—Ne nous retirons pas plus du monde vivant pour considérer les

sidérales promesses que pour contempler une cité céleste. Il me

paraît que l'humanité présente a besoin de tous les soins de tous

les hommes. Sans doute elle aurait moins besoin de nos travaux si

les hommes religieux qui nous ont précédés avaient travaillé un peu

plus humainement et s'ils avaient prié un peu moins. Car prier n'est

pas travailler. Il me paraît incontestable que l'humanité présente

est malade sérieusement. Le massacre des Arméniens, sur lequel je

reviendrai toujours, et qui dure encore, n'est pas seulement le plus

grand massacre de ce siècle; mais il fut et il est sans doute le plus

grand massacre des temps modernes, et pour nous rappeler une telle

mort collective, il nous faut dans la mémoire de l'humanité remonter

jusqu'aux massacres asiatiques du Moyen-Age. Et l'Europe n'a pas

bougé. La France n'a pas bougé. La finance internationale nous tenait.

Nous avons édifié là-dessus quelques fortunes littéraires et plusieurs

succès oratoires. Pas moi. Ni vous. Ni le peuple. Mais ni le peuple,

ni vous, ni moi, nous n'avons bougé. La presse infâme, vendue au

Sultan, abrutissait déjà le peuple. Et puis, cause d'abstention plus

profonde: l'Europe est malade, la France est malade. Je suis malade.

Le monde est malade. Les peuples et les nations qui paraissaient au

moins libérales s'abandonnent aux ivrogneries de la gloire militaire,

se soûlent de conquêtes. La France a failli recommencer les guerres

de religion,—sans avoir même la foi. Les jeunes civilisations, comme

on les nommait, sont plus pourries que les anciennes. Les rois nous

soûlaient de fumées, comme on le chante encore, selon Pottier. Mais

à présent, ce sont les peuples qui se soûlent de gloire militaire,

comme ils se soûlent d'alcool, eux-mêmes. Auto-intoxication. La

pourriture de l'Europe a débordé sur le monde. L'Afrique entière,

française ou anglaise, est devenue un champ d'horreurs, de sadismes

et d'exploitations criminelles. Réussirons-nous jamais à racheter

les hideurs africaines, les ignominies commises par nos officiers

au nom du peuple français. Mais non, nous ne le pourrons pas. Car

il n'y a pas de rachat. Ceux qui sont morts sont bien morts. Ceux

qui ont souffert ont bien souffert. Nous n'y pouvons rien. C'est à

peine si nous pouvons atténuer un peu le futur. Par quels remèdes?

Nous essayerons de l'examiner plus tard. Mais quand je vois toutes

ces morts collectives menaçantes, quand je vois l'empoisonnement

alcoolique et l'épuisement industriel, et quand je pense à la

grande mort collective qui clorait l'humanité, je refuse audience

à l'enchanteur: «Qu'importe, m'a dit l'enchanteur, qu'importe que

l'humanité meure avant d'avoir institué la raison? qu'importe

que mille humanités meurent? Une humanité réussira.» Quittons,

docteur, je vous en prie, quittons la morale astronomique, et soyons

révolutionnaires. Préparons dans le présent la révolution de la santé

pour l'humanité présente. Cela est beaucoup plus sûr. Travaillons.

En vérité, je vous le dis, ce Théophraste et ce Théoctiste sont parmi

nos plus grands et nos plus redoutables ennemis. Tous les deux ils

sont de grands détendeurs de courages.

—On peut et on doit relâcher les courages qui seraient tendus contre

la justice et contre la vérité. J'admets que l'on soit détendeur de

courages, que ce soit un métier. Mais je n'admets pas que l'on séduise

les faibles et que l'on relâche les courages par des enchantements

faux pour des enchantements indémontrables.

* * * * *

Laissons, mon ami, puisque ainsi vous-même l'avez demandé, laissons

l'espérance intersidérale et continuons à causer de ce monde malade.

