règle ponctuellement sa conduite sur les enseignements de sa morale.
Je vous dirai pourquoi.
—Je suis bien heureux, citoyen docteur, que vous soyez venu, car
il m'a semblé, en y réfléchissant, que nous avions négligé une
considération importante en cette question des personnalités: la
considération du privé.
—Nous en causerons, mon ami, quand vous aurez la tête un peu plus
solide; aujourd'hui, et si cela ne vous fatigue pas beaucoup,
voulez-vous me conter l'histoire de votre maladie.
—Elle est peu intéressante, citoyen. Le vendredi soir j'avais donné
le bon à tirer pour les trente-six premières pages du troisième
cahier; les trente-six suivantes étaient pour ainsi dire prêtes; et
les soixante-douze dernières étaient fort avancées; je me promettais
d'avoir fini le samedi à midi et que les imprimeurs finiraient le
samedi soir; j'étais content parce que les cahiers, pour la première
fois de leur vie, allaient paraître ponctuellement; je me réjouissais
dans mon cœur: insensé qui se réjouit avant l'heure de sa mort! Au
moment que je me flattais d'un espoir insensé, tout un régiment de
microbes ennemis m'envahissaient l'organisme, où, selon les lois
de la guerre, ils marchaient contre moi de toutes leurs forces:
non pas que ces microbes eussent des raisons de m'en vouloir; mais
ils tendaient à persévérer dans leur être. Où avais-je pris ces
microbes ennemis? Les avais-je empruntés au siège de ces cahiers,
19, rue des Fossés-Saint-Jacques, ou à l'imprimerie, ou aux voitures
de la compagnie de l'Ouest, ou aux voitures de l'Orléans, ou aux
maisons de ce village, où tout le monde est contaminé: je n'avais eu
que l'embarras du choix. Le vendredi soir, de retour à la maison,
je sentis que ça n'allait pas. Le samedi matin, je me harnachai
volontairement. Au moment de partir, le cœur me manqua. Je m'effondrai
brusquement. Je me couchai. J'étais malade. Je fis téléphoner aux
imprimeurs, qui finirent le cahier à peu près sans moi.
—Il n'en est pas plus mal.
—Il n'en est pas plus mal. Ce sont les imprimeurs qui ont relu en
tierces la deuxième tournée. J'eus à peine la force de relire pour
le sens la troisième et la quatrième tournée. Ils ont relu pour la
correction. Puis je devins incapable de tout travail. J'étais malade.
—Sérieusement?
—Sérieusement.
—Quels furent vos sentiments?
—J'étais sérieusement vexé parce que j'avais toujours vécu sur cette
idée que je ne serais jamais malade.
—Ainsi. Et sur quoi fondiez-vous cette idée?
—Je ne la fondais pas; je croyais vaguement et profondément que
j'étais solide.
—Ainsi les sociétés et les partis croient vaguement et profondément
qu'ils sont solides.
—J'étais comme les sociétés et comme les partis. Je croyais.
—C'était donc une simple hypothèse?
—Une simple hypothèse, et que les événements ont démentie.
—Vous avez renoncé à cette hypothèse vaine?
—J'ai renoncé à cette vanité.
—Vous n'avez point pensé que c'étaient les événements qui avaient
tort et l'hypothèse qui avait quand même raison?
—Je ne l'ai point pensé.
—Vous n'avez point prétendu que vous alliez d'autant mieux que vous
étiez plus douloureusement éprouvé?
—Je ne l'ai point prétendu.
—Voilà qui est fort heureux, et vous avez été bien bon. Ignorez-vous
que ce que vous n'avez pas fait se fait communément aujourd'hui?
—Je m'en doutais bien un peu.
—Quels furent vos ennuis?
—Je pensais qu'en tombant malade j'avais justifié les prophéties;
mais cette justification ne me donnait aucun orgueil.
—Quelles prophéties?
—La prophétie qu'il arriverait malheur aux cahiers, parce que l'on ne
fondait jamais une entreprise considérable sur un seul homme.
—Ces prophètes étaient de bon conseil.
—Ils oubliaient que je n'étais pas tout à fait seul, et que, si
presque tout le travail me revenait, j'avais de solides amitiés pour
me donner du courage.
—Qu'arriva-t-il ensuite? comme on dit dans les livres élémentaires.
