redoutable et qui ne peut se justifier que par la conséquence. Nous
nous sommes servis de la vérité. Cela n'a l'air de rien. Nous nous
sommes servis de la vérité. Nous l'avons utilisée. Nous avons détourné
la vérité, qui est de la connaissance, aux fins de l'action. Il s'agit
à présent de savoir si nous avons commis une malversation. Car la
vérité que nous avons utilisée n'était pas la facile vérité des partis
et des polémiques; elle était la vérité scientifique, historique, la
vérité même, la vérité. Nous l'avons assez dit. Et c'était vrai.
Nous avons prétendu,—et c'était vrai,—que nous opposions aux
scélératesses et aux imbécillités antisémitiques exactement l'histoire
authentique et scientifique du présent et d'un récent passé. Nous
nous faisions gloire,—ceux du moins qui étaient accessibles à la
gloire,—de nous conduire, dans cette affaire qui nous étreignait
vivants, comme de parfaits historiens. Cette gloire était fondée en
vérité. Nous fûmes les chercheurs et les serviteurs de la vérité.
Telle était en nous la force de la vérité que nous l'aurions proclamée
envers et contre nous. Telle fut hors de nous la force de la vérité
qu'elle nous donna la victoire.
Car ce fut la force révolutionnaire de la vérité qui nous donna la
victoire. Nous n'étions pas un parti un. Je ne sais pas si nous avions
parmi nous des tacticiens. Cela se peut, car c'est une race qui sévit
partout. Mais Zola, qui n'était pas un tacticien, prononça la vérité.
A présent que la vérité nous a sauvés, si nous la lâchons comme
un bagage embarrassant, nous déjustifions notre conduite récente,
nous démentons nos paroles récentes, nous démoralisons notre action
récente. Nous prévariquons en arrière. Nous abusons de confiance.
On aurait tort de s'imaginer que ces paragraphes sont insignifiants
et peu dangereux. On aurait tort de s'imaginer qu'on peut distinguer
entre les vérités, respecter aux moments de crise les grandes vérités,
les vérités explosives, glorieuses, et dans la vie ordinaire négliger
les petites vérités familières et fréquentes. C'est justement
parce que l'on néglige pendant dix ans la lente infiltration des
mensonges familiers et des politesses que brusquement il faut qu'un
révolutionnaire crève l'abcès. Pourrons-nous trouver toujours un
révolutionnaire comme Zola? Il y a beaucoup de chances pour qu'un
Comité général commette moins délibérément qu'un homme une de ces
terribles imprudences qu'on nomme révolutions salutaires quand elles
ont réussi.—Nous ne devons pas avoir une préférence, un goût malsain
pour la vérité chirurgicale, nous devons au contraire tâcher d'y
échapper modestement par la pratique régulière de la vérité hygiénique.
Tu sais combien nous avons donné, abandonné à la cause de la vérité.
Je ne parle plus du temps ni de nos forces, du travail ni des
sentiments. Nous avons donné à la vérité ce qui ne se remplace pas,
des amitiés d'enfance, des amitiés de quinze et de dix-huit ans, qui
devenaient complaisamment plus vieilles, qui seraient devenues des
amitiés de cinquante ans. Nombreux sont les dreyfusards qui ont perdu
quelques relations mondaines ou quelques amitiés politiques. Cela
n'est rien. Mais j'ai traité comme des forbans, comme des bandits,
comme des voyous, des jeunes gens honnêtes, perdus dans leur province,
qui s'étaient laissé fourvoyer par les infamies plus menues d'Alphonse
Humbert ou par les infamies bestialement laides de Drumont. Cette
amputation était nécessaire alors. Cette violence était juste, car
ces honnêtes jeunes gens contribuaient à maintenir la plus grande
infamie du siècle. Ce fut notre force, que cette facilité douloureuse
au retranchement, à la solitude, à l'exil intérieur. Ayant subi cela
pour la vérité, nous n'accepterons pas qu'on nous force à la lâcher
pour ménager les susceptibilités, les amours-propres, les épidermes de
quelques individus.—Car au fond c'est cela.