Connaissez-vous des gens qui n'aient pas pour la mort les sentiments

que vous avez eus.

—J'en connais, docteur, et j'en ai connu beaucoup, parce que j'ai

connu beaucoup d'hommes. Il me souvient d'un camarade que j'avais et

qui sans doute serait devenu mon ami, un tuberculeux, un poitrinaire,

qui mourait depuis longtemps, grand, gros, doux, barbu d'une barbe

soyeuse et frisée assez, très doux, bonne mine, calme et fort, très

bon, l'un des deux hommes les plus bons que j'aie connus jamais. Il

mourait lentement en préparant ponctuellement des examens onéreux.

Il était très bon envers la vie et envers la mort, sans croyance

religieuse et tout dévêtu d'espérance métaphysique ou religieuse.

A peine s'il disait qu'il retournerait dans la nature, qu'il se

disperserait en nature. Il est mort jeune embaumé de sérénité comme

un vieillard qui a parfait son âge. Aucun de ses camarades, aucun de

ses amis, quels que fussent déjà nos sentiments divergents, n'omettait

de l'admirer, de l'aimer. Il avait évidemment pour la vie et la mort

des sentiments tout à fait étrangers aux sentiments que j'ai, que

j'avais ces jours-ci étant malade...

—Et que vous ne m'avez pas dit.

—J'y viendrai. Aucun de nous qui n'admirât cette singulière et laïque

santé des sentiments au déclin de sa vie ordinaire et patiente.

—Cette admirable soumission patiente, cette admirable conformation

consciente, ne serait pas sans doute aussi rare parmi nous si

l'invasion des sentiments chrétiens ne lui avait rapidement substitué

la soumission fidèle. Comparez la _Prière pour demander à Dieu le

bon usage des maladies_ avec la résonance de certaines résignations

stoïciennes.

—Je ne sais pas d'histoire, docteur. Je ne connais pas l'histoire de

l'invasion chrétienne au cœur du monde ancien.

—Au cœur de la Ville et du Monde. Comparez seulement ces textes

authentiques, la _Prière_ au _Manuel_. Avez-vous pu analyser les

sentiments, étrangers à vous, que votre ami avait sur la vie et

la mort. Je suis assuré que ces sentiments étaient apparentés aux

sentiments stoïciens.

—Je pourrais les analyser, docteur, mais non pas sans faire des

recherches longues et difficiles parmi les souvenirs de ma mémoire.

Et quand dans les connaissances de ma mémoire je me serais représenté

les images des sentiments de mon ami, j'aurais à vous les présenter.

Comment vous présenter ces nuances parfaitement délicates? Comment

vous conter ces événements doux, menus, profonds et grands? A peine un

roman pourrait-il donner cette impression. Et s'il vous faut un roman,

docteur, allez le demander à mes amis Jérôme et Jean Tharaud. C'est

leur métier, de faire des romans. Chacun son métier. Continuons la

conversation.

—Quelles personnes avez-vous connues encore, mon ami, qui n'avaient

pas les mêmes sentiments que vous devant la mort?

—Je ne saurais, docteur, vous les citer toutes.

—Pouvez-vous m'en citer une au moins dont l'histoire ait fait sur

vous plus d'impression.

—Oui, docteur. J'étais tout petit quand cette histoire s'est passée.

Aussi ne l'ai-je pas entendue à mesure que je l'ai connue. Quand

j'étais petit je l'ai connue et suivie attentivement, parce que je

sentais confusément qu'elle était sérieuse. Quand je fus devenu

grand je l'ai à peu près entendue. Elle est simple. C'était une

pauvre femme, une assez vieille dame, riche, mariée à un officier de

l'Empire, qui vivait en retraite, un pur voyou, comme il y en avait

tant parmi les officiers de l'Empire. La malheureuse était tombée dans

la dévotion. Quand je dis tombée, je cède à l'habitude, car je ne sais

nullement si elle en fut remontée ou descendue. Elle devint en proie

aux bons Pères, comme ou les nommait, qui avaient une petite chapelle

dans le faubourg.

