Note 687: Polyb. l. II, p. 113, 114.--Diodor. Sicul. eclog. 3, l. XXV

Cependant le consul Æmilius, averti des mouvemens des Gaulois, avait passé

précipitamment l'Apennin; fort à propos, il arriva près de Fésules, dans la

nuit qui suivit ce combat, et dressa son camp non loin de la colline où les

légions du préteur s'étaient retranchées. A la vue des feux allumés dans le

camp du consul, elles devinèrent ce que c'était, et reprirent courage;

elles parvinrent même à communiquer avec lui, par le moyen d'une forêt qui

longeait le pied de la colline, et dont la cavalerie gauloise interceptait

mal les avenues. Le consul promit au préteur de le débloquer dès le point

du jour; il passa la nuit en préparatifs de combat; et le soleil était à

peine levé qu'il partit à la tête de sa cavalerie, tandis que l'infanterie

le suivait en bon ordre.

Mais les Gaulois aussi avaient remarqué les feux du consul, et conjecturé

ce que ces feux signifiaient: ils avaient tenu conseil. Anéroëste leur

avait remontré «que, possesseurs d'un aussi riche butin, ils ne devaient

pas s'exposer au hasard d'une bataille qui pouvait le leur enlever tout

entier; qu'il valait beaucoup mieux retourner sur les rives du Pô, y mettre

ce butin en sûreté, et revenir ensuite se mesurer avec les Romains; que la

guerre en serait plus facile et moins chanceuse[688].» La plupart des chefs

se rangèrent à cet avis; et, tandis que l'armée d'Æmilius se portait vers

la colline pour faire sa jonction avec le préteur, par un mouvement

contraire, l'armée gauloise se dirigea vers la mer pour gagner de là la

Ligurie.

Note 688: Οΐς Άνηροέστης ό βασιλεύς γνώμην είσέφερε λέγων, ότι δεΐ

τοσαύτης λείας έγκρατείς γεγονότας (ήν γάρ,ώς έοικε, καί τό τών

σωμάτων πλήθος καί θρεμμάτων, έτι δέ τής άποσκευής ής είχον,

άμύθητον). Διόπερ έφη μή δεϊν κινδυνεύειν έτι, μηδέ παραβάλλεσθαι

τοϊς όλοις.... Polyb. l. II, p. 114.

Après avoir rallié les troupes du préteur, Æmilius poursuivit les Gaulois,

qu'il atteignit bientôt, parce que la multitude des captifs, les troupeaux

et les bagages de tout genre qu'ils traînaient avec eux, embarrassaient

leur marche. Ils éludèrent avec soin une action décisive, que d'ailleurs le

consul ne désirait pas très-vivement; il se contenta de les harceler,

épiant l'occasion de les surprendre et de leur enlever quelque portion de

leur butin. Les marches et les contre-marches auxquelles la poursuite du

consul les obligeait, les firent dévier de la direction qu'ils s'étaient

proposée, et les jetèrent fort avant vers le midi de l'Étrurie. Ils

n'atteignirent guère le littoral, qu'à la hauteur du cap Télamone[689].

Note 689: Polyb. l. II, p. 114, 115.

Le hasard voulut que, dans ce temps-là même, le second consul, Atilius

Régulus, après avoir étouffé les troubles de la Sardaigne, vînt débarquer à

Pise. Informé que les Gaulois avaient passé l'Apennin, il se porta en toute

hâte du côté de Rome, en longeant la mer d'Étrurie, de manière qu'il

marchait, sans le savoir, au-devant de l'ennemi. Ce fut dans le voisinage

de Télamone que quelques cavaliers, de la tête de l'armée gauloise,

donnèrent dans l'avant-garde romaine; pris et conduits devant le consul,

ils racontèrent le combat de Fésules, leur position actuelle et celle

d'Æmilius. Régulus alors, comptant sur une victoire infaillible, commanda à

ses tribuns de donner au front de son armée autant d'étendue que le terrein

pourrait le permettre, et de continuer tranquillement la marche; lui-même,

à la tête de sa cavalerie, courut s'emparer d'une éminence qui dominait la

route. Les Gaulois étaient loin de soupçonner ce qui se passait; à la vue

des cavaliers qui occupaient la hauteur, ils crurent seulement que

L. Æmilius, pendant la nuit, les avait fait tourner par une division de ses

troupes; et ils envoyèrent quelques corps de cavalerie et d'infanterie pour

le débusquer de la position. Leur erreur ne fut pas longue; instruits à

leur tour par un prisonnier romain du véritable état des choses, ils se

préparèrent à faire face aux deux armées ennemies à la fois. Æmilius avait

bien ouï parler du débarquement des légions d'Atilius, mais il ignorait

qu'elles fussent si proche; et il n'eut la pleine connaissance du secours

qui lui arrivait que par le combat engagé pour l'occupation du monticule.

Il envoya alors vers ce point de la cavalerie et marcha avec ses légions

sur l'arrière-garde gauloise[690].

Note 690: Polyb. l. II, p. 115, 116.

Enfermés ainsi, sans possibilité de battre en retraite, les Gaulois

donnèrent à leur ligne un double front. Les Gésates et les Insubres, qui

composaient l'arrière-garde, firent face au consul Æmilius; les troupes de

la confédération boïenne et les Tauriskes, à l'autre consul: les chariots

de guerre furent placés aux deux ailes, et le butin fut porté sur une

montagne voisine gardée par un fort détachement. Les Insubres et les Boïes

étaient vêtus seulement de braies ou de saies légères[691]; mais, soit par

bravade, soit par un point d'honneur bizarre, les Gésates mirent bas tout

vêtement, et se placèrent nus au premier rang, n'ayant que leurs armes et

leur bouclier[692]. Durant ces préparatifs, le combat, commencé sur la

colline, devenait plus vif d'instans en instans, et comme la cavalerie,

envoyée de côté et d'autre, était nombreuse, les trois armées pouvaient en

suivre les mouvemens. Le consul Atilius y périt; et sa tête, séparée du

tronc, fut portée par un cavalier aux rois gaulois[693]. Cependant la

cavalerie romaine ne se découragea point et demeura maîtresse du poste.

Æmilius fit avancer alors son infanterie, et le combat s'engagea sur tous

les points. Un moment, l'aspect des rangs ennemis et le tumulte qui s'en

échappait frappèrent les Romains de terreur: «Car, dit un historien, outre

les trompettes, qui y étaient en grand nombre, et faisaient un bruit

continu, il s'éleva tout à coup un tel concert de hurlemens, que

non-seulement les hommes et les instrumens de musique, mais la terre même

et les lieux d'alentour semblaient à l'envi pousser des cris. Il y avait

encore quelque chose de bizarre et d'effrayant dans la contenance et les

gestes de ces corps énormes et vigoureux qui se montraient aux premiers

rangs sans autre vêtement que leurs armes; on n'en voyait aucun qui ne fût

paré de chaînes, de colliers et de bracelets d'or. Et si ce spectacle

excita d'abord l'étonnement des Romains, il excita bien plus leur cupidité

et les aiguillonna à payer de courage pour se rendre maîtres d'un pareil

butin[694].»

Note 691: Οί μέν ούν Ίσομβροι καί Βοιοί τάς άναξυρίδας έχοντες καί

τούς εύπετεϊς τών σαγών περί αύτούς έξήταζον. Polyb. l. II, p. 116.

Note 692: Οί δί Γαισάται διά τε τήν φιλοδοξίαν καί τό θάρσος ταΰτ'

άπορρίψαντες, γυμνοί μετ' αύτών τώνόὅπλων πρώτοι τής δυνάμεως

κατέστησαν. Idem, ibid.

Note 693: Idem, loc. citat.--Paul Oros. l. IV, c. 13.

Note 694: Πρός ά βλέποντες οί Ρ΄ωμαῖοι τά μέν έξεπλήττοντο, τά δ' ύπό

τής τοΰ λυσιτελοΰς έλπίδος άγόμενοι, διπλασίως παρωξύνοντο πρός τόν

κίνδυνον. Polyb. l. II, p. 117.

Les archers des deux armées romaines s'avancèrent d'abord, et firent

pleuvoir une grêle de traits. Garantis un peu par leurs vêtemens, les

Cisalpins soutinrent assez bien la décharge; il n'en fut pas de même des

Gésates, qui étaient nus, et que leur étroit bouclier ne protégeait

qu'imparfaitement. Les uns, transportés de rage, se précipitaient hors des

rangs, pour aller saisir corps à corps les archers romains; les autres

rompaient la seconde ligne, formée par les Insubres, et se mettaient à

l'abri derrière. Quand les archers se furent retirés, les légions

arrivèrent au pas de charge; reçues à grands coups de sabre, elles ne

purent jamais entamer les lignes gauloises. Le combat fut long et acharné,

quoique les Gésates, criblés de blessures, eussent perdu beaucoup de leurs

forces. Enfin la cavalerie romaine, descendant de la colline, vint attaquer

à l'improviste une des ailes ennemies, et décida la victoire; quarante

mille Gaulois restèrent sur la place; dix mille furent pris. L'histoire

leur rend cette justice, qu'à égalité d'armes, ils n'eussent point été

vaincus[695]. En effet leur bouclier leur était presque inutile, et leur

épée, qui ne frappait que de taille, était de si mauvaise trempe que le

premier coup la faisait plier; et, tandis que les soldats gaulois perdaient

le temps à la redresser avec le pied, les Romains les égorgeaient[696]. Le

roi Concolitan fut fait prisonnier; Anéroëste, voyant la bataille perdue,

se retira dans un lieu écarté avec les amis dévoués à sa personne, les tua

d'abord de sa main, puis se coupa la gorge[697]. On ne sait ce que devint

Britomar.

Note 695: Polyb. l. II, p. 118.

Note 696: Polyb. l. II, p. 118-120.

Note 697: Ό δ' έτερος αύτών (βασιλεύς) Άνηροέστης εϊς τινα τόπον

συμφυγών μετ' όλίγων, προσήνεγκε τάς χεϊρας αύτψ καί τοϊς άναγκαίοις.

Polyb. l. II, p. 118.--. . . Τόν μέγιστον αύτών βασιλέα έαυτοϋ

θερίσαι τόν τράχηλον... Diod. Sicul. l. XXV, ecl. 3.

Le consul Æmilius fit ramasser les dépouilles des Gaulois et les envoya à

Rome; quant au butin que ceux-ci avaient enlevé dans l'Étrurie, il le

rendit aux habitans. Il continua sa marche jusqu'au territoire boïen dont

il livra une partie au pillage; après quoi il retourna à Rome. Il y fut

reçu avec d'autant plus de joie que la frayeur avait été plus vive. Le sénat

lui décerna le triomphe; et Concolitan, ainsi que les plus illustres

captifs gaulois furent traînés devant son char, revêtus de leurs baudriers.

«Pour accomplir, dit un historien, le vœu solennel qu'ils avaient fait de

ne point déposer le baudrier, qu'ils ne fussent montés au Capitole[698].»

Les enseignes, les colliers et les bracelets d'or conquis sur les vaincus

furent suspendus par le triomphateur dans le temple de Jupiter.

Note 698: Victos Æmilius in Capitolio discinxit. Flor. l. II, c. 4.

ANNEE 224 avant J.-C.

Pour mettre à profit sa victoire, la république envoya immédiatement dans

la Cispadane les deux consuls nouvellement nommés, Q. Fulvius et

T. Manlius. La confédération boïenne était découragée et hors d'état de

résister: les Anamans, les premiers, se soumirent, et leur exemple

entraîna les Lingons et les Boïes. Ils livrèrent des otages et plusieurs de

leurs villes, entre autres Mutine, Tanétum et Clastidium, qui reçurent des

garnisons ennemies.

ANNEE 223 avant J.-C.

L'année 223 fut marquée avec distinction dans les annales romaines; elle

vit les enseignes de la république franchir le Pô pour la première fois, et

flotter sur le territoire insubrien; ce furent les consuls, L. Furius et C.

Flaminius, qui effectuèrent ce passage, près de l'embouchure de l'Adda. Les

Anamans, nouveaux amis de Rome, avaient ouvert le chemin et diminué les

difficultés du passage[699]. Néanmoins l'impétuosité téméraire de Flaminius

occasiona de grandes pertes aux légions. Au-delà du Pô, les consuls,

assaillis brusquement, tandis qu'ils faisaient retrancher leur camp,

éprouvèrent un nouveau revers; leurs meilleures troupes périrent ou dans ce

combat, ou dans la traversée du fleuve[700]. Affaiblis et humiliés, ils

furent contraints de demander la paix; et après quelques négociations, ils

signèrent un traité en vertu duquel il leur fut permis de sortir sains et

saufs du territoire insubrien[701].

Note 699: Polyb. l. II, p. 119.

Note 700: Λαβόντες πληγάς περί τε τήν διάβασιν καί περί τήν

στρατοπεδείαν.... Idem, ibid.

Note 701: Σπεισάμενοι καθ' όμολογίαν έλυσαν έκ τών τόπων. Idem, ibid.

Flaminius et son collègue se retirèrent chez les Cénomans où ils passèrent

quelque temps à faire reposer leurs soldats; lorsqu'ils se virent en état

de tenir la campagne, ils prirent avec eux une forte division de Cénomans;

et, de concert avec ces traîtres, Flaminius se mit à saccager les villes de

l'Insubrie, et à égorger la population qui, sur la foi du traité, avait mis

bas les armes, et s'était dispersée dans les champs[702].

Note 702: Polyb. l. II, p. 119.

Une si criante perfidie révolta le peuple insubrien; il se prépara aux

derniers efforts. Pour déclarer que la patrie était en péril, et que la

lutte qui s'engageait était une lutte à mort, les chefs se rendirent en

pompe au temple de la déesse de la guerre[703], et déployèrent certaines

enseignes consacrées, qui n'en sortaient jamais que dans les grandes

calamités nationales; on les surnommait, pour cette raison, les

_immobiles_; elles étaient fabriquées de l'or le plus fin[704]. Dès que les

_immobiles_ flottèrent au vent, la population accourut en armes; au bout de

peu de jours, cinquante mille hommes furent réunis; mais ils n'étaient pas

organisés, qu'il fallut déjà livrer bataille.

Note 703: Polybe lui donne le nom grec de Minerve, Άθηνά; on croit

qu'elle portait dans les idiomes gaulois celui de _Buddig_ ou

_Buadhach_, que les Romains orthographiaient _Boadicea_.

Note 704: Συναθμοίσαντες ούν άπάσας έπί ταυτόν, καί τάς χρυσάς

σημαίας τάς άκινήτους λεγομένας κατέχοντες έκ τοΰ τής Άθηνᾶς ίεροΰ,

καί τάλλα παρασκευασάμενοι δεόντως. Polyb. l. II, p. 119.

Le sénat approuvait complètement la honteuse guerre qui se faisait dans la

Transpadane, et la perfidie de Flaminius; toutefois ce consul lui était

personnellement odieux, comme ayant provoqué le partage des terres

sénonaises, et il eût voulu lui enlever la gloire d'ajouter une province à

la république. Dans ce but, il fit parler les dieux, et épouvanta le peuple

par des prodiges. Le bruit courut que trois lunes avaient paru au-dessus

d'Ariminum, et qu'un des fleuves sénonais avait roulé ses eaux teintes de

sang[705]. On consulta là-dessus les augures, et la nomination des consuls

fut reconnue illégale. Le sénat leur envoya immédiatement l'ordre de se

démettre, et de revenir à Rome, sans rien entreprendre contre l'ennemi.

Mais Flaminius, informé par ses amis qu'il se tramait contre lui quelque

chose, soupçonna le contenu de la dépêche, et résolut de ne l'ouvrir

qu'après avoir tenté la fortune. Ayant fait partager ce dessein à son

collègue, ils pressèrent leurs préparatifs de bataille. Les deux armées se

trouvaient alors en présence sur les bords du Pô[706].

Note 705: Ώφθη μέν αίματι ρ΄έων ό διά τής Πηκινίδος χώρας ποταμός,

έλέχθη δέ τρεϊς σελήνας φανήναι περί πόλιν Άρίμινον. Plutarch. in

Marcel. p. 299.

Note 706: Plutarch. ibid.--Paul. Oros. l. IV, c. 13.

