»Il souhaitait beaucoup de communier; mais les médecins s'y

opposaient, disant qu'il ne le pouvait faire à jeun, à moins que

de le faire la nuit, ce qu'il ne trouvait pas à propos de faire

sans nécessité, et que pour communier en viatique il fallait

être en danger de mort; ce qui ne se trouvant pas en lui, ils

ne pouvaient pas lui donner ce conseil. Cette résistance le

fâchait, mais il était contraint d'y céder. Cependant sa colique

continuant toujours, on lui ordonna de boire des eaux, qui

en effet le soulagèrent beaucoup: mais au sixième jour de la

boisson, qui était le quatorzième d'août, il sentit un grand

étourdissement avec une grande douleur de tête; et quoique les

médecins ne s'étonnassent pas de cela et qu'ils assurassent que

ce n'était que la vapeur des eaux,—ici M. Havet ose remarquer

qu'il ne sait si ces mots expriment une idée bien nette, de même

que ceux qu'on trouve plus bas, _ne lui restant plus qu'une

vapeur d'eau_—il ne laissa pas de se confesser, et il demanda

avec des instances incroyables qu'on le fît communier, et qu'au

nom de Dieu on trouvât moyen de remédier à tous les inconvénients

qu'on lui avait allégués jusqu'alors; et il pressa tant pour

cela, qu'une personne qui se trouva présente lui reprocha qu'il

avait de l'inquiétude, et qu'il devait se rendre au sentiment de

ses amis; qu'il se portait mieux, et qu'il n'avait presque plus

de colique; et que, ne lui restant plus qu'une vapeur d'eau, il

n'était pas juste qu'il se fît porter le saint sacrement; qu'il

valait mieux différer, pour faire cette action à l'église. Il

répondit à cela: On ne sent pas mon mal, et on y sera trompé;

ma douleur de tête a quelque chose de fort extraordinaire.

Néanmoins, voyant une si grande opposition à son désir, il n'osa

plus en parler; mais il dit: Puisqu'on ne me veut pas accorder

cette grâce, j'y voudrais bien suppléer par quelque bonne œuvre,

et ne pouvant pas communier dans le chef, je voudrais bien

communier dans ses membres.»

J'aurais à ne pas lire, mon ami, la fin de ce paragraphe, où le

témoignage est de la pauvreté surtout et de la charité; je le

passerais, comme j'ai passé le témoignage où madame Perier nous

indiquait pourquoi Pascal n'est pas devenu socialiste, je le passerais

si la pauvreté n'y était liée indissolublement à la maladie et à la

souffrance:

et pour cela j'ai pensé d'avoir céans un pauvre malade, à qui

on rende les mêmes services comme à moi, qu'on prenne une garde

exprès, et enfin qu'il n'y ait aucune différence de lui à moi,

afin que j'aie cette consolation de savoir qu'il y a un pauvre

aussi bien traité que moi, dans la confusion que je souffre de

me voir dans la grande abondance de toutes choses où je me vois.

Car quand je pense qu'au même temps que je suis si bien, il y a

une infinité de pauvres qui sont plus malades que moi, et qui

manquent des choses les plus nécessaires, cela me fait une peine

que je ne puis supporter; et ainsi je vous prie de demander un

malade à M. le curé pour le dessein que j'ai.

»J'envoyai à M. le curé à l'heure même, qui manda qu'il n'y en

avait point qui fût en état d'être transporté; mais qu'il lui

donnerait, aussitôt qu'il serait guéri, un moyen d'exercer la

charité, en se chargeant d'un vieux homme dont il prendrait soin

le reste de sa vie: car M. le curé ne doutait pas alors qu'il ne

dût guérir.

»Comme il vit qu'il ne pouvait pas avoir un pauvre en sa maison

avec lui, il me pria donc de lui faire cette grâce de le faire

porter aux Incurables, parce qu'il avait grand désir de mourir

en la compagnie des pauvres. Je lui dis que les médecins ne

trouvaient pas à propos de le transporter en l'état où il était,

ce qui le fâcha beaucoup; il me fit promettre que, s'il avait un

peu de relâche, je lui donnerais cette satisfaction.