—Était-ce déjà les révérends pères Augustins de l'Assomption?

—Non, citoyen, c'étaient les pères Lazaristes. J'ai connu beaucoup

de gens qui croyaient qu'il y a un Paradis comme je crois que

je cause avec vous. Mais je n'ai connu personne au monde qui se

représentât aussi présentement le bon Dieu, les anges, le diable et

tout ce qui s'ensuit. Cette pauvre femme avait ainsi la consolation

dont elle avait besoin. Mais je vous donnerais une impression un

peu simple et vraiment fausse, docteur, si je vous laissais croire

que la malheureuse croyait par égoïsme inconscient ou conscient,

simple ou compliqué, particulier ou collectif. Elle croyait. Cette

croyance étant donnée, elle y avait sa consolation. Elle attendait

impatiemment que son Dieu lui accordât la permission de passer de ce

monde militaire et misérable aux saintes douceurs du ciel, adorables

idées. Je pense que beaucoup de chrétiens sont ainsi. Elle se livrait

à des exercices extraordinaires qui tuaient son corps et délivraient

son âme. Les bons Pères attendaient le testament. Dans la vie

ordinaire et un peu facile du faubourg, cette malheureuse dame riche

me paraissait surnaturelle et difficile. Tous les matins, hiver comme

été, avant l'heure où les pauvres femmes allaient laver la lessive

chez les patrons, pour vingt sous par jour, non nourri, autant qu'il

me souvienne, la déplorable chrétienne s'en allait à la première

messe, dans la neige imbalayée ou dans la fraîche tiédeur du matin

païen. «Avoir des rentes comme elle et se lever si matin!» disaient

les femmes qui allaient laver la lessive, «au lieu de rester au lit:

faut-il qu'elle soit innocente!» Cette innocente eut ce qu'elle

devait avoir. Son Dieu lui fit la grâce de la rappeler à lui pendant

la sainte semaine. Elle n'eut pas la grippe, encore ininventée; un

jour de la semaine des Rameaux, le printemps étant froid, elle eut un

courant d'air dans la petite chapelle. Quand son médecin lui annonça

qu'elle avait une fluxion de poitrine, elle en reçut la nouvelle comme

l'annonce et la promesse du tout proche bonheur éternel. Elle entra

en béatitude. La fluxion de poitrine l'emporta au bout de ses neuf

jours, comme tout le monde. Je crois qu'elle fut sérieusement complice

de sa mort. Elle était profondément malheureuse et chrétienne. J'en

conclus que les chrétiens peuvent avoir une soif religieuse et faire

un commencement d'exécution de cette mort que nous redoutons.

—Cette conclusion générale me paraît admissible, mais seulement parce

qu'elle n'engage que les possibilités. Je suis d'accord avec vous que

beaucoup de chrétiens sans doute ont ainsi désiré le ciel jusqu'à

faire un commencement d'exécution,—involontaire et parfois presque

volontaire—de leur mort individuelle. Mais je ne vous accorderais pas

que cette conduite soit proprement chrétienne. J'ai peur, mon ami, que

vous n'ayez mal entendu la _Prière pour demander à Dieu le bon usage

des maladies_. J'ai peur que vous n'ayez interprété cette soumission

parfaite comme je ne sais quelle complaisance, quelle facilité à

la mort, comme une complicité. Vous avez tellement peur de la mort

que ceux qui n'en ont point cette peur vous paraissent en avoir le

désir. La position de ce chrétien géomètre était, comme il convient,

rigoureusement exacte. Avez-vous cette petite édition des _Pensées_

où vous avez lu le texte? Merci. _Vie de Blaise Pascal, par madame

Perier_ (_Gilberte Pascal_), sœur aînée de Pascal,—

—Histoire un peu favorable—

—Histoire où transparaît la piété fraternelle, presque un peu

maternelle, sévère comme en ce temps, chrétienne et janséniste.

