assurément pas moins de paroles déplaisantes que de paroles
réconfortantes. Chantés dans la rue contre la police et contre la
force armée, ils doivent être singulièrement et fiévreusement,
rougement ardents. Chantés pour la première fois dans la rue avec
l'assentiment d'un gouvernement bourgeois républicain, ils avaient un
air jeune et bon garçon nullement provocant. Ces chansons brûlantes
en devenaient fraîches. Mais plus volontiers que les chansons
traditionnelles, plus fréquentes encore, les acclamations et les
réprobations rythmées traditionnelles, moitié chant, moitié verbe et
moitié tambour, les _conspuez_ et les _vive_ scandaient la marche du
peuple. On redisait inlassablement les anciens rythmes, et, comme on
était en un jour d'expansion, on improvisait de nouvelles paroles.
Si les ennemis de M. le marquis de Rochefort—on m'assure qu'il en
a gardé quelques-uns—s'imaginaient que sa popularité a diminué,
ils auraient tort. Elle s'est retournée seulement. Je ne crois pas
que jamais le peuple de Paris ait aussi tempétueusement crié ce nom
de Rochefort. Il était beaucoup plus question d'un certain _Boubou_
que d'un certain _Barbapoux_. La guerre inexpiable de la rime et de
la raison se poursuivait parmi ce peuple en marche. Les rimes en
_on_ étaient particulièrement recherchées, parce que, sous une forme
écourtée, elles introduisent le refrain populaire _ton ton ton taine
ton ton_. Les rimes en _on_ avaient l'avantage d'être particulièrement
nombreuses. Mais elles avaient le désavantage de n'être pas toutes
convenables. Comme on était dans la rue, et comme il y avait beaucoup
de femmes et d'enfants dans le cortège, et dans la double haie des
spectateurs, le peuple choisissait souvent celles des rimes en _on_
qui étaient convenables. Ainsi le peuple chantait que _Rochefort est
un vieux barbon_, que _plus il devient vieux, plus il devient bon_. Le
comparatif _meilleur_ était ainsi négligé. Ce peuple n'avait aucune
colère ni aucune pitié contre Déroulède, qu'il envoyait simplement et
fréquemment à Charenton. Il n'avait même aucune réserve, aucune fausse
honte, rien de ce sentiment qui nous retenait malgré nous envers un
prisonnier et un condamné de la veille. Nous aurions été gênés pour
faire allusion à la petite condamnation de Déroulède. Le peuple, plus
carrément, et peut-être plus sagement, ne se contentait pas d'envoyer
Déroulède à Charenton. Les malins imaginaient des variantes et les
lançaient: _Ah! Déroulède trois mois de prison; Ah! Déroulède est
au violon._ Un nouveau chant parlé commençait à se répandre, plus
volontaire, plus précis, plus redoutable, inventé sur le champ: _au
bagne, Mercier, au bagne_. Le mot _bagne_, ainsi chanté, avec rage,
résonne extraordinairement dans la mâchoire et dans les tempes. Un
brave homme, petit et mince, entendant mal, criait avec acharnement:
_au bal, Mercier_. Quand il s'aperçut de son erreur, il m'expliqua
que, dans sa pensée, il donnait au mot _bal_ ce sens particulier qu'on
lui donne au régiment, où, par manière de plaisanterie amère, on
désigne ainsi le peloton de punition.
