L'événement d'Allia avait frappé les Romains de la plus accablante

consternation: un abattement stupide régna d'abord dans la ville; le sénat

ne s'assemblait point; aucun citoyen ne s'armait; aucun chef ne commandait;

on ne songeait même pas à fermer les portes. Bientôt, et d'un soudain élan,

on passa de cet extrême accablement à des résolutions d'une énergie

extrême; on décréta que le sénat se retirerait dans la citadelle avec mille

des hommes en état de combattre[307], et que le reste de la population

irait demander un refuge aux peuples voisins. On travailla donc avec

activité à approvisionner la citadelle d'armes et de vivres; on y

transporta l'or et l'argent des temples; chaque famille y mit en dépôt ce

qu'elle possédait de plus précieux[308]; et les chemins commencèrent à se

couvrir d'une multitude de femmes, d'enfans, de vieillards fugitifs.

Cependant la ville ne demeura pas entièrement déserte. Plusieurs citoyens

que retenaient l'âge et les infirmités, ou le manque absolu de ressources,

ou le désespoir et la honte d'aller traîner à l'étranger le spectacle de

leur misère, résolurent d'attendre une prompte mort au foyer domestique, au

sein de leurs familles, qui refusaient de les abandonner. Ceux d'entre eux

qui avaient rempli des charges publiques se parèrent des insignes de leur

rang, et, comme dans les occasions solennelles, se placèrent sur leurs

sièges ornés d'ivoire, un bâton d'ivoire à la main. Telle était la

situation intérieure de Rome, lorsque les éclaireurs gaulois s'avancèrent

jusque sous les murs de la ville, le soir du jour qui suivit la bataille. A

la vue de cette cavalerie, les Romains crurent l'heure fatale arrivée, et

se renfermèrent précipitamment dans leurs maisons. Le jour continuant à

baisser, ils pensèrent que l'ennemi ne différait que pour profiter de la

lumière douteuse du crépuscule, et l'attente redoublait la frayeur; mais la

frayeur fut à son comble quand on vit la nuit s'avancer. «Ils ont attendu

les ténèbres, se disait-on, afin d'ajouter à la destruction toutes les

horreurs d'un sac nocturne[309].» La nuit s'écoula dans ces angoisses. Au

lever de l'aurore, on entendit le bruit des bataillons qui entraient par

la porte Colline.

Note 307: Juventus quam satis constat vix mille hominum fuisse.

Florus, l. I, c. 13.

Note 308: Έξ όλης τής πόλεως, είς ένα τόπον, τών άγαθών

συνηθροισμένων. Diodor. Sicul. l. XIV, p. 323.

Note 309: In noctem dilatum consilium esse quò plus pavoris

inferrent. Tit. Liv. l. V, c. 39.

Le même soupçon qui avait fait hésiter les Gaulois aux portes de Rome, les

accompagna à travers les rues et les carrefours déserts. Ils s'avancèrent

avec précaution jusqu'à la grande place appelée _forum magnum_, et située

au pied du mont Capitolin. Là, ils purent apercevoir la citadelle qui

couronnait ce petit mont, et les hommes armés dont ses créneaux étaient

garnis; c'étaient les premiers qui se fussent montrés à eux depuis la

journée d'Allia. Tandis que le gros de l'armée faisait halte sur ce vaste

forum, quelques détachemens se répandirent par les rues adjacentes pour

piller; mais, trouvant toutes les maisons du peuple fermées, ils n'osèrent

les forcer; et, bientôt effrayés du silence et de la solitude qui les

environnaient, craignant d'être surpris et enveloppés à l'improviste, ils

se concentrèrent de nouveau dans la place, sans oser s'en écarter

davantage[310].

Note 310: Indè rursùs ipsà solitudine ahsterriti, ne qua fraus

hostilis vagos exciperet, in forum ac propinqua foro loca conglobati

redibant. Tit. Liv. l. V, c. 41.

Cependant quelques soldats remarquèrent des maisons plus apparentes que les

autres, dont les portes n'étaient point fermées[311], ils se hasardèrent à

y pénétrer. Ils trouvèrent dans le vestibule intérieur des vieillards

assis, qui ne se levaient point à leur approche, qui ne changeaient point

de visage, mais qui demeuraient appuyés sur leurs bâtons, l'œil calme et

immobile. Un tel spectacle surprit les Gaulois; incertains s'ils voyaient

des hommes ou des statues, ou des êtres surnaturels, ils s'arrêtèrent

quelque temps à les regarder[312]. L'un d'eux enfin, plus hardi et plus

curieux, s'approcha d'un de ces vieillards qui portait, suivant les usages

romains, une barbe longue et épaisse, et la lui caressa doucement avec la

main; mais le vieillard levant son bâton d'ivoire en frappa si rudement le

soldat à la tête qu'il lui fît une blessure dangereuse[313]; celui-ci

irrité le tua; ce fut le signal d'un massacre général. Tout ce qui tomba

vivant au pouvoir des Gaulois périt par le fer; les maisons furent pillées

et incendiées.

Note 311: Patentibus atriis principum. Tit. Liv. l. V, c. 41.

Note 312: Ad eos velut simulacra versi cùm starent. Tit. Liv. l. V,

c. 41.--Plutarch. in Camil. p. 140.

Note 313: Ό μέν Παπείριος τή βακτηρίά τήν κεφαλήν αύτοϋ πατάξας

συνέτριψε. Plut. l. c.

La citadelle de Rome, appelée aussi _Capitolium_, le Capitole, parce qu'on

avait, dit-on, trouvé une tête d'homme en creusant ses fondations, était un

édifice de forme carrée, de deux cents pieds environ sur chaque face,

dominant la ville. Déjà suffisamment forte par sa position au-dessus d'un

rocher inaccessible de trois côtés, de hautes et épaisses murailles la

défendaient en outre du côté où le rocher était abordable. Le Capitole

communiquait alors au grand forum par une montée faite de main d'homme, et

encore très-escarpée, que remplaça plus tard un escalier de cent

marches[314].

Note 314: Tit. Liv. l. VIII, c. 6.--Tacit. Histor. l. III, c. 71.

Dans une position si favorable, une garnison tant soit peu nombreuse devait

ne céder qu'à la famine; aussi les assiégés reçurent-ils avec mépris la

sommation de se rendre. Le Brenn alors tenta d'emporter la place de vive

force. Un matin, à la pointe du jour, il range ses troupes sur le

forum[315], et commence à gravir avec elles la montée qui conduisait au

Capitole. Jusqu'à la moitié du chemin, les Gaulois s'avancèrent sans

trouver d'obstacles, poussant de grands cris, et joignant leurs boucliers

au-dessus de leurs têtes, par cette manœuvre, que les anciens désignaient

sous le nom de _tortue_[316]. Les assiégés, se fiant à la rapidité de la

pente, les laissaient approcher pour les fatiguer; bientôt ils les

chargèrent avec furie; les culbutèrent, et en firent un tel carnage que le

Brenn n'osa pas livrer un second assaut, et se contenta d'établir autour de

la montagne une ligne de blocus[317].

Note 315: Primâ luce, signo dato, multitudo omnis in foro instruitur.

Tit. Liv. l. V, c. 43.

Note 316: Indè, clamore sublato, ac testudine factà, subeunt.

Tit. Liv. l. V, c. 43.

Note 317: Amissâ itaque spe per vim atque arma subeundi, obsidionem

parant. Tit. Liv. l. V, c. 43.

Tandis que les deux partis, dans l'inaction, s'observaient mutuellement,

les Gaulois virent un jour descendre à pas lents du Capitole un jeune

Romain vêtu à la manière des prêtres de sa nation, et portant dans ses

mains des objets consacrés[318]. Il pénètre dans leur camp; et, sans

paraître ému ni de leurs cris, ni de leurs gestes, il le traverse tout

entier ainsi que les ruines amoncelées de la ville jusqu'au mont Quirinal.

Là il s'arrête, accomplit certaines cérémonies religieuses particulières à

la famille Fabia, dont il était membre[319], et retourne par le même chemin

au Capitole avec la même gravité, la même impassibilité, le même silence.

Chaque fois les Gaulois le laissèrent passer sans lui faire le moindre mal,

soit qu'ils respectassent son courage, soit que la singularité du costume,

de la démarche et de l'action les eût frappés d'une de ces frayeurs

superstitieuses auxquelles nous les verrons plus d'une fois

s'abandonner[320].

Note 318: Gabino cinctu, sacra manibus gerens..... nihil ad vocem

cujusquam terroremve motus. Tit. Liv. l. V, c. 46.

Note 319: Sacrificium erat statum... genti Fabiæ. Tit. Liv. ibid.

Note 320: Seu religione etiam motis..... Tit. Liv. l. V, c. 46.

Le siège commençait à peine, et déjà la disette tourmentait les assiégeans.

Dans leur avidité imprévoyante, ils avaient dissipé en peu de jours les

subsistances que les flammes avaient épargnées, et se voyaient réduits à

vivre du pillage des campagnes, ressource faible et précaire pour une

multitude indisciplinée, et dont le nombre s'augmentait de momens en

momens; car les recrues de la Gaule cisalpine arrivaient successivement, et

bientôt l'armée du Brenn ne compta pas moins de soixante-et-dix mille

hommes[321]. Des divisions de cavaliers et de fantassins allaient donc

battre la plaine de tous côtés et à de grandes distances de Rome[322]; ils

s'avancèrent jusqu'aux portes d'Ardée, antique ville des Rutules, peu

éloignée de la mer inférieure.

Note 321: Diodor. Sicul. l. XIV, p. 321.

Note 322: Exercitu diviso, partîm per finitimos prædari placuit.

Tit. Liv. l. V, c. 43.

Dans Ardée vivait un patricien romain, M. Furius Camillus, qui, après avoir

rendu à la république d'éminens services à la tête des armées, s'était

attiré la haine des citoyens par la dureté de son commandement, son

arrogance et son faste aristocratique, et par l'impopularité obstinée de sa

conduite. Appelé en jugement devant le peuple comme prévenu de concussion,

Marcus Furius pour échapper à une condamnation déshonorante s'était exilé

volontairement, et depuis une année il demeurait parmi les Ardéates[323].

Tout aigri qu'il était contre ceux à l'injustice desquels il attribuait sa

disgrace, les malheurs et l'humiliation de Rome l'affligèrent vivement; et

quand il vit ces Gaulois destructeurs de sa patrie venir piller impunément

jusque sous les murs qu'il habitait, il sentit se soulever en lui le cœur

du patriote et du soldat. Jour et nuit il haranguait les Ardéates, les

pressant de s'armer, et combattant par ses raisonnemens la répugnance de

leurs magistrats à s'embarquer dans une guerre dont Rome devait recueillir

presque tout le fruit[324]. «Mes vieux amis, et mes nouveaux

compatriotes[325], leur disait-il, laissez-moi vous payer, en vous servant,

l'hospitalité que je tiens de vous. C'est dans la guerre que je vaux

quelque chose, et dans la guerre seulement que je puis reconnaître vos

bienfaits[326]. Ne croyez pas, Ardéates, que les calamités présentes soient

passagères, et se bornent à la république de Rome; vous vous abuseriez.

C'est un incendie qui ne s'éteindra pas qu'il n'ait tout dévoré...... Les

Gaulois, vos ennemis, ont reçu de la nature moins de force que de fougue.

Déjà rebutés d'un siège qui commence, vous les voyez se disperser dans les

campagnes, se gorgeant de viandes et de vin, et dormant couchés comme des

bêtes fauves là où la nuit les surprend, le long des rivières, sans

retranchemens, sans corps-de-garde ni sentinelles[327]. Donnez-moi

quelques-uns de vos jeunes gens à conduire; ce n'est pas un combat que je

leur propose, c'est une boucherie. Si je ne vous livre les Gaulois à

égorger comme des moutons, que je sois traité à Ardée de même que je l'ai

été à Rome!»

Note 323: Tit. Liv. l. V.

Note 324: Plutarch. in Camil. p. 139.

Note 325: Ardeates, veteres amici, novi etiam cives mei.

Tit. Liv. l. V, c. 44.

Note 326: Ubi usus erit mei vobis, si in bello non fuerit? hâc arte

in patriâ steti. Tit. Liv. l. V, c. 44.

Note 327: Ubi nox appetit, propè rivos aquarum, sine munimento, sine

stationibus ac custodiis, passim, ferarum ritu, sternuntur..... Me

sequimini ad cædem non ad pugnam. Tit. Liv. l. V, c. 44.

--Plut. Camil. p. 140.

Les talens militaires de M. Furius inspiraient une confiance sans bornes;

d'ailleurs la circonstance pressait, car l'ennemi, enhardi par l'impunité,

devenait chaque jour plus entreprenant. On donna donc une troupe de soldats

d'élite à l'exilé romain, qui, sans faire aucune démonstration hostile,

renfermé dans les murailles d'Ardée, épia patiemment l'heure favorable.

Elle ne se fit pas long-temps désirer. Les Gaulois, dans une de leurs

courses, vinrent faire halte à quelques milles de là. Ils emportaient avec

eux du butin qu'ils se partagèrent, et du vin dont ils burent avec excès;

chefs et soldats ne songèrent à autre chose qu'à s'enivrer, et la nuit les

ayant surpris incapables de continuer leur route, et même de dresser leurs

tentes, ils s'étendirent sur la terre pêle-mêle au milieu de leurs armes.

Le sommeil et un silence profond régnèrent bientôt sur toute la bande[328].

Ce fut alors que Furius Camillus, averti par ses espions, sortit d'Ardée,

et tomba sur les campemens des Gaulois, au milieu de la nuit. Il avait

ordonné à ses trompettes de sonner, et à ses soldats de pousser de grands

cris[329], dès qu'ils seraient arrivés; mais ce tumulte fit à peine revenir

les Gaulois de leur sommeil; quelques-uns se battirent; la plupart furent

tués encore endormis. Ceux qui, profitant de l'obscurité, parvinrent à

s'échapper, la cavalerie ardéate les atteignit au point du jour[330]; enfin

un détachement nombreux qui avait gagné le territoire d'Antium, à dix

milles d'Ardée, fut exterminé par les paysans[331].

Note 328: Νύξ έπήλθε μεθύουσιν αύτοϊς, καί σιωπή κατέσχε τό

στρατόπεδον. Plut. in Camil. p. 141.

Note 329: Κραυγή τε χρώμενος πολλή καί ταϊς σάλπιγξι πανταχόθεν

έκταράττων άνθρώπους... Plut. in Camil. ibid.

Note 330: Plutarch. Camil. p. 141.

Note 331: Magna pars in agrum Antiatem delati, incursione ab oppdanis

in palatos factâ, circumveniuntur. Tit. Liv. l. V, c. 45.

Ce succès encouragea les peuples du Latium; ils s'armèrent à l'instar des

Ardéates. De l'enceinte des villes où jusqu'alors ils s'étaient tenus

renfermés sans coup férir, ils se mirent à fondre de tous côtés sur les

bandes qui couraient la campagne, et la rive gauche du Tibre ne fut plus

sûre pour les fourrageurs gaulois. Sur la rive droite la défense, mieux

organisée encore, agit avec plus d'efficacité. L'Étrurie avait songé

d'abord à profiter des désastres des Romains, et leur avait déclaré la

guerre[332]; mais voyant son territoire foulé et épuisé, sans plus de

ménagement que les terres des Latins, elle inclina à des sentimens plus

généreux. Ses villes méridionales combinèrent leurs armes avec celles des

fugitifs romains réunis à Véïes, quelques-unes guidées, comme Cære, par une

antique affection pour Rome, les autres par l'ennui de l'occupation

gauloise. Véïes, cité forte et bien défendue, devint le centre des

opérations de ce côté du Tibre.

Note 332: Οί Τυρ΄ρ΄ηνοί, μετά δυνάμεως άδράς, έπεπορεύοντο τήν τών

Ρ΄ωμαίων χώραν, λεηλαλοϋντες. Diod. Sicul. l. XIV, p. 323.