—La _Prière pour demander à Dieu le bon usage des maladies_ a été

composée en 1648: Pascal avait alors vingt-quatre ans. Ce que je vais

vous dire paraît se rapporter au même âge:

«Cependant mon frère, de qui Dieu se servait pour opérer tous

ces biens, était travaillé par des maladies continuelles, et

qui allaient toujours en augmentant. Mais, comme alors il ne

connaissait pas d'autre science que la perfection, il trouvait

une grande différence entre celle-là et celles qui avaient occupé

son esprit jusqu'alors; car, au lieu que ses indispositions

retardaient le progrès des autres, celle-ci au contraire se

perfectionnait dans ces mêmes indispositions par la patience

admirable avec laquelle il les souffrait. Je me contenterai, pour

le faire voir, d'en rapporter un exemple.

»Il avait, entre autres incommodités, celle de ne pouvoir rien

avaler de liquide qu'il ne fût chaud; encore ne le pouvait-il

faire que goutte à goutte: mais comme il avait, outre cela,

une douleur de tête insupportable, une chaleur d'entrailles

excessive, et beaucoup d'autres maux, les médecins lui

ordonnèrent de se purger de deux jours l'un durant trois mois; de

sorte qu'il fallut prendre toutes ces médecines, et, pour cela,

les faire chauffer et les avaler goutte à goutte: ce qui était

un véritable supplice, qui faisait mal au cœur à tous ceux qui

étaient auprès de lui, sans qu'il s'en soit jamais plaint.

»La continuation de ces remèdes, avec d'autres qu'on lui fit

pratiquer, lui apporta quelque soulagement, mais non pas une

santé parfaite; de sorte que les médecins crurent que pour

se rétablir entièrement il fallait qu'il quittât toute sorte

d'application d'esprit, et qu'il cherchât, autant qu'il pourrait,

les occasions de se divertir. Mon frère eut de la peine à se

rendre à ce conseil, parce qu'il y voyait du danger: mais, enfin,

il le suivit,—écoutez bien:—croyant être obligé de faire

tout ce qui lui serait possible pour remettre sa santé, et il

s'imagina que les divertissements honnêtes ne pourraient pas

lui nuire; et ainsi il se mit dans le monde. Mais, quoique par

la miséricorde de Dieu il se soit toujours exempté des vices,

néanmoins, comme Dieu l'appelait à une grande perfection, il

ne voulut pas l'y laisser, et il se servit de ma sœur pour ce

dessein, comme il s'était autrefois servi de mon frère lorsqu'il

avait voulu retirer ma sœur des engagements où elle était dans le

monde.»

Et plus loin:

«Il avait pour lors trente ans, et il était toujours infirme; et

c'est depuis ce temps-là qu'il a embrassé la manière de vivre

où il a été jusqu'à la mort.»—Ici M. Ernest Havet rectifie que

Pascal avait alors non pas trente, mais trente et un ans, car sa

seconde et dernière conversion s'accomplit à la fin de l'année

1654.

Voici qui semblerait confirmer un peu ce que vous avez dit:

«Les conversations auxquelles il se trouvait souvent engagé ne

laissaient pas de lui donner quelque crainte qu'il ne s'y trouvât

du péril; mais comme il ne pouvait pas aussi, en conscience,

refuser le secours que des personnes lui demandaient, il avait

trouvé un remède à cela. Il prenait dans les occasions une

ceinture de fer pleine de pointes, il la mettait à nu sur sa

chair, et lorsqu'il lui venait quelque pensée de vanité, ou qu'il

prenait quelque plaisir au lieu où il était, ou quelque chose

semblable, il se donnait des coups de coude pour redoubler la

violence des piqûres, et se faisait ainsi souvenir lui-même de

son devoir. Cette pratique lui parut si utile qu'il la conserva

jusqu'à la mort; et même, dans les derniers temps de sa vie, où

il était dans des douleurs continuelles, parce qu'il ne pouvait

écrire ni lire, il était contraint de demeurer sans rien faire et

de s'aller promener; il était dans une continuelle crainte que ce

manque d'occupation ne le détournât de ses vues. Nous n'avons su

toutes ces choses qu'après sa mort, et par une personne de très

grande vertu qui avait beaucoup de confiance en lui, à qui il

avait été obligé de le dire pour des raisons qui la regardaient

elle-même.

