—Oui, vous avez raison. Un bon chrétien doit manquer d'un certain

attachement profond à la vie, animal, et je dirais presque d'un

enracinement végétal. D'où sans doute une certaine hésitation dans

la défense la mieux intentionnée, une certaine incertitude,

inexactitude et maladresse à la vie. D'ailleurs il ne me serait pas

difficile de trouver dans le christianisme un remède à cela. Il

est dit qu'il y aura peu d'élus, et si les chrétiens n'étaient pas

présomptueux la peur de comparoir les inciterait à reculer au plus

loin qu'ils pourraient l'heure de la mort. Mais beaucoup de chrétiens

sont présomptueux. D'ailleurs une certaine épouvante, en même temps

qu'elle veut échapper à la mort, peut affaiblir le malade jusqu'à

le livrer inerte, au lieu qu'une certaine sécurité, en même temps

qu'elle désire la mort, peut réconforter le malade et contribuer à son

rétablissement. Vous voyez comme tout cela est toujours compliqué. Il

y a toujours des croisements et des bifurcations.

—Il y a toujours des croisements et des bifurcations dans nos

passions et dans nos sentiments. Mais il me paraît incontestable que

le christianisme est en particulier compliqué. Il embrasse tant de

contradictions intérieures ou introduites qu'il peut de soi donner

réponse à tout. Il embrasse presque tous les excès, et ainsi les excès

qui donnent réponse aux excès contraires, et il enveloppe aussi les

tempéraments, qui donnent réponse à tous les excès, et il embrassait

les excès, qui donnent réponse même à l'excès du tempérament. Il

paraît à première vue aussi compliqué, aussi riche que la vie. Et

c'est pour cela qu'il paraît souvent se suffire à lui-même. Il ne

paraît se suffire à lui-même, citoyen, que par l'insuffisance de son

exigence. Beaucoup d'hommes se sont imaginé qu'il était toute une

vie. Mais à peine est-il tout un monde. Et il n'est qu'un semblant

de la vie, une image grossière, une étrange combinaison d'infini

déraisonnable et de vie assez malade. J'irai jusqu'à dire qu'il est

une contrefaçon, une malfaçon de la vie. Sous prétexte que ce qui

n'est pas vivant est en général beaucoup moins complexe que ce qui est

vivant, nous sommes en général beaucoup trop portés à nous imaginer

que la complexité—ou même que la contradiction intérieure—garantit

la vie. Non: elle y est nécessaire, au moins à la vie ainsi que nous

la connaissons. Mais elle n'y est pas suffisante.

—Remarquez, mon ami, que ces chrétiens à qui vous reprochez d'avoir

aimé la maladie et la mort n'aimaient la maladie humaine et la

mort, n'aimaient le martyre—souffrance, maladie et mort pour le

témoignage—que pour s'introduire à la vie éternelle et ainsi à

l'éternelle santé.

—N'ayez pas peur, citoyen: citez le Polyeucte.

—Je le citerai:

_Saintes douceurs du Ciel, adorables idées,_

_Vous remplissez un cœur qui vous peut recevoir._

_De vos sacrés attraits les âmes possédées_

_Ne conçoivent plus rien qui les puisse émouvoir._

_Vous promettez beaucoup et donnez davantage,_

_Vos biens ne sont pas inconstants,_

_Et l'heureux trépas que j'attends_

_Ne nous sert que d'un doux passage_

_Pour nous introduire au partage_

_Qui nous rend à jamais contents._

—Remarquez, docteur, car il est temps de le dire, que ces chrétiens

à qui je reproche d'avoir aimé ou bien reçu la maladie et la mort

humaine admettaient aussi, admettaient surtout qu'il y eût une

souffrance éternelle, et une maladie éternelle, et une mort éternelle

contemporaine, ou, pour parler exactement coéternelle à tout leur

bonheur, à leur vie éternelle, à leur béatitude et à leur santé.

—Cela, mon ami, est un article de leur foi.