»Cependant cette douleur de tête augmentant, il la souffrait

toujours comme tous les autres maux, c'est-à-dire sans se

plaindre; et une fois, dans le plus fort de sa douleur, le

dix-septième d'août, il me pria de faire faire une consultation;

mais il entra en même temps en scrupule, et me dit: Je crains

qu'il n'y ait trop de recherche dans cette demande. Je ne laissai

pourtant pas de la faire; et les médecins lui ordonnèrent de

boire du petit-lait, lui assurant toujours qu'il n'y avait nul

danger, et que ce n'était que la migraine mêlée avec la vapeur

des eaux. Néanmoins, quoi qu'ils pussent dire, il ne les crut

jamais, et me pria d'avoir un ecclésiastique pour passer la nuit

auprès de lui; et moi-même je le trouvai si mal, que je donnai

ordre, sans en rien dire, d'apporter des cierges et tout ce qu'il

fallait pour le faire communier le lendemain matin.

»Les apprêts ne furent pas inutiles, mais ils servirent plus

tôt que nous n'avions pensé: car environ minuit, il lui prit

une convulsion si violente, que, quand elle fut passée, nous

crûmes qu'il était mort, et nous avions cet extrême déplaisir,

avec tous les autres, de le voir mourir sans le saint sacrement,

après l'avoir demandé si souvent avec tant d'instance. Mais

Dieu, qui voulait récompenser un désir si fervent et si juste,

suspendit comme par miracle cette convulsion, et lui rendit son

jugement entier, comme dans sa parfaite santé; en sorte que M. le

curé, entrant dans sa chambre avec le saint sacrement lui cria:

Voici celui que vous avez tant désiré. Ces paroles achevèrent

de le réveiller; et comme M. le curé approcha pour lui donner

la communion, il fit un effort, et il se leva seul à moitié,

pour le recevoir avec plus de respect; et M. le curé l'ayant

interrogé, suivant la coutume, sur les principaux mystères de

la foi, il répondit distinctement: Oui, monsieur, je crois

tout cela de tout mon cœur. Ensuite il reçut le saint viatique

et l'extrême-onction avec des sentiments si tendres, qu'il en

versait des larmes. Il répondit à tout, remercia M. le curé;

et lorsqu'il le bénit avec le saint ciboire, il dit: Que Dieu

ne m'abandonne jamais! Ce qui fut comme ses dernières paroles;

car, après avoir fait son action de grâces, un moment après ses

convulsions le reprirent, qui ne le quittèrent plus, et qui

ne lui laissèrent pas un instant de liberté d'esprit: elles

durèrent jusqu'à sa mort, qui fut vingt-quatre heures après, le

dix-neuvième d'août mil six cent soixante-deux, à une heure du

matin, âgé de trente-neuf ans deux mois.»

Quand le docteur eut fini de me lire tout ce qu'il avait librement

choisi dans l'histoire de la vie et de la mort de Blaise Pascal, je ne

pensai pas à lui demander pourquoi il m'avait fait une aussi longue

citation; mais nous demeurâmes longtemps sous l'impression de ce

témoignage.

TOUJOURS DE LA GRIPPE

5 avril 1900,

Le docteur le premier se rappela que son métier n'était pas de rester

sous l'impression des témoignages les plus beaux, mais de les analyser

du mieux qu'il pouvait, et de les critiquer.

—Nous n'aurons pas la présomption, mon ami, d'interpréter cette

histoire. Vous l'avez parfaitement entendue. Elle vous donne

incomplètement raison. Elle me donne raison complémentairement.

—Avant de nous partager, docteur, les morceaux incomplets ou

complémentaires de cette histoire, si vous osez le faire encore,

permettez-moi.