Cependant que la grave _Internationale_, largement, immensément
chantée, s'épandait comme un flot formidable, cependant que le
_Mercier, au bagne_, rythmé coléreusement, scandait la foule même et
la déconcertait, le cortège longuement, lentement, indéfiniment, se
déroulait tout au long du boulevard Voltaire, avec des pauses et
des reprises. Arrivés au milieu, on ne voyait ni le commencement ni
la fin. Au-dessus du cortège une longue, immense file de drapeaux
rouges, de pancartes bleues, d'insignes et ornements triangulaires
et variés, se défilait en avant et l'on se retournait pour la
voir se défiler en arrière. Avec nous nos bons camarades, la
_Ligue démocratique des Écoles_, portaient leur pancarte bleue aux
lettres dorées. On ne pouvait lire les pancartes plus éloignées
qui se perdaient au loin. Aussi je préfère emprunter à _la Petite
République_ les beaux noms de métier des ouvriers qui avaient promis
leur concours à la manifestation. Je lis dans _la Petite République_
du matin même, datée du lundi, les convocations suivantes, à la
file: _Chambre syndicale des gargouilleurs_;—_Syndicat de la
chèvre, mouton et maroquin_;—_Chambre syndicale des tailleurs et
scieurs de pierre du département de la Seine_;—_Chambre syndicale
professionnelle des façonniers passementiers à la barre_;—_Fédération
des syndicats de Boulogne-sur-Seine_;—_Chambre syndicale des corps
réunis de Lorient, Morbihan_;—_Syndicats des bonnes, lingères,
filles de salle, blanchisseuses_;—_Chambre syndicale des infirmiers
et infirmières_;—_Chambre syndicale des ouvriers balanciers du
département de la Seine_;—_Chambre syndicale des ouvriers peintres
de lettres et attributs_. Comme ces noms de métier sont beaux, comme
ils ont un sens, une réalité, une solidité, comparés aux noms des
groupements politiques, tous plus ou moins républicains, socialistes,
révolutionnaires, amicaux, indépendants, radicaux-socialistes, aux
unions, aux associations, et aux cercles, et aux cercles d'études
sociales, et aux partis. Loin de moi la pensée de calomnier les
groupements politiques. Ils sont pour la plupart beaucoup plus
actifs, travailleurs, énergiques, efficaces que leurs noms ne sont
spécifiques. Mais tout de même comme c'est beau, un nom qui désigne
les hommes et les groupes sans contestation, sans hésitation, par le
travail quotidien. On sait ce que c'est, au moins, qu'un forgeron,
ou un charpentier. Je voudrais les citer tous, car je ne sais
comment choisir. Je trouve dans la même _Petite République_ les
_travailleurs du gaz_, les _charrons_, la _Fédération culinaire de
France et des colonies_, les _employés des coopératives ouvrières_, le
_Syndicat ouvrier de la céramique_, les _comptables_, les _ouvriers
fumistes en bâtiment_, les _ouvriers-serruriers en bâtiment_, les
_tourneurs-robinetiers_, les _horlogers en pendules_, les _tourneurs
vernisseurs sur bois_, l'_Imprimerie nouvelle_, les _ouvriers étireurs
au banc_, les _scieurs, découpeurs, mouluriers à la mécanique_, les
_correcteurs, la sculpture_, les _garçons nourrisseurs_, les _ouvriers
jardiniers du département de la Seine_, les _ouvriers jardiniers et
parties similaires de la Ville de Paris, le bronze imitation_. Toute
l'activité, tout le travail, toute la nourriture et tout l'ornement
de Paris. Je renonce à donner les noms que je vois dans _la Petite
République_ de la veille, datée du dimanche. Ma liste serait longue
autant que fut le cortège.
Enveloppant de leurs plis lourds ou de leurs déploiements les
pancartes, les bannières et les drapeaux rouges défilaient.
L'ordonnance de police du 15 février 1894 est ainsi conçue en son
article premier:
Sont interdits dans le ressort de la Préfecture de police,
l'exposition et le port de drapeaux, soit sur la voie publique,
soit dans les édifices, emplacements et locaux librement ouverts
au public.
Mais heureusement qu'elle est ainsi conçue en son article deuxième:
Sont exemptés de cette mesure les drapeaux aux couleurs
nationales françaises ou étrangères, et ceux servant d'insignes
aux Sociétés autorisées ou approuvées.
Cette ordonnance, promulguée au temps de la terreur anarchiste,
était libéralement interprétée pour le triomphe de la République. Il
suffisait que les drapeaux eussent une inscription pour passer. Ainsi
les drapeaux flamboyants qui n'auraient pas passé tout seuls passaient
parce qu'ils portaient en lettres noires des inscriptions comme
celles-ci: _Vive la Commune!—Vive la Révolution sociale!—1871_.
L'honorable M. Alicot a vu là une transaction qui serait une véritable
hypocrisie. Sans aucun doute s'il y avait eu un marché formel entre
le gouvernement et le peuple, ce marché n'aurait été, des deux
parts, qu'un marchandage hypocrite. Mais le gouvernement n'entendait
assurément pas ainsi sa bienveillance. Et le peuple ne faisait guère
attention à ce détail de procédure que pour s'en amuser bonnement.
Il ne s'agissait pas du tout de vendre au gouvernement l'appui du
peuple moyennant une tolérance honteuse. L'explosion de la fête était
supérieure et même rebelle à tout calcul. Non. Il était simplement
réjouissant qu'une ordonnance de la police bourgeoise, rendue contre
le drapeau rouge au moment que l'on sait, présentât ainsi un joint
par où passait librement le drapeau rouge commenté, à présent que
des bourgeois républicains reconnaissaient la valeur et l'usage du
socialisme républicain. Cela plaisait à ces gamins de Paris devenus
hommes de Paris qui, en immense majorité, composaient le cortège.
