—Ne poursuivez pas, docteur, vos citations insaisissables. Nous ne

pouvons pas critiquer cela ainsi. C'est proprement un charme. 11

faudrait le rompre. Il faudrait lire du commencement à la fin, mot par

mot, puis phrase à phrase, puis dialogue à dialogue, puis d'ensemble,

et à tous les degrés on commenterait et on critiquerait cet admirable

texte comme un texte ancien. Au peu que vous m'avez cité, docteur,

que de commentaires et que de critiques! Sous l'apparente humilité de

la forme, sous la sérénité imposante et charmeuse des mots, sous la

savante impartialité de la proposition, quelle présomptueuse autorité

de commandement, quelle usurpation, conduisant à quelles tyrannies!

Nous n'avons jamais eu de plus grand ennemi que ce Théophraste, qui

se promenait à Versailles, sinon le Versaillais qui se promena le

troisième jour avec eux, Théoctiste, celui qui _fait la fondation de

Dieu_. Les réactionnaires les plus dangereux n'ont jamais prononcé

sur tout ce que nous aimons, sur tout ce que nous préparons, sur

tout ce que nous faisons, surtout ce pour quoi nous vivons, des

paroles aussi redoutables, d'une injustice élégante aussi profonde que

ces deux idéalistes. Il ne suffit pas de sous-intituler un dialogue

_Probabilités_ ou _Rêves_: il convient que l'incertitude réside au

cœur des probabilités, et que l'improbabilité réside au cœur des rêves.

—N'oublions pas _l'Avenir de la Science_. Renan l'annonce lui-même

en note: «Je publierai plus tard un essai, intitulé _l'Avenir de

la Science_, que je composai en 1848 et 1849, bien plus consolant

que celui-ci, et qui plaira davantage aux personnes attachées à la

religion démocratique. La réaction de 1850-51 et le coup d'État

m'inspirèrent un pessimisme dont je ne suis pas encore guéri.»

—Je ne crains pas beaucoup que M. Jules Roche ait fait campagne au

_Figaro_ contre le socialisme. Je crains un peu plus que Macaulay

intervienne au débat. Mais je redoute que ce Théophraste et que ce

Théoctiste prononcent assurément leurs propositions inintelligentes

admirablement vêtues. Je redoute que ces probabilités soient

présentées sur un certain mode comme si elles étaient certaines, et

que ces rêves ne soient pas présentés vraiment sur un mode improbable.

Donnez-moi ces _Dialogues_. Merci. Écoutez ce Théophraste en ses

probabilités. Attendez un peu. Je vais le trouver. Le voici. Écoutez

bien: «Voilà pourquoi les pays où il y a des classes marquées sont

les meilleurs pour les savants; car, dans de tels pays, ils n'ont

ni devoirs politiques, ni devoirs de société; rien ne les fausse.

Voilà enfin pourquoi le savant s'incline volontiers (non sans

quelque ironie) devant les gens de guerre et les gens du monde. Le

contemplateur tranquille vit doucement derrière eux, tandis que le

prêtre le gêne avec son dogmatisme, et le peuple avec son superficiel

jugement d'école primaire et ses idées de magister de village.»

—Il me paraît certain que ce Théophraste ingénieux n'avait pas

imaginé l'affaire Dreyfus, ni connu M. Duclaux.