—Je vous permets.

—A mesure que vous avez avancé dans la narration que nous devons à

la piété fraternelle et sévère de madame Perier, j'ai connu en moi un

double sentiment, deux sentiments voisins non conciliables d'abord. Je

m'apercevais que ces faits m'étaient nouveaux. Je reconnaissais que

ces faits m'étaient connus.

Je m'apercevais que ces faits m'étaient vraiment nouveaux. J'avais

pourtant lu, ou du moins j'avais parcouru, au temps que j'étais

écolier, ce long texte imprimé fin, menu et dense, durant que je

préparais des examens indispensables et des concours utiles. Mais la

narration n'était pas entrée dans ma mémoire profonde.

—Cela n'est pas étonnant, mon ami.

—Cela n'est pas étonnant. Les concours et les examens que nous

devons subir et où nous contribuons à envenimer l'antique émulation,

toutes les rivalités d'enfance, toutes les compétitions scolaires où

nous nous faisons les complices de la vieille concurrence donnent

malgré nous à tout le travail que nous faisons pour les préparer non

seulement un caractère superficiel, mais je ne sais quoi d'hostile

et d'étranger, de pernicieux, de mauvais, de malin, de malsain. Les

auteurs ne sont plus les mêmes, et il y a toujours quelque hésitation

quand Blaise Pascal est un auteur du programme. Cette incommunication

est aussi un empêchement grave à tout enseignement, primaire,

secondaire, ou supérieur. Je me rappelle fort bien que tout au long

de mes études je me suis réservé la plupart de mes auteurs pour quand

je pourrais les lire d'homme à homme, sincèrement. Nous venons de le

faire, en première lecture, pour quelques passages d'une histoire qui

est en effet une introduction naturelle aux _Pensées_. Pourrons-nous

faire un jour les lectures suivantes, les deuxième, troisième et

suivantes lectures, toujours plus approfondies. Ferons-nous jamais

quelque lecture qui soit définitive.

—Je ne pense pas que jamais nos lectures soient finales. Et d'abord

savons-nous ce que c'est que lire, et bien lire, et lire mal?

—Je ne le sais; mais je sais qu'alors je ne lisais pas bien mes

auteurs, que je me les réservais, et qu'à présent, quand j'ai le

temps, je les lis mieux. Mais ce n'était pas cela, docteur, qui me

frappait le plus pendant que je vous écoutais. En ces faits, qui

m'étaient nouveaux, je reconnaissais profondément les événements

anciens qui avaient obscurément frappé mon enfance contemporaine.

L'histoire du grand Blaise et l'histoire de la pauvre dame innocente

et vieillie en dévotion, que je me suis permis de vous conter, c'est

à bien peu près la même histoire. Admettez que pour un instant je

réserve les éléments de cette histoire que je crois afférents à vos

interrogations. Admettez que je laisse les détails. Dans l'ensemble

cette histoire est la même. La pauvre dame à la fluxion de poitrine,

émerveillement des femmes qui allaient laver la lessive, édification

des vieilles dévotes aigres, illustration des campagnes et du

faubourg, scandale des esprits faciles, tout ignorante qu'elle était,

bourgeoise, vieille, pauvre d'esprit, laide sans doute, insignifiante,

insane si vous le voulez, provinciale ignorée au fond d'un faubourg

de province, la pauvre dame «entortillée par les curés», comme on

disait, n'en avait pas moins toutes les passions, tous les sentiments

et presque toutes les pensées d'un Pascal. Vraiment ils étaient les

mêmes fidèles. Docteur je me demande si là n'est pas toute la force de

la communion chrétienne, et en particulier de la communion catholique.

La malheureuse fidèle avait la même foi, les mêmes élancements, la

même charité, les mêmes sacrements. Elle aussi reçut enfin celui

qu'elle avait tant désiré, qu'elle avait désiré de même. Et sans jouer

immoralement avec les assimilations, je me demande si une ou plusieurs

communions socialistes semblables ne seraient pas puissamment

efficaces pour préparer la révolution de la santé.

