descente du faubourg Antoine. Le soir descendait, la nuit tombait.
Tout ignorants que nous soyons de l'histoire des révolutions passées,
qui sont le commencement de la prochaine Révolution sociale, nous
connaissons tous la gloire de la légende et d'histoire du vieux
faubourg. Nous marchions sur les pavés dans cette gloire. Avec une
sage lenteur les porteurs _de la Petite République_ marchaient en
avant de ce nouveau cortège. Les gens du faubourg s'approchaient,
épelaient, lisaient _la—Petite—République—socialiste; Ni—
Dieu—ni—maître_, applaudissaient, acclamaient, suivaient. Rien ne
distinguait plus le cortège et les spectateurs. Le peuple descendait
dans la foule et se nourrissait d'elle. On rechanta la vieille
_Marseillaise_, récemment disqualifiée auprès des socialistes
révolutionnaires par la faveur des bandits nationalistes. Tout le
faubourg descendait dans la nuit, en une poussée formidable sans haine.
La dislocation eut lieu pour nous place de la Bastille. Ceux de la
rive gauche s'en allèrent par le boulevard Henri IV. Groupés en gros
bouquets aux lueurs de la nuit, les drapeaux rouges regagnaient de
compagnie leurs quartiers et leurs maisons. Les bals commençaient
bientôt.
Avec la fatigue de la journée, des inquiétudes et des scrupules me
venaient. Je sais bien qu'il n'y a plus de _lanternes_, je sais bien
que les bourgeois ont fait construire par des ouvriers des becs de
gaz qui ne sont plus des lanternes, sans les anciennes cordes et sans
les anciennes potences. Plusieurs des refrains de la journée ne me
trottaient pas moins par la tête, violents et laids. Sera-t-il dit
que cette Révolution d'amour social et de solidarité sera faite avec
ces vieilles paroles de violence, de haine, et de laideur. Cela se
peut. Il se peut que nous ayons parfait la Révolution sociale avant
qu'un architecte de génie nous ait donné la maison du peuple nouveau,
avant qu'un poète de génie nous ait donné le poème ou le chant de la
révolution nouvelle, de la cité nouvelle. Ce ne sera pas la première
fois qu'il en sera ainsi, que le flot de la vie universelle
aura devancé les maturations de l'art individuel. En attendant,
_l'Internationale_ de Pottier est et demeure un des plus beaux hymnes
révolutionnaires qu'un peuple ait jamais chanté. Groupons-nous autour
de _l'Internationale_.
Des incidents de la journée continuaient à m'attrister quand le soir,
dans le train, j'ouvris une petite brochure dont j'avais bourré mes
poches, pour la distribuer, comme on le doit. C'était la petite
brochure de Le Pic, intitulée: _Pour la République!_ (revue politique
mensuelle, numéro 1, novembre 1899), où il entreprend _le Petit
Journal_ sur ses infamies du Panama et sur ses atrocités de l'Arménie.
Voilà la vraie brochure de propagande. L'auteur ne commence pas par
supposer que son lecteur connaît aussi bien que lui ce qu'il veut
lui dire. Il ne suppose pas que le lecteur sait. Il ne procède pas
par allusions. Il procède par narration. Il annonce la narration: Je
vais vous conter une histoire qui est arrivée. Il annonce: «De quels
crimes est capable l'infâme _Petit Journal_, je vais le montrer par
une preuve unique[4] mais décisive, par le relevé des sommes qu'il
a touchées pour faire tomber l'argent de ses malheureux lecteurs
dans la grande escroquerie du Panama.» Plus loin il annonce: «Vous
pensez qu'en jetant ces milliers d'humbles à la ruine pour gagner sa
commission de 630,000 francs, il a atteint à la limite du crime et de
l'infamie? Eh bien! il a trouvé moyen d'être plus criminel et plus
infâme encore!
«Écoutez et retenez cette histoire:»
Suit l'histoire de M. Marinoni et du Sultan.
L'auteur procède comme il faut. Une brochure bien faite ressemble à
une histoire de grand-père contée à la veillée:
Il y avait une fois, au pays des Infidèles, un méchant roi qui fit
massacrer, dans les supplices les plus effroyables, trois cent
mille de ses sujets chrétiens.—Le grand-père n'insiste pas sur les
supplices, pour ménager l'imagination des petits.
—Pourquoi donc que le pape n'est pas allé à leur secours, grand-père?