Le nom de M. Furius, mêlé aux premiers succès des peuples latins contre les

Gaulois, réveilla dans le cœur des enfans de Rome le souvenir de ce grand

général. Leurs torts mutuels furent oubliés. D'une résolution unanime ils

lui proposèrent de venir à Véïes se mettre à la tête de ses vieux

compagnons d'armes, ou de permettre qu'ils allassent combattre sous ses

drapeaux à Ardée[333]. Mais Camillus s'y refusa. «Banni par vos lois, leur

répondit-il, je ne puis reparaître au milieu de vous. D'ailleurs le

suffrage du sénat doit seul m'élever au commandement; que le sénat ordonne,

et j'obéis[334].» En vain les réfugiés de Véïes mirent tout en œuvre pour

fléchir sa résolution. «Tu n'es plus exilé, lui disaient-ils, et nous ne

sommes plus citoyens de Rome. La patrie! En est-il encore une pour nous,

quand l'ennemi occupe en maître ses cendres et ses ruines[335]? Et comment

espérer de pénétrer au Capitole pour y consulter le sénat? Comment espérer

d'en revenir sain et sauf, lorsque les barbares investissent la place?»

Marcus Furius fut inébranlable[336].

Note 333: Tit. Liv. l. V, p. 46.--Plutarch. in Camil. p. 141.

Note 334: Plut. ub. supr.

Note 335: Ούκ έτι γάρ έστι φυγάς, οὔθ' ήμείς πολϊται, πατρίδος ούκ

οϋσης, άλλά κρατουμένης ύπό τών πολεμίων. Plutarch. in Camil. p. 141.

Note 336: Plutarch. in Camill.--Tit. Liv. ut supr.

Les scrupules de l'exilé d'Ardée prenaient sans doute leur source dans un

respect exalté pour les devoirs du citoyen, dans l'idée honorable, quoique

étroite, d'une obéissance absolue et passive à la lettre de la loi. Mais

peut-être s'y mêlait-il à son insu quelque ressouvenir d'une injure

récente, ou du moins quelque levain de cet orgueil aristocratique qui avait

causé sa disgrace. Véïes renfermait, il est vrai, la majorité des citoyens

romains armés et en état de délibérer; Véïes représentait Rome, mais Rome

plébéienne. Pour un patricien aussi inflexible que Marcus Furius, la

véritable Rome pouvait-elle se trouver ailleurs qu'au Capitole, avec le

sénat, avec le corps des chevaliers, avec toute la jeunesse patricienne?

Au reste, à quelque motif qu'on veuille attribuer sa réponse, il est

évident qu'elle équivalait à un refus. Pour que les assiégés pussent être

consultés, et que leur détermination fût connue, il fallait non-seulement

pénétrer dans la ville occupée par les Gaulois, mais escalader le rocher

jusqu'à la citadelle sans être aperçu de l'ennemi, sans exciter l'alarme

parmi la garnison; il fallait être non moins heureux au retour. D'ailleurs

nul des Romains n'ignorait que les approvisionnemens du Capitole touchaient

à leur terme; car on allait entrer dans le septième mois du blocus. Le

moindre retard pouvait donc anéantir toute espérance de salut.

Les difficultés presque insurmontables qui interdisaient l'accès de la

citadelle n'effrayèrent point Pontius Cominius, jeune plébéien plein

d'intrépidité, de patriotisme et d'amour de la gloire. Il part de Véïes, il

arrive à la chute du jour en vue de Rome; trouvant le pont gardé par les

sentinelles ennemies, il passe sans bruit le Tibre à la nage, aidé par des

écorces de liège dont il avait eu soin de se munir[337], et se dirige du

côté où les feux lui paraissent moins nombreux, les patrouilles moins

fréquentes, le silence plus profond. Parvenu au pied de la côte la plus

raide et la moins accessible du mont Capitolin, il se met à l'escalader,

et, après des peines inouïes, pénètre jusqu'aux premières sentinelles

romaines, se fait connaître et conduire aux magistrats. Les nouvelles

apportées par cet intrépide jeune homme ranimèrent les assiégés, dont la

confiance commençait à s'abattre; car leurs magasins étaient presque vides,

et rien n'avait percé jusqu'à eux, ni touchant l'avantage remporté par

Camillus près d'Ardée, ni touchant les ligues organisées sur les deux rives

du Tibre; tant le blocus était sévèrement maintenu. La sentence qui

condamnait M. Furius fut levée sans opposition, et le premier magistrat

ayant consulté les auspices en silence à la lueur des flambeaux, dans la

seconde moitié de la nuit, suivant le cérémonial consacré, proclama

dictateur l'exilé d'Ardée[338]. La dictature conférait à celui qui en était

revêtu une autorité absolue en temps de paix comme en temps de guerre, et

le droit de disposer de la vie et de la propriété des citoyens sans la

participation du sénat ni du peuple. C'était un pouvoir véritablement

despotique, mais limité par la courte durée de son exercice. Pontius

descendit le rocher, repassa le Tibre, et, aussi heureux cette fois que

l'autre, arriva à Véïes sans encombre.

Note 337: Incubans cortici. Tit. Liv. l. V, c. 46.

--Plut. in Camil. p. 141.

Note 338: Οί δ' άκούσαντες, καί βουλευσάμενοι τόν Κάάμιλλον

άποδεικνύουσι δικτάτωρα. Plut. in Camil. p. 142.

Mais le lendemain, au lever du jour, une patrouille gauloise remarqua le

long du rocher les traces de son passage, des herbes et des arbrisseaux

arrachés, d'autres qui paraissaient avoir été foulés récemment, la terre

éboulée en plusieurs endroits, et çà et là l'empreinte de pas humains. Le

Brenn se rendit sur les lieux, et, après avoir tout considéré, recommanda

le secret à ses soldats. Le soir il convoqua dans sa tente ceux de ses

guerriers en qui il mettait le plus de confiance, et leur ayant exposé ce

qu'il avait vu et ce qu'on pouvait tenter sans crainte: «Nous croyions ce

rocher inaccessible, ajouta-t-il; eh bien, les assiégés eux-mêmes nous

révèlent les moyens de l'escalader. La route est tracée: il y aurait à

hésiter de la lâcheté et de la honte. Là où peut monter un homme, plusieurs

y monteront à la file, et en s'entr'aidant. Ceux qui se distingueront

peuvent compter sur des récompenses dignes d'une telle entreprise[339].»

Tous promettent gaiement d'obéir. Ils partent en effet, et, à la faveur

d'une nuit épaisse[340], ils se mettent à gravir à la file, s'accrochant

aux branches des arbrisseaux, aux pointes et aux fentes des rochers, se

soutenant les uns les autres, et se prêtant mutuellement les mains ou les

épaules[341]. Avec les plus grandes peines ils parviennent peu à peu

jusqu'au pied de la muraille, qui, de ce côté-là, était peu élevée, parce

qu'un endroit si escarpé semblait tout-à-fait hors d'insulte. La même

raison portait les soldats qui en avaient la garde à se relâcher de la

vigilance[342] ordinaire, de sorte que les Gaulois trouvèrent les

sentinelles endormies d'un profond sommeil[343].

Note 339: Τήν μέν όδόν, εΐπεν, ήμϊν έπ΄ αύτούς άγνοουμένην οί

πολέμιοι δεικνύουσι, ώς οϋτ΄ άπόρευτος οϋτ΄ άβατος άνθρώποις έστίν,

κ. τ. λ. Plut. in Camil. p. 142.

Note 340: Defensi tenebris et dono noctis opacæ.

Virg. Æneid. V. 658.

Note 341: Alterni innixi, sublevantesque invicem alii alios.

Tit. liv. l. I, c. 47.

Note 342: Οί μέν φύλακες παρερραθυμηκότες ήσαν τής φυλακής διά τήν

όχυρότητα τοϋ τόπου. Diodor. Sicul. l. XIV, p. 324.

--Ælian. de animal. natur. l. XII, c. 33.

Note 343: Tit. Liv. l. V, c. 47.--Plut. in Camil. p. 142.

--Diodor. Sicul. l. XIV, p. 324.

Le mur qu'ils commençaient à escalader faisait partie de l'enceinte d'une

chapelle de Junon, autour de laquelle rôdaient quelques-uns de ces chiens

préposés à la défense des temples. Il s'y trouvait aussi des oies

consacrées à la déesse, et que, pour cette raison, les assiégés avaient

épargnées au fort de la disette qui les tourmentait. Souffrans et abattus

par une longue diète, les chiens faisaient mauvaise garde, et les Gaulois

leur ayant lancé par-dessus le rempart quelques morceaux de pain, ils se

jetèrent dessus avec avidité et les dévorèrent, sans aboyer ni donner le

moindre signe d'alarme[344]; mais à l'odeur de la nourriture, les oies, qui

en manquaient depuis plusieurs jours, se mirent à battre des ailes et à

pousser de tels cris, que toute la garnison se réveilla en sursaut[345]. On

s'arme à la hâte; on court vers le lieu d'où partent ces cris. Il était

temps; car déjà deux des assiégeans avaient atteint le haut du rempart.

M. Manlius, homme robuste et intrépide, fait face lui seul aux Gaulois;

d'un revers d'épée, il abat la main de l'un d'eux qui allait lui fendre la

tête d'un coup de hache; en même temps il frappe si rudement l'autre au

visage, avec son bouclier, qu'il le fait rouler du haut en bas du

rocher[346]. Toute la garnison arrive pendant ce temps-là et se porte le

long du rempart. Les assiégeans, repoussés à coups d'épées et accablés de

traits et de pierres, se culbutent les uns sur les autres; ils ne peuvent

fuir, et la plupart, en voulant éviter le fer ennemi, se perdent dans les

précipices. Un petit nombre seulement regagna le camp.

Note 344: Οί μέν γάρ κύνες πρός τήν ριφθεϊσαν τροφήν κατεσιώπησαν.

Ælian de animal. nat. l. XII, c. 33.

Note 345: Clangore, alarumque crepitu. T. Liv. l. V, c. 49.--Diodor.

Sicul. l. XIV, p. 324.--Plut. in Camil. p. 142.--Ælian. ubi suprà.

etc.

Note 346: Plut. in Camil. p. 142.--Tit. Liv. liv. V, c. 47.

Cet échec acheva de décourager les Gaulois. Un fléau non moins cruel que la

famine décimait ces corps affaiblis tout à la fois par les excès et par les

privations. Un automne chaud et pluvieux avait développé parmi eux des

germes de fièvres contagieuses dont l'état des localités aggravait encore

le caractère. Ils avaient brûlé ou démoli les maisons et les édifices

publics indistinctement dans tous les quartiers de la ville, sans songer à

se conserver des abris aux environs du Capitole, où se tenaient les troupes

du blocus. Depuis sept mois ils étaient donc forcés de camper sur des

décombres et des cendres accumulées, d'où s'élevait, au moindre vent, une

poussière âcre et pénétrante qui leur desséchait les entrailles, et d'où

s'exhalaient aussi, lorsque des pluies abondantes avaient détrempé le

terrein, des vapeurs pestilentielles[347]. Ils succombaient en grand nombre

à ces maladies, et des bûchers étaient allumés jour et nuit sur les

hauteurs pour brûler les morts[348].

Note 347: Loco... ab incendiis torrido et vaporis pleno, cineremque

non pulverem modo ferente..... Tit. Liv. l. V, c. 48.--Plut, in

Camil. p. 143.

Note 348: Bustorum indè Gallicorum nomine insigne locum fecêre. Tit.

Liv. c. 48.

Les souffrances n'étaient pas moindres dans l'intérieur de la citadelle, et

chaque moment les aggravait; ni renforts, ni vivres, ni nouvelles qui

soutinssent le courage, rien n'arrivait du dehors. Les assiégés étaient

réduits, pour subsister, à faire bouillir le cuir de leurs chaussures[349].

Camillus ne paraissait point. Ses scrupules étaient levés, les difficultés

aplanies. Ce général avait vu accourir autour de lui la jeunesse romaine et

latine. Il ne comptait pas moins de quarante mille hommes sous ses

enseignes[350], et cependant aucune tentative ne se faisait pour débloquer

ou secourir le Capitole; soit qu'il eût assez de protéger la campagne

contre les bandes affamées qui l'infestaient, soit que les milices latines

et étrusques, qui avaient des combats journaliers à livrer à leurs portes

mêmes, se souciassent peu d'abandonner leurs foyers à la merci d'un coup de

main, pour aller tenter, sur les décombres de Rome, une bataille

incertaine.

Note 349: Servius. Æneid. VIII, v. 655.

Note 350: Ήδη μέν έν όπλοις δισμυρίους κατέλαβε, πλείονας δέ συνήγεν

άπς τών συμμάχων... Plut. in Camil. p. 142.

Dans cette communauté de misères, les deux partis étaient impatiens de

négocier. Les sentinelles du Capitole et celles de l'armée ennemie

commencèrent les pourparlers, et bientôt il s'établit entre les chefs des

communications régulières[351]. Mais les demandes des Gaulois parurent aux

assiégés trop dures et trop humiliantes. Comme elles avaient pour fondement

l'état de disette qui forçait les Romains de capituler[352], on raconte

que, dans la vue de démentir ce bruit, les tribuns militaires firent jeter

du haut des murailles aux avant-postes quelques pains qui leur

restaient[353]. Il est possible que ce stratagème, ainsi que le prétendent

les historiens, ait porté le Brenn à rabattre de ses prétentions; mais

d'autres causes influèrent plus puissamment sans doute sur sa

détermination. Il fut informé que les Vénètes s'étaient jetés sur les

terres des Boïes et des Lingons, et que, du côté opposé, les montagnards

des Alpes inquiétaient les provinces occidentales de la Cisalpine[354]; il

s'empressa de renouer les négociations, se montra moins exigeant, et la

paix fut conclue. Voici quelles en furent les conditions: 1º Que les

Romains paieraient aux Gaulois mille livres pesant d'or[355]; 2º qu'ils

leur feraient fournir par leurs colonies ou leurs villes alliées, des

vivres et des moyens de transport[356]; 3º qu'ils leur cédaient une

certaine portion du territoire romain, et s'engageaient à laisser dans la

nouvelle ville qu'ils bâtiraient une porte perpétuellement ouverte, en

souvenir éternel de l'occupation gauloise[357]. Cette capitulation fut

jurée de part et d'autre avec solennité le 13 février, sept mois accomplis

après la bataille d'Allia[358].

Note 351: Tit. Liv. l, V, c. 48.--Plut. in Camil. p. 143.

Note 352: Cùm Galli famem objicerent. Tit. Liv. l. V, c. 48.

Note 353: Dicitur..... multis locis panis de Capitolio jactatus esse.

Tit. Liv. l. V, c. 48.--Valer. Max. l. VII, c. 4.

Note 354: Γενομένου δ΄άντισπάσματος, καί τών Ούενέτών έμβαλόντων είς

τήν χώραν αύτών, πότε μέν ποιησάμενοι συνθήκας πρός Ρωμαίους...

Polyb. l. II, p. 106.

Note 355: Diodor. Sic. l. XIV, p. 324.--T. Liv. l. V, c. 48.--Plut.

in Camil. p. 143.--Valer Max. l. V, c. 6.--Quelques écrivains portent

cette rançon au double. Varro. ap. Non. in Torq.

--Plin. l. XXXII, c. 1.

Note 356: Transvehendos et commeatibus persequendos. Fronton. Strat.

l. II, c. 6.

Note 357: Πύλην ήνεῳγμένην παρέχειν διά παντός, καί γήν έργάσιμον.

Polyæn. Stratag. l. VIII, c. 25.

Note 358: Plut. in Camil. p. 144.

Alors les assiégés réunirent tout ce que le Capitole renfermait d'or; le

fisc, les ornemens des temples, tout fut mis à contribution, jusqu'aux

joyaux que les femmes, à leur départ, avaient déposés dans le trésor

public[359]. Le Brenn attendait au pied du rocher les commissaires romains,

avec une balance et des poids; quand il fut question de peser, un d'eux

s'aperçut que les poids étaient faux, et que le Gaulois qui tenait la

balance la faisait pencher frauduleusement. Les Romains se récrièrent

contre cette supercherie; mais le Brenn, sans s'émouvoir, détachant son

épée, la plaça ainsi que le baudrier dans le plat qui contre-pesait l'or.