—Je vous entends peu, et mal.

—Je vous propose là, docteur, des imaginations mal préparées. Je

vous les représenterai plus tard. Mais voici, tout simplement, ce que

je voulais dire: je constatais ou croyais constater que l'étroite

parenté des sentiments chrétiens de ceux que nous nommons les grands

aux sentiments chrétiens de ceux que nous nommons les humbles donnait

une force redoutable à la religion que nous avons renoncée; ainsi je

désirais qu'une étroite parenté s'établît ou demeurât des sentiments

socialistes de ceux que nous nommons les savants aux sentiments

socialistes de ceux que nous nommons les simples citoyens. Je compte

beaucoup sur certaines idées simples. Je compte beaucoup sur la

diffusion, par l'enseignement, des idées simples révolutionnaires.

J'espère que la révolution se fera surtout par l'universelle adhésion

libre, l'universelle conversion libre à quelques idées simples

moralistes socialistes. C'est pourquoi l'on m'a quelquefois dénommé

obscurantiste, ou ignorantiste.

—Laissons ces misères. Moi non plus je ne crois pas que le socialisme

soit aussi _malin_ qu'on nous le fait souvent. Laissons pour

aujourd'hui ces débats. Vous avez pu distinguer dans la narration dont

je vous ai vraiment donné connaissance deux tendances chrétiennes, et

deux méthodes qui se composent. Première méthode: le malade soigne son

corps, travaille à la guérison de son corps de son mieux, pour des

raisons que nous allons donner. Mais comme cette première méthode est

la seule qui nous importe aujourd'hui, nous allons d'abord éliminer

la seconde. Seconde méthode: le malade s'aperçoit que les soins

donnés à son corps ou que l'atténuation de la souffrance naturelle

constitue un plaisir des sens, ou simplement, si vous le voulez

bien, le malade, au lieu de considérer les soins et les remèdes

comme étant nécessaires à la guérison, les considère comme étant un

plaisir des sens; alors, par esprit de pénitence, ou bien il se prive

de certains soins, ou bien, ce qui pour nous revient au même, il se

donne certaines sévérités qui atténuent, balancent, ou surpassent

l'effet des remèdes et des soins. Nous laisserons pour aujourd'hui la

pénitence. Mais nous ne négligerons pas la première méthode. Selon

cette méthode le chrétien donne aussi bien que vous tous ses soins à

la santé de son corps. Dieu l'a créé. Dieu l'a mis au monde. Dieu le

tient au monde. Dieu le rappellera du monde. Quand il a voulu. Comme

il veut. Quand il voudra. La vie humaine est en un sens un dépôt. Elle

est en un sens une épreuve. Elle est en un sens un exil, une résidence

de captivité:

_Sur la terre d'exil pourquoi resté-je encore?_

_Il n'est rien de commun entre la terre et moi._

—La terre est un lieu de punition. Le chrétien est un dépositaire. Il

est un éprouvé. Il est un exilé, un puni, un condamné à temps. Il peut

devenir un condamné à perpétuité, un damné à éternité, un réprouvé.

Il n'est pas le maître de l'heure. Il n'y a aucune hésitation sur

ce point: que l'Église, commandant pour Dieu, interprétant le

commandement de Dieu, la cinquième loi, _Tu ne tueras pas_, interdit

le suicide. Or négliger la santé de son corps c'est exactement

commettre un suicide partiel, un suicide préparatoire, un commencement

d'exécution de suicide. C'est avancer l'heure du compte rendu, la

fin de l'épreuve, le retour de l'exil, avancer le _nostos_ toujours

convoité; c'est diminuer le temps de la punition, avancer l'heure

de la libération. C'est faire intervenir quelque misérable fantaisie

humaine au cœur du décret divin. C'est empiéter sur la puissance du

Créateur. C'est commettre un sacrilège et tomber en péché mortel. Si

votre pauvre dame a vraiment contribué à sa propre mort, j'ai grand

peur que, tout de suite après, son Dieu ne l'ait fort mal reçue.