—Considérons seulement comme une probabilité qu'il n'avait pas

imaginé _cette malheureuse affaire_. Je ne lui en fais pas un

reproche, mais je lui ferais volontiers un reproche, ayant oublié

d'imaginer cette imminente affaire, d'avoir assurément généralisé,

présomptueusement prophétisé, d'avoir annoncé les temps éternels,

d'avoir escompté l'espace infini. C'est un peu de l'astrologie qui

avait oublié un puits très terrestre. Il y a beaucoup de puits. Et

je lui reproche, ayant fait cet oubli, d'avoir aussi dédaigneusement

négligé ma socialisation des moyens d'enseignement. «Le peuple avec

son superficiel jugement d'école primaire et ses idées de magister

du village»: voilà qui est bientôt dit, mais, monsieur,—c'est à

ce Théophraste que je parle, et non pas à Renan, qui depuis nous

a donné cet _Avenir de la science_, qu'il avait produit au temps

de sa jeunesse—mais, monsieur, toutes vos généralités deviennent

improbables si nous réussissons à donner au peuple cette culture que

nous lui devons, que nous n'avons pas toute, que nous recevrons et

que nous nous donnerons en la lui donnant. Cela sera long. Cela sera

difficile. Mais cela n'est pas impossible. Et même cela est plus

facile à organiser que les communications interplanétaires. Et cela

n'est pas, en un sens, moins intéressant. Et j'irai plus loin,

monsieur—c'est toujours à ce M. Théophraste que je m'adresse, et non

pas à M. Renan—je dirai plus: en attendant que nous ayons socialisé,

universalisé la culture, si je m'arrête à la considération du présent

soucieux et d'un avenir prochain, dans le village où nous demeurons,

celui que vous nommez le magister, celui qu'on nommait naguère le

maître d'école, et que nous intitulons sérieusement l'instituteur

n'est pas un homme insupportable au contemplateur tranquille. Et

il est un auxiliaire indispensable au contemplateur inquiet, que

nous nommons communément homme d'action. L'instituteur au village

ne représente pas moins la philosophie et la science, la raison et

la santé, que le curé ne représente la religion catholique. Si ce

village de Seine-et-Oise ne meurt pas dans les fureurs et dans les

laides imbécillités de la dégénérescence alcoolique, si l'imagination

de ce village arrive à surmonter les saletés, les horreurs et les

idioties des romans feuilletons, nous n'en serons pas moins redevables

à ce jeune instituteur que nous n'en sommes redevables au Collège de

France. Et encore nous n'en sommes redevables aux corps savants que

parce qu'ils n'ont pas accompagné Théophraste en ses probabilités et

Théoctiste en ses rêves. Sinon...

—Vous avez raison, mon ami, mais vous vous excitez. Puisque nous

sommes revenus à parler des morts collectives, traitons posément, le

voulez-vous, des morts collectives? Il vaut mieux faire ce que l'on

fait.

—Pas encore, citoyen, je veux dire tout ce que je veux dire à ce M.

Théophraste. Et que ne dirai-je pas à son ami M. Théoctiste. Écoutez

un peu, docteur, ce qu'il me dit:

«En somme, la fin de l'humanité, c'est de produire des grands

hommes; le grand œuvre s'accomplira par la science, non par la

démocratie. Rien sans grands hommes; le salut se fera par des

grands hommes. L'œuvre du Messie, du libérateur, c'est un homme,

non une masse qui l'accomplira. On est injuste pour les pays qui,

comme la France, ne produisent que de l'exquis, qui fabriquent de

la dentelle, non de la toile de ménage. Ce sont ces pays-là qui

servent le plus au progrès. L'essentiel est moins de produire des

masses éclairées que de produire de grands génies et un public

capable de les comprendre. Si l'ignorance des masses est une

condition nécessaire pour cela, tant pis. La nature ne s'arrête

pas devant de tels soucis; elle sacrifie des espèces entières pour

que d'autres trouvent les conditions essentielles de leur vie.»

Voici ce qu'il dit.