—Je ne sais pas, mes enfants.
—Et le roi de France, pourquoi donc qu'il n'y a pas été?
—Parce qu'il n'y a pas de roi de France.
—Et les Français qui ne sont pas rois?
—Parce que le mauvais roi avait donné de l'argent au _Petit Journal_
pour faire croire aux Français que c'étaient les chrétiens qui
s'étaient révoltés.
—C'est le même _Petit Journal_ qu'on achète au bourg chez l'épicier?
—Oui mon garçon.
—Ah vrai!
La brochure de Le Pic invite à cette imagination.
Je lus passionnément cette brochure bien faite. Et quand je revis
contre quelles sournoiseries, contre quelles sauvageries, contre
quelles atrocités, contre quelles barbaries ce peuple révolutionnaire
avait conduit dans Paris ce triomphe de la République, cette
inoubliable manifestation me sembla toute saine et toute bonne, et les
scrupules de détail que j'avais eus me semblèrent vains.
DU SECOND PROVINCIAL
Nyons, 13 janvier 1900,
Mon cher Péguy,
Je regrette de ne pouvoir m'abonner à tes _Cahiers de la quinzaine_.
Moins heureux encore que l'Agrégé provincial, j'ai juste cent sous
par jour pour vivre, avec ma femme. Je ne puis pour le moment songer
qu'aux journaux quotidiens et au _Mouvement socialiste_, auxquels je
reste abonné.
D'ailleurs, je n'approuve pas l'idée des _Cahiers de la quinzaine_:
c'est une nouvelle revue, socialiste. _Le Mouvement_ est bon, et doit
être continué, et j'espère qu'il progresse. Mais tes cahiers prennent,
dès le premier, l'allure d'une revue de polémique très personnelle,
et contre _des_ camarades socialistes, contre _certains_ camarades
socialistes. Je condamne cela.
Il est toujours intéressant et utile de savoir ce que pense un
camarade, qui a le loisir et la faculté de penser beaucoup. Il importe
aussi qu'une publication périodique ne contienne pas exclusivement les
idées d'un seul camarade.
Surtout quand il a les tendances mauvaises de tes cahiers: la
minorité d'un congrès a le devoir et le droit de défendre toutes ses
opinions, mais, puisqu'elle a accepté de participer au Congrès, elle
est moralement tenue d'en respecter les décisions (elle et ceux dont
elle représente les tendances). Par raison, et par discipline, dans
l'intérêt supérieur de la cause. Qu'ensuite elle fasse campagne pour
amener les membres du Congrès suivant à ses idées, je le veux bien.
Mais il n'est pas bon qu'elle déclare tout de suite et brutalement
qu'elle donne tort au Congrès, qui «a piétiné sur un de nos plus chers
espoirs».
Il est plus mauvais encore que toutes ces attaques contre le Congrès
et que le Triomphe de la République et que l'affaire Liebknecht se
résolvent en insinuations contre le parti guesdiste, et en assauts
furieux ou en coups d'épingle irritants contre Guesde, Zévaès... Je ne
les défends pas, ne veux pas les défendre, et n'ai pas à les défendre.
Mais à quoi riment ces attaques? Exposez vos idées personnelles sur
la méthode, l'action, la doctrine etc., et tâchez d'y gagner la masse
des guesdistes. Si le Conseil national commet une faute de tactique,
ayez une meilleure tactique. S'ils sont conduits par des gens qui ne
sont qu'ambitieux, montrez votre désintéressement. Guesde et d'autres
qui le suivent croient bien servir le socialisme; ils ont peut-être
le tort de vouloir en être les maîtres: conquérez à vos convictions
la masse des socialistes, et vous n'aurez plus rien à faire contre
les guesdistes. La guerre personnelle amène aux antipathies
irréconciliables, et aux divisions perpétuées. Vous arriveriez à une
scission dans le Parti et à des luttes acharnées, ou bien, pis encore,
vous formeriez un groupe aussi irréductible qu'isolé. Que chacun
combatte pour le socialisme, et toujours et exclusivement contre
le capitalisme. N'est-ce pas la conduite de Jaurès, de Gérault et
autres militants, qui ont nos convictions, notre désintéressement, et
l'expérience de plus d'années de lutte?
Défaut secondaire de tes cahiers: ils sont trop longs.