«Que signifie cette action? demanda avec surprise le tribun militaire

Sulpicius.--Que peut-elle signifier, répondit le Brenn, sinon malheur aux

vaincus![360]» Cette raillerie parut intolérable aux Romains; les uns

voulaient que l'or fût enlevé et la capitulation révoquée; mais les plus

sages conseillèrent de tout souffrir sans murmure; «La honte, disaient-ils,

ne consiste pas à donner plus que nous n'avons promis, elle consiste à

donner; résignons-nous donc à des affronts que nous ne pouvons ni éviter ni

punir[361].» Le siège étant levé, l'armée gauloise se mit en marche par

différens chemins et en plusieurs divisions, afin sans doute qu'elle pût,

moins difficilement, se procurer des subsistances. Le Brenn, à la tête du

principal corps, sortit de la ville par la voie Gabinienne[362], à l'orient

du Tibre. Les autres prirent, sur la rive droite du fleuve, la direction de

l'Étrurie.

Note 359: Ex ædibus sacris et matronarum ornamentis. Varro ap. Non.

Valer. Max. l. V, c. 61.--Tit. Liv. l. V, c. 50.

Note 360: Τί γάρ άλλο, είπεν, ή τοϊς νενικημένοις όδύνη; Plut. in

Camil. p. 143.--Væ victis! Tit. Liv. l. V, c. 48.

Note 361: Plutarch. in Camil. p. 143.

Note 362: Παρά τήν Γαβινίαν όδόν. Plut. in Camil. p. 144.

--Tit. Liv. l. V, c. 49.

Mais à peine étaient-ils à quelque distance de Rome, qu'une proclamation du

dictateur M. Furius vint annuler, comme illégal, le traité sur la foi

duquel ils avaient mis fin aux hostilités. Le dictateur déclarait «qu'à lui

seul, d'après la loi romaine, appartenaient le droit de paix et de guerre

et celui de faire des traités; le traité du Capitole, négocié et conclu par

des magistrats inférieurs, qui n'en avaient pas le pouvoir, était

illégitime et nul, qu'en un mot, la guerre n'avait pas cessé entre Rome et

les Gaulois[363].» Les colonies romaines et les villes alliées, se fondant

sur un pareil subterfuge, refusèrent partout aux Gaulois les subsides

stipulés, et ceux-ci se virent contraints de mettre le siège devant chaque

place pour obtenir à force ouverte ce que les conventions leur assuraient.

Comme ils attaquaient la petite ville de Veascium, Camillus arriva à

l'improviste, fondit sur eux, les défit et leur enleva une partie de leur

butin[364]. Les divisions qui avaient pris par la rive droite du Tibre ne

furent guère mieux traitées. Les villes leur barraient le passage, les

paysans massacraient leurs traîneurs, un corps nombreux donna de nuit dans

une embuscade que lui dressèrent les Cærites dans la plaine de Trausium, et

y périt presque tout entier[365].

Note 363: Negat eam pactionem ratam esse, quæ, postquàm ipse dictator

creatus esset, injussu suo ab inferioris juris magistratu facta

esset. T. Liv. l. V, c. 49.--Plut. in Camil. p. 143.

Note 364: Τών άπεληλυθότων Γαλατών άπό Ρώμην Ούεάσκιον τήν πόλιν

σύμμαχον ούσαν Ρωμαίων πορθούντων, έπιθέμενος αύτοϊς ό αύτοκράτωρ..

Diodor. Sicul. l. XIV, p. 225.

Note 365: Ύπό Κερίων έπιβουλευθέντες, νυκτός άπαντες κατεκόπησαν έν

τώ Τραυσίώ πεδίω. Diodor. Sicul. l. XIV, l. c....

Débarrassée de ses ennemis, Rome se recontruisit avec rapidité. Par un

scrupule bizarre et qu'on a peine à concevoir, le sénat, qui avait violé

si complètement dans ses dispositions fondamentales le traité du Capitole,

crut devoir respecter l'engagement de tenir une des portes de la ville

perpétuellement ouverte; mais cette porte, il eut soin qu'elle fût placée

dans un lieu inaccessible[366].Peut-être se crut-il lié par la religion du

serment en tout ce qui ne contrariait pas les lois politiques; peut-être

aussi, comme les portes, ainsi que les murailles des villes, étaient

sacrées et mises sous la protection spéciale des dieux nationaux, les

Romains craignirent-ils de rebâtir leur patrie sous les auspices d'un

sacrilège.

Note 366: Έπί πέτρας έπροσβάτου πύλην ήνεψγμένην κατεσκεόύααν.

Polyæn. Stratag. l. VIII, 25.

Ainsi se termina cette expédition devenue depuis lors si fameuse et dont la

vanité nationale des historiens romains a tant altéré la vérité. Il est

probable qu'elle n'eut d'abord, chez les Gaulois, d'autre célébrité que

celle d'une expédition peu productive et malheureuse, et que l'incendie de

la petite ville aux sept collines frappa moins vivement les imaginations

que le pillage de telle opulente cité de l'Étrurie, de la Campanie, ou de

la grande Grèce. Mais plus tard, lorsque Rome plus puissante voulut parler

en despote au reste de l'Italie, les fils des Boïes et des Sénons se

ressouvinrent de l'avoir humiliée. Alors on montra dans les bourgs de

Brixia, de Bononia, de Sena, les dépouilles de la ville de Romulus, les

armes enlevées à ses vieux héros, les parures de ses femmes et l'or de ses

temples. Plus d'un brenn, provoquant quelque consul au combat singulier,

lui présenta, ciselée sur son bouclier, l'épée gauloise dans la

balance[367]; et plus d'une fois le Romain captif aux bords du Pô entendit

un maître farouche lui répéter avec outrage: «Malheur aux vaincus!»

Note 367:

In titulos (Chryxus) Capitolia capta trahebat;

Tarpeioque jugo demens et vertice sacro

Pensanteis aurum Celtas umbone ferebat.

Silius. Ital. l. IV, V. 147.

CHAPITRE III.

GAULE CISALPINE. Rome s'organise pour résister aux Gaulois.--Les Cisalpins

ravagent le Latium pendant dix-sept ans.--Duels fabuleux de T. Manlius et

de Valerius Corvinus.--Paix entre les Gaulois et les Romains.--Irruption

d'une bande de Transalpins dans la Circumpadane; sa destruction par les

Cisalpins.--Ligue des peuples italiens contre Rome; les Gaulois en font

partie; bataille de Sentinum.--Les Sénons égorgent des ambassadeurs

romains; ils sont défaits à la journée de Vadimon; le territoire sénonais

est conquis et colonisé.--Drusus rapporte à Rome la rançon du Capitole.

ANNEES 389 à 366. avant J.-C.

Les deux invasions étrangères qui avaient précipité le retour de l'armée

boïo-sénonaise, se terminèrent à l'avantage des Gaulois; les Vénètes furent

repoussés au fond de leurs lagunes, et les montagnards dans les vallées des

Alpes. Mais à ces guerres extérieures succédèrent des querelles

intestines[368] qui absorbèrent pendant vingt-trois ans toute l'activité de

ces peuplades turbulentes; ce furent vingt-trois années de répit pour

l'Italie.

Note 368: Μετά δέ ταϋτα τοϊς έμφυλίοις συνείχοντο πολέμοις.

Polyb. l. II, p. 106.

Rome sut en profiter. L'apparition des Gaulois, si brusque et si

désastreuse, avait laissé après elle un sentiment de terreur, que l'on

retrouve profondément empreint dans toutes les institutions romaines de

cette époque. L'anniversaire de la bataille d'Allia fut mis au nombre des

jours maudits et funestes[369]; toute guerre avec les nations gauloises fut

déclarée, par cela seul, _tumulte_, et toute exemption suspendue, pendant

la durée de ces guerres, même pour les vieillards et les prêtres[370];

enfin un trésor, consacré exclusivement à subvenir à leurs dépenses, fut

fondé à perpétuité et placé au Capitole: la religion appela les

malédictions les plus terribles[371] sur quiconque oserait en détourner les

fonds à quelque intention, et pour quelque nécessité que ce fût[372]. On

vit aussi les Romains profiter de l'expérience de leurs revers pour

introduire dans l'armement et la tactique de leurs légions d'importantes

réformes. La bataille d'Allia et les suivantes avaient démontré

l'insuffisance du casque de cuivre pour résister au tranchant des longs

sabres gaulois; les généraux romains y substituèrent un casque en fer

battu, et garnirent le rebord des boucliers d'une large bande du même

métal. Ils remplacèrent pareillement les javelines frêles et allongées

dont certains corps de la légion étaient armés, par un épieu solide appelé

_pilum_, propre à parer les coups du sabre ennemi, comme à frapper, soit de

près soit de loin[373]. Cette arme n'était vraisemblablement que le _gais_

gallique perfectionné.

Note 369: Varro. de ling. latin. l. V, col. 35.--Epit. Pomp. Fest.

col. 249. Plut. in Camil. p. 137.--Tit. Liv. l. VI.--Aurel. Victor

c. 23, etc.

. . . Damnata diù romanis Allia fastis.

Lucan. l. VII. v. 409.

Note 370: Οὕτω δ' ούν ό φόβος ήν ίσχυρός, ώστε θέσθαι νόμον, άφείσθαι

τούς ίερεϊς στρατείας, χωρίς άν μή Γαλατικός ή πόλεμος. Plut. in

Camil. p. 150.--In Marcello, p. 299.--Tit. Liv. passim.--Appian.

Bell. civil. l. II. p. 453.

Note 371: Σύν άρά δημοσίά Appian. Bell. civil. l. II, p. 453.

Note 372: Appian. ibid.--Plut. in Cæsar.--Flor. IV, 2.

--Dion Cass. LXI, 71.

Note 373: Plutarch. in Camil. p. 150.--Appian. Bell. gallic. p. 754.

--Polyæn. Stratag. l. VIII, c. 7, sect. 2.

ANNEES 366 à 361. avant J.-C.

Cependant les Gaulois reprirent leurs habitudes vagabondes; une de leurs

bandes parut dans la campagne de Rome, et la traversa pour aller plus avant

au midi[374]: les Romains, n'osant pas les attaquer, se tinrent renfermés

dans leurs murailles[375]. Pendant cinq ans les courses des Gaulois se

succédèrent dans le Latium et la Campanie, et pendant cinq ans, la

république s'abstint à leur égard de toute démonstration hostile. Au bout

de ce temps, une de ces bandes, campée sur la rive droite de l'Anio, ayant

menacé directement la ville, les légions sortirent enfin, et se

présentèrent en face de l'ennemi de l'autre côté de la rivière. «Cette

nouveauté, dit un historien, surprit grandement les Gaulois[376];» ils

hésitèrent à leur tour, et, après une délibération tumultueuse où des avis

contraires furent débattus avec chaleur, le parti de la retraite ayant été

adopté, ils décampèrent à petit bruit, à la nuit close, remontèrent l'Anio,

et allèrent se retrancher dans une position inexpugnable au milieu des

montagnes de Tibur[377].

Note 374: Tit. Liv. l. VII, c. 1.

Note 375: Ούκ έτόλμησαν άντεξαγαγεϊν Ρωμαϊοι τά στρατόπεδα.

Polyb. l. II, p. 106.

Note 376: Οί δέ Γαλάται καταπλαγέντες τήν έφοδον αύτών..

Idem, p. 107.

Note 377: In Tiburtem agrum... arcem belli gallici.

Tit. Liv. l. VII, c. II Polyb. l. II, p. 107.

ANNEE 361 avant J.-C.

Telle fut l'issue de cette campagne tout-à-fait insignifiante, si l'on s'en

tient au témoignage de l'historien romain le plus digne de foi. Mais chez

la plupart des autres, on la trouve embellie d'un de ces exploits

merveilleux qui plaisent tant à l'imagination populaire et qu'on voit se

reproduire presque identiquement dans les annales primitives de toutes les

nations.

Ils racontent que dans le temps que les armées romaine et gauloise, campées

des deux côtés de l'Anio, s'observaient l'une l'autre, un Gaulois, dont la

taille surpassait de beaucoup la stature des plus grands hommes, s'avança

sur un pont qui séparait les deux camps. Il était nu; mais le collier d'or

et les brasselets indiquaient le rang illustre qu'il tenait parmi les

siens; son bras gauche était passé dans la courroie de son bouclier, et, de

ses deux mains, élevant au-dessus de sa tête deux énormes sabres, il les

brandissait d'un air menaçant[378]. Du milieu du pont, le géant provoqua au

combat singulier les guerriers romains; et, comme nul n'osait se présenter

contre un tel adversaire, il les accablait de moqueries et d'outrages, et

leur tirait, dit-on, la langue en signe de mépris[379]. Piqué d'honneur

pour sa nation, le jeune Titus Manlius, descendant de celui qui avait sauvé

le Capitole de l'escalade nocturne des Sénons, va trouver le dictateur qui

commandait alors l'armée. «Permets-moi, lui dit-il, de montrer à cette bête

féroce que je porte dans mes veines le sang de Manlius[380].» Le dictateur

l'encourage, et Manlius, s'armant du bouclier de fantassin et de l'épée

espagnole, épée courte, pointue, à deux tranchans, s'avance vers le

pont[381]; il était de taille médiocre, et ce contraste faisait ressortir

d'autant plus la grandeur de son ennemi, qui, suivant l'expression de

Tite-Live, le dominait comme une citadelle[382].

Note 378: Nudus, præter scutum et gladios duos, torque atque armillis

decoratus. Quint. Claudius apud Aulum Gell. l. IX, 3.

Note 379: Nemo audebat propter magnitudinem atque immanitatem faciei.

Deinde Gallus irridere atque linguam exertare. Q. Claud. loco citat.

--Tit. Livius, l. VII, c. 10.

Note 380: «Si tu permittis volo ego illi belluæ ostendere me ex eâ

familiâ ortum quæ Gallorum agmen ex rupe Tarpeià dejecit.»

Tit. Liv. loc. citat.

Note 381: Q. Claud. ibid.--Tit. Livius, ibid. Les critiques ont

relevé ici un anachronisme choquant; l'épée espagnole ne fut connue

des Romains que 150 ans plus tard.

Note 382: Gallus velut moles supernè imminens.

Tit. Liv. l. VI, c. 10.

Tandis que le Gaulois chantait, bondissait, se fatiguait par des

contorsions[383] bizarres, le Romain s'approche avec calme. Il esquive

d'abord un premier coup déchargé sur sa tête, revient, écarte par un choc

violent le bouclier de son adversaire, se glisse entre ce bouclier et le

corps, dont il transperce à coups redoublés la poitrine et les flancs; et

le colosse va couvrir dans sa chute un espace immense[384]. Manlius alors

détache le collier du vaincu, et le passe tout ensanglanté autour de son

cou; cette action, ajoute-t-on, lui valut de la part des soldats le surnom

de _Torquatus_, qui signifiait _l'homme au collier_. C'est à la terreur

produite par ce beau fait d'armes que les mêmes historiens ne manquent pas

d'attribuer la retraite précipitée des Gaulois. Ce récit forgé, suivant

toute apparence, par la famille Manlia, pour expliquer le surnom d'un de

ses ancêtres[385], tomba sans doute de bonne heure dans le domaine de la

poésie populaire; la peinture s'en empara également, et la tête du Gaulois

tirant la langue jouit long-temps du privilège de divertir la populace

romaine. Nous savons que, cent soixante-sept ans avant notre ère, elle

figurait au-dessus d'une boutique de banquier, sur une enseigne circulaire,

appelée le _bouclier du Kimri_[386]. Marius, comme on le verra plus tard,

ennoblit cette conception grotesque, en l'adoptant pour sa devise, après

que, dans deux batailles célèbres, il eut anéanti deux nations entières de

ces redoutables Kimris[387].

Note 383: Gallus, suà disciplinâ, cantabundus. Claud. ibid.--Cantus,

exultatio, armorumque agitatio vana. Tit. Liv. ibid.

Note 384: Quum insinuasset sese inter corpus armaque, uno alteroque

subindè ictu ventrem atque inguina hausit et in spatium ingens

ruentem porrexit hostem. Tit. Liv. l. VII, c. 10.

--Q. Claud. l. IX, c. 3.

Note 385: Niebuhr Rœmisch. Gesch. t. II.