—Je m'attaquerai donc à la foi chrétienne. Ce qui nous est le plus

étranger en elle, et je dirai le mot, ce qui nous est le plus odieux,

ce qui est barbare, ce à quoi nous ne consentirons jamais, ce qui a

hanté les chrétiens les meilleurs, ce pour quoi les chrétiens les

meilleurs se sont évadés, ou silencieusement détournés, mon maître,

c'est cela: cette étrange combinaison de la vie et de la mort que

nous nommons la damnation, cet étrange renforcement de la présence

par l'absence et renforcement de tout par l'éternité. Ne consentira

jamais à cela tout homme qui a reçu en partage, ou qui s'est donné

l'humanité. Ne consentira jamais à cela quiconque a reçu en partage ou

s'est donné un sens profond et sincère du collectivisme. Ne consentira

pas tout citoyen qui aura la simple solidarité. Comme nous sommes

solidaires des damnés de la terre:

_Debout! les damnés de la terre._

_Debout! les forçats de la faim._

tout à fait ainsi, et sans nous laisser conduire aux seuls mots,

mais en nous modelant sur la réalité, nous sommes solidaires des

damnés éternels. Nous n'admettons pas qu'il y ait des hommes qui

soient traités inhumainement. Nous n'admettons pas qu'il y ait

des citoyens qui soient traités inciviquement. Nous n'admettons

pas qu'il y ait des hommes qui soient repoussés du seuil d'aucune

cité. Là est le profond mouvement dont nous sommes animés, ce grand

mouvement d'universalité qui anime la morale kantienne et qui nous

anime en nos revendications. Nous n'admettons pas qu'il y ait une

seule exception, que l'on ferme la porte au nez à personne. Ciel

ou terre, nous n'admettons pas qu'il y ait des morceaux de la cité

qui ne résident pas au dedans de la cité. Certitudes, probabilités

ou rêves, réalités ou rêves, ceux de nous qui rêvent, nous sommes

aussi parfaitement collectivistes en nos rêves et en nos désirs que

nous le sommes et dans nos actions et dans nos enseignements. Jamais

nous ne consentirons à un exil prolongé de quelque misérable. A plus

forte raison ne consentirons-nous pas à un exil éternel en bloc.

Ce ne sont pas seulement les événements individuels, particuliers,

nationaux, internationaux, politiques et sociaux qui ont opposé la

révolution socialiste à la réaction d'Église. Mais ces événements sont

l'expression et presque je dirais que cette opposition est le symbole

d'une contrariété foncière invincible. L'imagination d'un exil est

celle qui répugne le plus à tout socialisme. Jamais nous ne dirons oui

à la supposition, à la proposition de cette mort vivante. Une éternité

de mort vivante est une imagination perverse, inverse. Nous avons bien

assez de la vie humaine et de la mort humaine.

—Pour la mort vivante les anciens avaient commencé, non seulement

ceux que vous n'aimez pas, les barbares, mais ceux que vous leur

préférez. Pour que la cité de Thèbes résistât aux ravages de

l'anarchie—déjà—le roi Créon avait jugé indispensable que la

fraternelle et coupable Antigone fût enfermée vivante dans un cachot

naturel,

_Avec des aliments en juste quantité_

_Pour que sa mort ne puisse entacher la cité._

Avez-vous un Sophocle, mon ami?

—Sans doute, que j'en ai un, docteur.

Nous cherchâmes longtemps le Sophocle que je croyais avoir. Il n'y en

avait pas.

—Je vous demande pardon, docteur, d'avoir été ainsi présomptueux. Je

croyais bien avoir un Sophocle. Je me rappelle celui que j'avais au

collège, un vieux bouquin mince cartonné en papier marbré, une vieille

et mauvaise édition que je lus passionnément. Depuis j'ai un souvenir

si présent du texte grec, une représentation si nette que je croyais

avoir le texte même sur quelque planche de ma bibliothèque.

—Vos souvenirs si présents ne vous permettraient seulement pas de me

faire de mémoire une citation correcte.

—Il est vrai.

—Un bon souvenir ne vaut pas un bon texte. Quand vous irez à Paris

vous achèterez pour quelques sous une petite édition classique

nouvelle.

—Je n'y manquerai pas. Ne confondons pas, docteur: avoir une

représentation fidèle d'une statue ou d'un texte, avec: pouvoir les

reproduire. Ce sont là deux opérations distinctes. Les identifier

supposerait que la représentation d'une statue est une petite statue

et que la représentation d'un texte est un petit texte. Beaucoup

d'anciens se le sont représenté communément. Mais nous avons

renoncé à ces psychologies un peu enfantines. Souvent je préfère la

représentation que j'ai à l'objet lui-même, ce qui revient à dire que

je préfère la représentation que j'ai dans ma mémoire, l'image où tous

mes souvenirs ont travaillé, à la nouvelle présentation que j'aurais.