Pour terminer, une idée qui me passe par la tête: il faudrait des
brochures de propagande très courtes, il en faudrait des distributions
gratuites à des millions de citoyens. Pour cela une caisse de
propagande alimentée par des souscriptions régulières et irrégulières.
N'y aurait-il pas moyen de creuser cette idée? Il importe beaucoup de
conquérir les bourgeois au socialisme, cela se fait de plus en plus;
il importe surtout de le faire connaître à des millions d'ouvriers et
de paysans.
LE SECOND PROVINCIAL
RÉPONSE PROVISOIRE
Mon cher ami,
La seule réponse définitive et valable que je puisse faire à ta
critique sévère sera la teneur même de ces cahiers. Il est donc
indispensable que je te les envoie et que tu les lises attentivement.
Tu ne peux t'abonner: mais nous avons prévu cela. Justement parce que
nous sommes un essai d'institution communiste et non pas une réussite
d'entreprise capitaliste individuelle, nous envoyons nos cahiers à
ceux de nos amis qui nous les demandent. Je reviendrai plus tard sur
cette institution.
Tu retrouveras dans le premier cahier quelques réponses provisoires à
tes critiques particulières: j'ai supposé que mon lecteur serait et
resterait abonné à _la Petite République_, à _l'Aurore_, au _Matin_,
et surtout au _Mouvement Socialiste_; je n'ai donc jamais entendu
instituer une concurrence économique ou intellectuelle entre _le
Mouvement_ et _les cahiers_; je demande qu'on s'abonne au _Mouvement_
et ensuite aux cahiers; si l'on ne peut s'abonner aux deux, je demande
qu'on s'abonne au _Mouvement_ et j'envoie quand même les cahiers.
_Le Mouvement_ est bon, et doit être continué, et j'espère, et je
suis assuré qu'il progresse. Mais pourquoi t'imaginer que je veux le
remplacer, ou le doubler: il suffit de feuilleter le premier cahier
pour s'apercevoir que non. C'est une idée ancienne et individualiste,
il me semble, que de faire des revues séparément complètes; selon
cette idée une revue essaye de se suffire à elle-même, elle essaye
de se comporter comme si elle était seule dans le monde, elle traite
en ennemie et concurrente et rivale toute revue amie, ainsi qu'on la
nomme alors. Étant collectiviste, j'ai pensé que les cahiers seraient
ma partie dans un tout collectif, dans un ensemble; je n'ai pas
supposé qu'il n'y avait jamais eu de _Mouvement Socialiste_, de _Revue
Socialiste_, et de _revue blanche_, ni aucune revue, ni aucun journal;
non seulement je ne les ignore pas, mais je suis fondé sur eux, je
m'appuie à eux, veuillent ou non veuillent; j'admets comme étant dit
tout ce qu'ils ont dit; je recopie les journaux, parce qu'il n'est pas
facile d'en garder les coupures; je ne recopie pas les revues, que
l'on peut garder facilement. Je ne dis rien qui soit dit ailleurs,
parce que cela serait inutile, et contraire à la division du travail.
Je renonce à toute concurrence, imitant ainsi les relations des deux
grandes revues socialistes, parce que la concurrence est bourgeoise.
La polémique, l'attaque et la défense des camarades sont un sujet très
grave et sur lequel je te répondrai longuement aussitôt que je le
pourrai. Tu condamnes cela: en admettant que tu sois mon juge, attends
au moins que j'aie présenté ma défense. Depuis une récente affaire on
admet communément que l'on ne doit pas condamner un accusé avant de
l'avoir entendu en sa défense.
Il ne s'agit nullement de savoir ce que pense un camarade, parce qu'il
a le loisir de penser beaucoup; il ne s'agit nullement de faculté: il
s'agit d'écouter ce que dit un camarade qui, pour un an, s'est fait le
loisir de faire imprimer la vérité. Une publication périodique peut
présenter la vérité complémentaire.—Je reviendrai d'ailleurs sur
cette question de la vérité.