Certes, depuis le commencement de la guerre, les Cénomans, par leur

trahison, avaient rendu aux Romains d'assez grands services, et s'étaient

assez compromis aux yeux de leurs frères, pour que les consuls pussent se

fier à eux dans le combat qui allait se livrer. Pourtant les consuls, on ne

sait sur quel soupçon, en jugèrent autrement. Ils envoyèrent la division

cénomane de l'autre côté du fleuve, sous prétexte de garder la tête du

pont, qui le traversait dans cet endroit, et de servir de réserve aux

légions; mais à peine eut-elle touché l'autre rive, que Flaminius fit

couper le pont. L'armée romaine, adossée au fleuve, se trouva par là dans

l'alternative de vaincre ou d'être anéantie, puisque son unique moyen de

retraite était détruit; mais Flaminius jouait le tout pour le tout[707]. Ce

fut le génie de ses tribuns qui le sauva. Ayant remarqué dans les précédens

combats l'imperfection et la mauvaise trempe des sabres gaulois, qu'un ou

deux coups suffisaient pour mettre hors de service, ils distribuèrent au

premier rang des légions ces longues piques ou _hastes_ qui étaient l'arme

ordinaire du troisième, et firent charger d'abord à la pointe des hastes.

Les Insubres, qui n'avaient que leur sabre pour détourner les coups,

l'eurent bientôt ébréché et faussé[708]. A ce moment les Romains, jetant

bas les piques, tirèrent leur épée affilée et à deux tranchans, et

frappèrent de pointe la poitrine et le visage de leurs ennemis désarmés.

Huit mille Insubres furent tués, seize mille furent faits prisonniers.

Flaminius ouvrit alors les dépêches du Sénat, et prit la route de Rome,

avec une grande victoire pour sa justification. M. Cl. Marcellus et Cn.

Cornélius furent choisis pour continuer la guerre, dès le printemps

suivant, en qualité de consuls[709].

Note 707: Polyb. l. II, p. 120.

Note 708: Idem. p. 120, 121.

Note 709: Polyb. l. II, p. 121.--Plutarch. in Marcell. p. 300.

--Flor. l. II, c. 4.--Paul. Oros. l. IV, c. 13.--Fast. Capitol.

ANNEE 222 avant J.-C.

Les Insubres mirent à profit le repos de l'hiver, en fortifiant leurs

villes, et en faisant venir des auxiliaires Transalpins; le roi

Virdumar[710] leur amena trente mille Gésates. Aussitôt que la saison le

permit, les consuls passèrent le Pô, et vinrent assiéger Acerres, bourg

situé au confluent de l'Adda et de l'Humatia. Les Insubres ne s'étaient

point attendus que les hostilités commenceraient de ce côté; de sorte que

les assiégeans eurent tout le temps de se retrancher dans une position

imprenable, où l'armée Insubrienne n'osa pas les attaquer. Pour les attirer

sur un terrein plus égal, Virdumar, prenant avec lui dix mille de ses

Gésates, presque tous cavaliers, traversa le Pô, et tomba sur le territoire

des Anamans, qui, cette fois, comme dans la précédente campagne, avaient

livré passage aux consuls; leurs terres furent saccagées pendant plusieurs

lieues d'étendue; et Virdumar enfin investit Clastidium, que les Anamans

avaient cédée à la république, et dont celle-ci avait fait une place

d'armes. Cette diversion obligea les Romains de diviser aussi leurs forces.

Scipion fut laissé devant Acerres, avec le tiers de la cavalerie et la

presque totalité de l'infanterie. Marcellus, à la tête de la cavalerie

restante et de six cents hommes d'infanterie légère, se porta sur

Clastidium à marches forcées. Les Gaulois ne lui laissèrent pas le temps de

se reposer; voyant le petit nombre de ses fantassins, et ne tenant pas

grand compte de sa cavalerie, «parce que, dit un historien, habiles

cavaliers eux-mêmes, ils se croyaient la supériorité de l'adresse, comme

ils avaient celle du nombre[711]»; ils voulurent en venir aux mains

sur-le-champ.

Note 710: _Feardha-mar_, brave et grand. On trouve en latin ce nom

sous les deux formes: _Virdumarus_ et _Viridomarus_.

Note 711: Κράτιστοι γάρ όντες ίππομαχεϊν, καί μάλιστα τούτψ διαφέρειν

δοκοϋντες, τότε καί πλήθει πολύ τόν Μάρκελλον ύπερέβαλλον. Plutarch.

in Marcell. p. 300.

Marcellus craignait d'être débordé, à cause de son peu de troupes; il

étendit le plus qu'il put ses ailes de cavalerie, jusqu'à ce qu'elles

présentassent un front à peu près égal à celui de l'ennemi. Pendant ces

évolutions, son cheval, effrayé par les cris et les gestes menaçans des

Gaulois, tourna bride brusquement, et emporta le consul malgré lui. Dans

une armée aussi superstitieuse que l'armée romaine, un tel accident pouvait

être pris à mauvais présage, et glacer la confiance du soldat; Marcellus

s'en tira avec une présence d'esprit remarquable. Comme si ce mouvement eût

été volontaire, il fit achever à son cheval le cercle commencé, et revenant

sur lui-même, il adora le soleil[712]; car c'était là, chez les Romains,

une des cérémonies de l'adoration des dieux. Il voua aussi solennellement à

Jupiter _Feretrius_[713] les plus belles armes qui seraient conquises sur

l'ennemi. Au moment où il faisait ce vœu, Virdumar, placé au front de la

ligne gauloise, l'aperçut; jugeant, par le manteau écarlate et par les

autres signes distinctifs du commandement suprême, que c'était le consul,

il poussa son cheval dans l'intervalle des deux armées, et brandissant un

gais long et pesant, il le provoqua au combat singulier. «Ce roi, dit le

biographe de Marcellus, était de haute stature, dépassant même tous les

autres Gaulois. Il était revêtu d'armes enrichies d'or et d'argent, et

rehaussées de pourpre et de couleurs si vives, qu'il éblouissait comme

l'éclair[714].»

Note 712: Τόν ήλιον προσεκύνησε. Plutarch. in Marcell. p. 301.

--Front. Stratag. l. IV, c. 5.

Note 713: _Feretrius à feriendo_: le dieu qui frappe ou qui fait

frapper. Plutarch. in Romulo.--_Omine quòd certo dux_ ferit _ense

ducem_. Propert. IV, v. 46.--Vel à _ferendo; quòd ei spolia opima_

afferebantur ferculo _vel_ feretro _gesta_. Tit. Liv. I. 10.

Note 714: Άνήρ μεγέθει τε σώματος έξοχος Γαλάτων, καί πανοπλία έν

άργύρψ καί χρυσώ καί βαφαϊς πάσι καί ποικίλμασιν, ώσπερ άστραπή

διαφέρων στίλβουσα. Plut. in Marcell. p. 301.

Frappé de cet éclat, le consul parcourut des yeux le front de bataille

ennemi, et n'y trouvant pas d'armes plus belles: «Ce sont bien là, dit-il,

les dépouilles que j'ai vouées à Jupiter.» En disant ces mots, il part à

toute bride, frappe de sa lance le Gaulois, qui n'était point encore sur

ses gardes, le renverse, lui porte un second, un troisième coup, et met

pied à terre pour le dépouiller. «Jupiter! s'écria-t-il alors, en élevant

dans ses bras les armes ensanglantées; toi qui contemples et diriges les

grands exploits des chefs de guerre, au milieu des batailles, je te prends

à témoin que je suis le troisième général qui, ayant tué de sa propre main

le général ennemi, t'a consacré ses _dépouilles opimes_. Accorde-moi donc,

Dieu puissant, une fortune semblable dans tout le cours de cette

guerre[715].» Il avait à peine achevé que la cavalerie romaine chargea la

ligne gauloise, où la cavalerie et l'infanterie étaient entremêlées

ensemble. Le combat fut long et acharné, mais la victoire resta au consul.

Beaucoup de Gésates périrent dans l'action; les autres se

dispersèrent[716].

Note 715: Plutarch. loc. citat.

Note 716: Polyb. l. II, p. 122.--Plut. in Marcell. p. 300.

--Tit. Liv. Epitom. l. XX.--Flor. l. II, c. 4.--Paul. Oros. l. IV,

c. 13.--Valer. Maxim. l. III, c. 2.

--Virgil. Æneid. l. VI, v. 855 et seq.

De Clastidium, Marcellus se reporta sur Acerres. Durant son absence, la

garnison d'Acerres, après avoir abandonné cette ville, s'était repliée sur

Mediolanum, capitale et la plus forte place de l'Insubrie. Le consul

Scipion l'y avait suivie, mais les Gaulois s'étaient conduits avec tant de

bravoure, que, d'assiégés, ils s'étaient rendus assiégeans, et bloquaient

les légions dans leur camp. A l'arrivée de Marcellus les choses changèrent.

Les Gésates, découragés par la défaite de leurs frères et la mort de leur

roi, voulurent à toute force retourner dans leur pays. Réduit à ses seules

ressources, Mediolanum succomba, et les Insubres furent bientôt contraints

d'ouvrir toutes leurs autres places. La république leur imposa une

indemnité considérable en argent, et confisqua plusieurs portions de leur

territoire afin d'y établir des colonies[717]. Marcellus fut reçu avec

enthousiasme par le peuple et par le sénat; et la cérémonie de son triomphe

fut la plus brillante qu'on eût encore vue dans Rome.

Note 717: Polyb. l. II, p. 122.--Plutarch. in Marcell. p. 301.

Le triomphe, comme on sait, était chez les Romains le plus grand de tous

les honneurs militaires; il consistait en une marche solennelle du général

vainqueur et de son armée au temple de Jupiter capitolin. Romulus,

fondateur et premier roi de Rome, en avait institué l'usage en promenant

sur ses épaules, à travers les rues de sa ville naissante, les armes et les

vêtemens d'un ennemi qu'il avait terrassé[718]. Lorsque le général en chef

de l'armée romaine, comme avait fait Romulus, tuait de sa propre main le

général en chef de l'armée ennemie, cette circonstance rehaussait l'éclat

de la solennité, et les dépouilles conquises prenaient le nom de

_dépouilles opimes_[719]. Dans la série presque innombrable des triomphes

décernés par la république, elle ne s'était encore présentée que deux fois;

tout ce que l'appareil des fêtes romaines avait de plus magnifique fut donc

déployé pour célébrer la victoire de Claudius Marcellus, troisième

_triomphateur opime_[720].

Note 718: Dionysius l. II.

Note 719: Spolia opima (ab ope vel opibus ). Festus.

--Tit. Liv. IV, 20.

Note 720: Plutarch. loco citat.--Tit. Liv. Ep. 20.

--Virgil. Æneid. VI, v. 859.--Propert. IV, 2.

Le cortège partit du Champ-de-Mars, se dirigeant par la Voie des triomphes

et par les principales places, pour se rendre au Capitole: les rues qu'il

devait traverser étaient jonchées de fleurs; l'encens fumait de tous

côtés[721]; la marche était ouverte par une troupe de musiciens qui

chantaient des hymnes guerriers, et jouaient de toutes sortes d'instrumens.

Après eux, s'avançaient les bœufs destinés au sacrifice; leurs cornes

étaient dorées; leurs têtes ornées de tresses et de guirlandes: suivaient,

entassés dans des chariots rangés en longues files, les armes et les

vêtemens gaulois, ainsi que le butin provenant du pillage des villes

boïennes et insubriennes[722]; puis les captifs de distinction vêtus de la

braie et de la saie, et chargés de chaînes: leur haute stature, leur figure

martiale et fière attirèrent long-temps les regards de la multitude

romaine. Derrière les captifs, marchaient un pantomime habillé en femme et

une troupe de satyres dont les regards, les gestes, les chants, la brutale

gaieté insultaient sans relâche à leur douleur. Plus loin, au milieu de la

fumée des parfums, paraissait le triomphateur traîné sur un char à quatre

chevaux. Il avait pour vêtement une robe de pourpre brodée d'or; son visage

était peint de vermillon comme les statues des Dieux, et sa tête couronnée

de laurier[723]. «Mais ce qu'il y eut, dans toute cette pompe, de plus

superbe et de plus nouveau, dit l'historiographe de Marcellus, ce fut de

voir le consul portant lui-même l'armure de Virdumar; car il avait fait

tailler exprès un grand tronc de chêne, autour duquel il avait ajusté le

casque, la cuirasse et la tunique du roi barbare[724]» L'épaule chargée de

ce trophée qui présentait la figure d'un géant armé, Marcellus traversa la

ville. Ses soldats, cavaliers et fantassins, se pressaient autour et à la

suite de son char, chantant des hymnes composés pour la fête, et poussant,

par intervalles, le cri de _triomphe! triomphe!_ que répétait à l'envi la

foule des spectateurs.

Note 721: Ovid. Trist. IV, 2, 4.

Note 722: Tit. Liv. XXXIII, 24; XXXVIII, 5, 8, XXXIX, 5, 7; XL, 43;

XLV, 40.--Virg. Æneid. VIII, 720.

Note 723: Tit. Liv. II,, 47. X, 8.--Dionys. V. 47.--Plinius. XV,

30. V, 39.--Plutarch. in Æmil.

Note 724: Plut. in Marcell. ub. supr.

Dès que le char triomphal commença à tourner du Forum vers le Capitole,

Marcellus fit un signe, et l'élite des captifs gaulois fut conduite dans

une prison, où des bourreaux étaient appostés et des haches préparées[725];

puis le cortège, suivant la coutume, alla attendre au Capitole, dans le

temple de Jupiter, qu'un licteur apportât la nouvelle «que les barbares

avaient vécu[726].» Alors Marcellus entonna l'hymne d'action de grâce, et

le sacrifice s'acheva. Avant de quitter le Capitole, le triomphateur

planta, de ses mains, son trophée dans l'enceinte du temple, dont il avait

fait creuser le pavé[727]. Le reste du jour se passa en réjouissances, en

festins; et le lendemain, peut-être, quelque orateur du sénat ou du peuple

recommença les déclamations d'usage contre cette race gauloise qu'il

fallait exterminer, parce qu'elle égorgeait ses prisonniers, et qu'elle

offrait à ses dieux le sang des hommes.

Note 725: Cic. Verr. v. 30.--Tit. Liv. XXXVI, 13.--Dio. XI, 41;

XLIII, 19.

Note 726: Joseph, de Bello. Jud. VII, 24.

Note 727: Plutarch, in Marcell. 1. C.

CHAPITRE VIII.

GAULE CISALPINE. Alliance des Gaulois avec Annibal.--Les Romains envoient

des colonies à Crémone et à Placentia.--Soulèvement des Boïes et des

Insubres; ils dispersent les colonies, enlèvent les triumvirs et défont une

année romaine dans la forêt de Mutine.--Annibal traverse la Transalpine et

les Alpes.--Incertitude des Cisalpins; combat du Tésin.--Les Cisalpins se

déclarent pour Annibal; batailles de Trébie, de Thrasymène, de Cannes,

gagnées par les Gaulois.--Défaite des Romains dans la forêt Litana.

--Tentatives infructueuses d'Annibal pour ramener la guerre dans le nord de

l'Italie.--Asdrubal passe les Alpes; il est vaincu près du Métaure.--Magon

débarque à Génua; il est vaincu dans l'Insubrie.--Les Gaulois suivent

Annibal en Afrique.

218-202.

ANNEE 218 avant J.-C.

Les Cisalpins avaient à peine posé les armes qu'ils virent arriver dans

leur pays des étrangers qui les sollicitaient de les reprendre; c'étaient

des émissaires envoyés par le Carthaginois Annibal, commandant des forces

puniques en Espagne. La bonne intelligence avait déjà cessé entre les

républiques de Rome et de Carthage, et tout faisait prévoir la rupture

prochaine de la paix. Dans cette conjoncture, Annibal résolut de frapper

les premiers coups. Il conçut le projet de descendre en Italie, et de

transporter la guerre sous les murailles mêmes de Rome; mais ce plan hardi

était inexécutable sans la coopération active des Cisalpins: Annibal

travailla donc à le leur faire adopter. Ses envoyés distribuèrent de

l'argent aux chefs, et réveillèrent par leurs discours l'énergie gauloise,

que les dernières défaites avaient abattue. «Les Carthaginois, disaient-ils

aux Boïes et aux Insubres, s'engagent, si vous les secondez, à chasser les

Romains de votre pays, à vous rendre le territoire conquis sur vos pères, à

partager avec vous fraternellement les dépouilles de Rome et des nations

sujettes ou alliées de Rome[728].» Les Insubres accueillirent ces

ouvertures avec faveur, mais en même temps avec une réserve prudente; pour

les Boïes, dont plusieurs villes étaient occupées par des garnisons

romaines, impatiens de les recouvrer, ils s'engagèrent à tout ce que les

Carthaginois demandaient. Comptant sur ces promesses, Annibal envoya

d'autres émissaires dans la Transalpine pour s'y assurer un passage

jusqu'aux Alpes. L'argent des mines espagnoles lui gagna tout de suite

l'amitié des principaux chefs du midi [729].

