—Le moraliste n'a jamais la grippe,—à condition, bien entendu, qu'il

règle ponctuellement sa conduite sur les enseignements de sa morale.

Je vous dirai pourquoi.

—Je suis bien heureux, citoyen docteur, que vous soyez venu, car

il m'a semblé, en y réfléchissant, que nous avions négligé une

considération importante en cette question des personnalités: la

considération du privé.

—Nous en causerons, mon ami, quand vous aurez la tête un peu plus

solide; aujourd'hui, et si cela ne vous fatigue pas beaucoup,

voulez-vous me conter l'histoire de votre maladie.

—Elle est peu intéressante, citoyen. Le vendredi soir j'avais donné

le bon à tirer pour les trente-six premières pages du troisième

cahier; les trente-six suivantes étaient pour ainsi dire prêtes; et

les soixante-douze dernières étaient fort avancées; je me promettais

d'avoir fini le samedi à midi et que les imprimeurs finiraient le

samedi soir; j'étais content parce que les cahiers, pour la première

fois de leur vie, allaient paraître ponctuellement; je me réjouissais

dans mon cœur: insensé qui se réjouit avant l'heure de sa mort! Au

moment que je me flattais d'un espoir insensé, tout un régiment de

microbes ennemis m'envahissaient l'organisme, où, selon les lois

de la guerre, ils marchaient contre moi de toutes leurs forces:

non pas que ces microbes eussent des raisons de m'en vouloir; mais

ils tendaient à persévérer dans leur être. Où avais-je pris ces

microbes ennemis? Les avais-je empruntés au siège de ces cahiers,

19, rue des Fossés-Saint-Jacques, ou à l'imprimerie, ou aux voitures

de la compagnie de l'Ouest, ou aux voitures de l'Orléans, ou aux

maisons de ce village, où tout le monde est contaminé: je n'avais eu

que l'embarras du choix. Le vendredi soir, de retour à la maison,

je sentis que ça n'allait pas. Le samedi matin, je me harnachai

volontairement. Au moment de partir, le cœur me manqua. Je m'effondrai

brusquement. Je me couchai. J'étais malade. Je fis téléphoner aux

imprimeurs, qui finirent le cahier à peu près sans moi.

—Il n'en est pas plus mal.

—Il n'en est pas plus mal. Ce sont les imprimeurs qui ont relu en

tierces la deuxième tournée. J'eus à peine la force de relire pour

le sens la troisième et la quatrième tournée. Ils ont relu pour la

correction. Puis je devins incapable de tout travail. J'étais malade.

—Sérieusement?

—Sérieusement.

—Quels furent vos sentiments?

—J'étais sérieusement vexé parce que j'avais toujours vécu sur cette

idée que je ne serais jamais malade.

—Ainsi. Et sur quoi fondiez-vous cette idée?

—Je ne la fondais pas; je croyais vaguement et profondément que

j'étais solide.

—Ainsi les sociétés et les partis croient vaguement et profondément

qu'ils sont solides.

—J'étais comme les sociétés et comme les partis. Je croyais.

—C'était donc une simple hypothèse?

—Une simple hypothèse, et que les événements ont démentie.

—Vous avez renoncé à cette hypothèse vaine?

—J'ai renoncé à cette vanité.

—Vous n'avez point pensé que c'étaient les événements qui avaient

tort et l'hypothèse qui avait quand même raison?

—Je ne l'ai point pensé.

—Vous n'avez point prétendu que vous alliez d'autant mieux que vous

étiez plus douloureusement éprouvé?

—Je ne l'ai point prétendu.

—Voilà qui est fort heureux, et vous avez été bien bon. Ignorez-vous

que ce que vous n'avez pas fait se fait communément aujourd'hui?

—Je m'en doutais bien un peu.

—Quels furent vos ennuis?

—Je pensais qu'en tombant malade j'avais justifié les prophéties;

mais cette justification ne me donnait aucun orgueil.

—Quelles prophéties?

—La prophétie qu'il arriverait malheur aux cahiers, parce que l'on ne

fondait jamais une entreprise considérable sur un seul homme.

—Ces prophètes étaient de bon conseil.

—Ils oubliaient que je n'étais pas tout à fait seul, et que, si

presque tout le travail me revenait, j'avais de solides amitiés pour

me donner du courage.

