Note 852: Boii ferè omnes, præter juventutem, quæ prædandi causâ in

armis erat, (tunc in devias silvas recesserat) in ditionem venerunt..

Boii negligentiùs coactum agmen Romanorum quia ipsi procul abesse

viderentur, improvisò agressuros se rati, per occultos saltus secuti

sunt. Tit. Liv. l. XXXIII, c. 37.

Note 853: Lævos, Libuosque quùm pervastasset.

Tit. Liv. l. XXXIII, c. 37.

Note 854: Ibi quantam vim ad stimulandos animos ira haberet apparuit:

nam ita cædis magis quàm victoriæ avidi pugnarunt Romani, ut vix

nuncium cladis hosti relinquerent. Tit. Liv. l. XXXIII, c. 37.

--Paul. Oros. l. IV, c. 20.--Fasti Capitol.

ANNEE 195 ava nt J.-C.

La campagne de 195 s'ouvrit encore, pour les Romains, sous les auspices les

plus favorables; le consul L. Valérius Flaccus battit l'armée boïenne, près

de la forêt Litana, et lui tua huit mille hommes; mais ce fut là tout,

Valérius perdit le reste de la saison à faire reconstruire les maisons de

Placentia et de Crémone[855]. Chargé, l'année suivante en qualité de

proconsul, des opérations militaires dans la Transpadane, il y montra plus

d'activité. Une armée boïenne, sous la conduite d'un chef nommé Dorulac,

était venue soulever les Insubres: Valérius attaqua, près de Médiolanum,

leurs forces réunies, les défit, et leur tua dix mille hommes[856].

Note 855: Tit. Liv. l. XXXIV, c. 21, 42.

Note 856: Tit. Liv. l. XXXIV, c. 46.--Paul. Oros. l. IV, c. 20.

ANNEE 194 avant J.-C.

Rome déployait contre la Cisalpine trois armées à la fois. Tandis qu'un

proconsul tenait la Transpadane, les deux consuls furent envoyés sur la

rive droite du Pô, avec leurs légions respectives; ce qui faisait monter à

soixante-cinq mille hommes environ les troupes romaines actives, non

compris les garnisons des forteresses et les milices coloniales. De son

côté la courageuse nation boïenne épuisait toutes les ressources du

patriotisme. Son chef suprême Boïo-Rix[857], assisté de ses deux frères,

organisa l'armement en masse de toute la population, et pourvut à la

défense de la Cispadane, pendant que Dorulac faisait sur l'Insubrie sa

malheureuse tentative. Le consul Tib. Sempronius Longus, arrivé le premier

à la frontière gauloise, la trouva donc gardée par Boïo-Rix, et par une

forte division boïenne. Le nombre et la confiance des Gaulois

l'intimidèrent; n'osant livrer bataille, il se retrancha dans un poste

avantageux, et écrivit à son collègue, P. Scipion-l'Africain, de venir le

rejoindre immédiatement, espérant, ajoutait-il, traîner les choses en

longueur jusqu'à ce moment[858]. Mais le motif qui portait le consul à

refuser le combat était celui-là même qui poussait les Gaulois à le

provoquer; ils voulaient brusquer l'affaire avant la jonction des consuls.

Deux jours de suite, ils sortirent de leurs campemens, et se rangèrent en

bataille, appelant à grands cris l'ennemi et l'accablant de railleries et

d'outrages; le troisième, ils se décidèrent à attaquer, s'avancèrent au

pied des retranchemens, et livrèrent un assaut général. Le consul fit

prendre les armes en toute hâte, et ordonna à deux légions de sortir par

les deux portes principales; mais les passages étaient déjà fermés par les

assiégeans. Long-temps on lutta dans ces étroites issues, non-seulement à

grands coups d'épée, mais boucliers contre boucliers et corps à corps, les

Romains pour se faire jour, les Gaulois pour pénétrer dans le camp, ou pour

empêcher leurs ennemis d'en sortir[859]. Aucun parti n'avait l'avantage,

lorsque le premier centurion de la seconde légion et un tribun de la

quatrième tentèrent un stratagème, qui souvent avait réussi dans des momens

critiques, ils lancèrent leurs enseignes au milieu des rangs ennemis;

jaloux de recouvrer leur drapeau, les soldats de la seconde légion

chargèrent avec tant d'impétuosité, qu'ils parvinrent les premiers à

s'ouvrir une route.

Note 857: Boiorix tunc Regulus eorum... ibid. _Righ_, que les Latins

prononçaient rix, signifie roi, en Gaëlic; _rhuy_ (cymr.); _rûcik_

(armor.), un petit roi, un chef.

Note 858: Nuncium ad collegam mittit, ut si videretur ei, maturaret

venire; se tergiversando in adventum ejus rem tracturum. Ibid.

Note 859: Diù in angustiis pugnatum est; nec dextris magis gladiisque

gerebatur res, quàm scutis corporibusque ipsis obnixi urgebant:

Romani ut signa foràs efferrent; Galli ut aut ipsi in castra

penetrarent, aut exire Romanos prohiberent. Tit. Liv. l. XXXIV c. 46.

Déjà ils combattaient hors des retranchemens, et la quatrième légion

restait encore arrêtée à la porte, lorsque les Romains entendirent un grand

bruit à l'autre extrémité de leur camp; c'étaient les Gaulois qui avaient

forcé la porte questorienne, et tué le questeur, deux préfets des alliés et

environ deux cents soldats[860]. Le camp était pris de ce côté, sans une

cohorte extraordinaire, laquelle, envoyée par le consul pour défendre la

porte questorienne, tailla en pièces ou chassa ceux des assiégeans qui

avaient déjà pénétré dans l'enceinte, et repoussa l'irruption des autres.

Vers le même temps, la quatrième légion, avec deux cohortes

extraordinaires, vint à bout d'effectuer sa sortie. Il se livrait donc

trois combats simultanés en trois différens endroits autour du camp, et

l'attention des combattans était partagée entre l'ennemi qu'ils avaient en

tête, et leurs compagnons, dont les cris confus les tenaient dans

l'incertitude sur leur sort, et sur le résultat de l'affaire. La lutte dura

jusqu'au milieu du jour, avec des forces et des espérances égales. Enfin

les Gaulois, cédant à une charge impétueuse, reculèrent jusqu'à leur camp;

mais ils s'y rallièrent, et à leur tour, se précipitant sur l'ennemi, ils

le culbutèrent et le poursuivirent jusqu'à ses retranchemens, où il se

renferma de nouveau. Ainsi dans cette journée, les deux partis se virent

successivement victorieux, et successivement en fuite[861].

Note 860: In portam quæstoriam irruperant Galli; resistentesque

pertinaciùs occiderant L. Posthumium quæstorem; et M. Atinium et

P. Sempronium, præfectos sociûm, et ducentos fermè milites.

Tit. Liv. l. XXXIV, c. 47.

Note 861: Ita varia hinc atque illinc nunc victoria, nunc fuga fuit.

Tit. Liv. l. XXXIV, c. 47.

Les Romains publièrent qu'ils n'avaient perdu que cinq mille hommes, tandis

qu'ils en avaient tué onze mille[862]; malheureusement les Gaulois ne nous

ont pas laissé leur bulletin. Sempronius se réfugia dans Placentia. Si l'on

en croit quelques historiens, Scipion, après avoir opéré sa jonction avec

lui, dévasta le territoire des Boïes et des Ligures, tant que leurs bois et

leurs marais ne lui opposèrent point de barrières; d'autres prétendent

que, sans avoir rien fait de remarquable, il retourna à Rome[863].

Note 862: Gallorum tamen ad undecim millia, Romanorum quinque millia

sunt occisa. Tit. Liv. l. XXXIV, c. 47.

Note 863: Tit. Liv. l. XXXIV, c. 48.--Paul. Oros. l. IV, c. 20.

ANNEE 193 avant J.-C.

Cette campagne n'avait pas été sans gloire pour la nation boïenne; mais une

guerre chaque année renaissante consumait rapidement sa population. Elle

renouvela cependant le mouvement de l'année précédente, prit les armes en

masse, et parvint à soulever la Ligurie. Le sénat alarmé proclama qu'il y

avait _tumulte_[864]; des levées extraordinaires furent mises sur pied, et

les deux consuls, Cornélius Merula et Minucius Thermus partirent, celui-ci

pour la Ligurie, celui-là pour le pays boïen. Tant de batailles perdues,

malgré tant d'efforts de courage, avaient enfin enseigné aux Gaulois que le

manque de discipline et l'ignorance de la tactique étaient les véritables

causes de leur faiblesse; ils renoncèrent donc, mais trop tard, aux

batailles rangées et aux affaires décisives par masses d'hommes et en rase

campagne. Au lieu de tenir la plaine, comme auparavant, ils se ralliaient

dans les forêts pour tomber à l'improviste sur l'ennemi dès qu'il

approchait des bois. Ils fatiguèrent quelque temps, par ces manœuvres,

l'armée du consul Merula; mais celui-ci, ayant déjoué une de leurs

embuscades, les força d'accepter la bataille; ils se trouvaient alors non

loin de Mutine. La bataille fut terrible, et dura depuis le lever jusqu'au

milieu du jour. Le corps des vétérans romains, rompu par une charge des

Gaulois, fut anéanti. Pendant long-temps, les Boïes, qui n'avaient que

très-peu de cavalerie, soutinrent les charges répétées de la cavalerie

romaine, sans que leur ordonnance en souffrît: leurs files restaient

serrées, s'appuyant les unes sur les autres, et les chefs, le gais en main,

frappaient quiconque chancelait ou faisait mine de quitter son rang[865].

Enfin la cavalerie des auxiliaires romains les entama, et, pénétrant

profondément au milieu d'eux, ne leur permit plus de se rallier. Les

historiens de Rome avouent que la victoire fut long-temps incertaine, et

coûta bien du sang; quatorze mille Gaulois restèrent sur la place, dix-huit

cents seulement mirent bas les armes[866].

Note 864: Ob eas res tumultum esse.--Tit. Liv. l. XXXIV, c. 56.

Note 865: Obstabant duces, hostilibus cædentes terga trepidantium, et

redire in ordines cogentes. Tit. Liv, l. XXXV, c. 5.

Note 866: Quatuordecim millia Boïorum cæsa sunt: vivi capti mille

nonaginta duo; equites septingenti viginti unus. T. L. l. XXXV, c. 5.

ANNEE 192 avant J.-C.

Les consuls Domitius Ænobarbus et L. Quintius Flamininus eurent ordre de

continuer la guerre. Les ravages qu'ils exercèrent dans tout le pays,

durant l'année 192, furent si terribles, qu'un grand nombre de riches

familles gauloises, ne voyant plus de sauve-garde ailleurs, se réfugièrent

dans le camp même des Romains. Le conseil national des Boïes ne tarda pas

non plus à faire sa paix, et les principaux chefs se transportèrent avec

leurs femmes et leurs enfans auprès des consuls. Le nombre de ces

malheureux qui croyaient trouver dans le camp romain, sous la garantie de

l'hospitalité romaine, repos et respect pour leurs personnes, s'élevait à

quinze cents, appartenant tous à la classe opulente et la plus élevée en

dignité[867]. Mais, plus d'une fois, ils durent regretter les champs de

bataille où du moins la mort était utile et glorieuse, où les souffrances

et les outrages ne restaient pas impunis. Le trait suivant, conservé par

l'histoire, fera assez connaître quelle était pour les Gaulois supplians et

désarmés la paix du peuple romain et l'hospitalité de ses consuls.

Note 867: Primò equites pauci cum præfectis, deinde universus

senatus, postremò in quibus aut fortuna aliqua aut dignitas erat, ad

mille quingenti ad consules transfugerunt. Tit. Liv. l. XXXV, c. 22.

Quintius Flamininus avait emmené de Rome une prostituée qu'il aimait, et

comme ils s'étaient mis en route la veille d'un combat de gladiateurs,

cette femme lui reprochait quelquefois, en badinant, de l'avoir privée d'un

spectacle auquel elle attachait beaucoup de prix. Un jour qu'il était à

table, dans sa tente, avec elle et quelques compagnons de débauche, un

licteur l'avertit qu'un noble boïen arrivait, accompagné de ses enfans, et

se remettait sous sa sauve-garde. «Qu'on les amène!» dit Flamininus.

Introduit sous la tente consulaire, le Gaulois exposa, par interprète,

l'objet de sa visite; et il s'étudiait, dans ses discours, à intéresser le

Romain au sort de sa famille et au sien. Mais tandis qu'il parlait, une

horrible idée se présenta à l'esprit de Flamininus: «Tu m'as sacrifié un

combat de gladiateurs, dit-il, en s'adressant à sa maîtresse; pour t'en

dédommager, veux-tu voir mourir ce Gaulois[868]?» Bien éloignée de croire

sérieuse une telle proposition, la courtisane fit un signe. Aussitôt

Flamininus se lève, saisit son épée suspendue aux parois de la tente, et

frappe à tour de bras le Gaulois sur la tête. Étourdi, chancelant, le

malheureux cherche à s'échapper, implorant la foi divine et humaine, mais

un second coup l'atteint dans le côté et, sous les yeux de ses enfans qui

poussaient des cris lamentables, le fait rouler aux pieds de la prostituée

de Flamininus[869]. Que devait donc faire la soldatesque romaine dans sa

brutalité, quand ces horreurs se passaient sous la tente des consuls?

Note 868: Vis tu, quoniam gladiatorium spectaculum reliquisti, jam

hunc Gallum morientem aspicere? Tit. Liv. l. XXXIV, c. 42.

Note 869: Et quùm is vixdùm seriò annuisset; ad nutum scorti consulem

stricto gladio, qui super caput pendebat, loquenti Gallo caput primùm

percussit, deindè fugicnti.... latus transfodisse. Tit. Liv. l. XXXIV,

c. 42.--Flamininus ne fut recherché pour ce crime que huit ans après,

et encore sous la rigoureuse censure de Caton.

ANNEE 191 avant J.-C.

La nation boïenne avait épuisé toutes ses ressources; cependant elle ne mit

point bas les armes; mais un profond découragement paraissait s'être emparé

d'elle. À compter le nombre de ses morts dans cette dernière et funeste

année, on eût dit qu'elle s'empressait de périr, tandis que la patrie était

encore libre; et qu'elle n'accourait plus sur les champs de bataille que

pour y rester. Dans une seule journée, le consul Scipion Nasica lui tua

vingt mille hommes, en prit trois mille, et ne perdit lui-même que quatorze

cent quatre-vingt-quatre des siens. Scipion usa de sa victoire en barbare;

il se fit livrer, à titre d'otages, ce qu'il y avait encore dans la nation

de chefs et de défenseurs énergiques, et confisqua au profit de sa

république la moitié du territoire des vaincus[870]. Tels furent les

massacres et les dévastations exercées par ses soldats, que lui-même,

réclamant les honneurs du triomphe, osa se vanter, en plein sénat, de

n'avoir laissé vivans, de toute la race boïenne, que les enfans et les

vieillards[871]. Par une moquerie indigne d'un homme à qui les Romains

avaient décerné le prix de la vertu, il fit marcher, dans la pompe de son

triomphe, l'élite des captifs gaulois pêle-mêle avec les chevaux

prisonniers[872]. Le butin de cette campagne rapporta au trésor public

quatorze cent soixante-dix colliers d'or, deux cent quarante-cinq livres

pesant d'or, deux mille trois cent quarante livres d'argent, tant en barres

qu'en vases de fabrication gauloise, et deux cent trente mille pièces

d'argent[873].

Note 870: Agri parte ferè dimidiâ eos mulctavit.

Tit. Liv. l. XXXVI, c. 39... Obsides abduxit, c. 40.

Note 871: Senes puerosque Boiis superesse. Tit. Liv. l. XXXVI, c. 41.

Note 872: Cum captivis nobilibus equorum quoque captorum gregem

traduxit. Tit. Liv. l. XXXVI, c. 41.

Note 873: Aureos torques transtulit M. CCCC. LXX. ad hæc auri pondo

CC. XLV; argenti infecti factique in Gallicis vasis, non infabre suo

more factis, duo M. CCC. XL; bigat. num ducenta XXXIII.

Tit. Liv. l. c.

ANNEES 190 à 183 avant J.-C.

