SECTION III.

PREUVES TIRÉES DES TRADITIONS NATIONALES.

I. Il n'est presque personne aujourd'hui qui n'ait entendu parler de ces

curieux monumens tant en prose qu'en vers dont se compose la littérature

des Gallois ou Kymri, et qui remontent, presque sans interruption, du

seizième au sixième siècle de notre ère: littérature non moins digne de

remarque à cause de l'originalité de ses formes, que par les révélations

qu'elle renferme sur l'ancienne histoire des Kymri. Contestée d'abord avec

acharnement par une critique dédaigneuse et superficielle, ou même

sottement passionnée, l'authenticité de ces vieux monumens n'est plus

maintenant l'objet d'aucun doute; convaincu pour ma part, je renverrai mes

lecteurs aux nombreuses discussions qui ont eu lieu sur la matière, en

Angleterre principalement[97]. J'ai donc fait usage des traditions

gauloises avec confiance, mais avec une extrême réserve, réserve qui

m'était commandée par le plan de mon ouvrage construit d'après les données

grecques et romaines; d'ailleurs l'époque que j'ai traitée est antérieure

à celle où se rapportent les plus développées et les plus nombreuses de ces

traditions. Les faits qui peuvent en être tirés, relativement à la question

que j'examine, se réduisent à trois.

Note 97: La collection la plus complète des documens littéraires des

Gallois a été publiée à Londres sous le litre anglo-gallois de

_Myvyrian Archaiology of Wales_, que l'on pourrait rendre en français

par celui d'_Archéologie intellectuelle des Gallois_: le premier

volume est consacré aux _bardes_ ou poètes, en tête desquels figurent

_Aneurin, Taliesin, Lywarch Hen_ et _Myrddin_, appelé vulgairement

_Merlin_, personnages célèbres de l'île de Bretagne au sixième

siècle; le second contient des souvenirs historiques nationaux,

classés trois par trois, en raison, non pas de leur liaison ou de

leur dépendance chronologique, mais de quelque analogie naturelle ou

de quelque ressemblance frappante entre eux, et appelés à cause de

cette forme, _Triades historiques_. M. _Sharon Turner_, dans un

excellent ouvrage, intitulé _Défense de l'authenticité des anciens

poëmes bretons_ (London, 1803), a résolu la question relative à

_Taliesin, Aneurin, Myrddin_ et _Lywarch Hen_ de la manière la plus

décisive pour tout esprit juste et impartial. Nombre d'érudits

Gallois, entre autres M. William Owen, se sont occupés aussi avec

succès de la question plus épineuse des Triades. Mais je dois

recommander surtout à mes lecteurs français un morceau publié dans le

troisième volume des _Archives philosophiques, politiques et

littéraires_ (Paris, 1818), modèle d'une critique fine et élégante,

et où l'on reconnaît aisément la main du savant éditeur des _Chants

populaires de la Grèce moderne_. Je saisis vivement cette occasion de

témoigner à M. Fauriel toute ma reconnaissance pour les secours qu'il

m'a permis de puiser dans son érudition si variée et pourtant si

profonde.

1º La dualité des races est reconnue par les Triades: les _Gwyddelad_

(Galls) qui habitent l'_Alben_ y sont traités de peuple étranger et

ennemi[98].

Note 98: Trioeddynys Prydain. n. 41. Archaiol. of Wales. t. II.

2º L'identité des Belges-Armorikes avec les Kymri-Bretons y est

pareillement reconnue; les tribus armoricaines y sont désignées comme

tirant leur origine de la race primitive des Kymri, et communiquant avec

elle à l'aide de la même langue[99].

Note 99: Trioed. 5.

3º Les Triades font sortir la race des Kymri «de cette partie du pays de

_Haf_ (le pays de l'été ou du midi), qui se nomme _Deffrobani_, et où est

à présent Constantinople[100]; ils arrivèrent, y est-il dit, à _la mer

brumeuse_ (la mer d'Allemagne), et de là dans l'île de Bretagne et dans le

pays de _Lydau_ (l'Armorike) où ils se fixèrent[101].» Le barde Taliesin

dit simplement que les Kymri sortaient de l'_Asie_[102].

Note 100: _Où est à présent Constantinople_ paraît être une addition

de quelque copiste postérieur, une espèce de glose pour interpréter

le mot inconnu de _Deffrobani_. Cependant cette intercalation n'est

pas sans importance, parce qu'elle se fonde sur les traditions du

pays.