—Le fait est, mon ami, que les paroles de ce Théoctiste ne sont pas

beaucoup favorables à nos récentes universités populaires. Il avait

encore dit: «Qu'importe que les millions d'être bornés qui couvrent la

planète ignorent la vérité ou la nient, pourvu que les intelligents

la voient et l'adorent?» Nous avons connu, depuis, combien il importe

que quarante millions de simples citoyens n'ignorent pas et ne nient

pas la vérité, non seulement la vérité scientifique, mais aussi la

vérité historique—pour Théoctiste surtout la vérité historique est

partie inséparable de la vérité scientifique-nous avons connu qu'il

ne suffit pas que quelques intelligents la voient; nous avons renoncé

à toute adoration, même à l'adoration de la vérité. Tout se tient

ici. Parce que Théophraste et parce que Théoctiste n'ont pas imaginé

l'affaire Dreyfus, ils prononcent des paroles défavorables à ce grand

mouvement salubre des universités populaires. Comme leurs propos sont

éloignés de cette heureuse, de cette saine allocution qu'Anatole

France prononça naguère à l'inauguration de _l'Émancipation_, et que

vous avez mise au commencement du troisième cahier. On m'a dit que le

même citoyen parlerait bientôt à la fête inaugurale de l'Université

populaire du premier et du deuxième arrondissement. Attendons, si

vous le voulez, qu'il ait participé à cette inauguration. Nous

aurons encore plus de courage à ne pas accompagner le deuxième,

l'annonciateur, le Baptiste, en ses probabilités et le troisième, le

fondateur, en ses rêves. Un charme de vérité nous protégera contre un

charme d'erreur.

Ayant ainsi parlé, le docteur me souhaita une heureuse convalescence.

Quand il revint, le mardi 6 courant, au matin, j'allais un peu mieux

de la rechute que j'avais eue la veille. Le docteur ne me fit pas ses

compliments.

—Je vous reconnais bien là, me dit-il. Nous avons à peine essayé

d'éclaircir le tout premier commencement de votre chute, et vous me

faites une rechute. On m'avait bien dit que vous allez toujours trop

vite. Vous n'attendez jamais les enregistrements ni les explications.

—Pardonnez-moi, docteur, et supposons que je ne suis pas retombé.

Ainsi nous continuerons ce que nous avons commencé, comme si de rien

n'était. _La Petite République_ d'hier matin, datée d'aujourd'hui

mardi 6 mars, nous a donné l'allocution attendue. Devons-nous la

relire ici-même ou devons-nous la garder pour quand nous recueillerons

les documents et les renseignements _pour et contre les universités

populaires_.

—Mieux vaut, mon ami, les relire aujourd'hui. Cette allocution de

France accompagne aisément celle que vous avez déjà donnée. Enfin,

quand nous causerons des universités populaires, nous négligerons un

peu, si vous le voulez bien, celles qui sont nées glorieuses pour

étudier attentivement celles qui sont restées ordinaires.

—Lisons donc. Et entendons:

PROLÉTARIAT ET SCIENCE

Hier, dans l'après-midi, a eu lieu, sous la présidence d'Anatole

France, la fête inaugurale de l'Université populaire du premier

et du deuxième arrondissement.

Le préau de l'école de la rue Étienne-Marcel était trop étroit

pour contenir tous les assistants, qui débordaient dans la cour.

Les citoyens Allemane et Jaurès ont prononcé des discours très

applaudis. Nous sommes heureux de donner le texte complet de

l'allocution d'Anatole France, dont les principaux passages ont

été acclamés:

Citoyens,

En poursuivant sa marche lente, à travers les obstacles, vers

la conquête des pouvoirs publics et des forces sociales, le

prolétariat a compris la nécessité de mettre dès à présent la main

sur la science et de s'emparer des armes puissantes de la pensée.

Partout, à Paris et dans les provinces, se fondent et se

multiplient ces universités populaires, destinées à répandre

parmi les travailleurs ces richesses intellectuelles longtemps

renfermées dans la classe bourgeoise.

Votre association, _le Réveil des premier et deuxième

arrondissements_, se jette dans cette grande entreprise avec un

élan généreux et une pleine conscience de la réalité. Vous avez

compris qu'on n'agit utilement qu'à la clarté de la science. Et

qu'est en effet cette science? Mécanique, physique, physiologie,

biologie, qu'est-ce que tout cela, sinon la connaissance de la

nature et de l'homme, ou plus précisément la connaissance des

rapports de l'homme avec la nature et des conditions mêmes de

la vie? Vous sentez qu'il nous importe grandement de connaître

les conditions de la vie, afin de nous soumettre à celles-là

seules qui nous sont nécessaires, et non point aux conditions

arbitraires, souvent humiliantes ou pénibles, que l'ignorance

et l'erreur nous ont imposées. Les dépendances naturelles qui

résultent de la constitution de la planète et des fonctions de nos

organes sont assez étroites et pressantes pour que nous prenions

garde de ne pas subir encore des dépendances arbitraires. Avertis

par la science, nous nous soumettons à la nature des choses et

cette soumission auguste est notre seule soumission.