Note 728: Πάν ύπισχνεϊτο διαπεμπόμενος έπιμελώς πρός τούς δυνάστας

τών Κελτών, καί τούς έκί τάδε, καί τούς έν αύταϊς ταϊς Άλπεσιν

ένοικοΰΰΰντας. Polyb. l. III, p. 189.

--Tit. Liv. l. XXI, c. 25, 29, 52.

Note 729: Polyb. 1. III, p. 187.--Tit. Liv. 1. XXI, c. 23.

Averti des menées d'Annibal par les Massaliotes, ses anciens alliés et ses

espions dans la Gaule, le sénat romain fit partir de son côté des

ambassadeurs chargés d'une mission toute semblable; il proposait aux

nations gauloises, liguriennes et aquitaniques, de se liguer avec lui pour

fermer aux Carthaginois les passages des Pyrénées et des Alpes. Ces

ambassadeurs s'adressèrent premièrement au peuple de Ruscinon, qui,

habitant le pied septentrional des Pyrénées, du côté de la mer intérieure,

était maître des défilés vers lesquels s'avançait Annibal. Ils furent admis

dans l'assemblée où, suivant la coutume, les guerriers s'étaient rendus

tout armés. D'abord ce spectacle parut étrange aux envoyés romains[730]; ce

fut bien pis lorsque après avoir vanté la gloire et la grandeur de Rome,

ils exposèrent l'objet de leur mission. Il s'éleva dans l'assemblée de si

bruyans éclats de rire, accompagnés d'un tel murmure d'indignation, que

les magistrats et les vieillards qui la présidaient eurent la plus grande

peine à ramener le calme[731], tant ce peuple trouvait d'extravagance et

d'impudeur à ce qu'on lui proposât d'attirer la guerre sur son propre

territoire, pour qu'elle ne passât point en Italie. Quand le tumulte fut

apaisé les chefs répondirent: «Que n'ayant point à se plaindre des

Carthaginois pas plus qu'à se louer des Romains, nulle raison ne les

portait à prendre les armes contre les premiers en faveur des seconds;

qu'au contraire il leur était connu que le peuple romain dépossédait de

leurs terres en Italie ceux des Gaulois qui s'y étaient établis; qu'il leur

imposait des tributs, et leur faisait essuyer mille humiliations

pareilles.» Les ambassadeurs reçurent le même accueil des autres nations de

la Gaule; et ils ne rapportèrent à Massalie que des duretés et des

menaces[732]. Là, du moins, leurs fidèles amis ne leur épargnèrent pas les

consolations. «Annibal, leur disaient-ils, ne peut compter long-temps sur

la fidélité des Gaulois[733]; nous savons trop combien ces nations sont

féroces, inconstantes et insatiables d'argent.»

Note 730: Nova terribilisque species visa est: quòd armati

(ita mos gentis erat) in concilium venerunt. Idem. c. 20.

Note 731: Tantus cum fremitu risus dicitur ortus ut vix à

magistratibus majoribusque natu juventus sedaretur.

Tit. Liv. l. XXI, c. 20.

Note 732: Nec hospitale quidquam pacatumve satis priùs auditum quàm

Massiliam venerunt. Idem, ibid.

Note 733: Sed ne illi (Galli) quidem ipsi satis mitem gentem

fore..... Idem, ibid.

Le sénat apprit tout à la fois le mauvais succès de son ambassade, la

marche rapide d'Annibal, qui déjà avait passé l'Ebre, et les armemens

secrets, symptôme de la défection prochaine des Boïes. Il s'occupa d'abord

de l'Italie. Le préteur L. Manlius fut envoyé avec une armée d'observation

sur la frontière de la Ligurie et de la Cisalpine, et deux colonies, fortes

chacune de six mille ames[734], partirent de Rome en toute hâte pour aller

occuper, en-deçà et au-delà du Pô, deux des points les plus importans de la

Circumpadane; c'étaient, au nord, chez les Insubres, le bourg ou la ville

de Crémone, au midi, chez les Anamans, une ville située près du fleuve dont

le nom gaulois nous est inconnu et que les Romains nommèrent Placentia,

Plaisance[735]. L'arrivée de ces deux colonies excita au dernier degré la

colère des Boïes; ils se jetèrent sur les travailleurs occupés aux

fortifications de Placentia, et les dispersèrent dans la campagne. Non

moins irrités, les Insubres attaquèrent les colons de Crémone qui n'eurent

que le temps de passer le Pô et de se réfugier avec les triumvirs coloniaux

dans les murs de Mutine[736], place enlevée aux Boïes par les Romains

durant la dernière guerre, et que ceux-ci avaient fortifiée avec soin. Les

Boïes, réunis aux Insubres, y vinrent mettre le siège; mais tout-à-fait

inhabiles dans l'art de prendre les places, ils restaient inactifs autour

des murailles: le temps s'écoulait cependant, et l'on savait que le préteur

L. Manlius s'avançait à grandes journées au secours des triumvirs. La

guerre était commencée de nouveau, et les Gaulois avaient tout à craindre

pour les otages qu'ils avaient livrés à la république, lors de la

conclusion de la paix. Ils auraient voulu tenir entre leurs mains quelque

haut personnage romain qui répondît sur sa tête des traitemens faits à

leurs otages, et dont le péril arrêtât le ressentiment de ses concitoyens;

mais les Insubres avaient laissé échapper les triumvirs, et il n'y avait

pas d'apparence qu'on pût s'en emparer de vive force avant l'arrivée du

préteur. Pour en venir à leurs fins, les Gaulois usèrent de ruse; ils

attirèrent les triumvirs hors des portes, sous prétexte d'une conférence,

et se saisirent d'eux, sans leur faire le moindre mal, déclarant seulement

qu'il les retiendraient prisonniers jusqu'à ce que la république rendît les

otages qu'elle avait reçus à la fin de la guerre précédente[737]. Après

cette expédition, ils se portèrent du côté où L. Manlius s'avançait, et

s'embusquèrent dans un bois qu'il devait traverser.

Note 734: Τόν άριθμόν όντας είς έκατέραν τήν πόλιν είς

έξακισχιλίους... Polyb. l. III, p. 193.

Note 735: Προσαγορεύσαντεσ Πλακεντίαν. Polyb. l. III, p. 193.

Note 736: Ipsi triumviri romani Mutinam confugerunt.

Tit. Liv. l. XXI, c. 25.--Polyb. ubi supr.

Note 737: Legati ad colloquium.... comprehenduntur, negantibus

Gallis, nisi obsides sibi redderentur, eos dimissuros.

--Tit. Liv. l. XXI, c. 25.--Polyb. loco citat.

La forêt où Manlius vint s'engager était épaisse, embarrassée de

broussailles, et coupée seulement par un chemin étroit. Assailli

brusquement par les Gaulois, il souffrit beaucoup, et put difficilement

regagner la plaine; mais là, la tactique lui rendit l'avantage. Il continua

sa marche en sûreté tant qu'il trouva des lieux découverts; contraint de

nouveau à s'engager dans les bois, il manqua d'y périr; son arrière-garde,

rompue et dispersée, laissa derrière elle huit cents morts, un grand

nombre de prisonniers et six étendards[738]; le reste de l'armée courut se

renfermer à Tanetum ou Tanète, village boïen situé sur le Pô, occupé et

fortifié par les Romains, comme Mutine, durant la dernière guerre. Manlius

y trouva des approvisionnemens, et des secours en hommes lui arrivèrent de

la part des Cénomans de Brixia qui tenaient pour la république[739]. Dès

que ces événemens furent connus, le préteur Atilius partit de Rome avec un

corps de dix mille hommes, et se fit jour jusqu'à Tanète.

Note 738: Ubi rursùs sylvæ intratæ, tùm postremos adorti, cum magnâ

trepidatione et pavore omnium, octingintos milites occiderunt, sex

signa ademêre. Tit. Liv. l. XXI, c. 25.--Polyb. l. III, p. 194.

Note 739: Brixianorum Gallorum auxilio.... Tit. Liv. l. XXI, c. 25.

Cependant Annibal avait atteint le sommet des Pyrénées, non sans obstacle,

car les peuplades ibériennes n'avaient cessé de le harceler pendant sa

marche; chaque jour il avait eu quelque combat à livrer, même quelque

village à prendre d'assaut[740]. Mais la nouvelle de ces batailles ayant

jeté l'alarme parmi les nations du midi de la Gaule, elles commencèrent à

se défier de ses déclarations pacifiques, et à croire que son véritable

dessein était de les subjuguer[741]; de toutes parts, elles se préparèrent,

et lorsque les Carthaginois, descendant le revers septentrional des

Pyrénées, allèrent camper près d'Illiberri[742], ils trouvèrent les tribus

indigènes rassemblées en armes à Ruscinon et toutes prêtes à leur disputer

le passage. Annibal ne négligea rien pour les rassurer; il fit demander une

entrevue à leurs chefs, protestant qu'il était venu comme hôte et non comme

ennemi, et qu'il ne tirerait l'épée qu'autant que les Gaulois eux-mêmes l'y

forceraient[743]; il leur offrit même de se rendre près d'eux à Ruscinon,

s'ils répugnaient à le venir trouver dans son camp. Une conférence eut lieu

non loin d'Illiberri; et les protestations du général Carthaginois, son

argent surtout, dissipèrent toutes les craintes. Il en résulta un traité

d'alliance, célèbre par la singularité d'une de ses clauses: on y stipulait

que si les soldats carthaginois donnaient sujet à quelques plaintes de la

part des indigènes, ces plaintes seraient portées devant Annibal ou devant

ses lieutenans en Espagne; mais que les réclamations des Carthaginois

contre les indigènes seraient jugées sans appel par les femmes de ces

derniers[744]. Cette coutume de soumettre à l'arbitrage des femmes les plus

importantes décisions politiques, particulière aux Aquitains et aux

Ligures, du moins parmi les habitans de la Gaule, prenait sa source dans le

respect et la condescendance dont la civilisation ibérienne entourait les

femmes: les hommes, si l'on en croit le témoignage des historiens,

n'avaient pas à se repentir de cette institution de paix. Plus d'une fois,

quand des querelles personnelles ou des factions domestiques leur avaient

mis les armes à la main, leurs femmes s'étaient érigées en tribunal pour

examiner le prétexte de la guerre, et, le déclarant injuste et illégitime,

s'étaient précipitées entre les combattans pour les séparer[745]. Chez les

Galls et les Kimris, il s'en fallait bien que la même autorité fût laissée

à ce sexe; on verra plus tard qu'il y était réduit à la plus complète

servitude[746].

Note 740: Τίνας πόλεις κατά κράτος έλών... μετά πολλών δέ καί μεγάλων

άγώνων... Polyb. l. III, p. 189.

Note 741: Quia vi subactos Hispanos fama erat, metus servitutis ad

arma consternati, Ruscinonem aliquot populi conveniunt.

Tit. Liv. l. XXI, c. 24.

Note 742: Illi-Berri signifiait en langue ibérienne Ville-Neuve.

Note 743: Hospitem se Galliæ non hostem advenisse: nec stricturum

antè gladium, si per Gallos liceat, quàm in Italiam venisset.

Tit. Liv. 1. XXI, c. 24.

Note 744: Κελών μέν έγκαλούντων Καρχηδονίοις, τούς έν Ίβηρία

Καρχηδονίων έπάρχους καί στρατηγούς είναι δικαστάς άν δέ Καρχηδόνιοι

Κελτοϊς έγκαλώσι τάς Κελτών γυναϊκας.

Plutarq. de virtut. mulier, p. 246.

Note 745: Αί γυναϊκες έν μέσψ τών όπλων γενόμεναι, καί παραλαβοΰσαι

τά νείκη διήτησαν οϋτως άμέμπτως καί δίέκριναν, ώστε... Plutarch. de

virtut. mulier. loco. citat.--Polyæn. l. VII, c. 50.

Note 746: T. II, part. 2.

De Ruscinon, les troupes puniques se dirigèrent vers le Rhône, à travers le

pays des Volkes, qu'elles trouvèrent presque désert, parce qu'à leur

approche ces deux nations s'étaient retirées au-delà du fleuve où elles

avaient formé un camp défendu par son lit. Lorsque Annibal arriva, il

aperçut une multitude d'hommes armés, cavaliers et fantassins, qui

garnissaient la rive opposée. Sa conduite fut la même qu'à Ruscinon. Il

commença par rassurer ceux des Volkes qui étaient restés à l'occident du

Rhône, en maintenant dans son armée une discipline sévère; il fit ensuite

publier parmi les indigènes qu'il achèterait tous les navires de transport

que ceux-ci voudraient lui céder; et comme les nations riveraines du Rhône

faisaient toutes le commerce maritime[747], soit avec les colonies

massaliotes, soit avec la côte ligurienne et espagnole, et que d'ailleurs

Annibal payait largement, nombre de grands bateaux lui furent amenés; il y

joignit les batelets qui servaient à la communication des deux rives. De

plus, les Gaulois, donnant l'exemple aux soldats carthaginois,

construisirent sous leurs yeux, à la manière du pays, des canots d'un seul

tronc d'arbre creusé dans sa longueur; et toute l'armée s'étant mise à

l'ouvrage, au bout de deux jours la flotte fut prête[748].

Note 747: Διά τό ταϊς έκ τής θαλάττης έμπορείαις πολλούς χρήσθαι τών

παροικούντων τόν Ρ΄οδανόν. Polyb. l. III, p. 195.

Note 748: Tit. Liv. l. XXI, c. 26.

Restait l'opposition des troupes Volkes, qui, maîtresses du bord opposé,

pouvaient empêcher le débarquement, ou du moins le gêner beaucoup. Annibal,

durant ces deux jours n'était pas resté oisif, il avait fait amener devant

lui des gens du pays, et de toutes les informations recueillies touchant

les gués du fleuve, il avait conclu qu'à vingt-cinq milles au-dessus du

lieu où il se trouvait[749] (il était à quatre journées de la mer[750]), le

Rhône, se divisant pour former une petite île et perdant de sa profondeur

et de sa rapidité, pouvait être traversé avec moins de danger. Il envoya

donc, à la première veille de la nuit, Hannon, fils de Bomilcar, avec une

partie des troupes, effectuer dans cet endroit le passage le plus

secrètement possible, lui donnant l'ordre d'assaillir à l'improviste les

campemens des Volkes, dès que l'armée commencerait son débarquement. Hannon

partit; conduit par des guides Gaulois, il arriva le lendemain au lieu

indiqué, et fit abattre en toute diligence du bois pour construire des

radeaux; mais les Espagnols, sans tous ces apprêts, jetant leurs habits sur

des outres et se mettant eux-mêmes sur leurs boucliers, traversèrent d'un

bord à l'autre[751]; le reste des troupes et les chevaux passèrent au moyen

de trains grossièrement fabriqués. Après vingt-quatre heures de halte,

Hannon se remit en marche, et par des signaux de feu informa Annibal qu'il

avait effectué le passage et qu'il n'était plus qu'à une petite distance

des Volkes. C'est ce qu'attendait le général carthaginois pour commencer

l'embarquement. L'infanterie avait déjà ses barques toutes prêtes et

convenablement rangées; les gros bateaux étaient pour les cavaliers, qui

presque tous conduisaient près d'eux leurs chevaux à la nage; et cette file

de navires, placés au-dessus du courant, en rompait la première

impétuosité, et rendait la traversée plus facile aux petits esquifs[752].

Outre les chevaux qui passaient à la nage (c'était le plus grand nombre),

et que du haut de la poupe on conduisait par la bride, d'autres avaient été

placés à bord tout enharnachés, afin de pouvoir être montés aussitôt le

débarquement[753]. Jusqu'à ce que l'affaire eût été décidée, Annibal laissa

ses éléphans sur la rive droite.

Note 749: Indè millia quinque et viginti fermè. Idem, c. 27.

Note 750: Polyb. l. III, p. 195.--Un peu au-dessus d'Avignon.

Note 751: Hispani, sine ullâ mole, in utres vestimentis conjectis,

ipsi cetris suppositis incubantes, flumen transnataverunt.

T. L. l. XXI, c. 2.--Ce passage eut lieu un peu au-dessus de

Roquemaure.

Note 752: Tranquillitatem infrà trajicientibus lentribus præbebat.

Tit. Liv. l. XXI, c. 27.--Polyb. l. III, p. 196.

Note 753: Equorum pars magna nantes locis à puppibus trahebantur;

præter eos, quos instratos frenatosque, ut extemplò egresso in ripam

equiti usui essent, imposuerant in naves. Tit. Liv. ibid.