Mais si vous préférez les textes, j'achèterai un petit Sophocle. La

première fois que j'irai à Paris, j'irai en acheter un à la Société

nouvelle de librairie et d'édition, 17, rue Cujas.

—Pourquoi là, mon ami?

—Pour beaucoup de raisons que je vous donnerai plus tard, docteur,

mais surtout parce que cette maison est, à ma connaissance, la

première et la seule coopérative de production et de consommation qui

travaille à l'industrie et au commerce du livre. En attendant que

nous ayons le texte original, contentons-nous, docteur, de ce que

nous avons: _Antigone_ mise à la scène française par Paul Meurice et

Auguste Vacquerie, et nous avons encore la musique de Saint-Saëns,

partition chant et piano. Je crains que les vers ne vous paraissent

bien mauvais.

—Je m'en contenterai d'autant plus volontiers pour aujourd'hui que

cette adaptation assez fidèle nous fut heureusement représentée aux

Français. Écoutons ce Créon:

_Je sais dans un lieu morne et loin de tout sentier_

_Un antre souterrain qu'entoure l'épouvante._

_J'y vais faire enfermer Antigone vivante..._

_Mouvement d'effroi du Chœur._

Créon continue:

_Par son cher dieu Pluton peut-être obtiendra-t-elle_

_Que sa prison sans air ne lui soit pas mortelle._

_Sinon, elle apprendra qu'ils ne nous servent pas_

_Les stériles honneurs rendus aux Dieux d'en bas!_

Antigone se lamente:

_Dans un rocher murée! oh! quelle mort cruelle!_

_La morne Niobé_

_Périt ainsi soudée à la pierre._

Antigone se lamente et sa lamentation me paraît apparentée à la

lamentation chrétienne:

_quoi! leurs rires me suivent_

_Sans pitié ni remords,_

_Dans ma prison tombeau, morte pour ceux qui vivent,_

_Vivante pour les morts!_

La condamnation prononcée, annoncée par Créon me paraît comme une

indication des futures damnations:

_Ne savez-vous donc pas que ce chant funéraire_

_Ne cessera que quand la mort l'aura fait taire!_

_Allons! exécutez mon ordre souverain;_

_Qu'on la porte sur l'heure au caveau souterrain_

_Et, là, laissez-la seule et fermez-en l'entrée._

_Puis, qu'elle y meure! ou bien qu'elle y vive enterrée!_

_Nous n'aurons pas sur nous son sang. Mais que ses yeux_

_N'aient plus désormais rien à voir avec les cieux!_

Antigone se lamente, et l'expression de sa lamentation même est à la

fois païenne avec des indications chrétiennes:

_Tombeau! mon lit de noce! O couche souterraine_

_Où la mort pour la nuit éternelle m'entraîne!_

Et le chœur lui rappelle fort opportunément que ce genre de supplice,

que vous ne m'empêcherez pas de considérer comme une esquisse de

l'enfer, avait souvent été infligé à de grands personnages:

_Tu n'es pas la première_

_Qui perdit la lumière_

_Et la vie à la fois._

_Le malheur qui t'éprouve_

_Terrible se retrouve_

_Chez les dieux et les rois._

Le chœur donne les exemples:

_Comme toi condamnée_

_Danaé fut traînée_

_Elle aussi, loin du jour_

_Et durement captive_

_Se vit enterrer vive_

_Dans l'airain d'une tour._

Que nous pouvons lire à volonté, car il y a une variante:

_Comme toi dans la pierre_

_Danaé toute fière_

_Que le Dieu souverain_

_Le grand Zeus l'eût aimée_

_Pourtant fut enfermée_

_Dans une tour d'airain._

Après une réflexion salutaire sur la force du Destin, le chœur bien

renseigné donne un nouvel exemple:

_Il eut ce qu'on te donne_

_Ce fils du roi d'Édone_

_Insulteur de l'autel._

_Et Bacchus le fit taire_

_En l'enfermant sous terre_

_Dans un rocher cruel._

Nouvelle réflexion salutaire et nouvel et dernier exemple:

_Sur la rive traîtresse_

_Où l'on voit Salmydesse_

_En proie à tous les vents_

_La marâtre effrénée_

_Des deux fils de Phinée_

_Les enterra vivants._

_Et leur mère, ô ma fille,_

_Était de la famille_

_D'Érechthée! et ses jeux,_

_Borée étant son père,_

_Affrontaient le tonnerre_

_Sur les monts orageux!_

_Sur la glace, intrépide_

_Et fière et plus rapide_

_Qu'un cheval furieux_

_Elle allait sans rien craindre._

_La Parque sut atteindre_

_Cette fille des Dieux!_

Antigone sort.