Pour ces raisons je te prie de m'envoyer toutes les quinzaines un
cahier de renseignements.
Tu demeures auprès de Paris; tu peux assister à certaines cérémonies,
scènes et solennités; tu m'en feras le compte rendu fidèle. Tu peux
assister à certains actes. Tu me diras ce que tu verras et ce que tu
sauras des hommes et des événements, en particulier ce qui ne sera pas
dans les journaux. Non pas que je veuille avoir les derniers tuyaux;
non pas que j'attache une importance qu'elles n'ont pas aux grandes
nouvelles, vraies et fausses, qui cheminent aux salles de rédaction.
Je ne veux pas t'envoyer en ces endroits, où tu n'es pas accoutumé
d'aller. Je ne veux pas savoir les secrets des cours. Je consens à ne
savoir jamais pourquoi ni comment M. Clemenceau a quitté _l'Aurore_.
Je ne te prie pas de m'envoyer les nouvelles privées, mais les
nouvelles publiques non communiquées ou mal communiquées par la presse
au public. Elles sont nombreuses, importantes, quelquefois capitales.
Tu me diras ce que tu penses des hommes et des événements. Non pas que
je m'engage à penser comme toi, ni à penser avec toi. Mais tu me diras
ce que tu penses. Tu iras voir les docteurs que tu connais, et tu leur
demanderas pour moi des consultations sur les cas difficiles.
Tu me signaleras les articles de journaux et de revues et même les
livres que je puisse lire utilement dans le temps dont je dispose.
Tu sais que je m'intéresse de près ou de loin à tout ce qui touche
la Révolution sociale. Je me réabonnerai à mes trois journaux. Je me
réabonnerai surtout au _Mouvement Socialiste_. _La Revue Socialiste_
est une grande revue: elle a sa place marquée dans tous les groupes
et cercles d'études et de propagande. _Le Mouvement_, plus court, plus
portatif, nourri, amical, très largement international, ne quitte
guère la poche de ma veste. Pour avoir les autres journaux et revues
et les livres, nous avons fondé un cercle d'études et de lecture. Mais
il ne suffit pas d'avoir tout cela. Il faut encore s'y retrouver. Tu
m'aideras à m'y retrouver.
Tu me transcriras tous les documents ou tous les renseignements qui
sont à conserver. On ne peut garder indéfiniment les coupures des
journaux que l'on a ou que l'on n'a pas. Un cahier est plus commode.
Quand un document est donné au public, tout le monde en parle, on le
trouve un peu partout. Trois mois plus tard on ne sait où s'adresser
pour l'avoir. Je suis assuré que tu me donneras impartialement les
pièces pour et contre. Ce fut notre honneur, au temps de cette affaire
sur laquelle je n'ai pas peur de radoter, d'aller chercher dans les
témoignages, dans les journaux ennemis les meilleures de nos preuves,
les plus invincibles de nos arguments. Renoncerons-nous à ces bonnes
habitudes? L'ouvrage dreyfusard le plus efficace ne fut-il pas une
Histoire des Variations de l'État-Major fournie par lui-même?
Je te prie de me donner tous les documents et tous les renseignements
que tu pourras, même longs, même ennuyeux. Nous devons à la même
affaire la publication exacte, historique, de procès-verbaux, de
comptes rendus sténographiques, de documents, de papiers, de pièces.
Nous avons eu _le Procès Zola_, _la Révision de l'Affaire Dreyfus_,
_Enquête et Débats de la Cour de Cassation_, les publications du
_Figaro_. _L'Éclair_ donne le compte rendu sténographique des
débats qui se poursuivent si ennuyeusement devant la Haute Cour.
Ici reconnaissons l'hommage que le vice rend à la vertu. J'ai lu
avec plaisir sur la quatrième page de la couverture du _Mouvement_
que la _Société nouvelle de librairie et d'édition_ allait nous
donner le «Compte rendu sténographique officiel du Congrès général
des Organisations Socialistes Françaises tenu à Paris en Décembre
1899». C'est là de bon style officiel. Voilà de bonne publication.