Je reviendrai aussi sur les obligations des minorités.—Mais je ne
parle au nom d'aucune minorité, au nom d'aucune majorité, au nom
d'aucune unanimité, au nom d'aucun groupe, au nom d'aucune société,
au nom d'aucun parti. Pour un an je parle en mon nom: ai-je le droit
de le faire? c'est une question, à laquelle toi-même tu ne pourras
donner de réponse qu'après que tu auras entendu mes raisons. Or, je
ne pouvais te donner mes raisons qu'en instituant des cahiers libres;
toutes les revues socialistes auraient été fermées à ces raisons,
car je t'avertis qu'elles auraient constitué des communications de
nature à blesser au moins une ou deux organisations nationalement
constituées. La résolution du Congrès n'a pas prononcé sur des
raisons données un jugement, contestable ou incontestable: non,
elle a défendu, interdit que l'on présentât même certaines raisons.
Ayant à les présenter, je suis forcé de les présenter dans un cahier
libre: car tu penses bien que je ne veux pas les présenter chez des
bourgeois, même républicains.
Je reviendrai, dans les mêmes conditions, sur les obligations du
délégué envers les résolutions du Congrès.
Je ne te permets pas de supposer que toutes ces attaques contre
le Congrès et que le Triomphe de la République et que l'affaire
Liebknecht soient présentés à seule fin d'insinuer contre les
guesdistes, insinuations contre le parti guesdiste et assauts furieux
ou coups d'épingles irritants contre Zévaès et Guesde. J'admets
seulement que tu constates, comme tu l'as fait très historiquement,
que les premiers se résolvent dans les seconds. Je parle souvent des
guesdistes, en particulier de Zévaès et de Guesde, pour deux raisons:
la première est de mon institution même: je parle souvent d'eux
parce que les périodiques autorisés n'en parlent pas selon toute la
vérité; je fais donc l'appoint, le complément; je fais alors cette
fonction complémentaire dont je t'ai plus haut donné à peu près la
définition; ainsi les guesdistes ont dans mes cahiers une place plus
grande que celle qu'ils ont dans la réalité; la seconde raison est du
réel même; il suffit d'avoir assisté au Congrès, à sa préparation, à
l'affaire Dreyfus, pour avoir partout constaté le guesdisme et heurté
le guesdiste; je tâche donc de donner aux guesdistes dans mes cahiers
une place telle que la place qu'ils occupent ainsi dans tous les
périodiques socialistes, autorisés et libres, y compris les cahiers,
dans l'ensemble des périodiques socialistes, soit aussi grande que la
place qu'ils occupent dans la réalité. Ce que je dis de la place est
valable pour la nature et pour la qualité, ainsi de suite.
Il est presque injurieux que tu aies pu supposer que j'aie choisi
ou incliné les réalités pour y trouver le guesdisme. J'ai trouvé le
guesdisme dans le socialisme comme j'ai trouvé le jésuitisme dans
le catholicisme. On peut nier qu'il y soit ainsi. Je serai heureux
de discuter les négations. Ce n'est pas de ma faute si j'ai vu les
guesdistes au Congrès. Ce n'est pas de ma faute si Liebknecht a
écrit dans une revue publique,—les revues étrangères sont tout de
même publiques, et publiées,—qu'il était,—tu sais pourquoi, et
comment,—contre les dreyfusards; ce n'est pas de ma faute si ensuite
M. Marcel Hutin rapporte et publie, dans _l'Écho_ _de Paris_,
que Liebknecht lui a nommé «Guesde et Lafargue, les principaux
représentants du socialisme scientifique en France», si M. Hutin
publie que M. Liebknecht lui a dit: «J'entretiens avec Guesde une
correspondance assidue.» Ce n'est pas de ma faute si j'ai vu sur les
murs de Paris, avant le Triomphe de la République, l'affiche des
guesdistes avec celle de M. Paulin Méry. Elle y était. Je l'ai vu.
Je le dis. J'avais porté mon compte rendu à une revue amie: je nomme
ainsi les revues que j'aime et non pas celles que je combats. Le
directeur l'accepta, non sans quelque hésitation. Puis il eut de la
peine, hésita encore, et très amicalement me dit: «Ça va bien, mais
tout de même on ne peut pas laisser le mot de _guesdistes_. Ils ne
veulent pas qu'on les nomme des guesdistes. Ils sont le Parti ouvrier
français. Guesde a sauté, un jour que je lui parlais de guesdistes.
Après le Congrès nous ne pouvons pas les nommer comme ils ne veulent
pas qu'on les nomme. Il y a eu réconciliation.» Sur le moment
j'acquiesçai, n'aimant pas à faire des ennuis. Puis je me ressaisis,
et il me sembla que cette fois encore j'étais obligé à l'impolitesse:
car si l'expression d'_allemanistes_ par exemple est une expression
commode et inexacte, vu que les allemanistes sont des hommes libres
et n'ont aucun chef, l'expression de guesdistes au contraire est une
expression commode et rigoureusement exacte, en ce sens qu'il y a
au moins plusieurs _guesdistes_ qui ne sont pas des hommes libres.