Scipion fut chargé par le sénat de compléter l'ouvrage de l'année

précédente en prenant possession à main armée du pays confisqué; mais la

vue des enseignes romaines que devaient suivre bientôt des milliers de

colons, porta dans l'ame des Boïes une douleur et un désespoir profonds; ne

pouvant se résigner à livrer eux-mêmes leurs villes, à accepter la

condition d'esclaves au sein de leur patrie, puisqu'ils ne pouvaient plus

la défendre, ils voulurent l'abandonner; les débris des cent douze tribus

boïennes se levèrent en masse et partirent. L'histoire, qui s'est complu à

nous énumérer si minutieusement leurs défaites, garde un silence presque

absolu sur ce touchant et dernier acte de leur vie nationale. Un historien

se contente d'énoncer vaguement que la nation entière fut chassée[874]; un

géographe ajoute qu'elle traversa les Alpes noriques pour aller se réfugier

sur les bords du Danube, au confluent de ce fleuve et de la Save[875]. Là,

elle devint la souche d'un petit peuple dont il sera parlé plus tard[876].

Le nom des Boïes, des Lingons, des Anamans, fut effacé de l'Italie, ainsi

que l'avait été, quatre-vingt-treize ans auparavant, le nom Sénonais. Les

anciennes colonies de Crémone, Placentia[877] et Mutine[878] furent

repeuplées; Parme[879] reçut une colonie de citoyens romains; l'ancienne

capitale, Bononia, trois mille colons du Latium[880].

Note 874: Περί τούτων ήμεϊς συνθεωρήσαντες αύτούς (τούς Κελτούς) έκ

τών περί τόν Πάδον πεδίων έξωσθέντας... Polyb. l. II.

Note 875: Μεταστάντες είς τούς περί τόν Ίστρον τόπους, μετά

Ταυρίσκων ψκουν. Strabon. l. V, p. 213.

Note 876: Cæs. Bell. Gallic. 1. I.--Strabon. l. V, p. 213.

Note 877: En 190. Tit. Liv. l. XXXVII, c. 46, c. 47.

Note 878: En 183. Tit. Liv. l. XXXIX, c. 55.

Note 879: En 183. Tit. Liv. l. XXXIX, c. 55.

Note 880: En 189. Tit. Liv. l. XXXVII, c. 57.

ANNEE 187 avnat J.-C.

Instruits par l'exemple de leurs frères, les Insubres s'étaient hâtés de

faire la paix, c'est-à-dire de se reconnaître sujets de Rome; il y avait

déjà cinq ans que leur inaction dans la guerre boïenne leur méritait

l'indulgence de cette république. Quant aux Cénomans, la fortune récompensa

leur conduite perfide et lâche. Au milieu des calamités qui accablaient

depuis onze ans la race gallo-kimrique, ce furent eux qui souffrirent le

moins: peu d'entre eux périrent sur le champ de bataille; et le pillage à

peine toucha leurs terres. Cette richesse même, il est vrai, excita la

cupidité d'un préteur romain, M. Furius, cantonné dans la Transpadane; il

ne leur épargna aucune vexation pour faire naître, s'il était possible,

quelque soulèvement, dont son ambition et son avarice pussent tirer parti;

il alla jusqu'à les désarmer en masse[881]. Mais les Cénomans ne se

soulevèrent point; ils se contentèrent de porter leurs plaintes au sénat,

qui, peu soucieux de favoriser les vues personnelles de son préteur, le

censura et rendit aux Gaulois leurs armes[882]. Les Vénètes aussi se

livrèrent sans coup férir à la république romaine dès qu'elle souhaita leur

territoire: il n'en fut pas de même des Ligures; cette valeureuse nation

résista long-temps, retranchée dans ses montagnes et dans ses bois; mais

enfin elle céda, comme avaient fait les Boïes, après avoir été presque

exterminée.

Note 881: M. Furius, prætor, insontibus Cenomanis, in pace speciem

belli quærens, ademerat arma. Tit. Liv. l. XXXIX, c. 3. Παρελθών είς

τούς Κενομανούς ώς φίλος, παρείλετο τά όπλα, μηδέν έγκλημα. Diod.

Sicul. l. XXVI, p. 298.

Note 882: Diodor. Sicul.--Tit. Liv. loc. cit.

ANNEES 186 à 170 avant J.-C.

Maîtres de toute l'Italie circumpadane, où de nombreuses colonies

répandaient rapidement les mœurs, les lois, la langue de Rome, les Romains

commencèrent à provoquer les peuplades gauloises des Alpes. Ceux de leurs

généraux qui commandaient l'armée d'occupation dans la Transpadane

s'amusaient, par passe-temps, et en pleine paix, à se jeter sur les

villages des pauvres montagnards, qu'ils enlevaient avec leurs troupeaux

pour les vendre ensuite à leur profit dans les marchés aux bestiaux et aux

esclaves, à Crémone, à Mantua, à Placentia. Le consul C. Cassius en emmena

ainsi plusieurs milliers[883]. De si odieux brigandages révoltèrent les

peuples des Alpes: ils prirent les armes, et demandèrent du secours au roi

Cincibil[884], un des plus puissans chefs de la Transalpine orientale. Mais

l'expulsion des Boïes et la conquête de toute la Circumpadane avaient

répandu au-delà des monts la terreur du nom romain. Avant d'en venir à la

force, Cincibil voulut essayer les voies de pacification. Il envoya à Rome,

porter les plaintes des peuplades des Alpes, une ambassade présidée par son

propre frère. Le sénat répondit: «Qu'il n'avait pu prévoir ces violences,

et qu'il était loin de les approuver; mais que C. Cassius étant absent pour

le service de la république, la justice ne permettait pas de le condamner

sans l'entendre[885].» L'affaire en resta là; toutefois le sénat n'épargna

rien pour faire oublier au chef gaulois ses sujets de mécontentement. Son

frère et lui reçurent en présent deux colliers d'or pesant ensemble cinq

livres, cinq vases d'argent du poids de vingt livres, deux chevaux

caparaçonnés, avec les palefreniers et toute l'armure du cavalier; on y

ajouta des habits romains pour tous les gens de la suite, libres ou

esclaves. Ils obtinrent en outre la permission d'acheter dix chevaux chacun

et de les faire sortir d'Italie[886].

Note 883: Indè (C. Cassium) multa millia in servitutem abripuisse....

Tit. Liv. l. XLIII, c. 5.

Note 884: Ce nom paraît signifier _chef des montagnes: ceann, cinn_;

chef, _ceap_, _cip_, sommet, montagne.

Note 885: «Senatum ea quæ facta quærantur, neque scisse futura, neque

si sint facta probare: sed indictâ causâ damnari absentem consularem

virum injurium esse... » Tit. Liv. l. XLIII, c. 5.

Note 886: Illa petentibus data, ut denorum equorum illis commercium

esset, educendique ex Italiâ potestas fieret.

Tit. Liv. l. XLIII, c. 5.

Un autre événement prouva encore mieux à quel point la catastrophe des

Gaulois cisalpins avait effrayé leurs frères d'au-delà des monts, et

combien ceux-ci redoutaient d'entrer en querelle avec la république.

Une bande de douze mille Transalpins, franchissant tout-à-coup les Alpes

par des défilés jusqu'alors inconnus, descendit dans la Vénétie, et, sans

exercer aucun ravage, vint poser les fondemens d'une ville sur le

territoire où depuis fut construite Aquilée[887]. Le sénat prescrivit au

commandant des forces romaines dans la Cisalpine, de s'opposer à

l'établissement de cette colonie, d'abord, s'il était possible sans

employer la force des armes; sinon d'appeler à son secours quelqu'une des

légions consulaires. Ce dernier parti fut celui qu'il adopta. À l'arrivée

du consul, les émigrans se soumirent. Plusieurs d'entre eux avaient enlevé

dans la campagne des instrumens de labour dont ils avaient besoin; le

consul les força de livrer, outre ce effets qui ne leur appartenaient pas,

tous ceux qu'ils avaient apportés de leur pays, et même leurs propres

armes. Irrités de ce traitement, ils adressèrent leurs plaintes à Rome.

Leurs députés, introduits dans le sénat, représentèrent: «Que l'excès de la

population, le manque de terre et la disette, leur avaient fait une

nécessité de passer les Alpes pour aller chercher ailleurs une autre

patrie[888]. Trouvant un lieu inculte et inhabité, ils s'y étaient fixés

sans faire tort à personne; ils y avaient même bâti une ville, preuve

évidente qu'ils n'étaient venus dans aucun dessein hostile, ni contre les

villes, ni contre le territoire des autres. Sommés de fléchir devant le

peuple romain, ils avaient préféré une paix sure plutôt qu'honorable, aux

chances incertaines de la guerre, et s'étaient remis à la bonne foi de la

république avant de se soumettre à sa puissance. Peu de jours après, ils

avaient reçu l'ordre d'évacuer leur ville et son territoire. Alors ils

n'avaient plus songé qu'à s'éloigner sans bruit pour chercher quelque autre

asile. Mais voici qu'on leur enlevait leurs armes, leur mobilier, leurs

troupeaux. Ils suppliaient donc le sénat et le peuple romain de ne pas

traiter plus cruellement que des ennemis des hommes à qui l'on n'avait à

reprocher aucune hostilité[889].» Le sénat répondit: «Qu'ils avaient tort

de venir en Italie et de bâtir sur le terrein d'autrui, et sans la

permission du magistrat qui commandait dans la province[890]; que pourtant

la spoliation dont ils se plaignaient ne pouvait être approuvée; qu'on

allait envoyer avec eux des commissaires vers le consul, pour leur faire

rendre tous leurs effets, mais sous la condition qu'ils retourneraient sans

délai au lieu d'où ils étaient partis. Ces mêmes commissaires, ajoutait-on,

vous suivront de près; ils passeront les Alpes pour signifier aux peuples

gaulois de prévenir désormais toute émigration, de s'abstenir de toute

tentative d'irruption. La nature elle-même a placé les Alpes entre la Gaule

et l'Italie, comme une barrière insurmontable; malheur à quiconque

tenterait de la franchir[891].»

Note 887: Galli transalpini transgressi in Venetiam, sine populatione

aut bello, haud procul indè, ubi nunc Aquileia est, locum oppido

condendo ceperunt. Tit. Liv. l. XXXIX, c. 22.--Duodecim millia

armatorum erant. Id. c. 54.

Note 888: Se superante in Galliâ multitudine, inopiâ coactos agri et

egestate, ad quærendam sedem Alpes transgressos...

Tit. Liv. l. XXXIX, c. 54.

Note 889: Orare se senatum populumque romanum, ne in se innoxios

deditos acerbius quam in hostes sævirent. Tit. Liv. l. C.

Note 890: Neque illos rectè gessisse quùm in Italiam venirent,

oppidumque in alieno agro, nullius romani magistratûs, quia ei

provinciæ præesset, permissu ædificare conati sint. Idem, ibid.

Note 891: Alpes propè inexsuperabilem finem in medio esse: non utique

iis meliùs fore, quàm qui eas primi pervias fecissent.

Tit. Liv. l. C.

Les émigrans, après avoir ramassé ceux de leurs effets qui leur

appartenaient réellement, sortirent de l'Italie; et les commissaires

romains se rendirent chez les principales nations transalpines afin d'y

publier la déclaration du sénat. Les réponses de ces peuples révélèrent

assez la crainte dont ils étaient frappés. Les anciens allèrent jusqu'à se

plaindre de la douceur excessive du peuple romain «à l'égard d'une troupe

de vagabonds qui, sortis de leur patrie, sans autorisation légitime,

n'avaient pas craint d'envahir des terres dépendantes de Rome, et de bâtir

une ville sur un sol usurpé. Au lieu de les laisser partir impunis, Rome,

disaient-ils, aurait dû leur faire expier sévèrement leur insolente

témérité; la restitution de leurs effets était même un excès d'indulgence

capable d'encourager d'autres tentatives non moins criminelles[892].» A ces

discours dictés par la peur, les Transalpins joignirent des présens, et

reconduisirent honorablement les ambassadeurs jusqu'aux frontières.

Néanmoins, quatre ans après, une seconde bande d'aventuriers descendit

encore le revers méridional des monts, et, s'abstenant de toute hostilité,

demanda des terres pour y vivre en paix sous les lois de la république.

Mais le sénat lui ordonna impérieusement de quitter l'Italie, et chargea

l'un des consuls de poursuivre et de faire punir par leur nations mêmes les

auteurs de cette démarche[893].

Note 892: Debuisse gravem temeritatis mercedem statui; quòd verò

etiam sua reddiderint, vereri ne tantâ indulgentiâ plures ad talia

audenda impellantur. Tit. Liv. l. XXXIX, c. 55.

Note 893: Eos senatus Italià excedere jussit; et consulem Q. Fulvium

quærere et animadvertere in eos, qui principes et auctores

transcendendi Alpes fuissent. Tit. Liv. l. XL, c. 53.

Ainsi donc la Haute-Italie fut irrévocablement perdue pour la race

gallo-kimrique. Une seule fois, la défaite de quelques légions romaines en

Istrie donna lieu à des mouvemens insurrectionnels parmi les restes des

nations cisalpines, mais le _tumulte_, comme disent les historiens latins,

fut étouffé sans beaucoup de peine. Une seule fois aussi, et soixante-dix

ans plus tard, des Kimris, venus du nord, firent irruption dans l'ancienne

patrie de leurs pères, mais pour y tomber sous l'épée victorieuse de

Marius. Les Gaulois avaient habité la Haute-Italie pendant quatre cent un

ans, à dater de l'invasion de Bellovèse. La période de leur accroissement

comprit soixante-seize ans, depuis l'arrivée de leur première bande

d'émigrans jusqu'à ce qu'ils eussent conquis toute la Circumpadane; la

période de leur puissance fut de deux cent trente-deux ans, depuis

l'entière conquête de la Circumpadane jusqu'à l'extinction de la nation

sénonaise; et de quatre-vingt-treize celle de leur décadence, depuis la

ruine des Sénons jusqu'à celle des Boïes.

Le territoire gaulois, réuni à la république romaine, porta dès-lors le nom

de _Province gauloise cisalpine_ ou _citérieure_; elle reçut aussi, mais

plus tard, le nom de _Gaule togée_[894], qui signifiait que la toge ou le

vêtement romain remplaçait, sur les rives du Pô, la braie et la saie

gauloises, c'est-à-dire que ce qu'il y a de plus tenace dans les habitudes

nationales avait enfin cédé à la force ou à l'ascendant du peuple

conquérant.

Note 894: Gallia togata. Quelques savans pensent que la Gaule

cisalpine ne fut réduite en province romaine qu'après la défaite des

Cimbres par Marius, l'an 101 avant notre ère. Elle aurait été jusqu'à

cette époque considérée et traitée comme pays subjugué ou préfecture.

CHAPITRE X.

GALLO-GRECE. Description géographique de ce pays; races qui l'habitaient;

sa constitution politique.--Culte phrygien de la Grande-Déesse.--Relations

des Gaulois avec les autres puissances de l'Orient.--Les Romains commencent

la conquête de l'Asie mineure.--Cn. Manlius attaque la Galatie; les

Tolistoboïes sont vaincus sur le mont Olympe; les Tectosages sur le mont

Magaba.--Trait de chasteté de Chiorama.--La république romaine ménage les

Galates.--Le triomphe est refusé, puis accordé à Manlius.--Les mœurs des

Galates s'altèrent; luxe et magnificence de leurs tétrarques.--Caractère

des femmes galates; histoire touchante de Camma.--Décadence de la

constitution politique; les tétrarques s'emparent de l'autorité absolue.

--Mithridate fait assassiner les tétrarques dans un festin.--Ce roi meurt

de la main d'un Gaulois.

191--63.

ANNEES 241 à 191 avant J.-C.

La Galatie ou Gaule asiatique avait pour frontière: au nord, la chaîne de

montagnes qui s'étend du fleuve Sangarius au fleuve Halys; au midi, cette

autre chaîne parallèle à la première, que les Grecs nommaient _Dindyme_, et

les Romains _Adoreus_; au levant, elle se terminait à quelques milles

par-delà Tavion; et non loin de Pessinunte, du côté du couchant. Elle avait

pour voisins immédiats les rois de Pont, de Paphlagonie, de Bithynie, de

Pergame, de Syrie et de Cappadoce[895]. Deux grands fleuves et des affluens

nombreux arrosaient son territoire en tout sens: l'Halys, sorti des

montagnes de la Cappadoce, dans la direction de l'ouest à l'est, se

recourbant ensuite vers le nord, puis vers le nord-est, en parcourait les

parties centrale et orientale[896]; le Sangarius, renommé pour ses eaux

poissonneuses[897], coulait du mont Dindyme, à travers la partie

occidentale, et se jetait ensuite dans le Pont-Euxin, non loin du Bosphore.