A la vue des premières barques, les Volkes entonnèrent le chant de guerre,

et se rangèrent en file le long de la rive gauche, brandissant leurs armes

et agitant leurs boucliers sur leur têtes[754]; puis des décharges de

flèches et de traits partirent et continuèrent sans interruption, de leurs

rangs sur la flotte ennemie. Dans l'incertitude de l'événement, une égale

frayeur saisit les deux armées; d'un côté, les hurlemens des Gaulois et

leurs traits dont le ciel était obscurci; de l'autre, ces barques

innombrables chargées d'hommes, de chevaux et d'armes; le hennissement des

coursiers, les clameurs des hommes qui luttaient contre le courant, ou

s'exhortaient mutuellement; le bruit du fleuve qui se brisait entre tant de

navires, tout ce tumulte, tout ce spectacle, agissaient avec la même force

et en sens inverse sur une rive et sur l'autre[755]. Mais tout-à-coup de

grands cris se font entendre, et des flammes s'élèvent derrière l'armée des

Volkes; c'était Hannon qui venait de prendre et d'incendier leur camp.

Alors les Gaulois se divisent; les uns courent au camp où se trouvent leurs

femmes; les autres font face à Hannon; tandis que les Carthaginois

d'Annibal débarquent sans trop de péril, et à mesure qu'ils débarquent se

forment en bataille sur le rivage. Le combat n'était plus égal, et les

Volkes assaillis de toutes parts se dispersent dans les bourgades voisines.

Annibal acheva à son aise le débarquement du reste de l'armée et celui de

ses éléphans, et passa la nuit sur la rive gauche du fleuve[756].

Note 754: Galli occursant in ripam cum variis ululatibus, cantuque

moris sui, quatientes scuta suprà capita, vibrantesque dextris tela.

Idem, c. 28.

Note 755: Tit. Liv. loc. citât.--Polyb. l. III, p. 197.

Note 756: Polyb. l. III, p. 197.--Tit. Liv. l. XXI, c. 28.

Le lendemain, ayant été informé que la flotte romaine, forte de soixante

vaisseaux longs, avait abordé à Massalie, et que le consul P. Cornélius

Scipion était déjà campé près de l'embouchure du Rhône, il fit partir dans

cette direction cinq cents éclaireurs numides. Le hasard voulut que ce

jour-là même, tandis que l'armée romaine se remettait des fatigues de la

traversée, le consul envoyât dans la direction contraire une reconnaissance

de trois cents cavaliers. Les deux corps ne furent pas long-temps sans se

rencontrer; l'engagement fut vif, et les Romains perdirent d'abord cent

soixante hommes, mais ils reprirent l'avantage et firent tourner bride aux

Numides, qui laissèrent sur la place deux cents des leurs[757]. L'issue de

ce combat jeta de l'hésitation dans l'esprit d'Annibal; il resta quelque

temps indécis s'il poursuivrait sa marche vers l'Italie ou s'il irait

chercher d'abord cette armée romaine pour qui la fortune paraissait se

déclarer. Une députation de la Gaule Cisalpine, arrivée à propos dans son

camp, et conduite par Magal, chef ou roi des Boïes, le raffermit dans son

premier projet. Ces députés venaient lui servir de guides; et ils prirent

au nom de leurs compatriotes l'engagement formel de partager toutes les

chances de son entreprise[758]. Il se décida donc à marcher sans plus de

retard droit aux Alpes; afin d'éviter la rencontre de l'armée romaine, il

prit un détour et se dirigea immédiatement vers le cours supérieur du

Rhône.

Note 757: Victores ad centum sexaginta; nec omnes Romani sed pars

Gallorum; victi ampliùs ducenti ceciderunt. Tit. Liv. l. XXI, c. 30.

Il y avait parmi les Romains quelques Gaulois à la solde de Massalie.

Note 758: Avertit à præsenti certamine Boiorum legatorum regulique

Magali adventus, qui se duces itinerum, socios periculi fore

affirmantes... Tit. Liv. l. XXI, c. 30.--Polyb. l. III, p. 198.

L'armée carthaginoise était loin de partager la confiance de son général.

Quelques ressouvenirs de l'autre guerre venaient parfois l'inquiéter; mais

ce qu'elle redoutait surtout, c'était la longueur du chemin, la hauteur et

la difficulté de ces Alpes, que l'imagination des soldats se peignait sous

des formes effrayantes. Annibal travaillait à dissiper ces terreurs. Durant

les marches, il haranguait ses soldats, il les instruisait et les

encourageait. «Ces Alpes qui vous épouvantent, leur disait-il, sont

habitées et cultivées; elles nourrissent des êtres vivans. Vous voyez ces

ambassadeurs boïens: pensez-vous qu'ils se soient élevés en l'air sur des

ailes? Leurs ancêtres n'ont pas pris naissance en Italie; c'étaient des

étrangers arrivés de bien loin pour former leur établissement, et qui,

traînant avec eux tout l'attirail de leurs femmes et de leurs enfans, ont

cent et cent fois, et sans le moindre risque, franchi ces hauteurs que vous

vous figurez inaccessibles. Eh! qu'y a-t-il d'inaccessible et

d'insurmontable pour un soldat armé qui ne porte avec lui que son équipage

militaire? Vous montrerez-vous inférieurs aux Gaulois que vous venez de

vaincre[759]?»

Note 759: Eos ipsos quos cernant legatos non penmis sublimè elatos

Alpes transgressos..... militi quidem armato nihil secum præter

instrumenta belli portanti, quid invium aut inexsuperabile esse?....

Proindè cederent genti per eos dies totiès ab se victæ.

Tit. Liv. l. XXI, c. 30.

Après quatre jours de marche, en remontant la rive droite du Rhône, Annibal

arriva au confluent de ce fleuve et de l'Isère, dans un canton fertile et

bien peuplé que les habitans nommaient l'_Île_[760], parce qu'il était

entouré presque de tous côtés par le Rhône, l'Isère, le Drac qui se jette

dans l'Isère, et la Drôme qui se jette dans le Rhône. Deux frères, enfans

du dernier chef, se disputaient la souveraineté de ce canton. L'aîné,

auquel les historiens romains donnent le nom de Brancus[761], avait été

chassé du trône par son frère, que soutenaient tous les jeunes guerriers du

pays. Les deux partis ayant remis la décision de leur querelle au jugement

d'Annibal, le Carthaginois se déclara en faveur de Brancus, ce qui lui

valut une grande réputation de sagesse, parce que tel avait été l'avis des

vieillards et des principaux de la nation. Brancus, par reconnaissance, lui

fournit des vivres, des provisions de toute espèce, et surtout des

vêtemens, dont la rigueur de la saison faisait déjà sentir le besoin; il

l'accompagna en outre jusqu'aux premières vallées des Alpes, pour le

garantir contre les attaques des Allobroges, dont ils touchaient la

frontière. En quittant l'Île, Annibal ne marcha pas en ligne droite aux

Alpes; il dévia un peu au midi, pour gagner le col du mont

Genèvre (Matrona), cotoya la rive gauche de l'Isère, puis la rive gauche du

Drac, passa la Durance, non sans beaucoup de fatigues et de pertes, et

remonta ce torrent, tantôt sur une rive, tantôt sur l'autre[762].

Note 760: Ήκε πρός τήν καλουμένην Νήσον χώραν πολύσχλον καί

σιροφόρον. Polyb. l. III, p. 202.--Mediis campis insulæ nomen

inditum. Tit. Liv. l. XXI, c. 31.

Note 761: Brancus nomine.--Tit. Liv. l. XXI, c. 31.

Note 762: Polyb. l. III, p. 103. Tit. Liv. I. c.--Cons. M. Letronne,

Journ. des Savans. Janv. 1819.

Ce fut dans les derniers jours d'octobre qu'Annibal commença à gravir les

Alpes. L'aspect de ces montagnes était vraiment effrayant; leurs masses

couvertes de neige et déglace, confondues avec le ciel; à peine quelques

misérables cabanes éparses sur des pointes de rochers; des hommes à demi

sauvages dans un hideux délabrement; le bétail, les chevaux, les arbres,

grêles et rapetissés; en un mot, la nature vivante et la nature inanimée

frappées d'un égal engourdissement[763]: ce spectacle de désolation

universelle frappa de tristesse et de découragement l'armée carthaginoise.

Tant qu'elle chemina dans un vallon spacieux et découvert, sa marche fut

tranquille et nul ennemi ne l'inquiéta; mais parvenue dans un endroit où le

vallon, en se resserrant brusquement, n'offrait pour issue qu'un étroit

passage, elle aperçut des bandes nombreuses de montagnards qui couvraient

les hauteurs. Bordé d'un côté par d'énormes roches à pic, de l'autre par

des précipices sans fond, ce passage ne pouvait être forcé sans les plus

grands périls; et si les montagnards, dressant mieux leur embuscade,

fussent tombés à l'improviste sur l'armée déjà engagée dans le défilé, nul

doute qu'elle y serait restée presque tout entière. Annibal fit faire

halte, et détacha, pour aller à la découverte, les Gaulois qui lui

servaient de guides[764]; mais il apprit bientôt qu'aucune autre issue

n'existait, et qu'il fallait de toute nécessité emporter celle-ci ou

retourner sur ses pas. Pour Annibal le choix n'était pas douteux: il

ordonna de déployer les tentes, et de camper à l'ouverture du défilé

jusqu'à ce qu'il se présentât une occasion favorable.

Note 763: Nives cælo propè immistæ, tecta informia imposita rupibus,

pecora jumentaque torrida frigore, homines intensi et inculti,

animalia inanimataque omnia rigentia gelu... Tit. Liv. l. XXI, c. 32.

Note 764: Gallis ad visenda loca præmissis. Tit. Liv. l. XXI, c. 32.

--Polyb. l. III, p. 204.

Cependant les guides gaulois, s'étant abouchés avec les montagnards,

découvrirent que les hauteurs étaient occupées pendant le jour seulement,

et qu'à la nuit les postes en descendaient pour se retirer dans les

villages. Annibal, sur cet avis, commença dès le soleil levé une fausse

attaque, comme si son projet eût été de passer en plein jour et à main

armée; il continua cette manœuvre jusqu'au soir: le soir venu, il fit

allumer les feux comme à l'ordinaire et dresser les tentes; mais au milieu

de la nuit, s'étant mis à la tête de son infanterie, il traversa le défilé

dans le plus grand silence, gravit les hauteurs, et s'empara des positions

que les Gaulois venaient de quitter. Aux premières lueurs du matin, le

reste de l'armée se mit en marche le long du précipice. Les montagnards

sortaient de leurs forts pour aller prendre leurs stations accoutumées

lorsqu'ils virent l'infanterie légère d'Annibal au-dessus de leurs têtes,

et dans le ravin l'infanterie pesante et la cavalerie qui s'avançaient en

toute hâte; ils ne perdirent point courage: habitués à se jouer des pentes

les plus rapides, ils se mirent à courir sur le flanc de la montagne

faisant pleuvoir au-dessous d'eux les pierres et les traits. Les

Carthaginois eurent dès lors à lutter tout ensemble et contre l'ennemi et

contre les difficultés du terrein, et contre eux-mêmes, car dans ce

tumulte, ils se choquaient et s'entraînaient les uns les autres. Mais

c'était des chevaux que provenait le plus grand désordre: outre la frayeur

que leur causaient les cris sauvages des montagnards, grossis encore par

l'écho, s'ils venaient à être blessés ou frappés seulement, ils se

cabraient avec violence et renversaient autour d'eux hommes et bagages; il

y eut beaucoup de conducteurs et de soldats qu'en se débattant ils firent

tomber au fond des abîmes, et l'on eût cru entendre le fracas d'un vaste

écroulement, lorsque, précipités eux-mêmes, ils allaient avec toute leur

charge rouler et se perdre à des profondeurs immenses[765].

Note 765: Indè ruinæ maximæ modo, jumenta cum oneribus devolvebantur.

Tit. Liv. l. XXI, c. 33.--Polyb. l. III, p. 205.

Annibal, témoin de ce désordre, n'en resta pas moins quelque temps sur la

hauteur avec son détachement, dans la crainte d'augmenter encore la

confusion; pourtant, quand il vit ses troupes coupées, et le risque qu'il

courait de perdre ses bagages, ce qui eût infailliblement entraîné la ruine

de l'armée entière, il se décida à descendre, et du premier choc il eut

bientôt balayé le sentier. Toutefois il ne put exécuter ce mouvement sans

jeter un nouveau trouble dans la marche tumultueuse de ses troupes; mais du

moment que les chemins eurent été dégagés par la retraite des montagnards,

l'ordre se rétablit, et ensuite l'armée carthaginoise défila si

tranquillement, qu'à peine entendait-on quelques voix de loin en loin.

Annibal prit d'assaut le village fortifié qui servait de retraite aux

montagnards, et plusieurs bourgades environnantes; le bétail qu'il y trouva

nourrit son armée durant trois jours, et comme la route devenait meilleure

et que les indigènes étaient frappés de crainte, ces trois jours se

passèrent sans accident[766].

Note 766: Polyb. l. III, p. 205.--Tit. Liv. l. XXI, c. 33.

Le quatrième, il arriva chez une autre peuplade fort nombreuse pour un pays

de montagnes[767]; au lieu de lui faire guerre ouverte, celle-ci l'attaqua

par la ruse; et, pour la seconde fois, le Carthaginois faillit succomber.

Des chefs et des vieillards députés par ce peuple vinrent le trouver,

portant en signe de paix des couronnes et des rameaux d'olivier[768], et

lui dirent: «que le malheur d'autrui étant pour eux une utile leçon, ils

aimaient mieux éprouver l'amitié que la valeur des Carthaginois, et que,

prêts à exécuter ponctuellement tout ce qui leur serait commandé, ils lui

offraient des vivres et des guides pour sa route[769].» En garantie de leur

foi, ils lui remirent des otages. Annibal, sans leur donner une confiance

aveugle, ne voulut pas, en repoussant leurs offres, s'en faire des ennemis

déclarés, et leur répondit obligeamment; il accepta les otages qu'ils lui

livraient, les provisions qu'ils avaient eux-mêmes apportées sur la route;

mais bien loin de se croire avec des amis sûrs, il ne se mit à la suite de

leurs guides, qu'après avoir pris toutes les précautions que sa prudence

ingénieuse put imaginer. Il plaça à son avant-garde la cavalerie et les

éléphans, dont la vue, toute nouvelle dans ces montagnes, en effarouchait

les sauvages habitans: il se chargea de conduire en personne

l'arrière-garde avec l'élite de l'infanterie; on le voyait s'avancer

lentement, pourvoyant à tout, et portant autour de lui des regards inquiets

et attentifs. Arrivé à un chemin étroit que dominaient les escarpemens

d'une haute montagne, il fut assailli brusquement par les montagnards qui

l'attaquèrent tout à la fois en tête, en queue et sur les flancs; ils

réussirent à couper son armée et à s'établir eux-mêmes sur le chemin, de

sorte qu'Annibal passa une nuit entière séparé de ses bagages et de sa

cavalerie[770].

Note 767: Perventum indè ad frequentem cultoribus alium, ut inter

montana populum. Tit. Liv. l. XXI, c. 34.

Note 768: Συμφρονήσαντες έπί δόλω, συνήντων αύτψ

θαλλούς έχοντες καί στεφάνους. Polyb. l. III, p. 205.

Note 769: Alienis malis, utili exemplo doctos... amicitiam malle

quàm vim experiri Pœnorum: itaque obedienter imperata facturos;

commeatum itinerisque duces... acciperet. Tit. Liv. l. XXI, c. 34.

--Polyb. l. III, l. c.

Note 770: Occursantes per obliqua montani, perrupto medio agmine

viam insedêre: noxque una Annibali sine equitibus ac impedimentis

acta est. Tit. Liv. l. XXI, c. 34.--Polyb. l. c.

Le lendemain les deux corps d'armée se réunirent, et franchirent ce second

défilé non sans de grandes pertes, en chevaux toutefois plus qu'en hommes.

Depuis ce moment les montagnards ne se montrèrent plus que par petits

pelotons, harcelant l'avant-garde ou l'arrière-garde et enlevant les

traîneurs. Les éléphans, dans les chemins étroits et dans les pentes

rapides, retardaient beaucoup la marche; mais les Carthaginois étaient sûrs

de n'être point inquiétés dans leur voisinage, tant l'ennemi redoutait

l'approche de ces énormes animaux si étranges pour lui[771]. Plusieurs fois

Annibal fut contraint de s'ouvrir un passage par des lieux non frayés;

plusieurs fois il s'égara soit par la perfidie des guides, soit par les

fausses conjectures qui, voulant suppléer à l'infidélité des informations,

engageaient l'armée dans des vallons sans issue. Enfin, au bout de neuf

jours, ayant atteint le sommet des Alpes, il arriva sur le revers

méridional, dans un endroit d'où la vue embrassait, dans toute son étendue,

le magnifique bassin qu'arrose le Pô. Là il fit halte, et pour ranimer ses

compagnons rebutés par tant de fatigues souffertes, et tant d'autres encore

à souffrir, il leur montra du doigt, dans le lointain, la situation de

Rome, puis les villages gaulois qui se déployaient sous leurs pieds[772]:

«Là bas, dit-il, est cette Rome dont vous achevez maintenant de franchir

les murailles[773]; ici sont nos auxiliaires et nos amis[774].»