Mon ami ces vers lyriques de messieurs Paul Meurice et Auguste

Vacquerie ne valent pas les stances de Pierre Corneille. Vous

connaissez les causes de cette imparité. Messieurs Paul Meurice et

Auguste Vacquerie ne sont ou n'étaient pas des poètes comparables

à l'ancien Pierre Corneille. D'ailleurs il est plus difficile de

traduire en poète que de donner, de produire, soi-même en poète. Je

vous assure que ces plaintes et ces consolations, s'il est permis de

les nommer ainsi, étaient redoutables quand elles étaient chantées à

la scène, et qu'elles étaient accompagnées.

—Je les entendis, docteur, au temps que j'étais jeune. Les

lamentations harmonieuses d'Antigone et les lâches consolations

harmonieuses du chœur me paraissaient redoutables, mais nullement

épouvantables comme les imaginations de l'enfer chrétien. Jamais les

païens, qui aimaient la vie et la beauté, n'ont pu ni voulu réussir

à de telles épouvantes. Il faut qu'il y ait au fond du sentiment

chrétien une épouvantable complicité, une hideuse complaisance à la

maladie et à la mort. Vous ne m'en ferez pas dédire.

—Les lamentations antiques et les consolations du chœur vous

paraissaient harmonieuses représentées sur la scène aux Français.

Nul doute qu'elles ne fussent harmonieuses représentées devant les

Athéniens. Mais j'ai peur que dès ce temps-là, mon ami, la maladie

et la souffrance, la mort et l'exil ne fussent pas harmonieux aux

misérables qui les enduraient dans la réalité. Il y a loin de la

douleur tragique aux laideurs de la réalité. Vous n'avez pas oublié

toutes les horreurs de l'histoire ancienne, les horreurs barbares,

que les Hellènes ont connues, et, aussi, les horreurs helléniques,

les haines et les guerres civiles parmi les cités et dans les cités,

les massacres et les ravages, puis la haine et la guerre des pauvres

et des riches, les tyrannies, les oligarchies et les démagogies, et,

déjà, la triste résignation dure d'Hésiode. Non, mon ami, je ne suis

pas fasciné par la mémoire de mes versions grecques au point d'avoir

oublié cela.

—Moi non plus, docteur, et je ne voulais pas instituer une cité

antique harmonieuse et factice. Mais vous n'allez pas non plus

m'instituer une cité antique identique au moyen âge de la chrétienté.

Sans faire aucune espèce de métaphysique, je suis bien forcé

d'accepter qu'il y a eu un génie antique et un génie chrétien et que

le génie chrétien est à beaucoup d'égards différent du génie antique.

Cela étant admis, je prétends, et je maintiens, et je maintiendrai

toujours que le génie chrétien est beaucoup plus favorable à toute

maladie. Quand nous disons que l'Église catholique est opposée au

socialisme—et c'est cela qui rend si délicate la situation des

socialistes chrétiens sincères, très peu nombreux en France—nous

n'entendons pas seulement par là qu'elle veut tenir des militants

exilés des biens de ce monde: nous entendons plus profondément qu'elle

veut tenir d'anciens militants exilés des biens éternels, qu'elle

admet côte à côte une Église triomphante et un Enfer, une résidence de

béatitude et une résidence de maladie et de mort. Là est vraiment le

_non possumus_. Imaginé ou non pour épouvanter les pécheurs, l'enfer a

plus encore épouvanté les chrétiens les meilleurs.

—Vous me l'avez déjà dit.

—Je vous demande pardon. Mais cette épouvante me tient au cœur.

—Elle vous empêche de réserver que nous ne croyons pas aux

propositions de la foi catholique parce que ce n'est pas vrai.

—J'essayais de comparer seulement, docteur, l'idée que nous avons de

ce que nous voulons à l'égard de la maladie et de la mort à l'idée

que les chrétiens ont de ce qu'ils croient aux mêmes égards. Leur

épouvante me tient à l'âme. Il n'y a pas seulement, des catholiques

à nous, la distance d'une imagination vaine à une sincère critique

universelle; cela ne serait rien en comparaison de ce qu'il y a: mais

vraiment il y a l'inconciliabilité d'une imagination perverse à une

raison modeste amie de la santé. J'ai pensé beaucoup à cela pendant

plusieurs années que mes amis Marcel et Pierre Baudouin travaillaient

à un drame en trois pièces qu'ils finirent d'écrire en juin 1897 et

que les imprimeurs finirent d'imprimer en décembre de la même année.