Note 101: Trioedd. n. 4.

Note 102: Taliesin. Welsh Archaiol. t. I, p. 76.

Les Triades et les Bardes s'accordent sur plusieurs détails de

l'établissement des Kymri lors de leur arrivée dans l'occident de l'Europe.

C'était _Hu-le-puissant_ qui les conduisait: prêtre, guerrier, législateur

et dieu après sa mort, il réunit tous les caractères d'un chef de

théocratie: or, on sait qu'une partie des nations gauloises fut soumise

long-temps à un gouvernement théocratique, celui des Druides. Ce nom même

de _Hu_ n'était point inconnu des Grecs et des Romains, qui appellent

_Heus_ et _Hesus_ un des dieux du druidisme. Un des fameux bas-reliefs

trouvés sous le chœur de Notre-Dame de Paris représente le dieu _Esus_, le

corps ceint d'un tablier de bûcheron, une serpe à la main, coupant un

chêne. Or, les traditions galloises attribuent à _Hu-le-Puissant_ de grands

travaux de défrichement et l'enseignement de l'agriculture à la race des

Kymri[103].

Note 103: Trioedd. n. 4, 5, 56, 92.--Bardes gallois, _passim_.

II. Les Irlandais ont aussi leurs traditions nationales, mais si confuses

et si évidemment fabuleuses, que je n'ai point osé m'en servir. Il s'y

trouve un seul fait applicable à l'objet de ces recherches, le fait de

l'existence d'un peuple appelé _Bolg_ (_Fir-Bolg_), venu du voisinage du

Rhin pour conquérir le midi de l'Irlande; on reconnaît aisément dans ces

étrangers une colonie de _Belges-Kymri_; mais rien de probable n'est

raconté ni sur leur origine ni sur l'histoire de leur établissement: ce ne

sont que contes puérils et jeux d'esprit sur ce mot de _Bolg_ qui signifie

en langue gallique un _sac_.

III. Ammien Marcellin, ou plutôt Timagène qu'il paraît citer, avait

recueilli une antique tradition des Druides de la Gaule sur l'origine des

nations gauloises. Cette tradition portait que la population de la Gaule

était en partie _indigène_ (ce qu'il faut expliquer par antérieure), en

partie venue d'îles lointaines et des régions trans-rhénanes, d'où elle

avait été chassée, soit par des guerres fréquentes, soit par les

débordemens de l'océan[104].

Note 104: Drysidæ memorant revera fuisse populi partem indigenam: sed

alios quoque ab insulis extimis confluxisse et tractibus

trans-rhenanis, crebritate bellorum et alluvione fervidi maris

sedibus suis expulsos. Ammian. Marcel. l. XV, c. 9.

Nous trouvons donc dans l'histoire traditionnelle des Gaulois, comme dans

les témoignages historiques étrangers, comme dans le caractère des langues,

le fait bien établi d'une division de la famille gauloise en deux branches

ou races.

CONCLUSION.

De la concordance de ces différens ordres de preuves résultent

incontestablement les faits suivans:

1º Les Aquitains et les Ligures, quoique habitans de la Gaule, ne sont

point de sang gaulois; ils appartiennent aux nations de sang ibérien.

2º Les nations de sang gaulois se partagent en deux branches, les _Galls_

et les _Kymri_, que j'appellerai désormais _Kimris_, pour me conformer et

à la prononciation ancienne et aux formes grammaticales de notre langue. La

parenté des Galls et des Kimris, donnée par l'histoire, est confirmée par

le rapport de leurs idiomes, et de leurs caractères moraux; elle paraît

surtout évidente quand on les compare aux autres familles humaines près

desquelles ils vivent: aux Ibères, aux Italiens, aux Germains. Mais il

existe assez de diversité dans leurs habitudes, leurs idiomes, et les

nuances de leur caractère moral, pour tracer entre eux une ligne de

démarcation, que leurs propres traditions reconnaissent, et dont l'histoire

fait foi.

