Je n'oublierai jamais ce qui fut le plus beau de la journée: la

descente du faubourg Antoine. Le soir descendait, la nuit tombait.

Tout ignorants que nous soyons de l'histoire des révolutions passées,

qui sont le commencement de la prochaine Révolution sociale, nous

connaissons tous la gloire de la légende et d'histoire du vieux

faubourg. Nous marchions sur les pavés dans cette gloire. Avec une

sage lenteur les porteurs _de la Petite République_ marchaient en

avant de ce nouveau cortège. Les gens du faubourg s'approchaient,

épelaient, lisaient _la—Petite—République—socialiste; Ni—

Dieu—ni—maître_, applaudissaient, acclamaient, suivaient. Rien ne

distinguait plus le cortège et les spectateurs. Le peuple descendait

dans la foule et se nourrissait d'elle. On rechanta la vieille

_Marseillaise_, récemment disqualifiée auprès des socialistes

révolutionnaires par la faveur des bandits nationalistes. Tout le

faubourg descendait dans la nuit, en une poussée formidable sans haine.

La dislocation eut lieu pour nous place de la Bastille. Ceux de la

rive gauche s'en allèrent par le boulevard Henri IV. Groupés en gros

bouquets aux lueurs de la nuit, les drapeaux rouges regagnaient de

compagnie leurs quartiers et leurs maisons. Les bals commençaient

bientôt.

Avec la fatigue de la journée, des inquiétudes et des scrupules me

venaient. Je sais bien qu'il n'y a plus de _lanternes_, je sais bien

que les bourgeois ont fait construire par des ouvriers des becs de

gaz qui ne sont plus des lanternes, sans les anciennes cordes et sans

les anciennes potences. Plusieurs des refrains de la journée ne me

trottaient pas moins par la tête, violents et laids. Sera-t-il dit

que cette Révolution d'amour social et de solidarité sera faite avec

ces vieilles paroles de violence, de haine, et de laideur. Cela se

peut. Il se peut que nous ayons parfait la Révolution sociale avant

qu'un architecte de génie nous ait donné la maison du peuple nouveau,

avant qu'un poète de génie nous ait donné le poème ou le chant de la

révolution nouvelle, de la cité nouvelle. Ce ne sera pas la première

fois qu'il en sera ainsi, que le flot de la vie universelle

aura devancé les maturations de l'art individuel. En attendant,

_l'Internationale_ de Pottier est et demeure un des plus beaux hymnes

révolutionnaires qu'un peuple ait jamais chanté. Groupons-nous autour

de _l'Internationale_.

Des incidents de la journée continuaient à m'attrister quand le soir,

dans le train, j'ouvris une petite brochure dont j'avais bourré mes

poches, pour la distribuer, comme on le doit. C'était la petite

brochure de Le Pic, intitulée: _Pour la République!_ (revue politique

mensuelle, numéro 1, novembre 1899), où il entreprend _le Petit

Journal_ sur ses infamies du Panama et sur ses atrocités de l'Arménie.

Voilà la vraie brochure de propagande. L'auteur ne commence pas par

supposer que son lecteur connaît aussi bien que lui ce qu'il veut

lui dire. Il ne suppose pas que le lecteur sait. Il ne procède pas

par allusions. Il procède par narration. Il annonce la narration: Je

vais vous conter une histoire qui est arrivée. Il annonce: «De quels

crimes est capable l'infâme _Petit Journal_, je vais le montrer par

une preuve unique[4] mais décisive, par le relevé des sommes qu'il

a touchées pour faire tomber l'argent de ses malheureux lecteurs

dans la grande escroquerie du Panama.» Plus loin il annonce: «Vous

pensez qu'en jetant ces milliers d'humbles à la ruine pour gagner sa

commission de 630,000 francs, il a atteint à la limite du crime et de

l'infamie? Eh bien! il a trouvé moyen d'être plus criminel et plus

infâme encore!

«Écoutez et retenez cette histoire:»

Suit l'histoire de M. Marinoni et du Sultan.

L'auteur procède comme il faut. Une brochure bien faite ressemble à

une histoire de grand-père contée à la veillée:

Il y avait une fois, au pays des Infidèles, un méchant roi qui fit

massacrer, dans les supplices les plus effroyables, trois cent

mille de ses sujets chrétiens.—Le grand-père n'insiste pas sur les

supplices, pour ménager l'imagination des petits.