Note 771: Μεγάστην δ' αύτώ παρείχετο χρείαν τά θηρία· καθ' όν άν γάρ

τόπον ύπάρχοι τής πορείας ταΰτα, πρός τοΰτο τό μέρος ούκ έτόλμων οί

πολέμιοι προσιέναι τό παράδοξον έκπληττόμενοι τής τῶν ζώων φαντασίας.

Polyb. l. III, p. 206, 207.

Note 772: Ένδεικνύμενος αύτοϊς τά περί τόν Πάδον πεδία... άμα δέ καί

τόν τής Ρ΄ώμης αύτής τόπον ϋποδεικνύων... Idem, p. 207.

Note 773: Mænia eos transcendere non Italiæ modò, sed etiam urbis

Romæ. Tit. Liv. l. XXI, c. 38.

Note 774: Polyb. l. II, p. 207.

Il lui fallut encore six jours pour descendre le revers italique des Alpes,

et, le quinzième jour depuis son départ de l'Ile, vainqueur de tous les

obstacles et de tous les dangers, il entra sur le territoire des Taurins.

Son armée était réduite à vingt-six mille hommes, savoir: douze mille

fantassins africains, huit mille espagnols et six mille cavaliers, la

plupart numides, tous dans un état de maigreur et de délabrement

épouvantable[775]. Il s'attendait à voir les Cisalpins se lever en armes à

son approche; loin de là, les Taurins, alors en guerre avec les Insubres,

repoussèrent son alliance, et lui refusèrent des vivres qu'il demandait;

Annibal, tant pour se procurer ce qui lui manquait, que pour donner un

exemple aux nations liguriennes et gauloises, prit d'assaut et saccagea

Taurinum, chef lieu du pays, après quoi, il descendit la rive gauche du Pô,

se portant sur la frontière insubrienne[776].

Note 775: Tit. Liv. l. XXI, c. 39.--Polyb. l. III, p. 209.

Note 776: Polyb. l. III, p. 212.--Tit. Liv. l. XXI. c. 39.

Deux factions partageaient alors toute la Cisalpine. L'une, composée des

Vénètes, des Cénomans, des Ligures des Alpes, gagnés à la cause romaine,

s'opposait avec vigueur à tout mouvement en faveur d'Annibal: l'autre, qui

comptait les Ligures de l'Apennin, les Insubres et les peuples de la

confédération boïenne, avait embrassé le parti de Carthage, mais le

soutenait sans beaucoup de chaleur. Les Boïes surtout, qui avaient tant

contribué à jeter les Carthaginois dans cette entreprise, se montraient

froids et incertains; c'est que les affaires de la Gaule avaient bien

changé. A l'époque où les propositions d'Annibal furent accueillies avec

enthousiasme, la Gaule était humiliée et vaincue, des troupes romaines

occupaient son territoire, des colonies romaines se rassemblaient dans ses

villes. Mais depuis la dispersion des colons de Crémone et de Placentia,

depuis la défaite de L. Manlius dans la forêt de Mutine, les Boïes et les

Insubres, satisfaits d'avoir recouvré leur indépendance par leurs propres

forces, se souciaient peu de la compromettre au profit d'étrangers, dont

l'apparence et le nombre n'inspiraient qu'une médiocre confiance.

D'ailleurs, l'armée romaine destinée à agir contre Annibal n'avait pas

tardé à entrer dans la Cispadane, où elle campait sur les terres des

Anamans, comprimant les Boïes et les Ligures de l'Apennin, et surveillant

les Insubres, dont elle n'était séparée que par le Pô[777]. Sa présence

donnant de l'audace au parti de Rome, les Taurins s'étaient mis à ravager

le territoire insubrien. Les Insubres et les Boïes, contraints par menace,

avaient même conduit quelques troupes dans le camp romain[778]. Surpris et

alarmé de cet état de choses, Annibal, après avoir donné, au siège de

Taurinum, un exemple sévère, marchait vers les Insubres, afin de fixer de

force ou de gré leur irrésolution. De son côté, Scipion, qui avait quitté

la Gaule transalpine, pour prendre le commandement des légions de la

Cisalpine, avant qu'Annibal eût atteint les bords du Tésin, vint camper

près du fleuve, pour lui en disputer le passage. Les deux armées

carthaginoise et romaine, ne tardèrent pas à se trouver en présence[779].

Note 777: Circumspectantes defectionis tempus, subitò adventus

consulis oppressit. Tit. Liv. l. XXI, c. 39.

Note 778: Τινές δέ καί συστρατεύειν ήναγκάζοντο τοϊς Ρ΄ωμαίοις.

Polyb. l. III, p. 212.

Note 779: Polyb. l. III, p. 218.--Tit. Liv. l. XXI, c. 39.

Annibal sentait toute l'importance du combat qu'il allait livrer; de ce

combat dépendait la décision des Gaulois, et par conséquent sa ruine ou son

triomphe; et pour tenter ce coup aventureux, il n'avait qu'une armée faible

en nombre, exténuée par des fatigues et des privations inouïes. Voulant

remonter ses soldats découragés, il eut recours à un spectacle capable de

remuer fortement ces imaginations grossières. Il rangea l'armée en cercle

dans une vaste plaine, et fit amener, au milieu, de jeunes montagnards,

pris dans les Alpes, harcelant sa marche, et qui, pour cette raison,

avaient été durement traités; leurs corps décharnés et livides portaient

l'empreinte des fers et les cicatrices des fouets, dont ils avaient été

fustigés. Mornes et le visage baissé, ils attendaient en silence ce que les

Carthaginois voulaient d'eux, lorsqu'on plaça, non loin de là, des armes

pareilles à celles dont leurs rois se servaient dans les combats

singuliers, des chevaux de bataille, et de riches costumes militaires à la

façon de leur pays. Annibal alors leur demanda s'ils voulaient combattre

ensemble, promettant aux vainqueurs ces riches présens et la liberté. Tous

n'eurent qu'un cri pour demander des armes. Leurs noms, mêlés dans une

urne, furent tirés deux à deux; à mesure qu'ils sortaient, on voyait les

jeunes captifs, que le sort avait désignés, lever les bras au ciel avec

transport, saisir une épée en bondissant, et se précipiter l'un contre

l'autre. «Tel était, dit un historien, le mouvement des esprits,

non-seulement parmi les prisonniers, mais encore dans toute la foule des

spectateurs, qu'on n'estimait pas moins heureux ceux qui succombaient, que

ceux qui sortaient vainqueurs du combat[780].» Annibal saisit le moment; il

harangua ses soldats, leur rappelant la tyrannie de Rome, qui voulait les

réduire à la condition de ces misérables esclaves, et le pillage de

l'Italie, qui serait le prix de leur victoire; puis soulevant une pierre,

il en écrasa la tête d'un agneau, qu'il immolait aux dieux, adjurant ces

dieux de l'écraser ainsi lui-même, s'il était infidèle à ses

promesses[781].

Note 780: Is habitus animorum non inter ejusdem modò conditionis

homines erat, sed etiam inter spectantes vulgò, ut non vincentium

magis quàm benè morientium fortuna laudaretur. T. L. l. XXI, c. 42.

Note 781: Polyb. l. III, p. 214, 215.--Tit. Liv. l. XXI, c. 42, 43.

Voyant ses soldats échauffés à son gré, il se mit à la tête de sa cavalerie

numide pour aller reconnaître les positions de l'ennemi; le même dessein

avait éloigné Scipion de son camp: les deux troupes se rencontrèrent, et se

chargèrent aussitôt. Scipion avait placé au centre de son corps de bataille

des escadrons de cavalerie gauloise, probablement cénomane; ils furent

enfoncés par les Numides, dont les chevaux, rapides comme l'éclair, ne

portaient ni selle ni mords. Le consul, blessé et renversé à terre, ne dut

la vie qu'au courage de son jeune fils. Les légions battirent en retraite

la nuit suivante, repassèrent le Pô et reprirent leur première position

sous les murs de Placentia. Annibal les suivit, et plaça son camp à six

milles du leur. Le combat du Tésin n'avait été qu'un engagement de

cavalerie, qui n'avait compromis le salut ni de l'une ni de l'autre armée,

mais il releva Annibal aux yeux des Gaulois; les chefs insubriens

accoururent le féliciter et lui offrir des vivres et des troupes. Le

Carthaginois, en retour, garantit leurs terres du pillage; il ordonna même

à ses fourrageurs de respecter le territoire des Cénomans et des autres

peuples cisalpins qui, soit par affection, soit par indécision, tenaient

encore pour la cause de ses ennemis[782].

Note 782: Polyb. l. III, p. 217, 218, 219.--Tit. Liv. l. XXI, c. 44,

45, 46.--Appian. Bell. Annibal. p. 315, 316.

A peine les Carthaginois étaient-ils arrivés en vue de Placentia, que le

camp romain fut le théâtre d'une défection sanglante. Deux mille fantassins

et deux cents cavaliers gaulois, faisant partie sans doute de ces corps

auxiliaires que le consul Scipion s'était fait livrer de force par les

Boïes et les Insubres, prirent tout à coup les armes vers la quatrième

heure de la nuit, lorsque le silence et le sommeil régnaient dans tout le

camp, et se jetèrent avec une sorte de rage sur les quartiers voisins des

leurs. Un grand nombre de Romains furent blessés; un grand nombre furent

tués; les Gaulois, après leur avoir coupé la tête, sortirent, et, précédés

de ces trophées sauvages, se présentèrent aux portes du camp

d'Annibal[783]. Le Carthaginois les combla d'éloges et d'argent, mais il

les renvoya chacun dans leur nation, les chargeant d'y travailler à ses

intérêts: il espérait que la crainte des vengeances du consul forcerait

leurs compatriotes à se ranger, bon gré mal gré, immédiatement, sous ces

drapeaux. Il reçut en même temps une ambassade solennelle des Boïes, qui

offraient de lui livrer les triumvirs qu'ils avaient enlevés par ruse au

siège de Mutine: Annibal leur conseilla de les garder comme otages et de

s'en servir à retirer, s'ils pouvaient, leurs anciens otages des mains de

la république[784]. Quant à Scipion, dès qu'il vit Annibal s'approcher, il

quitta la plaine de Placentia; et pour se mettre à l'abri de la cavalerie

numide, que la journée du Tésin lui avait appris à redouter, il alla se

retrancher au-delà de la Trébie, sur les hauteurs qui bordent cette

rivière. L'armée carthaginoise plaça son camp près de l'autre rive.

Note 783: Πολλούς μέν άπέκτειναν, ούκ όλίγους δέ κατετραυμάτισαν·

τέλος δέ άὰς κεφαλάς άποτεμόντες τών τεθνεώτων, άπεχώρουν πρός τούς

Καρχηδονίους. Polyb. l. III, p. 219.

Note 784: Idem, ibid. Tit. Liv. l. XXI, c. 48.

Le territoire des Anamans était donc le théâtre de la guerre et devait

l'être long-temps, car Scipion, renfermé dans ses palissades et sourd aux

provocations d'Annibal, refusait obstinément de combattre. Pressés tout à

la fois par les deux armées, les Anamans, voulant éviter de plus grands

ravages, prétendaient garder la neutralité: c'était tout ce que demandaient

les Romains; mais Annibal avait droit d'exiger davantage. «Je ne suis venu

que sur vos sollicitations, leur disait-il avec colère; c'est pour délivrer

la Gaule que j'ai traversé les Alpes[785].» Irrité de leur inaction, et

ayant d'ailleurs épuisé ses provisions de bouche, il fit durement saccager

le pays entre la Trébie et le Pô. Irrités à leur tour, ces peuples

offrirent au consul de se déclarer hautement pour lui, s'il arrêtait par sa

cavalerie les déprédations des fourrageurs numides; ils se plaignirent même

que leurs maux actuels, ils les devaient à leur prédilection marquée pour

la cause romaine: «Punis de notre attachement à la république,

disaient-ils, nous avons droit de réclamer que la république nous

protège[786].»

Note 785: A Gallis accitum se venisse ad liberandos eos, dictitans.

Tit. Liv. l. XXI, c. 52.

Note 786: Auxilium Romanorum terræ, ob nimiam cultorum fidem in

Romanos laboranti, orant. Tit. Liv. l. XXI, c. 52.

Scipion, instruit à se défier de l'attachement des Gaulois, laissa les

Numides dévaster tranquillement leurs terres; mais le second consul

Sempronius, jaloux et présomptueux, tandis que son collègue était retenu

sous sa tente par les souffrances de sa blessure, envoya une forte

division au-delà de la Trébie charger quelques escadrons de fourrageurs qui

battaient la campagne, et les chassa sans beaucoup de peine. Ce léger

avantage l'enorgueillit outre mesure. Il ne rêva plus qu'une grande

bataille et la défaite complète d'Annibal, qui, de son côté, s'empressa de

faire naître une occasion qu'il désirait encore plus vivement: rien ne fut

si aisé au Carthaginois que d'attirer son ennemi dans le piège. Sempronius

passa la Trébie avec trente-huit mille Romains ou Latins et une division de

Cénomans; Annibal comptait dans son armée quatre mille Gaulois auxiliaires,

ce qui portait ses forces à trente mille hommes, cavalerie et infanterie.

De part et d'autre, les Gaulois combattirent avec acharnement; mais tandis

que la cavalerie romaine fuyait à toute bride devant les Numides, Annibal,

ayant dirigé tous ses éléphans réunis contre la division cénomane, l'écrasa

et la mit en déroute. Les auxiliaires cisalpins lui rendirent d'éminens

services dans cette journée importante, prélude de ses deux grands

triomphes; et lorsqu'il fit compter ses morts, il trouva que la presque

totalité appartenait aux rangs de ces braves alliés[787].

Note 787: Συνέβαινε γάρ όλίγους μέν τών Ίβήρων καί Λιβύων, τούς δέ

πλείους άπολωλέναι τών Κελτών. Polyb. l. III, p. 227.

--Tit. Liv. l. XXI, c. 52.

ANNEE 217 avant J.-C.

La fortune d'Annibal était dès lors consolidée; plus de soixante mille

Boïes, Insubres et Ligures, accoururent, en peu de jours, sous ses

drapeaux, et portèrent ses forces à quatre-vingt-dix mille hommes[788].

Avec une telle disproportion entre le noyau de l'armée punique et ses

auxiliaires, Annibal n'était plus en réalité qu'un chef de Gaulois; et si,

dans les instans critiques, il n'eut pas à se repentir de sa nouvelle

situation, plus d'une fois pourtant il en maudit avec amertume les

inconvéniens. Rien n'égalait, dans les hasards du champ de bataille,

l'audace et le dévouement du soldat gaulois, mais, sous la tente, il

n'avait ni l'habitude ni le goût de la subordination militaire. La hauteur

des conceptions d'Annibal surpassait son intelligence; il ne comprenait la

guerre que telle qu'il la faisait lui-même, comme un brigandage hardi,

rapide, dont le moment présent recueillait tout le fruit. Il aurait voulu

marcher sur Rome immédiatement, ou du moins aller passer l'hiver dans

quelqu'une des provinces alliées ou sujettes de la république, en Étrurie,

ou en Ombrie, pour y vivre à discrétion dans le pillage et la licence.

Annibal essayait-il de représenter qu'il fallait ménager ces provinces,

afin de les gagner à la cause commune, les Cisalpins éclataient en

murmures; les combinaisons de la prudence et du génie ne paraissaient à

leurs yeux qu'un vil prétexte pour les frustrer d'avantages qui leur

étaient légitimement dévolus. Contraint de céder, Annibal se mit en route

pour l'Étrurie, avant que l'hiver fût tout-à-fait achevé. Mais des froids

rigoureux et un ouragan terrible l'arrêtèrent dans les défilés de

l'Apennin[789]. Il revint sur ses pas, bien décidé à braver le

mécontentement des Gaulois, et mit le blocus devant Placentia, où s'étaient

renfermés en partie les débris de l'armée de Scipion.

Note 788: Tit. Liv. l. XXI, c. 38.

Note 789: Tit. Liv. l. XXII, c. 1.--Paul. Oros. l. IV, c. 14.

