—C'étaient de bonnes gens, et je n'en saurais plus dire. Je voulais

vous faire observer avec moi, docteur, comme il serait dangereux de

découper trop nettement les méthodes que nous croyons distinguées

dans le réel. Vos première et seconde méthodes se composent pour les

chrétiens en s'associant, en se renforçant, même en se confondant

beaucoup plus souvent qu'elles ne se contrarient. Les traitements,

les remèdes et les soins, les tisanes, les drogues écœurantes et

les potions fades leur servent à deux fins: naturellement les soins

préparent ou font la guérison; moralement, ou plutôt religieusement,

puisque les drogues sont désagréables, pénibles, douloureuses, elles

fournissent un exercice de pénitence.

—Dont la valeur est diminuée d'autant pour les fidèles qui auraient

naturellement peur, comme vous, de la maladie et de la mort.

Inversement avez-vous un seul instant, au moment du danger, redouté ce

que peut redouter un chrétien sincère?

—Non, docteur, pas un seul instant je n'ai redouté le Jugement

et la Réprobation. Les treize ou quatorze siècles de christianisme

introduit chez mes aïeux, les onze ou douze ans d'instruction et

parfois d'éducation catholique sincèrement et fidèlement reçue

ont passé sur moi sans laisser de traces. Tous les camarades que

j'avais à l'école primaire, qu'ils soient devenus des travailleurs

manuels ou des travailleurs intellectuels, qu'ils soient devenus des

paysans ou des ouvriers, qu'ils soient devenus ou non socialistes

et républicains, ne sont pas moins débarrassés que moi de leur

catholicisme. C'est cela qui rend si inquiétant l'incontestable

envahissement de l'Église catholique, et si redoutable. Quelle

que soit la beauté de plusieurs catholiques individuels, toute la

puissance de l'Église contemporaine est fondée ou sur l'hypocrisie

intéressée, ou sur le cynisme intéressé. Voir Jaurès: «Inoculer au

peuple naissant l'hypocrisie religieuse de la bourgeoisie finissante.»

Non seulement on a essayé ce crime: la perpétration n'en est pas mal

avancée. Iront-ils jusqu'à la consommation? Faut-il que nous soyons,

ma foi, tartufiés? Cela aussi est une maladie collective.

—Des plus graves et de celles qui nous conduisent le plus laidement à

la mort collective. Le plus laidement et le plus sûrement.

—J'ai un ami qui est resté catholique.

—Vous avez un ami qui est resté catholique?

—J'ai un ami qui est resté catholique, ou, ce qui revient au même, un

catholique est resté mon ami. Je le vois quelques heures tous les deux

ou trois ans, quand il passe à Paris. Car c'est aussi un provincial.

Mon ami est prêtre.

—Vous avez un ami qui est prêtre catholique?

—J'ai un ami qui est devenu prêtre catholique. Il est resté mon

ami. C'est une amitié qui, pour aujourd'hui, ne vous regarde pas. Si

j'étais resté catholique, sans doute je serais devenu prêtre avec lui.

Quand je dis qu'il est devenu prêtre, je ne suis pas bien renseigné

là-dessus. Nous nous voyons si peu souvent. Il était séminariste.

Il s'est de degrés en degrés avancé régulièrement, rituellement, de

l'Église enseignée à l'Église enseignante. Je ne sais où il en est. Je

crois qu'il a fini. Je ne connais pas même ces degrés. En quoi j'ai

tort.

Mon ami a été malade. Je me rappelle à présent fort bien qu'il se

soigna ponctuellement. Il est très jeune encore. Il était lésé

profondément. Poitrine et système nerveux. Pendant des semaines et

des mois, pendant des années, muni de sa douceur austère et sage,

de sa patience inaltérable et renseignée, de sa soumission longue

et haute, vêtu de sa fidélité droite, invulnérable et lente, non

seulement il eut soin de se soigner par des remèdes et des soins

déterminés, comme au temps de Pascal, mais adoptant pieusement les

données les plus proprement scientifiques de la science moderne, il

suivit avec la même soumission et fidélité ce que nous nommons un

régime. C'est-à-dire qu'au lieu d'avoir dans sa vie en danger des

heures où il aurait vécu et des minutes où il aurait médicalement

soigné son corps, loin de là, toutes ses minutes étaient données aux

soins, et la vie elle-même était incorporée aux soins. Il suivait

un régime. L'hygiène inséparablement se confondait pour lui avec la

médecine. Il avait soumis toute sa vie au commandement de ce régime.