A mesure que la fête se développait énorme, la pensée du robuste
Jaurès revenait parmi nous. Quand nous chantions: _Vive Jaurès!_
la foule et le peuple des spectateurs nous accompagnaient d'une
immédiate et chaude sympathie. Jaurès a une loyale, naturelle et
respectueuse popularité d'admiration, d'estime, de solidarité. Les
ouvriers l'aiment comme un simple et grand ouvrier d'éloquence, de
pensée, d'action. L'acclamation au nom de Jaurès était pour ainsi
dire de plain pied avec les dispositions des assistants. Continuant
dans le même sens, plusieurs commencèrent à chanter: _Vive Zola!_
Ce cri eut un écho immédiat et puissant dans le cortège, composé de
professionnels habitués dès longtemps à se rallier autour du nom
protagoniste. Mais la foule eut une légère hésitation. C'est pour
cela que nous devons garder à Zola une considération, une amitié
propre. Il faut que cet homme ait labouré bien profondément pour que
la presse immonde ait porté contre lui un tel effort de calomnie
que même en un jour de gloire la foule, cependant bienveillante,
eût comme une hésitation à saluer le nom qu'elle avait maudit
pendant de longs mois. Cela est une marque infaillible. Voulant
sans doute pousser l'expérience au plus profond, quelques-uns
commencèrent à chanter: _Vive Dreyfus!_ un cri qui n'a pas retenti
souvent même dans les manifestations purement dreyfusardes. Ce fut
extraordinaire. Vraiment la foule reçut un coup, eut un sursaut. Elle
ne broncha pas, ayant raisonné que nous avions raison, que c'était
bien cela. Même elle acquiesça, mais il avait fallu un raisonnement
intermédiaire, une ratification raisonnée. Dans le cortège même il
y eut une légère hésitation. Ceux-là même qui avaient lancé ce
cri sentirent obscurément qu'ils avaient lancé comme un défi, comme
une provocation. Puis nous continuâmes avec acharnement, voulant
réagir, manifester, sentant brusquement comme l'acclamation au nom
de Dreyfus, l'acclamation publique, violente, provocante était la
plus grande nouveauté de la journée, la plus grande rupture, la
plus grande effraction de sceaux de ce siècle. Aucun cri, aucun
chant, aucune musique n'était chargée de révolte enfin libre comme
ce _vive Dreyfus_! «Faut-il que ce Dreyfus soit puissant pour avoir
ainsi réuni sur une même place et dans un même embrassement...»
disait _l'Intransigeant_ du jour même, sous la signature de M.
Henri Rochefort[3]. M. Henri Rochefort avait raison. Le capitaine
Alfred Dreyfus est devenu, par le droit de la souffrance, un homme
singulièrement puissant. Ceux qui l'ont poursuivi savaient bien ce
qu'ils faisaient. Ils ont marqué cet homme. Ils ont marqué sa personne
et son nom d'une marque pour ainsi dire physique dans la conscience
de la foule, au point que ses partisans mêmes sont un peu étonnés
d'eux-mêmes quand ils acclament son nom. C'est pour cela que nous
gardons à M. Dreyfus, dans la retraite familiale où il se refait, une
amitié propre, une piété personnelle. Nous-mêmes nous avons envers
lui un devoir permanent de réparation discrète. Nous-mêmes nous avons
subi l'impression que la presse immonde a voulu donner de celui en
qui nous avons défendu la justice et la vérité. Ceux qui ont fait
cela ont bien fait ce qu'ils ont fait. Mais ceux qui ont voulu cela
n'ont pas prévu au delà de ce qu'ils voulaient. Ils n'ont pas prévu
la résistance désespérée de quelques-uns, la fidélité d'une famille
s'élargissant peu à peu jusqu'à devenir la fidélité en pèlerinage de
trois cent mille républicains.—Le _Vive Dreyfus_ ne dure que quelques
minutes. On en use peu, comme d'un cordial trop concentré.
A mesure que l'on approche de la place de la Nation les stations
deviennent plus fréquentes, comme lorsqu'on approche, pour un
défilé, d'un rassemblement militaire. On stationnait patiemment.