—Qu'arriva-t-il ensuite? comme on dit dans les livres élémentaires.

—Sur la recommandation de mon ami Jean Tharaud, qui m'en avait dit

le plus grand bien, je pris ma petite édition classique des _Pensées_

de Pascal, publiées dans leur texte authentique avec un commentaire

suivi par Ernest Havet, ancien élève de l'École Normale, Maître de

Conférences à cette École, Agrégé de la Faculté des Lettres de Paris,

et dans cette édition, qui me rappelait de bons souvenirs, je lus

la _Prière pour demander à Dieu le bon usage des maladies_. J'admirai

comme on le doit cette passion religieuse et, pour dire le mot,

cette foi passionnément géométrique, géométriquement passionnée, si

absolument exacte, si absolument propre, si absolument ponctuelle,

si parfaite, si infiniment finie, si bien faite, si bien close et

régulièrement douloureuse et consolée, enfin si utilement fidèle et si

pratiquement confiante, si étrangère à nous.

—Moins étrangère que vous ne le croyez. Mais dites-moi sincèrement

pourquoi vous avez lu cette prière au commencement de votre maladie.

—Devenu avare après plusieurs déceptions financières, j'étais heureux

d'utiliser le temps de ma maladie à lire un bon texte. J'étais

heureux de lire du Pascal, parce que j'ai gardé pour ce chrétien une

admiration singulière inquiète. J'étais heureux de lire une prière que

mon ami venait d'admirer. Enfin l'appropriation de cette prière à mon

nouvel état me plaisait.

—N'y avait-il pas un peu d'amusement dans votre cas?

—Malade pour la première fois depuis un très long temps, je m'amusais

un peu et puérilement de ma situation nouvelle. Ainsi les mauvais

révolutionnaires s'amusent de la nouveauté quand les premières

agitations des crises troublent la tranquillité provisoirement

habitable du présent. Je jouai un peu au malade. Mais cet amusement

ne dura pas. Mon corps monta rapidement jusqu'à la température de

quarante centigrades. Le reste à l'avenant. Je n'en voulus rien

dire. Mais j'eus peur. Et pendant trois quarts de journée, moitié

par association, moitié par appropriation d'idées, je considérai

l'univers sous l'aspect de la mortalité, _sub specie mortalitatis_,

docteur, si vous permettez.

—Je permets tout à un convalescent.

—Cet aspect de la mortalité est pour nous mortels ce qui ressemble

encore le mieux à l'aspect de l'éternité. Pendant seize ou vingt

heures je formai des pensers que je n'oublierai de ma vie et que je

vous dirai plus tard. Ce sont des pensées à longue échéance. Croyez

que j'avais laissé tous les livres de côté. Je délirais, ce qui est

d'un malade, et cependant je voyais extraordinairement clair dans

certaines idées saines. Un souvenir singulièrement douloureux me

hantait: au moment où j'avais formé le dessein de publier ces cahiers,

je m'en étais ouvert à plusieurs personnes en qui j'avais confiance;

une de ces personnes me répondit presque aussitôt: «Je vous préviens

que je marcherai contre vous et de toutes mes forces.»

—Celui qui vous parlait ainsi était sans doute quelque guesdiste.

—Vous m'entendez mal, citoyen docteur: je n'aurais pas eu confiance

en un guesdiste. Il y a plus d'un an que j'ai cessé d'avoir confiance

au dernier des guesdistes en qui j'avais confiance, et qui était, vous

ne l'ignorez pas, le citoyen Henri ou Henry Nivet. Non, le citoyen

dont je vous parle, un citoyen bibliothécaire qui me promit de marcher

contre moi de toutes ses forces, et qui tint parole, avait naguère été

un excellent dreyfusard. Mais quand l'idée de l'unité catholique est

entrée dans l'âme d'un moine, et quand l'idée de l'unité socialiste

est entrée dans l'âme d'un citoyen, ces hommes sont méconnaissables.

—C'est une question que de savoir si un bon citoyen doit marcher

contre vous de toutes ses forces, et si vous êtes un mauvais citoyen.

Mais nous traiterons ces questions quand vous irez mieux. Je ne veux

pas vous tuer.

