Note 507: Idem, l. VII, p. 408.

Note 508: Pausan. l. I, p. 7.

Note 509: A l'exemple de M. Maltebrun, nous avons adopté le mot de

_Phocidiens_, pour désigner les habitans de la Phocide, à la place de

celui de _Phocéens_ plus usité, et plus conforme en effet au génie de

la langue grecque. Nous avons cru ce changement nécessaire afin

d'éviter toute confusion entre les habitans de la Phocide et ceux de

Phocée, ville grecque de l'Asie mineure, et métropole de Marseille.

Note 510: Idem. l. X, p. 646.

Sitôt qu'il apprit la marche des Gaulois, Callipus détacha mille hommes

d'infanterie légère et autant de cavaliers pour rompre les ponts du

Sperchius et en disputer le passage. Ils arrivèrent à temps, et les

communications étaient complètement coupées lorsque le Brenn parvint au

bord du fleuve. En cet endroit, comme dans presque toute l'étendue de son

cours, le Sperchius était rapide, profond, encaissé entre deux rives à pic.

Le chef gaulois n'eut garde de tenter ce passage dangereux, ayant en face

l'ennemi posté sur l'autre bord; il feignit pourtant de l'entreprendre;

mais tandis qu'il amusait les Grecs par des préparatifs simulés, il

descendit précipitamment le fleuve avec dix mille hommes des plus robustes

et des meilleurs nageurs de son armée, cherchant un lieu guéable. Il

choisit celui où, près de se perdre dans la mer, le Sperchius déverse à

droite et à gauche sur ses rives et y forme de larges étangs peu profonds;

ses soldats, profitant de l'obscurité de la nuit, traversèrent, les uns à

la nage, les autres de pied ferme, plusieurs sur leurs boucliers qui, longs

et plats, pouvaient servir de radeaux. Au point du jour, les Hellènes

apprirent cette nouvelle, et, craignant d'être enveloppés, se retirèrent

vers les Thermopyles[511].

Note 511: Pausan. l. X, p. 647.

Le Brenn, maître des deux rives du Sperchius, ordonna aux habitans des

villages environnans d'établir un pont sur le fleuve, et ceux-ci, impatiens

de se délivrer du séjour des Gaulois, exécutèrent les travaux avec la plus

grande promptitude; bientôt les Kimro-Galls arrivèrent aux portes

d'Héraclée. Ils commirent de grands ravages tout autour de cette ville, et

tuèrent ceux des habitans qui étaient restés aux champs; mais la ville,

ils ne l'assiégèrent pas. Le Brenn s'inquiétait peu de s'en rendre maître;

ce qui lui tenait le plus à cœur, c'était de chasser promptement l'armée

ennemie des défilés, afin de pénétrer par-delà les Thermopyles, dans cette

Grèce méridionale si populeuse et si opulente. Lorsqu'il eut connu, par les

rapports des transfuges, le dénombrement des troupes grecques, plein de

mépris pour elles, il se porta en avant d'Héraclée, et attaqua les défilés,

dès le lendemain, au lever du soleil, «sans avoir consulté, sur le succès

futur de la bataille, remarque un écrivain ancien, aucun prêtre de sa

nation, ni, à défaut de ceux-ci, aucun devin grec[512].»

Note 512: Ούτε έλληνα έχων μάντιν, ούτε ίεροῖς έπιχωρίοις χρωμενος.

Pausan. l. X, p. 648.

Au moment où les Gaulois commencèrent à pénétrer dans les Thermopyles, les

Hellènes marchèrent à leur rencontre, en bon ordre, et dans un grand

silence. Au premier signal de l'engagement, leur grosse infanterie s'avança

au pas de course, de manière pourtant à ne pas rompre sa phalange, tandis

que l'infanterie légère, gardant aussi ses rangs, faisait pleuvoir une

grêle de traits sur l'ennemi, et lui tuait beaucoup de monde, à coups de

frondes et de flèches. De part et d'autre la cavalerie fut inutile,

non-seulement à cause du peu de largeur du défilé, mais encore parce que

les roches naturellement polies étaient devenues très-glissantes par

l'effet des pluies du printemps. L'armure défensive des Gaulois était

presque nulle, car ils n'avaient pour se couvrir qu'un mauvais bouclier; et

à ce désavantage se joignait une infériorité marquée dans le maniement des

armes offensives et dans la tactique du combat. Ils se précipitaient en

masse, avec une impétuosité qui rappelait aux Hellènes la rage aveugle des

bêtes féroces[513]. Mais pourfendus à coups de hache, ou tout percés de

coups d'épée, ils ne lâchaient point prise et ne quittaient point cet air

terrible qui épouvantait leurs ennemis[514]; ils ne faiblissaient point

tant qu'il leur restait un souffle de vie. On les voyait arracher de leur

blessure le dard qui les atteignait, pour le lancer de nouveau, ou pour en

frapper quelque Grec qui se trouvait à leur portée.

Note 513: Καθάπερ τά θηρία. Pausan. l. X, p. 648.

Note 514: Οΰτε πελέκεσι διαιρουμένους ή ύπό μαχαιρών άπόνοια τούς έτι

έμπνέοντας τι άπέλιπεν... Idem, ibid.

Cependant les galères d'Athènes, mouillées au large, en vue du défilé,

s'approchèrent de la côte, non sans peine et sans danger, à cause de la

vase dont cette partie du golfe était encombrée, et les Gaulois furent

battus en flanc par une grêle de traits et de pierres qui partaient sans

interruption des vaisseaux. La position n'était plus tenable, car le peu de

largeur du passage les empêchait de déployer leurs forces contre l'ennemi

qu'ils avaient en front, et celui qu'ils avaient sur les flancs, sans rien

souffrir d'eux, les accablait à coup sûr; ils prirent le parti de la

retraite. Mais cette retraite s'opéra sans ordre et avec trop de

précipitation; un grand nombre furent écrasés sous les pieds de leurs

compagnons; un plus grand nombre périrent abîmés dans la vase profonde des

marais; en tout, leur perte fut considérable. Les Hellènes n'eurent à

leurer, dit-on, que quarante des leurs. La gloire de la journée resta aux

Athéniens, et parmi eux, au jeune Cydias qui faisait alors ses premières

armes et resta sur le champ de bataille. En mémoire de son courage et de la

victoire de l'armée hellène, le bouclier du jeune héros fut suspendu aux

murailles du temple de Jupiter-Libérateur, à Athènes, avec une inscription

dont voici le sens:

«Ce bouclier consacré à Jupiter est celui d'un vaillant mortel, de Cydias;

il pleure encore son jeune maître. Pour la première fois, il chargeait son

bras gauche, quand le redoutable Mars écrasa les Gaulois[515].»

Note 515:

Ή μάλα δή ποθέουσα νέαν έτι Κυδίου ήβην

Άσπίς άριζήλου φωτός, άγαλμα Δϋ,

Άς διά δή πρώτας λαιόν ποτε πήχυν έτεινεν,

Εύτ' έπί τόν Γαλάταν ήκμασε θοΰρος Άρης.

Pausan. l. X, p. 649.

Après le combat, les Grecs donnèrent la sépulture à leurs morts; mais les

Kimro-Galls n'envoyèrent aucun hérault redemander les leurs, s'inquiétant

peu qu'ils fussent enterrés ou qu'ils servissent de pâture aux bêtes fauves

et aux vautours. Cette indifférence pour un devoir sacré aux yeux des

Hellènes, augmenta l'effroi que leur inspirait le nom gaulois; toutefois,

ils n'en furent que plus vigilans et plus déterminés à repousser de leurs

foyers des hommes qui semblaient ignorer ou braver les plus communs

sentimens de la nature humaine[516].

Note 516: Pausan. l. X, p. 649.

Sept jours s'étaient écoulés depuis la bataille des Thermopyles, lorsqu'un

corps de Gaulois entreprit de gravir l'Œta au-dessus d'Héraclée, par un

sentier étroit et escarpé, qui passait derrière les ruines de l'antique

ville de Trachine. Non loin de cette ville, vers le haut de la montagne,

était un temple de Minerve, où les peuples du pays avaient déposé d'assez

riches offrandes; les Gaulois en avaient été informés; ils crurent que ce

sentier dérobé les conduirait au sommet de l'Œta, et, chemin faisant, ils

se proposaient de piller le temple. Mais les Grecs, chargés de garder les

passages, tombèrent sur eux si à propos qu'ils les taillèrent en pièces et

les culbutèrent de rochers en rochers. Cet échec et la défaite des

Thermopyles ébranlèrent la confiance des chefs de l'armée, et préjugeant de

l'avenir par le présent, ils commencèrent à désespérer du succès; le Brenn

seul ne perdit point courage. Son esprit, fertile en stratagèmes, lui

suggéra le moyen de tenter, avec moins de désavantage, une seconde attaque

sur les Thermopyles. Ce moyen consistait d'abord à enlever aux confédérés

les guerriers étoliens qui en formaient la plus nombreuse et la meilleure

infanterie pesante; pour y parvenir, il médita une diversion terrible sur

l'Étolie[517].

Note 517: Pausan. 1. X, p. 649.

D'après ses instructions, le chef gaulois Combutis partit accompagné d'un

certain Orestorios, que la physionomie grecque de son nom pourrait faire

regarder comme un transfuge, ou du moins comme un aventurier d'origine

grecque établi parmi les Gaulois, et parvenu chez ce peuple à la dignité de

commandant militaire. Tous les deux repassèrent le Sperchius à la tête de

quarante mille fantassins et de huit cents chevaux, et se dirigeant à

l'ouest vers les défilés du Pinde qui n'étaient point gardés, ils les

franchirent; puis ils tournèrent vers le midi, entre le pied occidental des

montagnes et l'Achéloüs, et fondirent à l'improviste sur l'Étolie, qu'ils

traitèrent avec la cruauté brutale de deux chefs de sauvages. Plusieurs

villes, celle de Callion en particulier, furent le théâtre d'horreurs dont

le souvenir effraya long-temps les peuples de ces contrées. Nous

reproduirons ici le tableau de ces scènes affligeantes, telles que

Pausanias les recueillit dans ses voyages, tableau touchant, mais empreint

dans quelques détails de cette exagération qui s'attache ordinairement aux

traditions populaires[518]. «Ce furent eux, dit-il (Combutis et

Orestorios), qui saccagèrent la ville de Callion, et qui ensuite y

autorisèrent des barbaries si horribles qu'il n'en existait, que je sache,

aucun exemple dans le monde..... L'humanité est forcée de les désavouer,

car elles rendraient croyable ce qu'on raconte des Cyclopes et des

Lestrigons..... Ils massacrèrent tout ce qui était du sexe masculin, sans

épargner les vieillards, ni même les enfans, qu'ils arrachaient du sein de

leurs mères pour les égorger. S'il y en avait qui parussent plus gras que

les autres ou nourris d'un meilleur lait, les Gaulois buvaient leur sang et

se rassasiaient de leur chair[519]. Les femmes et les jeunes vierges qui

avaient quelque pudeur se donnèrent elles-mêmes la mort; les autres se

virent livrées à tous les outrages, à toutes les indignités que peuvent

imaginer des barbares aussi étrangers aux sentimens de l'amour qu'à ceux de

la pitié. Celles donc qui pouvaient s'emparer d'une épée se la plongeaient

dans le sein; d'autres se laissaient mourir par le défaut de nourriture et

de sommeil. Mais ces barbares impitoyables assouvissaient encore sur elles

leur brutalité, lors même qu'elles rendaient l'ame, et, sur quelques-unes,

lorsqu'elles étaient déjà mortes[520].»

Note 518: Pausan. l. X, p. 650, 651.

Note 519: Τούτων δέ καί τά ύπό τοϋ γάλακτος πιότερα άποκτείνοντες,

έπινόν τε οί Γαλάται τοϋ αΐματος, καί ήπτοντο τών σαρκών.

Pausan. l. X, p. 650.

Note 520: Pausan. l. X, p. 650.

On a vu plus haut que les milices étoliennes, dès le commencement de la

campagne, s'étaient rendues au camp des Thermopyles. Le pays était donc

presque entièrement désarmé. Au premier bruit de l'invasion de Combutis, la

ville de Patras, située en face de la côte étolienne sur l'autre bord du

détroit où commence le golfe Corinthiaque, envoya l'élite de ses jeunes

gens secourir l'Étolie; ce fut le seul peuple du Péloponèse qui accomplit

ce devoir d'humanité[521]; malheureusement il en fut mal récompensé par la

fortune. Les Patréens étaient peu nombreux; comptant sur la supériorité de

leurs armes et sur leur adresse à les manier, ils osèrent pourtant attaquer

de front les Gaulois. Dans ce combat si inégal, ils déployèrent une audace

et une bravoure admirables; mais ces qualités n'étaient pas moindres chez

leurs adversaires, qui avaient pour eux la force du nombre[522]; les

Patréens furent écrasés, et Patras ne se releva jamais de cette perte de

toute sa jeunesse. Cependant les évènemens de l'Étolie avaient produit au

camp des Thermopyles l'effet que le Brenn en attendait; les neuf ou dix

mille Étoliens, altérés de vengeance, quittèrent sur-le-champ les

confédérés pour retourner dans leur patrie. Alors Combutis battit en

retraite, comme il en avait l'ordre, incendiant tout sur sa route; mais la

population accourut de toutes parts sur lui; tout le monde s'arma jusqu'aux

vieillards et aux femmes, celles-ci même montrèrent plus de résolution et

de fureur que les hommes[523]. Tandis que les troupes régulières

poursuivaient l'armée ennemie, la population soulevée lui tombait sur les

flancs, et l'accablait sans interruption d'une grêle de pierres et de

projectiles de tout genre. Les Gaulois s'arrêtaient-ils pour riposter, ces

paysans, ces femmes se dispersaient dans les bois, dans les montagnes, dans

les maisons des villages pour reparaître aussitôt que l'ennemi reprenait sa

marche. La perte des Gaulois fut immense, et Combutis ramena à peine la

moitié de ses troupes au camp d'Héraclée, mais le but était rempli[524].

Note 521: Pausan. l. X, p. 651, l. VII, p. 432.

Note 522: Pausan. ubi supr.

Note 523: Συνεστρατεύοντο δέ σφιοι αίέ γυναίκες έκουσίως πλέονές τούς

Γαλάτας καί τών άνδρών τώ θυμώ χρώμεναι. Pausan. l. X, p. 650.

Note 524: Pausan. l. X, p. 651.

Le Brenn, pendant ce temps, n'était pas resté oisif en Thessalie; il

accablait le pays de ravages et les habitans de mauvais traitemens,

principalement vers la lisière de l'Œta; son but, en agissant ainsi, était

de les contraindre à lui découvrir, pour se délivrer de sa présence,

quelque chemin secret qui le conduisît de l'autre côté de leurs montagnes;

c'est à quoi ces malheureux consentirent enfin[525]. Ils promirent de

guider une de ses divisions par un sentier assez praticable qui traversait

le pays des Énianes. C'était précisément l'époque où les Étoliens venaient

de quitter le camp des Hellènes; une circonstance plus favorable ne pouvait

se présenter au Brenn; il résolut donc de tenter tout à la fois, dès le

lendemain, les attaques simultanées des Thermopyles et du sentier des

Énianes. Conduit par ses guides Héracléotes, lui-même, avant que la nuit

fût dissipée, entra dans la montagne avec quarante mille guerriers d'élite.

Le hasard voulut que ce jour-là le ciel fût couvert d'un brouillard si

épais qu'on pouvait à peine apercevoir le soleil. Le passage du sentier

était gardé par un corps de Phocidiens, mais l'obscurité les empêcha de

découvrir les Gaulois avant que ceux-ci ne fussent déjà à portée du trait.

L'engagement fut chaud et meurtrier; les Grecs se conduisirent avec

bravoure; débusqués enfin de leur poste, ils arrivèrent à toutes jambes au

camp des confédérés, criant «qu'ils étaient tournés, que les barbares

approchaient.» Dans le même instant, le lieutenant du Brenn, informé de ce

succès par un signal convenu, attaquait les Thermopyles. C'en était fait de

l'armée grecque tout entière, si les Athéniens, approchant leurs navires en

grande hâte, ne l'eussent recueillie; encore y eut-il dans ces manœuvres

beaucoup de fatigue et de péril, parce que les galères surchargées

d'hommes, de chevaux et de bagages, faisaient eau, et ne pouvaient

s'éloigner que très-lentement, les rames s'embarrassant dans les eaux

bourbeuses du golfe[526].