C'était l'heure choisie où la verve individuelle, dans cette fête
collective, s'exerçait plus aisément. Sans doute on ne pouvait se
mettre à la fenêtre pour se regarder passer dans la rue, cela étant
défendu par les traités de psychologie les plus recommandés. Mais
on s'amusait à quitter le cortège pour aller, au bord du trottoir,
voir passer les camarades. Cela devenait une heureuse application
de la mutualité aux défilés du peuple. On mesurait ainsi du regard
tout ce que l'on pouvait saisir du cortège inépuisable. Il se
produisait ainsi une pénétration réciproque du cortège et de la
foule. Plusieurs défilèrent, qui n'étaient pas venus pour cela.
Tout le monde approchait pour lire en épelant les inscriptions des
drapeaux et des pancartes. Ce jour de fête fut un jour de grand
enseignement populaire. Il se formait des rassemblements autour des
plus beaux drapeaux, autour des beaux chanteurs. Les refrains étaient
chantés, repris en chœur par une foule grandissante. Un jeune et
fluet anarchiste—c'est ainsi qu'ils se nomment, compromettant un nom
très beau—qui s'était fait une tête de la Renaissance italienne,
essayait de se tailler un succès personnel en chantant des paroles
extraordinairement abominables, où le nom de Dieu revenait trop
souvent pour une démonstration athée. Il prétendait que si l'on
veut être heureux, «pends ton propriétaire». Ces paroles menaçantes
ne terrorisaient nullement les petites gens du trottoir et des
fenêtres, en immense majorité locataires. Ainsi déjà les petits
bourgeois, tout au long du parcours, avaient écouté sans aucune
émotion, du moins apparente, _que tous les bourgeois on les pendra_.
Un excellent bourgeois avait même poussé la bienveillance, au 214
du boulevard, jusqu'à pavoiser son balcon d'une foule de petits
drapeaux inconnus. Discussions dans la foule et dans le cortège. Que
signifiaient ces drapeaux? ces pavillons? Était-ce une bienvenue en
langage maritime? Une lettre de ce M. Pamard, adressée à M. Lucien
Millevoye, et reproduite dans _la Petite République_ du mercredi
29, nous apprend que «ces _petits mouchoirs_... n'étaient autres
que les pavillons respectés de toutes les nations; et, au milieu
d'eux, le nôtre flottait en bonne place». La lettre de M. Pamard
nous apprend que «celui qui accrocha à son balcon ces pavillons qui
flottent habituellement sur son yacht est un vieux républicain».
Nous n'en savions pas aussi long quand nous défilâmes devant ce
pavoisement. Mais la foule ne s'y trompa point. Évidemment ce n'était
pas une manifestation nationaliste. Plusieurs personnes à ce balcon,
et en particulier ce vieux républicain, acclamaient le cortège,
applaudissaient, saluaient le drapeau rouge. Inversement le peuple
acclamait ce bourgeois, levait les chapeaux. Il n'était pas question
de le pendre: heureuse inconséquence! ou plutôt heureuse et profonde
conséquence!—Combien de bourgeois défilèrent parmi les francs-maçons
et dans la Ligue des Droits de l'Homme!
Je soupçonne tous les gens des fenêtres de n'avoir entendu de tout
cela que le brouhaha immense de la rue qui se mouvait. Les camarades
traitaient le bizarre compagnon, le compagnon de la Renaissance
italienne, avec beaucoup de bonne humeur, comme un enfant terrible,
capricieux, négligeable. Mais le grand succès fut pour le bon loustic,
le loustic inévitable, plus ancien que la caserne et plus durable
qu'elle. Au moment où la station devenait une véritable pause, quand
on commençait à s'impatienter un tout petit peu, le bon loustic se mit
à chanter, au lieu de: _Ah! Déroulède à Charenton, ton, taine_, sur le
même air, ces paroles ingénues: _Allons vite à la place de la Nation,
ton taine._ Ayant dix syllabes à caser au lieu de huit, il courait
pour se rattraper. Cela réussit beaucoup.
Alerte. Sursaut. Scandale. Un cri court au long de la colonne: _A
bas la patrie!_ Grand émoi, car un tel cri n'est poussé que par
un agent provocateur ou par des internationalistes excessivement
prononcés. Soudain on comprend. Et on rit. Des camelots harcelaient
les manifestants et la foule en criant: _La Patrêe._ Les manifestants
avaient répondu en criant: _A bas la Patrie_, et non pas _à bas
la patrie_. Pour dissiper le malentendu, on commença: _Conspuez
Millevoye_, mais sans insister, disant: Il n'en vaut pas la peine, ou:
Il est trop long.