—Pendant que je considérais l'univers sous l'aspect de la mortalité,

je me disais précisément que nous pouvons tuer beaucoup de gens sans

l'avoir voulu. Dans le plein tissu des événements heureux et surtout

des événements malheureux, de faibles efforts peuvent avoir des

conséquences incalculables. Souvent toutes nos forces ne déplacent pas

un grain de sable, et parfois nous n'avons pas besoin de toutes nos

forces pour tuer un homme. Quand un homme se meurt, il ne meurt pas

seulement de la maladie qu'il a. Il meurt de toute sa vie. Je ne veux

pas, citoyen docteur, attribuer trop d'importance à des idées troubles

qui me venaient dans l'ardeur de la fièvre. Mais je me disais qu'avant

de déclarer—sincèrement—à un homme isolé que l'on marchera de toutes

ses forces contre lui, on doit au moins examiner si vraiment cet homme

seul est un grand criminel.

—Je veux seulement vous demander un bref renseignement. Ces bons

citoyens qui marchèrent de toutes leurs forces contre vous mauvais

citoyen connaissaient-ils ces prophètes qui vous avaient prédit que

les cahiers ne réussiraient pas et qui vous avaient en passant donné

ce qu'on nomme un bon conseil?

—Je ne sais s'ils se connaissaient, mais ils étaient identiquement

les mêmes hommes.

—Je m'en doutais bien un peu, répondit en souriant le citoyen

docteur. Quand certains hommes ont prophétisé du mal à une

institution ou à des individus, ils deviennent redoutables à cette

institution et à ces individus. Il faudrait que des prophètes fussent

extraordinairement forts et justes pour ne prêter pas les mains à

l'accomplissement de leurs prophéties. Ne demandons pas aux hommes

une force et une justice extraordinaire. Il est si agréable d'avoir

prophétisé juste. Nous devons sagement nous estimer heureux quand ces

prophéties complaisamment réalisées ne sont pas élevées ensuite à la

dignité de lois naturelles.

—Pendant que je considérais l'univers sous l'aspect que je vous ai

dit, je formai le ferme propos, si j'en réchappais, de ne marcher de

toutes mes forces contre aucune personne comme telle, mais seulement

contre l'injustice. Après quoi je demandai le médecin au moment même

où ma famille avait la même pensée.

—Voilà qui est extraordinaire, mon ami: comment! vous étiez

gravement malade, et vous avez demandé le médecin! Nous en usons plus

astucieusement pour les maladies sociales. Comment! Vous n'avez fait

procéder à aucun scrutin, soit par les habitants de votre commune

de Saint-Clair, soit au moins par un conseil élu, par le conseil

municipal, soit enfin par les différentes personnes de votre famille!

Vous n'avez pas tenu quelque assemblée, un bon congrès, un concile, ou

un petit conciliabule! Vous n'avez pas pris l'avis de la majorité! A

quoi pensiez-vous?

—Je pensais à me guérir. Alors nous avons fait venir le médecin.

—Étrange idée! et comme vous connaissez peu les avantages du

régime parlementaire. Nous, quand un parti est malade, nous nous

gardons soigneusement de faire venir les médecins: ils pourraient

diagnostiquer les ambitions individuelles aiguës, la boulangite,

la parlementarite, la concurrencite, l'autoritarite, l'unitarite,

l'électorolâtrie, mieux nommée ainsi: électoroculture; nous ne voulons

pas de cela; nous réunissons donc dans des congrès les malades, qui

sont nombreux, les bien portants, qui sont moins nombreux, et les

médecins, qui sont rares. Les malades ont de une à cinq voix, les bien

portants de une à cinq voix, les médecins de une à cinq voix. Nous

sommes en effet partisans de l'égalité. Puis la majorité décide.

—De quoi décide-t-elle?

—De tout: du fait et du droit; de savoir si telle proposition est ou

n'est pas dans Jansénius; et de savoir si cette proposition est ou

n'est pas conforme à la justice. Vous n'ignorez pas que la majorité a

évidemment raison;—et ils feront venir tant de _cordeliers_ qu'ils

finiront bien par emporter le vote.—Quel homme était-ce, au moins,

que ce médecin?