Note 525: Idem, ibid.

Note 526: Pausan. l. X, p. 651, 652.

Le Brenn ne voyait plus un seul ennemi devant lui dans toute la Phocide. Il

s'avança à la tête de soixante-cinq mille hommes jusqu'à la ville d'Élatia,

sur les bords du fleuve Céphisse, tandis que son lieutenant, rentré dans le

camp d'Héraclée, faisait des préparatifs pour le suivre avec une partie de

ses forces. Une petite journée de marche séparait Élatia de la ville et du

temple de Delphes; la route en était facile quoiqu'elle traversât une des

branches du Parnasse, et entretenue avec soin, à cause du concours immense

de Grecs et d'étrangers qui, de toutes les parties de l'Europe et de

l'Asie, venaient chaque année consulter l'oracle d'Apollon delphien. Le

chef gaulois se dirigea de ce côté immédiatement, afin de mettre à profit

l'éloignement des troupes confédérées et la stupeur que sa victoire

inattendue avait jetée dans le pays. L'idée que des étrangers, des

_barbares_ allaient profaner et dépouiller le lieu le plus révéré de toute

la Grèce épouvantait et affligeait les Hellènes; un tel événement, à leurs

yeux, n'était pas une des moindres calamités de cette guerre funeste.

Plusieurs fois, ils tentèrent de détourner le Brenn de ce qu'ils appelaient

un acte sacrilège, en s'efforçant de lui inspirer quelques craintes

superstitieuses; mais le Brenn répondait en raillant «que les dieux riches

devaient faire des largesses aux hommes[527]. Les immortels, disait-il

encore, n'ont pas besoin que vous leur amassiez des biens, quand leur

occupation journalière est de les répartir parmi les humains[528].» Dès la

seconde moitié de la journée, les Gaulois aperçurent la ville et le temple,

dont les avenues ornées d'une multitude de statues, de vases, de chars tout

brillans d'or, réverbéraient au loin l'éclat du soleil.

Note 527: Locupletes Deos largiri hominibus oportere.

Just. l. XXIV, c. 6.

Note 528: Quos (Deos immortales) nullis opibus egere ut qui eas

largiri hominibus soleant. Idem, ibid.

La ville de Delphes, bâtie sur le penchant d'un des pics du Parnasse, au

milieu d'une vaste excavation naturelle, et environnée de précipices dans

presque toute sa circonférence, n'était protégée ni par des murailles, ni

par des ouvrages fortifiés; sa situation paraissait suffire à sa

sauve-garde. L'espèce d'amphithéâtre sur lequel elle posait possédait,

dit-on, la propriété de répercuter le moindre son; grossis par cet écho et

multipliés par les nombreuses cavernes dont les environs du Parnasse

étaient remplis, le roulement du tonnerre, ou le bruit de la trompette, ou

le cri de la voix humaine, retentissaient et se prolongeaient long-temps

avec une intensité prodigieuse[529]. Ce phénomène, que le vulgaire ne

pouvait s'expliquer, joint à l'aspect sauvage du lieu, le pénétrait d'une

mystérieuse frayeur, et, suivant l'expression d'un ancien, concourait à

faire sentir plus puissamment la présence de la Divinité[530].

Note 529: Quamobrem et hominum clamor et si quando accedit tubarum

sonus personantibus et respondentibus inter se rupibus multiplex

audiri. Justin. l. XXIV, c. 6.

Note 530: Quæ res majorem majestatis terrorem ignaris rei et

admirationem stupentibus plerumque affert. Idem, ibid.

Au-dessus de la ville, vers le nord, paraissait le temple d'Apollon,

magnifiquement construit et orné d'un frontispice en marbre blanc de Paros.

L'intérieur de l'édifice communiquait par des soupiraux à un gouffre

souterrain, d'où s'exhalaient des moffettes qui jetaient quiconque les

respirait dans un état d'extase et de délire[531]; c'était près d'une de

ces bouches, d'autres disent même au-dessus, que la grande-prêtresse

d'Apollon, assise sur le siége à trois pieds, dictait les réponses de son

dieu, au milieu des plus effroyables convulsions. Rien n'était plus révéré

et réputé plus infaillible que les paroles prophétiques descendues du

trépied; les colonies grecques en avaient porté la célébrité dans toutes

les parties du monde connu, et jusque chez les nations les plus sauvages.

Aussi voyait-on en Grèce, comme hors de la Grèce, les peuples, les rois,

les simples citoyens faire assaut de générosité envers Apollon Delphien,

dont le trésor devint tellement considérable qu'il passa en proverbe pour

signifier une immense fortune[532]. Il est vrai que, soixante-treize ans

avant l'arrivée des Gaulois, le temple avait été dépouillé par les

Phocidiens de ses objets les plus précieux[533]; mais, depuis lors, de

nouveaux dons avaient afflué à Delphes; et le dieu avait déjà recouvré une

partie de son ancienne opulence, quand les Gaulois vinrent dresser leurs

tentes au pied du Parnasse.

Note 531: Mentes in vecordiam vertit. Justin. l. XXIV, c. 6.

--Diodor. Sicul. l. XVI.--Pausan. l. X. c. 5.

--Plutarch. de Orac. def.

Note 532: Χρήματα Άφήτορος. Άφήτωρ, l'archer, un des surnoms

d'Apollon.

Note 533: Diodore de Sicile (l. XVI) estime à dix mille talens,

cinquante-cinq millions de notre monnaie, les matières d'or et

d'argent que les Phocidiens firent fondre après le pillage du temple;

il s'y trouvait en outre des sommes considérables en argent monnayé.

Du plus loin que le Brenn aperçut les milliers de monumens votifs qui

garnissaient les alentours du temple, il se fit amener quelques pâtres que

ses soldats avaient pris, et leur demanda en particulier si ces objets

étaient d'or massif et sans alliage. Les captifs le détrompèrent. «Ce

n'est, lui répondirent-ils, que de l'airain légèrement couvert d'or à la

superficie[534].» Mais le Gaulois les menaça des plus grands supplices

s'ils dévoilaient un tel secret à qui que ce fût dans son armée; il voulut

même qu'ils affirmassent publiquement le contraire; et, convoquant sous sa

tente ses principaux chefs, il interrogea à haute voix les prisonniers, qui

déclarèrent, suivant ses instructions, que les monumens dont la colline

était couverte ne contenaient que de l'or, de l'or pur et massif[535].

Cette bonne nouvelle se répandit aussitôt parmi les soldats, et tous en

conçurent un redoublement de courage.

Note 534: Τά μέν ένδον έστί χαλκός, τά δέ έξωθεν χρυσός έξπελήλαται

λεπτός. Polyæn. Stratag. l. VII, c. 35.

Note 535: Ώς πάντα εϊη χρυσός. Polyæn. Strat. loc. cit.

Le Brenn avait fait halte au pied de la montagne; il y délibéra avec les

chefs de son conseil s'il fallait laisser aux soldats la nuit pour se

reposer des fatigues de la marche, ou entreprendre immédiatement l'escalade

de Delphes. La forte situation de la place, qui n'était accessible que par

un rocher étroit, et qu'il était si aisé de défendre avec une poignée

d'hommes, l'intimidait; il demandait la nuit pour reconnaître les lieux,

pour disposer ses mesures, pour rafraîchir ses troupes[536]. Mais les

autres chefs émirent un avis contraire; deux surtout, le Gall Eman[537] et

Thessalorus, qui était vraisemblablement comme Orestorius un aventurier

d'origine grecque, insistèrent pour que l'assaut fût tenté à l'instant

même. «Point de délai, dirent-ils; profitons du trouble de l'ennemi:

demain, les Delphiens auront eu le temps de se rassurer, sans doute aussi

de recevoir des secours et de fermer les passages que la surprise et la

confusion nous laissent actuellement ouverts[538].» Les soldats mirent fin

à ces hésitations en se débandant pour courir la campagne et piller.

Note 536: Justin, l. XXIV, c. 7.

Note 537: _Aimhean_, agréable, beau.

Note 538: Amputari moras jubent, dùm imparati hostes..... interjectâ

nocte et animos hostibus, forsitan et auxilia accessura.

Justin. l. XXIV, c. 7.

Depuis quelque temps, ils souffraient de la disette de subsistances; car

eux-mêmes avaient épuisé le pays au nord de l'Œta, et le long séjour de

l'armée grecque avait eu le même résultat dans les campagnes situées au

midi. Se trouvant tout à coup dans un pays abondamment pourvu de vin et de

vivres de toute espèce, parce que l'immense concours de monde qui visitait

annuellement le temple de Delphes mettait les habitans de la ville et des

bourgs environnans dans la nécessité de faire de grandes provisions, les

Gaulois ne songèrent plus qu'à se dédommager des privations passées, avec

autant de joie et de confiance que s'ils avaient déjà vaincu[539]. On

prétend qu'à ce sujet l'oracle d'Apollon avait donné un avis plein de

sagesse; dès la première rumeur de l'approche de l'ennemi, il défendit aux

gens de la campagne d'enlever et de cacher leurs magasins de vivres; les

Delphiens, à qui cette défense parut d'abord bizarre et incompréhensible,

sentirent plus tard combien elle leur avait été salutaire[540]. On dit

aussi que les habitans ayant consulté le Dieu sur le sort que l'avenir leur

réservait, il leur répondit par ce vers:

«J'y saurai bien pourvoir avec les vierges blanches[541].»

Cette promesse leur rendit la confiance et ils firent avec activité leurs

préparatifs. Durant cette nuit, Delphes reçut de tous côtés, par les

sentiers des montagnes, de nombreux renforts des peuples voisins; il s'y

réunit successivement douze cents Étoliens bien armés, quatre cents

hoplites d'Amphysse, un détachement de Phocidiens, ce qui, avec les

citoyens de Delphes, forma un corps de quatre mille hommes. On apprit en

même temps que la vaillante armée étolienne, après avoir chassé Combutis,

s'était reportée sur le chemin d'Élatia, et, grossie de bandes phocidiennes

et béotiennes, travaillait à empêcher la jonction de l'armée gauloise

d'Héraclée avec la division qui assiégeait Delphes[542].

Note 539: Desertis signis ad occupanda omnia pro victoribus

vagabantur. Idem, ibid.

Note 540: Prohibiti agrestes messes vinaque villis efferre.

Justin. loc. citat.

Note 541: Ferunt ex oraculo hæc fatam esse Pythiam:

«Ego providebo rem istam et albæ virgines.»

Cicer. de Divinat. l. I.--Pausan. l. X, p. 652.

Note 542: Pausan. l. X, p. 652.

Pendant cette même nuit, le camp des Gaulois fut le théâtre de la plus

grossière débauche, et lorsque le jour parut, la plupart d'entre eux

étaient encore ivres[543]; cependant il fallait livrer l'assaut sans plus

de délai, car le Brenn sentait déjà tout ce que lui coûtait le retard de

quelques heures. Il rangea donc ses troupes en bataille, leur énumérant de

nouveau tous les trésors qu'ils avaient sous les yeux, et ceux qui les

attendaient dans le temple[544], puis il donna le signal de l'escalade.

L'attaque fut vive et soutenue par les Grecs avec fermeté. Du haut de la

pente étroite et raide que les assaillans avaient à gravir pour approcher

la ville, les assiégés faisaient pleuvoir une multitude de traits et de

pierres dont aucun ne tombait à faux. Les Gaulois jonchèrent plusieurs fois

la montée de leurs morts; mais chaque fois ils revinrent à la charge avec

audace, et forcèrent enfin le passage. Les assiégés, contraints de battre

en retraite, se retirèrent dans les premières rues de la ville, laissant

libre l'avenue qui conduisait au temple; le flot des Gaulois s'y précipita;

bientôt toute cette multitude fut occupée à dépouiller les oratoires qui

avoisinaient l'édifice, et enfin le temple lui-même[545].

Note 543: Hesterno mero saucii. Justin. l. XXIV, c. 8.

Note 544: Idem, c. 7.

Note 545: Brennus Apollinis templum ingressus. Valer. Maxim. l. I,

c. 1.--Delphos Galli spoliaverunt. Tit. Liv. l. XXVIII, c. 47; l. XI,

c. 58.--Diod. Sicul. l. V, p. 309.--Justin. l. XXXII, c. 3.--Athenæ.

bell. Illyric. p. 758.--Scholiast. Callimach. hymn. in Del. v. 173.

On était alors en automne, et durant le combat il s'était formé un de ces

orages soudains si fréquens dans les hautes chaînes de la Hellade; il

éclata tout à coup, versant sur la montagne des torrens de pluie et de

grêle. Les prêtres et les devins attachés au temple d'Apollon se saisirent

d'un incident propre à frapper l'esprit superstitieux des Grecs. L'œil

hagard, la chevelure hérissée, l'esprit comme aliéné[546], ils se

répandirent dans la ville et dans les rangs de l'armée, criant que le Dieu

était arrivé. «Il est ici, disaient-ils; nous l'avons vu s'élancer à

travers la voûte du temple, qui s'est fendue sous ses pieds: deux vierges

armées, Minerve et Diane, l'accompagnent. Nous avons entendu le sifflement

de leurs arcs et le cliquetis de leur lances. Accourez, ô Grecs, sur les

pas de vos dieux, si vous voulez partager leur victoire[547]!» Ce

spectacle, ces discours prononcés au bruit de la foudre, à la lueur des

éclairs, remplissent les Hellènes d'un enthousiasme surnaturel, ils se

reforment en bataille et se précipitent, l'épée haute, vers l'ennemi. Les

mêmes circonstances agissaient non moins énergiquement, mais en sens

contraire, sur les bandes victorieuses; les Gaulois crurent reconnaître le

pouvoir d'une divinité, mais d'une divinité irritée[548]. La foudre, à

plusieurs reprises, avait frappé leurs bataillons, et ses détonations,

répétées par les échos, produisaient autour d'eux un tel retentissement

qu'ils n'entendaient plus la voix de leurs chefs[549]. Ceux qui pénétrèrent

dans l'intérieur du temple avaient senti le pavé trembler sous leurs

pas[550]; ils avaient été saisis par une vapeur épaisse et méphitique qui

les consumait et les faisait tomber dans un délire violent[551]. Les

historiens rapportent qu'au milieu de ce désordre on vit apparaître trois

guerriers d'un aspect sinistre, d'une stature plus qu'humaine, couverts de

vieilles armures, et qui frappèrent les Gaulois de leurs lances. Les

Delphiens reconnurent, dit-on, les ombres de trois héros, Hypérochus et

Laodocus, dont les tombeaux étaient voisins du temple, et Pyrrhus, fils

d'Achille[552]. Quant aux Gaulois, une terreur panique les entraîna en

désordre jusqu'à leur camp, où ils ne parvinrent qu'à grand'peine, accablés

par les traits des Grecs et par la chute d'énormes rocs qui roulaient sur

eux du haut du Parnasse[553]. Dans les rangs des assiégés, la perte ne

laissa pas non plus que d'être considérable.

Note 546: Repentè universorum templorum antistites, simul et ipsi

vates, sparsis crinibus.... pavidi vecordesque....

Justin. l. XXIV, c. 8.

Note 547: Adesse Deum; eum se vidisse desilientem in templum per

culminis aperta fastigia... audisse stridorem arcûs ac strepitum

armorum. Justin. l. XXIV, c. 8.

Note 548: Præsentiam Dei et ipsi statim sensêre. Idem, ibid.

Note 549: Βρονταί τε καί κεραυνοί συνεχεϊς έγίνοντο, καί οί μέν

έξέπληττόν τε τούς Κελτούς, καί δέχεσθαι τοίς ώσί τά παραγγελλόμενα

έκώλυον,. Pausan. l. X, p. 652.

Note 550: Ή τε γή πάσα βιαωως έσείετο. Pausan. loc. citat.

--Terræ motu. Justin. l. XXIV, c. 8.

Note 551: Pausan. loc. citat.

Note 552: Τά τε τών ήςώων τηνικαύτά σφισιν έφάνη φάσματα...

