Ai-je besoin de dire que la combinaison mirifique dont Péguy

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ŒUVRES COMPLÈTES

DE

CHARLES PÉGUY

1873-1914

ŒUVRES DE PROSE

LETTRE DU PROVINCIAL—DE LA GRIPPE

ENTRE DEUX TRAINS—POUR MA MAISON—POUR MOI

COMPTE RENDU DE MANDAT—LA CHANSON DU ROI DAGOBERT

INTRODUCTION

PAR

ALEXANDRE MILLERAND

[Illustration: _nrf_]

ÉDITIONS DE LA

NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

35 ET 37, RUE MADAME

PARIS

ŒUVRES COMPLÈTES

DE

CHARLES PÉGUY

1873-1914

ŒUVRES COMPLÈTES DE CHARLES PÉGUY

ŒUVRES DE PROSE

TOME I _INTRODUCTION PAR ALEXANDRE MILLERAND_

Lettre du Provincial. Réponse. Le Triomphe de la République.—Du

second Provincial.—De la Grippe. Encore de la Grippe. Toujours de

la Grippe.—Entre deux trains.—Pour maison (cité socialiste). Pour

moi.—Compte rendu de mandat.—La Chanson du roi Dagobert. Suite de

cette chanson.

TOME II _INTRODUCTION PAR MAURICE BARRÈS_

De Jean Coste.—Les récentes œuvres de Zola.—Orléans vu de

Montargis.—Zangwill.—Notre Patrie.—Courrier de Russie.—Les

suppliants parallèles.—Louis de Gonzague.

TOME III _INTRODUCTION PAR HENRI BERGSON_

De la situation faite à l'histoire et à la sociologie.—De la

situation faite au parti intellectuel devant les accidents de la

gloire temporelle.—A nos amis, à nos abonnés.—L'argent.

TOME IV _INTRODUCTION PAR ANDRÉ SUARÈS_

Notre Jeunesse.—Victor Marie, comte Hugo.

ŒUVRES DE POÉSIE

TOME V Le Mystère de la Charité et de Jeanne d'Arc.—Le

Porche du Mystère de la seconde vertu.

TOME VI Le Mystère des Saints Innocents.—La tapisserie de

sainte Geneviève et de Jeanne d'Arc.—La tapisserie de Notre-Dame.

TOME VII Ève.—Sonnets.

ŒUVRES POSTHUMES

TOME VIII Clio.

TOME IX Note conjointe sur Descartes (précédée de la note sur

M. Bergson).

TOME X Autres ouvrages et fragments inédits.

POLÉMIQUE ET DOSSIERS

TOME XI Texte et commentaires se rapportant à la gérance et

au rôle littéraire des Cahiers (préfaces).

TOME XII Texte et commentaires se rapportant au rôle

politique joué par les Cahiers (compte rendu de Congrès.—Affaire

Dreyfus, etc.).

TOME XIII Un nouveau théologien, M. Fernand Laudet.—Langlois

tel qu'on le parle.—L'argent (suite).

TOME XIV Marcel. La première Jeanne d'Arc.

TOME XV Correspondance. Biographie et Histoire des Cahiers de

la Quinzaine, par _ÉMILE BOIVIN_ et _MARCEL PÉGUY_.

[Illustration:

EUG. PIROU. PHOT. D. A. L. IMP.]

ŒUVRES COMPLÈTES

DE

CHARLES PÉGUY

1873-1914

ŒUVRES DE PROSE

LETTRE DU PROVINCIAL—DE LA GRIPPE

ENTRE DEUX TRAINS—POUR MA MAISON—POUR MOI

COMPTE RENDU DE MANDAT—LA CHANSON DU ROI DAGOBERT

INTRODUCTION

PAR

ALEXANDRE MILLERAND

[Illustration: _nrf_.]

PARIS

ÉDITIONS DE LA

NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

35 ET 37, RUE MADAME

MCMXVII

CETTE ÉDITION DÉFINITIVE DES ŒUVRES COMPLÈTES DE CHARLES PÉGUY EST

TIRÉE A DOUZE CENTS EXEMPLAIRES NUMÉROTÉS PAR L'IMPRIMERIE PROTAT

FRÈRES SUR PAPIER VERGÉ PUR FIL DES PAPETERIES LAFUMA DE VOIRON AU

FILIGRANE DE LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

EXEMPLAIRE Nº 751

TOUS DROITS DE REPRODUCTION, DE TRADUCTION ET D'ADAPTATION RÉSERVÉS

POUR TOUS PAYS Y COMPRIS LA RUSSIE COPYRIGHT BY LA NOUVELLE REVUE

FRANÇAISE 1916

INTRODUCTION

PAR

ALEXANDRE MILLERAND

INTRODUCTION

_Ma première rencontre avec Charles Péguy m'a laissé un souvenir

singulier. L'Affaire déroulait sa première phase. Les passions

bouillonnaient. De l'entretien rapide et heurté autour d'une table de

rédaction je n'ai gardé dans la mémoire et dans l'oreille que l'accent

agressif et colère de trois mots:

«Nous vous sommons, martelait Péguy, nous vous sommons...»

De quoi nous sommait-il, ce petit homme, tout jeune, l'air têtu,

les yeux brillant derrière le lorgnon, orateur et conducteur d'une

poignée d'étudiants, une escouade à peine, descendus derrière lui de

la Sorbonne à la rue Montmartre pour bousculer l'inertie de politiques

selon eux trop prudents?

Sans doute de nous engager plus à fond dans la bataille où peu à peu

allait être entraînée la France entière?

Quoi qu'il nous demandât, qu'il eût tort ou raison, sa conviction

était si ardente, une si vibrante énergie le remuait, il sortait si

évidemment du commun, que vingt ans ont passé sans l'effacer sur

l'impression première.

Elle s'est renouvelée aussi vive, aussi forte chaque fois que les

circonstances m'ont remis en présence du normalien d'antan.

Au fur et à mesure que j'ai davantage connu l'homme et mieux apprécié

son œuvre, l'inspiration qui l'animait, l'influence qu'elle était

capable d'exercer, mon admiration pour l'œuvre a grandi avec ma

sympathie pour l'homme.

J'apporte en hommage sur la tombe de Charles Péguy ce simple

témoignage.

⁂

«Je ne suis nullement l'intellectuel qui descend et condescend au

peuple. Je suis peuple.»

En ces termes d'une orgueilleuse modestie, Péguy situe exactement ses

origines d'où lui vinrent, pour une large part, son originalité et sa

force.