—Je vous l'avouerai sans détour: c'est un bourgeois. Depuis

vingt-sept ans, par toute saison, par les candeurs de l'été, par

les candeurs de l'hiver, par les inquiétudes et les incertitudes

essoufflées, copieuses du printemps, par les incertitudes automnales,

ce bourgeois fait le tour du pays, suivant à peu près l'itinéraire

du facteur. Un cocher fidèle, nommé Papillon, conduit sa voiture de

campagne. Je crois que c'est un bourgeois. Il prend cinq francs par

consultation aux gens qui ont de quoi ou qui sont censés avoir de

quoi, deux ou trois francs à ceux qui ont moins, rien à ceux qui n'ont

rien, beaucoup aux gens des châteaux. C'est toujours un bourgeois.

Quand on a besoin de lui, on prévient quelques voisins; comme il

va toujours quelque part, les voisins l'arrêtent et vous l'envoient.

Ce procédé primitif n'a jamais donné de mécompte. Au moment où ce

médecin bourgeois pénétra dans ma chambre de malade, j'avais _la

Petite République_ et _l'Aurore_ grandes ouvertes et non lues sur mon

lit. Si cet homme avait été partisan d'une certaine lutte de classes

mal entendue, mon affaire était bonne. Heureusement il n'avait pas lu

les auteurs et n'était qu'un médecin de campagne. Il ressemblait assez

aux bons médecins de Zola, non pas tant au docteur Pascal, qui est

un type et non pas seulement un médecin, qu'à ce bon docteur Boutan,

qui donnait de si bons conseils dans _Fécondité_, qui était plus

philosophe et meilleur que les Froment. Il nous demanda la permission

de se chauffer à mon bon feu de malade, un feu rouge de coke. Il avait

grand froid aux pieds, de faire sa tournée par un temps pareil. Il

tombait une neige glacée qui se plaquait par terre. Il n'y avait plus

que le facteur et lui qui continuaient de marcher. Encore le facteur

traînait-il depuis trois jours une grippe envahissante. Le cantonnier

avait depuis longtemps déserté la route nationale de Chartres et

s'était réfugié dans quelque abri. Pendant que le médecin se chauffait

les pieds, la consultation s'allongeait en conversation.

—Dites-moi d'abord, mon ami, ce qui est de la consultation.

—Vous savez bien ce que c'est que la consultation d'un docteur

médecin: examen attentif et sincère de toutes les références, tâter le

pouls, frapper dans le dos et ausculter.

—N'accélérons pas, mon ami: pourquoi ce médecin vous examinait-il

ainsi?

—Curieuse question, docteur: pour savoir ce que j'avais.

—Nous en usons plus astucieusement pour savoir ce que c'est que

les maladies sociales: nous allons chercher dans nos bons auteurs,

dont quelques-uns sont morts depuis dix-sept ou trente-six ans,

des renseignements complets sur ce qui nous arrive et quelques

renseignements sur ce qui nous arrivera.

—Mon docteur médecin avait lu quand il était étudiant les bons

auteurs de la médecine, de l'anatomie et de la physiologie animale

et humaine, et de l'art médical. Puis il s'était tenu au courant

des progrès médicaux. Il avait lu ce que les bons auteurs avaient

écrit de la grippe. Il avait lu même les statistiques. Mais il ne

se croyait pas dispensé pour cela d'examiner les cas particuliers

et les cas nouveaux. Il examinait les cas nouveaux avec un esprit

nouveau. Il n'avait pas des formules toutes faites et dispensatoires.

Il m'ausculta moi-même. Il ne me dit pas du seuil de ma chambre:

«Parfaitement, monsieur, vous avez la grippe: nous savons ce que

c'est; c'est connu, classé, catalogué, j'ai là une formule imprimée,

copiée, dans un bon livre, et qui assure infailliblement la guérison.»

Non, il entra posément et se dirigea vers mon lit en me regardant.

Puis il regarda les journaux qui étaient sur mon lit. Mais il ne

se servit de ses forces médicales que pour me donner remède. Et

moi-même, citoyen, j'avais beaucoup de bonnes raisons pour ne marcher

pas contre lui de toutes mes faibles forces. Il me demanda tous les

renseignements qui lui étaient nécessaires pour établir son diagnostic.

—Vous lui avez répondu la vérité?

—Naturellement. On répond toujours la vérité aux médecins.

—Vous n'avez pas essayé de jouer au plus fin, de jouer au plus malin,

de duper le médecin, de lui donner illusion?

