—Nous en usons plus astucieusement pour les maladies sociales: nous

nous gardons soigneusement de dire le peu de vérités que nous savons;

nous risquerions de blesser une organisation nationalement ou même

régionalement constituée; nous risquerions de blesser le Directoire,

que nous nommons Comité général, ou quelqu'un du Directoire, ou

quelqu'un qui tienne à quelqu'un du Directoire; nous risquerions de

blesser la grande Chambre des députés socialistes, que nous nommons

Congrès; nous risquerions de blesser quelqu'un qui ait été, qui soit

ou qui devienne un jour délégué à quelque Congrès; et puis nous devons

respecter les Congrès internationaux, et les Congrès simplement

régionaux, et les congrès provinciaux, et les congrès départementaux,

et les congrès d'arrondissement, et les congrès cantonaux, et

les congrès municipaux, et les groupes, et les groupés, et les

arrière-petits-cousins et les fournisseurs des citoyens délégués. Nous

avons établi des respects indéfinis, un respect universel. Cela gêne

un peu la critique. Mais enfin, nous sommes libres comme sous l'ancien

régime, et même, étant intervenu le progrès des mœurs, nous le sommes

un peu plus, et pourvu que nous ne disions rien de personne qui tienne

ou qui touche à quelque chose... Notre plus grand souci, notre unique

souci est donc de plaire; la grande règle de toutes les règles

n'est-elle pas encore de plaire? Nous plaisons! nous plaisons! nous

plaisons! nous sommes plaisants! nous disons des paroles plaisantes et

non pas des paroles vraies. Nous plaisons à tout le monde. Nous sommes

les amis du genre socialiste, amis nationaux et internationaux. Nous

respectons les amours-propres et quelquefois nous les flattons. Nous

respectons les passions et souvent nous les flattons. Nous respectons

les envies et les haines et rarement nous les flattons. Nous sommes

respectueux. Nous disons aux malades qu'ils se portent bien, et nous

leur faisons nos compliments de leur santé. Ainsi tout le monde est

content et nous sommes unis. Tout le monde est content, excepté

quelques hérétiques. Mais on les brûlera, si le gouvernement bourgeois

nous le permet. _Credo in unam sanctam..._

—Le médecin me demanda si je ne m'étais pas gravement surmené depuis

quelques années.

—Quel homme indiscret! Quel homme étonnant! Pourquoi toutes ces

demandes? Et que ne se fiait-il bonnement à l'excellente mine que vous

avez toujours eue, que vous avez encore aujourd'hui, que vous avez

gardée sans doute au plus fort de la maladie.

—Malheureusement.

—Comment, malheureusement?

—Ce que vous nommez ma bonne mine a fait plusieurs fois mon malheur:

ainsi, au régiment, quand j'étais fatigué, si je le disais, mes

meilleurs amis me riaient doucement au nez; j'ai fini par ne plus le

dire jamais, bien que je sois d'un naturel un peu geignant. Et tout

récemment encore il m'est arrivé une aventure assez malheureuse.

—Peut-elle m'intéresser?

—Je ne le crois pas.

—Contez-la moi donc.

—Je travaillais pour un patron collectif.

—Comment cela?

—J'étais employé pour une Société anonyme à capital et personnel

variables; ce que je nomme un patron collectif était, si vous le

voulez bien, le conseil d'administration de cette Société. Un matin

je me sentis malade. C'était le commencement de ce qui vient de se

consommer. Je fis dire à mon patron que je ne pourrais pas y aller.

Puis, par endurance et par vanité, je me levai quand même et je me

harnachai. Le harnois soutient la bête. Quand on a des souliers cirés,

on marche, à moins d'en être où j'en suis aujourd'hui. Quand j'arrivai

à mon bureau, je vis clairement que mes patrons voulaient bien ne pas

me faire voir qu'ils ne croyaient pas un mot de ce que je leur avais

fait dire.

—Cette histoire en effet m'intéresse peu. Nous la retiendrons

cependant pour quand nous causerons du patronat individuel et du

patronat collectif. C'est une question considérable. Beaucoup de

socialistes s'imaginent que la Révolution sociale consistera sûrement

à remplacer le patronat capitaliste par un certain patronat de

fonctionnaires socialistes.