Les vignerons et les bûcherons que sont ses ancêtres avaient marqué

l'écrivain d'une empreinte indélébile.

Paysan, il l'était jusqu'aux moelles. Il en avait la solidité et

l'âpreté, la malice et la méfiance, voire l'allure.

Il s'en est fallu de peu, de bien peu, lui-même l'a conté quelque part

avec comme un tremblement rétrospectif, qu'il ne manquât sa voie et

ignorât à jamais les délices des humanités. De l'école primaire on

l'avait aiguillé vers l'école professionnelle quand un pédagogue de

sens et de cœur auquel Péguy en garda une infinie reconnaissance lui

ouvrit les portes du lycée de sa ville natale.

Il quitta Orléans pour aller à Sainte-Barbe et de là à l'École

normale. Il n'y passa point les trois années réglementaires. La

première terminée, il demanda un congé.

Péguy avait la hâte de l'action. Il possédait l'âme d'un chef, d'un

entraîneur d'hommes. Ses camarades, ses amis, sentaient son autorité,

l'acceptaient, la réclamaient.

Une anecdote exquise, qui se place dès sa première année de Normale,

éclaire à cru la physionomie de Péguy, révèle son tempérament, son

besoin d'agir et comme pour le satisfaire il sait concilier ce qui

eût semblé à d'autres inconciliable. Un de ses camarades l'a décidé à

devenir comme lui membre d'une Conférence de Saint-Vincent de Paul.

Il y est à peine entré qu'on le supplie d'en accepter la présidence.

Grave difficulté. Péguy qui n'a éprouvé aucun embarras à participer

aux travaux d'une association catholique n'est pas croyant et il ne

s'en cache pas. Or, à l'ouverture de chaque séance, le Président

doit réciter la prière à haute voix. Péguy de se récuser. Qu'à cela

ne tienne: il entrera en séance après que le vice-président l'aura

récitée à sa place.

Jusqu'au bout, Péguy sera l'homme de cette anecdote. Il écrira de la

mystique chrétienne avec le respect, l'enthousiasme du catholique le

plus docile. Mais il s'écarte des sacrements et il ne va pas à la

messe.

Il est républicain, socialiste dès la première heure. Mais personne

n'a déployé plus de franchise et de vigueur à fustiger les défauts et

les tares du parti socialiste et du régime républicain.

La règle de sa vie qui en fait la profonde unité il la formule aux

premières pages du premier des Cahiers: «Dire la vérité, toute

la vérité, rien que la vérité, dire bêtement la vérité bête,

ennuyeusement la vérité ennuyeuse, tristement la vérité triste: voilà

ce que nous nous sommes proposé depuis plus de vingt mois et non pas

seulement pour les questions de doctrine et de méthode, mais aussi,

mais surtout pour l'action. Nous y avons à peu près réussi. Faut-il

que nous y renoncions?»

Non certes, jamais il ne consentira à y renoncer. Qu'il se soit

parfois trompé sur les hommes et sur les choses; que la passion même

avec laquelle il traitait des uns et des autres l'ait parfois induit

en erreur, c'est une autre affaire. Toujours sur tout et sur tous il a

dit, à ses risques et périls, ce qu'il tenait pour la vérité.

A vingt-cinq ans il a déjà édité deux livres où l'on le trouve tout

entier tel que nous le connaîtrons tout le long de sa vie, si courte

et si pleine._

Jeanne d'Arc, _sa première Jeanne d'Arc, si humaine, si attachante, si

pitoyable: «fini d'imprimer en décembre 1897.»_

Marcel, _ou l'utopie socialiste; entendez par là: une construction

purement idéale, élevée, sans aucune préoccupation du réel, sur des

bases empruntées aux théoriciens du socialisme: «fini d'imprimer en

juin 1898.»

Comme s'il eût prévu que son existence serait brève, il se presse. Son

mariage à vingt-quatre ans lui apporte une petite fortune que d'accord

avec sa nouvelle famille il place aussitôt, il engloutit serait plus

exact, dans la fondation d'une librairie. On lira le récit de cette

tentative malheureuse.

Elle fut comme le prologue de la création des_ Cahiers de la

Quinzaine. _Le volume au devant duquel j'écris ces lignes rassemble

quelques-uns de ceux du début._

⁂

_5 janvier 1900. C'est la date du premier Cahier.

Les vibrations de l'Affaire n'ont pas fini de s'éteindre. On vient de

vivre des mois, des années en bataille. On n'a pas perdu l'habitude,

pour ne pas dire le goût des invectives. «En ce temps-là nous

finissions tous par avoir un langage brutal.» Et un peu plus tard, en

mars 1900 encore: «On doit toujours dire brutalement.»

Ce qu'on doit dire brutalement, est-il besoin de le répéter, c'est la

vérité.

«Qui ne gueule pas la vérité, quand il sait la vérité, se fait le

complice des menteurs et des faussaires.» Et l'antienne revient:

«Nous demandons simplement qu'on dise la vérité!»

Quelle stupeur, quelle indignation s'il s'aperçoit que les compagnons

de la veille empruntent aux adversaires contre lesquels on avait de

concert si ardemment combattu les procédés hier flétris!

«Nous avons passé vingt mois et plus à distinguer et à faire

distinguer la vérité d'État de la vérité.»

«Nous fûmes les chercheurs et les serviteurs de la vérité. Telle était

en nous la force de la vérité que nous l'aurions proclamée envers et

contre tous. Telle fut hors de nous la force de la vérité qu'elle

nous donna la victoire.... A présent que la vérité nous a sauvés,

si nous la lâchons comme un bagage embarrassant, nous déjustifions

notre conduite récente, nous démentons nos paroles récentes, nous

démoralisons notre action récente. Nous prévariquons en arrière. Nous

abusons de confiance.»

Une des formes, des manifestations de cet amour de la vérité, de ce

respect de la vérité, c'est l'amour et le respect de son métier, de

l'ouvrage consciencieux et bien fait. Personne mieux que Péguy ni plus

profondément ne le sentit. Il a le dégoût, l'horreur du sabotage et

des saboteurs. Il a la passion du labeur soutenu, attentif, appliqué.

«Le génie exige la patience à travailler, docteur, et plus je vais,

citoyen, moins je crois à l'efficacité des soudaines illuminations

qui ne seraient pas accompagnées ou soutenues par un travail sérieux,

moins je crois à l'efficacité des conversions extraordinaires

soudaines et merveilleuses; à l'efficacité des passions soudaines—et

plus je crois à l'efficacité du travail modeste, lent, moléculaire,

définitif.»