Son retour porta au degré le plus extrême l'exaspération des Cisalpins; ils

l'accusèrent d'aspirer à la conquête de leur pays; et au milieu même de son

camp des complots s'ourdirent contre sa vie[790]. Il n'y échappa que par

les précautions sans nombre que lui suggérait un esprit inépuisable en

ruses. Une de ces précautions, s'il faut en croire les historiens, était de

changer chaque jour de coiffure et de vêtemens[791], paraissant tantôt sous

le costume d'un jeune homme, tantôt sous celui d'un homme mûr ou d'un

vieillard; et par ces travestissemens subits et multipliés, ou il se

rendait méconnaissable, ou du moins il imprimait à ses grossiers ennemis

une sorte de terreur superstitieuse[792]. Étant parvenu ainsi à gagner du

temps, dès qu'il vit la saison un peu favorable, il se mit en marche pour

Arétium, où le consul Flaminius avait rassemblé une forte armée.

Note 790: Petitus sæpè principum insidiis. Tit. Liv. l. XXII, c. 1.

--Polyb. l. III, p. 229.

Note 791: Mutando nunc vestem, nunc tegumenta capitis.

Tit. Liv. l. XXII, c. 1--Polybe, l. III, p. 229.

Note 792: Αύτόν οί Κελτοί... πρεσβύτην όρώντες, είτα νέον, είτα

μεσαιπόλιον, καί συνεχώς έτερον έξ έτέρον, θαυμάζοντες, έδόκουν

θειοτέρας φύσεως λαχεϊν. Appian. Bell. Annibal. p. 315.

Deux chemins conduisaient de l'Apennin dans le voisinage d'Arétium; le plus

fréquenté, qui était aussi le plus long, traversait des défilés dont les

Romains étaient maîtres; l'autre, à peine frayé, passait par des marais que

le débordement de l'Arno rendait alors presque impraticables. C'était ce

dernier qu'Annibal avait choisi, parce qu'il était le plus court, et que

l'ennemi ne songeait pas à le lui disputer. A son départ, les troupes

gauloises l'avaient suivi avec acclamation, mais cette joie fut courte; à

peine virent-elles la route où il s'engageait, qu'elles se mutinèrent et

voulurent l'abandonner: ce ne fut qu'avec la plus grande peine, et presque

par force, qu'il les entraîna avec lui dans ces marais. Une fois engagés,

Annibal leur assigna pour la marche le poste le plus pénible et le plus

dangereux. L'infanterie africaine et espagnole forma l'avant-garde; la

cavalerie numide l'arrière-garde; et les Cisalpins le corps de

bataille[793]. L'avant-garde, foulant un terrein encore ferme, quoiqu'elle

enfonçât quelquefois jusqu'à mi-corps dans la vase et dans l'eau, suivait

pourtant ses enseignes avec assez d'ordre; mais lorsque les Gaulois

arrivaient, ils ne trouvaient plus sous leurs pieds qu'un sol amolli et

glissant, d'où ils ne pouvaient se relever s'ils venaient à tomber;

essayaient-ils de marcher sur les côtés de la route, ils s'abîmaient dans

les gouffres et les fondrières. Plusieurs tentèrent de rétrograder, mais la

cavalerie leur barrait le passage et les poursuivait sur les flancs de

l'armée. On en vit alors un grand nombre, s'abandonnant au désespoir, se

coucher sur les cadavres amoncelés des hommes et des chevaux, ou sur les

bagages jetés çà et là, et s'y laisser mourir d'accablement. Durant quatre

jours et trois nuits, l'armée chemina dans ces marais, sans prendre ni

repos, ni sommeil. Quoique les souffrances des Africains et des Espagnols

ne fussent point comparables à celles des Gaulois, elles ne laissèrent pas

d'être très-vives; la fatigue des veilles et les exhalaisons malsaines

causèrent à Annibal la perte d'un œil. Malgré tout, dès qu'on eut touché la

terre ferme, dès que les tours d'Arétium parurent dans le lointain,

oubliant leur colère et leurs maux, les Gaulois furent les premiers à crier

aux armes[794].

Note 793: Primos ire, (Hispanos et Afros) jussit; sequi Gallos, ut id

agminis medium esset; novissimos ire equites: Magonem indè cum

expeditis Numidis cogere agmen. Tit. Liv. l. XXII, c. 2.

Note 794: Polyb. l. III, p. 230, 231.--Tit. Liv. l. XXII, c. 2.

--Paul. Oros. l. IV, c. 15.

Annibal attira son ennemi dans une plaine triangulaire, resserrée d'un côté

par les montagnes de Cortone, d'un autre par le lac Thrasymène, au fond par

des collines. On entrait dans ce triangle par une étroite chaussée, non

loin de laquelle Annibal avait caché un corps de Numides; le reste de son

armée était rangé en cercle sur les hauteurs qui cernaient la plaine. A

peine l'arrière-garde romaine eut-elle dépassé la chaussée, que les

Numides, accourant à toute bride, s'en emparèrent et attaquèrent Flaminius

en queue, tandis qu'Annibal l'enveloppait de face et sur les flancs. Ce fut

une boucherie horrible. Cependant, autour du consul, le combat se soutenait

depuis trois heures, lorsqu'un cavalier insubrien nommé Ducar[795],

remarqua le général romain, qu'il connaissait de vue. «Voilà, cria-t-il à

ses compatriotes, voilà l'homme qui a égorgé nos armées, ravagé nos champs

et nos villes; c'est une victime que j'immole à nos frères

assassinés[796].» En disant ces mots, Ducar s'élance à bride abattue,

culbute tout sur son passage, frappe de son gais l'écuyer du consul, qui

s'était jeté en avant pour le couvrir de son corps, puis le consul

lui-même, qu'il perce de part en part, le renverse à terre, et saute de

cheval pour lui couper la tète ou pour le dépouiller. Les Romains

accourent; mais les Gaulois sont là pour leur faire face, ils les

repoussent et complètent la déroute. Les Romains laissèrent sur la place

quinze mille morts; du côté d'Annibal la perte ne fut que de quinze cents

hommes, presque tous Gaulois[797]. En reconnaissance de ces services

signalés, les Carthaginois abandonnèrent aux Cisalpins la plus grande

partie du butin trouvé dans le camp de Flaminius[798].

Note 795: Ducarius.--Tit. Liv. l. XXII, c. 6.

--Silius Italic. l. V, v.

Note 796: «Consul en hic est, inquit popularibus suis, qui legiones

nostras cecidit, agrosque et urbem est depopulatus. Jam ego hanc

victimam Manibus peremptorum fædè civium dabo.»

Tit. Liv. l. XXII, c. 6.

Note 797: Οί μέν γάρ πάντες είς χιλίους καί πεντακοσίους Ϊπεσον, ών

ήσαν οί πλείους Κελτοί. Polyb. l. III, p. 236.

Note 798: Appian. Bell. Annib. p. 319.

Du champ de bataille de Thrasymène, Annibal passa dans l'Italie

méridionale, et livra une troisième bataille aux Romains, près du village

de Cannes, sur les bords du fleuve Aufide, aujourd'hui l'Offanto. Il avait

alors sous ses drapeaux quarante mille hommes d'infanterie et dix mille de

cavalerie; et sur ces cinquante mille combattans, au moins trente mille

Gaulois. Dans l'ordre de bataille, il plaça leur cavalerie à l'aile droite

et au centre leur infanterie, qu'il réunit à l'infanterie espagnole, et

qu'il commanda lui-même en personne; les fantassins gaulois, comme ils le

pratiquaient dans les occasions où ils étaient décidés à vaincre ou à

mourir, jetèrent bas leur tunique et leur saie, et combattirent nus de la

ceinture en haut, armés de leurs sabres longs et sans pointe[799]. Ce

furent eux qui engagèrent l'action; leur cavalerie et celle des Numides la

terminèrent. On sait combien le carnage fut horrible dans cette bataille

célèbre, la plus glorieuse des victoires d'Annibal, la plus désastreuse des

défaites de Rome. Lorsque le général carthaginois, ému de pitié, criait à

ses soldats «d'arrêter, d'épargner les vaincus,» sans doute que les

Gaulois, acharnés à la destruction de leurs mortels ennemis, portaient dans

cette tuerie plus que l'irritation ordinaire des guerres, la satisfaction

d'une vengeance ardemment souhaitée et long-temps différée. Soixante-dix

mille Romains y périrent; la perte, du côté des vainqueurs, fut de cinq

mille cinq cents, sur lesquels quatre mille Gaulois[800].

Note 799: Gallis prælongi ac sine mucronibus gladii... Galli super

umbilicum erant nudi. Tit. Liv. l. XXII, c. 46.

Note 800: Τών δέ Άννίϐου, Κελτοί μέν έπεσον, είς τετρακισχιλίους,

Ίβηρες δέ καί Λίβυες είς χιλίους καί πεντακοσίους. Polyb. l. III,

p. 267.--Tit. Liv. c. 45, 46-50.

ANNEE 216 avant J.-C.

Des soixante mille Cisalpins qu'Annibal avait comptés autour de lui après

le combat de la Trébie, vingt-cinq mille seulement demeuraient; les

batailles, les maladies, surtout la fatale traversée des marais de

l'Étrurie, avaient absorbé tout le reste: car jusqu'alors ils avaient

moissonné presque sans partage le poids de la guerre. La victoire de Cannes

amena aux Carthaginois d'autres auxiliaires; une multitude d'hommes de la

Campanie, de la Lucanie, du Brutium, de l'Appulie, remplit son camp; mais

ce n'était pas là cette race belliqueuse qu'il recrutait naguère sur les

rives du Pô. Cannes fut le terme de ses succès; et certes la faute n'en

doit point être imputée à son génie, plus admirable peut-être dans les

revers que dans la bonne fortune: son armée seule avait changé. Depuis deux

mille ans, l'histoire l'accuse avec amertume de son inaction après la

bataille de l'Aufide et de son séjour à Capoue; peut-être lui

reprocherait-elle plus justement de s'être éloigné du nord de l'Italie, et

d'avoir laissé couper ses communications avec les soldats qui vainquirent

sous lui à Thrasymène et à Cannes.

Rome sentit la faute d'Annibal, elle se hâta d'en profiter. Deux armées

échelonnées, l'une au nord, l'autre au midi, interceptèrent la route entre

la Cisalpine et la grande Grèce; celle du nord, par ses incursions ou par

son attitude menaçante, occupa les Gaulois dans leurs foyers, tandis que la

seconde faisait face aux Carthaginois. L'année qui suivit la bataille de

Cannes, vingt-cinq mille hommes détachés des légions du nord sous le

commandement du préteur L. Posthumius, s'étant aventurés imprudemment sur

le territoire boïen, y périrent tous avec leur chef. Quoique le récit de

cette catastrophe renferme quelques circonstances que l'on pourrait

raisonnablement mettre en doute, nous le donnerons cependant ici tel que

les historiens romains nous l'ont laissé. Posthumius, pour pénétrer au cœur

du pays boïen, devait traverser une forêt dont nous ne connaissons pas bien

la position; cette forêt était appelée par les Gaulois _Lithann_[801],

c'est-à-dire la grande, et par les Romains _Litana_. Les Boïes s'y

placèrent en embuscade, et imaginèrent de scier les arbres sur pied,

jusqu'à une certaine distance de chaque côté de la route, de manière qu'ils

restassent encore de bout, mais qu'une légère impulsion suffît pour les

renverser. Quand ils virent les soldats ennemis bien engagés dans la route,

qui d'ailleurs était étroite et embarrassée, ils donnèrent l'impulsion aux

arbres les plus éloignés du chemin, et, l'ébranlement se communiquant de

proche en proche, la forêt s'abattit à droite et à gauche: hommes et

chevaux tombèrent écrasés[802]; ce qui échappa périt sous les sabres

gaulois. Posthumius vendit chèrement sa vie; mais enfin il fut tué et

dépouillé. Sa tête et son armure furent portées en grande pompe par les

Boïes dans le temple le plus révéré de leur nation; et son crâne, nettoyé

et entouré d'or, servit de coupe au grand-prêtre et aux desservans de

l'autel dans les solennités religieuses[803]. Ce que les Gaulois prisaient

bien autant que la victoire, ce fut le butin immense qu'elle leur procura;

car à l'exception des chevaux et du bétail, écrasés en presque totalité par

la chute des arbres, tout le reste était intact et facile à retrouver: il

suffisait de suivre les files de l'armée ensevelie sous cet immense

abattis.

Note 801: _Leithann_ (gael.), _Leadan_ (corn.), _Ledan_ (armor.).

Note 802: Tum extremas arborum succisarum impellunt; quæ alia in

aliam instabilem per se ac malè hærentem, ancipiti strage, arma,

viros, equos obruerunt. Tit. Liv. l. XXIII, c. 24.

--J. Fronton. Stratag. l. I, c. 6.

Note 803: Purgato indè capite, ut mos iis est, calvam auro cælavêre;

idque sacrum vas iis erat, quo solennibus libarent, poculumque idem

sacerdoti esset ac templi antistitibus. Tit. Liv. l. XXIII, c. 24.

ANNEE 215 avant J.-C.

Cette année, la superstition romaine et la superstition gauloise se

trouvèrent comme en présence; et certes, dans cette comparaison, la

superstition gauloise ne se montra pas la plus inhumaine. Tandis que les

Boïes vouaient à leurs dieux le crâne d'un général ennemi tué les armes à

la main, les Romains, pour la seconde fois, tiraient des cachots deux

Gaulois désarmés, et les enterraient vivans sur la place du marché aux

bœufs[804].

Note 804: Ex fatalibus libris sacrificia facta: inter quæ Gallus et

Galla, Græcus et Græca, in foro boario sub terrâ vivi demissi sunt in

locum saxo conseptum. Tit. Liv. l. XXII, c. 57.

ANNEE 207 avant J.-C.

Cependant Annibal, confiné dans le midi de l'Italie, essaya par un coup

hardi de ramener la guerre vers le nord, et de rétablir ses communications

avec la Cisalpine. Il envoya l'ordre à son frère Asdrubal, qui commandait

en Espagne les forces puniques, de passer les Pyrénées, et de marcher droit

en Italie par la route qu'il avait frayée, il y avait alors près de douze

ans. Asdrubal reçut dans la Gaule un accueil tout-à-fait bienveillant;

plusieurs nations, entre autres celle des Arvernes, lui fournirent des

secours[805]. Les sauvages habitans des Alpes, eux-mêmes, ne mirent aucun

obstacle à son passage, rassurés qu'ils étaient sur les intentions des

Carthaginois, et habitués, depuis le commencement de la guerre, à voir des

bandes d'hommes armés traverser continuellement leurs vallées. En deux

mois, Asdrubal avait franchi les Pyrénées et les Alpes; il entra dans la

Cisalpine, à la tête de cinquante-deux mille combattans, Espagnols et

Gaulois transalpins: huit mille Ligures et un plus grand nombre de Gaulois

cisalpins se réunirent aussitôt à lui. La prodigieuse rapidité de sa marche

avait mis la république en défaut: les légions du nord étaient hors d'état

de lui résister; et s'il eût marché immédiatement sur l'Italie centrale

pour opérer sa jonction avec Annibal, Carthage aurait regagné en peu de

jours tout ce qu'elle avait perdu depuis la journée de Cannes. Mais

Asdrubal, par une suite fatale de fautes et de malheurs, précipita la ruine

de son frère et la sienne. D'abord il perdit un temps irréparable au siège

de Placentia. La résistance prolongée de cette colonie ayant permis aux

Romains de réunir des forces, le consul Livius Salinator vint se poster

dans l'Ombrie, sur les rives du fleuve Métaure, aujourd'hui le Metro;

tandis que Claudius Néron, l'autre consul, alla tenir Annibal en échec dans

le Brutium, avec une armée de quarante-deux mille hommes. Asdrubal sentit

sa faute, et voulut la réparer; malheureusement il était trop tard. Comme

le plan de son frère était de transporter le théâtre de la guerre en

Ombrie, afin de s'appuyer sur la Cisalpine, il lui écrivit de se mettre en

marche, que lui-même s'avançait à sa rencontre; mais ayant négligé de

prendre toutes les précautions nécessaires pour lui faire tenir cette

dépêche, elle fut interceptée, et le consul Néron connut le secret d'où

dépendait le salut des Carthaginois[806].

Note 805: Non enim receperunt modò Arverni eum, deincepsque aliæ

Gallicæ atque Alpinæ gentes; sed etiam secutæ sunt ad bellum.

Tit. Liv. l. XXVII, c. 39.--Appian. Bell. Annib. p. 343.--Silius

Ital. l. XV, v. 496 et seq.

Note 806: Tit. Liv. l. XXVII, c. 41, 42, 43.