C'était donc bien guesdistes que je voulais dire, et non pas Parti
ouvrier français. J'aurais donc changé une expression dans mon compte
rendu, non point parce qu'elle aurait été inexacte, comme on le doit,
mais par une considération de parti. Mon compte rendu n'aurait
donc pas été sincère, mais favorable à quelques-uns. Et alors de
quel droit, par quel privilège aurais-je été sincèrement sévère pour
ce prêtre qui gesticulait, pour ce sous-officier qui posait?—Je
pouvais, diras-tu, ne parler pas de cette affiche.—Mon compte rendu
aurait donc été favorablement incomplet, c'est-à-dire inexact,
c'est-à-dire faux. Et de quel droit, par quel privilège aurais-je vu
pour la critiquer l'affiche des nationalistes, et n'aurais-je pas vu,
pour la critiquer, l'affiche des guesdistes? Nous devons même aux
nationalistes l'égalité de la justice et de la critique.
Je n'insinue pas contre les guesdistes, que je ne confonds nullement
avec le Parti ouvrier français. Quand les guesdistes font des
machinations insinuantes, je les rends autant que je le puis par des
expressions machinées insinuantes: l'histoire étant l'image de la
réalité, l'expression étant l'image du fait. Quand je me prononce
personnellement, je le fais toujours avec la franchise indispensable.
Je reviendrai sur la valeur d'un congrès, sur le contrat socialiste,
sur la tactique, sur l'unité, sur la prétendue scission.
Je crois que je combats plus que jamais pour le socialisme entendu
purement, je crois que je combats contre un capitalisme; il n'y a
pas seulement des capitalismes d'argent: Guesde est un capitaliste
d'hommes. La révolution politique bourgeoise a libéré les hommes,
ou du moins elle a été censée les libérer; nous voulons affranchir
les biens pour parfaire la libération des hommes; ceux de nous qui
commencent par commander ou par asservir des révolutionnaires,—c'est
tout un,—bien loin qu'ils avancent dans la révolution sociale, au
contraire sont en retard en arrière de la révolution bourgeoise.
Nous reviendrons sur l'expérience des luttes passées.
Mes cahiers sont trop longs: ce sont des cahiers; ils sont longs
quand la quinzaine est épaisse. Le premier n'aurait pas été si long
si Liebknecht n'avait pas donné jusqu'à trois articles et jusqu'à la
matière de trois interviews; celui-ci ne serait pas aussi long si
Vaillant n'avait pas combattu aussi longuement la proposition de loi
sur le travail des enfants, des filles mineures et des femmes dans
les établissements industriels. Mes premiers cahiers seront forcément
beaucoup plus gros, parce que je ne peux pas ne pas enregistrer la
préparation du Congrès: j'ai donc à rattraper six mois de passé,
pendant que le présent marche de son pas régulier. Quand je n'aurai
plus qu'à noter le présent, mes cahiers seront naturellement moins
longs.—J'ai calculé mes devis de longueur à peu près pour le temps du
provincial que je supposais: qui a moins de temps n'aura qu'à moins
lire.—Je reviendrai sur la composition des cahiers.
Ton idée est bonne, et je travaille à la réaliser: car toutes les
brochures de propagande qui ne seraient pas conformes à la vérité
seraient des brochures de mauvaise propagande. Il ne suffit pas de
prêcher: il faut d'abord savoir ce que l'on prêche; il ne suffit pas
de prêcher le socialisme: il faut d'abord savoir ce que c'est que le
socialisme, et jamais nous ne le saurons si la discussion n'est pas
libre.
Mettrons-nous en brochures de propagande le discours de Vaillant?
Irons-nous vanter au peuple, qui est en général simple et droit, la
_dictature impersonnelle du prolétariat_? Mais le premier citoyen
libre à qui nous adresserons la parole nous dira simplement et
droitement: «Pardon, monsieur, mais je voudrais seulement savoir
quelles personnes exerceront la dictature impersonnelle de la classe
ouvrière.»