—Je m'imagine au contraire que la révolution sociale consistera sans

doute à supprimer le patronat: aussi on me nomme anarchiste.

—Ne nous laissons pas effrayer par les mots. Pensez seulement à la

misérable situation de tous les ouvriers qui ont l'air d'aller plus

ou moins bien et qui sont délabrés par l'exercice du métier.

—J'y pensais, bien avant que je ne fusse tombé malade; mais il est

vrai que j'y pense à présent comme à une réalité propre.

—Pourquoi donc ce médecin ne s'est-il pas fié seulement à votre bonne

mine?

—Sans doute parce qu'il savait que nous ne devons pas nous fier aux

apparences. Tel est du moins le sens d'un vieux dicton. Il savait que

quelques personnes ont l'air malade et se portent bien, qu'un grand

nombre de personnes ont assez bonne mine et sont délabrées.

—Nous en usons plus astucieusement pour les maladies sociales: nous

nous gardons soigneusement de critiquer les apparences; pourvu que les

groupes soient nombreux et acclament des résolutions retentissantes,

pourvu que les meetings soient vibrants, pourvu que les manifestations

fassent pleuvoir les pommes de terre sur la voiture de Rochefort,

pourvu que les congrès finissent en chantant l'_Internationale_,

qui est une hymne admirable, pourvu que les délégués s'intitulent

socialistes et le soient politiquement à peu près, pourvu que les

élections marchent à peu près, pourvu que les suffrages montent, et

surtout pourvu que l'_on n'abandonne pas le terrain de la lutte de

classes_, nous nous gardons soigneusement d'examiner ce qu'il y a

là-dessous, nous nous gardons soigneusement d'examiner si les âmes

jouissent de la santé socialiste ou si elles travaillent du mal

bourgeois.

—Pourquoi donc, citoyen, s'il est permis que je vous interroge à mon

tour.

—Surtout par habitude, un peu par paresse, et aussi parce que nous

avons peur des belles découvertes que nous ne manquerions pas de faire.

—Dans le civil on a peur au contraire que le médecin ne fasse pas

toutes les découvertes qui sont à faire.

—Je crois savoir pourquoi vous vous êtes surmené depuis quelques

années; mais puis-je vous demander connaissance des circonstances

particulières?

—Depuis que je me connais, je mène une vie peu intelligente et je me

surmène: il fallait que cela cassât. Un peu plus tôt un peu plus tard,

il fallait que le délabrement se manifestât. Il s'est manifesté un peu

plus tôt, parce que ces dernières années furent exceptionnelles. Il

s'est manifesté récemment pour des causes très déterminées.

—Quelles furent ces causes?

—Elles seraient très longues à dire et fatigantes.

—Je vous demande pardon, j'oubliais que vous étiez malade.

—Naturellement.

—Je vous dirai ces causes tout à loisir quand nous causerons du

patronat collectif, ou des autoritaires, ou quand nous traiterons

la décomposition du dreyfusisme en France. Revenez me voir demain:

vous ayant aujourd'hui conté l'histoire de ma grippe, il convient

que demain je vous conte l'histoire de mon remède et celle de ma

convalescence et de ma guérison.

ENCORE DE LA GRIPPE

20 mars 1900,

Le lendemain dans l'après-midi—et il y a de cela déjà plus d'un

mois passé—le citoyen docteur socialiste révolutionnaire moraliste

internationaliste revint donc me voir. Il avait à la main,—et non

pas sous le bras, car on n'a jamais porté pour marcher un livre sous

le bras,—il avait un livre de bibliothèque. J'allais encore un peu

mieux. Mais j'avais toujours des essoufflements qui m'inquiétaient.

Ces essoufflements pouvaient présager la rechute légère que j'eus

depuis.

—Citoyen malade, nous avons hier oublié le principal.

—Cela n'est pas étonnant, citoyen docteur: presque toujours on oublie

ainsi le principal.

—J'ai oublié de vous demander pourquoi vous pensiez à vous guérir?