Il conçut alors un projet hardi qui eût fait honneur à Annibal. Prenant

avec lui sept mille hommes d'élite, il part de son camp, dans le plus grand

mystère, et après six jours de marche forcée il arrive sur les bords du

Métaure, au camp de son collègue Livius; ses soldats sont reçus de nuit

sous les tentes de leurs compagnons; et rien n'est changé à l'enceinte des

retranchemens, de peur qu'Asdrubal, soupçonnant l'arrivée de Néron, ne

refuse le combat; les consuls conviennent qu'on le livrera le lendemain. Le

lendemain aussi Asdrubal, qui venait d'arriver, se proposait d'offrir la

bataille; mais, accoutumé à faire la guerre aux Romains, il observe que la

trompette sonne deux fois dans leur camp: il en conclut que les deux

consuls sont réunis, qu'Annibal a éprouvé une grande défaite ou que sa

lettre a été interceptée et leur plan déconcerté. N'osant livrer bataille

en de telles circonstances, il fait retraite à la hâte, en remontant la

rive du fleuve; la nuit survient, ses guides le trompent et l'abandonnent,

et ses soldats, marchant au hasard, s'égarent et se dispersent. Au point du

jour, comme il faisait sonder la rivière pour trouver un gué, il aperçoit

les enseignes romaines qui s'avançaient en bon ordre sur sa trace. Réduit à

la nécessité d'accepter le combat, il fait ranger son armée, et afin

d'intimider l'ennemi, dit un historien, il oppose une division gauloise à

Néron et à sa troupe d'élite[807].

Note 807: Adversùs Claudium Gallos opponit, haud tantùm eis fidens,

quantùm ab hoste timeri eos credebat. Tit. Livius. l. XXVII, c. 48.

Pendant les préparatifs des deux armées, la matinée s'écoula, et une

chaleur accablante vint enlever aux soldats d'Asdrubal le peu de forces que

leur avaient laissé les veilles, la fatigue et la soif[808]; il manquait

d'ailleurs plusieurs corps qui s'étaient égarés durant la nuit, et une

multitude de traîneurs restés sur les routes. Aussi le combat ne fut pas

long à se décider; les Espagnols et les Ligures plièrent les premiers;

Néron, sans beaucoup de résistance, culbuta aussi l'armée gauloise[809]. Ce

furent les représailles de Cannes; cinquante-cinq mille hommes des rangs

d'Asdrubal, tués ou blessés, restèrent sur le champ de bataille avec leur

général; six mille furent pris: les Romains ne perdirent que huit mille des

leurs[810]. Asdrubal, dans cette journée désastreuse, déploya un courage

digne de sa famille; quatre fois il rallia ses troupes débandées, et quatre

fois il fut abandonné: ayant enfin perdu toute espérance, il se jeta sur

une cohorte romaine, et tomba percé de coups. Vers la fin de la bataille,

arriva, du côté du camp romain, un corps de Cisalpins égarés pendant la

nuit;, Livius ordonna de les épargner, tant il était rassasié de carnage:

«Laissez-en vivre quelques-uns, dit-il à ses soldats, afin qu'ils annoncent

eux-mêmes leur défaite, et qu'ils rendent témoignage de notre valeur[811].»

Pourtant à la prise du camp d'Asdrubal, les vainqueurs égorgèrent un grand

nombre de Gaulois que la fatigue avait retenus dans leurs tentes, ou qui,

appesantis par l'ivresse, s'étaient endormis sur la paille et sur la

litière de leurs chevaux[812]. La vente des captifs rapporta au trésor

public plus de trois cents talents[813].

Note 808: Jàm diei medium erat, sitisque et calor hiantes, cædendos

capiendosque affatim præbebat. Tit. Liv. l. XXVII, c. 48.

Note 809: Ad Gallos jàm cædes pervenerat: ibi minimùm certaminis

fuit. Tit. Liv. l. XXVII, c. 48.

Note 810: Tit. Liv. l. XXVII, c. 49.--Paul. Oros. l. IV, c. 18.

Selon Polybe, la perte des Carthaginois ne monta qu'à dix mille

hommes et celle des Romains qu'à deux mille.

Note 811: Supersint aliqui nuncii et hostium cladis et nostræ

virtutis. Tit. Liv. l. XXVII, c. 49.

Note 812: Πολλούς τών Κελτών, έν ταϊς στιβάσι κοιμωμένους, διά τήν

μέθην, κατέκοπτον ίερείων τρόπον. Polyb. l. XI, p. 625.

Note 813: Πλείω τών τριακοσίων ταλάντων. Idem. 1,650,000 fr.

La nuit même qui suivit la bataille du Métaure, Néron reprit sa marche, et

retourna dans son camp du Brutium avec autant de célérité qu'il en était

venu. Se réservant la jouissance de porter lui-même à son ennemi la

confirmation d'un désastre que celui-ci n'aurait encore appris que par de

vagues rumeurs, il avait fait couper et embaumer soigneusement la tête de

l'infortuné Asdrubal. C'était là la missive que sa cruauté ingénieuse et

raffinée imaginait d'envoyer à un frère. Arrivé en vue des retranchemens

puniques, il l'y fit jeter. Cette tête n'était pas tellement défigurée

qu'Annibal ne la reconnût aussitôt. Les premières larmes de ce grand homme

furent pour son pays. «O Carthage! s'écria-t-il, malheureuse Carthage! je

succombe sous le poids de tes maux.» L'avenir de cette guerre et le sien se

montraient à ses yeux sous les plus sombres couleurs; il voyait la Gaule

cisalpine découragée mettre bas les armes, et lui-même, privé de tout

secours, n'ayant plus qu'à périr ou à quitter honteusement l'Italie. Telles

sont aussi les pensées que lui prête un célèbre poète romain, dans une ode

consacrée à la gloire de Claudius Néron. «C'en est fait, s'écrie

douloureusement le Carthaginois, je n'adresserai plus au-delà des mers des

messages superbes: la mort d'Asdrubal a tué toute notre espérance, elle a

tué la fortune de Carthage.[814]»

Note 814:

Carthagini jam non ego nuncios

Mittam superbos. Occidit, occidit

Spes omnis et fortuna nostri

Nominis, Asdrubale interempto.

HORAT. carm. l. IV 4.

Cependant Carthage ne renonça pas à ses projets sur le nord de l'Italie,

avant d'avoir essayé une troisième expédition; Magon, frère d'Asdrubal et

d'Annibal, à la tête de quatorze mille hommes, vint débarquer au port de

Genua, dans la Ligurie italienne. Dès que le bruit de son débarquement se

fut répandu, il vit accourir autour de lui des bandes nombreuses de

Gaulois[815], qui fuyaient les dévastations des Romains, car depuis la

bataille du Métaure une armée romaine campait au sein de la Cispadane,

brûlant et saccageant tout dans ses courses. Mais quelques milliers de

volontaires isolés ne pouvaient suffire au général carthaginois, il lui

fallait la coopération franche et entière des nations elles-mêmes; il

voulait qu'elles s'armassent en masse pour le seconder dans ce grand et

dernier effort.

Note 815: Crescebat exercitus in dies, ad famam nominis ejus Gallis

undique confluentibus. Tit. Liv. l. XXVIII, c. 46.

ANNEE 205 avant J.-C.

Ayant donc convoqué, près de lui à Genua, les principaux chefs gaulois, il

leur parla en ces termes: «Je viens pour vous rendre la liberté, vous le

voyez, car je vous amène des secours; toutefois le succès dépend de vous.

Vous savez assez qu'une armée romaine dévaste maintenant votre territoire,

et qu'une autre armée vous observe, campée en Étrurie; c'est à vous de

décider combien d'armées et de généraux vous voulez opposer à deux généraux

et à deux armées romaines[816].» Ceux-ci répondirent: «que leur bonne

volonté n'était pas équivoque; mais que ces deux armées romaines dont

parlait Magon étaient précisément ce qui les forçait à ne rien précipiter;

qu'ils devaient à leurs compatriotes, à leurs propres familles de ne point

aggraver imprudemment leur situation déjà si misérable. Demande-nous, ô

Magon, ajoutèrent-ils, des secours qui ne compromettent pas notre sûreté,

tu les trouveras chez nous. Les motifs qui nous lient les mains ne peuvent

point arrêter les Ligures, dont le territoire n'est pas occupé. Il leur

est libre de prendre ouvertement tel parti qu'ils jugent convenable; il est

même juste qu'ils mettent toute leur jeunesse sous les armes[817].»

Note 816: Multa millia ipsis etiam armanda esse, ut duobus ducibus,

duobus exercitibus romanis resistatur. Tit. Liv. l. XXIX, c. 30.

Note 817: Ea ab Gallis desideraret quibus occultè adjuvari posset:

Liguribus libera consilia esse: illos armare juventutem, et capessere

pro parte bellum æquum esse. Tit. Liv. l. XXIX, c. 5.

ANNEE 203 avant J.-C.

Les Ligures ne refusèrent pas; seulement ils demandèrent deux mois pour

faire leurs levées. Quant aux chefs gaulois, malgré leur refus apparent,

ils laissèrent Magon recruter des hommes dans leurs campagnes, et lui

firent passer secrètement en Ligurie des armes et des vivres[818]. En peu

de temps le Carthaginois se vit à la tête d'une armée considérable; et

entra pour lors dans la Gaule. Là, pendant deux ans, il tint tête à deux

armées romaines, mais sans pouvoir jamais opérer sa jonction avec Annibal;

vaincu enfin dans une grande bataille sur les terres des Insubres, et,

blessé à la cuisse, il se fit transporter à Génua, où les débris de son

armée commencèrent à se rallier. Sur ces entrefaites, des députés

arrivèrent de Carthage, avec ordre de le ramener en Afrique[819]. Son frère

aussi, rappelé par le sénat carthaginois, fut contraint de s'embarquer à

l'autre extrémité de l'Italie. Les soldats gaulois et ligures, qui avaient

servi fidèlement Annibal pendant dix-sept ans, ne l'abandonnèrent point

dans ses jours de revers. Réunis à ceux de leurs compatriotes qui avaient

suivi Magon, ils formaient encore le tiers de l'armée punique[820] à Zama,

dans la journée célèbre qui termina cette longue guerre à l'avantage des

Romains, et fit voir le génie d'Annibal humilié devant la fortune de

Scipion. L'acharnement avec lequel les Gaulois combattirent a été signalé

par les historiens: «Ils se montrèrent, dit Tite-Live, enflammés de cette

haine native contre le peuple romain, particulière à leur race[821].»

Note 818: Mago milites... clàm per agros eorum mercede conducere:

commeatus quoque omnis generis occultè ad eum à Gallicis populis

mittebantur. Idem. ibid.

Note 819: Tit. Liv. ub. supr.

Note 820: Τό τρίτον τής στρατιάς, Κελτοί καί Λίγυες. App. Bell. pun.

p. 22.

Note 821: Galli proprio atque insito in Romanos odio incenduntur.

Tit. Liv. l. XXX, c. 33.

CHAPITRE IX.

DERNIERES GUERRES DES GAULOIS CISALPINS. Mouvement national de toutes les

tribus circumpadanes; conduites par le Carthaginois Amilcar, elles brûlent

Placentia; elles sont défaites.--La guerre se continue avec des succès

divers.--Trahison des Cénomans; désastre de l'armée transpadane.--Nouveaux

efforts de la nation boïenne; elle est vaincue.--Cruauté du consul Quintius

Flamininus.--Les débris de la nation boïenne se retirent sur les bords du

Danube.--Brigandages des Romains dans les Alpes, et ambassade du roi

Cincibil.--Des émigrés transalpins veulent s'établir dans la Vénétie; ils

sont chassés.--La république romaine déclare que l'Italie est fermée aux

Gaulois.

201-170.

ANNEE 201 avant J.-C.

Magon, en partant pour l'Afrique, avait laissé dans la Cispadane un de ses

officiers, nommé Amilcar, guerrier expérimenté, qui s'était attiré la

confiance et l'amitié des Gaulois durant les dernières expéditions

carthaginoises[822]. Reçu par eux comme un frère, et admis dans leurs

conseils, Amilcar les aidait des lumières de son expérience. Il les

encourageait chaudement à ne point déposer les armes, soit qu'il s'attendît

à voir bientôt les hostilités se rallumer entre Rome et Carthage, et qu'il

eût mission de tenir les Gaulois en haleine, soit plutôt qu'il n'envisageât

que l'intérêt du pays où il trouvait l'hospitalité, et que, ennemi

implacable de Rome, il préférât une vie dure et agitée parmi des ennemis de

Rome à la paix déshonorante que sa patrie venait de subir. A peine le sénat

avait-il été débarrassé de la guerre punique, qu'il s'était hâté de renouer

ses intrigues auprès des nations cisalpines, surtout auprès des Cénomans;

déjà il était parvenu à détacher de la confédération quelques tribus

liguriennes[823]. Mais la prudence et l'activité d'Amilcar déjouèrent ces

menées; il pressa les Gaulois de recommencer la guerre avant que ces

défections les eussent affaiblis, et entraîna même la jeunesse cénomane à

prendre les armes malgré ses chefs. La république alarmée sollicita son

extradition, les Gaulois la refusèrent. Elle s'adressa avec menace au sénat

de Carthage; mais le sénat de Carthage protesta qu'Amilcar n'était point

son agent, qu'il n'était même plus son sujet; et il fallut que Rome se

contentât de ces raisons bonnes ou mauvaises. Quant aux Cisalpins, elle fit

contre eux de grands préparatifs d'armes[824].

Note 822: De Asdrubalis exercitu substiterat.

Tit. Liv. l. XXXI, c. 2.

Note 823: Cum Ingaunis, Liguribus fœdus ictum.

Tit. Liv. l. XXXI c. 2.

Note 824: Tit. Liv. l. XXXI.

L'ouverture des hostilités ne lui fut point heureuse; deux légions et

quatre cohortes supplémentaires, entrées par l'Ombrie sur le territoire

boïen, pénétrèrent d'abord assez paisiblement jusqu'au petit fort de

Mutilum, où elles se cantonnèrent; mais au bout de quelques jours, s'étant

écartées dans la campagne pour couper les blés, elles furent surprises et

enveloppées. Sept mille légionaires, occupés aux travaux, périrent sur la

place avec leur général, Caïus Oppius[825]; le reste se sauva d'abord à

Mutilum, et, dès la nuit suivante, regagna la frontière dans une déroute

complète, sans chef et sans bagages. Un des consuls, en station dans le

voisinage, les réunit à son armée, fit quelque dégât sur les terres

boïennes, puis revint à Rome sans avoir rien exécuté de plus

remarquable[826]. Il fut remplacé dans son commandement par le préteur

L. Furius Purpureo, qui se rendit avec cinq mille alliés latins aux

quartiers d'hiver d'Ariminum.

Note 825: Ad septem millia hominum palata per segetes sunt cæsa;

inter quos ipse C. Oppius præfectus. Tit. Liv. l. XXXI, c. 2.

Note 826: Qui nisi quòd populatus est Boïorum fines... nihil quod

esset memorabile aliud... quum gessisset... Tit. Liv. l. XXXI, c. 2.

ANNEE 200 avant J.-C.

Aux premiers jours du printemps, quarante mille confédérés, Boïes,

Insubres, Cénomans, Ligures, conduits par le Carthaginois Amilcar,

assaillirent Placentia à l'improviste, la pillèrent, l'incendièrent, et,

d'une population de six mille ames, en laissèrent à peine deux mille sur

des cendres et des ruines[827]: passant ensuite le Pô, ils se dirigèrent

vers Crémone, à qui ils destinaient le même sort; mais les habitans,

instruits du désastre des Placentins, avaient eu le temps de fermer leurs

portes et de se préparer à la défense, décidés à vendre cher leur vie. Ils

envoyèrent promptement un courrier au préteur Furius pour lui demander du

secours. Contraint de refuser, Furius transmit au sénat la lettre des

Crémonais, avec un tableau inquiétant de sa situation et du péril où se

trouvait la colonie. «De deux villes échappées à l'horrible tempête de la

guerre punique, écrivait-il, l'une est pillée et saccagée, l'autre cernée

par l'ennemi[828]. Porter assistance aux malheureux Crémonais avec le peu

de troupes campées à Ariminum, ce serait sacrifier en pure perte de

nouvelles victimes. La destruction d'une colonie romaine n'a déjà que trop

enflé l'orgueil des barbares, sans que j'aille l'accroître encore par la

perte de mon armée[829].» A la réception de cette dépêche, le sénat donna

ordre à C. Aurélius, l'un des consuls, de se rendre sur-le-champ à

Ariminum; quelques affaires retardèrent le départ du consul; mais ses

légions se dirigèrent vers la Gaule à grandes journées.

