoir, au revoir. Ce que je vous ai lu n'est pas du
Pascal. C'est un exposé que Racine a fait dans une _Histoire de
Port-Royal_ qu'il a laissée en manuscrit, et qu'on a placée depuis
dans ses œuvres. M. Havet nous a donné cet exposé au commencement
des remarques sur la première provinciale. Quand le gouvernement et
le pape étaient d'accord, on ne tenait pas compte de la règle faite
contre les moines.
ENTRE DEUX TRAINS
5 mai 1900,
Le samedi saint, comme je l'avais annoncé à la troisième page de la
couverture du septième cahier, j'administrai, de une heure à quatre
heures et demie, au siège de ces cahiers, chez mon ami Tharaud, 19,
rue des Fossés-Saint-Jacques, solitaire. Les Parisiens étaient partis
pour la province. Et les provinciaux n'étaient pas venus à Paris. Un
coup de sonnette. Mon ami René Lardenois.
—Bonjour. Je viens te dire bonjour entre deux trains. Je suis arrivé
à onze heures cinquante-neuf en gare d'Orléans, ce matin. Ou du moins
je devais arriver à onze heures cinquante-neuf. Mais les trains ont
souvent un peu de retard, à cause des vacances.
—Tu es toujours à Bayonne?
—J'ai tant roulé que je ne regardais plus même l'heure aux cadrans
intérieurs des gares. Je confondais le jour et la nuit, ce qui est la
dernière des perversités.—Oui, toujours, au Lycée de Bayonne. J'avais
demandé le Nord-Est. Mes parents demeurent à Belval. C'est la dernière
station avant Mézières. Une simple halte. A défaut du Nord-Est,
j'avais au moins demandé le Nord. A défaut du Nord, j'avais au moins
demandé l'Est. On m'a nommé à Bayonne. Un bon lycée. Je repars ce
soir à huit heures quarante-cinq, par la gare du Nord. Je serai chez
moi demain matin à huit heures, dimanche de Pâques. Mais il y aura du
retard, à cause des fêtes. Ainsi j'ai un quart d'heure à passer avec
toi, montre en main. J'ai un tas de courses à faire dans Paris, et les
rues sont toujours aussi impraticables. J'avais un quart d'heure. Il
me reste encore dix minutes.
Et il posa sa montre sur la table.
—En dix minutes on ne peut rien dire. Ce n'est pas la peine de
commencer. Nous parlerons de tes cahiers quand nous aurons le temps.
—Nous parlerons de ta province et de ta classe quand nous aurons le
temps.
—Aux grandes vacances, au commencement d'août, je passerai plusieurs
jours à Paris.
—L'Exposition?
—Naturellement. Ne suis-je pas provincial? Et puis vous, les
Parisiens, vous raillez, pour avoir l'air spirituels, mais vous y
allez tout de même. Seulement, comme vous êtes lâches, vous faites
semblant d'y aller pour piloter vos cousins. Vous êtes bien contents,
d'avoir des cousins. A peine le tien, le fumiste Orléanais, nous
avait-il annoncé sa venue éventuelle que déjà M. Serge Basset, du
_Matin_, avait sur le dos, depuis trois jours, son cousin Bernard,
notable commerçant de Quimper-Corentin, si nous le voulons, en tout
cas un cousin plus sérieux que le tien, et plus rapide.
—Que veux-tu, mon ami, le sien est un cousin quotidien et le mien
n'est qu'un modeste cousin bimensuel, à peu près bimensuel.
—Parlons des copains.
—Quand es-tu parti?
—Les vacances commençaient mercredi soir. Mais j'avais jeudi matin
une répétition que je ne pouvais pas, et que je ne voulais pas
remettre.
—Tu donnes des leçons?
—Non, je les vends.
—C'est ce que je voulais dire.
—Parlons proprement.
—Ce mot que tu as dit—et par manière de plaisanterie je faisais le
dégoûté en souriant—me paraît peu compatible avec la dignité des
professions libérales.