Nous aurons là même les paroles inutiles prononcées dans le grand
gymnase pendant que la commission travaillait. Nous aurons les basses
démagogies de Ebers aussi bien que l'austère démonstration historique
de Lagardelle. Qu'importe? Mieux vaut publier tel que. Il est même
intéressant que le Congrès, dans sa deuxième journée, ait résolu
que l'on procéderait à cette publication. Il donnait ainsi le bon
exemple. On va publier, sur l'invitation formelle du Congrès, sous
le contrôle d'une commission spéciale, des discours blessants pour
telle ou telle organisation. C'était d'une large liberté. Pourquoi le
Congrès n'a-t-il pas continué?—-Il y aura dans tes cahiers beaucoup
plus d'édité que d'inédit. Mais il y a tant d'inédit que tout le monde
connaît d'avance, il y a tant d'édité que tout le monde ignore.
Si enfin quelqu'un te met en mains de la copie, joins-la aux cahiers.
J'aurai cette copie en communication, je la lirai ou ne la lirai pas
selon le temps que j'aurai. Il peut arriver que de la bonne copie ne
soit reçue en aucune revue par aucun éditeur. Tu m'enverras de la
bonne copie. Tu m'enverras même des vers si tu en reçois. Le vers
n'est pas forcément déshonorant.
Ce sera une partie facultative des cahiers, facultative pour toi,
facultative surtout pour nous.
Je ne te demande nullement de m'envoyer une histoire du monde
par quinzaine, ou une géographie du monde par quinzaine, ou une
chronologie du monde par quinzaine. Je te prie de m'envoyer des
cahiers de renseignement, sans esprit de parti, sur ce qui m'intéresse.
LE PROVINCIAL
RÉPONSE
Paris, lundi 25 décembre 1899,
Mon cher ami,
Pendant un an, et à titre d'essai, je ferai tout ce que je pourrai
pour t'envoyer ces cahiers de renseignement.
Le premier cahier partira le 5 janvier prochain. Je t'enverrai le 20
de chaque mois le cahier de la première quinzaine et le 5 le cahier de
la seconde quinzaine du mois précédent.
Je tiens dès à présent à te rassurer sur ce Triomphe de la République.
Autant que l'on peut nombrer une aussi grandiose manifestation, deux
cent cinquante mille citoyens au moins défilèrent. On peut évaluer à
un nombre égal au moins les citoyens qui acclamèrent le défilé, qui
acclamèrent le socialisme. Ainsi _la Petite République_ et _l'Aurore_
avaient également raison. Toujours faut-il que l'on s'entende.
De cette fête j'avais préparé un compte rendu, non pas pour toi, mais
pour une revue amie. Je t'enverrai, par exception, ce compte rendu
dans mon premier cahier. J'y ajouterai les principaux documents de
l'affaire Liebknecht, et quelques notes sur les derniers événements de
décembre 1899.
LE «TRIOMPHE DE LA RÉPUBLIQUE»
La République avait triomphé le 11 novembre par la décision de la
Haute Cour: 157 juges contre 91 avaient ce jour-là repoussé les
conclusions de la défense, présentées et défendues la veille par Me
Devin, tendant à faire déclarer l'incompétence. Puis la République
avait triomphé le jeudi 16 par le vote de la Chambre: 317 députés
contre 212 avaient voté l'ordre du jour, présenté par les Gauches,
«approuvant les actes de défense républicaine du Gouvernement»; les
mots _de défense républicaine_ avaient été proposés par M. Vaillant et
plusieurs socialistes, et acceptés d'eux par le Président du Conseil.
Enfin la République triompha dans la rue par la procession du peuple
parisien le dimanche 19, le grand dimanche.
Comme les prêtres catholiques réconcilient ou purifient par des
cérémonies expiatoires les églises polluées par l'effusion du sang ou
par le crime honteux, comme ils ont récemment fait une réparation pour
l'église Saint-Joseph, ainsi trois cent mille républicains allèrent en
cortège réconcilier la place de la Nation.