—Au revoir, mon ami, me dit le docteur, et portez-vous bien. Je

reviendrai vous voir encore une fois, car je sais les honneurs que

les gens bien portants doivent aux convalescents. Puis c'est vous qui

reviendrez chez moi.

—Car je sais les honneurs que les simples citoyens doivent aux

moralistes. Revenez vite, monsieur l'honorable, revenez bientôt.

—Je ne saurais, car j'ai beaucoup de commissions à faire à Paris.

—Hâtez-vous, monsieur le commissionnaire, hâtez-vous, car j'attends

mon cousin.

—Qui donc ce cousin?

—Et quand mon cousin est là, docteur, on ne peut plus causer

tranquille. Mon cousin n'aimera pas beaucoup les lenteurs et les

longueurs de nos dialectiques attentives. C'est un garçon impatient.

—Mais qui donc, ce cousin?

—Je vous dis qu'il est impatient comme vous. Sachez donc, ô docteur,

que j'ai en province un cousin que je nomme respectueusement et

familièrement mon grand cousin, et qui moins respectueusement, et plus

familièrement, me nomme réciproquement son petit cousin. Cet intitulé

tient à ce qu'il est plus vieux que moi et qu'ainsi quand j'étais

petit lui au contraire il était grand. Et nous avons continué à nous

intituler ainsi d'autant plus commodément qu'il est grand et fort,

haut en épaules, tandis que je suis petit et bas. Il est de son métier

ouvrier fumiste.

—Ouvrier fumiste?

—Ouvrier fumiste. Comme le nom l'indique, il travaille à tous les

appareils qui produisent de la fumée, aux cheminées, poêles, fourneaux

et calorifères. Il ne vient nullement à Paris, comme un lecteur

astucieux pourrait l'en soupçonner faussement, pour introduire quelque

variété en nos débats. Car nous n'avons que faire de nous varier,

docteur?—Nous ne causons pas pour nous varier, mais nous cherchons la

vérité. Il accourt à Paris pour l'Exposition.

—Naturellement, puisqu'il vient de la province.

Il accourt à Paris pour l'Exposition. Universelle. C'est-à-dire

interprovinciale, internationale, et aussi intermétropolitaine. On

lui a dit qu'il y avait à l'Exposition des cheminées monumentales,

sans compter la tour Eiffel, des tuyaux de poêle extraordinaires,

des fourneaux compliqués, des chaufferettes agencées pour la plus

grande gloire de l'industrie nationale et des calorifères bien faits

pour témoigner de la grandeur de l'esprit humain. Comme homme, comme

Français, comme fumiste, mon cousin accourt à l'Exposition, déjà

glorieux de la gloire commune et de la gloire professionnelle. Mon

grand cousin est un garçon qui aime à voir par lui-même. Il devait

arriver cette semaine.

—Cette semaine? L'Exposition n'ouvre que le 14 avril.

—Justement. Mon cousin prétend que pour bien voir ces machines-là il

faut les voir avant qu'elles aient commencé. Une idée à lui.

—Comment serait-il entré?

—Il est des accommodements. Quelque camarade en fumisterie lui aurait

prêté sa carte d'exposant. Mon cousin comptait venir cette semaine. Il

escomptait l'adoucissement habituel de la température en cette saison.

Quand la température est plus douce, la fumisterie est moins urgente.

Mais l'adoucissement escompté n'est pas venu. Mon cousin nous arrivera

dès qu'il pourra quitter pour quelque temps son travail.

—Quel est son caractère?

—Je ne sais pas si vous lui plairez.

—Je ne sais pas non plus s'il me plaira.

—C'est un grand bon garçon malin. Ancien élève des Frères des Écoles

chrétiennes, il a pour les chers Frères un peu de reconnaissance

et beaucoup de mauvaises paroles. Il a eu son certificat d'études.