—Pourquoi donc que le pape n'est pas allé à leur secours, grand-père?

—Je ne sais pas, mes enfants.

—Et le roi de France, pourquoi donc qu'il n'y a pas été?

—Parce qu'il n'y a pas de roi de France.

—Et les Français qui ne sont pas rois?

—Parce que le mauvais roi avait donné de l'argent au _Petit Journal_

pour faire croire aux Français que c'étaient les chrétiens qui

s'étaient révoltés.

—C'est le même _Petit Journal_ qu'on achète au bourg chez l'épicier?

—Oui mon garçon.

—Ah vrai!

La brochure de Le Pic invite à cette imagination.

Je lus passionnément cette brochure bien faite. Et quand je revis

contre quelles sournoiseries, contre quelles sauvageries, contre

quelles atrocités, contre quelles barbaries ce peuple révolutionnaire

avait conduit dans Paris ce triomphe de la République, cette

inoubliable manifestation me sembla toute saine et toute bonne, et les

scrupules de détail que j'avais eus me semblèrent vains.

DU SECOND PROVINCIAL

Nyons, 13 janvier 1900,

Mon cher Péguy,

Je regrette de ne pouvoir m'abonner à tes _Cahiers de la quinzaine_.

Moins heureux encore que l'Agrégé provincial, j'ai juste cent sous

par jour pour vivre, avec ma femme. Je ne puis pour le moment songer

qu'aux journaux quotidiens et au _Mouvement socialiste_, auxquels je

reste abonné.

D'ailleurs, je n'approuve pas l'idée des _Cahiers de la quinzaine_:

c'est une nouvelle revue, socialiste. _Le Mouvement_ est bon, et doit

être continué, et j'espère qu'il progresse. Mais tes cahiers prennent,

dès le premier, l'allure d'une revue de polémique très personnelle,

et contre _des_ camarades socialistes, contre _certains_ camarades

socialistes. Je condamne cela.

Il est toujours intéressant et utile de savoir ce que pense un

camarade, qui a le loisir et la faculté de penser beaucoup. Il importe

aussi qu'une publication périodique ne contienne pas exclusivement les

idées d'un seul camarade.

Surtout quand il a les tendances mauvaises de tes cahiers: la

minorité d'un congrès a le devoir et le droit de défendre toutes ses

opinions, mais, puisqu'elle a accepté de participer au Congrès, elle

est moralement tenue d'en respecter les décisions (elle et ceux dont

elle représente les tendances). Par raison, et par discipline, dans

l'intérêt supérieur de la cause. Qu'ensuite elle fasse campagne pour

amener les membres du Congrès suivant à ses idées, je le veux bien.

Mais il n'est pas bon qu'elle déclare tout de suite et brutalement

qu'elle donne tort au Congrès, qui «a piétiné sur un de nos plus chers

espoirs».

Il est plus mauvais encore que toutes ces attaques contre le Congrès

et que le Triomphe de la République et que l'affaire Liebknecht se

résolvent en insinuations contre le parti guesdiste, et en assauts

furieux ou en coups d'épingle irritants contre Guesde, Zévaès... Je ne

les défends pas, ne veux pas les défendre, et n'ai pas à les défendre.

Mais à quoi riment ces attaques? Exposez vos idées personnelles sur

la méthode, l'action, la doctrine etc., et tâchez d'y gagner la masse

des guesdistes. Si le Conseil national commet une faute de tactique,

ayez une meilleure tactique. S'ils sont conduits par des gens qui ne

sont qu'ambitieux, montrez votre désintéressement. Guesde et d'autres

qui le suivent croient bien servir le socialisme; ils ont peut-être

le tort de vouloir en être les maîtres: conquérez à vos convictions

la masse des socialistes, et vous n'aurez plus rien à faire contre

les guesdistes. La guerre personnelle amène aux antipathies

irréconciliables, et aux divisions perpétuées. Vous arriveriez à une

scission dans le Parti et à des luttes acharnées, ou bien, pis encore,

vous formeriez un groupe aussi irréductible qu'isolé. Que chacun

combatte pour le socialisme, et toujours et exclusivement contre

le capitalisme. N'est-ce pas la conduite de Jaurès, de Gérault et

autres militants, qui ont nos convictions, notre désintéressement, et

l'expérience de plus d'années de lutte?

Défaut secondaire de tes cahiers: ils sont trop longs.