L'ignorance n'est si détestable que parce qu'elle nourrit les

préjugés qui nous empêchent d'accomplir nos vraies fonctions,

en nous en imposant de fausses qui sont pénibles et parfois

malfaisantes et cruelles, à ce point qu'on voit, sous l'empire

de l'ignorance, les plus honnêtes gens devenir criminels par

devoir. L'histoire des religions nous en fournit d'innombrables

exemples: sacrifices humains, guerres religieuses, persécutions,

bûchers, vœux monastiques, exécrables pratiques issues moins de

la méchanceté des hommes que de leur insanité. Si l'on réfléchit

sur les misères qui, depuis l'âge des cavernes jusqu'à nos jours

encore barbares, ont accablé la malheureuse humanité, on en

trouve presque toujours la cause dans une fausse interprétation

des phénomènes de la nature et dans quelqu'une de ces doctrines

théologiques qui donnent de l'univers une explication atroce et

stupide. Une mauvaise physique produit une mauvaise morale, et

c'est assez pour que, durant des siècles, des générations humaines

naissent et meurent dans un abîme de souffrance et de désolation.

En leur longue enfance, les peuples ont été asservis aux fantômes

de la peur, qu'ils avaient eux-mêmes créés. Et nous, si nous

touchons enfin le bord des ténèbres théologiques, nous n'en sommes

pas encore tout à fait sortis. Ou pour mieux dire, dans la marche

inégale et lente de la famille humaine, quand déjà la tête de la

caravane est entrée dans les régions lumineuses de la science, le

reste se traîne encore sous les nuées épaisses de la superstition,

dans des contrées obscures, pleines de larves et de spectres.

Ah! que vous avez raison, citoyens, de prendre la tête de la

caravane! Que vous avez raison de vouloir la lumière, d'aller

demander conseil à la science. Sans doute, il vous reste peu

d'heures, le soir, après le dur travail du jour, bien peu d'heures

pour l'interroger, cette science qui répond lentement aux

questions qu'on lui fait et qui livre l'un après l'autre, sans

hâte, ses secrets innombrables. Nous devons tous nous résigner à

n'obtenir que des parcelles de vérité. Mais il y a à considérer

dans la science la méthode et les résultats. Les résultats, vous

en prendrez ce que vous pourrez. La méthode, plus précieuse encore

que les résultats, puisqu'elle les a tous produits et qu'elle en

produira encore une infinité d'autres, la méthode vous saurez

vous l'approprier, et elle vous procurera les moyens de conduire

sûrement votre esprit dans toutes les recherches qu'il vous sera

utile de faire.

Citoyens, le nom que vous avez donné à votre Université

montre assez que vous sentez que l'heure est venue des pensées

vigilantes. Vous l'avez appelée _le Réveil_ sans doute parce que

vous sentez qu'il est temps de chasser les fantômes de la nuit et

de vous tenir alertes et debout, prêts à défendre les droits de

l'esprit contre les ennemis de la pensée, et la République contre

ces étranges libéraux, qui ne réclament de liberté que contre la

liberté.

Il m'était réservé d'annoncer votre noble effort et de vous

féliciter de votre entreprise.

Je l'ai fait avec joie et en aussi peu de mots que possible.

J'aurais considéré comme un grand tort envers vous de retarder,

fût-ce d'un instant, l'heure où vous entendrez la grande voix de

Jaurès.

—Nous n'avons pas entendu la grande voix de Jaurès, mais nous avons

eu de lui, le même jour, un article bref et significatif:

UNIVERSITÉS POPULAIRES

Elles se multiplient à Paris, et les prolétaires assistent

nombreux, fidèles, aux leçons et séries de leçons que leur donnent

de bons maîtres.