Note 386: Taberna argentaria ad _Scutum cimbricum_. Fast. Capitol.

fragm. ad ann. U. C. DLXXXVI, Reinesii inscript. p. 340.

Note 387: Les Cimbres et les Ambrons. V. ci-dessous t. II, part. 2.

ANNEES 360 à 358. avant J.-C.

Pendant sa retraite le long de l'Anio, l'armée gauloise avait trouvé à

Tibur un accueil amical et des vivres; de là elle avait gagné la Campanie

en cotoyant l'Apennin. Irrités de la conduite des Tiburtins, les Romains

vinrent saccager leur territoire; et les Gaulois, par représaille, passant

dans le Latium, saccagèrent Lavicum, Tusculum, Albe, et le plat pays

jusqu'aux portes de Rome[388]; mais bientôt, assaillis coup sur coup par

deux armées, ils furent contraints de battre en retraite dans les montagnes

tiburtines[389]. Au printemps suivant, grossis par de nouvelles bandes, ils

reprirent la campagne.

Note 388: Fœdæ populationes in Lavicano, Tusculano, Albano agro.

Tit. Liv. l. VII, c. 11.

Note 389: Fugâ Tibur, sicut arcem belli gallici, petunt. Idem, ibid.

Pour mettre un terme à ces dévastations, les peuples latins envoyèrent à

Rome des forces considérables, qui se réunirent aux légions sous la

conduite du dictateur C. Sulpicius. Ce général, pendant la guerre

précédente, avait étudié attentivement l'ennemi qu'il avait à combattre. Ce

qu'il craignait le plus, c'était une affaire décisive dès l'ouverture des

hostilités; il traîna donc en longueur, travaillant surtout à affamer les

bandes gauloises, et à les fatiguer par des marches continuelles. Cette

tactique eut un plein succès. Elles furent totalement détruites, partie en

bataille rangée, partie par la main des paysans. Leur camp se trouva

richement garni d'or et d'objets précieux, provenant du pillage de la

Campanie et du Latium. Sulpicius fit un choix parmi ces dépouilles, et les

déposa dans le trésor particulier, consacré aux frais des guerres

gauloises[390].

Note 390: Tit. Liv. l. VII, c. 1.

ANNEE 350 avant J.-C.

Ce désastre rendit les Cisalpins plus circonspects; et de huit ans, ils

n'osèrent pas se remontrer dans Latium. Au bout de ce temps, ils revinrent,

et se fortifièrent sur le mont Albano, qui, suivant l'expression d'un

écrivain romain, commande comme une haute citadelle toutes les montagnes

d'alentour[391]. Trente-six mille Latins et Romains se rassemblèrent

aussitôt sous les enseignes du consul Popilius Lænas; dix-huit mille furent

laissés autour de Rome pour la couvrir; le reste se dirigea vers le mont

Albano. Admirateur de Sulpicius, Lænas était décidé à suivre la même

tactique que lui. Après avoir attiré les Gaulois en rase campagne, il prit

position sur une colline assez escarpée, et fit commencer les travaux d'un

camp, enjoignant bien à ses soldats de ne s'inquiéter en rien des mouvemens

qui pourraient se passer dans la plaine[392].

Note 391: Quod editissimum inter æquales tumulos... arcem Albanam

petunt. Tit. Liv. l. VII, c. 24.

Note 392: Tit. Liv. l. VII, c. 23.

Sitôt que l'armée gauloise aperçut les enseignes romaines plantées en

terre[393], et les légions à l'ouvrage, impatiente de combattre, elle

entonna son chant de guerre, et déploya sa ligne de bataille; le consul fit

poursuivre tranquillement les travaux. Elle s'ébranla alors toute entière,

et vint au pas de course escalader la colline. Popilius plaça entre les

travailleurs et les assaillans deux rangs de légionaires, le premier, armé

de longues piques ou hastes, le second de javelots et d'autres projectiles.

Lancés de haut en bas, ces traits tombaient à plomb, et il n'y en avait

guère qui ne portassent juste. Malgré cette grêle qui les criblait de

blessures, ou surchargeait leurs boucliers de poids énormes, les Gaulois

atteignirent le sommet du coteau; mais là, trouvant devant eux la ligne

hérissée de piques qui en défendait l'approche, ils éprouvèrent un moment

d'hésitation; ce moment les perdit. Les Romains s'avançant avec

impétuosité, leurs premiers rangs furent culbutés, et entraînèrent dans

leur mouvement rétrograde la masse qui les suivait. Dans cette presse

meurtrière, un grand nombre périrent écrasés, un grand nombre tombèrent

sous le fer ennemi; le gros de l'armée fit retraite précipitamment vers

l'extrémité de la plaine, où il reprit ses anciennes positions[394].

Note 393: Gens ferox et ingenii avidi ad pugnam, procul visis

Romanorum signis... Idem. Ibid.

Note 394: Impulsi retrò ruere alii super alios, stragemque inter se

cæde ipsâ fœdiorem dare: adeò præcipiti turbâ obtriti plures, quàm

ferro necati. Tit. Liv. l. VII, c. 23.

Ce premier succès avait animé l'armée romaine; les travailleurs avaient

jeté leurs outils et saisi leurs armes; Popilius, cédant à l'élan de ses

troupes, descendit le coteau, et vint attaquer la ligne gauloise; mais là

le sort se déclara contre lui. La légion qu'il commandait fut enfoncée;

lui-même, ayant eu l'épaule gauche presque traversée d'un _matar_ ou

matras, espèce de javelot gaulois, fut enlevé tout sanglant du champ de

bataille[395]. La blessure du consul augmenta le désordre; sa légion se

débanda, et, le découragement gagnant les autres, la fuite devenait

générale, lorsque Popilius, à peine pansé, se fit rapporter dans la mêlée.

«Que faites-vous, soldats? criait-il; ce n'est pas à des Sabins, à des

Latins que vous avez affaire: vous avez tiré l'épée contre des bêtes

féroces qui boiront tout votre sang, si vous n'épuisez tout le leur. Vous

les avez chassés de votre camp, la montagne est couverte de leurs morts; il

faut en joncher aussi la plaine. En avant les enseignes! à l'ennemi[396]!»

Les exhortations du consul ne furent pas vaines; ses troupes ralliées, se

formant en triangle, attaquèrent le centre gaulois, et le rompirent. Les

ailes, accourues pour soutenir le centre, furent aussi culbutées. Tout fut

perdu dès lors pour les Cisalpins; car ils n'étaient pas gens à se rallier

comme les Romains, ils connaissaient à peine une discipline et des

chefs[397]. S'étant dirigés dans leur fuite du côté du mont Albano, ils s'y

fortifièrent; et l'armée de Popilius retourna à Rome[398].

Note 395: Lævo humero matari propè trajecto. Tit. Liv. l. VII, c. 24.

--On appelait encore _matras_, au moyen âge, un trait qui se

décochait avec l'arbalète, et dont le fer était moins pointu que

celui de la flèche.

Note 396: Non cum latino sabinoque hoste res est; in belluas

strinximus ferrum; hauriendus aut dandus est sanguis... Inferenda

sunt signa, vadendum in hostem. Ibid.

Note 397: Quibus nec certa imperia, nec duces essent.

Tit. Liv. l. VII, c. 24.

Note 398: Tit. Liv. l. VII, c. 24.

ANNEE 349 avant J.-C.

Durant l'hiver qui suivit, la rigueur du froid et le manque de vivres

chassèrent les Gaulois du mont Albano; ils descendirent dans le plat pays,

qu'ils parcoururent jusqu'à la mer. La côte était alors désolée par des

pirates grecs, qui infestaient surtout le voisinage du Tibre. Une fois les

brigands de mer, suivant l'expression d'un historien, en vinrent aux prises

avec les brigands de terre[399]; mais ils se séparèrent sans que les uns ni

les autres obtinssent décidément l'avantage. Les Gaulois, après quelques

courses, se cantonnèrent près de Pomptinum. Au printemps, l'armée du

Latium, forte de quatre légions, vint camper non loin de là; et, suivant la

tactique adoptée dans ces guerres par les généraux romains, elle se

contenta d'observer les mouvemens de l'ennemi[400]. Le voisinage des deux

camps, pendant cette inaction, amena sans doute plus d'une provocation et

plus d'un combat singulier. Les annalistes romains nous ont transmis le

récit d'un événement de ce genre, mais en le dénaturant par des détails

merveilleux qui rappellent le duel de Manlius Torquatus, et par d'autres

bien plus extraordinaires encore.

Note 399: Prædones maritimi cum terrestribus congressi.

Tit. Liv. l. VII, c. 25.

Note 400: Quia neque in campis congredi nullâ cogente re volebat

(consul) et prohibendo populationibus... satis domari credebat

hostem. Tit. Liv. l. VII, c. 25.

Ici, comme au pont de l'Anio, le provocateur est un géant faisant d'énormes

enjambées, et brandissant un long épieu dans sa main droite[401]; le

vengeur de Rome est un jeune tribun nommé Valérius; mais l'honneur de la

victoire ne lui appartient pas tout entier. Un corbeau, envoyé par les

dieux[402], vient se percher sur son casque; et de là s'élançant sur le

Gaulois, à coups d'ongles et de bec, il lui déchire le visage et les mains,

il lui crève les yeux, il l'étourdit du battement de ses ailes; si bien que

le malheureux n'a plus qu'à tendre le cou au romain qui l'égorge[403].

Note 401: Dux Gallorum vastâ et arduâ proceritate, grandia ingrediens

et manu telum reciproquans... Aul. Gell. l. IV, c. 11.

Note 402: Ibi vis quædam divina fit. Idem. Ibid.

Note 403: Insilibat, obturbabat, unguibus manum laniabat, et

prospectum alis arcebat. Aul. Gell. l, IV. c. 11.

--Tit. Liv. l. VII, c. 26.

ANNEES 349 à 299 avant J.-C.

Ce qu'il y a de certain, c'est que Rome, ne jugeant pas prudent de pousser

à bout l'armée gauloise, fit avec elle une trève de trois ans, en vertu de

laquelle celle-ci put se retirer sans être inquiétée ni par la république,

ni par ses alliés; la route qu'elle parcourut dans cette retraite reçut

alors et porta depuis lors le nom de _voie gauloise_[404]. La trève se

changea bientôt en une paix définitive que les Gaulois observèrent

religieusement[405], quoique leurs amis les Tiburtins fussent cruellement

châtiés des secours et de l'asile qu'ils leur avaient prêtés deux

fois[406]. Une seule année, le bruit de mouvemens guerriers dont la

Cisalpine était le théâtre vint alarmer Rome. «Quand il s'agissait de cet

ennemi, dit un historien latin, les rumeurs même les plus vagues n'étaient

jamais négligées[407]; le consul à qui était échu la conduite de cette

guerre présumée enrôla jusqu'aux ouvriers les plus sédentaires, bien que ce

genre de vie ne dispose nullement au service des armes: une grande armée

fut aussi rassemblée à Véïes, et il lui fut défendu de s'éloigner davantage

dans la crainte de manquer l'ennemi s'il se portait sur Rome par un autre

chemin[408].»

Note 404: Via data est quæ _Gallica_ appellatur. Sext. Jul. Fronton.

Stratag. l. II, c. 6.

Note 405: Είρήνην έποιήσαντο καί συνθήκας, έν αίς έτη τριάκοντα

μείναντες έμπεδώς... Polyb. l. II, p. 107.

Note 406: Tit. Liv. l. VIII, c. 14.

Note 407: Tumultûs Gallici fama atrox invasit, haud fermè unquam

neglecta patribus. Tit. Liv. l. VIII, c. 20.

Note 408: Tit. Liv. l. VIII, c. 20.

L'alarme était sans fondement; les précautions furent donc superflues, mais

elles témoignent assez quelle épouvante le nom gaulois inspirait aux

Romains, et peuvent servir de confirmation à ces paroles mémorables d'un de

leurs écrivains célèbres: «Avec les peuples de l'Italie, Rome combattit

pour l'empire; avec les Gaulois, pour la vie[409].»

Note 409: Cum Gallis pro salute non pro gloriâ certari. Sallust. de

bell. Jugurth.

ANNEE 299 avant J.-C.

Depuis cinquante ans, les nations cisalpines semblaient avoir renoncé aux

courses et au brigandage, lorsqu'une bande nombreuse de Transalpins

déboucha des monts, et pénétra jusqu'au centre de la Circumpadane,

demandant à grands cris des terres. Pris au dépourvu, les Cisalpins

cherchèrent à détourner plus loin l'orage qu'ils n'avaient pas su prévenir.

Ils reçurent les nouveau-venus en frères, et partagèrent avec eux leurs

trésors[410]. «Voilà, leur dirent-ils en montrant le midi de l'Italie,

voilà le pays qui nous fournit tout cela; de l'or, des troupeaux, des

champs fertiles vous y attendent, si vous voulez seulement nous suivre.»

Et, s'armant avec eux, ils les emmenèrent sur le territoire étrusque[411].

Note 410: Άπό μέν αύτών έτρεψαν τάς όρμάς τών έξανισταμένων,

δωροφοροϋντες καί προτιθέμενοι τήν συγγένειαν. Polyb. l. II, p. 107.

Note 411: Polyb. l. II, p. 107.--Tit. liv. l. X, c. 10.

L'Étrurie était à l'abri d'un coup de main. Il y avait déjà long-temps que

la confédération préparait en secret un grand armement destiné contre Rome,

dont l'ambition menaçait de plus en plus son existence. Ses places étaient

approvisionnées, ses troupes sur pied; il lui était facile de faire face

aux bandes qui venaient l'attaquer; mais cette nouvelle guerre dérangeait

tous les plans qu'elle avait formés pour une autre plus importante. Dans

son embarras, elle eut recours à un singulier expédient. Elle fit proposer

aux Gaulois de s'enrôler à son service tout armés, tout équipés, dans

l'état où ils se trouvaient, et d'échanger immédiatement le nom d'ennemis

contre celui d'alliés, moyennant une solde[412]. L'offre parut convenir; la

solde fut stipulée et livrée d'avance, mais alors les Gaulois refusèrent de

marcher. «L'argent que nous avons reçu, dirent-ils aux Étrusques, n'est

autre qu'un dédommagement pour le butin que nous devions faire dans vos

villes; c'est la rançon de vos champs, le prix de la tranquillité que nous

laissons à vos laboureurs[413]. Maintenant, si vous avez besoin de nos bras

contre vos ennemis les Romains, les voilà, mais à une condition:

donnez-nous des terres!»

Note 412: Socios ex hostibus facere Gallos conantur.

Tit. Liv. l. X, c. 10.

Note 413: Quidquid acceperint accepisse ne agrum etruscum vastarent,

armisque lacesserent cultores: militaturos tamen se... sed nullâ aliâ

mercede quàm ut in partem agri accipiantur. Tit. Liv. l. c.

Malgré l'insigne mauvaise foi dont les Gaulois venaient de faire preuve,

leur nouvelle prétention fut examinée par le conseil suprême de l'Étrurie,

tant était grand le désir de se les attacher comme auxiliaires; et si elle

fut rejetée, ce fut moins parce qu'il eût fallu sacrifier quelque portion

du territoire, que parce qu'aucune des cités ne consentait à admettre parmi

ses habitans «des hommes d'une espèce si féroce[414].» Les deux bandes

repassèrent l'Apennin avec l'or qui leur avait coûté si peu; mais, quand il

fallut partager, la discorde se mit entre elles; Transalpins et Cisalpins

se livrèrent une bataille acharnée où les premiers périrent presque tous.

«De tels accès de fureur, dit Polybe, n'étaient rien moins que rares chez

ces peuples, à la suite du pillage de quelque ville opulente, surtout

lorsqu'ils étaient excités par le vin[415].»

Note 414: Non tàm quia imminui agrum, quàm quia accolas sibi quisque

adjungere tàm efferatæ gentis homines horrebat.

Tit. Liv. l. X, c. 10.

Note 415: Τοϋτο δέ σύνηθές έστι Γαλάταις πράττειν, έπειδάν

σφετερίσωνταί τι τών πέλας, καί μάλιστα διά τάς άλόγους οίνοφλυγίας

καί πλησμονάς. Polyb. l. II, p. 107.

ANNEE 296 avant J.-C.