—Sur la recommandation de mon ami Jean Tharaud, qui m'en avait dit
le plus grand bien, je pris ma petite édition classique des _Pensées_
de Pascal, publiées dans leur texte authentique avec un commentaire
suivi par Ernest Havet, ancien élève de l'École Normale, Maître de
Conférences à cette École, Agrégé de la Faculté des Lettres de Paris,
et dans cette édition, qui me rappelait de bons souvenirs, je lus
la _Prière pour demander à Dieu le bon usage des maladies_. J'admirai
comme on le doit cette passion religieuse et, pour dire le mot,
cette foi passionnément géométrique, géométriquement passionnée, si
absolument exacte, si absolument propre, si absolument ponctuelle,
si parfaite, si infiniment finie, si bien faite, si bien close et
régulièrement douloureuse et consolée, enfin si utilement fidèle et si
pratiquement confiante, si étrangère à nous.
—Moins étrangère que vous ne le croyez. Mais dites-moi sincèrement
pourquoi vous avez lu cette prière au commencement de votre maladie.
—Devenu avare après plusieurs déceptions financières, j'étais heureux
d'utiliser le temps de ma maladie à lire un bon texte. J'étais
heureux de lire du Pascal, parce que j'ai gardé pour ce chrétien une
admiration singulière inquiète. J'étais heureux de lire une prière que
mon ami venait d'admirer. Enfin l'appropriation de cette prière à mon
nouvel état me plaisait.
—N'y avait-il pas un peu d'amusement dans votre cas?
—Malade pour la première fois depuis un très long temps, je m'amusais
un peu et puérilement de ma situation nouvelle. Ainsi les mauvais
révolutionnaires s'amusent de la nouveauté quand les premières
agitations des crises troublent la tranquillité provisoirement
habitable du présent. Je jouai un peu au malade. Mais cet amusement
ne dura pas. Mon corps monta rapidement jusqu'à la température de
quarante centigrades. Le reste à l'avenant. Je n'en voulus rien
dire. Mais j'eus peur. Et pendant trois quarts de journée, moitié
par association, moitié par appropriation d'idées, je considérai
l'univers sous l'aspect de la mortalité, _sub specie mortalitatis_,
docteur, si vous permettez.
—Je permets tout à un convalescent.
—Cet aspect de la mortalité est pour nous mortels ce qui ressemble
encore le mieux à l'aspect de l'éternité. Pendant seize ou vingt
heures je formai des pensers que je n'oublierai de ma vie et que je
vous dirai plus tard. Ce sont des pensées à longue échéance. Croyez
que j'avais laissé tous les livres de côté. Je délirais, ce qui est
d'un malade, et cependant je voyais extraordinairement clair dans
certaines idées saines. Un souvenir singulièrement douloureux me
hantait: au moment où j'avais formé le dessein de publier ces cahiers,
je m'en étais ouvert à plusieurs personnes en qui j'avais confiance;
une de ces personnes me répondit presque aussitôt: «Je vous préviens
que je marcherai contre vous et de toutes mes forces.»
—Celui qui vous parlait ainsi était sans doute quelque guesdiste.
—Vous m'entendez mal, citoyen docteur: je n'aurais pas eu confiance
en un guesdiste. Il y a plus d'un an que j'ai cessé d'avoir confiance
au dernier des guesdistes en qui j'avais confiance, et qui était, vous
ne l'ignorez pas, le citoyen Henri ou Henry Nivet. Non, le citoyen
dont je vous parle, un citoyen bibliothécaire qui me promit de marcher
contre moi de toutes ses forces, et qui tint parole, avait naguère été
un excellent dreyfusard. Mais quand l'idée de l'unité catholique est
entrée dans l'âme d'un moine, et quand l'idée de l'unité socialiste
est entrée dans l'âme d'un citoyen, ces hommes sont méconnaissables.
—C'est une question que de savoir si un bon citoyen doit marcher
contre vous de toutes ses forces, et si vous êtes un mauvais citoyen.
Mais nous traiterons ces questions quand vous irez mieux. Je ne veux
pas vous tuer.