Pausan. l. X, p. 650.--Δείματά τε άνδρες έφίσταντο όπλΐται τοϊς

βαρβάροις. Idem, l. I, p. 7.

Note 553: Pausan. l. X, ut sup. et l. I, p. 7.--Portio montis

abrupta. Justin. l. XXIV, c. 8.

A cette désastreuse journée succéda, pour les Kimro-Galls, une nuit non

moins terrible; le froid était très-vif, et la neige tombait en abondance;

outre cela, des fragmens de roc arrivaient sans interruption dans le camp

situé trop près de la montagne, écrasaient les soldats non par un ou deux à

la fois, mais par masses de trente et quarante, lorsqu'ils se rassemblaient

ou pour faire la garde, ou pour prendre du repos[554]. Le soleil ne fut pas

plus tôt levé que les Grecs, qui se trouvaient dans la ville, firent une

vigoureuse sortie, tandis que ceux de la campagne attaquaient l'ennemi par

descendus à travers les neiges par des sentiers qui n'étaient connus que

d'eux, le prirent en flanc, et l'assaillirent de flèches et de pierres sans

courir eux-mêmes le moindre danger. Cernés de toutes parts, découragés, et

d'ailleurs fortement incommodés par le froid qui leur avait enlevé beaucoup

de monde durant la nuit, les Gaulois commençaient à plier; ils furent

soutenus quelque temps par l'intrépidité des guerriers d'élite qui

combattaient auprès du Brenn et lui servaient de garde. La force, la haute

taille, le courage de cette garde frappèrent d'étonnement les

Hellènes[555]; à la fin, le Brenn ayant été blessé dangereusement, ces

vaillans hommes ne songèrent plus qu'à lui faire un rempart de leur corps

et à l'emporter. Les chefs alors donnèrent le signal de la retraite, et,

pour ne pas laisser leurs blessés entre les mains de l'ennemi, ils firent

égorger tous ceux qui n'étaient pas en état de suivre; l'armée s'arrêta où

la nuit la surprit[556].

Note 554: Pausan. l. X, p. 653.

Note 555: Pausan. l. X, p. 653.

Note 556: Idem, loc. cit.

La première veille de cette seconde nuit était à peine commencée, lorsque

des soldats, qui faisaient la garde, s'imaginèrent entendre le mouvement

d'une marche nocturne et le pas lointain des chevaux. L'obscurité déjà

profonde ne leur permettant pas de reconnaître leur méprise, ils jetèrent

l'alarme, et crièrent qu'ils étaient surpris, que l'ennemi arrivait. La

faim, les dangers et les événemens extraordinaires qui s'étaient succédé

depuis deux jours avaient ébranlé fortement toutes les imaginations. A ce

cri, «l'ennemi arrive!» les Gaulois, réveillés en sursaut, saisirent leurs

armes, et croyant le camp déjà envahi, ils se jetaient les uns contre les

autres, et s'entretuaient. Leur trouble était si grand qu'à chaque mot qui

frappait leurs oreilles, ils s'imaginaient entendre parler le grec, comme

s'ils eussent oublié leur propre langue. D'ailleurs l'obscurité ne leur

permettait ni de se reconnaître, ni de distinguer la forme de leurs

boucliers[557]. Le jour mit fin à cette mêlée affreuse; mais, pendant la

nuit, les pâtres phocidiens qui étaient restés dans la campagne à la garde

des troupeaux coururent informer les Hellènes du désordre qui se faisait

remarquer dans le camp gaulois. Ceux-ci attribuèrent un événement aussi

inattendu à l'intervention du dieu Pan[558], de qui provenaient, dans la

croyance religieuse des Grecs, les terreurs sans fondement réel; pleins

d'ardeur et de confiance, ils se portèrent sur l'arrière-garde ennemie. Les

Gaulois avaient déjà repris leur marche, mais avec langueur, comme des

hommes découragés, épuisés par les maladies, la faim et les fatigues. Sur

leur passage, la population faisait disparaître le bétail et les vivres, de

sorte qu'ils ne pouvaient se procurer quelque subsistance qu'après des

peines infinies et à la pointe de l'épée. Les historiens évaluent à dix

mille le nombre de ceux qui succombèrent à ces souffrances; le froid et le

combat de la nuit en avaient enlevé tout autant, et six mille avaient péri

à l'assaut de Delphes[559]; il ne restait donc plus au Brenn que

trente-neuf mille hommes lorsqu'il rejoignit le gros de son armée dans les

plaines que traverse le Céphisse, le quatrième jour depuis son départ des

Thermopyles.

Note 557: Άναλαβόντες οΰν τά όπλα, καί διαστάντες έκτεινόν τε

άλλήλους, καί άνά μέρος έκτείνοντο, οϋτε γλώσσης τής έπιχωρίου

συνιέντες, οϋτε τάς άλλήλων μορφάς, οϋτε τών θυρεών καθορώντες τά

σχήματα. Pausan. l. X, p. 654.

Note 558: Ή έκ τώ θεοϋ μανία. Idem, ibid.

Note 559: Pausan. l. X, p. 654.

On a vu plus haut qu'après la déroute des Hellènes dans ce défilé fameux,

le lieutenant du Brenn était rentré au camp d'Héraclée; il y avait cantonné

une partie de ses forces pour le garantir d'une surprise durant son

absence, et il s'était remis en route sur les traces de son général; mais

un seul jour avait bien changé la face des choses. L'armée étolienne était

arrivée dans la Phocide, et les troupes grecques qui s'étaient réfugiées

sur les galères athéniennes dans le golfe Maliaque venaient de débarquer en

Béotie. La prudence ne permettait donc point au chef gaulois de s'engager

dans les défilés du Parnasse avec tant d'ennemis derrière lui; et force lui

fut d'attendre, sur la défensive, le retour de la division de Delphes; il

se trouva à temps pour en couvrir la retraite[560].

Note 560: Pausan. l. X, p. 654.

Les blessures du Brenn n'étaient pas désespérées[561]; cependant, soit

crainte du ressentiment de ses compatriotes, soit douleur causée par le

mauvais succès de l'entreprise, aussitôt qu'il vit sa division hors de

danger, il résolut de quitter la vie. Ayant convoqué autour de lui les

principaux chefs de l'armée, il remit son titre et son autorité entre les

mains de son lieutenant, et s'adressant à ses compagnons:

«Débarrassez-vous, leur dit-il, de tous vos blessés sans exception, et

brûlez vos chariots; c'est le seul moyen de salut qui vous reste[562].» Il

demanda alors du vin, en but jusqu'à l'ivresse, et s'enfonça un poignard

dans la poitrine[563]. Ses derniers avis furent suivis pour ce qui

regardait les blessés, car le nouveau Brenn fit égorger dix mille hommes

qui ne pouvaient soutenir la marche[564]; mais il conserva la plus grande

partie des bagages.

Note 561: Τώ δέ Βρέννψ κατά μέν τά τραύματα έλείπετο έτι σωτηρίας

έλπίς. Idem, l. X, p. 655.

Note 562: Diod. Sicul. l. XXII, p. 870.

Note 563: Άκρατον πολύν έμφορησάμενος έαυτόν άπέσφαξε.

Diod. Sicul. l. XXII, p. 870.--Pugione vitam finivit.

Justin. l. XXIV, c, 8.--Pausan. l. X, p. 655.

Note 564: Diodor. Sicul. l. XXII, p. 870.

Comme il approchait des Thermopyles, les Grecs, sortant d'une embuscade, se

jetèrent sur son arrière-garde, qu'ils taillèrent en pièces. Ce fut dans ce

pitoyable état que les Gaulois gagnèrent le camp d'Héraclée. Ils s'y

reposèrent quelques jours avant de reprendre leur route vers le nord. Tous

les ponts du Sperchius avaient été rompus, et la rive gauche du fleuve

occupée par les Thessaliens accourus en masse; néanmoins l'armée gauloise

effectua le passage[565]. Ce fut au milieu d'une population tout entière

armée et altérée de vengeance qu'elle traversa d'une extrémité à l'autre la

Thessalie et la Macédoine, exposée à des périls, à des souffrances, à des

privations toujours croissantes, combattant sans relâche le jour, et la

nuit n'ayant d'autre abri qu'un ciel froid et pluvieux[566]. Elle atteignit

enfin la frontière septentrionale de la Macédoine. Là se fit la

distribution du butin; puis les Kimro-Galls se séparèrent immédiatement en

plusieurs bandes, les uns retournant dans leurs pays, les autres cherchant

ailleurs de nouveaux alimens à leur turbulente activité.

Note 565: Pausan. l. X, p. 655.

Note 566: Nulla sub tectis acta nox, assidui imbres et gelu.....

fames... lassitudo. Justin. l. XXII, c. 8.

Ceux qui se résignèrent au repos choisirent un canton à leur convenance au

pied septentrional du mont Scardus ou Scordus sur la frontière même de la

Grèce; ils y firent venir leurs femmes et leurs enfans, et s'y établirent

sous le commandement d'un chef de race kimrique, nommé Bathanat,

c'est-à-dire _fils de sanglier_[567]; cette colonie fut la souche des

Gallo-Scordiskes. Les Tectosages échappés au désastre de la retraite se

divisèrent en deux bandes; l'une retourna en Gaule, emportant dans le bourg

de Tolosa le butin qui lui révenait du pillage de la Grèce; mais chemin

faisant, plusieurs d'entre eux s'arrêtèrent dans la forêt Hercynie et s'y

fixèrent[568]; la seconde bande, réunie aux Tolistoboïes et à une horde de

Galls, prit le chemin de la Thrace sous la conduite de Comontor[569]. C'est

à cette dernière que nous nous attacherons de préférence; ses courses et

ses exploits merveilleux en Thrace et dans la moitié de l'Asie feront la

matière du chapitre suivant.

Note 567: Βαθανάτος. Athen. l. VI, c. 5.--_Baedhan_, cochon mâle;

_nat, gnat_, fils. _Baedhan_ fut aussi le nom d'un guerrier fameux du

temps du roi Arthur. Cf. Owen's Welsh. diction.

Note 568: Σκεδασθέντες άλλοι άπα άλλα μέρη κατά διχοστασίαν. Strab.

l. IV, p. 188.--Pars in antiquam patriam Tolosam... pars in Thraciam.

Justin. hist. XXXII, c. 3.--Circùm Hercyniam silvam...

Cæsar. l. VI, c. 24.

Note 569: Κομοντόριος, Polyb. l. IV, p. 313.

CHAPITRE V.

Passage des Gaulois dans l'Asie mineure; ils placent Nicomède sur le trône

de Bithynie.--Ils se rendent maîtres de tout le littoral de la mer Égée;

situation malheureuse de ce pays.--Tous les états de l'Asie leur paient

tribut.--Commencement de réaction contre eux; Antiochus-Sauveur chasse les

Tectosages jusque dans la haute Phrygie.--Gaulois soldés au service des

puissances asiatiques; leur importance et leur audace.--Fin de la

domination des hordes; avantage remporté par Eumènes sur les Tolistoboïes;

ils sont vaincus par Attale, et repoussés, ainsi que les Trocmes, dans la

haute Phrygie; réjouissances publiques dans tout l'Orient.

278--241.

ANNEE 278 avant J.-C.

Le lecteur se rappelle sans doute que lors du départ de la grande

expédition gauloise pour la Grèce, deux chefs, se détachant du gros de

l'armée, avaient passé en Thrace, Léonor avec dix mille Galls, Luther avec

le corps des Teutobodes; ils y faisaient alors la loi. Maître de la

Chersonèse thracique et de Lysimachie, dont ils s'étaient emparés par

surprise, ils étendaient leurs ravages sur toute la côte depuis

l'Hellespont jusqu'à Byzance, forçant la plupart des villes et Byzance même

à se racheter de pillages continuels par d'énormes contributions[570]. La

proximité de l'Asie, et ce qu'ils apprenaient de la fertilité de ce beau

pays, leur inspirèrent bientôt le désir d'y passer[571]. Mais quelque

étroit que fût le bras de mer qui les en séparait, Léonor et Luther

n'avaient point de vaisseaux, et toutes leurs tentatives pour s'en procurer

restèrent long-temps infructueuses. A l'arrivée des compagnons de Comontor,

ils songèrent plus que jamais à quitter l'Europe. La Thrace presque épuisée

par deux ans de dévastation, était, entre tant de prétendans, une trop

pauvre proie à partager. Léonor et Luther s'adressèrent donc conjointement

au roi de Macédoine, de qui la Thrace dépendait, depuis qu'elle ne formait

plus un royaume particulier. Ils offrirent de lui rendre Lysimachie et la

Chersonèse thracique, s'il voulait leur fournir une flotte suffisante pour

les transporter au-delà de l'Hellespont. Antipater, qui gouvernait alors la

Macédoine, par des réponses évasives, chercha à traîner les choses en

longueur[572].

Note 570: Lysimachiâ fraude captâ, Chersonesoque omni armis

possessâ... oram Propontidis vectigalem habendo, regionis ejus urbes

obtinuerunt. Tit. Liv. l. XXXVIII, c. 16.

Note 571: Cupido indè eos in Asiam transeundi, audientes ex propinquo

quanta ubertas terræ hujus esset, cepit. Idem, l. XXXVIII, l. C.

Note 572: Res quùm lentiùs traheretur... Idem, c. 16.

Si, d'un côté, il lui tardait d'affranchir le nord de ses états d'une aussi

rude oppression; de l'autre, il avait de fortes raisons de craindre que ce

soulagement ne fût que momentané; que l'Hellespont une fois franchi, la

route de l'Asie une fois tracée, de nouveaux essaims plus nombreux

d'aventuriers gaulois n'accourussent sur les pas des premiers, et que, par

là, la situation de la Grèce ne se trouvât empirée. Pendant ces hésitations

de la politique macédonienne, Léonor et Luther poussaient avec activité

leurs préparatifs; les Tectosages, les Tolistoboïes, et une partie des

Galls, abandonnèrent Comontor pour se réunir à eux, et les deux chefs

comptèrent sous leurs enseignes jusqu'à quinze petits chefs

subordonnés[573].

Note 573: Ils étaient dix-sept chefs, y compris Léonor et Luther. Ών

περιφανεϊς μέν έπί τό έρχειν έπτακαίδεκα τόν άριθμόν ήσαν. Memnon.

ap. Phot. c. 20.

Mais la mésintelligence ne tarda pas à se mettre entre les deux chefs

suprêmes[574]; Léonor et les siens quittèrent la Chersonèse thracique, et

se dirigèrent vers le Bosphore, qu'ils espéraient franchir plus aisément et

plus vite que les autres ne passeraient l'Hellespont. Ils commencèrent par

lever sur la ville de Byzance une forte contribution, avec laquelle

probablement ils cherchèrent à se procurer des vaisseaux. Mais à peine

avaient-ils quitté le camp de Luther et la Chersonèse, qu'une ambassade y

arriva de la part du roi de Macédoine, en apparence pour traiter, en

réalité pour observer les forces des Gaulois. Deux grands vaisseaux pontés,

et deux bâtimens de transport l'accompagnaient[575]; Luther s'en saisit

sans autre formalité; en les faisant voyager nuit et jour, il eut bientôt

débarqué tout son monde sur la côte d'Asie[576], et le passage était

complètement effectué, lorsque les ambassadeurs en portèrent la nouvelle à

leur roi. Du côté du Bosphore, un incident non moins heureux vint au

secours de Léonor.

Note 574: Rursùs nova inter regulos orta seditio est.

Tit. Liv. l. XXXVIII, c. 16.

Note 575: Lutarius Macedonibus per speciem legationis ab Antipatro

ad speculandum missis, duas tectas naves et tres lembos adimit.

Tit. Liv. l. XXXVIII, c. 16.

Note 576: His alios atque alios noctes diesque transvehendo, intra

paucos dies omnes copias trajecit. Idem, ibid.

La Bithynie était à cette époque le théâtre d'une guerre acharnée entre les

deux fils du dernier roi, Nicomède et Zibæas, qui se disputaient la

succession paternelle[577]. Leurs forces, dans l'intérieur du royaume, se

balançaient à peu près également; mais, au dehors, Zibæas avait entraîné

dans son alliance le puissant roi de Syrie Antiochus, tandis que Nicomède

ne comptait dans la sienne que les petites républiques grecques du Bosphore

et du Pont-Euxin, Chalcédoine, Héraclée-de-Pont, Tios, et quelques autres.