—Vous citez du grec, docteur, non moins abondamment que le citoyen

Lafargue.

—Le citoyen Lafargue est un savant homme et je ne suis pas surpris

que tous les intellectuels ensemble aient conjuré de lui envier son

érudition universelle, ne pouvant la lui ravir. Dans les _Recherches_

qu'il a faites _sur l'Origine de l'Idée de Justice_, et qu'il a

bien voulu donner à insérer à _la Revue socialiste_, et que nous

avons ainsi connues en juillet 1899, il nous a dévoilé une loyauté

intellectuelle non moins impeccable que celle qui transparaît au

_Manifeste_ contemporain. Mais ce que les regards les mieux avertis

ne sauraient voir au _Manifeste_, qu'il rédigea pour un tiers, les

regards les moins intellectuels sont forcés de le constater dans les

_Recherches_, que sans doute il rédigea pour les trois tiers. Je veux

parler ici de cette incomparable érudition, de ce savoir universel.

On dirait déjà une exposition, avant celle qui vient. L'auteur

connaît le sauvage et le barbare; il connaît les Peaux-Rouges d'après

l'historien américain Adairs; il connaît le Figien; les femmes slaves

de Dalmatie; le proverbe afghan; le Dieu sémite; les Moabites; les

Hamonites; l'Hébreu comme le Scandinave; les Érinnies de la Mythologie

grecque; le chœur de la grandiose trilogie d'Eschyle, criant à

Oreste; Achille, Patrocle, Agamemnon, les Achéens, Hector et Troie;

Clytemnestre; encore les Érinnies et le ténébreux Érèbe; encore les

Érinnies d'Eschyle, et Oreste; et l'Attique; et le Dieu sémite et la

poétique imagination des Grecs...

—Arrêtez-vous, docteur, je vous en supplie!

—J'en ai encore vingt-trois pages, monsieur!

—Ayez pitié d'un malade!

—J'aurai pitié. Ce que je vous ai dit, et qui était si long, tenait

en deux pages. Ne croyez pas, mon ami, que jamais M. Alfred Picard,

le commissaire général, fera tenir l'univers en aussi peu de place.

Et ne croyez pas non plus que jamais M. Pierre Larousse, d'heureuse

mémoire, distribuant la science humaine au hasard des alphabets,

ait aussi rapidement passé des pôles à l'équateur. Que ne puis-je

continuer mes citations de ces citations. Vous auriez entendu Vico en

sa _Scienza nuova_; vous auriez entendu Aristote et connu le Verbe,

et vous auriez connu les Hecatonchyres de la Mythologie grecque, et

Fison et Howitt, ces consciencieux et intelligents observateurs des

mœurs australiennes, et le _wehrgeld_, et Sir G. Grey, la Dalmatie,

les Scandinaves et les Eddas, Jésus-Christ, Saint-Paul et les Apôtres.

Je passe Lord Carnarvon, _Reminicenses of Athens and Morea_, et Sir

Gardner Wilkinson, _Dalmatia and Montenegro_, et les ordonnances

d'Édouard premier d'Angleterre, et Caïn, chassé de son clan après le

meurtre d'Abel, dans la _Genèse_ (IV, 13, 14). Je passe l'Australien,

et Fraser; et les mânes d'Achille, et Polyxène, la sœur de Pâris; et

Darwin rapportant dans son _Voyage d'un naturaliste_ une anecdote

caractéristique: il vit un Fuégien; César et les barbares qu'il

avait sous les yeux; le plus grand chef des Peaux-Rouges d'après

Volney. Nous aurions continué par Plutarque, Aristide et Philopoemen;

le _thar_, loi du sang des Bédouins et de presque tous les Arabes;