»Cette rigueur qu'il exerçait sur lui-même était tirée de cette

grande maxime de renoncer à tout plaisir, sur laquelle il avait

fondé tout le règlement de sa vie.»

Cela semblerait donner quelque apparence à vos généralités. Mais nous

distinguerons.

Plus loin:

«Voilà comme il a passé cinq ans de sa vie, depuis trente ans

jusqu'à trente-cinq,—ici M. Ernest Havet rectifie que: il

fallait dire seulement quatre ans de sa vie, depuis trente et un

ans jusqu'à trente-cinq—travaillant sans cesse pour Dieu, pour

le prochain, et pour lui-même, en tâchant de se perfectionner de

plus en plus, et on pourrait dire, en quelque façon, que c'est

tout le temps qu'il a vécu; car les quatre années que Dieu

lui a données après n'ont été qu'une continuelle langueur. Ce

n'était pas proprement une maladie qui fût venue nouvellement,

mais un redoublement des grandes indispositions où il avait été

sujet dès sa jeunesse. Mais il en fut alors attaqué avec tant de

violence, qu'enfin il y a succombé; et, durant tout ce temps-là,

il n'a pu en tout travailler un instant à ce grand ouvrage qu'il

avait entrepris pour la religion, ni assister les personnes qui

s'adressaient à lui pour avoir des avis, ni de bouche ni par

écrit, car ses maux étaient si grands, qu'il ne pouvait les

satisfaire, quoiqu'il en eût un grand désir.

»Ce renouvellement de ses maux commença par un mal de dents qui

lui ôta absolument le sommeil.»

Plus loin:

«Cependant ses infirmités continuant toujours, sans lui donner

un seul moment de relâche, le réduisirent, comme j'ai dit, à ne

pouvoir plus travailler, et à ne voir quasi personne. Mais si

elles l'empêchèrent de servir le public et les particuliers,

elles ne furent point inutiles pour lui-même, et il les a

souffertes avec tant de paix et tant de patience, qu'il y a sujet

de croire que Dieu a voulu achever par là de le rendre tel qu'il

le voulait pour paraître devant lui: car, durant cette longue

maladie, il ne s'est jamais détourné de ses vues, ayant toujours

dans l'esprit ces deux grandes maximes, de renoncer à tout

plaisir et à toute superfluité. Il les pratiquait dans le plus

fort de son mal avec une vigilance continuelle sur ses sens, leur

refusant absolument tout ce qui leur était agréable:

—Ne croyez pas, citoyen, que cela favorise beaucoup ce que vous avez

avancé.» Je continue:

«et quand la nécessité le contraignait à faire quelque chose qui

pourrait lui donner quelque satisfaction, il avait une adresse

merveilleuse pour en détourner son esprit afin qu'il n'y prît

point de part: par exemple, ses continuelles maladies l'obligeant

de se nourrir délicatement, il avait un soin très grand de ne

point goûter ce qu'il mangeait; et nous avons pris garde que,

quelque peine qu'on prît à lui chercher quelque viande—viande,

c'est-à-dire sans doute nourriture—agréable, à cause des dégoûts

à quoi il était sujet, jamais il n'a dit: Voilà qui est bon; et

encore lorsqu'on lui servait quelque chose de nouveau selon les

saisons, si l'on lui demandait après le repas s'il l'avait trouvé

bon, il disait simplement: Il fallait m'en avertir devant, car je

vous avoue que je n'y ai point pris garde. Et, lorsqu'il arrivait

que quelqu'un admirait la bonté de quelque viande en sa présence,

il ne le pouvait souffrir: il appelait cela être sensuel, encore

même que ce ne fût que des choses communes; parce qu'il disait

que c'était une marque qu'on mangeait pour contenter le goût, ce

qui était toujours mal.