—Vous plaisantez, docteur: je me serais considéré comme le dernier

des imbéciles, et non pas comme l'avant-dernier, si j'avais voulu

jouer au plus fin avec le médecin.

—Pourquoi donc, citoyen malade?

—Parce qu'il est évident que c'est moi que j'aurais dupé; j'aurais

compromis ma future santé.

—Mais cette vérité que vous disiez à ce médecin pouvait porter

atteinte à votre amour-propre.

—Je n'avais plus aucune considération, docteur, pour mon ancien

amour-propre. N'espérez pas que vous ajouterez jamais, dans vos

énumérations, l'honneur du malade à l'honneur du soldat. Le malade est

un malheureux sans honneur professionnel.

—Nous en usons plus astucieusement pour les maladies sociales: nous

masquons, nous déguisons, nous fardons, nous altérons, nous inclinons

la vérité pont ne pas mécontenter, pour ne pas blesser, pour ne

pas vexer tous ceux qui sont malades et qui nous contaminent, les

ambitieux individuels et collectifs, les autoritaires, les unitaires,

les boulangistes, les concurrents, les électroroculteurs, les

parlementaires.

—Je sais ce que c'est, docteur, que les individus ambitieux

individuels; je connais moins les ambitieux collectifs.

—C'est une race d'ambitieux considérablement plus redoutable. Ce sont

eux qui ont inventé les syndicats et coopératives de production et

de consommation d'ambition. Le guesdisme était jadis le culte et la

vénération de Guesde: il a commencé naguère à devenir, et il devient

de plus en plus un syndicat de jeunes ambitieux.

—Qui nommez-vous les autoritaires?

—Parmi tous ceux qui se croient révolutionnaires, je nomme

autoritaires, ou autoritariens, et je juge en un sens réactionnaires:

ceux qui veulent commander par la force à leurs camarades, au lieu

d'essayer de les convaincre par la raison. Je nommerais autoritaristes

ceux qui font et professent la théorie de l'autoritarisme. Mais ces

derniers mots me déplaisent.

—Qui nommez-vous les unitaires?

—Parmi tous ceux qui se croient socialistes, je nomme unitaires, ou

unitariens, et je juge en un sens ecclésiastiques: ceux qui veulent

réunir, par la force même, ceux qui ont raison à ceux qui ont tort,

au lieu d'agir simplement et petitement avec ceux qui ont raison.

Je nommerais unitaristes ceux qui font et professent la théorie de

l'unitarisme. Mais ces derniers mots me déplaisent.

—Je crois savoir qui vous nommez les boulangistes.

—Vous ne le saurez jamais assez: le boulangisme a d'abord été une

maladie épidémique à rechutes à peu près régulières; mais il tend à

devenir une maladie endémique redoutable.

—Qui nommez-vous au juste les concurrents?

—Je pourrais distinguer les concurrents et les concurrentistes; mais

ce dernier mot me déplaît. Les concurrents sont ceux qui, nommés

socialistes, se livrent cependant aux pires excès de la concurrence

individuelle et collective. Les concurrentistes seraient ces bonnes

gens comme nous en voyons, qui, animés eux-mêmes des sentiments les

plus doux, ont gardé cependant pour la vieille concurrence un respect

religieux et la veulent restituer, disposée, adaptée, honorée, au cœur

de la cité socialiste. Ces derniers sont de braves gens qui n'ont

jamais pu oublier les distributions de prix bourgeoises où ils furent

couronnés.

—Je ne connais que trop ce que vous nommez la culture de l'électeur.

—Vous ne la connaissez pas encore assez. Vous ne pensez ici qu'à

l'électeur né ou devenu ou censé devenu français, que l'on cultive

pour devenir conseiller municipal, ou conseiller d'arrondissement, ou

conseiller général, ou député, selon le suffrage universel. Et vous

pensez encore à l'électeur devenu ou censé devenu sénatorial, que

l'on cultive pour devenir sénateur, selon le suffrage restreint. Vous

pensez aux élections académiques, à la cooptation. Mais vous ne pensez

pas que nous avons à présent nos élections, à nous, et nos électeurs,

à nous, nés ou devenus ou censés devenus socialistes. Nous cultivons à

l'intérieur. Nous cultivons pour devenir délégués, selon le suffrage

universel, que nous avons adopté. Nous cultivons pour devenir du

Comité général, selon les lois du suffrage restreint, que nous avons

introduites.