—Je n'y pensais pas seulement, docteur, je le désirais et je le

voulais. Je le désirais profondément, sourdement, obscurément,

clairement, de toutes façons, en tous les sens, de tout mon corps, de

toute mon âme, de tout moi. Je le voulais fermement. Je voulais aussi

l'espérer. Mes parents et mes amis le désiraient, le voulaient,

et plusieurs l'espéraient. J'étais d'accord avec eux là-dessus.

Le médecin aussi le voulait. Enfin je suis assuré que tous mes

adversaires le désiraient sincèrement et je crois que la plupart de

mes ennemis ne le désiraient pas moins.

—Voilà beaucoup d'accords. Voulez-vous que je commence par vous?

—Je vous dirai que je serai sans doute embarrassé pour donner réponse

à vos interrogations. Je n'étais pas bien fort sur l'analyse quand

j'étais malade. Il y avait en moi des sentiments et des raisons pour

lesquelles je voulais guérir. Mais le désir et la volonté que j'en

avais me paraissaient tellement naturels que je ne cherchais pas à en

discerner les causes.

—Le devoir et le savoir ne sont pas identiquement conformes à la

nature. Je vous aiderai. Nous commencerons par les raisons, parce que

c'est plus commode, et nous finirons par les sentiments. Mais avant

nous remarquerons que les malades veulent guérir pour échapper à la

mort, ou pour échapper à la maladie, ou, naturellement, pour échapper

aux deux. Nous aimons le remède, la convalescence et la guérison par

amour de la vie, ou par amour de la santé, ou, bien entendu, par amour

de la vie saine.

—Ce sont là, docteur, de grandes questions, et que ces simples

consultations et conversations ne suffiront pas à délier: la passion

de la vie et de la mort, de la maladie et de la santé, de la joie et

de la douleur. Il y faudrait au moins des dialogues.

—Ou un poème. Ou des poèmes. Ou un drame. On en a fait. Beaucoup.

Nous dialoguerons si la vie et l'action nous en laisse l'espace et la

force, plus tard, quand nous serons mieux renseignés. Alors nous

dirons des dialogues. Aujourd'hui nous causerons à l'abandon, comme il

convient à un convalescent. Pour quelles raisons vouliez-vous échapper

à la mort?

—Autant que je me rappelle et que puis démêler, je savais que ma

mort causerait une épouvantable souffrance à quelques-uns, une grande

souffrance à plusieurs, une souffrance à beaucoup.

—Bien. Nous sommes ainsi reconduits de la considération de la mort à

la considération de la douleur et du mal.

—J'aurais eu de la peine réciproquement si je m'étais représenté

que la mort consistait sans doute à quitter les survivants. Mais je

n'arrivais pas à me donner cette représentation.

—C'est un défaut de l'imagination.

—Je pensais très vivement au contraire que je laisserais inachevées

plusieurs entreprises que j'ai commencées, un livre que j'ai commencé,

plusieurs livres que j'espérais commencer, continuer et finir, ces

cahiers mêmes, essayés au moins pour un an, où vous savez que je mets

tous mes soins.

—Cela prouve, citoyen convalescent, que vous vous intéressez à ce que

vous faites.

—Cela prouve surtout que je le travaille. Je ne vous le dirais pas

aussi brutalement si on ne me l'avait sévèrement reproché.

—Vous auriez tort: on doit toujours dire brutalement.

—Un abonné assez éventuel...

—Qu'entendez-vous par là?

—J'entendais un abonné qui sans doute s'affermira. Cet abonné m'a

fait des cahiers une critique sévère et dont j'ai usé. Il m'a reproché

que mon style était voulu. C'est-à-dire travaillé.

—Que lui avez-vous répondu?

—Je ne lui ai pas répondu, puisque je n'ai pas le temps. Je lui ai

répondu en moi-même. Je ne sais pas ce que c'est qu'un style qui

n'est pas travaillé, qui n'est pas voulu. Ou plutôt je crois savoir

que ce n'est pas un style. On se moquerait beaucoup d'un sculpteur

qui taillerait un Balzac sans s'en apercevoir. Pourquoi veut-on

que l'écrivain taille et découpe sans l'avoir voulu? Laissons ces

plaisanteries. Je ne prétends pas que le travail puisse rien tirer du

néant, du moins le travail humain, et c'est le seul que je connaisse.