Il quitta ses camarades, ses amis, ses maîtres, ses parents, son pays

et alla s'enfermer des demi-années entières dans l'établissement

luxembourgeois où un docteur luxembourgeois avait pour les malades

introduit les derniers aménagements. Il abandonna pour un long temps

ses études, qui étaient cependant des études sacrées. Il tempéra, il

diminua régulièrement et considérablement ses exercices, qui étaient

cependant des exercices de piété. Je ne sais pas s'il eut à demander

pour cela des dispenses aux autorités ecclésiastiques. Mais ce que je

sais bien, c'est que sa prière même était soumise aux commandements de

son régime. Et ce que je sais de certain, c'est qu'il n'avait aucun

attachement naturel pour la vie et qu'il avait d'elle un détachement

religieux, et que la prière lui était infiniment précieuse. Mais

évidemment il pensait et croyait qu'il devait se priver de prier Dieu

pour demeurer fidèlement sur la terre où Dieu l'avait envoyé.

—Ne croyez pas, mon ami, que l'institution du régime soit

exclusivement moderne. Les anciens pensaient déjà qu'il était

nécessaire que l'athlète suivît un régime. Et dans ce que je vous

ai lu sur la vie et la mort de Blaise Pascal apparaît par fragments

la préoccupation d'un régime. Le malade n'exerçait pas seulement sa

patience et sa soumission dans les moments de crise à bien accepter

les remèdes pénibles et douloureux comme il acceptait les souffrances

mêmes: il exerçait la patience et la même soumission dans les

périodes ordinaires; il réglait alors sa nourriture selon des lois

contestables, mais qui lui paraissaient bonnes, sages, qui sans doute

répondaient à peu près en son esprit à ce que nous nommons les lois

de l'hygiène. Il ne mangeait pas au delà d'une certaine quantité,

même quand il avait encore faim, et il mangeait toujours une certaine

quantité, même quand il n'avait pas appétit.

—J'admets, docteur, que ces lois lui paraissaient à peu près

intervenir ainsi que nous paraissent intervenir ce que nous nommons

les lois de l'hygiène et les lois d'un régime. Je remarque seulement

que ces lois nous paraissent désormais grossières dans leur brutalité.

—Non, mon ami: elles ne sont proprement ni grossières ni brutales.

Mais elles sont comme on devait et comme on pouvait les faire au

temps de Pascal. N'oubliez pas qu'alors les sciences que nous

nommons naturelles n'étaient pour ainsi dire pas nées; l'histoire

naturelle n'était pas née encore et l'histoire humaine était mal

poursuivie; et la chimie aussi n'avait pas été instituée. Au contraire

la mathématique, les mathématiques, la physique mathématique, la

mécanique mathématique avaient donné brusquement des résultats

extraordinaires. La mécanique céleste avait donné des justifications

admirables. Vous ne pouvez nier que l'admirable coïncidence des

phénomènes célestes aux calculs humains, que la fidélité des

planètes, vagabondes, aux rendez-vous astronomiques n'ait donné à la

plupart de ces philosophes et de ces savants une satisfaction encore

inouïe et parfois comme un orgueil nouveau. Ils étaient sans doute

orgueilleusement géomètres, et la résonance de cet orgueil, également

inadmissible à des chrétiens, à des moralistes et à des naturalistes,

retentit de la physique, de la métaphysique, de l'anatomie et de la

physiologie cartésiennes à la philosophie leibnitzienne et jusque

sur la critique de Kant. Pascal s'en évada comme un chrétien, par la

contemplation de la sainteté:

«La distance infinie des corps aux esprits figure la distance

infiniment plus infinie des esprits à la charité, car elle est

surnaturelle.