Mettrons-nous en brochures de propagande le discours de Guesde? Nous
lirons au peuple ces paroles de Guesde, que j'emprunte à la page 176
du Compte rendu sténographique officiel, au milieu de la page: «(Le
camarade Zévaès) avait ainsi tracé la frontière que l'on ne franchit
pas, entre la partie des pouvoirs publics que le prolétariat organisé
doit conquérir en période même bourgeoise, et la partie des pouvoirs
publics qu'il ne peut emporter qu'en période révolutionnaire, à coups
de fusil!» Puis nous lirons au même ces paroles du même, empruntées
à la page 185 du même Compte rendu: «Les travailleurs organisés se
considérant comme dupes, les uns prêteront l'oreille à la propagande
par le fait; ils se diront: puisqu'il en est de mon propre parti
de classe comme des autres partis politiques, et que nous sommes
condamnés à faire la courte échelle à quelques-uns, qui se servent
de nos épaules pour se hisser au pouvoir, adressons-nous aux choses,
n'ayant rien trouvé du côté des hommes. Les hommes les ayant trompés,
ils n'auront plus de foi que dans les éléments, que dans la chimie
révolutionnaire, et vous aurez recruté pour l'anarchie.» Nous lirons
au peuple ces deux citations: mais alors le premier venu, l'ouvrier
des manufactures d'armes, le chimiste, l'ancien artilleur, l'ancien
fantassin, ou même l'homme de bon sens nous dira: «Je vous demande
pardon, monsieur, mais il me semble que monsieur Guesde conseille
les balles et déconseille les bombes; il y a pourtant de la poudre
dans les cartouches derrière les balles ainsi que dans les bombes;
et c'est la même chimie révolutionnaire qui enseigne à fabriquer la
poudre des balles et la poudre des bombes ou obus, étant donné qu'on
nomme obus les bombes lancées au canon, et bombes les obus placés à
la main.»—«En quoi, dira le voisin, peu au courant de la rhétorique
et des antithèses, en quoi les bombes sont-elles plus des éléments,
et les cartouches plus des hommes?» Que saurons-nous répondre à ces
bonnes gens? Irons-nous enseigner plus savant que nous?
Il ne suffit pas de propager, propager. Nous devons faire attention
à ce que nous propageons. Toute propagande qui n'est pas de vérité
entière est mauvaise. L'étiquette ne suffit pas. Pendant les massacres
d'Arménie un député socialiste allemand disait à un étudiant français:
«Nous ne nous sommes pas emballés dans toute cette affaire comme les
députés français; nous étions mieux informés: nous savions, nous, que
c'étaient les Arméniens qui étaient les capitalistes.»
NOTES:
[1] Sur Dalou, son œuvre, et en particulier _le Triomphe de la
République_, je renvoie à l'excellent article, si nourri, du citoyen
Deshairs, paru dans _le Mouvement_ du 1er octobre.
[2] Ou plutôt les forts aux farines.
[3] Cité dans _le Matin_ du dimanche. Il vaut mieux ne pas lire
_l'Intransigeant_ dans le texte.
[4] Cela ne l'empêche pas de donner une seconde preuve, justement
comme dans les histoires bien faites.
DE LA GRIPPE
20 février 1900,
Immobilisé par une grippe soudaine, je ne pus aller voir d'abord le
docteur moraliste révolutionnaire. Aussitôt que ma tête redevint un
peu saine, je résolus de compléter le recueil que j'avais commencé
de documents et de renseignements sur la préparation du Congrès
socialiste national. Mais au moment où j'avais en mains les ciseaux
pour découper ces derniers documents et ces derniers renseignements
dans _la Petite République_, le citoyen docteur entra dans la cuisine,
où je travaillais l'hiver.
—Bonjour, citoyen malade, allez-vous un peu mieux?
—Je vous remercie, docteur: je vais un peu mieux.
—J'ai su facilement que vous étiez malade; le neveu du boulanger
l'avait dit au garçon boucher; celui-ci l'avait redit à la nièce de la
marchande de volailles: ainsi vont les nouvelles par ce simple pays.
—J'ai eu la grippe. Et je l'ai encore un peu.
—Ainsi vous avez justifié par un nouvel exemple ce que vous m'avez
dit à la fin de la quinzaine passée, que vous étiez un homme
ordinaire: l'homme ordinaire a eu la grippe ces temps derniers.
—Vous ne l'avez pas eue, citoyen docteur.