3º Leur origine n'appartient point à l'Occident: leurs langues, leurs

traditions, l'histoire enfin, la reportent en Asie. Si la cause qui sépara

jadis les deux grandes branches de la famille gallo-kimrique se perd dans

l'obscurité des premiers temps du monde, la catastrophe qui les rapprocha

au fond de l'Occident, lorsque déjà elles étaient devenues étrangères l'une

à l'autre, nous est du moins connue dans ses détails, et la date en peut

être fixée historiquement.

Aux argumens sur lesquels j'ai appuyé dans cette Introduction le fait

important, fondamental de la division de la famille gauloise en deux races

se joint un troisième ordre de preuves non moins concluantes, dont mon

livre est l'exposition. C'est dans le récit circonstancié des événemens,

dans les inductions qui ressortent des faits généraux qu'éclate surtout

cette dualité des nations gauloises; ce fait seul peut porter la lumière

dans l'histoire intérieure de la Gaule transalpine, si obscure sans cela

et jusqu'à présent si peu comprise; lui seul rend raison de la variété des

mœurs, des grands mouvemens d'émigration, de l'équilibre des ligues

politiques, des groupemens divers des tribus, de leurs affections, de leurs

inimitiés, de leur désunion vis-à-vis de l'étranger.

Mon opinion sur la permanence d'un type moral dans les familles de peuples

a été exposée plus haut; je crois non moins fermement à la durée des

nuances qui différencient les grandes divisions de ces familles. Pour la

Gaule, ces nuances ressortent clairement de la masse des faits, lesquels

portent un caractère différent suivant qu'ils appartiennent aux tribus de

l'ouest et du nord ou aux tribus de l'est et du midi, c'est-à-dire aux

Kimris ou aux Galls. Les annales des temps modernes témoigneraient au

besoin qu'elle a existé naguère, qu'elle existe encore de nos jours entre

nos provinces occidentales, non mélangées de Germains, et nos provinces du

sud-est; on l'observerait surtout dans toute sa pureté aux Îles

Britanniques, entre les Galls de l'Irlande et les Kimris du pays de Galles.

Des travaux d'une toute autre nature que les miens sont venus inopinément

appuyer ma conviction et ajouter une nouvelle évidence au résultat de mes

recherches. Un homme dont le nom est connu de toute l'Europe savante, M. le

docteur Edwards, à qui la science physiologique doit tant de découvertes

ingénieuses, tant d'idées neuves et fécondes, avait conçu, il y a déjà

long-temps, le plan d'une histoire naturelle des races humaines; et

commençant par l'occident de l'Europe, il étudiait depuis plusieurs années

la population de la France, de l'Angleterre et de l'Italie. Après de longs

voyages et de nombreuses observations faites avec toute la rigueur de

méthode qu'exigent les sciences physiques, avec toute la sagacité qui

distingue particulièrement l'esprit de M. Edwards, le savant naturaliste

est arrivé à des conséquences identiques à celles de cette histoire. Il a

constaté dans les populations issues de sang gaulois deux types physiques

différens l'un de l'autre, et l'un et l'autre bien distincts des caractères

empreints aux familles étrangères; types qui se rapportent historiquement

aux Galls et aux Kimris. Bien qu'il ait trouvé sur le territoire de

l'ancienne Gaule les deux races généralement mélangées entre elles,

(abstraction faite des autres familles qui s'y sont combinées çà et là,) il

a néanmoins observé que chacune d'elles existait plus pure et plus

nombreuse dans certaines provinces où l'histoire nous les montre en effet

agglomérées et séparées l'une de l'autre.

Tel est d'une manière nécessairement sommaire et vague le résultat des

investigations de M. Edwards; je dois à son ancienne amitié et à notre

nouvelle et singulière confraternité scientifique d'en pouvoir faire ici

pressentir la haute importance. Lui-même s'occupe en ce moment d'exposer

avec détail, dans une Lettre qu'il me fait l'honneur de m'adresser, la

nature, l'enchaînement, les conséquences de ses observations en ce qui

regarde la famille gauloise particulièrement, et les races humaines en

général: ce travail, qui nous intéresse à tant de titres, doit être publié

sous peu de jours[105].

Note 105: Chez Sautelet et Cie., libraires, rue de Richelieu, n. 14.