Le prolétariat aspire évidemment à sa part de science et de

lumière; et si limités que soient ses loisirs, si accablé que

soit son esprit de toutes les lassitudes du corps, il ne veut pas

attendre l'entière transformation sociale pour commencer à penser.

Il sait que ce commencement de savoir l'aidera dans son grand

effort d'émancipation révolutionnaire.

Ce n'est pas seulement dans l'interprétation de l'univers

naturel, c'est dans l'interprétation de l'univers social que

le prolétariat, selon le conseil excellent d'Anatole France,

doit appliquer la méthode libératrice de la science. Dans

l'ordre social aussi il y a une théologie: le Capital prétend

se soustraire à l'universelle loi de l'évolution et s'ériger en

force éternelle, en immuable droit. Le capitalisme aussi est une

superstition, car il survit, dans l'esprit routinier et asservi

des hommes, aux causes économiques et historiques qui l'ont

suscité et momentanément légitimé.

Dans l'ordre social aussi, les fantômes de la peur troublent le

cerveau des hommes. Ce ne sont pas seulement les possédants qui

s'effraient à l'idée d'un changement complet dans le système

de propriété: il y a encore une part du prolétariat qui a peur

de tomber dans le vide si on lui retire soudain la servitude

accoutumée où s'appuie sa pensée routinière.

Voilà pourquoi la science, en déroulant sous le regard des

prolétaires les vicissitudes de l'univers et le changement

incessant des formes sociales, est, par sa seule vertu,

libératrice et révolutionnaire. Nous n'avons même pas besoin

que les maîtres qui enseignent dans les Universités populaires

concluent personnellement et explicitement au socialisme. Dans

l'état présent du monde, c'est la science elle-même qui conclut.

On me dit qu'il y a des socialistes qui voient encore un calcul

machiavélique de la bourgeoisie et un piège pour les travailleurs

dans les universités populaires, comme ils voient un piège dans

la coopérative, dans le syndicat. Oh! qu'ils ont peu de confiance

en la force historique du prolétariat: à l'heure où nous sommes,

_il ne peut plus être dupe_: car les ruses mêmes qui seraient

imaginées contre lui ne serviraient qu'à accroître sa force.

Est-ce que notre parti aussi serait transi par la peur des

fantômes? Et allons-nous, décidément, nous retirer de l'action

dans la crainte vague d'être égarés par des feux follets sur

des chemins de perdition? Pour nous, quelles que soient les

interprétations venimeuses, nous sommes absolument résolus à

continuer, d'accord avec le prolétariat militant et agissant,

l'œuvre d'organisation ouvrière et d'émancipation intellectuelle

qui est la condition même de la Révolution, et même un

commencement de Révolution.

—Oh! oh! docteur, voilà des paroles un peu fortes, surtout venues de

Jaurès. Mais laissons cela. Nous reparlerons de l'action socialiste.

Nous reparlerons de l'unité socialiste. J'ai relu attentivement

depuis la dernière conversation que nous avons eue, les _Dialogues

philosophiques_. J'ai lu aussi _Caliban_. Je m'en tiens à ce que nous

avons dit.

—Vous avez raison. Il conviendrait de commenter ces dialogues au

moins aussi scrupuleusement que l'on commente en conférences les

dialogues de Platon. Ils valent ce commentaire. Alors on distinguerait

les discontinuités de la pensée admirablement voilées sous la

continuité de la phrase, du mouvement. Alors on apercevrait les

inconsistances de la pensée admirablement maintenues par la tenue

de la forme. Alors on demanderait au moins quelques définitions

préalables.

—Il est vrai, docteur, que ces dialogues, souples et merveilleux,

réconcilient avec ces excès de définition que présentent certains

dialogues platoniciens, moins souples et moins merveilleux.