Note 895: Strabon. l. XII, p. 166.--Pline. l. V, c. 32.

--Tit. Liv. l. XXXVIII, c. 16 et seq.--Ptolem. l. V, c. 4.

--Zon. l. IX, t. I, p. 457, edit. reg.

Note 896: Strab. l. XII, p. 546.--Tournefort, Voyage dans le Levant,

t. II, p. 441 et suiv.

Note 897: Piscium accolis ingentem vim præbet.

T. L. l. XXXVIII, c. 16.

C'étaient, comme on l'a vu plus haut[898], les Tolistoboïes qui occupaient

la Galatie occidentale et les bords du Sangarius. La ville phrygienne de

Pessinunte, située au pied du mont Agdistis, et célèbre dans l'histoire

religieuse de l'Asie, se trouvait dans leurs domaines; ils en avaient fait

leur capitale. Ils possédaient encore deux autres places, Péïon[899] et

Bloukion[900], construites postérieurement à la conquête: comme leurs noms

l'indiquaient en effet, la première servait de lieu de plaisance aux chefs

tolistoboïes, l'autre renfermait le trésor

public[901].

Note 898: Voyez ci-dessus, chap. V.

Note 899: _Pau, Peues_, en langue kimrique, loisir et lieu de repos.

Note 900: _Blouck_, caisse, coffre; par extension, lieu de dépôt.

Note 901: Φρούρια δ΄αύτών έστί τό τε Βλούκιον καί τό Πήϊον· ών τό μέν ήν

βασίλειον Δηϊοτάρου, τό δέ γαζοφυλάκιον. Strab. l. XII, p. 567.

Les Tectosages habitaient le centre, et avaient pour capitale l'antique

ville d'Ancyre, bâtie sur une élévation à cinq milles à l'ouest du cours de

l'Halys[902], et regardée comme la métropole de toutes les possessions

gallo-grecques[903].

Note 902: Strab. l. XII, p. 567.--Tit. Liv. l. XXXVIII, c. 24.

--Tournef. Voyage dans le Levant. Ibid.

Note 903: Ptolem. l. V, c. 4.--Libani. Orat. 26.--Inscript. d'Ancyre.

Les Trocmes, établis à l'orient, avaient fondé pour leur chef-lieu Tavion,

ou plus correctement Taw[904]. Cette place devint florissante par la

suite[905], et entretint des relations de commerce étendues avec la

Cappadoce, l'Arménie et le Pont[906].

Note 904: Taw (cymr.) taobh (gael): lieu habité. Owen's welsh. dict.

--Armstr. gaël dict.

Note 905: Stephan. Byzant. Vº _Ancyra_.

Note 906: Strabon. l. XII, p. 567.

Les trois nations galates se partageaient en plusieurs subdivisions ou

tribus, telles que: les Votures et les Ambitues, chez les

Tolistoboïes[907]; chez les Tectosages, les Teutobodes[908] anciens

compagnons de Luther, Teutons d'origine, mêlés maintenant aux Kimris, dont

ils ont adopté la langue[909]; enfin les Tosiopes[910], dont on ignore

la position.

Note 907: Voturi et Ambitui. Plin. l. V, c. 32.

Note 908: Teutobodi, Teutobodiaci. Voir ci-dessus chap. IV et V.

Note 909: Τριών δέ όντων έθνών όμογλώττων, καί κατ΄ άλλο ούδέν

έξηλλαγμένων... Strab. l. XII, p. 567.

Note 910: Τοσίωποι. Plutarch. de virtut. mulier. p. 259.

Quant à la population subjuguée, elle se composait de Phrygiens et de

colonies grecques qui s'étaient introduites à différentes époques dans le

pays, et que la domination d'Alexandre et de ses successeurs en avaient

rendues maîtresses. Les Phrygiens étaient nombreux, surtout dans la partie

occidentale, où ils habitaient, sur les deux rives du Sangarius, des

villages bâtis avec les ruines de leurs anciennes cités[911]. Gordium,

autrefois capitale d'une grande monarchie, ne comptait plus que parmi les

bourgs des Tectosages, cependant sa situation lui conservait encore quelque

importance commerciale; placée à distance à peu près égale de l'Hellespont,

du Pont-Euxin et du golfe de Cilicie, il servait de lieu de halte pour les

marchands et d'entrepôt pour les marchandises provenant de ces mers[912].

On ignore quelle était la disposition des colonies grecques au milieu des

tribus phrygiennes. L'industrie principale des races subjuguées consistait

à élever des troupeaux de chèvres, dont le poil fin et soyeux était aussi

recherché dans l'antiquité qu'il l'est encore de nos jours[913]. La

population totale, en y comprenant les Gaulois, les Grecs et les

Asiatiques, se subdivisait en cent quatre-vingt-quinze cantons[914].

Note 911: Έπί δέ τούτψ (τψ Σαγγαρίψ) τά παλαιά τών Φρυγών οίκμητήρια,

Μίδου, καί έτι πρότερον Γορδίου καί άλλων τινών, ούδ΄ ίχνη σώζοντα

πόλεων, άλλά κώμαι μικρψ μείζους τών άλλων. Strab. l. XII, p. 567.

Note 912: Gordium... haud magnum quidem oppidum est, sed plusquàm

mediterraneum celebre et frequens emporium. Tria maria pari fermè

distantia intervallo habet... Tit. Liv. l. XXXVIII, c. 18.

Note 913: Strab. l. XII.--Tournefort. Voyage dans le Levant, t. II.

Note 914: Populi ac tetrarchiæ omnes, numero CXCV. Plin. l. V, c. 32.

Le gouvernement que les Kimro-Galls organisèrent entre eux fut une espèce

de gouvernement aristocratique et militaire. Chacune des nations

Tolistoboïe, Tectosage et Trocme fut partagée en quatre districts ou

tétrarchies, comme les Grecs les appelaient, et chaque district régi par un

chef suprême ou tétrarque[915]. Ce nom, tiré de l'idiome des vaincus et

donné par eux au premier magistrat des conquérans, passa bientôt dans la

langue politique de ceux-ci, et remplaça le titre gaulois que le chef de

district avait dû porter d'abord. Après le tétrarque, et au second rang,

étaient un magistrat civil ou juge, un commandant des troupes, et deux

lieutenans du commandant[916]. En cas de guerre générale, comme cela se

pratiquait chez les autres nations gauloises, un seul chef était investi de

l'autorité souveraine et absolue. Les tétrarchies étaient électives et

temporaires. Les douze tétrarques réunis composaient le grand conseil du

gouvernement; mais il existait un second conseil de trois cents membres,

pris, selon toute apparence, parmi les chefs de tribus et les officiers des

armées[917], et dont le pouvoir était, dans certains cas, supérieur à celui

du premier. Gardien des privilèges de la race conquérante, il formait une

haute cour de justice à laquelle ressortissaient toutes les causes

criminelles relatives aux hommes de cette race; et nul Gaulois ne pouvait

être puni de mort que sur ses jugemens. Les trois cents se rassemblaient

chaque année à cet effet dans un bois de chênes consacré, appelé

Drynémet[918].

Note 915: Έκαστα έθνη διελόντες είς τέτταρας μερίδας τετραρχίαν

έκάστην έκάλεσαν, τετράρχην έχουσαν ϊδιον... Strab. l. XII, p. 567.

Note 916: Δικαστήν ένα, καί στρατοφύλακα ένα, ύπό τψ τετράρχη

τεταγμένους ύποστρατοφύλακας δέ δύο. Strab. l. III, loc. citat.

Note 917: Ή δε τών δώδεκα τετραρχών βουλή, άνδρες ήσαν τριακόσιοι.

Idem, l. XII, p. 567.

Note 918: Συνήγοντο δέ είς καλούμενον Δρυναίμετον... Idem, l. XII,

p. 567.--_Der_, _derw_, chêne; _nemet_, temple.

Les juges des tétrarchies et les tétrarques avaient la décision des

affaires civiles entre Gaulois, et probablement de toute cause concernant

les vaincus[919].

Note 919: Τά μέν ούν φονικά ή βουλή έκρινε, τά δ΄άλλα οί τετράρχαι,

καί οί δικασταί. Strab. l. XII, p. 567.

La condition des deux branches de la population subjuguée paraît n'avoir

pas été la même. Les Phrygiens étaient réduits à la servitude la plus

complète; mais les Grecs, riches, industrieux, adroits, durent conserver un

peu de liberté, et peut-être une partie de leur ancienne suprématie à

l'égard de la race asiatique. Par la suite même, ils acquirent des droits

politiques; un d'entre eux, sous le titre de _premier des Grecs, prôtos tôn

Hellênôn_, fut investi d'une sorte de magistrature nationale, sans doute de

la défense officielle des hommes de race hellénique, auprès des conseils et

des tétrarques gaulois. Ce personnage, avec le temps, prit beaucoup

d'importance; une inscription d'Ancyre qui en fait mention, nous le montre

marié à une femme gauloise du plus haut rang et de la plus haute

origine[920].

Note 920: Καρακυλαίαν Άρχιερείαν, άπόγονον βασιλέων, θυγατέρα τής

Μητροπόλεως, γυναϊκα Ίουλίου Σεουήρου, τοΰ πρώτου τών Έλλήνων...

Inscription trouvée à Ancyre par Tournefort, t. II, p. 450.

Les Gaulois apportèrent en Asie leurs croyances et leurs usages religieux,

entre autres celui de sacrifier les captifs faits à la guerre[921]; mais

ils ne se montrèrent point intolérans pour les superstitions des indigènes:

ils laissèrent les Grecs adorer paisiblement Jupiter et Diane, et les

Phrygiens vendre, comme auparavant, à toute l'Asie, les oracles de la _mère

des dieux_.

Note 921: Athenæ. l. IV, c. 16.--Tit. Liv. l. XXXVIII, c. 47.

--Eustath. in Homer. p. 1294.

C'était à Pessinunte, au pied du mont Agdistis, que se célébraient les

grands mystères de la mère des dieux; là résidaient son pontife suprême et

le haut collège de ses prêtres[922]. Elle était représentée par une pierre

noire informe, qu'on disait tombée du ciel[923]; et les temples fameux

élevés en son honneur, à Pessinunte, sur les monts Dindyme et Ida, et en

beaucoup d'autres lieux, lui avaient fait donner les surnoms d'Agdistis, de

Dindymène, d'Idæa, de Berecynthia, de Cybèle: c'était sous ce dernier que

les Grecs la désignaient de préférence. Ses prêtres, appelés _galles_, de

la petite rivière _Gallus_ qui passait pour sacrée[924], se soumettaient,

comme on sait, à des mutilations honteuses, et souillaient le culte de leur

divinité par une infâme dissolution; mais leurs oracles n'étaient pas moins

en grand crédit, et ils produisaient à Phrygie un revenu immense. Si la

domination gauloise ne fit pas entièrement tomber cette industrie, au moins

dut-elle l'entraver beaucoup[925], et exciter pour ce motif la haine

violente du sacerdoce phrygien. La diminution de ses revenus n'était pas

d'ailleurs la seule cause qui aiguillonnait son patriotisme. Antérieurement

à la conquête, il s'était arrogé sur la race indigène une autorité presque

absolue, il formait parmi les Phrygiens une théocratie que la conquête

abolit[926]. Ces motifs d'intérêt, fortifiés par un juste ressentiment de

l'oppression étrangère, établirent entre les prêtres d'Agdistis et leurs

maîtres, une inimitié mortelle qui contribua puissamment à la ruine de

ceux-ci.

Note 922: Strab. l. XII, p. 567.

Note 923: Lapis nigellus, muliebris oris. Prudent. hymn. X, de coron.

--Tit. Liv. l. IX.

Note 924: Ovid. Fast. l. IV, V. 316.

Note 925: Strab. l. XII, p. 567.

Note 926: Οί δ΄ϊερεϊς όὸ παλαιόν μέν δυνάσται τινές ήσαν, ίερωσύνην

καρπούμενοι μεγάλην. Strab. l. XII, loc. cit.

Ce fut la déesse de Pessinunte qui mit en rapport, pour la première fois,

les Gaulois asiatiques et les Romains. Durant la seconde guerre punique, au

plus fort des désastres de Rome, les prêtres préposés à la garde des livres

Sibyllins, en feuilletant ces vieux oracles pour y trouver l'explication de

certains prodiges, lurent que si jamais un ennemi étranger envahissait

l'Italie, il fallait transporter de Pessinunte à Rome la statue de la mère

des dieux, et qu'alors la République serait sauvée[927]. Le sénat

s'empressa de prendre des informations, et sur la déesse, et sur les moyens

de l'attirer en Italie; pour toutes ces choses il s'adressa au roi de

Pergame, qui, depuis plusieurs années, était en relation d'amitié avec lui.

Le roi de Pergame était ce même Attale qui avait chassé les hordes

gauloises du littoral de la mer Égée. Une ambassade de cinq personnages

distingués se rendit en grande pompe auprès de lui, sur cinq galères à cinq

rangs de rames. Attale les reçut dans sa ville, avec tout l'empressement

d'un ami dévoué; de Pergame, il les conduisit à Pessinunte, où il obtint

pour eux la propriété de la pierre noire qui représentait Agdistis[928].

Quoique l'histoire n'énonce pas à quelles conditions les Tolistoboïes se

dessaisirent de leur grande déesse, on peut croire qu'ils la firent payer

chèrement; mais cette aventure établit entre les prêtres phrygiens et les

Romains des rapports dont les Gaulois ne tardèrent pas à sentir la

conséquence.

Note 927: Quandocunque hostis alienigena, terræ Italiæ bellum

intulisset, eum pelli Italiâ vincique posse, si mater Idæa Pessinunte

Romam advecta esset. Tit. Liv. l. IX, c.

Note 928: Is legatos comiter acceptos Pessinuntem in Phrygiam

deduxit; sacrumque eis lapidem quem matrem deûm incolæ esse dicebant,

tradidit. Tit. Liv. l. IX.

Après le partage de la Phrygie et leur organisation comme conquérans

sédentaires, les Gaulois s'étaient relevés promptement des pertes qu'Attale

leur avait fait éprouver, et ils avaient repris sur l'Asie mineure leur

ancien ascendant. Ils soutinrent plusieurs guerres contre l'empire de

Syrie, et presque toujours avec bonheur; deux rois syriens périrent de leur

main[929]. Réconciliés même avec le roi de Pergame, ils lui fournirent des

bandes stipendiées au moyen desquelles ce prince ambitieux étendit sa

domination sur toute la côte de la mer Égée et de la Propontide, et

subjugua en outre plusieurs provinces syriennes. Il faut avouer aussi que

plus d'une fois ces auxiliaires lui causèrent de terribles embarras. Dans

une de ses guerres contre la Syrie, Attale avait loué des Tectosages qui,

d'après la coutume de leur nation, s'étaient fait suivre par leurs femmes

et leurs enfans[930]. Déjà l'armée pergaméenne, après une route longue et

pénible, était sur le point de livrer bataille, lorsque, effrayés par une

éclipse de lune, les Galates refusèrent obstinément de marcher plus

avant[931]; il fallut qu'Attale leur obéît et retournât sur ses pas.

Craignant même de les mécontenter en les licenciant, il leur abandonna

quelques terres sur le bord de l'Hellespont. Mais les Tectosages, placés

dans une contrée enlevée naguère à leurs frères, crurent pouvoir s'y

conduire en maîtres: ils assaillirent des villes, ravagèrent les campagnes

et imposèrent des tributs. Leurs compatriotes ainsi qu'une multitude de

vagabonds et de bandits accoururent se joindre à eux, et grossirent

tellement leur nombre qu'il fallut deux ans et le secours du roi de

Bithynie pour mettre fin à cette nouvelle occupation[932].

Note 929: Polyb. l. IV, p. 315.--Plin. l. VIII, c. 42.--Ælian. de

animal. l. VI, c. 44.

Note 930: Ποιούμενοι τήν στρατείαν μετά γυναικαν καί τέκνων, γπομένων

αύτοως τούτων έν ταϊς άμάξαις. Polyb. l. V, p. 420.