»Tout l'éclat des grandeurs n'a point de lustre pour les gens

qui sont dans les recherches de l'esprit. La grandeur des gens

d'esprit est invisible aux rois, aux riches, aux capitaines, à

tous ces grands de chair. La grandeur de la Sagesse, qui n'est

nulle part sinon en Dieu, est invisible aux charnels et aux gens

d'esprit. Ce sont trois ordres différant en genre.

»Les grands génies ont leur empire, leur éclat, leur grandeur,

leur victoire et leur lustre, et n'ont nul besoin des grandeurs

charnelles, où elles n'ont pas de rapport. Ils sont vus non des

yeux, mais des esprits; c'est assez. Les saints ont leur empire,

leur éclat, leur victoire, leur lustre, et n'ont nul besoin des

grandeurs charnelles ou spirituelles, où elles n'ont nul rapport,

car elles n'y ajoutent ni ôtent. Ils sont vus de Dieu et des

anges, et non des corps, ni des esprits curieux: Dieu leur suffit.

»Archimède, sans éclat, serait en même vénération. Il n'a pas

donné des batailles pour les yeux, mais il a fourni à tous

les esprits ses inventions. Oh! qu'il a éclaté aux esprits!

JÉSUS-CHRIST, sans bien, et sans aucune production au dehors

de science, est dans son ordre de sainteté. Il n'a point donné

d'invention, il n'a point régné; mais il a été humble, patient,

saint, saint, saint à Dieu, terrible aux démons, sans aucun

péché. Oh! qu'il est venu en grande pompe et en une prodigieuse

magnificence, aux yeux du cœur, et qui voient la Sagesse!»

«Nous connaissons la vérité, non seulement par la raison, mais

encore par le cœur.»

«Ceux que nous voyons chrétiens sans la connaissance des prophéties

et des preuves ne laissent pas d'en juger aussi bien que ceux qui ont

cette connaissance. Ils en jugent par le cœur comme les autres en

jugent par l'esprit. C'est Dieu lui-même qui les incline à croire; et

ainsi ils sont très efficacement persuadés.»

Voilà pourquoi votre pauvre dame avait les mêmes sentiments et pour

ainsi dire les mêmes pensées que Pascal. Vous voyez que Pascal ne

l'ignorait pas.

—Je ne veux pas, docteur, me laisser encore séduire à des

comparaisons dont je ferais des assimilations déplacées. Mais je

connais à présent beaucoup d'hommes et beaucoup de citoyens: Ceux que

nous voyons socialistes sans la connaissance des prophéties et des

preuves ne laissent pas d'en juger aussi bien que ceux qui ont cette

connaissance. Ils en jugent par le cœur, comme les autres en jugent

par l'esprit. C'est la solidarité même qui les incline à croire, et

ainsi ils sont très efficacement persuadés.

—Je vous entends honnêtement et sans complaisance aucune et sans

accueillir une exagération, mais je ne suis pas étonné, mon ami,

que la solidarité vous paraisse avoir pour les socialistes, et en

faisant les mutations convenables dans les attributions respectives,

la même fonction que Dieu même avait pour les chrétiens. Car leur

Dieu n'agissait en eux que par les voies naturelles, que nous nommons

les lois naturelles, et par les voies surnaturelles de la grâce, à

laquelle répondait la charité. Vous savez quel sens parfaitement

efficace Pascal donne à ce mot de _charité_, que tant de chrétiens

ont détourné à des sens vulgaires. Nous aussi, mon ami, rien ne nous

empêche de restituer au mot de _solidarité_, que tant de socialistes

ont monnayé vulgairement, un sens non moins parfaitement efficace,

non moins précis, non moins valable. Ainsi entendue, ainsi aimée,

ainsi voulue, ainsi connue, ainsi exercée, ainsi profonde et libre, la

solidarité socialiste jaillit fréquemment au cœur des humbles et des

pauvres, au cœur des ignorants.

—C'est bien là ce que j'entendais: nous avons nos saints et nous

avons nos docteurs.

—Mais nous ne devons pas négliger pour cela le raisonnement, le

travail patient et le savoir. Il y a des saints qui sont des docteurs,

il y a eu des saints parmi les Pères de l'Église grecque et de

l'Église latine et du Moyen-Age. Les deux se composent:

«Et c'est pourquoi ceux à qui Dieu a donné la religion par

sentiment du cœur sont bien heureux et bien légitimement

persuadés. Mais ceux qui ne l'ont pas, nous ne pouvons la donner

que par raisonnement, en attendant que Dieu la leur donne par

sentiment de cœur, sans quoi la foi n'est qu'humaine, et inutile

pour le salut.»