—Pendant que je considérais l'univers sous l'aspect de la mortalité,
je me disais précisément que nous pouvons tuer beaucoup de gens sans
l'avoir voulu. Dans le plein tissu des événements heureux et surtout
des événements malheureux, de faibles efforts peuvent avoir des
conséquences incalculables. Souvent toutes nos forces ne déplacent pas
un grain de sable, et parfois nous n'avons pas besoin de toutes nos
forces pour tuer un homme. Quand un homme se meurt, il ne meurt pas
seulement de la maladie qu'il a. Il meurt de toute sa vie. Je ne veux
pas, citoyen docteur, attribuer trop d'importance à des idées troubles
qui me venaient dans l'ardeur de la fièvre. Mais je me disais qu'avant
de déclarer—sincèrement—à un homme isolé que l'on marchera de toutes
ses forces contre lui, on doit au moins examiner si vraiment cet homme
seul est un grand criminel.
—Je veux seulement vous demander un bref renseignement. Ces bons
citoyens qui marchèrent de toutes leurs forces contre vous mauvais
citoyen connaissaient-ils ces prophètes qui vous avaient prédit que
les cahiers ne réussiraient pas et qui vous avaient en passant donné
ce qu'on nomme un bon conseil?
—Je ne sais s'ils se connaissaient, mais ils étaient identiquement
les mêmes hommes.
—Je m'en doutais bien un peu, répondit en souriant le citoyen
docteur. Quand certains hommes ont prophétisé du mal à une
institution ou à des individus, ils deviennent redoutables à cette
institution et à ces individus. Il faudrait que des prophètes fussent
extraordinairement forts et justes pour ne prêter pas les mains à
l'accomplissement de leurs prophéties. Ne demandons pas aux hommes
une force et une justice extraordinaire. Il est si agréable d'avoir
prophétisé juste. Nous devons sagement nous estimer heureux quand ces
prophéties complaisamment réalisées ne sont pas élevées ensuite à la
dignité de lois naturelles.
—Pendant que je considérais l'univers sous l'aspect que je vous ai
dit, je formai le ferme propos, si j'en réchappais, de ne marcher de
toutes mes forces contre aucune personne comme telle, mais seulement
contre l'injustice. Après quoi je demandai le médecin au moment même
où ma famille avait la même pensée.
—Voilà qui est extraordinaire, mon ami: comment! vous étiez
gravement malade, et vous avez demandé le médecin! Nous en usons plus
astucieusement pour les maladies sociales. Comment! Vous n'avez fait
procéder à aucun scrutin, soit par les habitants de votre commune
de Saint-Clair, soit au moins par un conseil élu, par le conseil
municipal, soit enfin par les différentes personnes de votre famille!
Vous n'avez pas tenu quelque assemblée, un bon congrès, un concile, ou
un petit conciliabule! Vous n'avez pas pris l'avis de la majorité! A
quoi pensiez-vous?
—Je pensais à me guérir. Alors nous avons fait venir le médecin.
—Étrange idée! et comme vous connaissez peu les avantages du
régime parlementaire. Nous, quand un parti est malade, nous nous
gardons soigneusement de faire venir les médecins: ils pourraient
diagnostiquer les ambitions individuelles aiguës, la boulangite,
la parlementarite, la concurrencite, l'autoritarite, l'unitarite,
l'électorolâtrie, mieux nommée ainsi: électoroculture; nous ne voulons
pas de cela; nous réunissons donc dans des congrès les malades, qui
sont nombreux, les bien portants, qui sont moins nombreux, et les
médecins, qui sont rares. Les malades ont de une à cinq voix, les bien
portants de une à cinq voix, les médecins de une à cinq voix. Nous
sommes en effet partisans de l'égalité. Puis la majorité décide.
—De quoi décide-t-elle?
—De tout: du fait et du droit; de savoir si telle proposition est ou
n'est pas dans Jansénius; et de savoir si cette proposition est ou
n'est pas conforme à la justice. Vous n'ignorez pas que la majorité a
évidemment raison;—et ils feront venir tant de _cordeliers_ qu'ils
finiront bien par emporter le vote.—Quel homme était-ce, au moins,
que ce médecin?