_La Petite République_ et Gérault-Richard avaient eu l'initiative
de cette manifestation, comme ils avaient eu, avec toute l'opinion
publique, l'initiative, en des temps plus difficiles, d'aller
à Longchamp. Nous rendrons cette justice aux adversaires de la
République de constater que cette fois-ci encore ils firent tout ce
qu'ils pouvaient pour que la manifestation fût grandiose. M. Paulin
Méry fit coller sur les murs de grandes affiches rouges, émanant
d'un Comité d'action socialiste et patriotique dont il s'intitulait,
bien entendu, le délégué général. Le bureau du Conseil Municipal
fit donc apposer des proclamations officieuses. La Commission
exécutive de l'Agglomération parisienne du Parti ouvrier français
avait fait poser des affiches beaucoup plus modestes, un quart ou un
demi-quart de colombier, car officiellement les guesdistes n'ont pas
d'argent; ces affiches d'un rouge modeste, au nom de je ne sais plus
combien de groupements parisiens, avertissaient le lecteur que, le
gouvernement et M. Bellan ayant interdit le drapeau rouge, les vrais
socialistes et les vrais révolutionnaires étaient par là-même exclus
de la manifestation. Le parti guesdiste s'est apparemment donné la
tâche glorieuse de sauver le drapeau rouge des subornations de M.
Waldeck-Rousseau. Les guesdistes n'ont jamais mis leur drapeau dans
leur poche: demandez plutôt à M. Alexandre Zévaès des nouvelles de son
élection. Les guesdistes n'ont pas beaucoup défendu le drapeau rouge
contre les brutalités de M. Dupuy ni contre les férocités sournoises
de M. Méline. Cela était plus difficile. Enfin ils firent défense à
la population parisienne d'aller fêter le Triomphe de la République,
puisque cette République de Dalou[1] n'était pas la République
sociale, mais, remarquez-le bien, la capitaliste. Les guesdistes
mirent en interdit la manifestation. Immédiatement cette population
parisienne s'enfla comme un beau fleuve et par toutes les voies se
dirigea vers la place de la Nation.
_La Petite République_ avait annoncé, en grosses italiques fortes
et bien situées, que sa rédaction et son administration partiraient
à midi. Le Treizième, comme on le nomme amicalement, c'est-à-dire
les groupes si puissants et si cordiaux du treizième arrondissement,
socialistes et révolutionnaires, le groupe les Étudiants
Collectivistes de Paris (non adhérent au Parti ouvrier français),
les organisations syndicales et les cinq coopératives du treizième,
renforcés du citoyen Coutant et des manifestants de sa circonscription
électorale, devaient se réunir place d'Italie à partir de dix heures
et demie du matin. Tout le treizième, comme on disait, renforcé de
tout Ivry, devait partir en temps utile, suivre l'avenue des Gobelins,
la rue Monge, la rue Montmartre, et prendre en passant _la Petite
République_.
Midi sonnaient quand nous arrivâmes au coin de la rue Réaumur. Deux ou
trois cents personnes attendaient joyeusement au clair soleil sur les
trottoirs. Leur disposition même rappelait invinciblement à la mémoire
la disposition pareille des militants rangés au bord des trottoirs
un peu vides en un jour sérieux de l'année précédente. C'était le
jour de la rentrée des Chambres. Dans la seconde moitié de la journée
nous attendions au même endroit, pareillement disposés, un peu moins
nombreux, sans doute un tout petit peu parce qu'on pouvait se battre
sérieusement, mais surtout et beaucoup parce que c'était en semaine
et que les ouvriers travaillaient, parce que ce n'était pas jour de
fête, parce qu'il ne faisait pas ce soleil admirable, et parce qu'en
ce temps-là le peuple ne savait pas encore. Les églantines rouges ne
fleurissaient pas alors les boutonnières des vestes, des pardessus
et des capuchons, mais à une marque discrète chacun reconnaissait
mystérieusement les siens.
L'image de ce jour devenu si lointain par le nombre et l'importance
des événements intercalaires, de ce jour déjà devenu comme étranger
parce que la situation s'est retournée dans l'intervalle, eut tout le
loisir de fréquenter notre mémoire, car le cortège ne partit nullement
à midi. Évidemment le service d'État-Major était assez mal organisé.