Sur ces entrefaites, une coalition générale se forma contre Rome. Les

Samnites, poussés à bout, sollicitaient vivement les Ombres et les

Étrusques de se liguer avec eux pour une cause juste, une cause sainte;

pour délivrer l'Italie d'une république insatiable, perfide, tyrannique,

qui ne voulait souffrir, autour d'elle, de paix que la paix de ses

esclaves, et dont la domination était pourtant mille fois plus intolérable

que toutes les horreurs de la guerre[416].»--«Vous seuls pouvez sauver

l'Italie, disait au conseil des Lucumons l'ambassadeur samnite; vous êtes

vaillans, nombreux, riches, et vous avez à vos portes une race d'hommes née

au milieu du fer, nourrie dans le tumulte des batailles, et qui à son

intrépidité naturelle joint une haine invétérée contre le peuple romain,

dont elle se vante, à juste titre, d'avoir brûlé la ville et réduit

l'orgueil à se racheter à prix d'or[417]?» Il insistait sur l'envoi

immédiat d'émissaires qui parcourraient la Circumpadane, l'argent à la

main, et solliciteraient les chefs gaulois à prendre les armes. L'Étrurie

et l'Ombrie entrèrent avec empressement dans le plan des Samnites; et des

ambassadeurs, envoyés à Séna, à Bononia, à Médiolanum, parvinrent à

conclure une alliance entre les nations cisalpines et la coalition

italique.

Note 416: Pia arma... justum bellum. Pax servientibus gravior quàm

liberis bellum. Tit. Liv. l. IX, X, c. 16.

Note 417: Habere accolas Gallos inter ferrum et arma natos, feroces

cùm suopte ingenio, tùm adversùs populum romanum quem captum à se

auroque redemptum, haud vana jactantes, memorent.

Tit. liv. l. X, c. 16.

La nouvelle d'un armement formidable chez les Samnites, les Étrusques, les

Ombres, surtout chez les Gaulois, jeta dans Rome la consternation; et de

prétendus prodiges, fruits de la frayeur populaire, vinrent fournir à cette

frayeur même un aliment de plus. On racontait que la statue de la Victoire,

descendue de son piédestal, comme si elle eût voulu quitter la ville,

s'était tournée vers la porte Colline, porte de fatale mémoire, par où les

Gaulois l'avaient jadis envahie après la journée d'Allia. Ce souvenir

préoccupait tous les esprits; ce nom était dans toutes les bouches.

Citoyens, sujets, alliés de la république, se levèrent en masse; les

vieillards mêmes furent enrôlés et organisés en cohortes

particulières[418]. Trois armées se trouvèrent bientôt sur pied; deux

furent placées autour de la ville pour en couvrir les approches, tandis que

la troisième, forte de soixante mille hommes, devait agir à l'extérieur.

Note 418: Seniorum cohortes factæ-. Tit. Liv. l. X.

ANNEE 295 avant J.-C.

C'était entre la rive gauche du Tibre et l'Apennin, dans l'Ombrie, près de

la ville d'Aharna, que les coalisés se réunissaient, mais lentement à cause

de l'hiver. A mesure que leurs forces arrivaient, elles se distribuaient

dans deux grands camps dont le premier recevait les Gaulois et les

Samnites, l'autre les Étrusques et les Ombres. Non loin de cette même ville

d'Aharna, se trouvaient alors cantonnées deux légions romaines que le sénat

y avait envoyées précédemment pour contenir le pays. Surprises par la

réunion inopinée des confédérés, elles ne pouvaient faire retraite sans

être accablées; elles attendaient des secours de Rome, occupant une

position fortement retranchée, et résolues à s'y défendre jusqu'à ce qu'on

les vînt délivrer. Le sénat n'osait l'entreprendre de peur d'exposer en

pure perte de nouvelles légions; mais Q. Fabius Maximus, l'un des consuls,

prit sur lui la responsabilité de l'événement[419].

Note 419: Tit. Liv. l. X, c. 21 et seq.

Fabius était un vieillard actif, excellent pour un coup de main, et à qui

l'âge n'avait rien enlevé de l'audace, ni malheureusement de l'imprudence

de la jeunesse. Il partit avec cinq mille hommes, passa le Tibre, joignit

et ramena les deux légions, sans trouver d'obstacle; mais ensuite il gâta

tout le fruit de cette manœuvre hardie. Prenant pour de la peur l'inaction

des confédérés, il s'imagina pouvoir contenir l'Étrurie, et faire face à la

coalition avec le peu de forces qu'il avait alors sous ses ordres; et, les

disséminant de côté et d'autre, il plaça une seule légion en observation

près de Clusium, presque sur la frontière ombrienne. Au milieu de

l'épouvante générale qu'il semblait braver, Fabius affectait une confiance

immodérée; on l'entendait répéter à ses soldats: «Soyez tranquilles; moins

vous serez, plus riches je vous rendrai[420].» Ces bravades finirent par

alarmer le sénat, qui le rappela à Rome pour y rendre compte de sa

conduite; après de sévères réprimandes, on le contraignit de partager la

conduite de la guerre avec son collègue P. Décius. Ils partirent donc tous

les deux de Rome à la tête de cinquante-cinq mille hommes formant le reste

de l'armée active. Comme ils approchaient de Clusium, ils entendirent des

chants sauvages, et aperçurent à travers la campagne des cavaliers gaulois

qui portaient des têtes plantées au bout de leurs lances, et attachées au

poitrail de leurs chevaux[421]. Ce fut la première nouvelle qu'ils euren

du massacre de toute une légion.

Note 420: Majori mihi curæ est ut omnes locupletes reducam, quàm ut

multis rem geram militibus. Tit. Liv. l. X, c. 25.

Note 421: Pectoribus equorum suspensa gestantes capita et lanceis

infixa, ovantesque moris sui carmina. Tit. Liv. l. X, c. 26.

En effet, à peine Fabius avait-il quitté l'Étrurie, qu'une troupe de

cavaliers sénons, passant le Tibre pendant la nuit, vint cerner dans le

plus grand silence la légion cantonnée près de Clusium[422]. Tout, jusqu'au

dernier homme, y fut exterminé[423]. Un sort pareil attendait

inévitablement les autres divisions romaines disséminées en Étrurie, si

P. Décius et ses cinquante-cinq mille hommes avaient tardé davantage. A la

vue des enseignes consulaires, les Sénons repassèrent précipitamment le

fleuve.

Note 422: Tit. Liv. loc. cit.--Polyb. l. II, p. 107.

Note 423: Deletam legionem, ita ut nuncius non superesset.

Tit. Liv. l. X, c. 26.

Le plan de campagne prescrit par le sénat aux consuls était tracé avec

sagesse et habileté. Ceux-ci devaient, à la tête de leurs soixante-six

mille hommes, faire face aux troupes réunies des coalisés, mais en évitant

une affaire générale; tandis que les deux armées qui couvraient Rome

pénétreraient, par les rives gauche et droite du Tibre, dans l'Ombrie

méridionale et dans l'Étrurie, et mettraient à feu et à sang le pays, pour

obliger les Ombres et les Étrusques à revenir défendre leurs foyers. Ce ne

serait qu'après cette séparation que l'armée consulaire devait attaquer les

Samnites et les Gaulois, dont on espérait alors avoir bon marché.

Conformément à ce plan, les deux consuls après avoir promené long-temps la

masse des confédérés, d'un canton à l'autre de l'Ombrie, sans vouloir

jamais accepter le combat, passèrent l'Apennin, et allèrent se poster au

pied oriental de cette chaîne, non loin de la ville de Sentinum. Les Ombres

et les Étrusques à la fin perdirent patience; ils recevaient de leur patrie

des nouvelles chaque jour plus désolantes; leurs villes étaient incendiées,

leurs champs dévastés, leurs femmes traînées en esclavage; quoiqu'en pût

souffrir la cause commune, ils se séparèrent de leurs confédérés[424].

Note 424: Tit. Liv. l. X, c. 26 et 27.--Jul. Front. Stratag. l. I,

c. 8.--Paul. Oros. l. IV, c. 21.

Aussitôt les rôles changèrent. Ce furent les Romains qui cherchèrent avec

empressement l'occasion d'une bataille décisive, et les Gallo-Samnites qui

l'évitèrent avec opiniâtreté; cependant, au bout de deux jours

d'hésitation, ceux-ci prirent leur parti, et déployèrent leurs lignes dans

une vaste plaine devant Sentinum. Les Gaulois occupèrent la droite de

l'ordre de bataille; leur infanterie était soutenue par mille chariots de

guerre, outre une cavalerie forte et habile[425]. Eux seuls en Italie

faisaient usage de ces chariots, qu'ils manœuvraient avec une dextérité

remarquable. Chaque chariot, attelé à des chevaux très-fougueux, contenait

plusieurs hommes armés de traits, qui tantôt combattaient d'en haut, tantôt

sautaient au milieu de la mêlée pour y combattre à pied, réunissant à la

fermeté du fantassin la promptitude du cavalier[426]. Le danger devenait-il

pressant, ils se réfugiaient dans leurs chariots, et se portaient à toute

bride sur un autre point. Les Romains admiraient l'adresse du guerrier

gaulois à lancer son chariot, à l'arrêter sur les pentes les plus rapides,

à faire exécuter à cette lourde machine toutes les évolutions exigées par

les mouvemens de la bataille; on le voyait courir sur le timon, se tenir

ferme sur le joug, se rejeter en arrière, descendre, remonter; tout cela

avec la rapidité de l'éclair[427].

Note 425: Tit. Liv. Ibid.--Paul Oros. l. IV, c. 21.

Note 426: Mobilitatem equitum, stabilitatem peditum... Cæsar, de

Bello Gall. l. IV, c. 33.

Note 427: In declivi ac præcipiti loco incitatos equos sustinere, et

brevi moderari ac flectere, et per temonem percurrere, et in jugo

insistere, et indè se in currus citissimè recipere consuerunt. Ibid.

Les Romains sortirent avec joie de leur camp, et formèrent leur ordre de

bataille; Fabius se plaça à la droite vis-à-vis des Samnites; Décius à la

gauche fit face aux Gaulois. Comme les préparatifs étaient terminés, et que

les Romains n'attendaient plus que le signal de leurs chefs, une biche

chassée des montagnes voisines par un loup, entra dans l'intervalle qui

séparait les deux armées, et se réfugia du côté des Gaulois, qui la

tuèrent; le loup tourna vers les Romains, mais ceux-ci ouvrirent leurs

rangs pour le laisser passer[428]. Alors un légionaire, de la tête de la

ligne, s'écria d'une voix forte: «Camarades, la fuite et la mort passent de

ce côté où vous voyez étendu par terre l'animal consacré à Diane. Le loup

au contraire, échappé au péril sans blessure, présage notre victoire par la

sienne; le loup consacré à Mars nous rappelle que nous sommes enfans de ce

dieu, et que notre père a les yeux sur nous[429].» Ce fut dans cette

confiance que l'armée romaine engagea le combat.

Note 428: Cerva ad Gallos, lupus ad Romanos cursum deflexit...

Tit. Liv. l. X, c. 27.

Note 429: Illac fuga et cædes vertit, ubi sacram Dianæ feram jacentem

videtis; hinc victor martius lupus integer et intactus, gentis nos

martiæ et conditoris nostri admonuit. Tit. Liv. l. X, c. 27.

Le choc commença par la droite que commandait Fabius; il fut reçu avec

fermeté par les Samnites, et de part et d'autre les avantages se

balancèrent long-temps. A la gauche, l'infanterie de Décius chargea les

Gaulois, mais ne produisit rien de décisif. Décius, dans la vigueur de

l'âge, brûlait d'enlever la victoire à son vieux collègue. Il rassemble

toute sa cavalerie, composée de l'élite de la jeunesse romaine, l'anime par

ses discours, se met à sa tête, et va fondre sur la cavalerie gauloise

qu'il disperse aisément; elle essaie de se rallier, il l'enfonce une

seconde fois. Mais alors l'infanterie gauloise s'entr'ouvre, et, avec un

bruit épouvantable, s'élancent les chars, qui rompent et culbutent les

escadrons ennemis[430]. En un moment toute cette cavalerie victorieuse est

anéantie. Les chariots se dirigent ensuite vers les légions, et pénètrent

dans leur masse compacte; l'infanterie et la cavalerie gauloise accourant

complètent la déroute. Décius s'épuise en efforts pour retenir les siens

qui fuient; il les arrête; il les conjure: «Malheureux! leur crie-t-il;

pensez-vous qu'on se sauve en fuyant?» Convaincu enfin de l'inutilité de

tout effort humain, se maudissant lui-même, il prend la résolution de

mourir, mais d'une mort qui expie du moins sa faute, et répare le mal qu'il

a causé[431].

Note 430: Essedis carrisque superstans armatus hostis ingenti sonitu

equorum rotarumque advenit. Tit. Liv. l. X, c. 28.

Note 431: Tit. Liv. l. X, c. 28.

C'était, chez les peuples latins, une croyance fermement établie, qu'un

général qui, dans une bataille désespérée, se dévouait aux dieux infernaux,

prévenait par là la destruction de son armée; et qu'alors, suivant

l'expression consacrée, «la terreur, la fuite, le carnage, la mort, la

colère des dieux du ciel, la colère des dieux des enfers[432],» passaient

des rangs des vaincus dans ceux des vainqueurs. Un événement très-récent,

où le père même de Décius avait joué le principal rôle, donnait à cette

croyance religieuse une autorité qui semblait la mettre au-dessus de tout

doute. Dans une des dernières guerres, entre les Romains et les Latins, on

avait vu les premiers, déjà vaincus et fugitifs, se rallier par la vertu

d'un semblable dévouement, et rentrer victorieux sur le champ de bataille.

Ce souvenir se retraça vivement à l'imagination de Décius: «O mon père!

s'écria-t-il, je te suis, puisque le destin des Décius est de mourir pour

conjurer les désastres publics[433].» Il fit signe au grand pontife, qui se

tenait près de lui, de l'accompagner, se retira à quelque distance hors de

la mêlée, et mit pied à terre.

Note 432: Formidinem ac fugam; cædemque ac cruorem; cælestium

inferorumque iras... Tit. Liv. l. X, c. 28.

Note 433: Datum hoc nostro generi est ut luendis periculis publicis

piacula simus. Tit. Liv. l. X, c. 28.

Suivant le cérémonial établi, Décius plaça sous ses pieds un javelot, et la

tête couverte d'un pan de sa robe, le menton appuyé sur sa main

droite[434], il répéta phrase par phrase la formule que le grand-prêtre

récita à son côté. «Janus, Jupiter, père Mars, Quirinus, Bellone, Lares,

dieux nouveaux, dieux indigètes, dieux qui avez puissance sur nous et sur

nos ennemis, dieux Mânes, je vous offre mes vœux, je vous prie, je vous

conjure d'octroyer force et victoire au peuple romain, fils de Quirinus; de

faire peser la terreur, l'épouvante, la mort, sur les ennemis du peuple

romain fils de Quirinus. Par ces paroles j'entends dévouer aux dieux Mânes

et à la terre les légions ennemies pour le salut de la république romaine,

et pour celui des auxiliaires des enfans de Quirinus[435].» Ensuite il

prononça les plus terribles imprécations contre sa tête, contre les têtes,

les corps, les armes, les drapeaux de l'ennemi; et, commandant à ses

licteurs de publier par toute l'armée ce qu'ils avaient vu, il monte à

cheval, s'élance et disparaît au milieu d'un épais bataillon de Gaulois.

Note 434: Tit. Liv. l. VIII.

Note 435: Tit. Liv. l. VIII.

Ce noble sacrifice ne fut point sans fruit; à peine la rumeur en est

répandue que les fuyards s'arrêtent, et que, pleins d'un courage

superstitieux, ils reviennent au combat. Ils croient voir l'armée gauloise

en proie à la peur et aux furies. «Voyez, disent les uns, ils restent

immobiles et engourdis autour du cadavre du consul.»--«Ils s'agitent comme

des aliénés, disaient les autres; mais leurs traits ne blessent plus[436].»

Le grand-prêtre cependant courait à cheval de rang en rang. «La victoire

est à nous, criait-il; les Gaulois plient: Décius les appelle à lui; Décius

les entraîne chez les morts[437]!»