Ils réconcilieraient presque avec les manies scolastiques. Ils

réconcilient avec tous les échafaudages de Kant. Ils font aimer plus

que jamais les bonnes habitudes scolaires des honnêtes professeurs de

philosophie. Et même ils feraient aimer les gens qui ont eu souci de

_baralipton_. Et ils feraient pardonner aux jésuites leurs _distinguo_.

—Vous parlez de Kant, mon ami: quelle ignorance—voulue—ou quelle

méconnaissance des frontières kantiennes, frontières non revisées

pourtant, et frontières sans doute inrevisables. Tout comme l'auteur,

ayant inscrit _Probabilités_ au fronton du second dialogue et _Rêves_

au fronton du troisième, a négligé un peu dans son texte même que

les probabilités n'étaient pas certaines et que les rêves étaient

improbables, tout à fait ainsi, ayant nommé Kant, par Eudoxe, au

commencement des _Certitudes_, se heurtant aux antinomies de Kant, par

Euthyphron, à la fin des _Rêves_, il a dans son texte même oublié un

peu ce que je me permets de nommer la prudence et que l'on pourrait

aller jusqu'à nommer la mégarde kantienne. Et même avant Kant. Eudoxe,

au commencement du premier jour, portait sur lui un exemplaire des

_Entretiens sur la métaphysique_, de Malebranche. Mais ces grands

philosophes avaient un soin préalable de leurs définitions et de leurs

distinctions. Une simple distinction du très grand, de l'indéfini

et de l'infini, une simple distinction du perdurable, du temporel

indéfini, du temporel infini et de l'éternel annulerait plusieurs

paroles de Théophraste, plusieurs fondations de Théoctiste: elle

endommagerait ainsi le Dieu qu'ils annoncent et qu'ils fondent.

Au courant de ses probabilités, le citoyen Théophraste esquisse une

théorie des probabilités qui n'est pas incontestable. Une simple

définition de la proportion mathématique, une simple définition ou

distinction de la nature et de la morale, distinction considérable

au moins, immobiliserait beaucoup de comparaisons dégénérant en

assimilations et en identifications. L'impératif catégorique est

un peu facilement englobé. En vérité, ce Renan me ferait aimer le

pédantisme. Je ne suis pas très partisan des spéculations immenses,

des contemplations éternelles. Je n'ai pas le temps. Je travaille

par quinzaines. Je m'attache au présent. Il en vaut la peine. Je ne

travaillais pas dans la première et dans la deuxième quinzaine de mai

1871. Comment l'aurais-je fait, si je n'étais pas né? Je travaille

dans les misères du présent. Mais quand on se fonde sur l'immensité

des rêves éternels pour démolir ma prochaine socialisation des moyens

d'enseignement, je ne puis m'empêcher d'examiner un peu si les rêves

sont rêvés selon les lois des rêves humains: car il y a des lois des

rêves humains, il y a des frontières des rêves humains. Et si ces

rêves ne sont pas humains, si on les nomme surhumains, je les nomme

inhumains, et j'en ignore: Je suis homme, et rien de ce qui est

inhumain ne m'est concitoyen.

—Et quand on se fonde, citoyen, sur l'immensité des rêves éternels

pour me distraire de la considération des mortalités prochaines,

je résiste invinciblement. Et quand on se fonde sur l'immensité de

l'espérance éternelle pour me consoler de la prochaine épouvante, je

refuse. Non pas que l'inquiétude et l'angoisse ne me soit douloureuse,

mais mieux vaut encore une inquiétude ou même une épouvante sincère

qu'une espérance religieuse. Tous ces fils de Renan, qui dialoguaient,

étaient des savants religieux.

—Ou plutôt une inquiétude et même une épouvante, si elle est sincère,

est bonne; au lieu qu'une espérance enchanteresse est mauvaise.

Ne nous laissons pas bercer. Croyons qu'une souffrance vraie est

incomparable au meilleur des enchantements faux. Ne soyons pas

religieux, même avec Renan.

Oeuvres complètes de Charles Péguy (tome 1) · 第 7 / 26 段