—Je vous entends comme il convient.

—Je continue:

«Il eût été inutile à Archimède de faire le prince dans ses

livres de géométrie, quoiqu'il le fût. Il eût été inutile à notre

Seigneur JÉSUS-CHRIST, pour éclater dans son règne de sainteté, de

venir en roi: mais qu'il est bien venu avec l'éclat de son ordre!

»Il est bien ridicule de se scandaliser de la bassesse de

JÉSUS-CHRIST, comme si cette bassesse était du même ordre duquel

est la grandeur qu'il venait faire paraître. Qu'on considère cette

grandeur-là dans sa vie, dans sa passion, dans son obscurité,

dans sa mort, dans l'élection des siens, dans leur abandon, dans

sa secrète résurrection, et dans le reste; on la verra si grande,

qu'on n'aura pas sujet de se scandaliser d'une bassesse qui n'y

est pas. Mais il y en a qui ne peuvent admirer que les grandeurs

charnelles, comme s'il n'y en avait pas de spirituelles; et

d'autres qui n'admirent que les spirituelles, comme s'il n'y en

avait pas d'infiniment plus hautes dans la Sagesse.

»Tous les corps, le firmament, les étoiles, la terre et ses

royaumes, ne valent pas le moindre des esprits; car il connaît

tout cela, et soi; et les corps, rien.»

—«L'homme n'est qu'un roseau, le plus faible de la nature, mais

c'est un roseau pensant. Il ne faut pas que l'univers entier

s'arme pour l'écraser. Une vapeur, une goutte d'eau, suffit pour

le tuer. Mais quand l'univers l'écraserait, l'homme serait encore

plus noble que ce qui le tue, parce qu'il sait qu'il meurt, et

l'avantage que l'univers a sur lui l'univers n'en sait rien.

»Toute notre dignité consiste donc en la pensée. C'est de là

qu'il faut nous relever, non de l'espace et de la durée, que nous

ne saurions remplir. Travaillons donc à bien penser: voilà le

principe de la morale.»

«Ce n'est point de l'espace que je dois chercher ma dignité,

mais c'est du règlement de ma pensée. Je n'aurai pas davantage

en possédant des terres. Par l'espace, l'univers me comprend et

m'engloutit comme un point; par la pensée, je le comprends.»

—Le passage que vous me citez, mon ami, est le plus connu.

—Je le citerai quand même, citoyen. Je suis parfaitement décidé

à citer même les stances de Polyeucte, si elles résident sur le

chemin de nos conversations. Nous ne courons pas après l'inédit;

nous ne courons pas après l'inconnu; nous ne courons pas après

l'extraordinaire: nous cherchons le juste et le convenable, et

beaucoup de juste et beaucoup de convenable fut dit avant nous mieux

que nous ne le saurions dire.