et nous serions revenus aux Germains et aux Scandinaves. Et nous

serions retournés à Jéhovah, qui ne craint pas de se contredire, et au

_Deutéronome_ (XXIV, 16). Alors nous serions derechef revenus

à Pyrrhus, le fils d'Achille, naguère délaissé. Mais Caillaud nous eût

hardiment conduits chez certaines tribus du désert africain. Et Fraser

en Perse. Et Lafargue en Norvège. Quant à Athènes, le pouvoir civil

se chargea de frapper le coupable, le plus proche parent assistait

à l'exécution. Et nous serions repartis d'Athènes, sans manger ni

boire, sans dormir ni penser, méconnaissant l'antique hospitalité. A

peine arrêtés aux Égyptiens par Diodore de Sicile, G.-W. Steller nous

emportait, tout harassés, jusque chez les Itelmen du Kamtchatka. Mais

vous-même, citoyen convalescent, je dois vous fatiguer?

—Point: je n'écoute pas. Quand j'ai vu que vous passiez outre à mes

prières, quand j'ai vu que vous aviez recours à cette misérable figure

de rhétorique, intitulée, je crois, prétérition ou prétermission,

figure, autant qu'il m'en souvienne, hypocrite, et qui, autant que je

me rappelle, consiste à faire semblant de passer sous silence tout ce

que l'on veut quand même infliger à l'auditeur, j'ai fait la grève de

l'auditeur.

—C'est dommage, monsieur. Nous aurions continué. Nous aurions

dévoré tout cru toute cette érudition. Nous nous serions instruits.

Et puis nous nous serions écriés: Comme c'est beau, la science! Et

nous aurions fini par la _Déclaration des droits de l'homme et du

citoyen_, des bourgeois révolutionnaires de 1789, et par le pape

Léon XIII, dans sa fameuse encyclique sur le sort des ouvriers. Mais

vous ne voulez pas m'écouter. Serait-il vrai que vous fussiez un

ignorantiste?

—Le citoyen Lafargue n'est pas un ignorantiste. Il n'est pas un

ignorant. Et dans tout ce que vous m'avez cité, docteur, il n'y a

presque pas de fautes d'orthographe. Je préfère à vos citations

ironiques ou sérieuses le grec modeste que vous avez spontanément,

et sans doute sans le faire exprès, introduit dans le tissu de vos

discours.

—Des professeurs honorables, sévères, doux et ponctuels, purement

universitaires, m'enseignèrent ce grec au lycée. De la cinquième à

la rhétorique, lentement et communément, devinant et balbutiant,

nous avons lu les poètes hellènes, à la fois étrangers à nous et

jeunement hospitaliers à nos jeunes imaginations. Les mœurs des hommes

antiques, des héros, des rois, des cités et des dieux nous étaient

nouvelles, car elles différaient notablement des mœurs bourgeoises

florissantes alors en la bonne ville d'Orléans: les poètes antiques

nous paraissaient d'autant plus beaux. Je me rappelle fort bien que

l'exil antique inspirait alors aux misérables une singulière épouvante

et que le retour, le _nostos_, était désiré comme le grand bonheur,

comme une renaissance. Il me semble que les chrétiens ont hérité de

ces sentiments, mais qu'ils ont divinisé l'épouvante et le désir.

Quand la cité fut devenue, ainsi que vous le savez, l'universelle,

l'éternelle cité de Dieu, la terre, que nous labourons, devint, comme

nous l'avons dit, la résidence d'exil, résidence d'épouvante, et la

mort, que nous redoutons, devint le suprême retour. Mais de quel droit

retourner dans la cité céleste avant que le Maître de la cité vous

eût rendu vos droits de citoyen, ou vous eût conféré les droits du

citoyen. Sinon, quelle intrusion. Suffira-t-il que le misérable intrus

embrasse les autels des dieux ou qu'il invoque Zeus hospitalier. En

vérité, je vous le répète: Si votre pauvre dame a vraiment contribué à

sa mort, j'ai grand peur que son Dieu ne l'ait mal reçue.