Note 931: Γενομένης έκλείψεως σελήνης... ούκ άν έφασαν έτι προελθεϊν

είς τό πρόσθεν. Polyb. l. V, p. 420.

Note 932: Polyb. l. V, p. 420, 447.

ANNEE 216 avant J.-C.

Sur ces entrefaites, la seconde guerre punique se termina. Annibal,

contraint de s'expatrier, vint chercher un refuge dans l'Asie mineure; là

il travailla, de toutes les ressources de son génie, à susciter aux Romains

des ennemis et une autre guerre. Rome, par ses victoires dans la Grèce

européenne, menaçait l'Asie d'une conquête imminente; elle était même en

quelque sorte déjà commencée. Attale venait de mourir, et le royaume de

Pergame avait passé entre les mains d'Eumène, plus dévoué encore que ne

l'était son prédécesseur aux volontés du sénat romain; de sorte que la

république trouvait en lui moins un allié qu'un lieutenant. Annibal suivait

d'un œil inquiet les intrigues et les progrès de ses mortels ennemis; il

s'efforçait, par ses discours, d'alarmer les rois d'Asie et d'aiguillonner

leur indolence; mais ceux-ci traitaient ses appréhensions de frayeurs

personnelles et de chimères. «Nous serions étonnés, lui disaient-ils un

jour, que les Romains osassent pénétrer en Asie.--Moi, répliqua ce grand

homme, ce qui m'étonne bien davantage, c'est qu'ils n'y soient pas

déjà.[933]» Ses sollicitations réussirent enfin auprès d'Antiochus, roi de

Syrie, et de son gendre Ariarathe, roi de Cappadoce.

Note 933: Magis mirari quòd non jam in Asiâ essent Romani quàm

venturos dubitare. Tit. Liv. l. XXXVI, c. 41.

ANNEE 191 avant J.-C.

Annibal, dans ses plans d'une ligue asiatique contre Rome, avait compté

beaucoup sur la coopération des Gaulois, dont il connaissait et appréciait

si bien la bravoure. Antiochus, d'après ses conseils, alla donc hiverner en

Phrygie[934], où il conclut une alliance avec les tétrarques galates; mais

il n'obtint qu'un petit nombre de troupes, ceux-ci prétextant que la

Galatie n'était point menacée, et que son éloignement de toute mer la

mettait à l'abri des insultes de l'Italie[935]. Les secours que le roi de

Syrie ramena avec lui montaient seulement à dix ou douze mille hommes, tant

auxiliaires que volontaires stipendiés. Il en envoya aussitôt quatre mille

sur le territoire de Pergame, où ils commirent de tels ravages, que le roi

Eumène, alors absent pour le service des Romains, se vit contraint de

revenir en hâte; il eut peine à sauver sa capitale et la vie de son propre

frère[936].

Note 934: In Phrygiam hibernavit undique auxilia accersens. Tit. Liv.

l. XXXVII, c. 8.--Appian. Bell. Syriac. p. 89.--Suidas in verbo

Γαλατία.

Note 935: Quia procul mari incolerent... Tit. Liv. l. XXXVIII, c. 16.

Note 936: Tit. Liv. l. XXXVII, c. 18.

ANNEE 190 avant J.-C.

Mais Antiochus, si mal à propos surnommé _le Grand_, avait trop de

présomption pour se laisser long-temps diriger par Annibal. Il n'est pas de

notre sujet de raconter ici ses folies et ses revers: on sait que, vaincu

en Grèce, il le fut de nouveau en Orient par L. Scipion, près de la ville

de Magnésie. Quelques jours avant cette bataille fameuse, lorsque l'armée

romaine était campée au bord d'une petite rivière, en face des troupes

d'Antiochus, mille Gaulois, traversant la rivière, allèrent insulter le

consul au milieu de son camp; après y avoir mis le désordre, cette troupe

audacieuse fit retraite et repassa le fleuve sans beaucoup de perte[937].

Pendant la bataille, ils ne montrèrent pas moins d'intrépidité; ils avaient

aux ailes de l'armée syrienne huit mille hommes de cavalerie et un corps

d'infanterie; là, le combat fut vif, et là seulement[938].

Note 937: Tumultuosè amne trajecto, in stationes impetum fecerunt;

primò turbaverunt incompositos... Tit. Liv. l. XXXVII, c. 28.

Note 938: Tit. Liv. l. XXXVII, c. 39, 40; XXXVIII, c. 48.

--Appian. Bell. Syriac. p. 107, 108.

Les Romains avaient anéanti à Magnésie les forces asiatiques et grecques;

toutefois la conquête du pays ne leur parut rien moins qu'assurée[939]. Ils

avaient rencontré sous les drapeaux d'Antiochus quelques bandes d'une race

moins facile à vaincre que des Syriens ou des Phrygiens: à l'armure, à la

haute stature, aux cheveux blonds, ou teints de rouge, au cri de guerre, au

cliquetis bruyant des armes, à l'audace surtout, les légions avaient

aisément reconnu ce vieil ennemi de Rome qu'elles étaient élevées à

redouter[940]. Avant de rien arrêter sur le sort des vaincus, les généraux

romains se décidèrent donc à porter la guerre en Galatie; et dans cette

circonstance, les prétextes ne leur manquaient pas. Le consul Cnéius

Maulius, successeur de Lucius Scipion dans le commandement de l'armée

d'Orient, se disposa à entrer en campagne dès le printemps suivant.

Note 939: Tit. Liv. l. XXXVIII, c. 48.

Note 940: Procera corpora, promissæ et rutilatæ comæ, vasta scuta,

prælongi gladii, ad hoc cantus inchoantium prælium... armorum

crepitus... Tit. Liv. l. XXXVIII, c. 17.

ANNEE 189 avant J.-C.

Sans doute, les Gaulois avaient été long-temps pour l'Asie un épouvantable

fléau; mais eux seuls aujourd'hui pouvaient la sauver. Le péril qui les

menaçait fut pour tous les amis de l'indépendance asiatique un péril

vraiment national. Si Antiochus, faisant un nouvel effort, était venu se

réunir aux Galates, les choses peut-être eussent changé de face; mais ce

roi pusillanime ne songeait plus qu'à la paix, quelle qu'elle fût. Honteux

de sa lâcheté, le roi de Cappadoce, son gendre, rallia quelques troupes

échappées au désastre de Magnésie, et les conduisit lui-même à Ancyre. Le

roi de Paphlagonie, Murzès, suivit son exemple; ces auxiliaires

malheureusement ne formaient que quatre mille hommes d'élite, qui se

joignirent aux Tectosages[941]. Ortiagon était alors chef militaire de

cette nation, ou même, comme le font présumer quelques circonstances, il

était investi de la direction suprême de la guerre. Combolomar et Gaulotus

commandaient, l'un les Trocmes, l'autre les Tolistoboïes[942]. «Ortiagon,

dit un historien qui l'a connu personnellement, n'était pas exempt

d'ambition; mais il possédait toutes les qualités qui la font pardonner. A

des sentimens élevés il joignait beaucoup de générosité, d'affabilité, de

prudence; et, ce que ses compatriotes estimaient plus que tout le reste,

nul ne l'égalait en bravoure[943].» Il avait pour femme la belle Chiomara,

non moins célèbre par sa vertu et sa force d'ame que par l'éclat de sa

beauté.

Note 941: Tit. Liv. l. XXXVIII, c. 26.

Note 942: Tit. Liv. l. XXXVIII, c. 9.--Suidas voce Όρτιάγων.

Note 943: Εύεργετικός ήν καί μεγαλόψυχος, καί κατά τάς έντεύξεις

εϋχαρις καί συνετός · τό γάρ συνέχον παρά Γαλάταις, άνδρώδης ήν καί

δυναμικός πρός τάς πολεμικάς χρείας. Polyb. Collect. Constant. Aug.

Porphyrogen.

Cependant le jeune Attale, frère d'Eumêne (celui-ci était alors à Rome),

ne restait pas inactif, et, par ses intrigues, cherchait à préparer les

voies aux Romains. Il attira dans leurs intérêts le tétrarque Épossognat,

ami particulier d'Eumène, et qui, seul de tous les tétrarques gaulois,

s'était opposé dans le conseil à ce que la nation secourût Antiochus[944].

Mais la connivence d'Épossognat les servit peu; car aucun chef ne partagea

sa défection, et le peuple repoussa avec mépris la proposition de parler de

paix[945], tandis qu'il avait les armes à la main. Dès les premiers jours

du printemps, Cn. Manlius se mit en route avec son armée, forte de

vingt-deux mille légionnaires[946], et il se fit suivre par Attale et

l'armée pergaméenne, qui renfermait les meilleures troupes de la Grèce

asiatique, et des corps d'élite levés soit en Thrace soit en

Macédoine[947]. Avant de mettre le pied sur le territoire gaulois, le

consul fit faire halte à ses légions, et crut nécessaire de les haranguer.

D'abord il regardait cette guerre comme dangereuse; mais surtout il

craignait que les discours des Asiatiques, en exagérant encore le péril,

n'eussent agi défavorablement sur l'esprit du soldat romain. Il s'étudia

donc à combattre ces terreurs, cherchant à démontrer, par des raisons qu'il

supposait spécieuses, que ces mêmes Gaulois, redoutables aux bords du Rhône

ou du Pô, ne pouvaient plus l'être aux bords du Sangarius et de l'Halys, du

moins pour des légions romaines.

Note 944: Tit. Liv. l. XXXVIII c. 18.

Note 945: Polyb. ex excerptis legation. XXXIII.

Note 946: Tit. Liv. l. XXXVII, c. 39.

Note 947: Tit. Liv. l. XXXVIII, c. 12, 18; XXXVII, c. 39.

«Soldats, leur dit-il, je sais que, de toutes les nations qui habitent

l'Asie, aucune n'égale les Gaulois en renommée guerrière. C'est au milieu

des plus pacifiques des humains que ces hordes féroces, après avoir

parcouru tout l'univers, sont venues fonder un établissement. Cette taille

gigantesque, cette épaisse et ardente crinière, ces longues épées, ces

hurlemens, ces danses convulsives, tout en eux semble avoir été calculé

pour inspirer l'effroi[948]. Mais que cet appareil en impose à des Grecs, à

des Phrygiens, à des Cariens; pour nous, qu'est-ce autre chose qu'un vain

épouvantail? Une seule fois jadis, et dans une première rencontre, ils

défirent nos ancêtres sur les bords de l'Allia. Depuis cette époque, voilà

près de deux cents ans que nous les égorgeons ou que nous les chassons

devant nous, comme de vils troupeaux; et les Gaulois ont valu à Rome plus

de triomphes que le reste du monde. D'ailleurs l'expérience nous l'a

montré, pour peu qu'on sache soutenir le premier choc de ces guerriers

fougueux, ils sont vaincus; des flots de sueur les inondent, leurs bras

faiblissent, et le soleil, la poussière, la soif, au défaut du fer,

suffisent pour les terrasser[949]. Ce n'est pas seulement dans les combats

réglés de légions contre légions, que nous avons éprouvé leurs forces, mais

aussi dans les combats d'homme à homme. Encore était-ce à de véritables

Gaulois, à des Gaulois indigènes, élevés dans leur pays, que nos ancêtres

avaient affaire. Ceux-ci ne sont plus qu'une race abâtardie, qu'un mélange

de Gaulois et de Grecs, comme leur nom l'indique assez[950]. Il en est des

hommes comme des plantes et des animaux, qui, malgré leurs qualités

primitives, dégénèrent dans un sol étranger, sous l'influence d'un autre

climat. Vos ennemis ne sont que des Phrygiens accablés sous le poids des

armes gauloises[951]; vous les avez battus quand ils faisaient partie de

l'armée d'Antiochus, vous les battrez encore. Des vaincus ne tiendront pas

contre leurs vainqueurs, et tout ce que je crains, c'est que la mollesse de

la résistance ne diminue la gloire du triomphe.

Note 948: Omnia de industriâ composita ad terrorem.

Tit. Livius. l. XXXVIII, c. 17.

Note 949: Jam usu hoc cognitum est, si primum impetum, quem fervido

ingenio et cæcâ irâ effundunt, sustinueris; fluunt sudore et

lassitudine membra, labant arma;... sol, pulvis, sitis, ut ferrum non

admoveas, prosternunt. Tit. Liv. l. XXXVIII, c. 17.

Note 950: Et illis majoribus nostris, cum haud dubiis Gallis, in

terrâ suâ genitis, res erat; hi jàm degeneres sunt misti, et

Gallo-Græci, verè quod appellantur. Tit. Liv. l. XXXVIII, c. 17.

Note 951: Phrygas igitur gallicis oneratos armis, sicut in acie

Antiochi cecidistis, victos victores cædetis.

Tit. Liv. l. XXXVIII, c. 17.

«Les bêtes sauvages nouvellement prises conservent d'abord leur férocité

naturelle, puis s'apprivoisent peu à peu; il en est de même des hommes.

Croyez-vous que les Gaulois soient encore aujourd'hui ce qu'ont été leurs

pères et leurs aïeux? Forcés de chercher hors de leur patrie la subsistance

qu'elle leur refusait, ils ont longé les côtes de l'Illyrie, parcouru la

Péonie et la Thrace, en s'ouvrant un passage à travers des nations presque

indomptables; enfin ils ne se sont établis dans ces contrées que les armes

à la main, endurcis, irrités même par tant de privations et

d'obstacles[952]. Mais l'abondance et les commodités de la vie, la beauté

du ciel, la douceur des habitans, ont peu à peu amolli l'âpreté qu'ils

avaient apportée dans ces climats. Pour vous, enfans de Mars, soyez en

garde contre les délices de l'Asie; fuyez au plus tôt cette terre dont les

voluptés peuvent corrompre les plus mâles courages, dont les mœurs

contagieuses deviendraient fatales à la sévérité de votre discipline.

Heureusement vos ennemis, tout incapables qu'ils sont de vous résister,

n'en ont pas moins conservé parmi les Grecs la renommée qui fraya la route

à leurs pères. La victoire que vous remporterez sur ces Gaulois dégénérés

vous fera autant d'honneur que si vous trouviez dans les descendans un

ennemi digne des ancêtres et de vous[953].»

Note 952: Extorres inopiâ agrorum, profecti domo, per asperrimam

Illyrici oram, Pæoniam indè et Thraciam, pugnando cum ferocissimis

gentibus, emensi, has terras ceperunt... Tit. Liv. l. XXXVIII, c. 17.

Note 953: Bellique gloriam victores eamdem inter socios habebitis,

quàm si, servantes antiquum specimen animorum, Gallos vicissetis.

Tit. Liv. l. XXXVIII, c. 17.

Manlius se dirigea du côté de Pessinunte. Pendant sa marche, la population

phrygienne et grecque lui adressait de toutes parts des députés pour faire

acte de soumission[954]. Il reçut aussi des émissaires du tétrarque

Épossognat, qui le priait de ne point attaquer les Tolistoboïes avant que

lui, Épossognat, n'eût fait une nouvelle tentative pour amener la paix; car

il se rendait lui-même auprès des chefs tolistoboïes dans cette intention.

Le consul consentit à différer les hostilités quelques jours encore;

cependant il entra plus avant dans la Galatie, et traversa le pays que l'on

nommait Axylon[955], et qui devait ce nom au manque absolu de bois, même de

broussailles, si bien que les habitans se servaient de fiente de bœuf pour

combustible. Tandis que les Romains étaient campés près du fort de Cuballe;

un corps de cavalerie gauloise parut tout à coup en poussant de grands

cris, chargea les postes avancés des légions, les mit en désordre, et tua

quelques soldats; mais l'alarme étant parvenue au camp, la cavalerie du

consul en sortit par toutes les portes, et repoussa les assaillans[956].

Manlius dès lors se tint sur ses gardes, marcha en bon ordre, et n'avança

plus sans avoir bien fait reconnaître le pays. Arrivé au bord du Sangarius,

qui n'était point guéable, il y fit jeter un pont et le traversa.

Note 954: Tit. Liv. l. XXXVIII, c. 18.

Note 955: Άξυλον, _sans bois_.

Note 956: Tit. Liv. l. XXXVIII, c. 18.