A mesure que l'on approchait de cette place, le service d'ordre,
insignifiant d'abord, devenait notoire. Il avait été convenu qu'il
n'y aurait pas de police. De fait la haie, très clairsemée, un
simple jalonnement au milieu du boulevard, était faite par des
gardes républicains. Mais il y avait de place en place des réserves
d'agents massées sur les trottoirs, taches noires ponctuant la
mobilité de la foule. Si ces hommes aux poings lourds ont des âmes
subtiles, les officiers, sous-officiers, brigadiers et simples
gardes, les commissaires de police, les officiers de paix, les
brigadiers et les simples agents durent s'amuser chacun pour son
grade. En fait, plusieurs de ces gardiens de la paix riaient dans
leurs moustaches. La plupart se tenaient obstinés à regarder ailleurs
avec une impassibilité militaire. Quelques-uns se tenaient un peu
comme des condamnés à mort, ce qui était un peu poseur, inexact, mais
compréhensible. Ce qui devait le plus les étonner, c'était de se
voir là. Nous sommes si bien habitués nous-mêmes à ce que les hommes
ainsi costumés nous sautent sur le dos quand nous poussons certaines
acclamations, que nous demeurions stupides, poussant ces acclamations,
qu'ils n'en fussent pas déclanchés. Eux qui doivent avoir, depuis le
temps et par la fréquence, une autre habitude que nous, comme ils
devaient s'étonner de ne pas se trouver automatiquement transportés
sur nos épaules! Mais ils ne bougeaient pas, droits, encapuchonnés
d'obéissance passive. Au long du boulevard nous les considérions comme
on regarderait si une locomotive oubliait de partir au coup de corne
du conducteur. Ils négligeaient de partir. Le peuple était d'ailleurs
d'une correction parfaite. Sans doute il s'amusait à crier en passant
devant eux les acclamations qui naguère les faisaient le plus
parfaitement sauter hors de leur boîte, les _Vive la Commune_! et les
_Vive la Sociale_. Mais de cette foule immense et toute puissante
pas un mot ne sortit qui fût une attaque particulière à la police
adjacente; pas une allusion ne fut faite aux _vaches_ ni aux _flics_,
et cela en des endroits où il y avait dix-huit cents manifestants pour
un homme de police.
Pas un instant le peuple ne faillit à ce calme courtois. Quelques
ivrognes vinrent contre-manifester. «Si nous voulons», disaient-il,
«crier _Vive Déroulède_! nous en sommes bien libres.»—«Parfaitement,
monsieur, c'est justement pour la liberté que nous manifestons.» A
une fenêtre à droite un prêtre catholique gesticule, crie, applaudit,
se moque. On lui crie _à bas la Calotte_! ce qui est bien, et
_Flamidien! Flamidien!_ ce qui est pénible et un peu violent. On
ne crie presque pas: _A bas les curés!_ On pousse les mêmes cris à
l'église _Saint-Ambroise_, à gauche, qui sonne ses cloches. A une
fenêtre à gauche un sous-off rengagé, avec une femme genre _honneur de
l'armée_. Pas une injure ne sort de la foule: _à bas les conseils de
guerre! au bagne Mercier!_ Un capitaine est à sa fenêtre, à gauche,
avec sa femme et un petit garçon: _Au bagne Mercier! Vive Picquart!_
Un M. Mercier fabrique des voitures en tout genre à gauche, au bout
du boulevard Voltaire. Sa maison est le signal d'un redoublement de
fureur amusante. Il sait parfaitement que ce n'est pas lui que nous
voulons envoyer au bagne.
Si lentement que l'on aille à la place de la Nation, si éloignée
que soit cette place, tout de même on finit par y arriver. Depuis
longtemps _la Carmagnole_ avait à peu près cessé, abandonnée un peu
par les manifestants, un peu moins respectée, plus provocante, moins
durable, un peu délaissée. _L'Internationale_, toute large et
vaste, régnait et s'épandait sans conteste. Le tassement de la marche
nous avait peu à peu mêlés au groupe qui nous suivait. Ce groupe
avait un immense drapeau rouge flottant et claquant. On y lisait en
lettres noires: _Comité de Saint-Denis_, et, je crois, _Parti ouvrier
socialiste révolutionnaire_. Un citoyen non moins immense tenait
infatigablement ce drapeau arboré, brandi à bout de bras, et chantait
infatigablement la chanson du _Drapeau rouge_. Les camarades groupés
autour du drapeau accompagnaient en chœur, à pleine voix, le refrain.