On devisait donc entre amis et camarades. On allait admirer dans la
vitrine du journal un bel étendard, un drapeau rouge, mais avec la
hampe au milieu, et ces mots brodés en trois lignes transverses:
_La—Petite République—socialiste_, et les deux cartouches bleus
aux inscriptions dorées: _Ni Dieu ni Maître; Prolétaires de tous les
pays, unissez-vous._ L'attente se prolongeait. On remarqua que le mot
_pays_ sur le deuxième cartouche était mis en surcharge. On achetait
des églantines rouges au bureau du journal, au magasin plutôt. Ces
églantines ont été perfectionnées depuis Longchamp. Alors on les
donnait, à présent on les vend: un sou l'exemplaire, trois francs
le cent, ving-sept francs le mille; à présent on la nomme églantine
rouge double. Elle est plus grande, plus grosse; elle a en effet
deux rangées de pétales, une à l'extérieur, plus grande et large,
une à l'intérieur, plus petite. Naguère les pétales simples étaient
fixés sous une petite boule jaune, parfois surmontée de deux ou
trois petits fils jaunes, qui figurait, grossièrement et naïvement,
les étamines et le pistil. Aujourd'hui la boule centrale est plus
grosse et toute rouge. Naguère on mettait pour la plupart une seule
fleurette à la boutonnière, comme une marque. Aujourd'hui, dans un
besoin d'expansion, d'exubérance et de floraison, on met, à toutes
enseignes, des bouquets entiers. L'églantine est plus rouge, toute
rouge, plus symbolique, mais elle est moins églantine, moins fleur.
C'est une fleur sans pollen: lequel vaut mieux? On discute sagement
là-dessus. Les partisans du progrès préfèrent la nouvelle églantine;
les horticulteurs—on nomme ainsi les hommes qui cultivent leur
jardin—aimaient mieux la petite fleur.
Attendant encore on vit passer plusieurs délégations qui n'étaient
pas en retard: quelques hommes à la fois, avec ou sans insignes, dont
l'un portait quelque bannière, ou fièrement brandie, ou familièrement
sous le bras; les uns marchaient au milieu de la route, et c'était un
amusant défilé de quatre hommes, sérieux cependant; quelques-uns s'en
allaient plus civilement sur les trottoirs. Déjà en venant nous avions
rencontré, aux environs de l'Hôtel de Ville, plusieurs francs-maçons,
portant librement leurs insignes étonnés de prendre l'air.
Attendant toujours on apprit que Jaurès ne serait pas là, retenu dans
l'Ain et dans le Jura par les soins de la propagande. On regretta
son absence, non pas seulement parce que ses camarades l'aiment
familièrement, mais aussi parce qu'il manquait vraiment à cette fête,
qui lui ressemblait, énormément puissante, et débordante.
Il était midi et demie environ quand Gérault arriva, toujours
cordial, et gai comme le beau temps. Il venait de quitter le
treizième, qui était en retard, et qui regagnait directement par
le pont d'Austerlitz. Au treizième, disait-on, ils sont au moins dix
mille.—Partons.
Il était midi et demie passé quand on forma le cortège. Quelques vieux
militaires âgés de vingt-deux ans, récemment échappés de la caserne,
chantonnèrent en riant la sonnerie: _au drapeau!_ quand on sortit du
magasin le rouge étendard. L'idée que l'on allait marcher en rangs,
pas à pas, au milieu de la rue, éveillait chez beaucoup d'assistants
d'agréables souvenirs militaires, car invinciblement une foule qui
marche en rangées au pas tend à devenir une armée, comme une armée en
campagne tend à marcher comme une foule. Et ce qui est mauvais dans
le service militaire, c'est le service, la servitude, l'obéissance
passive, le surmenage physique, et non pas les grandes marches au
grand soleil des routes. On se forma. Quelques-uns commandèrent en
riant: _En avant!_ Le premier rang était formé de porteurs de _la
Petite République_. Ils avaient leur casquette galonnée, l'inscription
en lettres d'argent. Trois d'entre eux portaient l'étendard et les
deux cartouches. Quand on aura socialisé même les fêtes socialistes,
les militants porteront eux-mêmes leur drapeau. Je ne désespère pas de
voir Jaurès porter un drapeau rouge de ses puissantes mains.