Plus tard un des graves reproches, justifié ou non, que Péguy

adressera à la bourgeoisie, c'est d'avoir donné aux ouvriers l'exemple

du travail lâché, décousu, saboté.

Cette tendresse grave, émue, que lui inspire le travailleur, le

professionnel, qui aime son métier, qui le connaît, qui vit pour lui

plus encore que par lui, on la sent vibrer dans la description si

colorée, si vivante, si vraie de ce «Triomphe de la République» dont,

acteur et spectateur, il suivit le cortège.

Avec quelle complaisance il énumère «les beaux noms de métier des

ouvriers» dont les corporations ont promis leur concours. «Comme ces

noms de métier sont beaux, comme ils ont un sens, une réalité, une

solidité.»

Cette description si savoureuse du cortège populaire qui se déroula

dans les avenues parisiennes en décembre 1899 se clôt, d'une façon

assez rare chez Péguy, par quelques réserves. Certains refrains de la

journée, «violents et laids» lui trottent par la tête. La dissonance

le heurte entre ces paroles de haine et la Révolution qu'il rêve

«d'amour social et de solidarité.» Certains incidents de la journée

l'attristent mais, le bilan fait, il conclut à la vanité de ses

«scrupules de détail.»

Des réserves de ce genre ne se rencontrent point fréquemment chez

Péguy. Ce n'est pas sa manière de balancer le pour et le contre,

d'hésiter, de faire un pas en avant, un pas en arrière, de marcher et

de conclure autrement que tout d'une pièce.

Au cours de l'Affaire, et ainsi fera-t-il en toute occasion, il a

foncé droit devant lui, s'étant mis d'abord, dirait-on, des œillères

pour n'être pas tenté de dévier et courbant à sa thèse faits,

individus et arguments. Le but une fois fixé, il y marche, avec

l'unique souci d'entraîner après lui son public en ne ménageant pas

les coups à qui tenterait de lui barrer la route.

Aussi est-il un polémiste hors pair, la polémique n'ayant comme on

sait que de lointains rapports avec l'esprit critique et le souci de

la mesure.

Pour lui tout s'efface momentanément devant la démonstration à

parfaire, l'adversaire à démonter.

Elle est de Péguy, de Péguy partant en guerre contre «le mal de

croire» qu'il dénonce chez Pascal, cette phrase qui, en tout lieu

paradoxale, est sous sa plume extravagante:

«Les treize ou quatorze siècles de christianisme introduit chez mes

aïeux, les onze ou douze ans d'instruction et parfois d'éducation

catholique sincèrement et fidèlement reçue ont passé sur moi sans

laisser de traces.»

Lorsqu'il émet cette assertion déconcertante, il est, comme toujours,

d'une sincérité complète. Au moment qu'il la lance, il n'a devant les

yeux que le but visé: tout le reste est aboli.

Déjà pourtant il a écrit sa_ Jeanne d'Arc, _sa première sans doute,

où il ne laissera pas toutefois de puiser bien des traits pour son_

Mystère de la Charité de Jeanne d'Arc. _Déjà il est le traditionaliste

tourné d'instinct vers le passé pour y appuyer l'avenir.

Il professe «une aversion sincère de la démagogie.»

Il ne se borne pas à la détester. Il lui dit son fait. Avec quelle

verve cinglante, quelle profondeur de mépris! Écoutez-le, faisant

parler l'électeur:

«J'ai tort, j'ai tort, mais savez-vous, monsieur, que vous êtes un

homme singulier. Vous êtes nouveau, vous. Vous êtes un homme qui a de

l'audace. Vous m'enseignez des mots nouveaux. Un mot nouveau. Vous

prétendez que j'ai tort. Savez-vous que vous êtes le premier qui ait

osé me dire que j'ai tort. Quand je vais trouver les conseillers

municipaux de mon pays, au moment des élections, ils ne me disent pas

que j'ai tort; ils me disent toujours que j'ai raison, qu'ils sont

de mon avis, qu'il faut que je vote pour eux. Jamais un conseiller

d'arrondissement ni un conseiller général ni un député ne m'a dit que

j'avais tort.»

Savourez maintenant ce guide-âne du candidat:

«Il faut faire croire aux électeurs que leur compagnie est la plus

agréable du monde, que leur entretien est la plus utile occupation,

qu'il vaut mieux parler pour eux quinze que d'écrire pour dix-huit

cents lecteurs, que tout mensonge devient vérité, pourvu qu'on leur

plaise, et que toute servitude est bonne, à condition que l'on serve

sous eux.»

Et la conclusion:

«Un exemple vous facilitera l'entendement. Quand les électeurs de

la première circonscription d'Orléans sont convoqués pour élire

un député, ils ne se demandent pas qui sera le meilleur député.

Car le député d'Orléans n'est pas le délégué d'Orléans à la

meilleure administration de la France avec les délégués des autres

circonscriptions françaises. Mais, puisque nous vivons sous le régime

universel de la concurrence et puisque la concurrence politique est

la plus aiguë des concurrences, le député d'Orléans est exactement

le délégué d'Orléans à soutenir les intérêts orléanais contre les

délégués des autres circonscriptions, qui eux-mêmes en font autant.

Le meilleur député d'Orléans sera donc celui qui défendra le mieux le

vinaigre et les couvertures et le canal d'Orléans à Combleux. Ainsi

se forme ce que le citoyen Daveillans nomme à volonté la volonté

démocratique du pays républicain, ou la volonté républicaine du pays

démocratique.

«Les députés socialistes que nous envoyons au Parlement bourgeois

obéissent au même régime. Ceux qui sont du Midi sont pour les vins, et

ceux qui sont du Nord sont pour la betterave. Ceux qui représentent

le Midi protègent vigoureusement les courses de taureaux. Mais ceux

qui sont du Nord ont un faible pour les combats de coqs. Il faut bien

plaire aux électeurs. El si on ne leur plaisait pas, ils voleraient

pour des candidats non socialistes.»

Ce robuste bon sens, ce sentiment si vif de l'intérêt national, cette

révolte contre les hypocrisies de la farce électorale, ce souci

perpétuel de la vérité, ce dédain de plaire aux puissances: nous les

retrouvons d'un bout à l'autre de son œuvre.