Pour terminer, une idée qui me passe par la tête: il faudrait des

brochures de propagande très courtes, il en faudrait des distributions

gratuites à des millions de citoyens. Pour cela une caisse de

propagande alimentée par des souscriptions régulières et irrégulières.

N'y aurait-il pas moyen de creuser cette idée? Il importe beaucoup de

conquérir les bourgeois au socialisme, cela se fait de plus en plus;

il importe surtout de le faire connaître à des millions d'ouvriers et

de paysans.

LE SECOND PROVINCIAL

RÉPONSE PROVISOIRE

Mon cher ami,

La seule réponse définitive et valable que je puisse faire à ta

critique sévère sera la teneur même de ces cahiers. Il est donc

indispensable que je te les envoie et que tu les lises attentivement.

Tu ne peux t'abonner: mais nous avons prévu cela. Justement parce que

nous sommes un essai d'institution communiste et non pas une réussite

d'entreprise capitaliste individuelle, nous envoyons nos cahiers à

ceux de nos amis qui nous les demandent. Je reviendrai plus tard sur

cette institution.

Tu retrouveras dans le premier cahier quelques réponses provisoires à

tes critiques particulières: j'ai supposé que mon lecteur serait et

resterait abonné à _la Petite République_, à _l'Aurore_, au _Matin_,

et surtout au _Mouvement Socialiste_; je n'ai donc jamais entendu

instituer une concurrence économique ou intellectuelle entre _le

Mouvement_ et _les cahiers_; je demande qu'on s'abonne au _Mouvement_

et ensuite aux cahiers; si l'on ne peut s'abonner aux deux, je demande

qu'on s'abonne au _Mouvement_ et j'envoie quand même les cahiers.

_Le Mouvement_ est bon, et doit être continué, et j'espère, et je

suis assuré qu'il progresse. Mais pourquoi t'imaginer que je veux le

remplacer, ou le doubler: il suffit de feuilleter le premier cahier

pour s'apercevoir que non. C'est une idée ancienne et individualiste,

il me semble, que de faire des revues séparément complètes; selon

cette idée une revue essaye de se suffire à elle-même, elle essaye

de se comporter comme si elle était seule dans le monde, elle traite

en ennemie et concurrente et rivale toute revue amie, ainsi qu'on la

nomme alors. Étant collectiviste, j'ai pensé que les cahiers seraient

ma partie dans un tout collectif, dans un ensemble; je n'ai pas

supposé qu'il n'y avait jamais eu de _Mouvement Socialiste_, de _Revue

Socialiste_, et de _revue blanche_, ni aucune revue, ni aucun journal;

non seulement je ne les ignore pas, mais je suis fondé sur eux, je

m'appuie à eux, veuillent ou non veuillent; j'admets comme étant dit

tout ce qu'ils ont dit; je recopie les journaux, parce qu'il n'est pas

facile d'en garder les coupures; je ne recopie pas les revues, que

l'on peut garder facilement. Je ne dis rien qui soit dit ailleurs,

parce que cela serait inutile, et contraire à la division du travail.

Je renonce à toute concurrence, imitant ainsi les relations des deux

grandes revues socialistes, parce que la concurrence est bourgeoise.

La polémique, l'attaque et la défense des camarades sont un sujet très

grave et sur lequel je te répondrai longuement aussitôt que je le

pourrai. Tu condamnes cela: en admettant que tu sois mon juge, attends

au moins que j'aie présenté ma défense. Depuis une récente affaire on

admet communément que l'on ne doit pas condamner un accusé avant de

l'avoir entendu en sa défense.

Il ne s'agit nullement de savoir ce que pense un camarade, parce qu'il

a le loisir de penser beaucoup; il ne s'agit nullement de faculté: il

s'agit d'écouter ce que dit un camarade qui, pour un an, s'est fait le

loisir de faire imprimer la vérité. Une publication périodique peut

présenter la vérité complémentaire.—Je reviendrai d'ailleurs sur

cette question de la vérité.