Note 436: Furiarum ac formidinis plena omnia ad hostes esse. . .

Galli velut alienatâ mente vana incassum jactare tela. . . Quidam

torpere. Tit. Liv. l. X, c. 29.

Note 437: Rapere ad se ac vocare Decium devotam secum aciem...

vicisse Romanos. Tit. Liv. l. X, c. 23.

Dans ce moment Fabius, qui avait pris l'avantage sur les Samnites, informé

de la détresse de l'aile gauche, détache pour la secourir une division de

son armée. L'aile gauche romaine regagne du terrein. Les Gaulois, réduits à

la défensive, se forment en carré, et, joignant leurs boucliers l'un contre

l'autre comme un enceinte de palissades, reçoivent l'ennemi de pied ferme.

Les Romains les entourent, et, ramassant les javelots et les épieux dont la

terre était jonchée, brisent les boucliers gaulois, et cherchent à se faire

jour dans l'intérieur du carré[438]; mais les brèches étaient aussitôt

refermées. Cependant l'armée samnite, après avoir long-temps résisté à

l'aile droite des Romains, lâche pied, et traverse le champ de bataille

près du carré gaulois; mais, au lieu de s'y rallier et de le secourir, elle

passe outre, et court se renfermer dans le camp. Fabius survient, et

l'armée romaine tout entière se réunit contre les Cisalpins: ils furent

rompus de toutes parts et écrasés. La coalition, dans cette journée fatale,

perdit vingt-cinq mille hommes, la plupart Gaulois: le nombre des blessés

fut plus grand[439].

Note 438: Colleuta humi pila, quæ strata inter duas acies jacebant,

atque in testudinem hostium conjecta. Tit. Liv. l. X, c. 29.

Note 439: Tit. Liv. loc. citat.--Paul Orose (l. IV, c. 21) fait

monter le nombre des morts à 40,000.--Diodore de Sicile n'en compte

pas moins de 100,000.

ANNEE 284 avant J.-C.

Le désastre de Sentinum dégoûta les Cisalpins d'une alliance dans laquelle

ils avaient été si honteusement sacrifiés; au bout de quelques années

cependant, ils reprirent les armes à la sollicitation des Étrusques. Mais

déjà le Samnium se résignait au joug des Romains; plusieurs même des cités

de l'Étrurie, gagnées par les intrigues du sénat, avaient fait leur paix

particulière; et la cause de l'Italie était presque désespérée. Ce furent

les Sénons qui consentirent à seconder les dernières tentatives du parti

national étrusque; guidés par lui, ils vinrent mettre le siège devant

Arétium[440], la plus importante des cités vendues aux Romains. Ceux-ci

n'abandonnèrent pas leurs partisans; ils envoyèrent dans le camp sénonais

des commissaires chargés de déclarer aux chefs cisalpins que la république

prenait Arétium sous sa protection; et qu'ils eussent à en lever le siège

immédiatement s'ils ne voulaient pas entrer en guerre avec elle. On ignore

ce qui se passa dans la conférence, si les Romains prétendirent employer, à

l'égard de cette nation fière et irritable, le langage hautain et arrogant

qu'ils parlaient au reste de l'Italie, ou si, comme un historien le fait

entendre, la vengeance personnelle d'un des chefs kimris amena l'horrible

catastrophe; mais les commissaires furent massacrés et leurs membres

dispersés avec les lambeaux de leurs robes et les insignes de leurs

dignités, autour des murailles d'Arétium.

Note 440: Aujourd'hui _Arezzo_.

A cette nouvelle, le sénat irrité fit marcher deux armées contre les

Sénons. La première, conduite par Corn. Dolabella, entrant à l'improviste

sur leur territoire, y commit toutes les dévastations d'une guerre sans

quartier; les hommes étaient passés au fil de l'épée[441]; les maisons et

les récoltes brûlées; les femmes et les enfans traînés en servitude[442].

La seconde, sous le commandement du préteur Cécilius Métellus, attaqua le

camp gaulois d'Arétium; mais dès le premier combat elle fut mise en

déroute; Métellus resta sur la place avec treize mille légionaires, sept

tribuns et l'élitedes jeunes chevaliers[443].

Note 441: Polyb. l. II, p. 107.--Tit. Liv. epitom. l. XI.

--Paul. Oros. l. III, c. 22.--Appian. ap. Fulv. Ursin. p. 343, 351.

Note 442: Άπαντας ήβηδόν κατέσφαξεν. Dionys. Halic. excerpt. p. 711.

--Flor. l. I, c. 13.

Note 443: Cecilius, VII tribuni militum, multi nobiles

trucidati; XIII millia militum prostrata.--Paul. Oros. l. III, c. 22.

--Tit. Liv. epit. XII.--Polyb. l. II, p. 107, 108.

ANNEE: 283 avant J.-C.

Jamais plus violente colère n'avait transporté les Sénons; la guerre leur

paraissait trop lente à quarante lieues du Capitole. «C'est à Rome qu'il

faut marcher, s'écriaient-ils; les Gaulois savent comment on la

prend[444]!» Ils entraînèrent avec eux les Étrusques, et atteignirent sans

obstacle le lac Vadimon, situé sur la frontière du territoire romain. Mais

l'armée de Dolabella avait eu le temps de se replier sur la ville; grossie

par les débris de l'armée de Métellus et par des renforts arrivés de Rome,

elle livra aux troupes gallo-étrusques une bataille dans laquelle celles-ci

furent accablées. Les Sénons firent des prodiges de valeur, et un petit

nombre seulement regagna son pays[445]. Les Boïes essayèrent de venger

leurs compatriotes; vaincus eux-mêmes, ils se virent contraints de

demander la paix[446]; ce fut la première que les Romains imposèrent aux

nations cisalpines.

Note 444:

Intratam Senorum capietis millibus urbem

Assuetamque capi!.... Sil. Ital.

Note 445: Polyb. l. II, p. 108.--Tit. Liv. epitom. XII.

--Florus l. I, c. 13.--Paulus Oros. l. III, c. 22.

Note 446: Διαπρεσβευσάμενοι περί σπονδών καί διαλύσεων, συνθήκας

έθεντο πρός Ρωμαίους. Polyb. l. II, p. 108.

Le sénat put alors achever sans trouble et avec régularité, sur le

territoire sénonais, l'œuvre d'extermination commencée par Dolabella. Tous

les hommes qui ne se réfugièrent pas chez les nations voisines périrent par

l'épée; les enfans et les femmes furent épargnés, mais, comme la terre, ils

devinrent une propriété de la république. Puis on s'occupa, à Rome,

d'envoyer une colonie dans le principal bourg des vaincus, à Séna, sur la

côte de l'Adriatique[447].

Note 447: Sena ou Sena Gallica.

..............Quà Sena relictum

Gallorum à populis servat per sæcula nomen.

Sil. Ital. l. XV, 556.

Voici la marche que suivaient les Romains, lorsqu'ils fondaient une

colonie. D'ordinaire le peuple assemblé nommait les familles auxquelles il

était assigné des parts sur le territoire conquis; ces familles s'y

rendaient militairement, enseignes déployées, sous la conduite de trois

commissaires appelés triumvirs[448]. Arrivés sur les lieux, avant de

commencer aucun travail d'établissement, les triumvirs faisaient creuser

une fosse ronde, au fond de laquelle ils déposaient des fruits et une

poignée de terre apportés du sol romain: puis, attelant à une charrue dont

le soc était de cuivre un taureau blanc et une génisse blanche, ils

marquaient par un sillon profond l'enceinte de la ville future; et les

colons suivaient, rejetant dans l'intérieur de la ligne les mottes

soulevées par la charrue. Un pareil sillon circonscrivait l'enceinte totale

du territoire colonisé; un autre servait de limite aux propriétés

particulières. Le taureau et la génisse étaient ensuite sacrifiés en grande

pompe aux divinités que la ville choisissait pour protectrices. Deux

magistrats, nommés duumvirs, et un sénat élu parmi les principaux habitans,

composaient le gouvernement de la colonie; ses lois étaient les lois de

Rome. C'est ainsi que s'éleva, parmi les nations gauloises de l'Italie, une

ville romaine, sentinelle avancée de sa république, foyer d'intrigues et

d'espionnage, jusqu'à ce qu'elle pût servir de point d'appui à des

opérations de conquête.

Note 448: _Triumviri coloniæ deducendæ_. Tit. Liv. passim.

L'ambition des Romains était satisfaite, leur vanité ne l'était pas. Ils

voulurent avoir reconquis cet or au prix duquel ils s'étaient rachetés, il

y avait alors cent sept ans, et que les nations italiennes leur avaient

tant de fois et si amèrement reproché. Le propréteur Drusus rapporta en

grande pompe à Rome, et déposa au Capitole des lingots d'or et d'argent et

des bijoux trouvés dans le trésor commun des Sénons[449]; et l'on proclama

avec orgueil que la honte des anciens revers était effacée, puisque la

rançon du Capitole était rentrée dans ses murs, et que les fils des

_incendiaires de Rome_ avaient péri jusqu'au dernier[450].

Note 449: Traditur (Drusus) ex provinciâ Galliâ extulisse aurum

Senonibus olim in obsidione Capitolii datum, nec, ut fama, extortum

à Camillo. Sueton. Tranq. in Tiber. Cæs. c. 3.

Note 450: Ne quis extaret in eâ gente quæ incensam à se Romam urbem

gloriaretur. Flor. l. I, c. 13.

CHAPITRE IV.

Arrivée et établissement des Belges dans la Gaule.--Une bande de Tectosages

émigre dans la vallée du Danube.--Nations galliques de l'Illyrie et de la

Pæonie; leurs relations avec les peuples grecs.--Les Galls et les Kimris se

réunissent pour envahir la Grèce.--Première expédition en Thrace et en

Macédoine; elle échoue.--Seconde expédition; les Gaulois s'emparent de la

Macédoine et de la Thessalie; ils sont vaincus aux Thermopyles; ils

dévastent l'Étolie; ils forcent le passage de l'Œta; siège et prise de

Delphes; pillage du temple.--Retraite désastreuse des Gaulois; leur roi

s'enivre et se tue; ils regagnent leur pays et se séparent.

281-279.

ANNEES 400 à 281 avant J.-C.

L'irruption en Italie de cette bande de Gaulois transalpins dont nous avons

raconté dans le chapitre précédent l'alliance avec les Cisalpins et bientôt

la destruction complète, se rattachait à de nouveaux mouvemens de peuples

dont la Gaule transalpine était encore le théâtre. Celle des trois grandes

confédérations kimriques d'outre Rhin qui avoisinait de plus près ce pays,

la confédération des Belgs ou Belges, dans la première moitié du quatrième

siècle[451], avait franchi le Rhin tout à coup et envahi la Gaule

septentrionale, jusqu'à la chaîne des Vosges à l'est, et, au midi, jusqu'au

cours de la Marne et de la Seine. La résistance des Galls et des Kimris,

enfans de la première conquête, ne permit pas aux nouveau-venus de dépasser

ces barrières. Deux de leurs tribus seulement, les Arécomikes et les

Tectosages, parvinrent à se faire jour, et après avoir traversé le

territoire gaulois dans toute sa longueur, s'emparèrent d'une partie du

pays situé entre le Rhône et les Pyrénées orientales. Les Arécomikes

subjuguèrent l'Ibéro-Ligurie entre les Cévennes et la mer; les Tectosages

s'établirent entre ces montagnes et la Garonne, et adoptèrent pour leur

chef-lieu Tolosa, ville d'origine, selon toute apparence, ibérienne, qui

avait passé autrefois des mains des Aquitains dans les mains des Galls pour

tomber ensuite et rester dans celles des Kimris. Séparées l'une de l'autre

par la seule chaîne des Cévennes, les tribus arécomike et tectosage

formèrent une nation unique qui continua de porter le nom de Belg, que ses

voisins, les Galls et Ibères, prononçaient _Bolg_, _Volg_ et _Volk_[452].

Note 451: Pour fixer, même d'une manière approximative et vague,

l'époque de l'arrivée des Belges en-deçà du Rhin, nous n'avons

absolument aucune autre donnée que l'époque de leur établissement

dans la partie de la Gaule que nous appelons aujourd'hui le

_Languedoc_; établissement qui paraît avoir été postérieur de

très-peu de temps à l'arrivée de la horde. Or, tous les récits

mythologiques ou historiques, et tous les périples, y compris celui

de Scyllax écrit vers l'an 350 avant J.-C., ne font mention que de

Ligures et d'Ibéro-Ligures sur la côte du bas Languedoc où

s'établirent plus tard les Volkes ou Belges. Ce n'est que vers

l'année 281 que ce peuple est nommé pour la première fois; en 218,

lors du passage d'Annibal, il en est de nouveau question. C'est donc

entre 350 et 281 qu'il faut fixer l'établissement des Belges dans le

Languedoc; ce qui placerait leur arrivée en-deçà du Rhin dans la

première moitié du quatrième siècle. Il est remarquable que cette

époque coïncide avec celle d'une longue paix entre les Cisalpins et

Rome, et de tentatives d'émigration de la Gaule transalpine en

Italie. Voyez le chapitre précédent à l'année 299.

Note 452: Les Belges, dans les anciennes traditions irlandaises, sont

désignés par le nom de _Fir-Bholg_ (Ancient Irish hist. passim).

Ausone (de clar. urb.--Narbo.) témoigne que le nom primitif des

Tectosages était Bolg.

..._Tectosagos_ primævo nomine _Bolgas_.

Cicéron leur donne celui de _Belgæ_: «Belgarum Allobrogumque

testimoniis credere non timetis?» (Pro Man. Fonteïo. Dom Bouquet,

Recueil des hist., etc., p. 656.)--Les manuscrits de César portent

indifféremment _Volgæ_ et _Volcæ_.--Enfin saint Jérôme nous apprend

que l'idiome des Tectosages était le même que celui de Trêves, ville

capitale de la Belgique. V. ci-dessous les chap. VI et X.

Nous ne savons rien des guerres que les Belges, avant de rester possesseurs

paisibles du pays qu'ils avaient envahi, soutinrent contre les populations

antérieures. L'histoire nous montre seulement les Tectosages, vers l'année

281, faisant partir de Tolosa une émigration considérable, sur les motifs

de laquelle les écrivains ne sont pas d'accord. Les uns l'attribuent à

l'excès de population[453] qui de bonne heure se serait fait sentir parmi

les Volkes serrés étroitement de tout côté par les anciennes peuplades

galliques, aquitaniques et liguriennes; d'autres lui assignent pour cause

des révoltes et des guerres intestines. «Il s'éleva chez les Tectosages,

disent-ils, de violentes dissensions, par suite desquelles un grand nombre

d'hommes furent chassés et contraints d'aller chercher fortune au

dehors[454].» Les émigrans, quel que fût le motif de leur départ, sortirent

de la Gaule par la forêt Hercynie et entrèrent dans la vallée du Danube;

c'était la route qu'avaient suivie, 321 ans auparavant, les Galls

compagnons de Sigovèse[455]. Dans ce laps de temps, ces anciens émigrés de

la Gaule s'étaient prodigieusement accrus; maîtres des meilleures vallées

des Alpes, ils formaient de grands corps de nations qui s'étendaient

jusqu'aux montagnes de l'Épire, de la Macédoine et de la Thrace. Bien que

placés sur la frontière des peuples grecs, ils n'étaient entrés en relation

avec eux que fort tard, et voici à quelle occasion.

Note 453: Justin. l. XXIV, c. 4.

Note 454: Στάσεως έμπεσούσης, έξελάσαι πολύ πλήθος έξ έαυτών έκ τής

οίκείας... Strab. l. IV, p. 187.--Polyb. l. II, p. 95.

Note 455: Voyez ci-dessus chap. I, Année 587 avant J.-C.

ANNEES 340 à 281 avant J.-C.