—Je vous l'avouerai sans détour: c'est un bourgeois. Depuis
vingt-sept ans, par toute saison, par les candeurs de l'été, par
les candeurs de l'hiver, par les inquiétudes et les incertitudes
essoufflées, copieuses du printemps, par les incertitudes automnales,
ce bourgeois fait le tour du pays, suivant à peu près l'itinéraire
du facteur. Un cocher fidèle, nommé Papillon, conduit sa voiture de
campagne. Je crois que c'est un bourgeois. Il prend cinq francs par
consultation aux gens qui ont de quoi ou qui sont censés avoir de
quoi, deux ou trois francs à ceux qui ont moins, rien à ceux qui n'ont
rien, beaucoup aux gens des châteaux. C'est toujours un bourgeois.
Quand on a besoin de lui, on prévient quelques voisins; comme il
va toujours quelque part, les voisins l'arrêtent et vous l'envoient.
Ce procédé primitif n'a jamais donné de mécompte. Au moment où ce
médecin bourgeois pénétra dans ma chambre de malade, j'avais _la
Petite République_ et _l'Aurore_ grandes ouvertes et non lues sur mon
lit. Si cet homme avait été partisan d'une certaine lutte de classes
mal entendue, mon affaire était bonne. Heureusement il n'avait pas lu
les auteurs et n'était qu'un médecin de campagne. Il ressemblait assez
aux bons médecins de Zola, non pas tant au docteur Pascal, qui est
un type et non pas seulement un médecin, qu'à ce bon docteur Boutan,
qui donnait de si bons conseils dans _Fécondité_, qui était plus
philosophe et meilleur que les Froment. Il nous demanda la permission
de se chauffer à mon bon feu de malade, un feu rouge de coke. Il avait
grand froid aux pieds, de faire sa tournée par un temps pareil. Il
tombait une neige glacée qui se plaquait par terre. Il n'y avait plus
que le facteur et lui qui continuaient de marcher. Encore le facteur
traînait-il depuis trois jours une grippe envahissante. Le cantonnier
avait depuis longtemps déserté la route nationale de Chartres et
s'était réfugié dans quelque abri. Pendant que le médecin se chauffait
les pieds, la consultation s'allongeait en conversation.
—Dites-moi d'abord, mon ami, ce qui est de la consultation.
—Vous savez bien ce que c'est que la consultation d'un docteur
médecin: examen attentif et sincère de toutes les références, tâter le
pouls, frapper dans le dos et ausculter.
—N'accélérons pas, mon ami: pourquoi ce médecin vous examinait-il
ainsi?
—Curieuse question, docteur: pour savoir ce que j'avais.
—Nous en usons plus astucieusement pour savoir ce que c'est que
les maladies sociales: nous allons chercher dans nos bons auteurs,
dont quelques-uns sont morts depuis dix-sept ou trente-six ans,
des renseignements complets sur ce qui nous arrive et quelques
renseignements sur ce qui nous arrivera.
—Mon docteur médecin avait lu quand il était étudiant les bons
auteurs de la médecine, de l'anatomie et de la physiologie animale
et humaine, et de l'art médical. Puis il s'était tenu au courant
des progrès médicaux. Il avait lu ce que les bons auteurs avaient
écrit de la grippe. Il avait lu même les statistiques. Mais il ne
se croyait pas dispensé pour cela d'examiner les cas particuliers
et les cas nouveaux. Il examinait les cas nouveaux avec un esprit
nouveau. Il n'avait pas des formules toutes faites et dispensatoires.
Il m'ausculta moi-même. Il ne me dit pas du seuil de ma chambre:
«Parfaitement, monsieur, vous avez la grippe: nous savons ce que
c'est; c'est connu, classé, catalogué, j'ai là une formule imprimée,
copiée, dans un bon livre, et qui assure infailliblement la guérison.»
Non, il entra posément et se dirigea vers mon lit en me regardant.
Puis il regarda les journaux qui étaient sur mon lit. Mais il ne
se servit de ses forces médicales que pour me donner remède. Et
moi-même, citoyen, j'avais beaucoup de bonnes raisons pour ne marcher
pas contre lui de toutes mes faibles forces. Il me demanda tous les
renseignements qui lui étaient nécessaires pour établir son diagnostic.
—Vous lui avez répondu la vérité?
—Naturellement. On répond toujours la vérité aux médecins.
—Vous n'avez pas essayé de jouer au plus fin, de jouer au plus malin,
de duper le médecin, de lui donner illusion?