Note 827: Direptâ urbe, ac per iram, magnâ ex parte incensâ, vix

duobus millibus hominum inter incendia ruinasque relictis...

Tit. Liv.l. XXXI, c. 10.

Note 828: Duarum coloniarum, quæ ingentem illam tempestatem punici

belli subterfugissent, alteram captam ac direptam ab hostibus,

alteram oppugnari. Tit. Liv. l. XXXI, c. 10.

Note 829: Tit. Liv. loc. cit.

Dès qu'elles furent arrivées, le préteur L. Furius se mit en route pour

Crémone, et vint camper à cinq cents pas de l'armée des confédérés. Il

avait une belle occasion de les battre par surprise, si, dès le même jour,

il eût mené droit ses troupes attaquer leur camp, car les Gaulois, épars

dans la campagne, n'avaient laissé à sa garde que des forces tout-à-fait

insuffisantes. Furius voulut ménager ses soldats, fatigués par une marche

longue et précipitée, et il laissa aux Gaulois, restés dans le camp, le

temps de sonner l'alarme. Les autres, avertis par leurs cris, eurent

bientôt regagné les retranchemens. Dès le lendemain, ils en sortirent en

bon ordre pour présenter la bataille; Furius l'accepta sans balancer[830].

La charge des confédérés fut si impétueuse, et si brusque, que les Romains

eurent à peine le temps de ranger leurs troupes. Réunissant tous leurs

efforts sur un seul point, ils attaquèrent d'abord l'aile droite ennemie,

qu'ils se flattaient d'écraser facilement; voyant qu'elle résistait, ils

cherchèrent à la tourner, tandis que, par un mouvement pareil, leur aile

droite essayait d'envelopper l'aile gauche. Aussitôt que Furius aperçut

cette manœuvre, il fit avancer sa réserve, dont il se servit pour étendre

son front de bataille; au même instant, il fit charger à droite et à gauche

par sa cavalerie l'extrémité des ailes gauloises; et lui-même, à la tête

d'un corps serré de fantassins, se porta sur le centre pour essayer de le

rompre. Le centre, que le développement des ailes avait affaibli, fut

enfoncé par l'infanterie romaine, les ailes par la cavalerie; les

confédérés, culbutés de toutes parts, regagnèrent leur camp dans le plus

grand désordre; les légions vinrent bientôt les y forcer. Le nombre des

morts et des prisonniers gaulois fut de trente-cinq mille; quatre-vingts

drapeaux et plus de deux cents chariots tout chargés de butin tombèrent

entre les mains du vainqueur[831]. Le Carthaginois Amilcar, et trois des

principaux chefs cisalpins, périrent en combattant[832]. Deux mille

habitans de Placentia, réduits en servitude par les Gaulois, furent rendus

à la liberté et renvoyés dans leur ville en ruines. Pour récompense de

cette victoire, Furius obtint le triomphe, et porta au trésor public de

Rome trois cent vingt mille livres pesant de cuivre, et cent soixante-dix

mille d'argent[833].

Note 830: Galli clamore suorum ex agris revocati, omissâ prædâ, quæ

in manibus erat, castra repetivêre; et postero die in aciem

progressi: nec Romanus moram pugnandi fecit.

Tit. Liv. lib. XXXI, c. 21.

Note 831: Cæsa et capta suprà quinque et triginta millia, cum signis

militaribus octoginta, carpentis gallicis, multâ prædâ oneratis, plus

ducentis. Tit. Liv. l. XXXI, c. 21.

Note 832: Amilcar, dux Pœnus, eo prælio cecidit et tres imperatores

nobiles Gallorum. Tit. Liv. l. XXXI, c. 21.

--Paul. Oros. l. IV, c. 20.

Note 833: La livre romaine équivalait à 10 onces 5 gros 40 grains

métr.

ANNEES 199 à 197 avant J.-C.

Mais la joie des Romains fut de courte durée. L'année suivante, le préteur

Cn. Bæbius Tamphilus, étant entré témérairement sur le territoire

insubrien, tomba dans une embuscade où il perdit six mille six cents

hommes; ce qui le força d'évacuer aussitôt le pays[834]. Pendant le cours

de l'année 198, le consul qui le remplaça se borna à faire rentrer dans

leurs foyers les habitans de Placentia et de Crémone que les malheurs de la

guerre avaient dispersés[835].

Note 834: Propè cum toto exercitu circumventus, suprà sex millia et

sexcentos milites amisit. Tit. Liv. l. XXXII, c. 7.

Note 835: Tit. Liv. l. XXXII, c. 25.

Cependant le sénat romain se préparait à frapper dans la Gaule des coups

décisifs. Au printemps de l'année 197, il ordonna aux consuls, C. Cornélius

Céthégus et Q. Minucius Rufus, de marcher tous deux en même temps vers le

Pô. Le premier se dirigea droit sur l'Insubrie, où des troupes boïennes,

insubriennes et cénomanes, se réunissaient de nouveau; Minucius, longeant

la Méditerranée, commença ses opérations par la Ligurie cispadane, qu'en

peu de temps il parvint à subjuguer, ou du moins à détacher de l'alliance

des Gaulois, tout entière, à l'exception de la tribu des Ilvates; il

soumit, dit-on, quinze villes dont la population se montait en masse à

vingt mille ames[836]. De la Ligurie, le consul conduisit ses légions sur

les terres boïennes. Céthégus, retranché dans une position avantageuse, sur

la rive gauche du Pô, attendait, pour risquer le combat, que son collègue,

par une diversion sur la rive droite, obligeât les confédérés à partager

leurs forces. En effet, dès que la nouvelle se répandit dans la Transpadane

que le pays des Boïes était à feu et à sang, l'armée boïenne demanda à

grands cris que les troupes coalisées l'aidassent d'abord à délivrer son

territoire; les Insubres, de leur côté, soutinrent la même prétention:

«Nous serions fous, répondirent-ils aux Boïes, d'abandonner nos propres

terres au pillage, pour aller défendre les vôtres[837].» Mécontentes l'une

de l'autre, les deux armées se séparèrent; les Boïes repassèrent le Pô; les

Insubres, réunis aux Cénomans, allèrent prendre position dans le pays de

ces derniers, sur la rive droite du Mincio; le consul, les suivant de loin,

vint adosser son camp au même fleuve, environ cinq mille pas au-dessous du

leur.

Note 836: XV oppida, hominum XX. M. dicebantur quæ se dediderant.

Tit. Liv. l. XXXII, c. 29.

Note 837: Postulari Boii ut laborantibus opem universi ferrent,

Insubres negare se sua deserturos. Tit. Liv. l. XXXII, c. 30.

C'était pour l'ennemi une bonne fortune, que le théâtre de la guerre eût

été transporté sur la terre des Cénomans, ces vieux instrumens de

l'ambition étrangère, si long-temps traîtres à leur propre race. Aussi se

hâta-t-il d'envoyer des émissaires dans toutes les villes du pays, surtout

à Brixia[838], où le conseil national des chefs et des vieillards s'était

rassemblé. Gagnés par crainte ou par argent, les principaux chefs et les

anciens protestèrent aux agens romains qu'ils étaient étrangers à tout ce

qui s'était passé, et que si la jeunesse avait pris les armes, c'était

tout-à-fait sans leur aveu; plusieurs même se rendirent au camp ennemi pour

conférer avec le consul, qui les trouva dévoués à ses intérêts, mais

incertains sur les moyens de le servir[839]. Céthégus voulut que, par leur

autorité, ou à force d'argent, ils décidassent l'armée cénomane à passer

immédiatement aux Romains, ou du moins à quitter le camp des Insubres; les

entremetteurs de la trahison combattirent ce projet comme impraticable.

Seulement, ils engagèrent leur parole que les troupes resteraient neutres

pendant le prochain combat, et même tourneraient du côté des Romains, si

l'occasion s'en présentait[840]. Ils entrèrent alors en pourparler avec les

chefs de l'armée; en peu de jours, l'odieux complot fut consommé et un

traité secret assura à l'ennemi, dans la bataille qui se préparait, la

coopération active ou tout au moins passive des Cénomans. Bien que ces

intrigues eussent été conduites avec un profond mystère, les Insubres en

conçurent quelque soupçon[841], et lorsque le jour de la bataille arriva,

n'osant confier à de tels alliés une des ailes de peur que leur trahison

n'entraînât la déroute de toute l'armée, ils les placèrent à la réserve,

derrière les enseignes. Mais cette précaution fut inutile. Au fort de la

mêlée, les perfides, voyant l'armée insubrienne plier, la chargèrent tout à

coup à dos, et occasionèrent sa destruction totale.

Note 838: Mittendo in vicos Cenomanorum, Brixiamque, quod caput

gentis erat... Tit. Liv. l. XXXII, c. 30.

Note 839: Non ex auctoritate seniorum juventutem in armis esse, nec

publico consilio Insubrium defectioni Cemanos se adjunxisse....

(Cethegus) excitis ad se principibus, ibi agere ac moliri cœpit.

Tit. Liv. l. XXXII, c. 30.

Note 840: Data fides consuli est ut in acie aut quiescerent, aut si

qua etiam occasio fuisset, adjuvarent Romanos.

Tit. Liv. l. XXXII, c. 30.

Note 841: Suberat tamen quædam suspicio. Tit. Liv. l. XXXIII, l. c.

Tandis que ces événemens se passaient dans la Transpadane, Minucius avait

d'abord dévasté les terres des Boïes par des incursions rapides; mais

lorsque l'armée boïenne eut quitté le camp des coalisés pour venir défendre

ses foyers, le consul s'était renfermé dans ses retranchemens, attendant

l'occasion de risquer une bataille décisive. Les Boïes la provoquaient avec

ardeur, quand la nouvelle du combat du Mincio et de la défection des

Cénomans vint ébranler leur confiance; bientôt même, le découragement

gagnant, ils désertèrent leurs drapeaux, pour aller défendre chacun sa

propriété et sa famille. L'armée consulaire se vit obligée de changer son

plan de campagne[842]. Elle se remit à ravager les terres, à brûler les

maisons, à forcer les villes. Clastidium fut livré aux flammes: les

dévastations durèrent jusqu'au commencement de l'hiver; puis les consuls

retournèrent à Rome, où ils triomphèrent, C. Céthégus des Insubres et des

Cénomans, Q. Minucius des Boïes. Le premier versa au trésor deux cent

trente-sept mille cinq cents livres pesant de cuivre[843], et

soixante-dix-neuf mille pièces d'argent, portant pour empreinte un char

attelé de deux chevaux[844]; le second une quantité d'argent équivalente à

cinquante-trois mille deux cents deniers, et deux cent cinquante-quatre

mille as en monnaie de cuivre[845]. Mais ce qui fixait surtout les yeux de

la foule, au triomphe de Céthégus, c'était une troupe de Crémonais et de

Placentins, suivant le char du triomphateur, la tête couverte du bonnet,

symbole de la liberté[846].

Note 842: Relicto duce, castrisque, dissipati per vicos, sua ut

quisque defenderent, rationem gerendi belli hosti mutarunt.

T. L. l. XXXII, c. 31.

Note 843: La livre romaine est évaluée, comme nous l'avons dit plus

haut, à 10 onc. 5 gr. 40 gr., ou 327 gram. 18. Cons. le savant

mémoire de M. Letronne, sur les monnaies grecques et romaines, p. 7.

Note 844: C'était une monnaie romaine qui portait le nom de _bigati_

(scil. nummi), et équivalait à un denier.

Note 845: L'as valait à cette époque une once (as uncialis); le

denier peut être évalué à 82 centimes.

Note 846: Cæterùm magis in se convertit oculos Cremonensium

Placentinorumque colonorum turba pileatorum, currum sequentium.

Tit. Liv. l. XXXIII, c. 23.

ANNEE 196 avant J.-C.

Autant les deux grandes nations gauloises montraient de constance à

défendre leur liberté, autant Rome mit d'acharnement à vouloir l'étouffer.

Pendant l'année 196, comme pendant la précédente, les consuls furent

employés tous deux dans la Cisalpine; leur choix même paraissait dicté par

la circonstance. L'un d'eux, L. Furius Purpureo, s'était distingué comme

préteur dans une des dernières campagnes; l'autre, Claudius Marcellus,

portait un nom de bon augure pour une guerre gauloise. Tandis que Furius se

préparait à le suivre à petites journées, Marcellus, se portant directement

sur la Transpadane, attaqua et défit l'armée insubrienne, dans une

bataille, où, si les récits des historiens ne sont pas exagérés, elle

perdit quarante mille hommes[847]. La forte ville de _Com_ ou Comum, située

à l'extrémité méridionale du lac Larius, et dont le nom signifiait _garde_

ou _protection_[848], tomba en son pouvoir, ainsi que vingt-huit châteaux

qui se rendirent[849]. Le consul revint ensuite sur ses pas pour faire tête

aux Boïes, qui s'étaient rassemblés en nombre considérable. Mais le jour

même de son arrivée, avant qu'il eût achevé les retranchemens de son camp,

assailli brusquement, il éprouva de grandes pertes, et après un combat long

et opiniâtre, laissa sur la place trois mille légionnaires ainsi que

plusieurs chefs de distinction[850]. Néanmoins il réussit à terminer les

travaux, et une fois retranché, il soutint avec assez de bonheur les

assauts que les Gaulois lui livraient sans relâche. Telle était sa

situation, lorsque son collègue Furius Purpureo entra dans la partie du

territoire boïen, qui confine avec l'Ombrie et qu'on nommait la _tribu

Sappinia_.

Note 847: In eo prælio suprà XL millia hominum cæsa,

Valerius Antias scribit. Tit. Liv. l. XXXIII, c. 36.

Note 848: _Còm_, en langue gallique signifiait sein, giron, et dans

le sens figuré, garde, protection. C'est aujourd'hui la ville de

Côme.

Note 849: Comum oppidum intra dies paucos captum; castella indè

duodetriginta ad consulem defecerunt. Tit. Liv. l. XXXIII, c. 36.

Note 850: Ad tria millia hominum... illustres viri aliquot in illo

tumultuario prælio ceciderunt. Tit. Liv. ub. supr.

A cette nouvelle, les Boïes levèrent le siège du camp de Marcellus, et

coururent sur la route que l'autre consul devait traverser, route boisée et

propre aux embuscades militaires. Purpureo approchait déjà du fort de

Mutilum, lorsqu'ayant eu vent de quelque chose, il rétrograda; et comme il

connaissait parfaitement le pays, par de longs détours en plaines, il

réussit à rejoindre sans danger son collègue. Les deux consuls réunis

dévastèrent un grand nombre de villes fortifiées et non fortifiées, et

Bononia, capitale de tout le territoire[851]; partout où ils promenaient

leurs ravages, les vieillards les femmes, la population désarmée des

campagnes s'empressait de faire acte apparent de soumission à la république

romaine; mais toute la jeunesse, réfugiée en armes au fond des forêts,

suivait leur marche, ne les perdant jamais de vue et épiant l'occasion

favorable celui-ci surprendre et les envelopper[852]. Boïes et Romains

traversèrent ainsi, en s'observant mutuellement, une grande partie de la

Cispadane, et passèrent ensuite en Ligurie. A la fin, l'armée boïenne,

désespérant de faire tomber dans le piège un général tel que L. Furius,

accoutumé de longue main à ce genre de guerre, franchit le Pô, et se jeta

sur les terres de quelques tribus liguriennes qui avaient fait leur paix

avec Rome[853]. A son retour, elle longeait l'extrême frontière ligurienne,

chargée de butin, lorsqu'elle rencontra l'armée des consuls. Le combat

s'engagea plus brusquement, et se soutint plus vivement que si les deux

partis bien préparés eussent choisi le temps et le lieu à leur convenance.

«On vit en cette occasion, dit un historien latin, combien les haines

nationales ajoutent d'énergie au courage; plus altérés de sang qu'avides de

victoire, les Romains combattirent avec un tel acharnement, qu'à peine

laissèrent-ils échapper un Gaulois[854].» Pour remercier les dieux de

l'heureuse issue de la campagne, le sénat décréta trois jours de prières

publiques. Le pillage de cette année valut au trésor public de Rome trois

cent vingt mille livres d'airain, et deux cent trente-quatre mille pièces

d'argent à l'empreinte d'un char attelé de deux chevaux.

Note 851: Usque ad Felsinam oppidum populantes peragraverunt.

Tit. Liv. l. XXXIII, c. 37.--Felsina était, comme on l'a vu plus

haut, l'ancien nom de Bononia chez les Étrusques.

Histoire des Gaulois (1/3) depuis les temps les plus reculés jusqu'à l'entière soumission de la Gaule à la domination romaine. · 第 6 / 7 章