—Ce n'est pas moi, mon ami, qui vous en ferai un reproche. Moi

non plus je ne cours pas après le bizarre comme tel. Mais quand le

bizarre est juste, vrai, convenable, harmonieux, j'accueille le

bizarre et même je le recherche; et quand c'est le connu, le banal

qui est juste, vrai, convenable, harmonieux, j'accueille ce banal que

je n'ai pas eu à chercher. Je vous disais seulement que le passage

que vous m'avez cité est le plus connu. La vigueur, la justesse, la

nouveauté, la fraîcheur de la métaphore l'a installé dans la mémoire

des hommes et les bons examinateurs l'ont souvent donné à _développer_

au baccalauréat: Développer cette pensée de Pascal: L'homme n'est

qu'un roseau, le plus faible de la nature, mais c'est un roseau

pensant. Alors il fallait redire en six pages de mauvais français

tout ce que le grand Biaise avait si bien dit en douze lignes. Cet

exercice conférait l'entrée à l'apprentissage des arts libéraux. Du

baccalauréat il remontait à la licence, dispensait ainsi du service

militaire pour deux années, conférait l'entrée universitaire et le

droit officiel d'enseigner. Je ne suis pas assuré qu'il ne soit

remonté plus haut encore, jusqu'à l'auguste agrégation, où les bons

se distinguent décidément des mauvais. Provisoirement écartés de ces

grandeurs, mon ami, nous n'avons pas à développer cette pensée

de Pascal. Nous remarquerons seulement qu'elle ne porte que sur la

distance du premier au deuxième ordre, sur la distance des corps aux

esprits, et qu'enfin cet écart intéresse beaucoup moins Pascal que la

dernière distance du deuxième au troisième ordre, que la distance des

esprits à la charité. Au point que dans le morceau que j'ai commencé

à vous lire, et que je vais continuer, morceau plus long, sans

métaphore, plus important, la distance infinie des corps aux esprits

figure seulement la distance infiniment plus infinie des esprits à

la charité, car elle est surnaturelle. Et croyez bien que si Pascal

avait connu que l'usage de la métaphore déplacerait plus tard dans la

mémoire des hommes l'importance qu'il voulait donner respectivement à

ces deux distances, il aurait sans doute négligé la métaphore, car il

n'était pas homme à préférer la plus belle des comparaisons à la plus

infime raison.

Je continue:

«Tous les corps ensemble, et tous les esprits ensemble, et toutes

leurs productions, ne valent pas le moindre mouvement de charité;

cela est d'un ordre infiniment plus élevé.

»De tous les corps ensemble, on ne saurait en faire réussir une

petite pensée: cela est impossible, et d'un autre ordre. De tous

les corps et esprits, on n'en saurait tirer un mouvement de vraie

charité: cela est impossible, et d'un autre ordre, surnaturel.»

—J'entends tout cela comme il convient, docteur. Il est vrai que la

solidarité socialiste soit en laïcité comme la charité chrétienne est

en chrétienté, non moins profonde, non moins intérieure, s'il est

permis de parler ainsi, non moins entière, non moins première, non

moins différente en genre, et non moins située en un ordre propre.

Ainsi la science, l'histoire des hommes et des sociétés peut conduire

et conduit souvent au sentiment de la solidarité, mais elle n'est pas

le sentiment de la solidarité même et ne peut remplacer le sentiment

de la solidarité.

—Nous en causerons, mon ami, quand nous causerons de l'enseignement:

car la fréquente et heureuse introduction de la science à la

solidarité, mais parfois l'incommunication de la connaissance

à l'action, cette contrariété réside au cœur de l'enseignement

et se manifeste surtout au cœur de l'enseignement. Pascal avait

vivement et profondément senti quel saut il faut faire, au moins en

théorie, à qui veut passer du deuxième ordre au troisième, aller

de la connaissance à l'action, de la science à la religion, de

la géométrie à la charité, qui est la sainteté humaine. Il avait

ressenti d'autant plus proprement quel était l'écart intermédiaire

qu'il avait été lui-même, et qu'il était demeuré quand même un

géomètre, ayant abandonné bien plutôt la matière que la méthode et

que le sens de son ancienne géométrie. Et c'est ici que nous nous

retrouvons. Comme il demeura ce que nous nommons un mathématicien dans

l'exercice rigoureusement exact de la charité, ainsi et sans doute

involontairement il demeurait un arithméticien dans l'administration

de son estomac. Toujours la même quantité de nourriture, que l'estomac

en voulût plus ou moins, qu'il en voulût ou qu'il n'en voulût pas.

Évidemment il considérait son estomac comme une simple machine, et non

pas comme un organe, c'est-à-dire qu'il ne le considérait pas comme

une machine vivante, pièce d'un vivant, d'une plus grande machine

vivante. A conférer avec l'anatomie et la physiologie cartésiennes,

simplistes. Et il voulait régir son estomac par les lois mécaniques

mathématiques, arithmétiques, par quoi les mécaniciens régissent les

machines inanimées, inorganiques. C'est qu'il ne s'était évadé de la

mathématique universelle que par la contemplation de la sainteté, par

le sens de la charité. Au lieu que nous, qui nous sommes évadés de la

mathématique et de la mécanique universelles par la considération de

la morale, par la volonté de l'action, par le sens de la solidarité,

outre cela nous nous sommes évadés de la mécanique universelle, ou

plutôt l'humanité moderne s'est évadée de la mécanique universelle

par le progrès de la physique même et, un peu plus, de la chimie, et

surtout par l'institution et par le progrès des sciences naturelles

indépendantes, par la liberté de l'histoire naturelle et de l'histoire

humaine. Et c'est pour cela que nous n'aurions pas l'idée à présent de

nous traiter l'estomac comme on traite, ou plutôt comme on n'oserait

pas traiter une chaudière de machine à vapeur.