Pendant qu'il suivait la rive du fleuve, un spectacle bizarre frappa ses

yeux et ceux de l'armée. Il vit s'avancer vers lui les prêtres de la

grande déesse, en habits sacerdotaux, déclamant avec emphase des vers où

Cybèle promettait aux Romains une route facile, une victoire assurée et

l'empire du pays[957]. Le consul répondit qu'il en acceptait l'augure; il

accueillit avec joie ces utiles transfuges et les retint près de lui dans

son camp. Le lendemain il atteignit la ville de Gordium qu'il trouva

complètement vide d'habitans, mais bien fournie de provisions de toute

espèce[958]. Là, il apprit que toutes les sollicitations d'Épossognat

avaient échoué, et que les Gaulois, abandonnant leurs habitations de la

plaine, avec leurs femmes, leurs enfans, leurs troupeaux et tout ce qu'ils

pouvaient emporter, se fortifiaient dans les montagnes. C'était au milieu

de tout ce désordre que les prêtres de la Grande Déesse s'étaient déclarés

pour les Romains, et, désertant Pessinunte, étaient venus mettre au service

du consul l'autorité d'Agdistis et de ses ministres.

Note 957: Galli Matris Magnæ à Pessinunte occurrere cum insignibus

suis, vaticinantes fanatico carmine, Deam Romanis viam belli et

victoriam dare, imperiumque ejus regionis. Tit. Liv. l. XXXVIII,

c. 18.--Suidas voce Γάλλοι.

Note 958: Tit. Liv. l. XXXVIII, ub. sup.--Flor. l. II, c. 11.

L'avis unanime des trois chefs de guerre Ortiagon, Gaulotus et Combolomar,

avait fait adopter aux Galates ce plan de défense. Voyant la population

indigène fuir ou se soumettre sans combat, et le sacerdoce phrygien,

tourner son influence contre eux, ils crurent prudent d'évacuer leurs

villes, même leurs châteaux forts, et de se transporter en masse dans des

lieux d'accès difficile, pour s'y défendre autant qu'ils le pourraient. Les

Tolistoboïes se retranchèrent sur le mont Olympe, les Tectosages sur le

mont Magaba, à dix milles d'Ancyre; les Trocmes mirent leurs femmes et

leurs enfans en dépôt dans le camp des Tectosages, et se rendirent à celui

des Tolistoboïes, menacé directement par le consul[959]. Maîtres des plus

hautes montagnes du pays, et approvisionnés de vivres pour plusieurs mois,

ils se flattaient de lasser la patience de l'ennemi. Ou bien,

pensaient-ils, il n'oserait pas les venir chercher sur ces hauteurs presque

inaccessibles, ou bien, s'il en avait l'audace, une poignée d'hommes

suffirait pour l'arrêter. Si, au contraire, il restait inactif au pied de

montagnes couvertes de neiges et de glaces perpétuelles, dès que l'hiver

approcherait, le froid et la faim ne tarderaient pas à l'en chasser. Bien

que l'élévation et l'escarpement des lieux les défendissent suffisamment,

ils environnèrent leurs positions d'un fossé et d'une palissade. Comme leur

arme habituelle était le sabre et la lance, ils ne firent pas grande

provision de traits et d'armes de jet, comptant d'ailleurs sur les cailloux

que ces montagnes âpres et pierreuses leur fourniraient en abondance[960].

Note 959: Tolistobogiorum civitatem Olympum montem cepisse; diversos

Tectosagos alium montem qui Magaba dicitur petisse: Trocmos,

conjugibus ac liberis apud Tectosagos depositis, armatorum agmine

Tolistobogiis statuisse auxilium ferre. Tit. Liv. l. XXXVIII, c. 19.

--Flor. l. II, c. 11.

Note 960: Saxa affatim præbituram asperitatem ipsam locorum

credebant. Tit. Liv. l. XXXVIII, c. 19.

Le consul s'était bien attendu qu'au lieu de joindre son ennemi corps à

corps il aurait à combattre contre la difficulté du terrein; et il s'était

approvisionné amplement de dards, de hastes, de balles de plomb, et de

cailloux propres à être lancés avec la fronde. Pourvu de ces munitions, il

marcha vers le mont Olympe et s'arrêta à cinq milles du camp gaulois. Le

lendemain, il s'avança avec Attale et quatre cents cavaliers pour

reconnaître ce camp et la montagne; mais tout à coup un détachement de

cavalerie tolistoboïenne fondit sur lui, le força à tourner bride, lui tua

plusieurs soldats, et en blessa un grand nombre. Le jour suivant, Manlius

revint avec toute sa cavalerie pour achever la reconnaissance, et les

Gaulois n'étant point sortis de leurs retranchemens, il fit à loisir le

tour de la montagne. Il vit que, du côté du midi, des collines revêtues de

terre s'élevaient en pente douce jusqu'à une assez grande hauteur; mais

que, vers le nord, des rochers à pic rendaient tous les abords

impraticables, à l'exception de trois: l'un au milieu de la montagne,

recouverte en cet endroit d'un peu de terre; les deux autres, sur le roc

vif, au levant d'hiver et au couchant d'été. Ces observations terminées, il

vint le même jour dresser ses tentes au pied de la montagne[961].

Note 961: Tit. Liv. l. XXXVIII. c. 20.

Dès le lendemain, il se mit en devoir d'attaquer. Partageant son armée en

trois corps, il se dirigea par la pente du midi et à la tête du plus

considérable. L. Manlius, son frère, eut l'ordre de monter avec le second

par le levant d'hiver, tant que le permettrait la nature des lieux et qu'il

ne courrait aucun risque; mais il lui fut recommandé de s'arrêter, s'il

rencontrait des escarpemens dangereux, et de rejoindre la division

principale par des sentiers obliques. C. Helvius, commandant du troisième

corps, devait tourner insensiblement le pied de la montagne et tâcher de la

gravir par le couchant d'été. Les troupes auxiliaires furent également

divisées en trois corps; le consul prit avec lui le jeune Attale; quant à

la cavalerie, elle resta, ainsi que les éléphans, sur le plateau le plus

voisin du point d'attaque. Il fut enjoint aux principaux officiers d'avoir

l'œil à tout, afin de porter rapidement du secours là où il en serait

besoin[962].

Note 962: Tit. Liv. l. XXXVIII, c. 20.

Rassurés sur leurs flancs, qu'ils regardaient comme inabordables, les

Gaulois envoyèrent d'abord quatre mille hommes fermer le passage du côté du

midi, en occupant une hauteur éloignée de leur camp de près d'un mille;

cette hauteur commandant la route, ils croyaient pouvoir s'en servir comme

d'un fort pour arrêter la marche de l'ennemi[963]. A cette vue Cn. Manlius

se prépara au combat. Ses vélites se portèrent en avant des enseignes, avec

les archers crétois d'Attale, les frondeurs, et les corps de Tralles et de

Thraces. L'infanterie légionaire suivit au petit pas, comme l'exigeait la

roideur de la pente, ramassée sous le bouclier, de manière à éviter les

pierres et les flèches. A une assez forte distance, le combat s'engagea à

coups de traits, d'abord avec un succès égal. Les Gaulois avaient

l'avantage du poste, les Romains celui de l'abondance et de la variété des

armes. Mais l'action se prolongeant, l'égalité ne se soutint plus. Les

boucliers étroits et plats des Gaulois ne les protégeaient pas

suffisamment; bientôt même, ayant épuisé leurs javelots et leurs dards, ils

se trouvèrent tout-à-fait désarmés, car, à cette distance, les sabres leur

devenaient inutiles. Comme ils n'avaient pas fait choix de cailloux et de

pierres, à l'avance, ils saisissaient les premiers que le hasard leur

offrait, la plupart trop gros pour être maniables, et pour que des bras

inexpérimentés sussent en diriger et en assurer les coups[964]. Les Romains

cependant faisaient pleuvoir sur eux une grêle meurtrière de traits, de

javelots, de balles de plomb qui les blessaient, sans qu'il leur fût

possible d'en éviter les atteintes. L'historien de cette guerre, Tite-Live,

nous a laissé un tableau effrayant du désespoir et de la fureur où cette

lutte inégale jeta les Tolistoboïes.

Note 963: Eo se rati velut castello iter impedituros.

Tit. Liv. l. XXXVIII, c. 21.

Note 964: Saxis, nec modicis, ut quæ non preparassent, sed quod

cuique temerè trepidanti ad manum venisset, ut insueti, nec arte, nec

viribus adjuvantes ictum, utebantur. Tit. Liv. l. XXXVIII, c. 21.

«Aveuglés, dit-il, par la rage et par la peur, leur tête s'égarait; ils

n'imaginaient plus aucun moyen de défense contre un genre d'attaque tout

nouveau pour eux. Car, tant que les Gaulois se battent de près, des coups

qu'ils peuvent rendre ne font qu'enflammer leur courage; mais lorsque,

atteints par des flèches lancées de loin, ils ne trouvent pas sur qui se

venger, ils rugissent, ils se précipitent les uns contre les autres comme

des bêtes féroces que l'épieu du chasseur a frappées[965]. Une chose

rendait leurs blessures encore plus apparentes, c'est qu'ils étaient

complètement nus. Comme ils ne quittent jamais leurs habits que pour

combattre, leurs corps blancs et charnus faisaient alors ressortir et la

largeur des plaies et le sang qui en sortait à gros bouillons. Cette

largeur des blessures ne les effraie pas; ils se plaisent, au contraire, à

agrandir par des incisions celles qui sont peu profondes, et se font gloire

de ces cicatrices comme d'une preuve de valeur[966]. Mais la pointe d'un

dard affilé leur pénètre-t-elle fort avant dans les chairs, sans laisser

d'ouverture bien apparente, et sans qu'ils puissent arracher le trait,

honteux et forcenés, comme s'ils mouraient dans le déshonneur, ils se

roulent à terre avec toutes les convulsions de la rage[967].» Tel était le

spectacle que présentait la division gauloise opposée à Manlius; un grand

nombre avaient mordu la poussière; d'autres prirent le parti d'aller droit

à l'ennemi, et du moins ceux-ci ne périrent pas sans vengeance. Ce fut le

corps des vélites romains qui leur fit le plus de mal. Ces vélites

portaient au bras gauche un bouclier de trois pieds, dans la main droite

des javelots qu'ils lançaient de loin, et à la ceinture une épée espagnole;

lorsqu'il fallait joindre l'ennemi de près, ils passaient leurs javelots

dans la main gauche, et tiraient l'épée[968]. Peu de Gaulois restaient

encore sur pied; voyant donc les légions s'avancer au pas de charge, ils

regagnèrent précipitamment leur camp, que la frayeur de cette multitude de

femmes, d'enfans, de vieillards qui y étaient renfermés, remplissait déjà

de tumulte et de confusion. Le vainqueur s'empara de la colline qu'ils

venaient d'abandonner.

Note 965: Ubi ex occulto et procul levibus telis vulnerantur, nec quò

ruant cæco impetu habent; velut feræ transfixæ in suos temerè

incurrunt. Tit. Liv. l. XXXVIII, c. 21.

Note 966: Interdùm insectâ cute, ubi latior quàm altior plaga est,

etiàm gloriosiùs se pugnare putant. Tit. Liv. loc. citat.

Note 967: Iidem cùm aculeus sagittæ introrsùs tenui vulnere in

speciem urit.... tùm in rabiem et pudorem tàm parvæ perimentis pestis

versi, prosternunt corpora humi... Tit. Liv. l. XXXVIII, c. 21.

Note 968: Hic miles tripedalem parmam habet et in dexterâ hastas,

quibus eminùs utitur; gladio hispaniensi est cinctus; quòd si pede

collato pugnandum est, translatis in lævam hastis stringit gladium.

Tit. Liv. l. XXXVIII, c. 21.

Cependant L. Manlius et C. Helvius, chacun dans sa direction, avaient monté

au couchant et au levant tant qu'ils avaient trouvé des sentiers

praticables; arrivés à des obstacles qu'ils ne purent franchir, ils

rétrogradèrent vers la partie méridionale, et commencèrent à suivre d'assez

près la division du consul. Celui-ci avec ses légions gagnait déjà la

hauteur que ses troupes légères avaient d'abord occupée. Là il fit faire

halte et reprit haleine; et montrant aux légionnaires le plateau jonché de

cadavres gaulois, il s'écria: «Si la troupe légère vient de combattre avec

tant de succès, que ne dois-je pas attendre de mes légions armées de toutes

pièces et composées de l'élite des braves? Les vélites ont repoussé

l'ennemi jusqu'à son camp, où l'a suivi la terreur; c'est à vous de le

forcer dans son dernier retranchement[969].» Toutefois il fit prendre

encore les devans à la troupe légère, qui, loin de rester oisives, pendant

que les légions faisaient halte, avait ramassé tout à l'entour les traits

épars, afin d'en avoir une provision suffisante. À l'approche des

assiégeans, les Gaulois se rangèrent en ligne serrée devant les palissades

de leur camp; mais exposés là aux projectiles comme ils l'avaient été sur

la colline, ils rentrèrent derrière le retranchement, laissant aux portes

une forte garde pour les défendre. Manlius alors ordonna de faire pleuvoir

sur la multitude, dont l'enceinte du camp était encombrée, une grêle bien

nourrie de dards, de balles et de pierres. Les cris effrayans des hommes,

les gémissemens des femmes et des enfans, annonçaient aux Romains qu'aucun

de leurs coups n'était perdu[970]. À l'assaut des portes, les légionaires

eurent beaucoup à souffrir; mais leurs colonnes d'attaque se renouvelant,

tandis que les Gaulois qui garnissaient le rempart, privés d'armes de jet,

ne pouvaient être d'aucun secours à leurs frères; une de ces portes fut

forcée, et les légions se précipitèrent dans l'intérieur[971].

Note 969: Castra illa capienda esse, in quæ compulsus ab levi

armaturâ hostis trepidet. Tit. Liv. l. XXXVIII, c. 22.

Note 970: Vulnerari multos, clamor permixtus mulierum atque puerorum

ploratibus significabat. Tit. Liv. l. XXXVIII, c. 22.

Note 971: Tit. Liv. l. C.

Alors la foule des assiégés déboucha tumultueusement par toutes les issues

qui restaient encore libres. Dans son épouvante, nul danger, nul obstacle,

nul précipice, ne l'arrêtait; un grand nombre, roulant au fond des abîmes,

se tuèrent de la chute, ou restèrent à demi brisés sur la place. Le consul,

maître du camp, en interdit le pillage à ses troupes et leur ordonna de

s'acharner à la poursuite des fuyards. L. Manlius arriva dans cet instant,

avec la seconde division; le consul lui fit la même défense, et l'envoya

aussi poursuivre: lui-même, laissant les prisonniers sous la garde de

quelques tribuns, partit de sa personne. A peine s'était-il éloigné, que

C. Helvius survint avec le troisième corps; mais cet officier ne put

empêcher ses soldats de piller le camp. Quant à la cavalerie romaine, elle

était restée quelque temps dans l'inaction, ignorant et le combat et la

victoire; bientôt apercevant les Gaulois que la fuite avait amenés au bas

de la montagne, elle leur donna la chasse, en massacra et en fit

prisonniers un grand nombre. Il ne fut pas aisé au consul de compter les

morts, parce que, l'effroi ayant dispersé les fuyards dans les sinuosités

des montagnes, beaucoup s'étaient perdus dans les précipices, ou avaient

été tués dans l'épaisseur des forêts. Des récits invraisemblables portèrent

leur nombre à quarante mille; les autres ne le firent monter qu'à dix

mille. Celui des captifs, composés en grande partie de femmes, d'enfans et

de vieillards, paraît avoir été de quarante mille[972].

Note 972: Claudius, qui bis pugnatum in Olympo monte scribit, ad

quadraginta millia hominum cæsa, auctor est. Valerius Antias non plus

decem millia. Numerus captivorum haud dubiè millia quadraginta

explevit. Tit. Liv. l. XXXVIII, c. 23.--Appian. Bell. Syriac. p. 115.

Après la victoire, le consul ordonna de réunir en monceau les armes des

vaincus et d'y mettre le feu. Sans perdre un moment, il dirigea sa marche

du côté des Tectosages, et arriva le surlendemain à Ancyre; là il n'était

plus qu'à dix milles du second camp gaulois, formé sur le mont Magaba.

Pendant le séjour qu'il fit dans cette ville, une des captives se signala

par une action mémorable: c'était Chiomara, épouse du tétrarque Ortiagon,

chef suprême des trois nations. Elle avait suivi son mari au mont Olympe,

où il dirigeait la défense, et les désastres de cette journée l'avaient

fait tomber prisonnière au pouvoir des Romains. Pour Ortiagon, échappé à

rand' peine à la mort, il avait regagné Ancyre et de là le camp

tectosage[973].