»Pour éviter d'y tomber, il n'a jamais voulu permettre qu'on

lui fît aucune sauce ni ragoût, non pas même de l'orange et du

verjus, ni rien de tout ce qui excite l'appétit, quoiqu'il aimât

naturellement toutes ces choses. Et, pour se tenir dans des

bornes réglées, il avait pris garde, dès le commencement de sa

retraite, à ce qu'il fallait pour son estomac; et, depuis cela,

il avait réglé tout ce qu'il devait manger; en sorte que, quelque

appétit qu'il eût, il ne passait jamais cela; et, quelque

dégoût qu'il eût, il fallait qu'il le mangeât: et lorsqu'on lui

demandait la raison pourquoi il se contraignait ainsi, il disait

que c'était le besoin de l'estomac qu'il fallait satisfaire, et

non pas l'appétit.

»La mortification de ses sens n'allait pas seulement à se

retrancher tout ce qui pouvait leur être agréable, mais encore

à ne leur rien refuser par cette raison qu'il pourrait leur

déplaire, soit pour sa nourriture, soit pour ses remèdes. Il

a pris quatre ans durant des consommés sans en témoigner le

moindre dégoût; il prenait toutes les choses qu'on lui ordonnait

pour sa santé, sans aucune peine, quelque difficiles qu'elles

fussent: et lorsque je m'étonnais qu'il ne témoignât pas la

moindre répugnance en les prenant, il se moquait de moi, et

me disait qu'il ne pouvait pas comprendre lui-même comment on

pouvait témoigner de la répugnance quand on prenait une médecine

volontairement, après qu'on avait été averti qu'elle était

mauvaise, et qu'il n'y avait que la violence ou la surprise

qui dussent produire cet effet. C'est en cette manière qu'il

travaillait sans cesse à la mortification.»

—Je passe pour aujourd'hui le témoignage que madame Perier nous a donné

de la pauvreté, de la pureté, de la charité, le service du roi, la

simplicité.

Je continue:

«Je tâche tant que je puis d'abréger; sans cela j'aurais bien

des particularités à dire sur chacune des choses que j'ai

remarquées: mais comme je ne veux pas m'étendre, je viens à sa

dernière maladie.

»Elle commença par un dégoût étrange qui lui prit deux mois

avant sa mort: son médecin lui conseilla de s'abstenir de manger

du solide, et de se purger; pendant qu'il était en cet état, il

fit une action de charité bien remarquable. Il avait chez lui

un bon homme avec sa femme et tout son ménage, à qui il avait

donné une chambre, et à qui il fournissait du bois, tout cela

par charité; car il n'en tirait point d'autre service que de

n'être point seul dans sa maison. Ce bon homme avait un fils,

qui était tombé malade, en ce temps-là, de la petite vérole;

mon frère, qui avait besoin de mes assistances, eut peur que

je n'eusse de l'appréhension d'aller chez lui à cause de mes

enfants. Cela l'obligea à penser de se séparer de ce malade, mais

comme il craignait qu'il ne fût en danger si on le transportait

en cet état hors de sa maison, il aima mieux en sortir lui-même,

quoiqu'il fût déjà fort mal, disant: Il y a moins de danger

pour moi dans ce changement de demeure: c'est pourquoi il faut

que ce soit moi qui quitte. Ainsi il sortit de sa maison le 29

juin, pour venir chez nous,—ici M. Havet nous renseigne: Rue

Neuve-Saint-Étienne,—rue que nous nommons rue Rollin et rue

de Navarre—maison qui porte aujourd'hui le numéro 22. Pascal

demeurait _hors et près la porte Saint-Michel_—et il n'y rentra

jamais; car, trois jours après, il commença d'être attaqué d'une

colique très violente qui lui ôtait absolument le sommeil.