L'an 340 avant notre ère, Alexandre, fils de Philippe, roi de Macédoine,

ayant fait une expédition, vers les bouches du Danube, contre les tribus

scythiques ou teutoniques qui ravageaient la frontière de Thrace, quelques

Galls se rendirent dans son camp, attirés soit par la curiosité du

spectacle, soit par le désir de voir ce roi déjà fameux. Alexandre les

reçut avec affabilité, les fit asseoir à sa table, au milieu de sa cour, et

prit plaisir à les éblouir de cette magnificence dont il aimait à

s'environner, jusque sur les champs de bataille. Tout en buvant, il causait

avec eux par interprète: «Quelle est la chose que vous craignez le plus au

monde?» leur demanda-t-il, faisant allusion à la célébrité de son nom et au

motif qu'il supposait à leur visite. «Nous ne craignons, répliquèrent

ceux-ci, rien que la chute du ciel.»--«Cependant, ajoutèrent-ils, nous

estimons l'amitié d'un homme tel que toi[456].» Alexandre dissimula

prudemment la mortification que cette réponse dut lui faire éprouver, et se

tournant vers ses courtisans non moins surpris que lui, il se contenta de

dire: «Voilà un peuple bien fier[457]!» Toutefois, avant de quitter ses

hôtes, il conclut avec eux un traité d'amitié et d'alliance.

Note 456: Έρέσθαι παρά τόν πότον (τόν βασιλέα) τί μάλιστα εϊη ό

φοβοΐντο αύτούς δ' άποκρίνασθαι, ούδένα, εί μή άρα ό ούρανός αύτοϊς

έπιπέσοι φιλίαν γε μήν άνδρός τοιούτου περί παντός τίθεσθαι.

Strab. l. VII, p. 301.

Note 457: Άλαζόνες Κελτοί είσιν.... Arrian. Alex. l. I, c. 6.

Mais Alexandre mourut à la fleur de l'âge, au fort de ses conquêtes, à

mille lieues de sa patrie, et le vaste empire qu'il avait créé fut dissous.

Tandis que ses généraux prenaient les armes pour se disputer son héritage,

les républiques asservies par lui ou par son père s'armaient aussi pour

reconquérir leur indépendance. Tout présageait à la Grèce une longue suite

de bouleversemens; tout semblait convier à cette riche proie de sauvages

voisins avides de pillage et de combats. Dès les premiers symptômes de

guerre civile, les Galls s'adressèrent aux républiques du Péloponèse et de

la Hellade, offrant d'être leurs auxiliaires contre le roi de Macédoine;

mais une telle proposition fut repoussée avec hauteur[458]. Rebutés par les

républiques, ils s'adressèrent au roi de Macédoine, qui se montra moins

dédaigneux; il en prit à son service, et en fit passer aux rois d'Asie, ses

amis, des bandes nombreuses[459].

Note 458: Γαλάται μεθ' Έλλήνων οόκ έμαχέσαντο, Κλεωνύμου καί

Λακεδαιμονίων σπείσασθαι σπονδάς σφισιν ού θελησάντων. Pausan. Mess.

Hanov. 1613. p. 269.

Note 459: Polyæn. Stratag. l. IV, c. 8, p. 2.--Plut. paral. p. 309.

--Stob. Serm. 10.

Plus les affaires de la Grèce s'embrouillèrent, plus s'accrut l'importance

des Gaulois soldés; ils furent d'un grand secours aux rois dans leurs

interminables querelles; mais souvent aussi ils leur firent payer cher les

services du champ de bataille. On raconte à ce sujet qu'Antigone, un des

successeurs d'Alexandre, ayant engagé dans ses troupes une bande de Galls

du Danube, à raison d'une pièce d'or par tête, ceux-ci amenèrent avec eux

leurs femmes et leurs enfans, et, qu'à la fin de la campagne, ils

réclamèrent la solde pour leur famille comme pour eux. «Une pièce d'or a

été promise par tête de Gaulois, disaient-ils, ne sont-ce pas là des

Gaulois[460]?» Cette interprétation commode, qui faisait monter la somme

stipulée à cent talens au lieu de trente[461], ne pouvait être du goût

d'Antigone; la dispute s'échauffa, et les Galls menacèrent de tuer les

otages qu'ils avaient entre les mains. Il fallut au roi grec toute

l'habileté qui caractérisait sa nation pour sauver ses otages et son

argent, et se délivrer lui-même de ces auxiliaires dangereux.

Note 460: Οί Γαλάται καί τοίς άόπλοις καί ταϊς γυναιξί καί τοϊς παισίν

άπήτουν τοΰτο γάρ εΐναι τών Γαλατών έν έκάστψ.

Polyæn. Strat. l, IV, c. 6.

Note 461: Un talent pouvait équivaloir à 5,500 fr.

Introduits au sein de cette Grèce déchirée par tant de factions, les Galls

sentirent bientôt sa faiblesse et leur force; ils se lassèrent de combattre

à la solde d'un peuple qu'ils pouvaient dépouiller. Un chef de bande, nommé

Cambaules[462], entra pour son propre compte dans la Thrace, dont il

ravagea la frontière; et quoiqu'il n'y restât que très-peu de temps, il en

rapporta assez de butin pour exciter la cupidité de toute sa nation[463].

Les émigrés tectosages, arrivés sur ces entrefaites, décidèrent l'impulsion

générale; de concert avec les peuples galliques, ils organisèrent une

expédition dont la conduite fut confiée à un chef qui paraît avoir été de

race kimrique. Le nom de cet homme nous est inconnu; l'histoire nous

apprend seulement qu'il tirait son origine de la tribu des _Praus_ ou

_hommes terribles_[464]; et comme l'autre chef, non moins fameux, qui prit

et brûla Rome, elle ne le désigne habituellement que par son titre de

_Brenn_ ou roi de guerre. Ses talens comme général, son intrépidité, ses

saillies spirituelles et railleuses, son éloquence même, lui valurent une

grande renommée dans l'antiquité, et les éloges d'écrivains qui certes

n'avaient aucun motif de partialité, ni pour l'homme, ni pour la nation.

Note 462: Cambaules, _Camh_, force; _baol_, destruction.

Note 463: Pausanias, l. X, p. 643.

Note 464: Τόν Βρέννον, τόν έπελθόντα έπί Δελφούς, Πραΰσόν τινές

φασιν άλλ' οὐδέ τούς Πραύσους έχομεν είπεΰν, όπου γής ψκησαν

πρότερον. Strab. l. IV, p. 187.--_Braw_, en langue galloise, signifie

_terreur_; _bras_, en gaëlic, _terrible_.

ANNEE 281 avant J.-C.

Des régions de la haute Macédoine, comme d'un point central, partent quatre

grandes chaînes de montagnes. La plus considérable, celle du mont Hémus, se

dirige vers l'est, entoure la Thrace, borde le Pont-Euxin et envoie une

branche de collines vers Byzance et vers l'Hellespont. Une seconde chaîne

se détache du plateau de la haute Macédoine en même temps que l'Hémus, mais

se prolonge vers le sud-est; c'est le Rhodope. Une troisième court de l'est

vers l'ouest, celle des monts que les Galls avaient nommés _Alban_[465].

Enfin la quatrième, s'étendant au sud et au midi, donne naissance à toutes

les montagnes de la Thessalie, de l'Épire, de la Grèce propre et de

l'Archipel[466]. Conformément à cette disposition géographique, le Brenn

dirigea sur trois points les forces de l'invasion. Son aile gauche,

commandée par Cerethrius, ou plus correctement Kerthrwyz[467], entra dans

la Thrace avec ordre de la saccager et de passer ensuite dans le nord de la

Macédoine, soit par le Rhodope, soit en cotoyant la mer Égée. Son aile

droite marcha vers la frontière de l'Épire pour envahir de ce côté la

Macédoine méridionale et la Thessalie, tandis que lui-même, à la tête de

l'armée du centre, pénétrait dans les hautes montagnes qui bornent la

Macédoine au nord. Ces montagnes servaient de retraite à des peuplades

sauvages d'origine thracique et illyrienne, continuellement en guerre avec

les Galls. Il importait au succès de l'expédition et à la sauve-garde des

tribus gauloises, durant l'absence d'une partie de ses guerriers, que ces

peuplades ennemies fussent ou soumises ou détruites dès l'ouverture de la

campagne: mais retranchées dans d'épaisses forêts, au milieu de rochers

inaccessibles, elles surent résister plusieurs mois à tous les efforts du

Brenn. Celui-ci n'épargna aucun moyen pour en triompher. On prétend qu'il

empoisonna des bandes entières avec des vivres qu'il se laissait enlever

dans des fuites simulées[468]; enfin ces peuplades furent exterminées par

le fer, le feu et le poison, ou contraintes de livrer au vainqueur, sous le

nom de soldats auxiliaires, l'élite de leur jeunesse[469]. Le Brenn songea

alors à descendre le revers méridional de l'Hémus, pour aller rejoindre en

Macédoine la division de Cerethrius et l'armée de droite; mais, comme on le

verra tout à l'heure, des événemens contraires l'arrêtèrent dans sa marche

et le firent changer de résolution.

Note 465: Ils étaient appelés par les Grecs _Albani_ et aussi _Albii_

(Strab.).

Note 466: Maltebrun. Géograph. de l'Europe, vol. VI, p. 223.

Note 467: _Certh_, célèbre, remarquable; _Certhrwyz_, gloire. Owen's

Welsh diction.

Note 468: Οί Κελτοί τάς τροφάς καί τόν οΐνον πόαις δηλητηρίοις

καταφαρμακεύουσι, καί καταλιπόντες έν ταϊς σκηναϊς αύτοί νύκτωρ

έφευγον. Polyæn. Stratag. l. VII, c. 42.--Athen. l. X, c. 12.

Note 469: Appian. de Bell. Illyr. p. 758.

Tandis que le Brenn bataillait contre les montagnards de l'Hémus, l'aile

droite arriva sans difficulté sur la frontière occidentale de la Macédoine;

elle avait pour chef un guerrier probablement tectosage, appelé Bolg ou

Belg[470]. Avant de poser le pied sur le territoire de la Grèce, Belg

s'avisa d'une formalité qu'il crut sans doute équivaloir à une déclaration

de guerre; il fit sommer le roi de Macédoine, alors Ptolémée, fils de

Ptolémée, roi d'Égypte, de lui payer immédiatement une somme pour la

rançon de ses états, s'il voulait conserver la paix[471]. Une telle

sommation, si nouvelle pour les soldats de Philippe et d'Alexandre, surprit

à juste titre les Macédoniens, mais elle jeta dans une colère terrible le

roi Ptolémée, à qui la violence de son caractère avait mérité le surnom de

_foudre_[472]. «Si vous avez quelque chose à espérer de moi, dit-il avec

emportement aux députés gaulois, annoncez à ceux qui vous envoient qu'ils

déposent sur-le-champ leurs armes et me livrent leurs chefs; et qu'alors je

verrai quelle paix il me convient de vous accorder[473].» Les messagers, en

entendant ces paroles, se mirent à rire. «Tu verras bientôt, lui

dirent-ils, si c'était dans notre intérêt ou dans le tien que nous te

proposions la paix[474].» Belg passa la frontière, et s'avança à marches

forcées dans l'intérieur du royaume; il ne tarda pas à rencontrer l'armée

macédonienne, que le Foudre lui-même commandait, monté sur un éléphant, à

la manière des rois de l'Asie[475].

Note 470: Βόλγιος. Pausan.--_Belgius_, Justin.

Note 471: Offerentes pacem, si emere velit. Justin. XXIV, c. 5.

Note 472: Κεραυνός; _Ceraunus_ chez les historiens latins.

Note 473: Aliter se pacem daturum negando, nisi principes suos

obsides dederint, et arma tradiderint. Justin, XXIV, c. 5.

Note 474: Risêre Galli, acclamantes, brevi sensurum sibi an illi

consulentes pacem obtulerint. Justin. XXIV, c. 5.

Note 475: Memnon. Hist. ap. Phot. c. 15.

De part et d'autre on fit ses dispositions pour la bataille. Ptolémée,

suivant la tactique grecque, rangea sur les flancs son infanterie légère et

sa cavalerie; au centre, son infanterie pesante, armée de longues piques,

se forma en phalange. Les Grecs appelaient de ce nom un bataillon carré de

cinq cents hommes de front, sur seize de profondeur, tous tellement serrés

les uns contre les autres que les piques du cinquième rang dépassaient de

trois pieds la première ligne; les rangs les plus intérieurs, ne pouvant se

servir de leurs armes, appuyaient les premiers, soit pour augmenter la

force de l'attaque, soit pour soutenir le choc des charges ennemies. La

phalange était la gloire de l'armée macédonienne; Philippe, Alexandre, et

les successeurs de ce conquérant, lui avaient été redevables de leurs plus

grands succès. Cependant ce corps si redoutable ne résista pas à l'audace

impétueuse des Gaulois; après un combat terrible, il fut enfoncé;

l'éléphant qui portait le roi tomba criblé de javelots; lui-même, saisi

vivant, fut mis en pièces, et sa tête promenée au bout d'une pique, à la

vue des ailes macédoniennes qui tenaient encore[476]. Alors la déroute

devint générale; la plupart des chefs et des soldats périrent ou furent

contraints de se rendre; mais le sort des captifs fut plus horrible que

celui des guerriers morts sur le champ de bataille; Belg en fit égorger

dans un sacrifice solennel les plus jeunes et les mieux faits; les autres,

garottés à des arbres, servirent de but aux gais des Galls et aux matars

des Kimris[477].

Note 476: Memnon. Hist. ap. Phot. c. 15.--Caput ejus amputatum et

lanceâ fixum... Justin. l. XXIV, c. 5.--Pausan. l. X, p. 644.

--Polyb.l. IX, p. 567.--Diodor. Sic. l. XXII, p. 868.

Note 477: Τούς τε γάρ τοΐς εϊδεσι καλλίστους, καί ταϊς ήλικίαις

άκμαιοτάτους καταστρέψας, έθυσε τοϊς θεοϊς... τούς δ' άλλους πάντας

κατηκόντισε. Diod. Sicul. excerp. Vales. p. 316.

Cette défaite et les atrocités dont elle était suivie jetèrent la Macédoine

dans la consternation. De toutes parts on se réfugia dans les villes. «De

l'enceinte de leurs murailles, dit un historien, les Macédoniens, levant

les mains vers le ciel, invoquaient les noms de Philippe et d'Alexandre,

dieux protecteurs de la patrie[478];» mais cette patrie, nul ne s'armait

pour la sauver. Ce qui mettait le comble à la misère publique, c'était

l'anarchie qui régnait dans l'armée: les soldats, après avoir élu roi

Méléagre, frère de Ptolémée, le chassèrent pour mettre à sa place un

certain Antipater qui fut surnommé l'Étésien, parce que son règne ne

dépassa pas en durée la saison où soufflent les vents étésiens[479]; les

désordres des soldats, l'absence d'un chef militaire, et l'épouvante des

citoyens, pendant plus de trois mois, livrèrent sans défense la Macédoine

aux dévastations des Gaulois. Belg parcourut tranquillement le midi de ce

royaume et le nord de la Thessalie[480], entassant dans ses chariots un

immense butin que personne ne venait lui disputer.

Note 478: Justin. l. XXIV, c. 5.

Note 479: Cette saison est de quarante-cinq jours.

Note 480: Pausan. l. X, p. 645.

Un jeune Grec, nommé Sosthènes, de la classe du peuple[481], mais plein de

patriotisme et d'énergie, entreprit enfin d'arrêter ou du moins de troubler

le cours de ces ravages. Il rassembla quelques jeunes gens, comme lui

plébéiens, et se mit à inquiéter par des sorties les divisions gauloises

séparées du gros de l'armée, à enlever les traîneurs et les bagages, à

intercepter les vivres. Peu à peu le nombre de ses compagnons s'accrut; et

il se hasarda à tenir la campagne.

Note 481: Ignobilis ipse... Justin. l. XXIV, c. 5.

L'armée macédonienne accourut alors sous ses drapeaux, et, déposant son roi

Antipater, vint offrir à Sosthènes la couronne et le commandement; le jeune

patriote dédaigna le titre de roi, et ne voulut accepter qu'un commandement

temporaire[482]. Belg fut bientôt réduit à se tenir sur la défensive. Comme

ses bagages étaient chargés de dépouilles et de richesses de tout genre,

craignant d'aventurer ces fruits de sa campagne, il se soucia peu d'en

venir à une bataille rangée; harcelé par Sosthènes, mais éludant toujours

une action décisive, il regagna les montagnes, non sans avoir perdu

beaucoup de monde[483]. Tels étaient les événemens qui arrêtèrent le Brenn

et l'armée du centre au moment où, ayant réduit les peuplades de l'Hémus,

ils allaient fondre sur la Macédoine. Quant à l'aile gauche, que commandait

Cerethrius, elle était toujours en Thrace; trop occupée à combattre ou à

piller, elle n'avait opéré aucun mouvement pour rejoindre le corps d'armée

de Belg; en un mot, tout semblait avoir conspiré pour faire avorter le plan

de campagne qui devait livrer aux Gaulois la Grèce septentrionale.