Je reviendrai aussi sur les obligations des minorités.—Mais je ne

parle au nom d'aucune minorité, au nom d'aucune majorité, au nom

d'aucune unanimité, au nom d'aucun groupe, au nom d'aucune société,

au nom d'aucun parti. Pour un an je parle en mon nom: ai-je le droit

de le faire? c'est une question, à laquelle toi-même tu ne pourras

donner de réponse qu'après que tu auras entendu mes raisons. Or, je

ne pouvais te donner mes raisons qu'en instituant des cahiers libres;

toutes les revues socialistes auraient été fermées à ces raisons,

car je t'avertis qu'elles auraient constitué des communications de

nature à blesser au moins une ou deux organisations nationalement

constituées. La résolution du Congrès n'a pas prononcé sur des

raisons données un jugement, contestable ou incontestable: non,

elle a défendu, interdit que l'on présentât même certaines raisons.

Ayant à les présenter, je suis forcé de les présenter dans un cahier

libre: car tu penses bien que je ne veux pas les présenter chez des

bourgeois, même républicains.

Je reviendrai, dans les mêmes conditions, sur les obligations du

délégué envers les résolutions du Congrès.

Je ne te permets pas de supposer que toutes ces attaques contre

le Congrès et que le Triomphe de la République et que l'affaire

Liebknecht soient présentés à seule fin d'insinuer contre les

guesdistes, insinuations contre le parti guesdiste et assauts furieux

ou coups d'épingles irritants contre Zévaès et Guesde. J'admets

seulement que tu constates, comme tu l'as fait très historiquement,

que les premiers se résolvent dans les seconds. Je parle souvent des

guesdistes, en particulier de Zévaès et de Guesde, pour deux raisons:

la première est de mon institution même: je parle souvent d'eux

parce que les périodiques autorisés n'en parlent pas selon toute la

vérité; je fais donc l'appoint, le complément; je fais alors cette

fonction complémentaire dont je t'ai plus haut donné à peu près la

définition; ainsi les guesdistes ont dans mes cahiers une place plus

grande que celle qu'ils ont dans la réalité; la seconde raison est du

réel même; il suffit d'avoir assisté au Congrès, à sa préparation, à

l'affaire Dreyfus, pour avoir partout constaté le guesdisme et heurté

le guesdiste; je tâche donc de donner aux guesdistes dans mes cahiers

une place telle que la place qu'ils occupent ainsi dans tous les

périodiques socialistes, autorisés et libres, y compris les cahiers,

dans l'ensemble des périodiques socialistes, soit aussi grande que la

place qu'ils occupent dans la réalité. Ce que je dis de la place est

valable pour la nature et pour la qualité, ainsi de suite.

Il est presque injurieux que tu aies pu supposer que j'aie choisi

ou incliné les réalités pour y trouver le guesdisme. J'ai trouvé le

guesdisme dans le socialisme comme j'ai trouvé le jésuitisme dans

le catholicisme. On peut nier qu'il y soit ainsi. Je serai heureux

de discuter les négations. Ce n'est pas de ma faute si j'ai vu les

guesdistes au Congrès. Ce n'est pas de ma faute si Liebknecht a

écrit dans une revue publique,—les revues étrangères sont tout de

même publiques, et publiées,—qu'il était,—tu sais pourquoi, et

comment,—contre les dreyfusards; ce n'est pas de ma faute si ensuite

M. Marcel Hutin rapporte et publie, dans _l'Écho_ _de Paris_,

que Liebknecht lui a nommé «Guesde et Lafargue, les principaux

représentants du socialisme scientifique en France», si M. Hutin

publie que M. Liebknecht lui a dit: «J'entretiens avec Guesde une

correspondance assidue.» Ce n'est pas de ma faute si j'ai vu sur les

murs de Paris, avant le Triomphe de la République, l'affiche des

guesdistes avec celle de M. Paulin Méry. Elle y était. Je l'ai vu.

Je le dis. J'avais porté mon compte rendu à une revue amie: je nomme

ainsi les revues que j'aime et non pas celles que je combats. Le

directeur l'accepta, non sans quelque hésitation. Puis il eut de la

peine, hésita encore, et très amicalement me dit: «Ça va bien, mais

tout de même on ne peut pas laisser le mot de _guesdistes_. Ils ne

veulent pas qu'on les nomme des guesdistes. Ils sont le Parti ouvrier

français. Guesde a sauté, un jour que je lui parlais de guesdistes.

Après le Congrès nous ne pouvons pas les nommer comme ils ne veulent

pas qu'on les nomme. Il y a eu réconciliation.» Sur le moment

j'acquiesçai, n'aimant pas à faire des ennuis. Puis je me ressaisis,

et il me sembla que cette fois encore j'étais obligé à l'impolitesse:

car si l'expression d'_allemanistes_ par exemple est une expression

commode et inexacte, vu que les allemanistes sont des hommes libres

et n'ont aucun chef, l'expression de guesdistes au contraire est une

expression commode et rigoureusement exacte, en ce sens qu'il y a

au moins plusieurs _guesdistes_ qui ne sont pas des hommes libres.