Ce n'était pas sans peine que ces petites cités démocratiques avaient sauvé

leur indépendance au milieu de tant de grands empires. Il leur avait fallu

prendre part à toutes les querelles de l'Asie, et travailler sans cesse à

se faire des alliés pour se garantir de leurs ennemis; et, comme elles

n'ignoraient pas qu'Antiochus avait formé le dessein de les asservir tôt ou

tard, la crainte et la haine les avaient jetées dans le parti de Nicomède,

qu'elles servaient alors avec la plus grande chaleur. Antiochus en montrait

beaucoup moins pour son protégé Zibæas, de sorte que la guerre traînait en

longueur. Sur ces entrefaites, Nicomède, voyant de l'autre côté du Bosphore

ces bandes gauloises qui cherchaient à le traverser, imagina de leur en

fournir les moyens pour les rendre utiles à ses intérêts. Il fit même

accéder les républiques grecques à ce projet, que dans toute autre

circonstance elles eussent repoussé avec effroi. Nicomède proposa donc à

Léonor de lui envoyer une flotte de transport, s'il voulait souscrire aux

conditions suivantes:

1º Que lui et ses hommes resteraient attachés à Nicomède et à sa postérité

par une alliance indissoluble; qu'ils ne feraient aucune guerre sans sa

volonté, n'auraient d'amis que ses amis, et d'ennemis que ses ennemis[578];

2º Qu'ils regardaient comme leurs amies et alliées les villes d'Héraclée,

de Chalcédoine, de Tios, de Ciéros et quelques autres métropoles d'états

indépendans;

3º Qu'eux et leurs compatriotes s'abstiendraient désormais de toute

hostilité envers Byzance, et que même, dans l'occasion, ils défendraient

cette ville comme leur alliée[579].

Note 577: Idem, ibid.

Note 578: Εΐναι φίλους μέν τοϊς φίλοις, πολεμίους δέ τοϊς ού φιλοϋσι.

Memn. ap. Phot. c. 20.

Note 579: Ευμμαχεϊν δέ καί Βυζαντίοις, εϊ που δεήσοι, καί Τιανοϊς δέ,

καί Ήρακλεώταις, καί Καλχηδονίοις καί Κιερανοϊς, καί τισιν έτέροις

έθνών άρχουσι. Idem, loc. cit.

Cette dernière clause avait été insérée dans le traité, sur la demande des

républiques grecques à la ligue desquelles Byzance s'était réunie. Léonor

accepta tout, et ses troupes furent transportées par-delà le détroit[580].

Note 580: Tit. Liv. l. XXXVIII, c. 16.--Strab. l. XII, p. 567.

Son départ laissa Comontor maître de presque toute la Thrace; ce chef

s'établit au pied du mont Hémus, dans la ville de Thyle dont il fit le

siège de son royaume. Pour se soustraire à ses brigandages, les villes

indépendantes continuèrent à lui payer tribut comme à Léonor et à Luther;

Byzance même, malgré la convention qui devait la garantir contre les

attaques des Gaulois, fut imposée à une rançon plus forte

qu'auparavant[581]. Cette rançon annuelle s'éleva successivement de trois

ou quatre mille pièces d'or[582] à cinq mille, à dix mille, et enfin, sous

les successeurs de Comontor, à l'énorme somme de quatre-vingt talens[583].

Les Gaulois tyrannisèrent ainsi la Thrace pendant plus d'un siècle; ils

furent enfin exterminés par un soulèvement général de la population.

Note 581: Polyb. l. IV, p. 313.

Note 582: Memnon. ap. Phot. c. 20.

Note 583: Polyb. l. IV, p. 313.--440,000 francs.

Aussitôt que Léonor fut débarqué en Asie, il se réconcilia avec Luther, et

le fit entrer, comme lui, à la solde de Nicomède[584]: leurs bandes réunies

eurent bientôt mis la fortune du côté de ce prétendant. Zibæas vaincu

s'expatria; mais Antiochus voulut poursuivre la guerre pour son propre

compte; il attaqua la Bithynie par terre, et, par mer, les républiques du

Bosphore; de part et d'autre, il échoua, et c'est aux services des Gaulois

que les historiens attribuent le salut de Chalcédoine et des autres petits

états démocratiques. «L'introduction de ces barbares en Asie, disent-ils,

fut avantageuse, sous quelques rapports, aux peuples de ce pays. Les rois

successeurs d'Alexandre s'épuisaient en efforts pour anéantir le peu qu'il

restait d'états libres, les Gaulois s'en montrèrent les protecteurs; ils

repoussèrent les rois, et raffermirent les intérêts démocratiques[585].»

Cet événement que l'histoire proclame heureux pour l'Asie, il ne faut point

se trop hâter d'en faire honneur aux affections ou au discernement

politique des Gaulois; la suite prouve assez que ces considérations morales

n'y tenaient aucune place. Car Nicomède, à quelque temps de là, s'étant

brouillé avec les citoyens d'Héraclée, les Gaulois s'emparèrent de cette

ville par surprise, et offrirent de la livrer au roi, à condition qu'il

leur abandonnerait toutes les propriétés transportables[586]. Ce traité de

brigands eut lieu, et vraisemblablement la population héracléote comptait

au nombre des biens meubles que les Gaulois s'étaient réservés.

Note 584: Coëunt deindè in unum rursùs Galli, et auxilia Nicomedi

dant. Tit. Liv. l. XXXVIII, c. 16.

Note 585: Αϋτη τοίνυν τών Γαλατών ή έπί τήν Άσίαν διάβασις, κατ΄

άρχάς μέν έπί κακώ τών οίκητόρων προελθεων ένομίσθη· τό δέ τέλος

έδειξεν άποκριθέν πρός τό σύμφερον. Τών γάρ Βασιλέων τήν τών πόλεων

δημοκρατίαν άφελεϊν σπουδαζόντων, αύτοί μάλλον αύτήν έβεβαίουν,

άντικαθιστάμενοι τοίς έπιτιθεμένοις. Memnon. ap. Photium. c. 20.

Note 586: Memn. ap. Phot. c. 20.

Tant de grands services méritaient une grande récompense; le roi bithynien

concéda aux Gaulois des terres considérables sur la frontière méridionale

de ses états[587]. Sa générosité pourtant n'était pas tout-à-fait exempte

de calcul; il espérait, par là, donner à son royaume une population forte

et belliqueuse, du côté où il était le plus vulnérable, et élever en

quelque sorte une barrière qui le garantirait des attaques de ses voisins

de Pergame, de Syrie et d'Égypte. Mais Nicomède n'avait pas bien réfléchi

au caractère de ses nouveaux colons, en les plaçant si près des riches

campagnes arrosées par le Méandre et l'Hermus, si près de ces villes de

l'Éolide et de l'Ionie, merveilles de la civilisation antique, où le génie

des Hellènes se mariait à toute la délicatesse de l'Asie. Aussi, à peine

furent-ils arrivés dans leurs concessions qu'ils commencèrent à piller, et

bientôt à envahir le littoral de la Troade. L'organisation des bandes

gauloises n'était plus la même alors qu'à l'époque de leur passage en

Bithynie; Léonor et Luther étaient morts, ou avaient été dépouillés du

commandement; et leurs armées, fondues ensemble et augmentées de renforts

tirés de la Thrace, s'étaient formées en trois hordes sous les noms de

Tectosages, Tolistoboïes et Trocmes[588]. Pour éviter tout conflit et tout

sujet de querelle dans la conquête qu'elles méditaient, ces trois hordes,

avant de quitter la frontière bithynienne, distribuèrent l'Asie mineure en

trois lots qu'elles se partagèrent à l'amiable[589]; les Trocmes eurent

l'Hellespont et la Troade, les Tolistoboïes l'Éolide et l'Ionie, et la

contrée méditerranée, qui s'étendait à l'occident du mont Taurus, entre la

Bithynie et les eaux de Rhodes et de Chypre, appartint aux Tectosages[590].

Tous alors se mirent en mouvement, et la conquête fut bientôt achevée. Une

horde gauloise établit sa place d'armes sur les ruines de l'ancienne

Troie[591]; et les chariots amenés de Tolosa «stationnèrent dans les

plaines qu'arrose le Caystre[592].»

Note 587: Regnum diviserunt. Justin. l. XXV, c. 2.

Note 588: _Trocmi_ (Tit. Liv. passim.--Strab. l. XII); _Trogmi_

(Memn. ap. Phot. c. 20); _Trogmeni_ (Steph. Byzant.). Au rapport de

Strabon (l. XII, p. 568) la horde des Trocmes tenait son nom du chef

qui la commandait.

Note 589: Cùm très essent gentes, in tres partes diviserunt.

Tit. Liv. l. XXXVIII, c. 16.

Note 590: Trocmis Hellesponti ora data, Tolistobogii Æolida atque

Ioniam, Tectosagi mediterranea Asæ sortiti sunt, et stipendium totâ

cis Taurum Asiâ exigebant. Idem, ibid.

Note 591: Είς τήν πόλιν Ίλιον... Strabon. l. XIII, p. 591.

Note 592: ...έν λειμώνι Καϋστρίώ έσταν άμαξαι. Callimach. Hymn. ad

Dian. v. 257.

L'histoire ne nous a pas laissé la narration détaillée de cette conquête;

mais que l'imagination se représente, d'un côté la force et le courage

physiques à l'un des plus bas degrés de la civilisation, de l'autre ce que

la culture intellectuelle produisit jamais de plus raffiné, alors elle

pourra se créer le tableau des calamités qui débordèrent sur l'Asie

mineure. Devant la horde tectosage, la population phrygienne fuyait comme

un troupeau de moutons, et courait se réfugier dans les cavernes du mont

Taurus; en Ionie, les femmes se tuaient à la seule nouvelle de l'approche

des Gaulois; trois jeunes filles de Milet prévinrent ainsi par une mort

volontaire les traitemens horribles qu'elles redoutaient. Un poète, sans

doute Milésien comme elles, a consacré quelques vers à la mémoire de ces

touchantes victimes; ces vers sont placés dans leur bouche; elles-mêmes

s'adressent à leur ville natale, et semblent lui reprocher avec tendresse

de n'avoir point su les protéger:

«O Milet! ô chère patrie! nous sommes mortes pour nous soustraire aux

outrages des barbares Gaulois, toutes trois vierges et tes citoyennes.

C'est Mars, c'est l'impitoyable dieu des Gaulois, qui nous a précipitées

dans cet abîme de malheurs, car nous n'avons point attendu l'hymen impie

qu'il nous préparait; et si nous sommes mortes sans avoir connu d'époux,

ici, du moins, chez Pluton, nous avons trouvé un protecteur[593].»

Note 593:

Ώχόμεθ΄, ώ Μίλητε, φίλη πατρί, τών άθεμίστων

Τήν άνομον Γαλατών, ϋβριν άναινομέναι,

Παρθενικαί τρισσαί πολιήτιδες, άς ό βιαστός

Κελτών είς ταύτην μοϊραν έτρεψεν Άρης΄

Ού γάρ έμείναμεν αίμα τό δυσσεβές, ούδ΄ ύμεναίου

Νύμφιον, άλλ΄ άϊδην κηδεμόν΄ εύράμεθα.

Antholog. l. III, c. 23, epigr. 29.

Il ne faut entendre ici par le mot de conquête ni l'expropriation des

habitans, ni même une occupation du sol tant soit peu régulière. Chaque

horde restait retranchée une partie de l'année, soit dans son camp de

chariots, soit dans une place d'armes; le reste du temps elle faisait sa

tournée par le pays, suivie de ses troupeaux, et toujours prête à se porter

sur le point où quelque résistance se serait montrée. Les villes lui

payaient tribut en argent, les campagnes en vivres; mais à cela se bornait

l'action des conquérans; ils ne s'immisçaient en rien dans le gouvernement

intérieur de leurs tributaires. Pergame put conserver ses chefs absolus;

les conseils démocratiques des villes d'Ionie purent se réunir en toute

liberté comme auparavant, pourvu que les subsides ne se fissent pas

attendre et que la horde fût entretenue grassement. Cette vie abondante et

commode, sous le plus beau climat de la terre, dut attirer dans les rangs

gaulois une multitude d'hommes perdus de tous les coins de l'Orient et

beaucoup de ces aventuriers militaires dont les guerres d'Alexandre et de

ses successeurs avaient infesté l'Asie. Cette hypothèse peut seule rendre

compte des forces considérables dont les hordes se trouvèrent tout à coup

disposer, puisque, si l'on en croit Tite-Live, elles rendirent tributaire

jusqu'au roi de Syrie lui-même[594].

Note 594: Tantus terror eorum nominis erat, multitudine etiam magnâ

sobole auctâ, ut Syriæ quoque reges stipendium dare non abnuerint.

Tit. Liv. l. XXXVIII, c. 16.

ANNEE 277 avant J.-C.

Il se peut que le roi de Syrie, Antiochus, consentit d'abord à leur payer

tribut, du moins ne s'y résigna-t-il pas long-temps; car c'est de lui que

partirent les premiers coups. Il vint attaquer à l'improviste, au nord de

la chaîne du Taurus, la horde tectosage qui comptait en ce moment vingt

mille cavaliers, une infanterie proportionnée, et deux cent quarante chars

armés de faux à deux et à quatre chevaux. Mais sur le point d'en venir aux

mains, les troupes syriennes furent tellement effrayées du nombre et de la

bonne contenance de l'ennemi, qu'Antiochus parlait déjà de faire retraite,

lorsqu'un de ses généraux, Théodotas le Rhodien, se porta garant de la

victoire. Il se trouvait dans l'armée syrienne seize éléphans dressés à

combattre, et Théodotas espérait s'en servir de manière à troubler les

Gaulois, encore peu familiarisés avec l'aspect de ces animaux. Antiochus,

persuadé, lui laissa la direction de la bataille[595].

Note 595: Lucian. in Zeuxide vel Antiocho. p. 334. Paris. Fº 1615.

L'infanterie tectosage se forma en masse compacte de vingt-quatre hommes de

profondeur, dont le premier rang était revêtu de cuirasses d'airain[596],

et composé ou d'auxiliaires grecs, ou de ces corps gaulois armés et

disciplinés à la grecque par le roi de Bithynie; les chariots se rangèrent

au centre, et la cavalerie sur les ailes. Les Syriens, de leur côté,

placèrent quatre éléphans à chacune de leurs ailes, et les huit autres au

centre. L'engagement commença par les ailes; les huit éléphans, suivis de

la cavalerie syrienne, marchèrent au-devant de la cavalerie tectosage;

mais celle-ci ne soutint pas le choc, et se débanda. Pour l'appuyer,

l'infanterie gauloise s'ouvrit, et donna passage aux chariots, qui

s'avancèrent avec impétuosité entre les deux lignes de bataille; mais, à ce

moment, les huit éléphans du centre, animés par l'aiguillon et par le son

des instrumens guerriers, s'élancent en poussant des cris sauvages, et en

agitant leurs trompes et leurs défenses[597]. Les chevaux qui traînaient

les chars, effrayés, s'arrêtent court; les uns se cabrent, et culbutent

pêle-mêle chars et conducteurs; les autres, tournant bride, se précipitent

au galop dans les rangs même de leur infanterie. L'armée d'Antiochus n'eut

pas de peine à achever la victoire[598]. Rompue de tous côtés, la horde des

Tectosages se retira, laissant la terre jonchée de ses morts; mais, sans

lui donner un instant de relâche, Antiochus la poursuivit nuit et jour, à

travers la basse Phrygie, jusque au-delà des monts Adoréens; là, il lui

permit de s'arrêter, et de prendre un établissement à son choix. Elle

adopta les bords du fleuve Halys et l'ancienne ville d'Ancyre ou Ankyra,

dont elle fit son chef-lieu d'habitation; trop faible dès lors pour tenter

de reconquérir ce que la bataille du Taurus lui avait enlevé, elle se

renferma paisiblement dans les limites de ce canton, ou du moins dans

celles de la Phrygie supérieure. Quant à Antiochus, sa victoire fut

accueillie dans toute l'Asie par des acclamations de joie; et la

reconnaissance publique lui décerna le titre de _Sauveur_, que l'histoire a

ajouté à son nom[599].