—Non, docteur, je suis assuré que son Dieu lui a pardonné; car ce

Dieu, tueur des dieux, a hérité des dieux qu'il a tués; il est devenu

après Zeus le Dieu des hôtes; et son hospitalité est infinie; et

il accueille les misérables. Il est devenu infiniment hospitalier,

infiniment miséricordieux, et il aura bien voulu considérer que depuis

le commencement de la grâce il avait admis beaucoup de saintes et

beaucoup de saints tombés au même péché, d'avoir hâtivement désiré la

patrie céleste.

—Le chrétien n'a pas à compter sur la miséricorde pour se donner la

marge de tomber au péché mortel. Aussi Pascal croyait-il _être obligé

de faire tout ce qui lui serait possible pour remettre sa santé_. Je

m'en tiens à cette expression. Il était soumis à Dieu. Il avait une

admirable patience. Mais il mettait précisément sa soumission, et il

exerçait précisément sa patience admirable à bien recevoir et à bien

se donner et se faire donner les traitements, les remèdes et les soins

que les médecins qui le venaient visiter lui avaient prescrits. En

quoi faisant il se conduisait comme un parfait géomètre et comme un

parfait chrétien. Il ne voyait pas moins clair alors dans l'ordonnance

de sa piété qu'il ne voyait clair, malgré les assurances des

médecins, dans la marche et dans l'aggravation de son extraordinaire

maladie.

—Quels étranges médecins que ces médecins de Pascal. Quelle quiétude!

et quelle méconnaissance. Mais nous aurions tort de nous imaginer

que nous aurions tout dit quand nous aurions dit qu'ils sont aussi

les médecins de Molière. Non avertis, des médecins modernes ou

contemporains ne s'y seraient pas moins trompés. Ils attendaient

en Pascal des maladies communes, ordinaires. Je ne sais pas s'il

travaillait de ces maladies; mais il me semble qu'il travaillait

surtout du mal de penser et de croire; il avait commencé par le mal de

penser; il continuait par le mal de penser aggravé du mal de croire:

ce sont là des maux redoutables, sinon inexpiables, et que les bons

médecins n'avaient pas en considération. Nous qui avons les _Pensées_,

nous avons par là même sur la vie et sur la mort de Blaise Pascal, sur

la souffrance et le délabrement de son corps, des renseignements que

ses médecins n'avaient pas; nous avons des lueurs qu'ils n'avaient

pas; nous avons des intelligences nouvelles; et, sans faire de

métaphysique, nous savons que son corps travaillait de la souffrance

de son âme. Le mal de croire est donné à tout le monde, et ma pauvre

dame l'avait ainsi que l'avait eu Pascal. C'est un mal qui est devenu

plus rare. Le mal de penser n'est pas encore donné à tout le monde.

Il est resté un peu plus professionnel. C'est, pour dire le mot, un

mal intellectuel. Je ne crois pas qu'il soit déshonorant. L'excès du

travail intellectuel délabre l'âme et le corps sans déshonorer la

personne ainsi que l'excès du travail manuel délabre le corps et

l'âme sans déshonorer la personne. Un travailleur intellectuel abruti

est aussi misérable et n'est pas plus méprisable qu'un maçon infirme

ou qu'un vigneron bossu. Mais il n'est pas plus recommandable. Ou

plutôt la maladie intellectuelle n'est pas plus recommandable que la

maladie ou que l'accident manuel. Pour tous les travailleurs, et pour

le citoyen Pascal, même, la santé, seule harmonieuse, est aussi la

seule qui soit recommandable.

—Suspendons, mon ami, ces affirmations téméraires et vaguement

religieuses. Nous en sommes aux médecins de Pascal.

Oeuvres complètes de Charles Péguy (tome 1) · 第 9 / 26 段