Nous partîmes cinq cents, par la rue Réaumur, mais nous fûmes un
prompt renfort pour _l'Avenir de Plaisance_, la puissante société
coopérative de consommation, avec laquelle nous confluâmes au coin
de la rue Turbigo, et qui avait une musique, ce qui accroissait
l'impression de marche militaire. Place de la République, c'est
déjà la fête. Quelques gardes républicains à cheval ne nuisaient
nullement au service d'ordre. Au large de la place, des files
de bannières luisaient et brillaient. Un peuple immense et gai.
Nous allâmes nous ranger boulevard Richard-Lenoir, je crois. Il y
avait tant de monde que l'on ne reconnaissait plus les rues, les
larges avenues de ces quartiers. Nous étions auprès de la statue du
sergent Bobillot. Un porteur de _la Petite République_ explique à
son voisin pourquoi il préfère un homme comme Bobillot à un homme
comme Marchand. Nous attendons là longtemps, insérés dans les groupes
ouvriers en costume de travail. C'est nouveau. Près de nous le vaste
et muable moutonnement des chapeaux de feutre enfarinés aux larges
bords: ce sont les forts de la Halle[2], coltineurs non débiles, qui
stationnent pesamment, puissamment. Nous sommes directement sous la
protection de Lépine, qui est là tout près, au sergent Bobillot,
disent quelques-uns. Grâce à la protection de Lépine, continuent-ils
en riant, nous allons défiler en bonne place dans le cortège. Tout
cela n'empêche pas que si on refait la Commune on le fusillera tout
de même, dit près de moi un vieux communard universellement connu
comme un brave homme. Je crois qu'il plaisante et veux continuer la
plaisanterie. Avec quoi les fusillera-t-on?—Avec des balles, comme
les autres, me répond-il sérieusement. Je le regarde bien dans les
yeux, pour voir, parce que sa parole sonne faux en cette fête. Il a
toujours les mêmes yeux bleus calmes et la même parole calme. Ces
vieux communards sont extraordinaires. On ne sait jamais s'ils parlent
sérieusement ou par manière de plaisanter. Ils ont avec nous des
mystifications froides comme les vieux soldats du second empire en
avaient avec les recrues. Ils sont de la même génération. Ils ont,
comme eux, fait la guerre. Et cela doit marquer un homme. Deux hommes,
adossés au mur d'une maison adjacente, pour se reposer de la longue
station, disent gravement: C'est tout de même beau, une fête comme ça,
c'est tout de même beau. Et ils répètent profondément sur un rythme
las: C'est beau. C'est beau. Il passe des enfants, petits garçons et
petites filles, délégations des écoles ou des patronages laïques. On
leur fait place avec une sincère et universelle déférence. On pousse
en leur honneur de jeunes vivats. Ils y répondent. Ils passent en
criant de leurs voix gamines, comme des hommes: _Conspuez Rochefort,
conspuez_. Cela est un peu vif, un peu violent, fait un peu mal.
Mais par-dessus toutes les conversations, par-dessus tous les regards,
par-dessus toute rumeur montaient les chants du peuple. Dès le départ,
et sur tout le trajet, et pendant la station, et puis tout au long
du cortège, le peuple chantait. Je ne connaissais pas les chants
révolutionnaires, sauf _la Carmagnole_, dont le refrain est si bien
fait pour plaire à tout bon artilleur, et que tout le monde chante.
Je ne connaissais que de nom l'immense et grave _Internationale_. A
présent je la connais assez pour accompagner le refrain en ronronnant,
comme tout le monde. Mais le ronron d'un peuple est redoutable.
Ceux qui savent les couplets de _l'Internationale_, sont déjà des
spécialistes. Aussi quand on veut lancer _l'Internationale_, comme en
général celui qui veut la lancer ne la sait pas, on commence toujours
par chanter le refrain. Alors le spécialiste se réveille et commence
le premier couplet.