D'ailleurs l'hiver approchait; le Brenn évacua les montagnes, et retourna

dans les villages des Galls presser les préparatifs d'une seconde

expédition pour le printemps suivant.

Note 482: Ipse non in regis, sed ducis nomen jurare milites compulit.

Justin. l. XXIV, c. 5.

Note 483: Justin. l. XXIV, c. 6.--Pausan. l. X, p. 644.

ANNEE 280 avant J.-C.

Le Brenn sentit qu'il était nécessaire de remonter la confiance de ses

compatriotes un peu affaiblie par ce premier revers; il se mit à voyager de

tribu en tribu, animant les jeunes gens par ses discours, et appelant aux

armes tout ce qu'il restait de guerriers. Il ne se borna pas au territoire

gallique; il alla solliciter les Boïes, habitans du fertile bassin situé

entre le haut Danube et l'Oder[484], ainsi que les nations teutoniques qui

occupaient déjà une partie des vastes régions, au nord des Kimris. Durant

ce voyage, le Brenn traînait après lui des prisonniers macédoniens qu'il

avait choisis petits et de peu d'apparence, et dont il avait fait raser la

tête. Il les promenait dans les assemblées publiques, et faisant paraître à

côté d'eux de jeunes guerriers galls et kimris de haute taille, parés de la

chaîne d'or et de la longue chevelure, «Voilà ce que nous sommes,

disait-il; grands, forts et nombreux; et voilà ce que sont nos

ennemis[485]!» Alors avec ces images vives et poétiques qui formaient le

caractère de l'éloquence gauloise, le Brenn peignait la faiblesse de la

Grèce et sa richesse immense; les trésors de ses rois ravageurs du monde

entier; les trésors de ses temples et surtout de ce temple de Delphes, si

renommé jusque chez les nations les plus étrangères à la Grèce, où les plus

lointaines contrées envoyaient leur tribut d'offrande[486]. Les efforts du

Brenn furent couronnés d'un complet succès; il eut bientôt mis sur pied

deux cent quarante mille guerriers; de ce nombre il détacha quinze mille

fantassins et trois mille cavaliers qu'il laissa dans le pays à la défense

des femmes, des enfans et des habitations; il organisa le reste en toute

hâte[487].

Note 484: Voyez ci-dessus, Période 587 à 521 avant J.-C.

Note 485: Ήμεϊς... οί τηλικοΰτοι καί τοιοΰτοι πρός τούς οϋτως

άσθενεϊς καί μικρούς πολεμήσομεν. Polyæn. Stratag. l. VII, c. 35.

Note 486: Άσθένειάν τε Έλλήνων τήν έν τῷ παρόντι διηγούμενος, καί ώς

χρήματα πολλά μέν έν τώ κοινώ, πλείονα δέ έν ίεροϊς.

Pausan. l. X p. 644.

Note 487: Ad terminos gentis tuendos... peditum XV millia,

equitum III. Justin. l. XXV, c. I.

Le Brenn se choisit parmi les chefs un lieutenant ou _collègue_, dont le

titre, en langue kimrique, était Kikhouïaour ou Akikhouïaour, mot que les

Grecs orthographiaient Kikhorios et Akikhorios, et qu'ils prenaient pour un

nom propre de personne[488]. L'armée réunie sous ses ordres se trouva

composée: 1º de Galls; 2º de Tectosages; 3º de Boïes qui prenaient le nom

de Tolisto-Boïes, c'est-à-dire, Boïes _séparés_[489]; 4º d'un corps peu

nombreux, levé chez les nations teutoniques, portant la dénomination de

Teuto-Bold ou Teutobodes, les _vaillans_ Teutons, et commandés par

Lut-Her[490]; 5º d'un corps d'Illyriens[491]. Ces forces formaient en tout

cent cinquante-deux mille hommes d'infanterie et vingt mille quatre cents

hommes de cavalerie, organisés de manière que leur nombre montait

réellement à soixante-un mille deux cents. En effet chaque cavalier était

suivi de deux domestiques ou écuyers montés et équipés, qui se tenaient

derrière le corps d'armée, lorsque la cavalerie engageait le combat. Le

maître était-il démonté, ils lui donnaient sur-le-champ un cheval; était-il

tué, un d'eux montait son cheval et prenait son rang; enfin si le cheval et

le cavalier étaient tués ensemble ou que le maître blessé fût emporté du

champ de bataille par un des écuyers, l'autre occupait, dans l'escadron,

la place que le cavalier laissait vacante. Ce mode de cavalerie s'appelait

_trimarkisia_ de deux mots qui, dans la langue des Galls, comme dans celle

des Kimris, signifiaient _trois chevaux_[492]. Outre les guerriers sous les

armes, une foule de vivandiers et de marchands forains de toute nation

grossissait la suite du Brenn; deux mille chariots suivaient, destinés à

transporter les vivres, les blessés et le butin[493].

Note 488: _Cycwïawr_ et, avec l'addition de l'_a_ augmentatif,

_Acycïwawr_, collègue, co-partageant. Owen's welsh. diction.--Diodore

de Sicile écrit Κιχώριος, Pausanias, Άκιχώριος.

Note 489: _Toli_, séparer; _Deol_, exiler. Owen's welsh. diction.

Note 490: _Lut_, glorieux; _her_, guerrier. Lutarius.

Tit. Liv. l. XXVIII, c. 41.--Memn. ap. Phot. c. 20.

Note 491: Appian. Bell. Illyr. p. 758.

Note 492: _Tri_, trois; _marc_, pluriel _marcan_, cheval. Owen's

welsh. diction. Armstrong's gael. dict.--Τριμαρκισία. Pausanias, l.

X, p. 645.--Cet écrivain ajoute que les Gaulois appelaient les

chevaux, _marcan_: ϊππων τό όνομα ίστω τις Μάρκαν όντα ύπό τών

Κελτών.

Note 493: Άγοραίου όχλου καί έμπόρων πλείστων, καί άμαξών. B,...

Diod. Sicul. l. XXII, p. 870.

Cette formidable armée se mit en marche; mais au moment où elle touchait la

frontière de Macédoine, la division éclata parmi ses chefs. Lut-Herr et ses

Teutons se séparèrent du Brenn; leur exemple fut suivi par Léonor, chef

d'une des bandes gauloises, et les deux troupes formant environ vingt mille

hommes prirent le chemin de la Thrace[494]. Quant au Brenn, il avait

renoncé à ses plans de l'année précédente, et méditait une irruption en

masse; il fondit sur la Macédoine, écrasa l'armée de Sosthènes dans une

bataille où ce jeune patriote périt avec gloire[495], et força les débris

des phalanges ennemies à se renfermer dans les places fortifiées; tout le

reste du pays lui appartint. Pendant six mois, ses soldats vécurent à

discrétion dans les campagnes et les villes ouvertes de la Macédoine et de

la haute Thessalie; mais les places de guerre échappèrent aux calamités de

l'invasion, parce que les Gaulois n'avaient, pour les sièges réguliers, ni

goût, ni habileté. Vers la fin de l'automne, le Brenn rallia ses troupes et

établit son camp dans la Thessalie, non loin du mont Olympe; tout le butin

fut accumulé en commun et l'on attendit, pour pénétrer vers les contrées

plus méridionales, le retour de la belle saison. Tandis que ces événemens

se passaient en Thessalie et en Macédoine, la Thrace était non moins

cruellement ravagée par les bandes de Lut-Herr et de Léonor, auxquelles

s'étaient jointes, selon toute apparence, la division qui y avait été

conduite par Cerethrius, l'année précédente; les exploits et les conquêtes

de cette autre armée, sur les deux rives de la Propontide, nous occuperont

plus tard et fort en détail; pour le moment nous nous bornerons à suivre la

marche du Brenn à travers la Grèce centrale.

Note 494: Ibi seditio, orta et viginti millia hominum cum Leonorio et

Lutario regulis, secessione factâ à Brenno, in Thraciam iter

averterunt. Tit. Liv. l. XXXVIII, c. 16.

Note 495: Diodor. Sicul. l. XXII, p. 870.

ANNEE 279 avant J.-C.

La Thessalie est un riant et fertile bassin environné de montagnes, sur les

terrasses desquelles soixante-quinze villes s'élevaient alors comme sur les

gradins d'un amphithéâtre[496]; à l'occident, la longue chaîne du Pinde la

sépare de l'Épire et de l'Étolie; au midi, le mont Œta qui se confond d'un

côté avec le Pinde, et qui de l'autre se prolonge jusqu'au golfe Maliaque,

forme une barrière presque inaccessible entre elle et les provinces de la

Hellade. Quelques sentiers cachés et difficiles à franchir pouvaient

conduire d'un revers à l'autre de l'Œta des individus isolés ou même des

corps de fantassins; mais pour une armée traînant après elle des chevaux,

des chariots et des bagages, le seul passage praticable était un long et

étroit défilé, bordé à droite par les derniers escarpemens de la montagne,

et à gauche par des marais où séjournaient les eaux pluviales avant de se

perdre dans le golfe Maliaque. Ce défilé, nommé Thermopyles (portes des

bains) à cause d'une source d'eaux thermales qui le traversait, était

célèbre dans l'histoire des Hellènes; c'était là que, deux siècles

auparavant, trois cents Spartiates, chargés d'arrêter la marche d'une armée

de Perses qui venait envahir la Grèce, avaient donné au monde l'exemple

d'un dévouement sublime.

Note 496: Strab.--Maltebrun, géographie de l'Europe,

vol. VI, p. 224, et suiv.

Une seconde invasion bien plus terrible que la première menaçait alors

cette même Grèce, et déjà touchait à ces mêmes Thermopyles. Les Hellènes ne

s'aveuglèrent point sur le péril de leur situation. «Ce n'était plus, dit

un ancien historien, une guerre de liberté, comme celle qu'ils avaient

soutenue contre Darius et Xerxès; c'était une guerre d'extermination.

Livrer l'eau et la terre n'eût point désarmé leurs farouches ennemis[497].

La Grèce le sentait; elle n'avait que deux chances devant les yeux, vaincre

ou être effacée du monde[498].» A de telles réflexions inspirées par le

caractère d'une lutte où la barbarie était aux prises avec la civilisation,

se joignait encore dans l'esprit des Hellènes certaines impressions

relatives à la race d'hommes contre laquelle il leur fallait défendre leur

vie. Les peuples de la Hellade, et surtout, ceux du Péloponèse, avaient à

peine vu les Galls auxiliaires enrôlés, durant les troubles civils, dans

les armées épirotes et macédoniennes. D'ailleurs ces _barbares_, comme ils

les appelaient, armés et enrégimentés pour la plupart à la façon des Grecs,

avaient perdu de leur extérieur effrayant, et différaient beaucoup de la

foule indisciplinée et sauvage qui se précipitait maintenant vers les

Thermopyles.

Note 497: Έώρων τόν έν τώ παρόντι άγώνα ούχ ύπέρ έλευθερίας

γενησόμενον, καθά έπί τοϋ Μήδου ποιέ, ούδέ δοϋσιν ΰδωρ καί γήν, τά

άπό τούτου σφίσιν άδειαν φέροντα. Pausan. l. X, p. 645.

Note 498: Ως οΰν άπολωλέναι, ήδ΄ οϋν έπικρατεστέρους εΐναι, κατ΄

άνδρα τε ίδία καί αί πόλεις διέκειντο έν κοινφ. Ibid.

Ce que savaient, à cette époque, les plus savans hommes de la Grèce sur la

nation gauloise se réduisait à quelques informations vagues, défigurées par

d'absurdes contes. L'opinion la plus accréditée, parmi les érudits, plaçait

le berceau de cette nation à l'extrémité de la terre, au-delà du vent du

nord[499], sur un sol glacé, impuissant à produire des fleurs[500], des

fruits ou des animaux utiles à l'homme[501], mais fécond en monstres et en

plantes vénéneuses. Un de ces poisons passait pour être si violent, que

l'homme ou l'animal atteint dans sa course par une flèche qui en aurait été

infectée, tombait mort sur-le-champ, comme frappé de la foudre[502]. On se

plaisait à raconter, touchant les Gaulois, des traits d'audace et de force

qui semblaient surnaturels. On disait que, les premiers de tous les mortels

après Hercule, ils avaient franchi les Alpes, pour aller brûler dans

l'Italie une ville grecque appelée Rome[503]. Cette race indomptable,

ajoutait-on, avait déclaré la guerre non-seulement au genre humain, mais

aux dieux et à la nature; elle prenait les armes contre les tempêtes, la

foudre et les tremblemens de terre[504]; durant le flux et le reflux de la

mer, ou les inondations des fleuves, on la voyait s'élancer l'épée à la

main au-devant des vagues, pour les braver ou les combattre[505]. Ces

récits, propagés par la classe éclairée, couraient de bouche en bouche

parmi le peuple, et répandaient un effroi général, du mont Olympe au

promontoire du Ténare.

Note 499: Heraclid. Pontic. ap. Plutarch. in Camil. p. 140.

Note 500: Γαίης έκ Γαλατών μηδ΄ άνθεα... Antholog. l. II. s. 43,

epigr. 14.

Note 501: Aristot. de Gencrat. animal. l. II, c. 25.

Note 502: Aristot. de Mirabil. auscultat. p. 1157. Paris. Fº 1619.

Note 503: Πόλιν έλληνίδα Ρώμην. Heraclid. Pontic. ap.

Plut. in Camil. p. 140.

Note 504: Aristot. de Morib. l. III, c. 10.

Note 505: Οί Κελτοί πρός τα κυματα όπλα άπαντώσι λαβόντες. Aristot.

Eudomior. l. III, c. 1.

Les républiques helléniques, autrefois si florissantes, avaient été ruinées

par la domination des rois de Macédoine depuis Philippe; de récentes et

malheureuses tentatives d'affranchissement leur avaient porté un dernier

coup, dont elles n'avaient pu se relever encore. Leur faiblesse et la

gravité des circonstances auraient dû les engager à se rapprocher, et ce

fut précisément ce qui les désunit[506]. Plusieurs d'entre elles, alléguant

ces motifs mêmes, crurent pouvoir sans honte se refuser à la commune

défense. Les nations du Péloponèse se contentèrent de fortifier l'isthme de

Corinthe par une muraille qui le coupait d'une mer à l'autre, et d'attendre

derrière ce rempart l'issue des événemens dont la Phocide, la Béotie et

l'Attique, allaient être le théâtre[507]. Dans la Hellade, les Athéniens

parvinrent à former une ligue offensive et défensive; mais les confédérés

agirent avec tant de lenteur que leurs contingens étaient à peine réunis

aux Thermopyles, dans les premiers jours du printemps, quand le Brenn,

s'approchant du Sperchius, menaçait déjà les défilés[508]. Voici en quoi

consistaient leurs forces: Béotiens, dix mille hommes d'infanterie, cinq

cents chevaux; Phocidiens[509], trois mille fantassins, cinq cents chevaux;

Locriens, sept cents hommes; Mégariens, quatre cents fantassins quelques

escadrons de cavalerie; Étoliens, sept mille hommes de grosse infanterie,

une centaine d'infanterie légère éprouvée, une nombreuse cavalerie;

Athéniens, mille fantassins, cinq cents cavaliers et trois cent cinq

galères qui mouillaient dans le golfe Maliaque; il s'y joignit mille

Macédoniens et Syriens qui étaient arrivés de l'Orient. Callipus, général

des Athéniens, fut chargé du commandement suprême de l'armée[510].

Note 506: Pausan. l. I, p. 7.

Histoire des Gaulois (1/3) depuis les temps les plus reculés jusqu'à l'entière soumission de la Gaule à la domination romaine. · 第 4 / 7 章