Il ne m'appartient pas de la juger du point de vue littéraire. Je m'en

réfère là-dessus aux études si intelligentes et si pénétrantes qu'elle

a déjà inspirées à ses amis, à ses pairs, à ses contemporains et à ses

anciens.

Le profane que je suis osera pourtant confesser le plaisir qu'il

a pris au divertissement qui termine ce volume._ La chanson du Roi

Dagobert _n'est pas seulement de la drôlerie la plus savoureuse.

La profession de foi, car c'en est une, que Charles Péguy met dans la

bouche du Roi Dagobert sur «les deux races d'hommes» est, ou je me

trompe fort, une pièce capitale de sa philosophie.

Cet ancien normalien que d'un pseudonyme d'affectueuse gouaillerie

ses soldats de la grande guerre, ceux qu'il conduira jusqu'au bord de

la victoire de l'Ourcq, ont surnommé «le Pion», cet universitaire a

l'horreur du pion.

Il dresse en face l'une de l'autre deux races d'hommes: les livresques

et les autres; ceux qui tiennent des autorités pour des raisons; qui

ont désappris, s'ils le surent jamais, à penser par eux-mêmes et

ceux qui placent au dessus de tout l'indépendance de leur pensée et

la liberté de leur raison; ceux qui connaissent les livres et qui ne

connaissent qu'eux; pour lesquels les choses ne sont visibles qu'à

travers les auteurs—«Cette Voulzie qui existe vous embête»—et ceux

qui connaissent les réalités.

Péguy a le dédain, j'oserai dire la nausée des pédants, parce qu'il en

a trop vu et aussi parce que sa passion de la vérité et de la réalité

s'exaspère jusqu'à la fureur contre l'artificiel, le plaqué et le faux

semblant.

⁂

M'excusera-t-on d'avoir défloré le plaisir que se promet le lecteur de

lire continument ce volume, en en découpant quelques-uns des passages

les plus significatifs?

J'ai cru que Péguy ne pouvait être mieux présenté que par lui-même et

c'est pourquoi je l'ai laissé parler.

Sa physionomie ne sort-elle pas de ses confessions avec la netteté et

le relief souhaitables.

Ce petit paysan, de pure souche française, vous le voyez se jeter avec

avidité sur la culture classique: entendez-le narrer ses émotions

devant la révélation du latin et son ravissement à la déclinaison de

rosa, rosæ. Il absorbe par tous les pores les leçons de ses maîtres.

Tout lui est profit et joie.

Cependant sans qu'il en ait toujours pleine conscience il participe à

la vie du dehors. Né en 1873, il pousse avec la République.

Sorti du peuple, boursier de l'Université de 1885 à 1894, comment

échapperait-il à l'attraction des idées socialistes?

Pas plus que bon nombre de ses condisciples, il n'a attendu d'avoir

quitté les bancs du lycée pour entendre les voix qui appellent à

l'action les jeunes intelligences et les esprits neufs.

Incapable de réserve ni de calcul égoïstes, Péguy se lancera tête

baissée dans le tourbillon de l'Affaire. Son tempérament de lutteur,

son caractère entier ne lui permettront pas, dans le feu du combat, de

discerner les exagérations et les excès qui risquent de mener le parti

où l'a jeté sa passion de la vérité à des conclusions dangereuses pour

l'intérêt public.

Il lui faudra, pour reprendre son sang-froid, que la grâce, en donnant

à sa soif de justice un premier apaisement, lui rende la liberté de

regarder autour de lui.

Le soir du «Triomphe de la République,» en descendant des

faubourgs, mêlé à la foule, il remarquera qu'on rechante la vieille_

Marseillaise, _récemment disqualifiée.

D'autres choses plus importantes à la vie de notre pays que l'hymne de

Rouget de Lisle avaient couru des risques dans la bagarre.

Péguy est trop imprégné jusque dans son tréfonds par ses origines,

par son éducation classique du sentiment de l'ordre et de la règle;

il a trop le sens des nécessités nationales pour ne pas donner tout

son effort à la défense, dans la République et par la République,

d'institutions tutélaires.

Le début de ce billet tracé de son écriture si caractéristique,

simple, droite et volontaire comme lui, en dit long, dans son

apparente sécheresse, sur ses sentiments intérieurs:

«Jeudi, 11 août 1904,

«Sous-lieutenant de réserve, pour vingt-huit jours, au camp de Bréau,

sous Fontainebleau,

«prêt à partir en manœuvre, je ne puis ni vous joindre ni vous écrire

que cette carte-lettre; je vous demande, pour les premiers mois de la

rentrée, un cahier Waldeck-Rousseau;

«votre

Charles

Péguy.»

Les cahiers: c'est l'arme qu'il a forgée pour la défense de ses idées.

Leur lecture même dévoile les difficultés toujours renaissantes

au milieu desquelles il ne cesse de se mouvoir pour maintenir sa

publication.

Péguy entendait les affaires à peu près comme ces philanthropes qui,

enflammés de l'esprit de charité, commencent par créer les œuvres sauf

à chercher ensuite au jour le jour les moyens de les faire subsister.

Peut-être ne lira-t-on pas sans intérêt ces deux lettres qui le

prennent sur le vif dans sa lutte quotidienne pour l'existence des

Cahiers.

«Vendredi 9 juin 1905,

«Mon cher Millerand,

«Cinq abonnements nouveaux hier jeudi; deux abonnements nouveaux

ce matin; je ne vous envoie pas ces nombres pour harceler votre

attention; je sais qu'elle n'a pas besoin d'être relancée; mais

j'éprouve un besoin de me tenir en communication avec vous dans la

situation tragique où je me trouve, père nourricier d'une entreprise

qui croît de toutes parts et non assuré de la pouvoir conduire de fin

de mois en fin de mois jusqu'en octobre.

«Je suis respectueusement

votre

Charles Péguy.»