Mais je n'ai jamais rien vu de sérieux que l'auteur n'eût pas

travaillé. Les romantiques encore nous ont abrutis là-dessus.

—Quels romantiques? Vous avez eu un mot violent.

—Ne croyez pas, docteur, que je cherche des mots non grossiers pour

qualifier une influence grossière.

—Quels romantiques?

—Les prosateurs et les poètes romantiques français, les seuls que

j'ai lus. J'en ai fait mes ennemis personnels. Un jour je vous dirai

pourquoi. Pour aujourd'hui je retiens seulement qu'ils ont puissamment

contribué, avec toute leur littérature, à déconsidérer le travail.

Vous savez: _Ainsi quand Mazeppa qui rugit et qui pleure._ Vous aussi

vous avez déclamé ces vers en pleurant de bonheur et d'admiration.

—Je les ai déclamés quand j'étais écolier. C'étaient de beaux vers:

_Ainsi lorsqu'un mortel sur qui son dieu s'étale_

—Quand ils voulaient faire des vers, je persiste à croire qu'ils

ne se faisaient pas attacher sur un fougueux cheval nourri d'herbes

marines: ils avaient encrier, plume et porte-plume, et papier,

comme tout le monde. Et ils s'asseyaient à leur table sur une

chaise, comme tout le monde, excepté celui qui travaillait debout.

Et ils travaillaient, comme tout le monde. Et le génie exige la

patience à travailler, docteur, et plus je vais, citoyen, moins je

crois à l'efficacité des soudaines illuminations qui ne seraient

pas accompagnées ou soutenues par un travail sérieux, moins je

crois à l'efficacité des conversions extraordinaires soudaines et

merveilleuses, à l'efficacité des passions soudaines,—et plus je

crois à l'efficacité du travail modeste, lent, moléculaire, définitif.

—Plus je vais, répondit gravement le docteur, moins je crois à

l'efficacité d'une révolution sociale et extraordinaire soudaine,

improvisée merveilleuse, avec ou sans fusils et dictature

impersonnelle,—et plus je crois à l'efficacité d'un travail social

modeste, lent, moléculaire, définitif. Mais je ne sais pas pourquoi

vous abordez d'aussi grosses questions, que vous avez vous-même

réservées, quand je vous demande seulement des renseignements sur les

raisons et sur les sentiments que vous avez eus la semaine passée.

—Pardonnez-moi, citoyen qui découpez des interrogations:

pardonnez-moi d'échapper parfois à vos limites provisoires;

pardonnez-moi sur ce que le réel n'est pas seulement fait pour se

conformer à nos découpages. Mais ce sont nos découpages qui parfois

sont conformes aux séparations du réel, et souvent sont arbitraires.

—Particulièrement arbitraires quand nous traitons des hommes et des

sociétés qu'ils ont formées.—Avez-vous au moment du danger pensé à

ceci: à l'immortalité de l'âme ou à sa mortalité?

—Non, docteur, puisque je vous ai dit que je ne me représentais pas

que je partirais, que je quitterais, qu'ensuite je serais sans doute

absent. Quand j'étais en province au lycée en ma première philosophie,

un professeur âgé, blanc, honorable, très bon, très doux, très clair,

très grave, à la parole ancienne, aux yeux profondément tristes et

doux, nous enseignait. Nous lui devons plus pour nous avoir donné

l'exemple d'une longue et sérieuse vie universitaire que pour nous

avoir préparés patiemment au baccalauréat. Il traitait simplement

et noblement devant nous les questions du programme. L'immortalité

de l'âme était sans doute au programme. Il traita devant nous de

l'immortalité de l'âme. 11 ne s'agissait de rien moins que de savoir

si son âme à lui, à lui qui promenait régulièrement son corps en

long et en long dans la classe, et qui plaçait régulièrement le

pied de son corps sur les carreaux en brique de la classe,—donc il

s'agissait de savoir si son âme à lui était immortelle ou mortelle;

et il ne s'agissait pas moins de savoir si nos âmes à nous, qui

utilisions diligemment les mains de nos corps à copier fidèlement

le cours,—il ne s'agissait pas moins de savoir si nos âmes à nous

étaient immortelles ou mortelles. Ce fut un grand débat. Le professeur

équitable nous présenta les raisons par quoi nous pouvons penser que

les âmes humaines sont immortelles; puis il nous présenta les raisons

par quoi nous pouvons à la rigueur penser que nos âmes humaines

sont mortelles: et dans ce cours de philosophie austère et doux les

secondes raisons ne paraissaient pas prévaloir sur les premières.