Note 973: Ab Olympo domum refugerat. Tit. Liv. l. XXXVIII, c. 24.

Les captives gauloises avaient été placées sous la garde d'un centurion

avide et débauché, comme le sont souvent les gens de guerre[974]. La beauté

de Chiomara était justement célèbre; cet homme s'en éprit. D'abord il

essaya la séduction; désespérant bientôt d'y réussir, il employa la

violence; puis, pour calmer l'indignation de sa victime, il lui promit la

liberté[975]. Mais plus avare encore qu'amoureux, il exigea d'elle à titre

de rançon une forte somme d'argent, lui permettant de choisir entre ses

compagnons d'esclavage celui qu'elle voudrait envoyer à ses parens, pour

les prévenir d'apporter l'or demandé. Il fixa le lieu de l'échange près

d'une petite rivière qui baignait le pied du coteau d'Ancyre. Au nombre des

prisonniers détenus avec l'épouse d'Ortiagon, était un de ses anciens

esclaves; elle le désigna, et le centurion, à la faveur de la nuit, le

conduisit hors des postes avancés. La nuit suivante, deux parens de

Chiomara arrivèrent près du fleuve, avec la somme convenue, en lingots

d'or; le Romain les attendait déjà, mais seul, avec la captive, car la

vendant subreptivement et par fraude, il n'avait mis dans la confidence

aucun de ses compagnons. Pendant qu'il pèse l'or qu'on venait de lui

présenter (c'était, aux termes de l'accord, la valeur d'un talent

attique[976]) Chiomara s'adressant aux deux Gaulois, dans sa langue

maternelle, leur ordonne de tirer leurs sabres et d'égorger le

centurion[977]. L'ordre est aussitôt exécuté. Alors elle prend la tête,

l'enveloppe d'un des pans de sa robe, et va rejoindre son époux. Heureux de

la revoir, Ortiagon accourait pour l'embrasser; Chiomara l'arrête, déploie

sa robe, et laisse tomber la tête du Romain. Surpris d'un tel spectacle,

Ortiagon l'interroge; il apprend tout à la fois l'outrage et la

vengeance[978]. «O femme, s'écria-t-il, que la fidélité est une belle

chose!--Quelque chose de plus beau, reprit celle-ci, c'est de pouvoir dire:

deux hommes vivans ne se vanteront pas de m'avoir possédée[979]».

L'historien Polybe raconte qu'il eut à Sardes un entretien avec cette femme

étonnante, et qu'il n'admira pas moins la finesse de son esprit que

l'élévation et l'énergie de son ame[980].

Note 974: Cui custodiæ centurio præerat, et libidinis et avaritiæ

militaris. Tit. Liv. l. XXXVIII, c. 24.

Note 975: Is primò ejus animum tentavit quam quum abhorrentem à

voluntario videret stupro, corpori, quod servum fortunâ erat, vim

fecit. Deindè ad leniendam indignitatem injuriæ, spem reditûs ad suos

mulieri facit. Tit. Liv. l. XXXVIII, c. 24.--Plutarch. de Virtut.

mulierum, p. 258.--Valer. Maxim. l. VI, c. 1.--Suidas voce Όρτιάγων

--Flor. l. II, c. 11.--Aurel Victor. c. 55.

Note 976: Summam talenti attici (tanti enim pepigerat).... Tit. Liv.

l. XXXVIII, c. 24.

Note 977: Mulier, linguâ suâ, stringerent ferrum, et centurionem

pensentem aurum occiderent, imperavit. Tit. Liv. l. XXXVIII, c. 24.

--Valer Maxim. l. VI, c. 1.

Note 978: Priùsquam complecteretur, caput centurionis antè pedes ejus

abjecit. Tit. Liv. l. XXXVIII, c. 24.--Et injuriæ et ultionis suæ

ordinem exposuit. Valerius Maxim. l. VI, c. 1.

Note 979: Ώ γύναι, καλόν ή πίστις. Ναί, εἶπεν, άλλά κάλλιον ένα μόνον

ζήν έμοί συγγεγενημένον. Plutarch. de virtut. mulier. p. 258.

Note 980: Ταύτην μέν ό Πολύϐίός φησι διά λόγων έν Σάρδεσι γενόμενος

θαυμάσαι τό τε φρόνημα καί τήν σύνεσιν. Plutarch. de virt. mul. l. c.

Tandis que cet événement tenait en émoi tout le camp romain, des envoyés

gaulois y arrivèrent, priant le consul de ne point se mettre en marche sans

avoir accordé à leurs chefs une entrevue, protestant qu'il n'était point de

conditions qu'ils n'acceptassent plutôt que de continuer la guerre. Manlius

leur donna rendez-vous pour le lendemain à égale distance d'Ancyre et de

leur camp; il s'y rendit à l'heure convenue avec une escorte de cinq cents

cavaliers, mais il ne vit paraître aucun Gaulois. Dès qu'il fut rentré, les

mêmes envoyés revinrent pour excuser leurs chefs, auxquels des motifs de

religion, disaient-ils, n'avaient pas permis de sortir[981], et annoncèrent

que les premiers de la nation se présenteraient à une seconde conférence,

munis de pleins pouvoirs; le consul promit d'y envoyer Attale. La

conférence eut lieu en effet entre les députés gaulois et le jeune prince

de Pergame, qui avait une escorte de trois cents chevaux, et l'on y arrêta

les bases d'un traité. Mais comme la présence du général romain était

nécessaire pour conclure, on convint que Manlius et les chefs gaulois

s'aboucheraient le lendemain. La tergiversation des Tectosages avait deux

motifs: le premier de donner à leurs femmes et à leurs enfans le temps de

se mettre en sûreté avec leurs effets au-delà du fleuve Halys, et le

second de surprendre le consul lui-même et de l'enlever[982]. C'est ce que

devait exécuter un corps de mille cavaliers d'élite et d'une audace à toute

épreuve.

Note 981: Oratores redeunt, excusantes religione objectâ, venire

reges non posse. Tit. Liv. l. XXXVIII, c. 25.

Note 982: Frustratio Gallorum eò spectabat, primùm ut tererent

tempus, donec res suas, cum conjugibus ac liberis, trans Halyn

flumen trajicerent: deindè quòd ipsi consuli... insidiabantur.

Tit. Liv. l. XXXVIII, c. 25.--Polyb. ex excerpt. legationib. XXXIV.

La fortune voulut que ce jour-là même les tribuns envoyassent au fourrage

et au bois, vers l'endroit fixé pour l'entrevue, un corps nombreux de

cavalerie, et qu'ils plaçassent plus près du camp, dans la même direction,

un second poste de six cents chevaux, qui devait appuyer les fourrageurs.

Manlius se mit en route, comme la première fois, avec une escorte de cinq

cents hommes; mais à peine eut-il fait cinq milles, qu'il aperçut les

Gaulois qui accouraient sur lui à toute bride. Il s'arrête, anime sa troupe

et soutient la charge. Bientôt, forcé de battre en retraite, il le fait

d'abord au petit pas; sans tourner le dos ni rompre les rangs; enfin le

danger devenant plus pressant, les Romains se débandent et se dispersent.

Les Gaulois les poursuivent l'épée dans les reins, en tuent un grand

nombre, et allaient s'emparer du consul, lorsque les six cents cavaliers

destinés à soutenir les fourrageurs surviennent attirés par les cris de

leurs camarades. Alors le combat se rétablit; mais en même temps accourent

de tous côtés les fourrageurs; partout les Gaulois ont des ennemis sur les

bras. Harassés, et serrés de près par des troupes fraîches, la fuite ne

leur fut ni facile, ni sûre[983]. Les Romains ne firent point de

prisonniers, et le lendemain l'armée entière, ne respirant que vengeance,

arriva en présence du camp gaulois[984].

Note 983: Tit. Liv. l. XXXVIII, c. 25.--Polyb. ex excerpt. legat,

XXXIV.--Appian. Bell. Syriac. p. 115.

Note 984: Captus est nemo: Romani, ardentibus irâ animis, postero

die, omnibus copiis ad hostem perveniunt. T. L. l. XXXVIII, c. 25.

Le consul en personne passa deux jours à reconnaître la montagne, afin que

rien n'échappât à ses observations; le troisième, il partagea son armée en

quatre corps, dont deux devaient marcher de front à l'ennemi, tandis que

les deux autres iraient le prendre en flanc. L'infanterie tectosage et

trocme, élite de l'armée et formant cinquante mille combattans, occupait le

centre; la cavalerie, dont les chevaux étaient inutiles au milieu de ces

rochers escarpés, avait mis pied à terre au nombre de dix mille hommes, et

pris son poste à l'aile droite. A la gauche étaient les quatre mille

auxiliaires commandés par Ariarathe, roi de Cappadoce, et Murzès, roi de

Paphlagonie. Les dispositions du consul furent les mêmes qu'au mont Olympe;

il plaça en première ligne les troupes armées à la légère, sous la main

desquelles il eut soin de faire mettre une ample provision de traits de

toute espèce. Ainsi les choses se trouvaient de part et d'autre dans le

même état qu'à la bataille du mont Olympe, sauf la confiance plus grande

chez les Romains, affaiblie chez les Gaulois; car les Tectosages

ressentaient comme un échec personnel la défaite de leurs frères[985].

Aussi l'action, engagée de la même manière, eut le même dénouement.

Couverts d'une nuée de traits, les Gaulois n'osaient s'élancer hors des

rangs, de peur d'exposer leurs corps à découvert; et plus ils se tenaient

serrés, plus ces traits portaient coup sur une masse qui servait de but aux

tireurs. Manlius, persuadé que le seul aspect des drapeaux légionnaires

déciderait la déroute, fit rentrer dans les intervalles les divisions des

vélites et les autres auxiliaires, et avancer le corps de bataille. Les

Gaulois, effrayés par le souvenir de la défaite des Tolistoboïes, criblés

de traits, épuisés de lassitude, ne soutinrent pas le choc; ils battirent

en retraite vers leur camp; un petit nombre seulement s'y renferma, la

plupart se dispersèrent à droite et à gauche. Aux deux ailes, le combat

dura plus long-temps; mais enfin la déroute devint générale. Le camp fut

pris et pillé; huit mille Gaulois jonchèrent la place[986]; le reste se

retira au-delà du fleuve Halys, où les femmes et les enfans avaient été mis

en sûreté. Tel fut le désespoir ou plutôt la rage des vaincus, qu'on vit

des prisonniers mordre leurs chaînes et chercher à s'étrangler les uns les

autres[987]. Le butin trouvé dans le camp fut immense. Les Galates ralliés

sur l'autre rive de l'Halys voulurent d'abord continuer la guerre; mais se

voyant la plupart blessés, sans armes, et dans un entier dénûment, ils

fléchirent et demandèrent à traiter. Manlius leur ordonna d'envoyer des

députés à Éphèse; pour lui, comme on était au milieu de l'automne, il se

hâta de quitter le voisinage du Taurus où le froid se faisait déjà sentir,

et ramena son armée hiverner le long des côtes[988].

Note 985: Omnia eadem utrimque, quæ fuerant in priore prælio, erant

præter animos, et victoribus ab re secundâ auctos, et hostibus

fractos: quia etsi non ipsi victi erant, suæ gentis hominum cladem

pro suâ ducebant. Tit. Liv. l. XXXVIII, c. 26.

Note 986: Octo millia ceciderunt. Tit. Liv. l. XXXVIII, c. 27.

--Appian. Bell. Syriac. p. 115.

Note 987: Sed alligati miraculo quodam fuere, quùm catenas morsibus

et ore tentassent, quum offocandas invicem fauces præbuissent.

Flor. l. II, c. 11.

Note 988: Ipse (jam enim medium autumni erat) locis gelidis

propinquitate Tauri montis excedere properans, victorem exercitum in

hiberna maritimæ oræ reduxit. Tit. Liv. l. XXXVIII, c. 27.

ANNEE 188 avant J.-C.

Les acclamations de toutes les villes qui avaient embrassé le parti romain

l'accueillirent à son passage. «Si la victoire remportée sur Antiochus

était plus brillante, disent les historiens, celle-ci fut plus agréable aux

alliés de la république[989]. Car la domination syrienne, avec ses tributs

et son oppression, paraissait encore plus supportable que le voisinage de

ces hordes toujours prêtes à fondre sur l'Asie, comme un orage

impétueux[990].» Voilà ce que pensaient les villes de la Troade, de

l'Éolide et de l'Ionie; et elles envoyèrent en grande pompe à Éphèse des

ambassadeurs chargés d'offrir des couronnes d'or à Manlius, comme au

libérateur de l'Asie[991]. Ce fut au milieu de ces réjouissances que les

plénipotentiaires gaulois et ceux d'Ariarathe arrivèrent auprès du consul;

les premiers pour traiter de la paix, les seconds pour solliciter le pardon

de leur maître, coupable d'avoir secouru Antiochus son beau-père et les

Galates ses alliés. Ce roi, vivement réprimandé, fut taxé à deux cents

talens d'argent, en réparation de son crime. Bien au contraire, le consul

fit aux Kimro-Galls l'accueil le plus bienveillant[992]; néanmoins ne

voulant rien terminer sans les conseils d'Eumène, alors absent, il fixa,

pour l'été suivant, une seconde conférence, dans la ville d'Apamée, sur

l'Hellespont. Satisfaits du coup dont ils venaient de frapper la Galatie,

les Romains, loin de pousser à bout cette race belliqueuse, qui conservait

encore une partie de sa force, employèrent tous leurs efforts à se

l'attacher. Aux conférences d'Apamée, il ne fut question ni de tribut, ni

de changemens dans les lois ou le gouvernement des Galates. Tout ce

qu'exigeait Manlius, c'était qu'ils rendissent les terres enlevées aux

alliés de Rome[993], qu'ils renonçassent à leur vagabondage inquiétant pour

leurs voisins, enfin, qu'ils fissent avec Eumène une alliance intime et

durable[994]. Ces conditions furent acceptées.

Note 989: Ούχ οϋτως έχάρησαν Άντιόχου ληφθέντος έπί τψ δοκεϊν

άπολελΰσθαι, τινές μέν φόρων, οί δέ φρουράς, καθόλου δέ πάντες

βασιλικών προσταγμάτων... Polyb. ex excerpt. legat. XXXV.

Note 990: Tolerabilior regia servitus fuerat, quàm feritas immanium

barbarorum, incertusque in dies terror, quò velut tempestas eos

populantes inferret. Tit. Liv. l. XXXVIII, c. 37.

Note 991: Coronas aureas attulerant. Tit. Liv. l. XXXVIII, c. 37.

--Polyb. excerpt. legat, XXXV.

Note 992: Φιλανθρώπως άποδεξάμενος. Polyb. loc. cit.

--T. L. l. XXXVIII, c. 37.

Note 993: Suidas, voce Γαλατία.

Note 994: Ut morem vagandi cum armis finirent, agrorumque suorum

terminis se continerent; pacem... cum Eumene servarent.

Tit. Liv. l. XXXVIII, c. 40.

ANNEE 187 avant J.-C.

L'humiliation des Gaulois, publiée chez toutes les nations orientales, par

des récits lointains et exagérés, environna le nom romain d'un nouvel

éclat. «Juda, dit un annaliste juif contemporain; Juda a entendu le nom de

Rome, et le bruit de sa puissance..... Il a appris ses combats, et les

grandes choses qu'elle a opérées en Galatie, comment elle a subjugué les

Galates et leur a imposé tribut[995].» A Rome, les succès du consul eurent

moins de faveur; plusieurs patriciens trouvèrent mauvais qu'il eût

entrepris la guerre sans ordres formels du sénat; et deux de ses

lieutenans, jaloux de lui, firent opposition lorsqu'il demanda le triomphe.

On lui objectait l'illégalité d'une guerre qui n'avait été précédée ni de

l'envoi d'ambassadeurs, ni des cérémonies exigées par la religion.