—Je crois savoir qui vous nommez les parlementaires.

—Vous ne le savez pas encore assez. Vous ne pensez qu'aux socialistes

parlementaires et aux parlementaires socialistes introduits dans les

Parlements bourgeois, peu à peu inclinés aux mœurs parlementaires.

Vous ne pensez pas aux socialistes ayant introduit chez eux pour eux

les mœurs parlementaires, l'unanime inclinaison devant la majorité,

fût-elle factice, et tous les trucs des Parlements bourgeois, le vote

par division, le vote par paragraphes et le vote sur l'ensemble, et

toutes les motions, et les motions d'ordre, et la question préalable,

et le vote en commençant par la motion la plus éloignée, et le vote

sur la priorité, et le vote sur la forme, et le vote sur le fond, et

le vote par tête, et le vote par ordre, et le vote par mandats, et le

vote avec les mains, et le vote avec les pieds, et le vote avec les

cannes, et le vote avec les chapeaux, sur les tables, sur les chaises,

et le vote en chantant, et les formules heureuses de conciliation. Je

nommerais parlementaristes ceux qui font et professent la théorie du

parlementarisme.

—Mais ces derniers mots me déplaisent. Parfaitement. Vous donnez à

vos malades et à vos maladies des noms bien peu français.

—Les noms sont bien peu français; les actes que j'ai nommés sont bien

peu français et bien peu socialistes.

—Et quand le médecin vous eut bien ausculté?

—Ce médecin leva les bras au ciel, non pour adorer, car depuis

longtemps les médecins sont devenus peu adorateurs, mais pour marquer

son étonnement. «Eh madame!» dit-il à ma femme,—les médecins

négligent de s'adresser au malade lui-même,—«quelle maladie

extraordinaire! je n'ai pas encore vu deux cas qui se ressemblaient.»

Entendant ces paroles, je me rappelai cette proposition: qu'il n'y a

pas de maladies, qu'il n'y a que des malades.

—Proposition qui paraît modeste et même humble, mais qui est

présomptueuse et veut réduire les aspects du réel; pour moi je ne

l'ai pas plus reçue en mon entendement que la proposition contraire,

qu'il n'y aurait pas de malades, qu'il n'y aurait que des maladies:

ce sont là deux propositions qui ne me paraissent pas empiéter moins

sur le réel social que sur le réel individuel, qui est lui-même un

peu un réel social. J'oserais dire qu'il y a des maladies qui se

manifestent chez des malades, et qu'il y a des maladies sociales qui

se manifestent chez des malades individuels et collectifs. Il y aurait

donc à la fois des maladies et des malades. C'est parce qu'il y a des

maladies qu'il faut que l'on travaille dans les documents et dans

les renseignements des livres. C'est parce qu'il y a des malades que

nous devons les ausculter individuellement ou particulièrement. Des

microbes identiques ou à peu près identiques donnent aux différents

organismes des lésions différentes, et demandent, s'il est permis de

parler ainsi, des traitements différents. Quelles étaient vos lésions?

—«Vous n'avez jamais eu de pneumonie? me demanda le médecin.

—Jamais, docteur.

—C'est curieux, vous avez la poitrine assez délabrée. Enfin vous

auriez tort d'avoir peur. Vous pourrez vous rétablir avec beaucoup de

soins. Vous êtes jeune encore. Quel âge avez-vous, trente et quelques?

—Non, docteur, j'ai vingt-sept ans seulement.

—Tiens, tiens, voici qui est plus sérieux. Vous avez vraiment la

poitrine assez délabrée.»

—Je vous arrête ici, mon ami: pensez-vous que ce médecin vous disait

la vérité?

—Je le pense: les médecins disent toujours la vérité.

—Ne généralisons pas trop. Admettons seulement qu'ils disent

naturellement la vérité; admettons qu'ils disent la vérité quand on

veut bien la savoir.

—Si vous le voulez. Je crois que ce médecin me disait la vérité.

—Mais cette vérité n'était pas flatteuse pour vous.

—Ce médecin n'était pas là pour me flatter, mais nous l'avions fait

monter pour qu'il me dît la vérité qu'il saurait de la santé de mon

corps.

Oeuvres complètes de Charles Péguy (tome 1) · 第 5 / 26 段