—Mettons que je suis fort obligeant, fort officieux; et sans que je
me connaisse fort bien en lettres françaises, en lettres latines et
en lettres grecques, je laisse les parents de mes élèves apporter
chez moi de tous côtés ceux qui sont timides en grec, en latin, et en
français, et qui cependant, pour des raisons purement désintéressées,
désirent, comme on dit, subir heureusement la première partie des
épreuves du baccalauréat classique
—et j'en donne à mes amis pour de l'argent.
—Tu possèdes bien tes auteurs.
—Ce n'est pas étonnant: je m'en nourris.
—Alors?
—Alors, j'ai donné ma leçon jeudi matin. Puis j'ai fait le voyage en
plusieurs fois. Jeudi je suis allé de Bayonne à Bordeaux, vendredi
de Bordeaux à Tours, aujourd'hui samedi de Tours à la rue des
Fossés-Saint-Jacques. Cette nuit, en pleine nuit, j'aurai encore
plus de trois heures et demie à passer à Laon. Total: quatre jours
au moins. Autant pour le retour, le _nostos_, hélas! non convoité.
Total général: huit à neuf jours. Nous rentrons de mardi matin en
huit...
—Le mardi de la Quasimodo?
—C'est cela. Il faut que je sois rentré de la veille au soir, si
je ne veux pas dormir en classe. Il faut donc que dès jeudi soir je
pense au départ et que vendredi matin je quitte mes parents, comme le
conscrit:
_Adieu mon père, adieu ma mère,_
_J'ons tiré un mauvais numéro._
J'aurai eu cinq jours de vacances. Le gouvernement encourage peu la
vie de famille. As-tu vu quelqu'un?
—Je n'ai vu personne encore et, sans doute, je ne verrai personne.
Aucun de nos camarades ne m'est signalé. L'année dernière, il en était
venu beaucoup pour les vacances de Pâques.
—Ce n'est nullement que le monde nous abandonne. Jusqu'à l'année
dernière le congrès des professeurs de l'enseignement secondaire avait
lieu à Pâques. Cette année-ci on le tiendra au mois d'août.
—J'entends: ce sera un des innombrables congrès qui font partie de
l'exposition.
—Ils ne sont pas innombrables: il y en avait cent vingt-six
d'annoncés avant le commencement de l'exposition.
—Ce n'est rien. De qui tiens-tu, monsieur, ces renseignements
officiels?
—Sache que le citoyen sténographe est mon ami. Aussi m'a-t-il envoyé
en province un papier, une piqûre officielle.
—Une piqûre: tu parles comme un brocheur.
—Parlons proprement. Tiens: _République française_—
—_Liberté, égalité, fraternité_—
—Non, cela ne se met que sur les monuments publics.
—_Ministère du commerce, de l'industrie, des postes et des
télégraphes_—
—_et de l'Exposition_.
—Surtout de l'exposition. Mais cela n'est pas officiel.
—Comme tu parles bien. On voit bien que tu es devenu ministériel.
—_Exposition universelle internationale de 1900._—_Liste des congrès
internationaux de 1900._—Vraiment j'ai passé là un bon quart d'heure.
Il y a le congrès _de l'Acétylène_ avec le congrès _des Actuaires_,
le congrès _de l'Alimentation rationnelle du bétail_, le congrès
_d'Aquiculture et de Pêche_. Tu connais l'aquiculture?
—Non seulement je la connais, mais je la pratique: j'ai dans mon
bassin deux poissons rouges et un brun vert.
—Il y a le congrès _d'Arboriculture et de pomologie_, celui des
_Bibliothécaires_. Le papier officiel ne porte pas seulement les
noms des congrès, la date et la durée, mais il donne encore les
noms des présidents et des secrétaires généraux des commissions
d'organisation. Le congrès _d'Agriculture_ a pour président un certain
monsieur Méline, rue de Commailles, 4, et le congrès _des sciences
de l'Écriture_ a pour secrétaire général un M. Varinard, 8, rue
Servandoni.
—Comme on se retrouve.