—Vous plaisantez, docteur: je me serais considéré comme le dernier
des imbéciles, et non pas comme l'avant-dernier, si j'avais voulu
jouer au plus fin avec le médecin.
—Pourquoi donc, citoyen malade?
—Parce qu'il est évident que c'est moi que j'aurais dupé; j'aurais
compromis ma future santé.
—Mais cette vérité que vous disiez à ce médecin pouvait porter
atteinte à votre amour-propre.
—Je n'avais plus aucune considération, docteur, pour mon ancien
amour-propre. N'espérez pas que vous ajouterez jamais, dans vos
énumérations, l'honneur du malade à l'honneur du soldat. Le malade est
un malheureux sans honneur professionnel.
—Nous en usons plus astucieusement pour les maladies sociales: nous
masquons, nous déguisons, nous fardons, nous altérons, nous inclinons
la vérité pont ne pas mécontenter, pour ne pas blesser, pour ne
pas vexer tous ceux qui sont malades et qui nous contaminent, les
ambitieux individuels et collectifs, les autoritaires, les unitaires,
les boulangistes, les concurrents, les électroroculteurs, les
parlementaires.
—Je sais ce que c'est, docteur, que les individus ambitieux
individuels; je connais moins les ambitieux collectifs.
—C'est une race d'ambitieux considérablement plus redoutable. Ce sont
eux qui ont inventé les syndicats et coopératives de production et
de consommation d'ambition. Le guesdisme était jadis le culte et la
vénération de Guesde: il a commencé naguère à devenir, et il devient
de plus en plus un syndicat de jeunes ambitieux.
—Qui nommez-vous les autoritaires?
—Parmi tous ceux qui se croient révolutionnaires, je nomme
autoritaires, ou autoritariens, et je juge en un sens réactionnaires:
ceux qui veulent commander par la force à leurs camarades, au lieu
d'essayer de les convaincre par la raison. Je nommerais autoritaristes
ceux qui font et professent la théorie de l'autoritarisme. Mais ces
derniers mots me déplaisent.
—Qui nommez-vous les unitaires?
—Parmi tous ceux qui se croient socialistes, je nomme unitaires, ou
unitariens, et je juge en un sens ecclésiastiques: ceux qui veulent
réunir, par la force même, ceux qui ont raison à ceux qui ont tort,
au lieu d'agir simplement et petitement avec ceux qui ont raison.
Je nommerais unitaristes ceux qui font et professent la théorie de
l'unitarisme. Mais ces derniers mots me déplaisent.
—Je crois savoir qui vous nommez les boulangistes.
—Vous ne le saurez jamais assez: le boulangisme a d'abord été une
maladie épidémique à rechutes à peu près régulières; mais il tend à
devenir une maladie endémique redoutable.
—Qui nommez-vous au juste les concurrents?
—Je pourrais distinguer les concurrents et les concurrentistes; mais
ce dernier mot me déplaît. Les concurrents sont ceux qui, nommés
socialistes, se livrent cependant aux pires excès de la concurrence
individuelle et collective. Les concurrentistes seraient ces bonnes
gens comme nous en voyons, qui, animés eux-mêmes des sentiments les
plus doux, ont gardé cependant pour la vieille concurrence un respect
religieux et la veulent restituer, disposée, adaptée, honorée, au cœur
de la cité socialiste. Ces derniers sont de braves gens qui n'ont
jamais pu oublier les distributions de prix bourgeoises où ils furent
couronnés.
—Je ne connais que trop ce que vous nommez la culture de l'électeur.
—Vous ne la connaissez pas encore assez. Vous ne pensez ici qu'à
l'électeur né ou devenu ou censé devenu français, que l'on cultive
pour devenir conseiller municipal, ou conseiller d'arrondissement, ou
conseiller général, ou député, selon le suffrage universel. Et vous
pensez encore à l'électeur devenu ou censé devenu sénatorial, que
l'on cultive pour devenir sénateur, selon le suffrage restreint. Vous
pensez aux élections académiques, à la cooptation. Mais vous ne pensez
pas que nous avons à présent nos élections, à nous, et nos électeurs,
à nous, nés ou devenus ou censés devenus socialistes. Nous cultivons à
l'intérieur. Nous cultivons pour devenir délégués, selon le suffrage
universel, que nous avons adopté. Nous cultivons pour devenir du
Comité général, selon les lois du suffrage restreint, que nous avons
introduites.