C'était donc bien guesdistes que je voulais dire, et non pas Parti

ouvrier français. J'aurais donc changé une expression dans mon compte

rendu, non point parce qu'elle aurait été inexacte, comme on le doit,

mais par une considération de parti. Mon compte rendu n'aurait

donc pas été sincère, mais favorable à quelques-uns. Et alors de

quel droit, par quel privilège aurais-je été sincèrement sévère pour

ce prêtre qui gesticulait, pour ce sous-officier qui posait?—Je

pouvais, diras-tu, ne parler pas de cette affiche.—Mon compte rendu

aurait donc été favorablement incomplet, c'est-à-dire inexact,

c'est-à-dire faux. Et de quel droit, par quel privilège aurais-je vu

pour la critiquer l'affiche des nationalistes, et n'aurais-je pas vu,

pour la critiquer, l'affiche des guesdistes? Nous devons même aux

nationalistes l'égalité de la justice et de la critique.

Je n'insinue pas contre les guesdistes, que je ne confonds nullement

avec le Parti ouvrier français. Quand les guesdistes font des

machinations insinuantes, je les rends autant que je le puis par des

expressions machinées insinuantes: l'histoire étant l'image de la

réalité, l'expression étant l'image du fait. Quand je me prononce

personnellement, je le fais toujours avec la franchise indispensable.

Je reviendrai sur la valeur d'un congrès, sur le contrat socialiste,

sur la tactique, sur l'unité, sur la prétendue scission.

Je crois que je combats plus que jamais pour le socialisme entendu

purement, je crois que je combats contre un capitalisme; il n'y a

pas seulement des capitalismes d'argent: Guesde est un capitaliste

d'hommes. La révolution politique bourgeoise a libéré les hommes,

ou du moins elle a été censée les libérer; nous voulons affranchir

les biens pour parfaire la libération des hommes; ceux de nous qui

commencent par commander ou par asservir des révolutionnaires,—c'est

tout un,—bien loin qu'ils avancent dans la révolution sociale, au

contraire sont en retard en arrière de la révolution bourgeoise.

Nous reviendrons sur l'expérience des luttes passées.

Mes cahiers sont trop longs: ce sont des cahiers; ils sont longs

quand la quinzaine est épaisse. Le premier n'aurait pas été si long

si Liebknecht n'avait pas donné jusqu'à trois articles et jusqu'à la

matière de trois interviews; celui-ci ne serait pas aussi long si

Vaillant n'avait pas combattu aussi longuement la proposition de loi

sur le travail des enfants, des filles mineures et des femmes dans

les établissements industriels. Mes premiers cahiers seront forcément

beaucoup plus gros, parce que je ne peux pas ne pas enregistrer la

préparation du Congrès: j'ai donc à rattraper six mois de passé,

pendant que le présent marche de son pas régulier. Quand je n'aurai

plus qu'à noter le présent, mes cahiers seront naturellement moins

longs.—J'ai calculé mes devis de longueur à peu près pour le temps du

provincial que je supposais: qui a moins de temps n'aura qu'à moins

lire.—Je reviendrai sur la composition des cahiers.

Ton idée est bonne, et je travaille à la réaliser: car toutes les

brochures de propagande qui ne seraient pas conformes à la vérité

seraient des brochures de mauvaise propagande. Il ne suffit pas de

prêcher: il faut d'abord savoir ce que l'on prêche; il ne suffit pas

de prêcher le socialisme: il faut d'abord savoir ce que c'est que le

socialisme, et jamais nous ne le saurons si la discussion n'est pas

libre.

Mettrons-nous en brochures de propagande le discours de Vaillant?

Irons-nous vanter au peuple, qui est en général simple et droit, la

_dictature impersonnelle du prolétariat_? Mais le premier citoyen

libre à qui nous adresserons la parole nous dira simplement et

droitement: «Pardon, monsieur, mais je voudrais seulement savoir

quelles personnes exerceront la dictature impersonnelle de la classe

ouvrière.»