—Tous les oubliés reparaissent ici. M. Léon Bourgeois, rue
Palatine, 5, préside à l'organisation de trois congrès: celui _de
l'École de l'Exposition_, celui _de l'Éducation physique_,—
—Et celui _de l'Éducation morale_—
—Non: et celui _de l'Éducation sociale_.—
—Ah ah! Selon les doux et mesurés élancements de la solidarité
radicale—
—M. Casimir-Perier, rue Nitot, 23, a aussi ses trois congrès: le
congrès _d'Assistance publique et de bienfaisance privée_,—
—Utile.
—celui de _l'Enseignement agricole_, et, vers la fin, celui _des
Stations agronomiques_. Il y a le congrès _des méthodes d'Essai des
matériaux_.
—Très utile.
—Oui. Et le congrès _pour l'étude des Fruits à pressoir_. Celui
_des Mathématiciens_ a pour secrétaire général un M. Laisant, avenue
Victor-Hugo, 162. Il y a le congrès _du Matériel théâtral_, sans date
ni durée, non plus que le congrès _pour l'unification du Numérotage
des fils des textiles_. Celui _des Associations de Presse_ n'a ni
date, ni durée, ni président, ni secrétaire général, ainsi que celui
_de la Ramie_. Qu'est-ce que la ramie?
Je sautai sur mon petit Larousse. Le mot n'y était pas.
—La ramie est une espèce d'ortie, _urtica utilis_, qui pousse en
abondance à Java, et dont on fait des fils, des câbles et même des
tissus.
—Tu sais tout?
—La culture générale, aidée d'un vieux dictionnaire que j'ai à la
maison. Il y a l'inévitable congrès _de la paix_, ironique plus
douloureusement encore cette année. M. Boutroux, rue Saint-Jacques,
260, préside à l'organisation du congrès _de Philosophie_. As-tu
quelque idée de ce que c'est: un congrès de philosophie.
—Je n'en ai aucune image intéressante.
—Il y a dans Descartes, au _discours de la Méthode pour bien conduire
sa raison et chercher la vérité dans les sciences_, à la fin de la
troisième partie, un passage où ce philosophe réprouve non seulement
le congrès, mais la simple fréquentation mutuelle des philosophes:
—Le voici:
—«Mais ayant le cœur assez bon pour ne vouloir point qu'on me
prît pour autre chose que je n'étais, je pensai qu'il fallait
que je tâchasse par tous les moyens à me rendre digne de la
réputation qu'on me donnait; et il y a justement huit ans que
ce désir me fit résoudre à m'éloigner de tous les lieux où
je pouvais avoir des connaissances, et à me retirer ici,—en
Hollande—en un pays où la longue durée de la guerre a fait
établir de tels ordres, que les armées qu'on y entretient ne
semblent servir qu'à faire qu'on y jouisse des fruits de la paix
avec d'autant plus de sûreté, et où, parmi la foule d'un grand
peuple fort actif, et plus soigneux de ses propres affaires que
curieux de celles d'autrui, sans manquer d'aucune des commodités
qui sont dans les villes les plus fréquentées, j'ai pu vivre
aussi solitaire et retiré que dans les déserts les plus écartés.»
—Je lis au cours de la sixième partie:
«Mais je crois être d'autant plus obligé à ménager le temps
qui me reste, que j'ai plus d'espérance de le pouvoir bien
employer; et j'aurais sans doute plusieurs occasions de le perdre
si je publiais les fondements de ma physique; car encore qu'ils
soient presque tous si évidents qu'il ne faut que les entendre
pour les croire, et qu'il n'y en ait aucun dont je ne pense
pouvoir donner des démonstrations, toutefois, à cause qu'il est
impossible qu'ils soient accordants avec toutes les diverses
opinions des autres hommes, je prévois que je serais souvent
diverti par les oppositions qu'ils feraient naître.»
—A la suite:
«On peut dire que ces oppositions seraient utiles tant afin de me
faire connaître mes fautes, qu'afin que, si j'avais quelque chose
de bon, les autres en eussent par ce moyen plus d'intelligence;
et, comme plusieurs peuvent plus voir qu'un homme seul, que,
commençant dès maintenant à s'en servir, ils m'aidassent aussi de
leurs inventions.»