«Lundi 17 juillet 1905,

«Mon cher Millerand,

«Je vous inscris donc pour l'action numéro 46 et votre ami pour

l'action numéro 47; par ces nombres mêmes vous voyez que mes

recherches n'ont pas été infructueuses; depuis que nous avons dû nous

arrêter à la forme de commandite par petites parts, j'ai réussi,

poursuivant mes recherches parmi nos simples abonnés, à recueillir

quarante-cinq inscriptions; je vous demanderai désormais de continuer

à en rechercher comme je le fais, jusqu'à ce que nous soyons couverts,

sous cette réserve que cette recherche ne vous coûte rien de votre

temps ni de votre travail; je m'en voudrais d'altérer le repos de vos

vacances; il faut que nous soyons tous bons à marcher pour octobre; il

est évident que l'année prochaine sera dure et importante;

«En plein mois de juillet, n'ayant rien publié depuis le commencement

de juin, nous n'avons pas cessé de recevoir au moins un abonnement

nouveau par jour, et j'inscrivais en moyenne une action par jour;

tout permet d'espérer que la rentrée sera très bonne et que l'année

nous consolidera définitivement;

«J'ai commencé d'écrire hier mon cahier de rentrée; je l'intitule

Notre patrie, afin qu'il soit une réponse directe et brutale au

livre de Hervé; je pensais d'abord aller vous demander quelques

renseignements complémentaires sur les événements récents, mais

j'ai réfléchi qu'il valait mieux que je n'eusse point envers vous

la situation d'un journaliste et d'un interviewer; je fais donc mon

cahier avec les renseignements qui sont pour ainsi dire de droit

commun;

«Je suis respectueusement votre

«Charles Péguy.

«Bourgeois me communique son courrier de ce matin, où quatre nouvelles

inscriptions, ce qui nous met à cinquante et une actions inscrites à

la date d'aujourd'hui.»

Ai-je besoin de dire que la combinaison mirifique dont Péguy note ici

les premiers progrès eut le sort des combinaisons antérieures? Péguy

continua jusqu'à la fin de se débattre avec la même candeur et la même

foi au milieu d'embarras matériels qui chargeaient lourdement ses

épaules.

Ce n'est point trahir le secret d'une intimité qui ne saurait être

exposée au jour, c'est achever de faire connaître l'homme simple et

bon que fut ce grand lutteur, de dire que Péguy trouva dans la douceur

et le calme de la vie familiale la plus unie et la plus heureuse la

force indispensable pour supporter les amertumes et les déceptions de

la vie publique.

Ce n'est pas par métaphore qu'il cultivait son jardin et c'est

en jouant à la balle avec ses enfants, quand il n'avait pas pour

partenaire le gros chien familier, qu'il se délassait de ses travaux.

La guerre l'arracha à ses foyers.

Un de ses camarades a raconté les étapes suivies du jour de la

mobilisation au 5 septembre 1914 par le lieutenant Péguy et sa

compagnie, la 19e du 276e régiment d'infanterie.

Quelques lettres écrites aux siens et publiées à la suite de ce simple

et impressionnant récit jalonnent la route.

Péguy s'y montre au naturel: courageux, aimant, uniquement préoccupé

du devoir à remplir.

Il tomba, face à l'ennemi, en entraînant sa section contre l'Allemand

qu'avant de mourir il eut la joie suprême de voir reculer.

Il repose dans la grande plaine, sous une petite croix de bois où sont

inscrits ces seuls mots: «Charles Péguy»; sa tombe est pressée au

milieu des tombes des officiers, sous-officiers et soldats tombés en

même temps que lui.

Il repose comme il vécut: côte à côte avec ses camarades de combat

qu'il excitait de ses exhortations et de son exemple.

⁂

Il a disparu. Son œuvre demeure, plus vivante, plus puissante qu'elle

ne fut jamais.

Les morts mènent les vivants.

Nous avons besoin de nous le redire pour adoucir notre douleur et nos

regrets.

Péguy avait tant de projets en tête: que de pages en ses cahiers

portent l'indication, l'esquisse d'autres cahiers qu'il veut écrire

plus tard.

Ils ne seront jamais écrits.

En l'arrachant aux luttes quotidiennes qui épuisent et amoindrissent

même les plus nobles combattants, sa mort, cette mort si digne de

sa vie, si harmonieuse et si belle, sacre Péguy et lui confère une

autorité dont par delà le tombeau il servira encore ses idées et son

pays.

L'heure n'a pas sonné où il sera permis sans imprudence, sans risquer

d'affaiblir l'union nécessaire, de remuer les problèmes que demain

aura pour tâche de résoudre.

On ne se trompe pas cependant en pensant que le souci unanime, à cette

heure-là, de tous les bons Français, sera, pour parler comme Péguy,

«que la France se refasse et se refasse de toutes ses forces».

Tant de sang pur versé, tant de fécondes existences brisées ne

l'auront pas été en vain.

Si l'union s'est établie si rapide et si forte entre tous les Français

c'est que, sous des formes diverses, ils poursuivaient l'Idéal dont

des siècles de civilisation commune leur apprirent à rêver la conquête.

Catholiques, révolutionnaires, ils étaient, pour reprendre une idée et

une formule chères à Péguy, les dévots d'une mystique.

Armés les uns contre les autres, l'agression barbare leur dessilla les

yeux: ils se rapprochèrent pour combattre et repousser l'étranger

qui menaçait leur Idéal.

La victoire qu'ils devront à leur union pourrait-elle avoir pour

premier résultat d'en faire à nouveau des ennemis.

Ce serait pis qu'un non sens: ce serait un sacrilège contre lequel

crierait le sang de nos morts.

Écoutons-les.

Ils commandent le respect de toutes les croyances, le souci de toutes

les misères, l'exaltation d'une France forte et grande par l'union de

ses enfants réconciliés.

Quelle voix aurait plus de titres à être entendue et obéie que

celle de Charles Péguy, de l'apôtre de la Cité Socialiste, du poète

de Jeanne d'Arc, de l'écrivain, du penseur tombé sur le champ de

bataille, dans une juste guerre, pour le triomphe de l'Idéal français.

Juillet 1916.

ALEXANDRE MILLERAND._

LETTRE DU PROVINCIAL

De la Province,

jeudi 21 décembre 1899,

Mon cher Péguy,

Aussi longtemps que l'affaire Dreyfus a duré, je me suis efforcé, à

mes risques et périls, et surtout à mes frais, de rester à Paris.

Nous sentions que cette crise était redoutable, nous savions qu'elle

était en un sens décisive, et, autant que nous le pouvions, nous

étions présents. Nous achetions sept ou huit journaux le matin, même

des grands journaux, même des journaux chers, comme _le Figaro_

bien renseigné. Puis nous achetions des journaux à midi, quand il

y en avait. Puis nous achetions des journaux à quatre heures, _les

Droits de l'Homme_ ou _le Petit Bleu_. Puis nous achetions des

journaux le soir. Nous dévorions les nouvelles. Nous passions des

heures et des jours à lire les documents, les pièces des procès.