—Concluons, docteur.

—Non, mon ami, ne concluons pas. Que serait-ce, conclure, sinon

se flatter d'enfermer et de faire tenir en deux ou trois formules

courtes, gauches, inexactes, fausses, tous les événements de la vie

intérieure que nous avons si longuement et si soigneusement tâché

d'élucider un peu. Ne nous permettons pas de faire un de ces résumés

qui sont commodes à lire quand on prépare un examen. Nous ne parlons

pas pour les gens pressés, pour les citoyens affairés, qui lisent

volontiers les tables des matières. Nous parlons pour ceux qui veulent

bien nous lire patiemment.

—Laissons cela, docteur, pour quand je vous conterai l'institution de

ces cahiers.

—J'admets que l'on essaye de ramasser en formules, qui sont simples,

tous les événements simples, qui sont assez nombreux, et tous les

devoirs simples, qui sont beaucoup plus nombreux. J'admets en

particulier que l'on essaye d'établir des formules pour la pratique,

pour la morale. Mais comment formuler toutes les nuances que nous

avons tâché de respecter; comment formuler toutes les complexités,

tous les rebroussements, toutes les surprises, tous les retournements,

toutes les sous-jacences et tous les souterrainements que nous avons

tâché de respecter. Tout au plus pourrions-nous dire, tout à fait en

gros, qu'il est proprement chrétien de soigner son corps de son mieux,

mais que l'attrait du Paradis séduit beaucoup de chrétiens, parmi les

meilleurs. Ainsi le christianisme serait caractérisé à cet égard par

une résistance officielle exacte opposée à la maladie et à la mort,

mais l'application du christianisme serait compromise au point de nous

présenter souvent une incontestable complicité avec la maladie et avec

la mort.

—Mes conclusions, docteur, si vous me permettez d'employer ce mot,

seraient, si vous le voulez bien, beaucoup moins favorables au

christianisme. Il me semble que nous avons négligé une importante

considération. Laissons les attraits plus ou moins involontaires

qui peuvent séduire le chrétien de la terre et l'effet plus ou

moins inconscient de ces attraits sur la maladie et sur la mort

des chrétiens. Il me semble que nous avons encore à faire une

importante considération. Il me semble qu'outre cela le christianisme

encore démunit le chrétien devant la maladie et devant la mort.

Permettez-moi, docteur, de vous rappeler ce que nos bons professeurs

de philosophie nommaient l'influence du moral sur le physique.

—Je me rappelle parfaitement, citoyen: il y avait aussi l'influence

du physique sur le moral. Cela nous fournissait de belles antithèses.

—Pour cette fois, docteur, l'antithèse correspondait à une réelle

contrariété. Il ne me semble pas que je m'avance inconsidérément,

si je prétends que les dispositions morales d'un malade influent

considérablement sur sa maladie et sur son retour à la bonne

santé. La tristesse, l'ennui, la gêne, le désespoir collaborent

à la périclitation comme la joie et le bonheur travaillent au

rétablissement. Je crois l'avoir senti moi-même au temps que j'étais

en danger. Il me semble que je le sens très bien à présent que je suis

en convalescence. Et il me semble que c'est ici que les chrétiens sont

désarmés, profondément faibles. Ceux qui ont parmi eux l'imagination

un peu efficace doivent se représenter la béatitude avec un élancement

tel que, même avertis, même le voulant, même y tâchant, ils doivent

n'avoir pas ce goût profond de la vie et de la santé qui est sans

doute un élément capital de la longévité.

Oeuvres complètes de Charles Péguy (tome 1) · 第 10 / 26 段