Cela serait favorable, sinon au congrès, du moins au commerce des
philosophes, au travail en commun, à la mutualité.
«Mais encore que je me reconnaisse extrêmement sujet à faillir,
et que je ne me fie quasi jamais aux premières pensées qui me
viennent, toutefois l'expérience que j'ai des objections qu'on
me peut faire m'empêche d'en espérer aucun profit: car j'ai
déjà souvent éprouvé les jugements tant de ceux que j'ai tenus
pour mes amis que de quelques autres à qui je pensais être
indifférent, et même aussi de quelques-uns dont je savais que
la malignité et l'envie tâcheraient assez à découvrir ce que
l'affection cacherait à mes amis; mais il est rarement arrivé
qu'on m'ait objecté quelque chose que je n'eusse point du tout
prévue, si ce n'est qu'elle fût fort éloignée de mon sujet, en
sorte que je n'ai quasi jamais rencontré aucun censeur de mes
opinions qui ne me semblât ou moins rigoureux ou moins équitable
que moi-même. Et je n'ai jamais remarqué non plus—
Ceci va non seulement contre tout congrès et tout commerce de
philosophes, mais contre toute académie et contre la vénérable
institution des thèses:
—Et je n'ai jamais remarqué non plus, que par le moyen des
disputes qui se pratiquent dans les écoles, on ait découvert
aucune vérité qu'on ignorât auparavant; car pendant que chacun
tâche de vaincre, on s'exerce bien plus à faire valoir la
vraisemblance qu'à peser les raisons de part et d'autre; et ceux
qui ont été longtemps bons avocats ne sont pas pour cela par
après meilleurs juges.»
—M. Boutroux ne présiderait donc pas à l'organisation d'un congrès
de philosophie—car ces raisons doivent lui sembler valoir, non pas
seulement parce qu'elles sont de Descartes, mais parce qu'elles ont
de la valeur—s'il n'avait sans doute résolu de conduire souvent sa
raison et ses actions selon les trois ou quatre maximes de la morale
que Descartes s'était formée par provision. Je lis au commencement de
la troisième partie:
«La première était d'obéir aux lois et aux coutumes de mon pays,
retenant constamment la religion en laquelle Dieu m'a fait la
grâce d'être instruit dès mon enfance, et me gouvernant en toute
autre chose suivant les opinions les plus modérées et les plus
éloignées de l'excès qui fussent communément reçues en pratique
par les mieux sensés de ceux avec lesquels j'aurais à vivre. Car,
commençant dès lors à ne compter pour rien les miennes propres,
à cause que je les voulais toutes remettre à l'examen, j'étais
assuré de ne pouvoir mieux que de suivre celles des mieux sensés.
Et encore qu'il y en ait peut-être d'aussi bien sensés parmi
les Perses ou les Chinois que parmi nous, il me semblait que le
plus utile était de me régler selon ceux avec lesquels j'aurais
à vivre; et que, pour savoir quelles étaient véritablement
leurs opinions, je devais plutôt prendre garde à ce qu'ils
pratiquaient qu'à ce qu'ils disaient, non seulement à cause qu'en
la corruption de nos mœurs il y a peu de gens qui veuillent
dire tout ce qu'ils croient, mais aussi à cause que plusieurs
l'ignorent eux-mêmes; car l'action de la pensée par laquelle
on croit une chose étant différente de celle par laquelle on
connaît qu'on la croit, elles sont souvent l'une sans l'autre.
Et, entre plusieurs opinions également reçues, je ne choisissais
que les plus modérées, tant à cause que ce sont toujours les plus
commodes pour la pratique, et vraisemblablement les meilleures,
tout excès ayant coutume d'être mauvais, comme aussi afin de me
détourner moins du vrai chemin, en cas que je faillisse, que si,
ayant choisi l'un des extrêmes, c'eût été l'autre qu'il eût fallu
suivre.»
Or il est incontestable que les lois, les coutumes et la religion de
ce pays, c'est de faire l'exposition universelle, et quand on n'a
pas l'honneur de la faire—
—On a du moins l'honneur de l'avoir entreprise.