«Manlius, ajoutait-on, avait consulté dans cette affaire beaucoup plus son

ambition que l'intérêt public. Que de peines ses lieutenans n'avaient-ils

pas eues à l'empêcher de franchir le Taurus malgré les malheurs dont la

Sibylle menaçait Rome, si jamais ses enseignes osaient dépasser cette borne

fatale? Le consul pourtant s'en était approché autant qu'il avait pu;

n'avait-il pas été camper sur la cime même, au point de départ des

eaux[996]?» Enfin on reproduisait contre lui, pour ravaler la gloire du

succès, des argumens pareils à ceux dont il s'était lui-même servi, près de

la frontière gallo-grecque, pour combattre les terreurs de ses soldats.

Note 995: Et audivit Judas nomen Romanorum, quia sunt potentes

viribus... Et audierunt prælia eorum, et virtutes bonas quas fecerunt

in Galatiâ: quia obtinuerunt eos et duxerunt sub tributum.

Machab. l. I, c. VIII, v. 1 et 2.

Note 996: Cupientem transire Taurum, ægrè omnium legatorum precibus,

ne carminibus Sibyllæ prædictam superantibus terminos fatales cladem

experiri vellet, retentum: admovisse tamen exercitum, et propè ipsis

jugis ad divortia aquarum castra posuisse.

Tit. Liv. l. XXXVIII c. 46.

Manlius répondit avec éloquence[997]; il prouva que sa conduite avait été

conforme aux intérêts et à la politique du sénat; il adjura son

prédécesseur, L. Scipion, de témoigner que cette guerre ne pouvait être

différée sans danger. Il ajouta: «Je n'exige pas, sénateurs, que vous

jugiez des Gaulois habitans de l'Asie par la barbarie connue de la nation

gauloise, par sa haine implacable contre le nom romain. Laissez de côté ces

justes préventions, et n'appréciez les Gallo-Grecs qu'en eux-mêmes,

indépendamment de toute autre considération. Plût aux dieux qu'Eumène fût

ici présent avec les magistrats de toutes les villes de l'Asie! Certes,

leurs plaintes auraient bientôt fait justice de ces accusations. A leur

défaut, envoyez des commissaires chez tous les peuples de l'Orient;

faites-leur demander si on ne les a pas affranchis d'un joug plus rigoureux

en réduisant les Gaulois à l'impuissance de nuire, qu'en reléguant

Antiochus au-delà du mont Taurus. Que l'Asie tout entière vous dise combien

de fois ses campagnes ont été ravagées, ses belles cités pillées, ses

troupeaux enlevés; qu'elle vous exprime son affreux désespoir, quand elle

ne pouvait obtenir le rachat de ses captifs, quand elle apprenait que ses

enfans étaient immolés par les Gaulois à des dieux farouches et

sanguinaires comme eux[998]. Sachez que vos alliés ont été les tributaires

des Gallo-Grecs, et qu'affranchis par vous de la domination d'un roi, ils

n'en continueraient pas moins de payer tribut, si je m'étais endormi dans

une honteuse inaction. L'éloignement d'Antiochus n'aurait servi qu'à rendre

le joug des Gaulois plus oppressif, et vos conquêtes en-deçà du mont Taurus

auraient agrandi leur empire et non le vôtre[999].»

Note 997: Tite Live donne comme authentique le discours qu'il lui

fait tenir: Manlium in hunc maximè modum respondisse accepimus.

l. XXXVIII, c. 47.

Note 998: Quum vix redimendi captivos copia esset, et mactatas

humanas hostias immolatosque liberos suos audirent.

Tit. Liv. l. XXXVIII, c. 47.

Note 999: Gallorum imperio, non vestro adjecissetis.

Tit. liv. l. XXXVIII, c. 48.

Après ces vives discussions, Manlius obtint le triomphe. Il étala dans

cette solennité les couronnes d'or que lui avaient décernées les villes

d'Asie, des sommes considérables en lingots et en monnaie d'or et d'argent,

ainsi qu'un immense amas d'armes et de dépouilles entassées dans des

chariots. Cinquante-deux chefs gaulois, les mains liées derrière le dos,

précédaient son char[1000].

Note 1000: Tit. liv. l. XXXIX, c. 6.

ANNEES 187 à 63 avant J.-C.

A la faveur de cette paix forcée où l'asservissement de l'Asie réduisait

les Galates, ceux-ci s'adoucirent rapidement et entrèrent dans la

civilisation asiatique. On les voit renoncer à leur culte national, dont il

ne se montre plus dès lors une seule trace, et figurer comme grands-prêtres

dans les temples des religions grecque et phrygienne. Ainsi on trouve un

Brogitar, pontife de la mère des dieux, à Pessinunte[1001]; un Dytœt, fils

d'Adiato-rix, grand pontife de la Comane[1002], et plusieurs femmes, entre

autres la courageuse et infortunée Camma, dont nous parlerons tout à

l'heure, desservant les temples des déesses indigènes[1003]. Une statue

colossale de Jupiter fut élevée à Tavion[1004]; Ancyre se rendit fameuse

par ses fêtes en l'honneur d'Esculape, et par des jeux isthmiens, pythiens,

olympiens, qui attirèrent le concours de toute la Grèce[1005]. Les

tétrarques gaulois se piquèrent bientôt d'imiter les manières des despotes

et des satrapes asiatiques. Ils voulurent faire, avec eux, assaut de

somptuosité, et étalèrent dans leurs festins cette prodigalité absurde,

magnificence des peuples à demi barbares. On rapporte qu'un certain

Ariamne, jaloux d'effacer en savoir vivre tous les tétrarques ses rivaux,

publia qu'il tiendrait table ouverte à tout venant pendant une année

entière[1006]. Il fit construire à cet effet autour de sa maison de vastes

enclos de roseaux et de feuillages, et dresser des tables permanentes qui

pouvaient recevoir plus de quatre cents personnes. De distance en distance

furent établis des feux où des chaudières de toute dimension, remplies de

toutes sortes de viandes, bouillaient jour et nuit. Des magasins,

construits dans le voisinage, renfermaient les approvisionnemens, en vin et

en farine, amassés de longue-main; et des parcs à bœufs, à porcs, à

moutons, à chèvres, placés à proximité, alimentaient le service des

tables[1007]. Il est permis de croire qu'Ariamne, n'oublia pas, dans cette

occasion, ces jambons de Galatie dont la réputation était si grande[1008].

Ce festin dura un an, et non-seulement Ariamne traita à discrétion la foule

qui accourait chaque jour des villes et des campagnes voisines, mais il

faisait arrêter sur les chemins les voyageurs et les étrangers, ne leur

laissant point la liberté de continuer leur route, qu'ils ne se fussent

assis à ses tables[1009].

Note 1001: Cicer. de Arusp. respons. nº 28.

Note 1002: Strabon. l. XII, p. 558.

Note 1003: Plutarch. de Virtut. mulier. p. 257.--Polyæni Stratag. l.

VIII, c. 39.--Inscript. d'Ancyre, Tournef. t. II, p. 450.--Montf.

palæograph. p. 154, 155 et suiv.

Note 1004: Διός κολοσσός χαλκοΰς. Strab. l. XII, p. 567.

Note 1005: Spanheim gotha numaria. p. 462 et suiv.

Note 1006: Athenæ. l, IV, c. 10.

Note 1007: Athenæ. l. IV, c. 13.

Note 1008: Κάλλισται μέν γάρ αί γαλατικαί (πέρναι).

Athen. l. XIV, c. 21.

Note 1009: Άλλά καί οί παριόντες ξένοι ϋπό τών ύφεστηκότων παίδων ούκ

ήφίεντο, έως άν μεταλάβωσι τών παρασκενασθέντων. Athen. l. IV, c. 15.

Ce goût pour la magnificence se développa chez les femmes gallo-grecques

avec non moins de vivacité que chez leurs maris. Les anciens vêtemens de

laine grossière firent place aux tissus de pourpre, que rehaussaient de

riches parures; et l'on ne vit plus l'épouse du tétrarque d'Ancyre ou de

Pessinunte se contenter de la bouillie, qu'elle emportait jadis dans une

marmite, pour son repas et celui de ses enfans, quand elle allait passer

la journée au bain[1010]. Cependant ce progrès du luxe chez les dames

galates ne corrompit point l'énergique sévérité de leurs mœurs. Au milieu

de la dissolution asiatique, elles méritèrent toujours d'être citées comme

des modèles de chasteté; et les traits recueillis dans leur vie ne font pas

les pages les moins édifiantes des livres anciens consacrés aux _vertus des

femmes_. Nous rapporterons ici un de ces traits fameux dans l'antiquité, et

que deux écrivains grecs nous ont transmis.

Note 1010: Αί δέ Γαλατών γυναϊκες είς τα βαλανεϊα πόλτου χύτρας

είσφέρουσαι, μετά τών παίδων ήσθιον, όμοῦ λουόμεναι.

Plut. Sympos. l. VIII, quæst. 9.

Le tétrarque Sinat avait épousé une jeune et belle femme nommée Camma,

prêtresse de Diane, pour qui elle entretenait une dévotion toute

particulière. C'était dans les pompes religieuses, quand la prêtresse,

vêtue de magnifiques habits, offrait l'encens et les sacrifices; c'était

alors que sa beauté paraissait briller d'un éclat tout céleste[1011];

Sino-rix, jeune tétrarque, parent de Sinat, la vit, et ne forma plus

d'autre désir au monde que le désir d'en être aimé. Il essaya tout, mais

vainement. Désespéré, il s'en prit à celui qu'il regardait comme le plus

grand obstacle à son bonheur; il attaqua Sinat par trahison, et le fit

périr. Comme le meurtrier était puissant et riche, les juges fermèrent les

yeux, et le meurtre demeura impuni. Camma supporta ce coup avec une ame

forte et résignée; on ne la vit ni pleurer ni se plaindre; mais, renonçant

à toute société, même à celle de ses proches, et dévouée entièrement au

service de la déesse, elle ne voulut plus quitter son temple, ni le jour,

ni la nuit. Quelques mois se passèrent, et Sino-rix l'y vint poursuivre

encore de son amour. «Si je suis coupable, lui répétait-il, c'est pour

t'avoir aimée; nul autre sentiment n'a égaré ma main[1012].» Camma, d'un

autre côté, se vit persécutée par sa famille, qui, appuyant avec chaleur la

poursuite du jeune tétrarque, ne cessait d'exalter sa puissance, sa

richesse, et les autres avantages par lesquels il surpassait de beaucoup,

disait-on, l'homme qu'elle s'obstinait à regretter. Dès lors, elle n'eut

plus de repos qu'elle ne consentît à ces liens odieux. Elle feignit donc de

céder, et le jour du mariage fut convenu.

Note 1011: Έπιφανεστέραν δέ αύτήν έποίει καί τό τής Άρτέμιδος ίέρειαν

είναι, περί τε τάς πομπάς άεί καί θυσίας κεκοσμημένην όράσθαι

μεγαλοπρεπώς. Plut. de Virtutib. mulier. p. 257.

Note 1012: Άνελών έκεϊνον έρωτι τής Κάμμας, μή δι΄ έτέραν τινά

πονηρίαν... Plut. de Virt. mul. p. 258.

Dès que parut ce jour tant souhaité, Sino-rix, environné d'un cortège

nombreux et brillant, accourut au temple de Diane. Camma l'y attendait;

elle s'approcha de lui avec calme, le conduisit à l'autel, et prenant,

suivant l'usage, une coupe d'or remplie de vin, après en avoir répandu

quelques gouttes en l'honneur de la déesse, elle but, et la présenta au

tétrarque[1013]. Ivre de bonheur, le jeune homme la porte à ses lèvres et

la vide d'un seul trait[1014]; mais ce vin était empoisonné. On dit qu'en

cet instant, une joie, depuis long-temps inaccoutumée se peignit sur le

visage de la prêtresse. Étendant ses bras vers l'image de Diane: «Chaste

déesse! s'écria-t-elle d'une voix forte: sois bénie de ce qu'ici même j'ai

pu venger la mort de mon époux assassiné à cause de moi[1015]; maintenant

que tout est consommé, je suis prête à descendre vers lui aux enfers. Pour

toi, ô le plus scélérat des hommes, Sino-rix, dis aux tiens qu'ils te

préparent un linceul et une tombe, car voilà la couche nuptiale que je t'ai

destinée[1016].» Alors elle se précipita vers l'autel qu'elle enlaça de ses

bras, et elle ne le quitta plus que la vie ne l'eût abandonnée. Sino-rix,

qui ressentait déjà les atteintes du poison, monta dans son chariot et

partit à toute bride, espérant que l'agitation et des secousses violentes

le soulageraient; mais bientôt ne pouvant plus supporter aucun mouvement,

il s'étendit ans une litière, où il expira le même soir. Lorsqu'on vint lui

apporter cette nouvelle, Camma vivait encore; elle dit qu'elle mourait

contente, et rendit l'ame.

Note 1013: Άπό χρυσής φιάλης... Polyæn. Strat. l. VIII, c. 39.

--Plut. de Virtut. mulier, p. 258.

Note 1014: Ό δέ οία δή νυμφίος παρά νύμφας λαβών, ήδέως πίνει.

Polyæn. ub. supr.

Note 1015: Χάριν οίδά σοι, ώ πολύτψμητε Άρτεμις, ότι μοι παρέσχες έν

τψ σψ ίερψ δίκας ύπέρ τοΰ άνδρος λαβεϊν, άδίκως δι΄ έμέ άναιρεθέντος.

Polyæn. Strat. l. VIII, c. 39.

Note 1016: Σοί δέ, ώ πάντων άνοσιώτατε άνθρώπων, τάφον άντί θαλάμου

καί γάμου παρασκευαζέτωσαν οί προσήκοντες. Plutarch. loc. cit.

La constitution politique s'altéra bientôt, comme les habitudes nationales.

D'électives et temporaires qu'avaient été les tétrarchies, elles devinrent

héréditaires, et les familles qui en usurpèrent le privilège formèrent, par

le laps du temps, une haute classe aristocratique, qui domina le reste de

la nation[1017]. L'ambition des chefs travailla en outre à resserrer le

nombre de ces magistratures, qui furent successivement réduites de douze à

quatre[1018], puis à trois, à deux, enfin concentrées dans une seule

main[1019]. Le pays était gouverné par un de ces rois, lorsqu'il fut réuni

comme province à l'empire romain. Malgré cette usurpation du pouvoir

souverain, le conseil national des trois cents continua d'exister et de

coopérer à l'administration du pays[1020]. Il est à présumer que la

condition des indigènes phrygiens et surtout grecs s'améliora; car les

mariages devinrent assez fréquens entre eux et les Kimro-Galls de rang

élevé. Cependant il n'y eut jamais fusion; car, tandis que les vaincus

parlaient le grec, la langue gauloise se conserva, sans mélange étranger,

parmi les fils des conquérans. Un écrivain ecclésiastique célèbre, qui

voyagea dans l'Orient au quatrième siècle de notre ère, six cents ans après

le passage des hordes en Asie, témoigne que, de son temps, les Galates

étaient les seuls, entre tous les peuples asiatiques, qui ne se servissent

point de la langue grecque; et que leur idiome national était à peu près le

même que celui des Trévires, les différences de l'un à l'autre n'étant ni

nombreuses, ni importantes[1021]. Cette identité de langage entre les

Gaulois des bords du Rhin et les Gaulois des bords du Sangarius et de

l'Halys s'explique d'elle-même si l'on se rappelle que les Tectosages et

les Tolistoboïes, les deux principaux peuples galates, appartenaient

originairement, comme les Belges, à la race des Kimris.

Note 1017: Hist. græc. et latin. Inscript. galatic. passim.

Note 1018: Appian. Bell. Mithridat. p. 151.

Note 1019: Strab. l. XII, p. 567.--Pausan. Bell. Alexandr. c. 67.

Note 1020: Inscript. Ancyran. passim.

Note 1021: Galatas excepto sermone græco, quo omnis Oriens loquitur,

propriam linguam eamdem penè habere quàm Treviros, nec referre si

aliqua exindè corruperint. Hieronym. Prolog. in lib. II. Comment. in

epist. ad Galat. c. 3.

ANNEES 167 à 158 avant J.-C.