Le professeur équitable penchait évidemment pour la solution de

l'espérance. Tout l'affectueux respect que nous lui avons gardé ne

nous empêchait pas alors de réagir. Continuant à protester contre la

croyance catholique où l'on nous avait élevés, commençant à protester

contre l'enseignement du lycée, où nos études secondaires finissaient,

préoccupés surtout de n'avoir pas peur, et de ne pas avoir l'air

d'avoir peur, nous réagissions contre la complaisance. Nous étions

durs. Nous disions hardiment que l'immortalité de l'âme, c'était de

la métaphysique. Depuis je me suis aperçu que la mortalité de l'âme

était aussi de la métaphysique. Aussi je ne dis plus rien. Le souci

que j'avais de l'immortalité individuelle, et qui selon les événements

de ma vie a beaucoup varié, me reste. Mais l'attention que je donnais

à ce souci a beaucoup diminué depuis que le souci de la mortalité,

de la survivance et de l'immortalité sociale a grandi en moi. Pour

l'immortalité aussi je suis devenu collectiviste.

—On ne peut se convertir sérieusement au socialisme sans que la

philosophie et la vie et les sentiments les plus profonds soient

rafraîchis, renouvelés, et, pour garder le mot, convertis.

—C'est une angoisse épouvantable que de prévoir et de voir la mort

collective, soit que tout un peuple s'engloutisse dans le sang du

massacre, soit que tout un peuple chancelle et se couche dans les

retranchements de bataille, soit que tout un peuple s'empoisonne

hâtivement d'alcool, soit que toute une classe meure accélérément du

travail qui est censé lui donner la nourriture. Et comme l'humanité

n'a pas des réserves indéfinies, c'est une étrange angoisse que de

penser à la mort de l'humanité.

—Reste à savoir, mon ami, s'il vaut mieux que l'humanité vive ou

s'il vaut mieux qu'elle meure.

—Pour savoir, docteur, s'il vaut mieux que l'humanité vive ou s'il

vaut mieux qu'elle meure, encore faut-il qu'elle vive. On ne sait pas,

quand on ne vit pas. On ne choisit pas, quand on ne vit pas.

—La proposition que vous énoncez ici, mon ami, est à peu près ce

qu'on nomme une lapalissade.

—Mieux vaut proclamer une lapalissade que d'insinuer une erreur.

—Ou plutôt il n'est pas mauvais de proclamer une lapalissade, et

il est mauvais d'insinuer une erreur.—Vous avez sans doute ici les

_Dialogues philosophiques_ de Renan?

—Bien entendu, docteur, que je les ai.

—Voulez-vous me les donner?

Comme je n'avais pas encore la permission de sortir, on monta chercher

les _Dialogues_. Le docteur moraliste posa sur ma table ronde le

livre qu'il avait apporté, ouvrit les _Dialogues et fragments

philosophiques_, s'arrêta aux _Dialogues_, les parcourut, les

relut, relut des passages, entraîné continûment des certitudes aux

probabilités et des probabilités aux rêves. Cela dura longtemps.