—Non, mais on a l'honneur d'y aller, et l'honneur de chanter en son
honneur un _Te Deum_ laïque d'honneur. Ainsi font nos philosophes.
Ils contribuent leur philosophie à la splendeur de l'exposition. Ils
exposent en congrès leurs philosophies, ou leur philosophie, ou leurs
personnes philosophiques.
—Allons, allons, admettons qu'ils y aillent par provision, qu'ils se
gouvernent en ceci suivant les opinions les plus modérées et les plus
éloignées de l'excès, qu'ils suivent les opinions des mieux sensés;
admettons que ce ne seront pas des philosophes internationaux réunis
en congrès, mais que ce seront des congressistes internationaux qui
d'ailleurs et de leur métier seront des philosophes ou des professeurs
de philosophie.
—Comment, comment?
—Rien, je distingue et je concilie.
—Ah bien.—Il y a le congrès _du Repos du dimanche_, le congrès
_des Sapeurs-pompiers_ (_des officiers et sous-officiers_), celui
_de Sociologie coloniale_, celui _des Spécialités pharmaceutiques_.
Je pense que des sténographes sténographieront le congrès _de
Sténographie_: on n'est jamais si bien servi que par soi-même.
—Et l'on n'est jamais trahi que par les siens. Il y a le congrès _des
Syndicats agricoles_, et c'est M. le marquis de Vogüé, rue Fabert, 2,
qui préside à son organisation. Il y a le congrès _du Tabac_ (_contre
l'abus_). Je ne vois aucun congrès antialcoolique, et c'est dommage.
—Il n'y a que le congrès _Végétarien_. Encore n'a-t-il ni Président,
ni Secrétaire général.
—En revanche il y a deux congrès _pour l'Alcoolisation française_.
—Comment deux congrès pour l'Alcoolisation française.
—Mon ami si on les nommait ainsi on ne pourrait pas décemment
donner la croix d'honneur aux Présidents et la rosace violette aux
Secrétaires généraux. Et alors à quoi servirait le Congrès? A quoi
servirait la grande Exposition? Mais rassure-toi: le premier sera le
congrès _du commerce des Vins, Spiritueux et Liqueurs_; le second
sera modestement le congrès de Viticulture. Nous devons encourager
la viticulture, la sylviculture, l'Horticulture, que préside
humblement M. Viger, de Châteauneuf-sur-Loire ou des environs, 55,
rue des Saints-Pères, Paris, sans doute avec la finesse épaisse
un peu antisémitique et grasse qui lui est habituelle. Toutes les
gloires nationales que ces présidents, les gloires modestes et les
gloires proprement glorieuses. M. Gaston Boissier, 23, quai Conti,
préside à l'organisation de l'Histoire comparée. Les congrès des
enseignements sont nombreux: congrès _des Associations des anciens
élèves des Écoles supérieures de commerce; de l'Éducation physique
et de l'Éducation sociale_, déjà nommés, celui _de l'Enseignement
agricole_, déjà nommé, celui _de l'Enseignement du dessin_, celui _de
l'Enseignement des langues vivantes_, celui _des Sociétés laïques
d'Enseignement populaire_, celui _de l'Enseignement primaire_,
celui _de l'Enseignement secondaire_, celui _de l'Enseignement des
sciences sociales_, celui _de l'Enseignement supérieur_, celui _de
l'Enseignement technique, commercial et industriel_, celui _de
l'Épicerie_—Non, je suis allé trop loin sur la liste. Rends-moi mon
papier, imprimé à l'Imprimerie nationale. Tu n'as vu personne,
alors? Que devient notre ami Gaston Desbois?
—Il va bien. Il est marié. Il est abonné aux cahiers. Il s'est abonné
à vingt francs. Il était riche, quand il s'est abonné. Je viens de lui
faire son changement d'adresse.
—Il a déménagé?
—Oui, on l'a déménagé.
—Comment ça? il était en rhétorique à Bordeaux?
—Oui, on lui a donné de l'avancement. On l'a envoyé en troisième au
Lycée de Vesoul. Pour le récompenser d'avoir travaillé aux Universités
populaires.