La passion de la vérité, la passion de la justice, l'indignation,

l'impatience du faux, l'intolérance du mensonge et de l'injustice

occupaient toutes nos heures, obtenaient toutes nos forces. Parfois

nous descendions en Sorbonne; il fallait repousser l'envahissement

nationaliste et antisémitique loin des cours troublés, loin de la

salle des Pas-Perdus. Nous nous donnâmes enfin, dans les voies et

carrefours, des coups de canne qui n'étaient pas tragiques, mais qui

furent sérieux. Ceux qui avaient alors des métiers faisaient comme

ils pouvaient pour les exercer tout de même. J'avoue que plus d'un

métier fut assez mal exercé, que plus d'un travail fut un peu négligé.

Ceux qui n'avaient pas encore de métier ne se hâtaient nullement d'en

choisir un. Plus d'un homme de métier fut affreusement surmené. Cela

ne pouvait pas durer. Cela ne dura pas. Ces temps sont passés.

Aujourd'hui je suis professeur de l'enseignement secondaire dans une

bonne ville de province. Rien n'est aussi dur dans le monde, rien

n'est aussi mauvais que ces bonnes villes bourgeoises. Des amis à

nous sont partis pour ces provinces internationales plus lointaines

encore situées aux pays que les bourgeois nomment les pays étrangers,

en Hongrie, en Roumanie. Nous recevons les journaux de Paris avec un,

deux ou quatre jours de retard. J'ai 20 heures de service par semaine,

environ 200 devoirs à corriger par semaine, 7 compositions par

trimestre, sans compter les notes trimestrielles chères aux parents

des élèves. Il me reste quelques heures de loin en loin pour savoir

ce qui se passe dans le monde habité. Cependant je suis homme, ainsi

que l'a dit cet ancien. Il me reste quelques heures pour savoir ce qui

se passe dans la France républicaine et socialiste. Cependant je suis

camarade et citoyen. L'État bourgeois, moyennant le travail que je lui

fournis, me sert le traitement ordinaire des agrégés, moins la retenue

ordinaire qu'il me fait pour préparer ma retraite. La vie étant un

peu moins chère qu'à Paris, je réussis à nourrir ma récente famille.

Mais je réussis tout juste. Il me reste quelques sous pour acheter les

nouvelles de ce qui se passe. Les marchands ne vendent que _le Petit

Journal_. Je me suis abonné à _la Petite République_, parce qu'elle

est un journal ami et parce qu'elle représente assez bien pour moi le

socialisme officiel révolutionnaire; je me suis abonné à _l'Aurore_

parce qu'elle est un journal ami et parce qu'elle représente assez

bien pour moi le dreyfusisme opiniâtre et révolutionnaire. Je me

suis abonné au _Matin_, parce qu'il n'est pas malveillant et donne

assez bien les nouvelles intéressantes. Surtout je me suis abonné au

_Mouvement Socialiste_ pour toutes les bonnes raisons que tu connais.

Cela fait déjà 75 francs par an. C'est presque tout ce que je puis.

Si j'étais un partisan déchaîné de la glorieuse Luttedeclasse, il y

aurait un moyen: je me dirais que, sauf quelques boursiers miséreux,

tous ces enfants assis sur leurs bancs à leurs tables devant moi sont

des bourgeois, fils et petits-fils de bourgeois, que je dois donc les

abrutir et non pas les enseigner, pour précipiter la ruine et pour

avancer la corruption intérieure de cette infâme société bourgeoise,

qui, à ce que nous ont assuré les orateurs des réunions publiques,

travaille de ses propres mains à sa propre destruction. Ce serait un

_sabotage_ d'un nouveau genre. Je ne préparerais pas mes leçons. Je

ne corrigerais pas ou je corrigerais mal mes devoirs. J'aurais ainsi

beaucoup de temps de reste. Je pourrais, quand mes élèves seraient

ainsi devenus trop faibles pour suivre ma classe, leur _donner_, comme

on dit agréablement, des leçons particulières. J'aurais ainsi quelque

argent de reste. Mais j'ai la cruauté d'abandonner quelquefois le

terrain de la lutte de classe. Il me semble que ces enfants seront un

jour des hommes et des citoyens. Je tâche de faire tout ce que je peux

pour qu'ils soient plus tard des hommes humains et de bons citoyens.

Outre le respect que l'on se doit et que l'on doit à son métier, je

ne suis pas immoral. Même j'espère que quelques-uns de ces enfants

pourront devenir des camarades. N'avons-nous pas été nous-mêmes au

Lycée? N'avons-nous pas trouvé dans l'enseignement que nous avons

reçu au Lycée au moins quelques raisons profondes pour lesquelles

nous sommes devenus socialistes? Oh! je ne dis pas que nos maîtres et

professeurs l'aient fait exprès. Ils n'étaient pas socialistes, en

ce temps-là. Mais c'étaient de braves gens et des hommes honnêtes,

ils disaient la vérité qu'ils pouvaient. Sans le savoir ces hommes

de métier ont beaucoup fait pour nous introduire au socialisme. Et

combien ne connaissons-nous pas, n'avons-nous pas connu de bons

socialistes élevés au Lycée ou dans les écoles, fils de père et mère

bourgeois. Quand un fils de bourgeois devient socialiste, avec ou

sans les siens, ou malgré les siens, je dis et je crois que c'est un

morceau de la Révolution sociale qui se fait, sans qu'intervienne la

dictature impersonnelle du prolétariat. C'est nous qui sommes les

révolutionnaires.—Pour toutes ces raisons, je me réserve assez peu

de loisirs. Et sur ces loisirs j'emploie un certain temps à préparer

et à faire des conférences publiques dans les écoles primaires. Je

parlerai ce soir sur _le prince de Bismarck_. Je me suis servi du

livre de Charles Andler pour préparer ma conférence. Aux enfants de

l'école, aux adultes anciens élèves, aux parents, je conterai comment

le chancelier de fer s'est ébréché sur la social-démocratie allemande.

Mes loisirs seront diminués d'autant. Je crois qu'un très grand nombre

d'hommes ont aussi peu de loisir que moi. Je crois qu'à Paris même il

y a beaucoup d'hommes au moins aussi occupés que moi. Je crois que

les instituteurs, les laboureurs, les maçons, les boulangers, les

maréchaux-ferrants, les charrons et les forgerons de Paris et de la

province ont beaucoup moins de loisir que moi.