Note 596: Έπί μετώπου μέν προασπίζοντας τούς χαλκοθώρακας αύτών, ές

βάθος δέ έπί τεττάρων καί εϊκοσι τεταγμένους όπλίτας... Lucian. Zeux.

sive Antioch. p. 334.

Note 597: Lucian. Antioch. loc. cit.

Note 598: Lucian. in Zeuxide sive Antiocho, loc. cit.

Note 599: Antiochus Soter.--Appian. de Bellis Syriacis. p. 130.

ANNEES 277 à 243 avant J.-C.

Heureusement pour les Gaulois, de grandes guerres, survenues entre les

peuples de l'Orient, arrêtèrent ce mouvement de réaction; et les hordes

trocme et tolistoboïenne continuèrent à opprimer, sans résistance, toute la

contrée maritime. Il arriva même que ces guerres accrurent considérablement

leur importance et leur force. Recherchés par les parties belligérantes,

tantôt comme alliés, tantôt comme mercenaires, les Gaulois firent venir

d'Europe par terre et par mer, avec l'aide des puissances asiatiques, des

bandes nombreuses de leurs compatriotes; et, suivant l'expression d'un

historien, ils se répandirent comme un essaim dans toute l'Asie[600]. Ils

devinrent la milice nécessaire de tous les états de l'Orient, belliqueux ou

pacifiques, monarchiques ou républicains. L'Égypte, la Syrie, la Cappadoce,

le Pont, la Bithynie en entretinrent des corps à leur solde; ils trouvèrent

surtout un emploi lucratif de leur épée chez les petites démocraties

commerçantes, qui, trop faibles en population pour suffire seules à leur

défense, étaient assez riches pour la bien payer. Durant une longue période

de temps, il ne se passa guère dans toute l'Asie d'événement tant soit peu

remarquable où les Gaulois n'eussent quelque part. «Tels étaient, dit

l'historien cité plus haut, la terreur de leur nom et le bonheur constant

de leurs armes, que nul roi sur le trône ne s'y croyait en sûreté, et que

nul roi déchu n'espérait d'y remonter, s'ils n'avaient pour eux le bras des

Gaulois[601].»

Note 600: Asiam omnem, velut examine aliquo, implêrunt.

Justin. l. XXV, c. 2.

Note 601: Reges Orientis sine mercenario Gallorum exercitu nulla

bella gesserunt. Tantus terror gallici nominis, et armorum invicta

felicitas, ut aliter neque majestatem suam tutam, neque amissam

recuperare se posse, sine gallicâ virtute, arbitrarentur.

Justin. l. XXV, c. 2.

L'influence des milices gauloises ne se borna pas aux services du champ de

bataille; elles jouèrent un rôle dans les révoltes politiques; et, plus

d'une fois, on les vit fomenter des soulèvemens, rançonner des provinces,

assassiner des rois, disposer des plus puissantes monarchies. Ainsi quatre

mille Gaulois en garnison dans la province de Memphis, profitant de

l'absence du roi Ptolémée-Philadelphe, occupé à combattre une insurrection

à l'autre bout de son royaume, complotèrent de piller le trésor royal, et

de s'emparer de la basse Égypte[602]. Le temps leur manqua pour exécuter ce

projet, mais Ptolémée en eut vent: n'osant pas les punir à main armée, il

les fit passer, sous un prétexte spécieux, dans une des îles du Nil, où il

les laissa mourir de faim. En Bithynie, le roi Zéïlas, fils de Nicomède,

soupçonnant, de la part des Gaulois à sa solde, quelque machination

pareille, résolut de faire assassiner tous leurs chefs, dans un grand repas

où il les invita. Mais ceux-ci, avertis à temps, le prévinrent en

l'égorgeant à sa table même[603].

Note 602: Ήβουλήθησαν καί τοΰ Πτολεμαίου διαρπάσαι τά χρήματα...

Schol. Callim. hymn. in Delum. V. 173.--Κατασχεϊν Αϊγυπτον.

Pausan. in Attic. p. 12.

Note 603: Athenæ. l. II, c. 17.

Qu'on ne s'imagine pas cependant que ces coups hardis de quelques milliers

d'hommes, au sein de populations innombrables, fussent en réalité aussi

prodigieux qu'ils nous le paraissent aujourd'hui. Sous le gouvernement des

successeurs d'Alexandre, les peuples asiatiques s'y étaient en quelque

sorte habitués. Les gardes macédoniennes entretenues long-temps par les

Ptolémées, les Séleucus, les Antigones, les Eumènes, n'avaient guère été

plus fidèles au prince qui les soudoyait, ni moins funestes au pays. Les

Gaulois profitèrent des traditions déjà établies, avec d'autant moins de

scrupule que, s'ils n'étaient pas les compatriotes des sujets, ils

n'étaient pas non plus ceux des rois.

ANNEE 243 avant J.-C.

De toutes ces révoltes, la plus fameuse fut celle qui éclata dans le camp

du petit fils d'Antiochus-Sauveur, Antiochus surnommé l'_Épervier_[604], à

cause de sa rapacité et de son ambition sans mesure. Antiochus disputait à

Séleucus, son frère aîné, le royaume de Syrie, et il avait enrôlé dans ses

troupes une forte bande des Gaulois Tolistoboïes. Les deux frères en

vinrent aux mains, près du Taurus, dans une bataille terrible où Séleucus

fut défait, où l'on crut même qu'il avait péri. Ce bruit fut démenti plus

tard; mais il inspira aux Tolistoboïes l'idée de tuer Antiochus et

d'envahir la Syrie; ils espéraient sinon la subjuguer, du moins la ravager

plus librement, à la faveur du trouble que ferait naître l'extinction

subite et entière de la dynastie des Séleucides[605]. Ils s'emparèrent donc

d'Antiochus, qui ne parvint à conserver sa vie qu'en leur abandonnant son

trésor. «Il se racheta, dit un historien, comme un voyageur se rachète des

mains des brigands, à prix d'or[606].» Il fit plus; n'osant pas les

renvoyer, il contracta avec eux un nouvel engagement[607]. Tel était,

devant quelques bandes gauloises, l'abaissement de ces monarques qui

faisaient trembler tant de millions d'ames!

Note 604: Antiochus Hierax.

Note 605: Galli arbitrantes Seleucum in prælio occidisse, in ipsum

Antiochum arma vertêre, liberiùs depopulaturi Asiam, si omnem stirpem

regiam extinxissent. Justin. l. XXVII, c. 2.

Note 606: Velut à prædonibus, auro se redemit.

Justin. l. XXVII, c. 2.

Note 607: Societatem cum mercenariis suis jungit. Idem, ibid.

Mais, tandis que cette rébellion occupait tous les esprits dans le camp

d'Antiochus, un ennemi commun des Syriens et des Gaulois vint fondre sur

eux à l'improviste: c'était Eumène, chef du petit état de Pergame. Comme

souverain d'un territoire situé dans l'Éolide, Eumène payait tribut aux

Tolistoboïes; et son plus ardent désir était de secouer cette sujétion

humiliante; il ne souhaitait pas moins vivement de se venger des

Séleucides, qui faisaient revivre de vieilles prétentions sur l'état de

Pergame. La querelle d'Antiochus et de Séleucus, ainsi que l'éloignement

d'une partie de la horde tolistoboïe, favorisaient ses plans secrets; il

avait rassemblé une armée en toute hâte; et, s'approchant du théâtre de la

guerre, il attendait l'issue de la bataille pour tomber inopinément sur le

vainqueur quel qu'il fût. Il arriva dans le moment où le camp syrien,

encore troublé des scènes de révolte, n'était rien moins que préparé à

soutenir l'attaque: au premier choc, les Gaulois, les Syriens et Antiochus

prirent la fuite chacun de leur côté[608]. Cette victoire exalta la

confiance d'Eumène, qui travailla dès lors à réunir dans une ligue commune

contre les Gaulois, toutes les cités de la Troade, de l'Éolide et de

l'Ionie. La mort le surprit au milieu de ces patriotiques travaux, dont il

légua l'accomplissement à Attale, son cousin et son successeur.

Note 608: Justin. l. XXVII, c. 3.--Front. Stratag. l. I, c. 11.

ANNEE 241 avant J.-C.

Le premier acte du nouveau prince fut de refuser aux Tolistoboïes le tribut

qui leur avait été payé jusque-là[609]; quoique les esprits dussent être

préparés à cette mesure décisive, lorsqu'on apprit que la horde gauloise

marchait vers Pergame, les villes liguées furent saisies de frayeur, et les

soldats d'Attale firent mine de l'abandonner. Attale avait auprès de lui un

prêtre chaldéen, son ami et le devin de l'armée; ils imaginèrent, pour la

rassurer, un stratagème bizarre, mais ingénieux. Le devin ordonna qu'un

sacrifice solennel fût offert au milieu du camp, à l'effet de consulter les

dieux sur le succès de la bataille; et Attale, qui, suivant l'usage, ouvrit

le corps de la victime, trouva moyen d'appliquer sur un des lobes du foie

une empreinte préparée, où se lisait le mot grec qui signifie

_victoire_[610]. Le prêtre s'approcha, comme pour examiner les entrailles,

et, poussant un cri de joie, il fit voir à l'armée pergaméenne la promesse

tracée, disait-il, par la main des dieux. Cette vue excita parmi les

troupes un enthousiasme dont Attale se hâta de profiter; il marcha

au-devant des Gaulois, et les défit[611]. C'est ce qu'attendait l'Ionie

pour se déclarer. Les Tolistoboïes, battus en plusieurs rencontres, furent

chassés au-delà de la chaîne du Taurus, et les Trocmes, après s'être

défendus quelque temps dans la Troade, allèrent rejoindre leurs compagnons

à l'orient des montagnes. Poursuivies et, si l'on peut dire, traquées par

toute la population de l'Asie mineure, les deux hordes furent poussées, de

proche en proche, jusque dans la haute Phrygie, où elles se réunirent aux

Tectosages. Ceux-ci, comme on l'a vu, habitaient depuis trente-cinq ans la

rive gauche du fleuve Halys, et Ancyre était leur capitale. Les

Tolistoboïes se fixèrent, à l'occident, autour du fleuve Sangarius, et

choisirent pour chef-lieu l'antique ville phrygienne de Pessinunte. Quant

aux Trocmes, ils occupèrent depuis la rive droite de l'Halys jusqu'aux

frontières du royaume de Pont, et construisirent, pour quartier-général de

leur horde, un grand bourg qu'ils nommèrent Tav[612], et les Grecs Tavion.

La totalité du pays que possédèrent les trois hordes fut appelée par les

Grecs _Galatie_[613], c'est-à-dire, terre des Gaulois.

Note 609: Primus Asiam incolentium abnuit (stipendium) Attalus.

Tit. Liv. l. XXXVIII, c. 16.

Note 610: Polyæn. Stratag. l. IV, c. 19.--Suivant cet historien,

l'inscription tracée par Attale était _victoire du roi_, βασιλέως,

νίκη; mais Attale ne portait pas encore le titre de roi; il ne le

prit qu'après la bataille.

Note 611: Collatis signis superior fuit. Tit. Liv. l. XXXVIII,

c. 16; l. XXXIII, c. 2.--Strab. l. XIII, p. 624.

--Pausan. Attic. p. 13.

Note 612: _Taobh_, place, quartier, séjour, en langue gallique;

(Armstrong's dict.) _Taw_, grand, large, étendu, en langue

cambrienne. (Owen's dict.)

Note 613: Galatia; Gallia orientalis, Gallia asiatica; Gallo-Græcia;

Helleno-Galatia.

Ainsi finit, dans l'Asie mineure, la domination de ce peuple en qualité de

conquérant nomade; une autre période d'existence commence maintenant pour

lui. Renonçant à la vie vagabonde, il va se mêler à la population indigène,

mélangée elle-même de colons grecs et d'Asiatiques. Cette fusion de trois

races inégales en puissance et en civilisation, produira une nation mixte,

celle des Gallo-Grecs, dont les institutions civiles, politiques et

religieuses porteront la triple empreinte des mœurs gauloises, grecques et

phrygiennes. L'influence régulière que les Gaulois sont destinés à exercer

dans l'Asie mineure, comme puissance asiatique, ne le cédera point à celle

dont ils ont été dépouillés; et nous les verrons défendre presque les

derniers la liberté de l'Orient, quand la république romaine porta sa

domination au-delà des mers.

Il nous reste quelques mots à ajouter sur Attale. Ses victoires rapides et

inespérées causèrent, en Occident comme en Orient, un enthousiasme

universel: son nom fut révéré à l'égal de celui d'un dieu; on fit même

courir une prétendue prophétie qui le désignait depuis long-temps sous le

titre d'envoyé de Jupiter[614]. Lui-même, dans l'ivresse de sa joie, prit

le titre de _roi_, qu'aucun de ses prédécesseurs n'avait encore osé

porter[615]. On dit aussi qu'il mit au concours, parmi les peintres de la

Grèce et de l'Asie, le sujet de ses batailles, et que sa libéralité fut un

vif encouragement pour les arts[616]. Il eut même la vanité de triompher en

même temps sur les deux rives de la mer Égée, dans les deux Grèces, en

envoyant à Athènes un de ses tableaux, qui fut suspendu au mur méridional

de la citadelle, et s'y voyait encore trois siècles après, au rapport d'un

témoin oculaire[617].

Note 614: Pausan. l. X, p. 636.

Note 615: Regium adscivit nomen. Tit. Liv. l. XXXIII, c. 21.

--Strab. l. XIII, p. 624.

Note 616: Plin. l. XXXIV, c. 8.

Note 617: Pausan. l. I, p. 8 et 44.

CHAPITRE VI.

Gaulois à la solde de Pyrrhus; estime qu'en faisait ce roi; ils violent les

sépultures des rois macédoniens; ils assiègent Sparte; ils périssent à

Argos avec Pyrrhus.--Première guerre punique; Gaulois à la solde de

Carthage, leurs révoltes et leurs trahisons; ils livrent Érix aux Romains

et pillent le temple de Vénus.--Ils se révoltent contre Carthage et font

révolter les autres mercenaires; guerre sanglante sous les murs de

Carthage; ils sont vaincus; Autarite est mis en croix.--Amilcar Barcas est

tué par un Gaulois.

274--220.

ANNEE 274 avant J.-C.

Tandis que les auxiliaires gaulois faisaient le destin des états grecs en

Asie et en Afrique, une guerre que Pyrrhus, roi d'Épire, avait suscitée

dans la Grèce européenne, fournissait à leurs frères des bords du Danube et

de l'Illyrie de fréquentes occasions d'employer leur activité.

Pyrrhus, souverain de l'Épire, petit état grec situé sur la frontière

illyrienne, à l'occident de la Thessalie et de la Macédoine, aimait la

guerre pour elle-même. Aventurier infatigable, entouré d'aventuriers qu'il

attirait à lui de toutes parts, mais que la pauvreté de ses finances ne lui

permettait pas de payer généreusement, il se trouvait dans la nécessité de

guerroyer sans relâche pour entretenir une armée. Après avoir mis une

première fois la Grèce en combustion, il était passé en Italie, d'où il

était retourné en Grèce, toujours aussi incertain, aussi immodéré dans ses

projets, toujours aussi peu avancé de ses batailles. Nul chef ne convenait

mieux aux Gaulois que ce roi qui leur ressemblait, sous tant de rapports;

aussi le prirent-ils en affection. Une foule de Galls de l'Illyrie et du

Danube vinrent s'enrôler dans ses armées[618]; lui, de son côté, les

traitait avec estime et faveur, leur confiant les postes les plus périlleux

dans le combat, et, après la victoire, la garde des plus importantes

conquêtes.

Note 618: Pausan. l. I, p. 23.--Plutarch. in Pyrrho. p. 400.