Il a beaucoup lu de mauvais romans, de feuilletons, qui n'ont pour

ainsi dire pas laissé trace en son imagination. Il a une belle

écriture douce qui ne lui ressemble pas. Il calcule parfaitement, et

c'est lui qui fait les comptes de son patron. Une bonne instruction

primaire. Bon ouvrier, comme ouvrier. Habile de ses mains. Comme il

travaille dans une toute petite maison de province—le patron, deux

compagnons, un ou deux goujats—il fait un peu de tous les métiers:

maçon, carreleur, plâtrier, marbrier, serrurier, tôlier, et non pas

seulement pur fumiste. Audacieux, et téméraire même: ainsi le veut

le métier. Les fumistes sont encore plus téméraires que les couvreurs,

puisque les cheminées sont plus hautes que les toits. D'ailleurs ce

qui nous semble témérité chez eux est une espèce particulière de

sérénité, une accoutumance à demeurer dans les hauteurs. Il aime

à causer. Vous parlez à lui, vous allez, vous allez, vous parlez

devant lui. Enfin à un mot, à un geste, vous vous apercevez qu'il

vous faisait poser, qu'il vous faisait marcher, qu'il faisait la

bête, qu'il savait parfaitement ce qu'il vous a fait dire. C'est une

espèce d'humeur qui m'a semblé très fréquente parmi les ouvriers,

au moins en cette province, en particulier parmi les ouvriers du

bâtiment. Les ouvriers du bâtiment sont naturellement des faiseurs

de palabres, des organisateurs de conférences. La place publique

et la rue leur est naturelle. Beaucoup de blague, souvent de bonne

blague, surtout de blague à froid. Tous les jours il achète sa _Petite

République_, chez la marchande de journaux, qui lui garde aussi les

romans populaires paraissant en livraisons. Il doit acheter aussi

l'_Histoire Socialiste_, parce qu'elle est socialiste, parce qu'il

aime l'histoire, parce qu'elle paraît en livraisons identiques, parce

que l'éditeur est le même, c'est encore du Rouff. Mon cousin lit tout

cela en mangeant, à déjeuner, lit _la Petite République_ et croit

assez que c'est arrivé, lit ses livraisons et sait parfaitement que

ce n'est pas arrivé, lit son _Histoire_ et croit tout à fait que cela

est arrivé. Mon cousin est un socialiste classé. Il vient me demander

compte.

—Vous demander compte?

—Me demander compte. Mon cousin est, vous le pensez bien, membre—et

membre très actif—du _Groupe d'études sociales d'Orléans_,

adhérent au Parti ouvrier français. Un vote régulier du groupe,

auquel mon cousin avait pris part, m'avait institué délégué de ce

groupe au futur ancien Congrès général des Organisations Socialistes

Françaises. Heureusement que le Conseil national veillait. Survint le

bon guesdiste, le fidèle dûment recommandé. Le groupe eut une seconde

réunion, beaucoup plus régulière que la première, procéda ensuite à

un second vote, beaucoup plus régulier que le premier. La minorité me

demeura fidèle. Mais la majorité me renia. Mon cousin, ayant été de la

minorité, prétend que je fus moralement son délégué au Congrès.

—Je ne sais pas bien ce que c'est qu'un délégué moral.

—Moi non plus. Mais mon cousin est entêté. Il nous dira ce qu'il veut

dire.

—Et de combien était cette minorité fidèle?

—Quoique absent, j'obtins quatre voix.

—Avouez que c'est bien peu. La majorité infidèle était sans doute au

moins égale à cinq voix?

—Égale à cinq voix, docteur, elle eût été valable. Mais elle était

beaucoup plus considérable: elle montait jusqu'à six voix—sur dix

votants. Il n'y eut aucune abstention.—Au revoir.

Le docteur en allé revint sur ses pas:

—J'allais vous laisser le livre que j'avais apporté. Je n'y pensais

plus. Il faut que je le rende avant les vacances de Pâques à la

bibliothèque où je l'ai emprunté. Ce sont _les Provinciales_. Quand

votre cousin vous demandera compte, vous pourrez lui faire quelques

citations intéressantes:

«Et si la curiosité me prenait de savoir si ces propositions sont

dans Jansénius, son livre n'est pas si rare, ni si gros, que je ne

le pusse lire tout entier pour m'en éclaircir, sans en consulter

la Sorbonne.»

—Ne croyez pas, docteur, que mon grand cousin ni ses camarades

entendent ces allusions.

—S'il est ainsi que vous me l'avez dit, je suis assuré qu'il entendra

au moins ce qui suit:

Oeuvres complètes de Charles Péguy (tome 1) · 第 11 / 26 段