—Il faudrait tout citer. Ces dialogues ont un charme étrange et

une inconsistance merveilleuse, une admirable continuation de

l'idée acceptée à l'idée inacceptable. On ne saurait, sans fausser

le texte, isoler un passage, une idée, un mot. Les propositions ne

sont pas déduites, ne paraissent pas conduites, s'interpénètrent,

s'internourrissent. Étrange mutualité de l'incontestable et de

l'indéfendable. Jamais nous ne saisirons dans ce tissu la formule

entièrement fausse et plusieurs fois nous y subissons la certitude

entièrement vraie. Mais la certitude même y laisse place à la

défiance. Écoutez. Je lis presque au hasard:

EUTHYPHRON

... Le nombre des corps célestes où la vie peut se développer à

un moment donné est, sans doute, dans une proportion infiniment

petite avec le nombre des corps existants. La terre est peut-être

à l'heure qu'il est, dans des espaces presque sans bornes, le

seul globe habité. Parlons d'elle seule. Eh bien, un but comme

celui dont vous venez de parler est au-dessus de ses forces. Ces

mots d'omnipotence et d'omniscience doivent être laissés à la

scolastique. L'humanité a eu un commencement; elle aura une fin.

Une planète comme la nôtre n'a dans son histoire qu'une période

de température où elle est habitable; dans quelques centaines

de milliers d'années, on sera sorti de cette période. La Terre

sera probablement alors comme la Lune, une planète épuisée, ayant

accompli sa destinée et usé son capital planétaire, son charbon de

terre, ses métaux, ses forces vives, ses races. La destinée de la

Terre, en effet, n'est pas infinie, ainsi que vous le supposez.

Comme tous les corps qui roulent dans l'espace, elle tirera de son

sein ce qui est susceptible d'en être tiré; mais elle mourra, et,

croyez-le, elle mourra, comme dit, dans le livre de Job, le sage

de Théman, «avant d'avoir atteint la sagesse».

—Je reconnais, docteur, et je ressens cette sérénité. Mais Renan...

—Il ne s'agit pas de Renan, mon ami. Voyez sa préface:

...Je me résigne d'avance à ce que l'on m'attribue directement

toutes les opinions professées par mes interlocuteurs, même quand

elles sont contradictoires. Je n'écris que pour des lecteurs

intelligents et éclairés. Ceux-là admettront parfaitement que je

n'aie nulle solidarité avec mes personnages et que je ne doive

porter la responsabilité d'aucune des opinions qu'ils expriment.

Chacun de ces personnages représente, aux degrés divers de la

certitude, de la probabilité, du rêve, les côtés successifs d'une

pensée libre; aucun d'eux n'est un pseudonyme que j'aurais choisi,

selon une pratique familière aux auteurs de dialogues, pour

exposer mon propre sentiment.

—J'entends, docteur; et je n'adresserai ma réponse qu'à ce philosophe

Euthyphron; cet homme _au sens droit_, qui, dans les premiers jours du

mois de mai 1871...

—Vive la Commune! citoyen.

—...qui dans les premiers jours du mois de mai 1871, accablé des

malheurs de sa patrie, se promenait dans une des parties les plus

reculées du parc de Versailles, avec le philosophe Eudoxe, l'homme _à

la bonne opinion_...

—... et le philosophe _ami de la vérité_, le citoyen Philalèthe.

—Si ce citoyen philosophe avait parfaitement aimé la vérité, il eût

opposé une résistance un peu moins complaisante aux probabilités de

celui qui vint le lendemain, le deuxième jour, de Théophraste, qui

sans doute _parlait de Dieu_.

—C'est que ce Théophraste en réalité introduisait ses probabilités

sur les certitudes que ce Philalèthe avait posées. L'objection de

l'homme _au sens droit_ n'atteint pas ce Théophraste: «Nous ne disons

pas que l'absolu de la raison sera atteint par l'humanité; nous disons

qu'il sera atteint par quelque chose d'analogue à l'humanité. Des

milliers d'essais se sont déjà produits, des milliers se produiront;

il suffit qu'il y en ait un qui réussisse. Les forces de la Terre,

comme vous l'avez très bien dit, sont finies.» Et il recommence. Et

encore: «Du reste, peu importe. Il est très possible que la Terre

manque à son devoir ou sorte des conditions viables avant de l'avoir

rempli, ainsi que cela est déjà arrivé à des milliards de corps

célestes; il suffit qu'un seul de ces corps accomplisse sa destinée.

Songeons que l'expérience de l'univers se fait sur l'infini des

mondes.»

Oeuvres complètes de Charles Péguy (tome 1) · 第 6 / 26 段