Cela pendant des heures. Cette admirable chanson réussissait beaucoup,
parce qu'elle était lente et large, comme une hymne, comme un cantique
et, pour tout dire, comme _l'Internationale_. C'était un spectacle
admirable que la marche, que la procession de cet homme au bras et
à la voix infatigable, fort et durable comme un élément, fort comme
un poteau, continuel comme un grand vent. Et ce qui parfaisait le
spectacle était que l'homme et ses camarades chantaient une chanson
qui avait tout son sens. Le drapeau rouge qu'ils chantaient n'était
pas seulement le symbole de la révolution sociale, _rouge du sang de
l'ouvrier_, c'était aussi leur _superbe drapeau rouge_, porté à bout
de bras, au bout de son bras, présent, vraiment superbe et flamboyant.
Soudain les barrages, les haies se resserrent. On sépare le cortège de
la foule. Pelotons de gardes républicains, pied à terre. Compagnies
de pompiers, attention délicate. Nous y sommes. Il est convenu qu'en
passant devant Loubet on lui criera _Mercier au bagne, Mercier_,
pour lui signifier que le peuple ne veut pas de l'amnistie. Nous y
sommes. Plus de soldats, mais seulement des gardiens paisibles aux
habits bleus ou verts, gardiens de squares et jardins. Tout à coup un
grand cri s'élève à cinquante pas devant nous: _Vive la République!_
Nos prédécesseurs ont oublié Mercier. Nous-mêmes sommes saisis
devant la République de Dalou et nous crions comme eux: _Vive la
République_. Ce n'était pas vive la République amorphe et officielle,
mais vive la République vivante, vive la République triomphante,
vive la République parfaite, vive la République sociale, vive cette
République de Dalou qui montait claire et dorée dans le ciel bleu
clair, éclairée du soleil descendant. Il était au moins quatre
heures passées. Tout cela en un seul cri, en un seul mot: _Vive la
République_, spontanément jailli à l'aspect du monument, cri condensé
où l'article _la_ recouvrait sa valeur démonstrative. Aussi quand le
monument se leva pour nous, clair et seul par-dessus l'eau claire du
bassin, nous n'avons pas vu les détails de ce monument, nous n'avons
pas vu les détails de la place. Nous n'avons pas vu les deux anciennes
colonnes du Trône, si libéralement attribuées par les journalistes
à Charlemagne, à Philippe-Auguste, et à Saint Louis. Nous avons vu
le triomphe de la République et nous n'avons pas vu les moyens, les
artisans de ce triomphe, les deux lions attelés, le forgeron, madame
la justice et les petits enfants. La République triomphante, levée sur
sa boule, s'isolait très bien de ses serviteurs et de ses servantes.
Nous l'acclamions, nous la voyions seule et haute, et nous passions
au pas accéléré, car il fallait que le fleuve de peuple coulât.
Quand nous voudrons regarder à loisir le monument de Dalou, nous
retournerons à quelques-uns place de la Nation, et nous emporterons
dans nos poches le numéro du _Mouvement_ où est l'article de
Deshairs.
Il est bien peu de citoyens qui n'aient alors donné un souvenir, une
rapide pensée à Déroulède, qui était venu chercher deux régiments si
loin de l'Élysée et si près de la soupe du soir.
Vite on se ressaisit pour passer devant la tribune officielle, à
gauche. On avait, au long du cortège, crié quelque peu: _Vive Loubet_.
On s'entraîne, on s'aveugle, on s'enroue sur le _au bagne Mercier_,
les chapeaux en l'air, les mains hautes, les cannes hautes. On marche
porté, sans regarder sa route. On tourne autour du bassin. On est
enlevé. On arrive. On cherche Loubet, pour qui on criait tant. Il
n'est pas là. Vraiment, à la réflexion, il eût été fou qu'il restât
là pour tout ce que nous avions à lui dire. De la tribune on répond
à nos _Vive la Sociale_! Beaucoup d'écharpes aux gens de la tribune.
Ces citoyens n'en sont pas moins ardents. Un dernier regard au peuple
innombrable qui suit et qui tourne autour de ce bassin. C'est fini.
Au coin quelqu'un me dit: «Ça a été violent ici au commencement, la
police a enlevé un drapeau noir.» Cet incident passe inaperçu dans le
perpétuel mouvement du peuple.