Pyrrhus avait de vieux griefs contre le roi de Macédoine, Antigone,

surnommé Gonatas[619]; il entreprit de le détrôner, et vint le combattre au

cœur de ses états. Mais Antigone avait aussi ses Gaulois à opposer aux

Gaulois de son rival; eux seuls retardèrent sa défaite, et tandis que les

troupes macédoniennes fuyaient ou passaient aux Épirotes, ils se firent

tuer jusqu'au dernier[620]. Dans cette victoire qui lui livrait tout le

nord de la Grèce, la circonstance qu'elle avait été remportée sur des

Gaulois, ne fut pas ce qui flatta le moins Pyrrhus. «Pour se faire gloire

et honneur, dit son biographe, il voulut que les dépouilles choisies de ces

braves fussent ramassées et suspendues aux murs du temple de Minerve

Itonide, avec une inscription en vers» dont voici le sens:

«A Minerve Itonide le Molosse Pyrrhus a consacré ces boucliers des fiers

Gaulois, après avoir détruit l'armée entière d'Antigone. Qui s'étonnerait

de ces exploits? Les Éacides sont encore aujourd'hui ce qu'ils furent

jadis, les plus vaillans des hommes.[621]»

Note 619: Pausan. Attic. p. 22.--Justin. l. XXV.

Note 620: Τούτων οί μέν πλεϊστοι κατεκόπησαν. Plut. in Pyrrho. p. 400.

Note 621:

Τούς θυρεούς ό Μολοσσός Ίτωνίδι δώρον Άθάνα

Πύρρος άπό θρασέων έκρέμασεν Γαλατάν,

Πάντα τόν Άντιγόνου καθελών στρατόν ού μέγα θαΰμα

Αίχμηταί καί νΰν καί πάρος Αίακίδαι.

Plutarch. in Pyrrho. p. 400.--Pausan. Attic p. 22. Le temple de

Minerve-Itonide était situé dans la Thessalie, entre Phéras et

Larisse.

Cette victoire ayant mis Pyrrhus en possession de presque toute la

Macédoine, il distribua des garnisons dans les principales villes: Égées,

ancienne capitale du royaume, et lieu de sépulture de ses rois, reçut une

division gauloise. C'était un antique usage, que les monarques macédoniens

fussent ensevelis dans de riches étoffes, et des objets d'un grand prix

étaient déposés près d'eux dans leurs tombes. Toujours avides de pillage,

les Gaulois violèrent ces sépultures, et, après les avoir dépouillées, ils

jetèrent au vent les ossemens des rois[622]. Un tel attentat, inoui dans

les annales de la Grèce, excita une indignation générale; amis et ennemis

de Pyrrhus, tous réclamèrent avec chaleur un sévère châtiment pour les

coupables. Mais Pyrrhus s'en mit fort peu en peine, soit que des affaires

qu'il jugeait plus importantes l'absorbassent tout entier, soit qu'il

craignît de mécontenter ses auxiliaires par des recherches qui le

mettraient dans la nécessité d'en punir un grand nombre. Cette indifférence

passa pour complicité, aux yeux des Hellènes, et jeta sur le roi épirote

une défaveur marquée[623].

Note 622: Οί Γαλάται, γένος άπληστότατον χρημάτων όντες, έπέθεντο τών

βασιλέων αύτόθι κεκηδευμένων τούς τάφους όρύττειν, καί τά μέν χρήματα

διήρπασαν, τά δέ όστά πρός ϋβριν διέρριψαν. Plutarch. in Pyrrho.

p. 400.--Diodor Sicul. excerpt. à Valesio ed. p. 266.

Note 623: Plutarch. in Pyrrho. ubi supr.--Diodor. Sicul. excerpt. l. c.

ANNEE 273 avant J.-C.

Mais déjà, cédant à son inconstance naturelle, Pyrrhus avait bâti de

nouveaux projets. Un roi de Lacédémone, chassé par ses concitoyens,

Cléonyme, vint solliciter sa protection, et Pyrrhus entreprit de le

restaurer. Rassemblant à la hâte vingt-cinq mille hommes d'infanterie, deux

mille chevaux et vingt-quatre éléphans, sans déclaration de guerre, il

passa l'isthme de Corinthe, et alla mettre inopinément le siège devant

Sparte, ne laissant aux assiégés surpris d'une si brusque attaque, qu'une

seule nuit pour préparer leur défense[624].

Note 624: Plutarch. in Pyrrho, p. 401.--Pausan. Attic. p. 24.

La sûreté de la ville exigeait qu'avant tout il fût creusé, parallèlement

au camp ennemi, une large tranchée, palissadée, aux deux bouts, avec des

chariots enfoncés jusqu'au moyeu, afin d'intercepter la route aux éléphans.

Dans cette situation extrême, les assiégés ne se laissèrent point abattre;

leurs femmes mêmes montrèrent une énergie toute virile; s'armant de pioches

et de pelles, elles voulurent travailler à la tranchée, pendant que les

hommes prendraient un peu de sommeil: avant le jour tout était terminé. La

vue de ces fortifications, que le patriotisme avait élevées dans une nuit,

comme par enchantement, découragea les Épirotes; ils hésitaient à attaquer;

mais les Gaulois, que le fils du roi commandait en personne[625],

s'offrirent à pratiquer un passage du côté où la tranchée touchait à la

rivière d'Eurotas, côté faiblement garni de troupes spartiates, parce qu'il

paraissait presque inattaquable. Deux mille Gaulois s'y portèrent donc, et

commencèrent à déterrer les chariots, les faisant rouler à mesure dans le

fleuve. La brèche était déjà très-avancée lorsque les Lacédémoniens

accoururent en force, et, après un combat sanglant, sur la tranchée même,

repoussèrent les Gaulois, qui la laissèrent comblée de leurs morts[626].

Les autres assauts livrés le même jour et les jours suivans n'ayant pas eu

plus de succès, et les Spartiates au contraire recevant des renforts de

toutes parts, Pyrrhus, dégoûté de son entreprise, leva le siège et se mit

en route pour Argos. Une révolution venait d'éclater dans cette ville, où

deux partis puissans étaient aux prises, l'un appelant à grands cris le roi

Pyrrhus, l'autre soutenant la cause d'Antigone et celle des Lacédémoniens.

Note 625: Plutarch. in Pyrrho, p. 402.

Note 626: Plutarch. in Pyrrho. p. 402.

Durant le trajet qui séparait Sparte d'Argos, l'armée épirote tomba dans

une embuscade, où elle aurait péri tout entière, sans le dévouement des

Gaulois qui en formaient l'arrière-garde: le roi eut à déplorer la perte de

la plupart de ces braves, et celle de son fils, tué en combattant à leur

tête[627]. Ce fut aux deux mille Gaulois qui survécurent à ce désastre que

Pyrrhus, en arrivant à Argos, confia la périlleuse mission de pénétrer, de

nuit et les premiers, dans les rues de la ville, par une porte qu'un de ses

partisans lui livra. Lui-même s'arrêta près de cette porte, pour surveiller

l'introduction de ses éléphans et du reste de son armée. Tout paraissait

lui réussir, et, plein d'une confiance immodérée, il faisait bondir son

cheval, en poussant des hurlemens de joie[628]; mais ses Gaulois lui

répondirent, de loin, par un cri de détresse[629]. Il les comprit, et,

faisant signe à sa cavalerie, il se précipita avec elle à toute bride à

travers les rues tortueuses d'Argos, vers le lieu d'où partait le cri. On

sait quel fut le résultat de ce combat nocturne et de l'engagement du

lendemain; on sait aussi comment périt, de la main d'une pauvre femme, ce

roi dont la mort ne fut pas moins bizarre que la vie. Quant à ses fidèles

Gaulois, il est probable que peu d'entre eux sortirent d'Argos sains et

saufs; l'histoire du moins n'en fait plus mention.

Note 627: Idem, p. 403.--Justin. l. XXV, c. 3.

Note 628: Μετ΄ άλαλαγμοΰ καί βοής. Plutarch. in Pyrrho. p. 404.

Note 629: Ώς οί Γαλάται τοϊς περί αύτόν άντηλάλαξαν, ούκ ίταμόν, ούδέ

θαρραλέον εϊκασε, ταραττομένων δέ εΐναι τήν φωνήν, καί πονούντων.

Idem, ibid.

ANNEE 271 avant J.-C.

Divers corps de ce peuple continuèrent à servir dans les interminables

querelles des rois grecs; mais ils n'avaient plus de Pyrrhus pour les

guider, et leur rôle cessa d'être bien saillant. L'histoire n'a conservé,

de toutes leurs actions durant ces guerres, qu'un seul trait, et celui-là

méritait en effet de l'être par son caractère d'énergie féroce. Une de

leurs bandes, à la solde de Ptolémée-Philadelphe, roi d'Égypte, combattait

dans le Péloponèse, contre ce même Antigone, dont il a été question tout à

l'heure; se voyant cernés par une manœuvre des troupes macédoniennes, ils

consultèrent les entrailles d'une victime sur l'issue de la bataille qu'ils

allaient livrer. Les présages leur étant tout-à-fait défavorables, ils

égorgèrent leurs enfans et leurs femmes; puis, se jetant l'épée à la main

sur la phalange macédonienne, ils se firent tuer tous jusqu'au dernier

après avoir jonché la place de cadavres ennemis[630].

Note 630: Galli quùm et ipsi se prælio pararent, in auspicia pugnæ

hostias cædunt: quarum extis quùm magna cædes interitusque omnium

prædiceretur, non in timorem sed in furorem versi... conjuges et

liberos suos trucidant. Justin. l. XXVI, c. 2.

ANNEES: 264 à 241 avant J.-C.

Sur ces entrefaites, éclata dans l'Occident une guerre qui ouvrit aux

aventuriers militaires de la Gaule transalpine un débouché commode et

abondant. Carthage, ancienne colonie des Tyriens, était alors, dans la

Méditerranée, la puissance maritime prépondérante. Ses établissemens

commerciaux et militaires embrassaient une partie de l'Afrique, l'Espagne,

les îles Baléares, la Corse, la Sardaigne et la Sicile. Voisine de la

république romaine par ses possessions en Sicile, elle avait tenté de

s'immiscer dans les affaires de la Grande-Grèce, où Rome dominait et

prétendait bien dominer sans partage: ce fut là l'origine de cette lutte si

fameuse, et par l'acharnement des deux nations rivales, et par la grandeur

des intérêts débattus.

Carthage[631], république de négocians et de matelots, faisait la guerre

avec des étrangers stipendiés; elle appela les Gaulois transalpins à son

service, et en incorpora des bandes considérables, soit dans ses troupes

actives, soit dans les garnisons des places qu'elle avait à défendre en

Corse, en Sardaigne, en Sicile. La Sicile, comme on sait, fut le premier

théâtre des hostilités; et Agrigente, Éryx, Lilybée, les villes les plus

importantes des possessions carthaginoises, reçurent des renforts gaulois

commandés tantôt par des chefs nationaux, tantôt par des officiers

africains. Tant que la fortune se montra favorable au parti qui leur avait

mis les armes à la main, tant que les vivres ne manquèrent point dans les

places, et que la solde fut régulièrement payée, les Gaulois remplirent

leurs engagemens avec non moins de fidélité que de courage; ils en

donnèrent plus d'une preuve, entre autres au siège de Lilybée[632]. Mais

sitôt que les affaires de cette république parurent décliner, et que, les

communications avec la métropole étant interceptées, la paye s'arriéra, ou

les approvisionnemens devinrent incertains, Carthage eut tout à souffrir de

leurs mécontentemens et de leur esprit d'indiscipline. On vit, dans les

murs d'Agrigente, au milieu d'une garnison de cinquante mille hommes[633],

trois ou quatre mille Gaulois[634] se déclarer en état de rébellion, et,

sans que le reste de la garnison osât tenter ou de les désarmer, ou de les

combattre, menacer la ville du pillage; pour prévenir ces malheurs, il

fallut que les généraux carthaginois appelassent à leur aide toutes les

ressources de l'astuce punique. En effet, le commandant d'Agrigente promit

secrètement aux rebelles, et leur engagea sa foi, que, dès le lendemain, il

les ferait passer au quartier du général en chef, Hannon, qui était non

loin de la place; que là, ils recevraient des vivres, leur solde arriérée,

et, en outre, une forte gratification en récompense de leurs peines. Ils

sortirent au point du jour; Hannon les accueillit gracieusement; il leur

dit que, comptant sur leur courage et voulant les dédommager amplement, il

les choisissait pour surprendre une ville voisine, où il s'était pratiqué

des intelligences, et dont il leur abandonnait le pillage: c'était la ville

d'Entelle, qui tenait pour la république romaine[635]. Le piège était trop

séduisant pour que les Gaulois n'y donnassent pas aveuglément. Le jour fixé

par Hannon, ils partirent, à la nuit tombante, et prirent le chemin

d'Entelle; mais le Carthaginois avait fait prévenir, par des transfuges

simulés, l'armée romaine, qu'il préparait un coup de main sur la ville; à

peine les Gaulois eurent-ils perdu de vue les tentes d'Hannon, qu'ils

furent assaillis à l'improviste par le consul Otacilius et exterminés[636].

Note 631: En phénicien _Karthe hadath_, ville neuve.

Note 632: Polyb. l. I, p. 44.

Note 633: Zonar. l. VIII, p. 386.

Note 634: Όντες τότε πλείους τών τρισχιλίων.Polyb. l. II, p. 95.

--Circiter quatuor millia. Fronton. Stratagem. l. III, c. 16.

Note 635: Diodor. Sicul. p. 875.--Fronton, ub supr.

Note 636: Fidelissimum dispensatorem ad Otacilium consulem misit, qui

tanquam rationibus interversis transfugisset, nunciavit nocte proximâ

Gallorum quatuor millia, quæ prædatum forent missa, posse excipi....

ipsi omnes interfecti sunt. Fronton. Stratagem. l. III, c. 16.

--Diodor. Sic. p. 875.

Cependant, le mécontentement croissant avec la misère et les traitemens

rigoureux des chefs carthaginois, les Transalpins se mirent à déserter de

toutes parts, et il ne s'écoulait pas de jour que quelque détachement ne

passât au camp ennemi. Les Romains les accueillaient avec empressement et

les incorporaient à leurs troupes[637]: ce furent, dit-on, les premiers

étrangers admis dans les armées romaines en qualité de stipendiés[638]. Il

n'est pas de moyens que les généraux carthaginois ne missent en œuvre pour

réprimer ces désertions; un historien affirme qu'ils firent mourir sur la

croix plus de trois mille Gaulois[639] coupables ou seulement suspects de

complots de ce genre: enfin Amilcar, qui remplaçait Hannon au gouvernement

de la Sicile, s'avisa d'un stratagème qui, pour quelque temps du moins, en

suspendit le cours. Il s'était attaché depuis plusieurs années, par ses

largesses et sa bienveillance particulière, un corps de Gaulois qui lui

avaient donné des preuves multipliées de dévouement; il leur commanda de se

présenter aux avant-postes romains, comme s'ils eussent voulu déserter, de

demander, suivant l'usage, une entrevue avec quelques officiers pour

traiter des conditions, et de tuer ces officiers ou de les amener captifs

dans son camp[640]. L'ordre d'Amilcar fut exécuté de point en point, et

cette perfidie rendit les désertions dès-lors plus difficiles, en inspirant

aux Romains beaucoup de méfiance.

Note 637: Fronton. Stratagem. ub. sup.

Note 638: Zonar. l. VIII, p. 198.

Note 639: Appian. Alexandr. Excerpt. ap. Fulv. Ursin. p. 356.

Note 640: Romanos excipiendorum causâ eorum progressos ceciderunt.

Fronton. Stratagem. l. III, c. 16.

Sur une montagne qui domine la pointe occidentale de l'île, était située la

ville d'Éryx, forte et par son assiette, et par ses ouvrages de défense.

Les Romains en avaient entrepris le siège, presque sans probabilité de

succès. Éryx était alors célèbre par un temple de Vénus, le plus riche de

tout le pays. Cette richesse alluma la convoitise des Gaulois qui faisaient

partie de la garnison; mais le reste des troupes et les habitans avaient

l'œil sur eux et les contenaient. Voyant qu'ils ne parviendraient pas

aisément à leur but, ils désertèrent une nuit, et passèrent dans le camp

des Romains, auxquels ils fournirent les moyens de se rendre maîtres de la

place. Ils y rentrèrent aussi avec eux, et, dans le premier moment de

trouble, ils pillèrent de fond en comble le trésor de Vénus Érycine[641].

Sur un autre point de la Sicile, l'intempérance d'une autre bande gauloise

fit perdre aux Carthaginois vingt mille hommes et soixante éléphans[642].