—Je crois savoir qui vous nommez les parlementaires.
—Vous ne le savez pas encore assez. Vous ne pensez qu'aux socialistes
parlementaires et aux parlementaires socialistes introduits dans les
Parlements bourgeois, peu à peu inclinés aux mœurs parlementaires.
Vous ne pensez pas aux socialistes ayant introduit chez eux pour eux
les mœurs parlementaires, l'unanime inclinaison devant la majorité,
fût-elle factice, et tous les trucs des Parlements bourgeois, le vote
par division, le vote par paragraphes et le vote sur l'ensemble, et
toutes les motions, et les motions d'ordre, et la question préalable,
et le vote en commençant par la motion la plus éloignée, et le vote
sur la priorité, et le vote sur la forme, et le vote sur le fond, et
le vote par tête, et le vote par ordre, et le vote par mandats, et le
vote avec les mains, et le vote avec les pieds, et le vote avec les
cannes, et le vote avec les chapeaux, sur les tables, sur les chaises,
et le vote en chantant, et les formules heureuses de conciliation. Je
nommerais parlementaristes ceux qui font et professent la théorie du
parlementarisme.
—Mais ces derniers mots me déplaisent. Parfaitement. Vous donnez à
vos malades et à vos maladies des noms bien peu français.
—Les noms sont bien peu français; les actes que j'ai nommés sont bien
peu français et bien peu socialistes.
—Et quand le médecin vous eut bien ausculté?
—Ce médecin leva les bras au ciel, non pour adorer, car depuis
longtemps les médecins sont devenus peu adorateurs, mais pour marquer
son étonnement. «Eh madame!» dit-il à ma femme,—les médecins
négligent de s'adresser au malade lui-même,—«quelle maladie
extraordinaire! je n'ai pas encore vu deux cas qui se ressemblaient.»
Entendant ces paroles, je me rappelai cette proposition: qu'il n'y a
pas de maladies, qu'il n'y a que des malades.
—Proposition qui paraît modeste et même humble, mais qui est
présomptueuse et veut réduire les aspects du réel; pour moi je ne
l'ai pas plus reçue en mon entendement que la proposition contraire,
qu'il n'y aurait pas de malades, qu'il n'y aurait que des maladies:
ce sont là deux propositions qui ne me paraissent pas empiéter moins
sur le réel social que sur le réel individuel, qui est lui-même un
peu un réel social. J'oserais dire qu'il y a des maladies qui se
manifestent chez des malades, et qu'il y a des maladies sociales qui
se manifestent chez des malades individuels et collectifs. Il y aurait
donc à la fois des maladies et des malades. C'est parce qu'il y a des
maladies qu'il faut que l'on travaille dans les documents et dans
les renseignements des livres. C'est parce qu'il y a des malades que
nous devons les ausculter individuellement ou particulièrement. Des
microbes identiques ou à peu près identiques donnent aux différents
organismes des lésions différentes, et demandent, s'il est permis de
parler ainsi, des traitements différents. Quelles étaient vos lésions?
—«Vous n'avez jamais eu de pneumonie? me demanda le médecin.
—Jamais, docteur.
—C'est curieux, vous avez la poitrine assez délabrée. Enfin vous
auriez tort d'avoir peur. Vous pourrez vous rétablir avec beaucoup de
soins. Vous êtes jeune encore. Quel âge avez-vous, trente et quelques?
—Non, docteur, j'ai vingt-sept ans seulement.
—Tiens, tiens, voici qui est plus sérieux. Vous avez vraiment la
poitrine assez délabrée.»
—Je vous arrête ici, mon ami: pensez-vous que ce médecin vous disait
la vérité?
—Je le pense: les médecins disent toujours la vérité.
—Ne généralisons pas trop. Admettons seulement qu'ils disent
naturellement la vérité; admettons qu'ils disent la vérité quand on
veut bien la savoir.
—Si vous le voulez. Je crois que ce médecin me disait la vérité.
—Mais cette vérité n'était pas flatteuse pour vous.
—Ce médecin n'était pas là pour me flatter, mais nous l'avions fait
monter pour qu'il me dît la vérité qu'il saurait de la santé de mon
corps.