Mais comme il avait une grande force d'esprit et un grand

courage, il endurait ses douleurs avec une patience admirable.

Il ne laissait pas de se lever tous les jours et de prendre

lui-même ses remèdes, sans vouloir souffrir qu'on lui rendît le

moindre service. Les médecins qui le traitaient voyaient que

ses douleurs étaient considérables; mais parce qu'il avait le

pouls fort bon, sans aucune altération ni apparence de fièvre,

ils assuraient qu'il n'y avait aucun péril, se servant même de

ces mots: Il n'y a pas la moindre ombre de danger. Nonobstant

ce discours, voyant que la continuation de ses douleurs et de

ses grandes veilles l'affaiblissait, dès le quatrième jour de

sa colique, et avant même que d'être alité, il envoya quérir

M. le curé, et se confessa. Cela fit bruit parmi ses amis,

et en obligea quelques-uns de le venir voir, tout épouvantés

d'appréhension. Les médecins même en furent si surpris qu'ils

ne purent s'empêcher de le témoigner, disant que c'était une

marque d'appréhension à quoi ils ne s'attendaient pas de sa

part. Mon frère, voyant l'émotion que cela avait causée, en fut

fâché, et me dit: J'eusse voulu communier; mais puisque je vois

qu'on est surpris de ma confession, j'aurais peur qu'on ne le

fût davantage; c'est pourquoi il vaut mieux différer. M. le curé

ayant été de cet avis, il ne communia pas. Cependant son mal

continuait; comme M. le curé le venait voir de temps en temps par

visite, il ne perdait pas une de ces occasions pour se confesser,

et n'en disait rien, de peur d'effrayer le monde, parce que les

médecins assuraient toujours qu'il n'y avait nul danger à sa

maladie; et, en effet, il eut quelque diminution en ses douleurs,

en sorte qu'il se levait quelquefois dans sa chambre. Elles ne le

quittèrent jamais néanmoins tout à fait, et même elles revenaient

quelquefois, et il maigrissait aussi beaucoup, ce qui n'effrayait

pas beaucoup les médecins: mais, quoi qu'ils pussent dire, il dit

toujours qu'il était en danger, et ne manqua pas de se confesser

toutes les fois que M. le curé le venait voir.»

La fin du paragraphe est de la pauvreté.

«Il joignait à cette ardente charité pendant sa maladie une

patience si admirable, qu'il édifiait et surprenait toutes les

personnes qui étaient autour de lui, et il disait à ceux qui

témoignaient avoir de la peine de voir l'état où il était, que,

pour lui, il n'en avait pas, et qu'il appréhendait même de

guérir; et quand on lui demandait la raison, il disait: C'est

que je connais les dangers de la santé et les avantages de la

maladie. Il disait encore au plus fort de ses douleurs, quand on

s'affligeait de les lui voir souffrir: Ne me plaignez point; la

maladie est l'état naturel des chrétiens, parce qu'on est par

là comme on devrait toujours être, dans la souffrance des maux,

dans la privation de tous les biens et de tous les plaisirs des

sens, exempt de toutes les passions qui travaillent pendant tout

le cours de la vie, sans ambition, sans avarice, dans l'attente

continuelle de la mort. N'est-ce pas ainsi que les chrétiens

devraient passer la vie? Et n'est-ce pas un grand bonheur quand

on se trouve par nécessité dans l'état où l'on est obligé d'être,

et qu'on n'a autre chose à faire qu'à se soumettre humblement et

paisiblement? C'est pourquoi je ne demande autre chose que de

prier Dieu qu'il me fasse cette grâce. Voilà dans quel esprit il

endurait tous ses maux.

Oeuvres complètes de Charles Péguy (tome 1) · 第 8 / 26 段