—Ah oui, _aux petits teigneux_? Il était aussi des _petits teigneux_?
—Comment, des petits teigneux? Quels petits teigneux?
—Tu n'as donc pas lu l'interview de Guesde, que lui a prise un
rédacteur du _Temps_.
—Ah! c'est ça tes petits teigneux! Si, je l'ai lue. Non seulement je
l'ai lue dans _la Petite République_—
—Malheureusement _la Petite République_ ne donnait qu'un extrait,
comme toujours.
—Non seulement je l'ai lue dans _la Petite République_, mais le
prochain cahier, si les nécessités de la mise en pages nous le
permettent, la donnera tout entière d'après _le Temps_, avec les
annexes.
—Alors depuis ce temps-là, en province, on ne s'appelle plus que
_les petits teigneux: Bonjour, teigneux, bonjour.—Comment va la
teigne?—Allons, au revoir, teigneux._ Ce n'est pas spirituel. C'est
comme toutes les plaisanteries scolaires, militaires, célibataires et
régimentaires. Mais il faut nous pardonner cela.—Ainsi ce vieux
Desbois est devenu teigneux. Écoute, ça me fait plaisir. Quand il
était en Sorbonne, il esthétisait un peu. Mais ça devait se passer,
parce que c'était un bon garçon, très sincère. Je suis content qu'il
en soit. Quand tu le verras, tu lui donneras le bonjour pour moi. On
n'aurait pas dit, dans le temps, qu'il serait des premiers à trinquer.
—Oui, et sérieusement. Il avait un recteur qui n'était pas assez
teigneux. Un soir il avait osé dire au peuple que l'hypothèse de Dieu
n'était pas plus intéressante que l'hypothèse du droit de propriété.
Alors, tu comprends, la circulaire Leygues—
—J'entends bien. C'est vraiment un très brave garçon. Et notre
camarade Léon Deschamps?
—Il a encore été refusé à l'agrégation de grammaire. Alors il
enseigne le français et l'allemand au collège de Coulommiers. C'est un
bon poste. Il est près de Paris.
—Le français et l'allemand? Mais il me semble qu'il voulait devenir
latiniste. Il travaillait de préférence le latin, à l'école—
—Le français, l'allemand, l'histoire de l'art et un peu de
philosophie. Toujours la culture générale.
—Cela me rappelle avantageusement un vieil ami de ma famille, un
ancien instituteur, qui était devenu professeur de français et de
gymnastique à la pension Vion, à Gien. Mais il y a longtemps.
—Deschamps vient à Paris de loin en loin.
—Il a tout de même plus de deux heures de chemin de fer. Je connais
bien Coulommiers. J'y ai fait mes vingt-huit jours.
—Il s'est abonné à huit francs, parce qu'il n'est pas riche. Il est à
dix-huit cents.
—Teigneux?
—Teigneux.
—Bien. Raoul Duchêne?
—Il vient d'avoir un garçon. J'ai reçu la circulaire. Il était à
Brest, en seconde. On l'a récemment envoyé à Chambéry, en troisième.
Il avait dit devant plusieurs instituteurs que l'hypothèse du droit
de propriété ne s'imposait pas plus dans les relations sociales que
l'hypothèse de Dieu ne s'impose dans les enquêtes scientifiques.
—Ça ne m'étonne pas de lui. Toujours il a dit partout ce qu'il
pensait et toujours il a pensé cela.
—Toujours.
—Il est abonné?
—Je lui sers éventuellement les cahiers. Il ne m'a pas répondu encore.
—Il s'abonnera.
—Il s'abonnera.
—Tout de même c'est amusant, que ce soient Desbois et Duchêne
ensemble qui aient payé les premiers pour les Universités populaires.
Tu te rappelles un peu le léger dédain que Desbois avait pour les
manifestations intempestives et un peu ridicules de Duchêne? Et tu te
rappelles tout le mépris que manifestait hautement Duchêne pour les
esthétismes de Desbois? Il est admirable que tout cela ait aussi bien
tourné.