Mettrons-nous en brochures de propagande le discours de Guesde? Nous

lirons au peuple ces paroles de Guesde, que j'emprunte à la page 176

du Compte rendu sténographique officiel, au milieu de la page: «(Le

camarade Zévaès) avait ainsi tracé la frontière que l'on ne franchit

pas, entre la partie des pouvoirs publics que le prolétariat organisé

doit conquérir en période même bourgeoise, et la partie des pouvoirs

publics qu'il ne peut emporter qu'en période révolutionnaire, à coups

de fusil!» Puis nous lirons au même ces paroles du même, empruntées

à la page 185 du même Compte rendu: «Les travailleurs organisés se

considérant comme dupes, les uns prêteront l'oreille à la propagande

par le fait; ils se diront: puisqu'il en est de mon propre parti

de classe comme des autres partis politiques, et que nous sommes

condamnés à faire la courte échelle à quelques-uns, qui se servent

de nos épaules pour se hisser au pouvoir, adressons-nous aux choses,

n'ayant rien trouvé du côté des hommes. Les hommes les ayant trompés,

ils n'auront plus de foi que dans les éléments, que dans la chimie

révolutionnaire, et vous aurez recruté pour l'anarchie.» Nous lirons

au peuple ces deux citations: mais alors le premier venu, l'ouvrier

des manufactures d'armes, le chimiste, l'ancien artilleur, l'ancien

fantassin, ou même l'homme de bon sens nous dira: «Je vous demande

pardon, monsieur, mais il me semble que monsieur Guesde conseille

les balles et déconseille les bombes; il y a pourtant de la poudre

dans les cartouches derrière les balles ainsi que dans les bombes;

et c'est la même chimie révolutionnaire qui enseigne à fabriquer la

poudre des balles et la poudre des bombes ou obus, étant donné qu'on

nomme obus les bombes lancées au canon, et bombes les obus placés à

la main.»—«En quoi, dira le voisin, peu au courant de la rhétorique

et des antithèses, en quoi les bombes sont-elles plus des éléments,

et les cartouches plus des hommes?» Que saurons-nous répondre à ces

bonnes gens? Irons-nous enseigner plus savant que nous?

Il ne suffit pas de propager, propager. Nous devons faire attention

à ce que nous propageons. Toute propagande qui n'est pas de vérité

entière est mauvaise. L'étiquette ne suffit pas. Pendant les massacres

d'Arménie un député socialiste allemand disait à un étudiant français:

«Nous ne nous sommes pas emballés dans toute cette affaire comme les

députés français; nous étions mieux informés: nous savions, nous, que

c'étaient les Arméniens qui étaient les capitalistes.»

NOTES:

[1] Sur Dalou, son œuvre, et en particulier _le Triomphe de la

République_, je renvoie à l'excellent article, si nourri, du citoyen

Deshairs, paru dans _le Mouvement_ du 1er octobre.

[2] Ou plutôt les forts aux farines.

[3] Cité dans _le Matin_ du dimanche. Il vaut mieux ne pas lire

_l'Intransigeant_ dans le texte.

[4] Cela ne l'empêche pas de donner une seconde preuve, justement

comme dans les histoires bien faites.

DE LA GRIPPE

20 février 1900,

Immobilisé par une grippe soudaine, je ne pus aller voir d'abord le

docteur moraliste révolutionnaire. Aussitôt que ma tête redevint un

peu saine, je résolus de compléter le recueil que j'avais commencé

de documents et de renseignements sur la préparation du Congrès

socialiste national. Mais au moment où j'avais en mains les ciseaux

pour découper ces derniers documents et ces derniers renseignements

dans _la Petite République_, le citoyen docteur entra dans la cuisine,

où je travaillais l'hiver.

—Bonjour, citoyen malade, allez-vous un peu mieux?

—Je vous remercie, docteur: je vais un peu mieux.

—J'ai su facilement que vous étiez malade; le neveu du boulanger

l'avait dit au garçon boucher; celui-ci l'avait redit à la nièce de la

marchande de volailles: ainsi vont les nouvelles par ce simple pays.

—J'ai eu la grippe. Et je l'ai encore un peu.

—Ainsi vous avez justifié par un nouvel exemple ce que vous m'avez

dit à la fin de la quinzaine passée, que vous étiez un homme

ordinaire: l'homme ordinaire a eu la grippe ces temps derniers.

—Vous ne l'avez pas eue, citoyen docteur.

Oeuvres complètes de Charles Péguy (tome 1) · 第 4 / 26 段