Cependant nous ne sommes pas négligeables. Nous sommes les maçons de

la cité prochaine, les tailleurs de pierre et les gâcheurs de mortier.

Attachés à la glèbe ainsi qu'au temps passé, attachés au travail, à

l'atelier, à la classe, nous ne serons pas plus délégués socialistes

aux Parlements socialistes que nous n'avons été députés socialistes

aux Parlements bourgeois. Nous préparons la matière dont sont faites

les renommées et les gloires publiques. Nous aimons ce que nous

faisons, nous sommes heureux de ce que nous faisons, mais nous voulons

savoir ce que l'on en fait après nous.

Or nous ne le savons pas, nous n'avons pas le temps de le savoir. Sans

être aussi affairés que ce guesdiste qui n'avait le temps de rien lire

du tout, parce qu'il fondait des groupes, il est certain que nous

n'avons pas le temps de lire tous les journaux et toutes les revues

qui nous intéresseraient; il est certain que nous n'avons pas même le

temps de chercher ce qui serait à lire dans les journaux et dans les

revues que nous ne recevons pas régulièrement et personnellement.

Enfin, dans les journaux que nous lisons régulièrement, nous ne

recevons pas la vérité même. Cela devient évident. Tu sais quel

respect, quelle amitié, quelle estime j'ai pour la robustesse et

la droiture de Jaurès; tu sais quel assentiment cordial et profond

je donnais aux lumineuses démonstrations qu'il nous a produites au

cours de l'affaire. Ce n'est pas sans étonnement et sans tristesse

que je lis sous sa signature dans _la Petite République_ du jeudi 16

novembre des phrases comme celles-ci: «Zévaès a eu raison de rappeler

les principes essentiels de notre Parti. Il a eu raison d'opposer

à l'ensemble de la classe capitaliste, que divisent des rivalités

secondaires, mais qui est unie par un même intérêt essentiel, la

revendication du prolétariat.»... «Et d'autre part ni Zévaès, ni

ses amis, ne sont prêts à faire le jeu des nationalistes et de la

réaction.»... «Et Zévaès, si élevé que soit son point de vue,...»

Je ne veux pas me donner le ridicule de poursuivre M. Zévaès; mais

enfin nous l'avons connu, et quand on nous parle de son point de

vue élevé, si élevé, nous sentons venir la vérité d'État. Or nous

avons passé vingt mois et plus à distinguer et à faire distinguer la

vérité d'État de la vérité.—Vous avez célébré à Paris _le Triomphe

de la République_. Dans _la Petite République_ du lendemain je trouve

une manchette vraiment grandiose: _Une Journée Historique._—_Paris

au peuple._—_Manifestation triomphale._—_500,000 travailleurs

acclament le socialisme._ Et dans _l'Aurore_ je trouve une manchette

plus modeste: _Le Triomphe de la République._—_Une Grande

Journée._—_Défilé de 250,000 Citoyens._ Cela fait mauvais effet sur

les simples d'esprit. Ne pourrons-nous pas, victorieux, imiter au

moins la véracité des généraux anglais battus? Allons-nous avoir une

vérité officielle, une vérité d'État, une vérité de parti. Je le

crains quand je relis une résolution du récent Congrès:

«Le Congrès déclare qu'aucun des journaux socialistes n'est, dans

l'état actuel des choses, l'organe officiel du Parti.

»Mais tous les journaux qui se réclament du socialisme ont des

obligations définies qui grandissent avec l'importance du journal et

le concours que lui ont prêté dans tout le pays les militants.

»La liberté de discussion est entière pour toutes les questions de

doctrine et de méthode; _mais, pour l'action, les journaux devront se

conformer strictement aux décisions du Congrès, interprétées par le

Comité général_.

»_De plus, les journaux s'abstiendront de toute polémique et de toute

communication de nature à blesser une des organisations._»

J'admets le premier de ces quatre paragraphes. Quand je dis que je

l'admets, je ne veux pas dire que je m'arroge un droit de contrôle,

une autorité sur les décisions du Congrès: je veux dire, en gros,

qu'il me paraît conforme à la raison et à la vérité.

Le second paragraphe présente quelque difficulté. Les _obligations

définies_ dont on parle ici, et qui grandissent ou diminuent, me

semblent des obligations d'intérêt. Avant ces obligations ou ces

reconnaissances d'intérêts, je place une obligation de droit,

perpétuelle, qui ne subit aucune exception, qui ne peut pas grandir ou

diminuer, parce qu'elle est toujours totale, qui s'impose aux petites

revues comme aux grands journaux, qui ne peut varier avec le tirage,

ni avec le concours ou les utilités: l'obligation de dire la vérité.

Dire la vérité, toute la vérité, rien que la vérité, dire bêtement

la vérité bête, ennuyeusement la vérité ennuyeuse, tristement la

vérité triste: voilà ce que nous nous sommes proposés depuis plus

de vingt mois, et non pas seulement pour les questions de doctrine

et de méthode, mais aussi, mais surtout pour l'action. Nous y avons

à peu près réussi. Faut-il que nous y renoncions? Qui distinguera

de l'action la doctrine et la méthode? Qu'est-ce que la doctrine,

sinon l'intelligence de l'action? Qu'est-ce que la méthode, sinon

la pragmatique de l'action? Comment la doctrine et comment la

méthode peuvent-elles demeurer libres, si l'action doit se conformer

strictement aux décisions du Congrès, interprétées par un Comité

général. Qui travaille pour un serf n'est pas libre. Et même, à y

regarder de près, ce n'est pas la doctrine et la méthode qui sont

libres: c'est la discussion qui est entièrement libre pour toutes

les questions de doctrine et de méthode. Qu'est-ce qu'une liberté de

discussion qui n'emporte pas avec elle une liberté de décision?

Et le paragraphe quatrième nous présente justement un exemplaire de

ces décisions de Congrès devant lesquelles, avant toute interprétation

de Comité général, je suis forcé de refuser résolument d'incliner ma

raison. C'est en effet une question que de savoir si le Congrès ainsi

constitué avait le droit de départager les intérêts. Mais il est

certain que le Congrès n'avait aucune qualité pour faire passer la

satisfaction à donner à ces intérêts avant le droit de la vérité.