Note 641: Ηύτομόλησαν πρός τούς πολεμίους, παρ΄ οΐς πιστευθέντες,

πάλιν έσύλησαν τό τής Άφροδίτης τής Έρυκινής ίερόν...

Polyb. l. II, p. 95.

Note 642: Diodor. Sicul. l. XXIII, eccl. 12, p. 879.

ANNEES 241 à 237 avant J.-C.

On sait que l'évacuation de la Sicile fut une des conditions de la paix

accordée par Rome victorieuse à la république de Carthage. Il s'y trouvait

encore vingt mille étrangers stipendiés, et, sur ce nombre, deux mille

Gaulois, commandés par un chef nommé Autarite[643]. Le sénat carthaginois

avait ordonné au gouverneur de Lilybée de licencier les troupes

mercenaires; mais la caisse était vide, et ces troupes réclamaient à grands

cris, outre leur solde arriérée depuis long-temps, des gratifications

extraordinaires, dont la promesse leur avait été prodiguée, dans les jours

de découragement et de défection. Craignant pour sa vie, le gouverneur

conseilla aux stipendiaires d'aller eux-mêmes régler leurs comptes, en

Afrique, avec le sénat. Ils prirent en effet ce parti, et, s'embarquant par

détachemens, ils allèrent se réunir à Carthage, où ils commirent de si

grands désordres, qu'on fut bientôt contraint de les en éloigner[644]. Mais

les finances de la république étaient dans un état de détresse extrême;

toutes ses ressources avaient été épuisées par les dépenses d'une guerre de

vingt-quatre ans, et par les sacrifices au prix desquels il lui avait fallu

acheter la paix. Bien loin de réaliser les promesses magnifiques de ses

généraux, le sénat fit proposer aux stipendiés d'abandonner une partie de

la solde qui leur était due[645]. Aux murmures qu'une telle proposition

excita, succédèrent les menaces, et bientôt la révolte; les Gaulois

saisirent leurs armes, et entraînèrent, par leur exemple, le reste des

stipendiés[646]. Trois chefs dirigèrent ce mouvement: Spendius, natif de la

Campanie, esclave fugitif des Romains; un Africain, nommé Mathos, mais

surtout le Gaulois Autarite, homme d'une énergie sauvage, puissant par son

éloquence et l'orateur de l'insurrection, parce que de longs services chez

les Carthaginois lui avaient rendu la langue punique familière[647].

Note 643: Αύτάριτος τών Γαλατών ήγεμών.. Polyb. l. I, p. 77-79.

Note 644: Idem, p. 66.

Note 645: Idem, ibid.

Note 646: Appian. Alexand. Bell. punic. p. 3.

Note 647: Πάλαι γάρ στρατευόμενος ήδει διαλέγεσθαι φοινικιστί.

Polyb. l. I, p. 81.

Le premier acte des rebelles fut d'appeler à l'indépendance les villes

africaines, qui ne portaient qu'à regret le joug de la tyrannique

aristocratie de Carthage. La déclaration ne fut point vaine; les peuples de

l'Afrique coururent aux armes; ils fournirent aux étrangers de l'argent et

des vivres; on vit jusqu'aux femmes vendre leurs bijoux et leurs parures

pour subvenir aux frais de la guerre; et bientôt, l'armée étrangère,

grossie d'un nombre considérable d'Africains, mit le siège devant Carthage.

La république, réduite à ses seules ressources, mit sur pied tous ses

citoyens en état de combattre, et fit solliciter des secours en Sicile, et

jusqu'en Italie[648]; mais avant que ces renforts fussent arrivés, les

insurgés remportèrent une victoire complète sur l'armée punique. Pendant

trois ans, la guerre se prolongea autour de Carthage, avec la même habileté

de part et d'autre, un succès égal, mais aussi une égale férocité. Les

étrangers mutilaient leurs prisonniers; les prisonniers des Carthaginois

étaient mis en croix, ou, tout vivans, servaient de pâture aux lions. A

plusieurs reprises, Carthage courut les plus grands dangers[649].

Note 648: Appian. Bell. punic. p. 3.

Note 649: Polyb. l. I. ub. sup.

Enfin, Amilcar Barcas, commandant des forces républicaines, mettant à

profit l'éloignement de Mathos, qui s'était porté sur Tunis, isola, par des

manœuvres habiles, l'armée étrangère, des villes d'où elle tirait ses

subsistances et des renforts, et tint bloqués à leur tour Autarite et

Spendius. Leur camp était mal approvisionné, et la famine ne tarda pas à

s'y faire sentir. Les insurgés mangèrent jusqu'à leurs prisonniers, jusqu'à

leurs esclaves[650]; quand tout fut dévoré, ils se mutinèrent contre leurs

généraux, menaçant de les massacrer, s'ils ne les tiraient de cet état

cruel, par une capitulation. Autarite, Spendius et huit autres chefs se

rendirent donc auprès d'Amilcar, pour y traiter de la paix. «La république,

leur dit le Carthaginois, n'est ni exigeante, ni sévère; elle se contentera

de dix hommes choisis parmi vous tous, et laissera aux autres la vie et le

vêtement[651];» et il leur présenta le traité à signer. Sans hésiter, les

négociateurs signèrent; mais aussitôt, à un geste d'Amilcar, des soldats se

jetèrent sur eux, et les garottèrent. «C'est vous que je choisis en vertu

du traité,» ajouta froidement le général[652].

Note 650: Έπεί δέ κατεχρήσαντο μέν άσεβώς τούς αίχμαλώτους, τροφή

ούτοις χρώμενοι, κατεχρήσαντο, καί τά δουλικά σωμάτων.......

Polyb. l. I, p. 85.

Note 651: Έξεϊναι Καρχηδονίοις έκλέξασθαι τών πολεμίων οϋς άν αύτοί

βούλωνται δέκα, τούς δέ λοιπούς άφιέναι μετά χιτώνος. Idem, p. 86.

Note 652: Εύθέως Κμίλκας έφη· τούς παρόντας έκλέγεσθαι, κατά τάς

όμολογίας. Idem, ibid.

Sur ces entrefaites, les insurgés inquiets du retard de leurs commissaires,

et soupçonnant quelque perfidie, prirent les armes. Ils étaient alors dans

un lieu qu'on nommait la _Hache_, parce que la disposition du terrein

rappelait la figure de cet instrument. Amilcar les y enveloppa avec ses

éléphans et toute son armée, si bien qu'il n'en put échapper un seul,

quoiqu'ils fussent plus de quarante mille. Les Carthaginois allèrent

ensuite assiéger Tunis, où Mathos tenait avec le reste des étrangers[653].

Note 653: Polyb. l. I p. 86-87.

Amilcar, sous les murs de Tunis, établit son camp du côté opposé à

Carthage; un autre général, nommé Annibal, se plaça du côté de Carthage, et

fit planter, sur une éminence entre son camp et la ville assiégée, des

croix où furent attachés Autarite et Spendius; ces malheureux expirèrent

ainsi, sous les yeux mêmes de leurs compagnons, trop faibles pour les

sauver. Leur mort du moins ne resta pas sans vengeance. Au bout de quelques

jours, les assiégés ayant fait une sortie, à l'improviste, pénétrèrent

jusque dans le camp punique, enlevèrent Annibal, et l'attachèrent à la

croix de Spendius, où il expira. Cependant les affaires des insurgés

allèrent de pis en pis, et bientôt ce qui restait de Gaulois, traînés avec

Mathos à la suite d'Amilcar, le jour de son triomphe, périrent au milieu

des tortures, que les Carthaginois se plaisaient à entremêler, dans les

solennités publiques, aux joies de leurs victoires[654].

Note 654: Polyb. l. I, p. 87 et seq.

ANNEE 230 avant J.-C.

Tel fut le sort des Gaulois qui, jusqu'à la fin de la guerre punique,

avaient fait partie des garnisons carthaginoises, en Sicile. Quant aux

déserteurs que les Romains avaient pris à leur solde, sitôt que la guerre

fut terminée, ils furent désarmés, par ordre du sénat, et déportés sur la

côte d'Illyrie[655]. Là, ils entrèrent au service des Épirotes, qui, en

mémoire de Pyrrhus et de leur affection mutuelle, confièrent à huit cents

d'entre eux la défense de Phénice, ville maritime, située dans la Chaonic,

une des plus riches et des plus importantes de tout le royaume. Les

Illyriens exerçaient alors la piraterie sur la côte occidentale du

continent grec; ils abordèrent, un jour, au port de Phénice, pour s'y

procurer des vivres; et, étant entrés en conversation avec quelques Gaulois

de la garnison, ils complotèrent ensemble de s'emparer de la place. La

trahison s'accomplit. Au jour convenu, les Illyriens s'étant approchés en

force des murailles, les Gaulois, dans l'intérieur, se jetèrent l'épée à la

main sur les habitans, et ouvrirent les portes à leurs complices[656].

Note 655: Διό καί σαφώς έπεγνωκότες Ρ΄ωμαίοι τήν άσέβειαν αστών, άμα

τψ διαλύσασθαι τόν πρός Καρχηδονίους πόλεμον, ούδέν ποιήσαντο

προυργιαίτερον, τοϋ παροπλίσαντας αύτούς έμβαλεϊν εἰς πλοϊα, καί τής

Ίταλίας πάσης έξορίστους καταστήσαι. Polyb. l. II, p. 95.

Note 656: Polyb. l. II, ub. supr.

ANNEE 220 avant J.-C.

Cependant Amilcar Barcas, vainqueur d'Autarite et des Gaulois révoltés,

était passé d'Afrique en Espagne pour y combattre encore d'autres Gaulois.

La peuplade gallique des Celtici, établie, comme nous l'avons dit plus

haut[657], dans l'angle sud-ouest de la presqu'île ibérique, entre la

Guadiana et le grand Océan, pendant tout le cours de la guerre punique,

n'avait cessé de harceler les colonies carthaginoises voisines. Amilcar fut

envoyé pour la châtier, et conquérir à sa république la partie occidentale

de l'Espagne, qui était encore indépendante ou mal soumise. A la tête des

Celtici, combattaient deux frères d'une grande intrépidité, et dont l'un,

nommé Istolat ou Istolatius, avait étonné plus d'une fois les Carthaginois

par son audace; mais, contre un ennemi tel qu'Amilcar, le courage seul ne

suffisait pas. Istolat et son frère furent tués dans la première bataille

qu'ils livrèrent; de toute leur armée, il ne se sauva que trois mille

hommes, qui mirent bas les armes, et consentirent à se laisser incorporer

parmi les mercenaires d'Amilcar[658].

Note 657: Chap. I, p. 7.

Note 658: Diodor. Sicul. l. XXV, eccl. 2, p. 882.

Indortès, parent des deux frères, et leur successeur au commandement des

Celtici, entreprit de venger leur défaite. Il mit sur pied une armée de

plus de cinquante mille hommes; mais il fut complètement battu. Pour

s'attacher ce peuple brave, et l'attirer dans les intérêts de sa

république, Amilcar accorda la liberté à dix mille prisonniers que la

victoire fit tomber en son pouvoir. Il se montra moins généreux à l'égard

d'Indortès; car, après lui avoir fait arracher les yeux, et l'avoir fait

déchirer de verges, à la vue de son armée, il le condamna au supplice de la

croix. Amilcar subjugua pareillement la plupart des autres peuplades

galliques ou gallo-ibériennes, qui occupaient la côte occidentale de

l'Espagne; il trouva la mort dans ces conquêtes[659]. Son gendre Asdrubal,

qui le remplaça, périt assassiné par un Gaulois, esclave d'un chef

lusitanien qu'Asdrubal avait mis à mort par trahison. L'esclave gaulois

s'attacha pendant plusieurs années aux pas du Carthaginois, épiant

l'occasion de le tuer; il le poignarda enfin au pied des autels, dans le

temps qu'il offrait un sacrifice pour le succès de ses entreprises. Le

meurtrier fut saisi et appliqué à la torture; mais, au milieu des plus

grands tourmens, insensible à la douleur, et heureux d'avoir vengé un homme

qu'il aimait, il expira en insultant aux Africains[660].

Note 659: Polyb. l. II.--Diodor Sicul. l. XXV, p. 882-883.--Cornel.

Nepos in Hamilcare.

Note 660: Appian. Alex. Bell. Iberic.

CHAPITRE VII.

GAULE CISALPINE. Situation de ce pays dans l'intervalle des deux premières

guerres puniques.--Les Boïes tuent leurs rois At et Gall.--Intrigues des

colonies romaines fondées sur les bords du Pô.--Les Cénomans trahissent la

cause gauloise.--Le partage des terres du Picénum fait prendre les armes

aux Cisalpins.--Leur ambassade aux Gésates des Alpes.--Un Gaulois et une

Gauloise sont enterrés vifs dans un des marchés de Rome.--Bataille de

Fésules où les Romains sont défaits.--Bataille de Télamone où les Gaulois

sont vaincus.--La confédération boïenne se soumet.--Guerre dans l'Insubrie,

et perfidie des Romains.--Marcellus tue le roi Virdumar.--Soumission de

l'Insubrie.--Triomphe de Marcellus.

238--222.

ANNEES 238 à 236 avant J.-C.

Quarante-cinq ans[661] s'étaient écoulés depuis l'extermination du peuple

sénonais, et la terreur dont cet exemple des vengeances de Rome avait

frappé les nations cisalpines n'était pas encore effacée. La jeunesse, il

est vrai, murmurait de son inaction; elle se flattait de reconquérir

aisément le territoire enlevé à ses pères, et de laver la honte de leurs

défaites; et les chefs suprêmes, ou rois du peuple boïen, At et Gall[662],

tous deux ardens ennemis des Romains, et ambitieux de se signaler,

favorisaient hautement ces dispositions belliqueuses. Mais les anciens,

dont les conseils nationaux étaient composés, et la masse du peuple,

désapprouvaient les menées des rois boïens et l'ardeur des jeunes gens,

qu'ils traitaient d'inexpérience et de folie[663]. Après un demi-siècle de

tranquillité, ils craignaient d'engager de nouveau une lutte, qui

paraissait devoir être d'autant plus terrible, que la république romaine,

depuis les dernières guerres, avait fait d'immenses progrès en puissance.

At et Gall cherchèrent des secours au dehors; à prix d'argent, ils firent

descendre en Italie plusieurs milliers de montagnards des Alpes[664], dans

l'espoir que leur présence donnerait de l'élan aux peuples cisalpins; et, à

la tête de ces étrangers, ils marchèrent sur Ariminum, celle des colonies

romaines qui touchait de plus près à leur frontière. Déjà la jeunesse

boïenne s'agitait et prenait les armes, quand les partisans de la paix,

indignés que ces rois précipitassent la nation, contre sa volonté, dans une

guerre qu'elle redoutait, se saisirent d'eux et les massacrèrent[665]. Ils

tombèrent ensuite sur les montagnards, qu'ils contraignirent à regagner

leurs Alpes en toute hâte; de sorte que la tranquillité était déjà

rétablie, lorsque l'armée romaine, accourue à la défense d'Ariminum, arriva

sur la frontière boïenne[666].

Note 661: Polyb. l. II, p. 109.

Note 662: Atès et Galatus, Άτης καί Γάλατος, dans Polybe, l. II,

p. 109. _At_ ou _Atta_, père: Galatos ou Galatus est l'altération

grecque de _Gall_.

Note 663: Νέοι, θυμοΰ άλογίστου πλήρεις, άπειροι... Polyb. l. c.

Note 664: Ήρξαντο... έπισπάσθαι τούς έκ τών Άλπεων Γαλάτας.

Polyb. l. II, p. 109.

Note 665: Άνεϊλον μέν, τούς ίδίους βασιλεϊς Άτην καί Γάλατον.

Idem, ibid.

Note 666: Polyb. l. c.

Cependant ces mouvemens inquiétèrent le sénat; il défendit par une loi, à

tous les marchands soit romains, soit sujets ou alliés de Rome, de vendre

des armes dans la Circumpadane; il suspendit même, si l'on en croit un

historien, tout commerce entre ce pays et le reste de l'Italie[667]. Au

mécontentement violent que de telles mesures durent exciter sur les rives

du Pô, d'autres mesures encore plus hostiles vinrent bientôt mettre le

comble; celles-ci étaient relatives au partage de l'ancien territoire

sénonais.