La bonne intelligence et la paix subsistèrent pendant vingt ans entre les

Galates et les puissantes asiatiques. Au bout de ce temps la guerre éclata,

on ne sait pour quel motif, et les Gaulois ravagèrent le territoire

d'Eumène et celui de leur ancien ami Ariarathe, alors dévoué au roi de

Pergame[1022], si cruellement, qu'Attale courut à Rome en porter plainte au

sénat. Il dit: «qu'un tumulte gaulois (suivant l'expression romaine)

mettait le royaume de Pergame dans le plus grand péril[1023].» La

république envoya des commissaires aux tétrarques, sans réussir à les

désarmer. Les dévastations ayant recommencé avec plus de force, Eumène

partit lui-même pour Rome; mais ses plaintes furent mal reçues. Dans ces

négociations et dans quelques autres, le sénat montra envers les Gaulois

des ménagemens qui lui étaient peu ordinaires, et qui ne causèrent pas

moins de surprise que l'opiniâtreté hardie de ce peuple. «Il fut permis de

s'étonner, dit un historien, que tous les discours des Romains eussent été

sans effet sur l'esprit des Galates, tandis qu'un seul mot de leurs

ambassadeurs suffisait pour armer ou désarmer les puissans roi d'Égypte et

de Syrie[1024].»

Note 1022: Polyb. excerpt. legat, XCVII, CII, CVI, CVII, CVIII.

--Strab. l. XII, p. 539.--Tit. Liv. l. XLV, c. 16 et 34.

Note 1023: Querimoniâ gallici tumultûs... regnum in dubium adductum

esse. Tit. Liv. l. XLV, c. 19.

Note 1024: Mirum videri posset, inter opulentos reges, Antiochum

Ptolemæumque, tantùm legatorum romanorum verba valuisse... apud

Gallos nullius momenti fuisse. Tit. Liv. l. XLV, c. 34.

ANNEE 89 avant J.-C.

A l'époque des guerres de Mithridate, la Galatie parut se réveiller et

vouloir secouer cette humiliante protection. Elle se ligua avec le roi de

Pont empressé à rechercher l'alliance des Gaulois en occident comme en

orient, et qui envoyait des ambassadeurs chez les Kimris des rives du

Danube[1025]. Durant ses premières campagnes, Mithridate exaltait, dans

tous ses discours, les services de ses alliés galates; il se vantait «de

pouvoir opposer à Rome un peuple des mains duquel Rome ne s'était tirée

qu'à prix d'or[1026].»

Note 1025: Legatos ad Cimbros... auxilium petitum mittit. Justin. l.

XXXVIII, c. 3.--Appian. Bell. Mithrid. p. 171.

Note 1026: Nec bello hostem, sed pretio remotum. Oratio. Mithrid.

Justin. l. XXXVIII, c. 4.

ANNEE 86 avant J.-C.

Mais bientôt leur fidélité lui devint suspecte, et dans un des accès de son

humeur sombre et soupçonneuse, il retint prisonniers auprès de lui tous les

tétrarques et leurs familles, au nombre de soixante personnes[1027].

Indigné de cette perfidie, Toredo-rix, tétrarque des Tosiopes, complota sa

mort; et comme le roi de Pont avait coutume de rendre la justice, à

certains jours de la semaine, assis sur une estrade fort élevée,

Torédo-rix, aussi robuste qu'audacieux, ne se proposait pas moins que de le

saisir corps à corps, et de le précipiter du haut de l'estrade, avec son

tribunal[1028]. Le hasard voulut que Mithridate s'absentât ce jour-là et

qu'il fît mander, au bout de quelques heures, les tétrarques galates;

Torédo-rix, craignant que le complot n'eût été découvert, exhorta ses

compagnons à se jeter tous ensemble sur le roi et à le mettre en

pièces[1029]. Ce second complot manqua également; et Mithridate, après

avoir fait tuer sur-le-champ les plus dangereux des conspirateurs, acheva

les autres, une nuit, dans un festin où il les avait invités, sous couleur

de réconciliation. Trois d'entre eux échappèrent seuls au massacre en se

faisant jour, le sabre à la main, au travers des assassins; tout le reste

périt, hommes, femmes et enfans[1030]. Parmi ces derniers se trouvait un

jeune garçon appelé Bépolitan, que son esprit et sa beauté avaient fait

remarquer du roi; Mithridate se ressouvint de lui dans cette nuit fatale,

et ordonna à ses officiers de courir et de le sauver. Il était temps

encore, parce que le meurtrier, convoitant une robe précieuse que portait

le jeune Gaulois, avait voulu le dépouiller avant de frapper; celui-ci

résistait et se débattait avec violence; cette lutte permit aux officiers

royaux de prévenir le coup[1031]. Le cadavre de Torédo-rix avait été jeté à

la voirie, avec défense expresse de lui rendre les derniers devoirs; mais

une femme pergaméenne qui l'avait aimé l'ensevelit en cachette, au péril de

ses jours[1032].

Note 1027: Plutarch. de Virtutibus mulier. p. 259.--Appian. Bello

Mithridat. p. 200.

Note 1028: Άνεδέξατο τόν Μιθριδάτην, όταν έν τψ βήματι γυμνασίψ

χρηματίζη συναρπάσας, ώσειν άμα σύν αύτψ κατά τής φάραγγος. Plut. de

Virtut. mulier, p. 259.

Note 1029: Διαρπάσαι τό σώμα. Idem, loc. cit.

Note 1030: Πάντας έκτεινε μετά παίδων καί γυναικών, χωρίς τριών τών

διαφυγόντων... έπί διαίτη μιάς νυκτός. Appian. Bell. Mithrid. p. 200.

Note 1031: Plutarch. de Virtut. mulier. p. 259.

Note 1032: Γύναιον περγαμηνόν έγνωσμένον άφ΄ ώρας ζώντι τψ Γαλάτη

παρεκινδύνευσε θάψαι καί περιστεϊλαι τόν νεκρόν. Plut. loc. cit.

ANNEE 63 avant J.-C.

Mithridate, à la tête de son armée, alla fondre sur la Galatie avant que la

nouvelle de ses barbaries s'y fût répandue, confisqua les biens des

tétrarques assassinés, et, renversant la forme du gouvernement, imposa pour

roi absolu un de ses satrapes nommé Eumache[1033]. Cette tyrannie dura

douze ans, et chaque année avec un redoublement de cruauté. Enfin les trois

tétrarques sauvés du festin sanglant du roi de Pont, et l'un d'eux surtout,

Déjotar, depuis si célèbre dans les guerres civiles de Rome, réussirent à

soulever le pays, battirent Eumache et le chassèrent[1034]. Les victoires

des armées romaines sur Mithridate assurèrent aux Kimro-Galls, pour quelque

temps, l'indépendance qu'ils venaient de reconquérir; mais, dans les

circonstances où se trouvait l'Orient, cette indépendance précaire ne

pouvait pas être de longue durée. Enveloppée et pressée de tous côtés par

la domination romaine, la Galatie succomba après tout le reste de l'Asie;

elle fut enfin réduite en province, sous l'empereur Auguste.

Note 1033: Appian. Bell. Mithridat. p. 200.

Note 1034: Appian. loc. cit. p. 200, 222.--Tit. Liv. Epit. XCIV.

--Paul. Oros. l. VI, c. 2.

Pour terminer cette dernière période de l'histoire des Gaulois orientaux,

nous avons encore un mot à dire sur leurs rapports avec Mithridate. Le roi

de Pont avait toujours entretenu auprès de sa personne une garde

d'aventuriers galates, soldés à grands frais. Ce fut à eux qu'il remit le

soin de sa mort, lorsque, décidé à ne point tomber vivant au pouvoir de ses

ennemis, il vit que le poison n'agissait pas sur ses entrailles. Ayant fait

venir le chef de cette garde, nommé Bituit[1035], il lui présenta sa

poitrine nue: «Frappe, lui dit-il, tu m'as déjà rendu de grands et fidèles

services; celui-ci ne sera pas moindre[1036].» Bituit obéit, et les

historiens ajoutent que ses compagnons, se précipitant aussitôt sur le roi,

le percèrent à l'envi de leurs lances et de leurs épées. Peut-être y eut-il

dans l'empressement de ces Gaulois un secret plaisir de vengeance à verser

le sang d'un homme qui avait fait tant de mal à leur pays.

Note 1035: Βίτοιτος. Appian. p. 248.--Bitætus, Tit. Liv. Epit. c. 11.

--On verra plus tard un _Bituit_, chef des Arvernes, jouer un grand

rôle dans la Gaule.

Note 1036: Πολλά μέν έκ τής σής δεξιάς ές πολεμίους ώνάμην, ώνήσομαι

δέ μέγιστον... Appian. Bell. Mithrid. p. 248.

FIN DU TOME PREMIER.

TABLE

DES MATIÈRES

CONTENUES DANS LE PREMIER VOLUME.

CHAPITRE PREMIER. DE LA RACE GALLIQUE. Son territoire; ses principales

branches.--Ses conquêtes en Espagne; elles refoulent les nations ibériennes

vers la Gaule, où les Ligures s'établissent.--Ses conquêtes en Italie;

empire ombrien, sa grandeur, sa décadence.--Commerce des peuples de

l'Orient avec la Gaule; colonies phéniciennes.--Hercule tyrien.--Colonies

rhodiennes.--Colonie phocéenne de Massalie, sa fondation, ses progrès

rapides. DE LA RACE KIMRIQUE. Situation de cette race en Orient et en

Occident au septième siècle avant notre ère; elle est chassée des bords du

Pont-Euxin par les nations scythiques.--Elle entre dans la Gaule; ses

conquêtes.--Grandes émigrations des Galls et des Kimris en Illyrie et en

Italie.--Situation respective des deux races.

CHAPITRE II. GAULE CISALPINE. Tableau de la haute Italie sous les

Étrusques; ensuite sous les Gaulois.--Courses des Cisalpins dans le centre

et le midi de la presqu'île.--Le siège de Clusium les met en contact avec

les Romains.--Bataille d'Allia.--Ils incendient Rome et assiègent le

Capitole.--Ligue défensive des nations latines et étrusques; les Gaulois

sont battus près d'Ardée par Furius Camillus.--Ils tentent d'escalader le

Capitole, et sont repoussés.--Conférences avec les Romains; elles sont

rompues; elles se renouent; un traité de paix est conclu.--Les Romains le

violent.--Plusieurs bandes gauloises sont détruites par trahison; les

autres regagnent la Cisalpine.

CHAPITRE III. GAULE CISALPINE. Rome s'organise pour résister aux Gaulois.

--Les Cisalpins ravagent le Latium pendant dix-sept ans.--Duels fabuleux de

T. Manlius et de Valerius Corvinus.--Paix entre les Gaulois et les Romains.

--Irruption d'une bande de Transalpins dans la Circumpadane; sa destruction

par les Cisalpins.--Ligue des peuples italiens contre Rome; les Gaulois en

font partie; bataille de Sentinum.--Les Sénons égorgent des ambassadeurs

romains; ils sont défaits à la journée de Vadimon; le territoire sénonais

est conquis et colonisé.--Drusus rapporte à Rome la rançon du Capitole.

CHAPITRE IV. Arrivée et établissement des Belges dans la Gaule.--Une bande

de Tectosages émigre dans la vallée du Danube.--Nations galliques de

l'Illyrie et de la Pæonie; leurs relations avec les peuples grecs.--Les

Galls et les Kimris se réunissent pour envahir la Grèce.--Première

expédition en Thrace et en Macédoine; elle échoue.--Seconde expédition; les

Gaulois s'emparent de la Macédoine et de la Thessalie; ils sont vaincus aux

Thermopyles; ils dévastent l'Étolie; ils forcent le passage de l'Œta; siège

et prise de Delphes; pillage du temple.--Retraite désastreuse des Gaulois;

leur roi s'enivre et se tue; ils regagnent leur pays et se séparent.

CHAPITRE V. Passage des Gaulois dans l'Asie mineure; ils placent Nicomède

sur le trône de Bithynie.--Ils se rendent maîtres de tout le littoral de la

mer Égée; situation malheureuse de ce pays.--Tous les états de l'Asie leur

paient tribut.--Commencement de réaction contre eux; Antiochus-Sauveur

chasse les Tectosages jusque dans la haute Phrygie.--Gaulois soldés au

service des puissances asiatiques; leur importance et leur audace.--Fin de

la domination des hordes; avantage remporté par Eumènes sur les

Tolistoboïes; ils sont vaincus par Attale, et repoussés, ainsi que les

Trocmes, dans la haute Phrygie; réjouissances publiques dans tout l'Orient.

CHAPITRE VI. Gaulois à la solde de Pyrrhus; estime qu'en faisait ce roi;

ils violent les sépultures des rois macédoniens; ils assiègent Sparte; ils

périssent à Argos avec Pyrrhus.--Première guerre punique; Gaulois à la

solde de Carthage, leurs révoltes et leurs trahisons; ils livrent Érix aux

Romains et pillent le temple de Vénus.--Ils se révoltent contre Carthage et

font révolter les autres mercenaires; guerre sanglante sous les murs de

Carthage; ils sont vaincus; Autarite est mis en croix.--Amilcar Barcas est

tué par un Gaulois.

CHAPITRE VII. GAULE CISALPINE. Situation de ce pays dans l'intervalle des

deux premières guerres puniques.--Les Boïes tuent leurs rois At et Gall.

--Intrigues des colonies romaines fondées sur les bords du Pô.--Les

Cénomans trahissent la cause gauloise.--Le partage des terres du Picénum

fait prendre les armes aux Cisalpins.--Leur ambassade aux Gésates des

Alpes.--Un Gaulois et une Gauloise sont enterrés vifs dans un des marchés

de Rome.--Bataille de Fésules où les Romains sont défaits.--Bataille de

Télamone où les Gaulois sont vaincus.--La confédération boïenne se soumet.

--Guerre dans l'Insubrie, et perfidie des Romains.--Marcellus tue le roi

Virdumar.--Soumission de l'Insubrie.--Triomphe de Marcellus.

CHAPITRE VIII. GAULE CISALPINE. Alliance des Gaulois avec Annibal.--Les

Romains envoient des colonies à Crémone et à Placentia.--Soulèvement des

Boïes et des Insubres; ils dispersent les colonies, enlèvent les triumvirs

et défont une armée romaine dans la forêt de Mutine.--Annibal traverse la

Transalpine et les Alpes.--Incertitude des Cisalpins; combat du Tésin.--Les

Cisalpins se déclarent pour Annibal; batailles de Trébie, de Thrasymène, de

Cannes, gagnées par les Gaulois.--Défaite des Romains dans la forêt Litana.

--Tentatives infructueuses d'Annibal pour ramener la guerre dans le nord de

l'Italie.--Asdrubal passe les Alpes; il est vaincu près du Métaure.--Magon

débarque à Génua; il est vaincu dans l'Insubrie.--Les Gaulois suivent

Annibal en Afrique.

CHAPITRE IX. DERNIERES GUERRES DES GAULOIS CISALPINS. Mouvement national de

toutes les tribus circumpadanes; conduites par le Carthaginois Amilcar,

elles brûlent Placentia; elles sont défaites.--La guerre se continue avec

des succès divers.--Trahison des Cénomans; désastre de l'armée transpadane.

--Nouveaux efforts de la nation boïenne; elle est vaincue.--Cruauté du

consul Quintius Flamininus.--Les débris de la nation boïenne se retirent

sur les bords du Danube.--Brigandages des Romains dans les Alpes, et

ambassade du roi Cincibil.--Des émigrés transalpins veulent s'établir dans

la Vénétie; ils sont chassés.--La république romaine déclare que l'Italie

est fermée aux Gaulois.

CHAPITRE X. GALLO-GRECE. Description géographique de ce pays; races qui

l'habitaient; sa constitution politique.--Culte phrygien de la

Grande-Déesse.--Relations des Gaulois avec les autres puissances de

l'Orient.--Les Romains commencent la conquête de l'Asie mineure.--Cn.

Manlius attaque la Galatie; les Tolistoboïes sont vaincus sur le mont

Olympe; les Tectosages sur le mont Magaba.--Trait de chasteté de Chiorama.

--La république romaine ménage les Galates.--Le triomphe est refusé, puis

accordé à Manlius.--Les mœurs des Galates s'altèrent; luxe et magnificence

de leurs tétrarques.--Caractère des femmes galates; histoire touchante de

Camma.--Décadence de la constitution politique; les tétrarques s'emparent

de l'autorité absolue.--Mithridate fait assassiner les tétrarques dans un

festin.--Ce roi meurt de la main d'un Gaulois.

FIN DE LA TABLE.

End of Project Gutenberg's Histoire des Gaulois (1/3), by Amédée Thierry

Histoire des Gaulois (1/3) depuis les temps les plus reculés jusqu'à l'entière soumission de la Gaule à la domination romaine. · 第 7 / 7 章