Les journaux ont pour fonction de donner à leurs lecteurs les

nouvelles du jour, comme on dit. Les journaux doivent donner les

nouvelles vraies, toutes les nouvelles vraies qu'ils peuvent, rien

que des nouvelles vraies. La délimitation de ce que les journaux

doivent donner à leurs lecteurs et de ce qu'ils ne doivent pas leur

donner, de ce qu'ils doivent même refuser, doit coïncider exactement

avec la délimitation réelle de ce qui est vrai d'avec ce qui est faux,

nullement avec la délimitation artificielle de ce qui est ou n'est pas

de nature à blesser une organisation nationalement ou régionalement

constituée. Cette blessure n'est pas un _criterium_. Certains hommes,

comme Zola, sont blessés par le mensonge; mais certains hommes, comme

le général Mercier, sont blessés par la vérité. Sans parler de ces cas

extrêmes, si la vérité blesse une organisation, taira-t-on la vérité?

Si le mensonge favorise une organisation, dira-t-on le mensonge?

Vraiment à la vérité blessante on fera l'honneur de ne pas la traiter

plus mal que le mensonge blessant? Mais, taire la vérité, n'est-ce pas

déjà mentir? Combien de fois n'avons-nous pas produit cette simple

proposition au cours de la récente campagne. Aux bons bourgeois,

et aussi aux camarades qui voulaient se réfugier commodément dans

le silence n'avons-nous pas coupé bien souvent la retraite en leur

disant brutalement,—car en ce temps-là nous finissions tous par

avoir un langage brutal,—: «Qui ne gueule pas la vérité, quand il

sait la vérité, se fait le complice des menteurs et des faussaires!»

Voilà ce que nous proclamions alors. Voilà ce que nous proclamions au

commencement de cet hiver. Cette proposition est-elle annuelle, ou

bisannuelle? Fond-elle avec la gelée? Et voilà ce que nous déclarons

encore aujourd'hui contre les antisémites. Cette proposition est-elle,

aussi, locale? Non. Elle est universelle et éternelle, disons-le sans

fausse honte. Nous demandons simplement qu'on dise la vérité.

Cela peut mener loin, ces blessures faites ou censées faites aux

organisations. Il est évident que cette résolution a été proposée au

Congrès par sa commission plus particulièrement pour protéger contre

la critique certaines organisations. Ces organisations sont justement

celles qui ont des chefs et de jeunes ambitieux: seront-elles blessées

quand on blessera quelqu'un de leurs chefs? Alors la sanction sera

terrible, et vague, et presque religieuse:

«Si le Comité général estime que tel journal viole les décisions du

Parti et cause un préjudice au prolétariat, il appelle devant lui les

rédacteurs responsables. Ceux-ci étant entendus, le Comité général

leur signifie, s'il y a lieu, par un avertissement public, qu'il

demandera contre eux ou un blâme ou l'exclusion du Parti ou la mise en

interdit du journal lui-même.»

Irons-nous souffler sur des flammes de cierge au seuil des interdits?

La sérénité parfaite avec laquelle ce Congrès a, pour le service

intérieur du Parti socialiste, supprimé la liberté de la presse, m'a

laissé stupide. Je sais bien que le Congrès était souverain. Mais

aucun souverain, quand même il serait l'Internationale humaine, le

genre humain, n'a ce droit, n'a le droit de se prononcer contre la

vérité: On ne dispose pas de soi contre la vérité. Avons-nous assez

répété qu'un homme, un individu n'a pas le droit de s'engager contre

la vérité. Cette proposition était naguère un axiome. A moins que les

partis n'aient des droits surhumains, allons-nous marcher contre les

axiomes? Cela porte malheur à la raison.

Quel chef d'accusation vague: un préjudice causé au prolétariat, et

quelle tentation présentée aux avocats généraux de la démagogie! Mais

plus que le vague religieux de l'inculpation, des poursuites et du

procès, la précision économique de la sanction m'épouvante. C'est le

journaliste jeté à la misère, c'est le journal acculé à la faillite

pour avoir blessé une des organisations. Les journalistes, cependant,

sont aussi des ouvriers. Le Parti qu'ils servent sera-t-il pour eux un

patron impitoyable?

Ainsi le Congrès a piétiné sur un de nos plus chers espoirs. Combien

de fois n'avons-nous pas déploré que nos journaux socialistes et

révolutionnaires eussent, pour la plupart, des mœurs bourgeoises.

Mais il faut bien que le journal vive. Il faut que le même papier

porte au peuple un article qui le libère et une annonce qui, en

un sens, l'asservit. Je n'ai jamais, depuis le commencement de

l'affaire, senti une impression de défaite aussi lourde que le jour

où Vaughan nous annonça dans _l'Aurore_ que le journal publierait,

comme tout le monde, un bulletin financier, une chronique financière.

Le journal s'envole donc, emportant la parole d'affranchissement et

l'annonce d'asservissement, le génie ou le talent révolutionnaire

avec l'absinthe réactionnaire, les tuyaux des courses, les théâtres

immondes. Le journal emporte le mal et le bien. Le hasard fera la

balance, bonne ou mauvaise. Quelle angoisse pour l'écrivain, pour

l'homme d'action, pour l'orateur génial, de savoir et de voir que

sa prose couche avec ces prospectus indicateurs! Cette angoisse

n'a-t-elle pas une résonance profonde au cœur même de son œuvre,

n'y introduit-elle pas des empêchements, des impuissances? Comme le

talent des uns et comme le génie du grand orateur se déploierait

joyeusement, clairement, purement dans la santé d'un journal enfin

libre! Or, en admettant que le génie et le talent soient moralement

négligeables en eux-mêmes, ils sont considérables quand ils servent à

préparer la Révolution sociale. Nous espérions donc passionnément que

le Congrès essaierait au moins d'affranchir la quatrième page. Voici

au contraire qu'il a commencé l'asservissement de la première.

Le Congrès a entendu, semble-t-il au second paragraphe, régir

_tous les journaux qui se réclament du socialisme_. J'espère que

la langue lui a fourché. Au paragraphe des sanctions il semble que

le Congrès n'a entendu régir que les journaux qui se réclament du

_Parti_ socialiste ainsi constitué. Car on doit distinguer désormais

entre le socialisme et le Parti socialiste ainsi qu'on distingue

entre les Églises et le christianisme ou la chrétienté, ainsi qu'on

distingue entre la République et les différents partis républicains.

Il ne s'agit pas de les opposer toujours, mais il y a lieu de les

distinguer, et c'est un symptôme inquiétant que le Congrès n'ait pas

de lui-même introduit cette distinction.

Oeuvres complètes de Charles Péguy (tome 1) · 第 1 / 26 段