Note 667: Zonar, l. VIII, p. 402.

ANNEE 232 avant J.-C.

Rome, long-temps absorbée par les soins de la guerre punique, n'avait

encore établi que deux colonies dans le pays enlevé aux Sénons: c'étaient

Séna, fondée immédiatement après la conquête, et Ariminum, postérieur à la

première de quinze années[668]. Les terres non colonisées restaient, depuis

cinquante ans, entre les mains de riches patriciens, qui en retiraient

l'usufruit, et même s'en étaient approprié illégalement la meilleure

partie. Le tribun Flaminius ayant éveillé sur cette usurpation l'attention

des plébéiens, malgré tous les efforts du sénat, une loi passa, qui

restituait au peuple les terres distraites et en réglait la répartition,

par tête, entre les familles pauvres[669]. Des triumvirs partirent aussitôt

pour mesurer le terrein, fixer les lots, et prendre toutes les dispositions

nécessaires à l'établissement de la multitude qui devait les suivre.

L'arrivée de ces commissaires jeta l'inquiétude parmi les Cisalpins, et, en

dépit d'eux-mêmes, les tira de leur inaction.

Note 668: La colonie de _Sena_ date de l'an 283; _Ariminum_, de

l'an 268.

Note 669: Polyb. l. II, p. 109.--Cicer. de Senectute, p. 411.

Le mal que leur avait fait une seule des colonies déjà fondées était

incalculable. Ariminum, ancienne ville ombrienne, que les Sénons avaient

jadis laissé subsister au milieu d'eux, avait été transformée par les

Romains en une place de guerre formidable, sans cesser d'être le principal

marché de la Cispadane: sentinelle avancée de la politique romaine dans la

Gaule[670], Ariminum était, depuis trente-cinq ans, un foyer de corruption

et d'intrigues qui malheureusement avaient porté fruit. De l'argent

distribué aux chefs et des promesses qui flattaient la vanité nationale,

avaient gagné les Cénomans à l'alliance de Rome[671]. Sous main, ils la

secondaient dans ses projets d'ambition; et, jusqu'à ce qu'ils pussent

trahir leurs compatriotes ouvertement, et sur les champs de bataille, ils

les vendaient dans l'ombre, semant la désunion au sein de leurs conseils,

et révélant à l'ennemi leurs projets les plus secrets. Par le moyen de ces

traîtres et des Vénètes, dévoués de tout temps aux ennemis de la Gaule,

l'influence romaine dominait déjà la moitié de la Transpadane.

Note 670: Specula populi romani. Cicer. pro Man. Fonteio, p. 219.

Note 671: Οί Κενομάνοι, διαπεσβευσαμένων Ρ΄ωμαίων, τούτοις εϊλοντο

συμμαχεϊν. Polyb. l. II, p. 111.

Dans la Cispadane, les intrigues de Rome avaient échoué; mais ses armes

poussaient avec activité, depuis six ans, l'asservissement des Ligures de

l'Apennin, et, de ce côté, n'inquiétaient pas moins la confédération

boïenne que du côté de l'Adriatique[672]. Ces dangers de jour en jour plus

pressans et ceux dont le nouveau partage était venu subitement menacer la

Gaule, justifiaient les prévisions, ou tout au moins l'humeur guerrière

d'At et de Gall. Les Boïes reconnurent leur faute, et travaillèrent à

former entre toutes les nations circumpadanes une ligue offensive et

défensive; mais les Vénètes rejetèrent hautement la proposition d'en faire

partie; les Cénomans se montrèrent tièdes et incertains; quant aux Ligures,

épuisés par une longue guerre, ils avaient besoin de repos. Les Boïes et

les Insubres restaient seuls. Ils furent donc contraints de recourir à ces

mêmes Transalpins qu'ils avaient si durement chassés, quelques années

auparavant. Au nom de la ligue insubro-boïenne, ils envoyèrent des

ambassadeurs à plusieurs des peuples établis sur le revers occidental et

septentrional des Alpes[673], peuples auxquels les Gaulois d'Italie

appliquaient la dénomination collective de _Gaisda_[674], d'où les Romains

avaient fait _Gæsatæ_. Voici quelles étaient la signification et l'origine

de ce surnom.

Note 672: Tit. Liv. Epitom. l. XX.--Flor. l. II, c. 3.

--Paul. Oros. l. IV, c. 12.--Zonar. l. VIII.

Note 673: Πρός τούς κατά τάς Άλπεις καί τόν Ρ΄οδανόν ποταμόν

κατοικοΰντας... Γαισάτας. Polyb. l. II, p. 109.

Note 674: _Gaisde_, en langue gallique, signifie encore aujourd'hui,

armé. Armstrong's dict.

Les Gaulois d'Italie, dans le cours de trois siècles, avaient adopté

successivement une partie de l'armure italienne, et perfectionné leurs

armes nationales; mais, sur ce point, comme sur tout le reste, leurs

voisins des vallées des Alpes n'avaient rien changé aux usages antiques de

leurs pères. A l'exception du long sabre de cuivre ou de fer, sans pointe,

et à un seul tranchant, le montagnard allobroge ou helvétien ne connaissait

pas d'autre arme que le vieux _gais_ gallique, dont il se servait

d'ailleurs avec une grande habileté; cette circonstance avait fait donner,

par les Cisalpins, aux bandes qu'ils tiraient des montagnes, le nom de

_gaisda_, c'est-à-dire, armées du gais. Plus tard, par extension et par

abus, ce mot s'employa pour désigner une troupe soldée, d'au-delà des

Alpes, quelles que fussent sa tribu et son armure. C'était l'acception

qu'il portait du temps de Polybe, et _Gésate_ ne signifiait plus dès lors

qu'un soldat stipendiaire[675].

Note 675: Polyb. l. II, p. 109.--Quod nomen non gentis, sed

mercenariorum Gallorum est. Paul Oros. l. IV, c. 12.--La ressemblance

du mot _Gæsatæ_ avec le mot grec ou plutôt persan, _Gaza_, qui veut

dire _trésor_, _richesses_, donna lieu chez les Grecs à une

étymologie absurde; ils transformèrent _Gæsatæ_ en _Gazitæ_ et

_Gazetæ_, qu'ils traduisaient par _Chrysophoroi_, qui porte ou

emporte l'or, stipendiés, mercenaires. V. Étienne de Byzance et

Polybe lui-même répété par Plutarque.

ANNEES 231 à 228 avant J.-C.

Nous ignorons auxquelles des tribus, armées du gais, les députés cisalpins

s'adressèrent; mais rien ne fut épargné pour aiguillonner des hommes

sauvages et belliqueux. Deux chefs ou rois, Concolitan[676] et Anéroëste,

reçurent des présens considérables en argent, et de grandes promesses pour

l'avenir. Les ambassadeurs étaient chargés de rappeler aux Gésates, que

jadis une bande descendue de leurs montagnes avait assisté les Sénons au

sac et à l'incendie de Rome, et occupé sept mois entiers cette ville

fameuse, jusqu'à ce que les Romains offrissent de la racheter à prix d'or;

qu'alors les Gaulois l'avaient rendue, mais bénévolement, de leur plein

gré, et étaient rentrés dans leurs foyers, sans obstacle, joyeusement, et

chargés de butin[677]. «L'expédition qu'ils venaient proposer serait,

ajoutaient-ils, bien plus facile et bien plus lucrative; plus facile,

puisque la presque totalité des Cisalpins s'armait en masse pour y prendre

part; plus lucrative, parce que Rome, depuis ses anciens désastres, avait

amassé des richesses prodigieuses.» L'éloquence des ambassadeurs eut tout

succès; Anéroëste et Concolitan se mirent en marche; et «jamais, dit

Polybe, armée plus belle et plus formidable n'avait encore franchi les

Alpes[678].»

Note 676: _Ceann-coille-tan_: chef du pays des forêts. Κογκολιτάνος

καί Άνηροέστης. Polyb. l. c.

Note 677: Τέλος έθελοντί καί μετά χάριτος παραδόντες τήν πόλιν,

άθραυστοι καί άσινεϊς έχοντες τήν ώφέλειαν, είς τήν οίκείαν

έπανήλθον. Polyb. l. II, p. 110.

Note 678: Idem. loc. cit.

Le rendez-vous était sur les bords du Pô; Lingons, Boïes, Anamans,

Insubres, s'y rassemblèrent de toutes parts; les Cénomans seuls manquèrent

à l'appel des nations gauloises. Une députation du sénat romain les avait

déterminés à jeter enfin le masque[679]; ils s'étaient armés, mais pour se

réunir aux Vénètes et menacer le territoire insubrien de quelque irruption,

durant l'absence des troupes nationales. Cette trahison obligea les

confédérés à diviser leurs forces; ils ne mirent en campagne que cinquante

mille hommes d'infanterie et vingt mille de cavalerie; le surplus restant

pour la défense des foyers[680]. L'armée active fut partagée en deux corps,

le corps des Gésates, commandé par les rois Anéroëste et Concolitan, et

celui des Cisalpins, commandé par l'Insubrien Britomar[681].

Note 679: Polyb. l. II, p. 111.

Note 680: Διό καί μέρος τι τής δυνάμεως καταλιπεϊν ήναγκάσθησαν οί

βασιλεϊς τών Κελτών, φυλακής χάριν τής χώρας. Idem, ibid.

Note 681: Ce nom paraît signifier _le grand Breton_. _Mor_, en langue

gallique, _mawr_, en cambrien, voulait dire _grand_.

A la nouvelle de ces préparatifs, dont les Cénomans envoyaient à l'ennemi

des rapports fidèles, une frayeur générale s'empara de Rome, et le sénat

fit consulter les livres sibyllins, ce qui ne se pratiquait que dans

l'attente de grandes calamités publiques: ces livres, vendus autrefois au

roi Tarquin-l'Ancien par la sibylle ou prophétesse Amalthée, étaient

réputés contenir l'histoire des destinées de la république. Ils furent

feuilletés avec soin; mais pour comble d'épouvante, on y trouva une

prophétie qui semblait annoncer que, deux fois, les Gaulois prendraient

possession de Rome. Le sénat s'empressa de consulter le collège des prêtres

sur le sens de cette prophétie menaçante: il lui fut répondu, que le

malheur prédit pouvait être détourné, et l'oracle rempli, si quelques

Gaulois étaient enterrés vifs, dans l'enceinte des murailles, car, par ce

moyen, ils _prendraient possession_ du sol de Rome. Soit superstition, soit

politique, le sénat accueillit cette absurde et atroce interprétation. Une

fosse maçonnée fut préparée dans le quartier le plus populeux de la ville,

au milieu du marché aux bœufs[682]. Là furent descendus, en grande pompe,

avec l'appareil des plus graves cérémonies religieuses, deux Gaulois, un

homme et une femme, afin de représenter toute la race; puis la pierre

fatale se referma sur eux. Mais les bourreaux eurent peur de leurs victimes

assassinées; pour apaiser, comme ils disaient, «leurs mânes», ils

instituèrent un sacrifice qui se célébrait sur leur fosse, chaque année,

dans le mois de novembre[683].

Note 682: In foro boario... in locum saxo conseptum.

Tit. Liv. l. XXII, c. 57.

Note 683: Plutarch. in Marcell. p. 299.--Idem. Quæstion, roman.

p. 283.--Dion. Cass. ap. Vales. p. 774.--Paul. Oros. l. IV, c. 13.

--Zonar. l. VIII.

ANNEE 226 avant J.-C.

Cependant des levées en masse s'organisaient dans tout le centre et le midi

de la presqu'île, car les peuples italiens croyaient tous leur existence en

péril. De toutes parts, on amenait à Rome, comme dans le boulevard commun

de l'Italie, des vivres et des armes, et «l'on ne se souvenait pas, dit un

historien, d'en avoir jamais vu un tel amas[684].» La république fut bientôt en mesure

de mettre sur pied sept cent soixante-dix mille soldats. Une partie fut

cantonnée dans les provinces du centre; cinquante mille hommes, sous la

conduite d'un préteur, furent envoyés en Étrurie pour garder les passages

de l'Apennin; le consul Æmilius Pappus partit, avec une armée consulaire,

pour défendre la frontière du Rubicon; le second consul, Atilius Régulus,

qui se rendait d'abord en Sardaigne, afin d'y apaiser quelques troubles,

devait ensuite débarquer en Étrurie, et rejoindre l'armée de l'Apennin;

enfin, vingt mille Cénomans et Vénètes avaient l'ordre de se porter dans

l'ancien pays sénonais, pour renforcer les légions d'Æmilius et inquiéter

la frontière boïenne[685]. Sans être effrayée de ces dispositions, l'armée

gauloise traversa l'Apennin, par des défilés qu'on avait négligé de garder,

et descendit inopinément dans l'Étrurie.

Note 684: Σίτου δέ καί βελών καί τής άλλης έπιτηδειότητος πρός

πόλεμον τηλικαύτην έποιήσαντο παρασκευήν, ήλίκην ούδείς πω μνημονεύει

πρότερον. Polyb. l. II, p. 111.

Note 685: Τούτους δ' έταξαν έπί τών όρων τής Γαλατίας, ώς άν

έμβαλόντες είς τήν τών Βοιών χώραν, άντιπερισπῶσι τούς έξεληλυθότας.

Polyb. l. II, p. 112.--Diod. Sicul. l. XXV, ecl. 3.--Tit. Liv. epit.

XX.--Plutarch. in Marcello, p. 299.--Paul. Oros. l. IV, c. 13.

ANNEE 225 avant J.-C.

En mettant le pied sur le territoire ennemi, les rois de l'armée gauloise,

Concolitan, Anéroëste et Britomar, jurèrent solennellement, à la tête de

leurs troupes, et firent jurer à leurs soldats, «qu'ils ne détacheraient

pas leurs baudriers, avant d'être montés au Capitole»; et ils prirent à

grandes journées la route de Rome[686]. Les ravages qu'ils exercèrent sur

leur passage furent terribles; ils emportaient jusqu'aux meubles des

maisons; ils traînaient après eux les troupeaux, et la population garottée,

qu'ils faisaient marcher sous le fouet. Rien ne les arrêtait, parce que

l'armée romaine d'Étrurie les attendait encore aux passages septentrionaux

de l'Apennin, quand déjà ils avaient pénétré au cœur de la province. Ils

n'étaient plus qu'à trois journées de Rome, lorsqu'ils apprirent que le

préteur, averti enfin, les suivait à marche forcée. Craignant de se laisser

enfermer entre cette armée et la ville, ils firent volte-face, et

s'avancèrent à leur tour au-devant du préteur. L'ayant rencontré entre

Arrétium et Fésules, vers le coucher du soleil, ils campèrent, séparés de

lui seulement par un intervalle étroit. Dès que la nuit fut venue, ils

allumèrent des feux, comme pour bivouaquer, mais tout-à-coup ils se

retirèrent dans le plus grand silence, avec toute leur infanterie, et

transportèrent leur camp près de Fésules, ordonnant à la cavalerie de

rester en présence de l'ennemi jusqu'au point du jour, et de se diriger

alors aussi vers Fésules en se faisant poursuivre par les Romains. Le

stratagème eut un plein succès. Au lever du soleil, les Romains,

n'apercevant plus l'infanterie gauloise, attribuèrent sa retraite à la

peur, et attaquèrent la cavalerie qui se mit à fuir, en les attirant du

côté de Fésules; l'infanterie se montra alors et tomba sur eux à

l'improviste. La confiance et le nombre étaient pour les Gaulois; ils

accablèrent l'armée romaine, et lui tuèrent six mille hommes. Le reste

s'étant rallié et retranché sur une hauteur voisine, les Gaulois songèrent

d'abord à l'y forcer; mais comme eux-mêmes étaient accablés de fatigue, à

cause de la marche de la nuit, ils se contentèrent de placer en observation

une partie de leur cavalerie, et allèrent prendre du repos[687].

Note 686: Non priùs soluturos se baltea, quàm Capitolium

ascendissent, juraverunt. Flor. l. II, c. 4.

Histoire des Gaulois (1/3) depuis les temps les plus reculés jusqu'à l'entière soumission de la Gaule à la domination romaine. · 第 5 / 7 章