Si véritablement, malgré toutes les diversités de temps, de lieux, de

mélanges, les caractères physiques des races persévèrent et se conservent

plus ou moins purs, suivant des lois que les sciences naturelles peuvent

déterminer; si pareillement les caractères moraux de ces races, résistant

aux plus violentes révolutions sociales, se laissent bien modifier, mais

jamais effacer ni par la puissance des institutions, ni par le

développement progressif de l'intelligence; si en un mot il existe une

individualité permanente dans les grandes masses de l'espèce humaine, on

conçoit quel rôle elle doit jouer dans les événemens de ce monde, quelle

base nouvelle et solide son étude vient fournir aux travaux de

l'archéologie, quelle immense carrière elle ouvre à la philosophie de

l'histoire.

FIN DE L'INTRODUCTION.

HISTOIRE

DES GAULOIS.

* * * * *

PREMIÈRE PARTIE.

* * * * *

CHAPITRE PREMIER.

DE LA RACE GAELIQUE. Son territoire; ses principales branches.--Ses

conquêtes en Espagne; elles refoulent les nations ibériennes vers la Gaule

où les Ligures s'établissent.--Ses conquêtes en Italie; empire ombrien, sa

grandeur, sa décadence.--Commerce des peuples de l'Orient avec la Gaule;

colonies phéniciennes.--Hercule tyrien.--Colonies rhodiennes.--Colonie

phocéenne de Massalie, sa fondation, ses progrès rapides.--DE LA RACE

KIMRIQUE. Situation de cette race en Orient et en Occident au septième

siècle avant notre ère; elle est chassée des bords du Pont-Euxin par les

nations scythiques.--Elle entre dans la Gaule, ses conquêtes.--Grandes

émigrations des Galls et des Kimris en Illyrie et en Italie.--Situation

respective des deux races.

Aussi loin qu'on puisse remonter dans l'histoire de l'Occident, on trouve

la race des Galls occupant le territoire continental compris entre le Rhin,

les Alpes, la Méditerranée, les Pyrénées et l'Océan, ainsi que les deux

grandes îles situées au nord-ouest, à l'opposite des bouches du Rhin et de

la Seine. De ces deux îles, la plus voisine du continent s'appelait

_Albin_, c'est-à-dire l'_Ile blanche_[106]; l'autre portait le nom

d'_Er-in_, l'_Ile de l'ouest_[107]. Enfin le territoire continental

recevait spécialement la dénomination de _Galltachd_[108], qui signifiait

_Terre des Galls_.

Note 106: _Alb_ signifie à la fois _élevé_ et _blanc_; _inn_,

contracté de _innis_, île. _Albion_, insula, sic dicta ab albis

rupibus quas mare alluit. Plin. l. XIV, c. 16.

Note 107: _Eir_, ou _Jar_, l'Occident.

Note 108: _Gaeltachd_, et plus correctement _Gaidhealtachd_, est

encore aujourd'hui le nom du haut pays d'Écosse. De ce mot les Grecs

firent _Galatia_, et de _Galatia_ le nom générique _Galatæ_. Les

Romains procédèrent à l'inverse; c'est du nom générique _Galli_

qu'ils tirèrent la dénomination géographique _Gallia_.

Mais la Terre des Galls, ou la _Gaule_, n'était pas possédée en

totalité par la race qui lui avait donné son nom. Un petit peuple,

d'origine, de langue, de mœurs toutes différentes[109], le peuple

_aquitain_, en habitait l'angle sud-ouest, formé par les Pyrénées

occidentales et l'Océan, et circonscrit par le cours demi-circulaire de la

Garonne. Ce peuple était un composé de bandes ibériennes ou espagnoles qui

avaient passé les Pyrénées à des époques inconnues. Maîtresses d'un sol

facile à défendre, elles s'y maintenaient entièrement indépendantes de la

domination gallique.

Note 109: Strabon, l. IV, p. 176 et 189. _Aquitani_ dans les

écrivains latins; Άχουϊτανοί, chez les Grecs.

Les Galls, dans ces temps reculés, menaient la vie des peuples chasseurs et

pasteurs; plusieurs de leurs tribus se teignaient le corps avec une

substance bleuâtre, tirée des feuilles du pastel[110]; quelques-unes se

tatouaient. Leurs armes offensives étaient des haches et des couteaux en

pierre; des flèches garnies d'une pointe en silex ou en coquillage[111];

des massues, des épieux durcis au feu, qu'ils nommaient _gais_[112];

et d'autres appelés _catéies_ qu'ils lançaient tout enflammés sur

l'ennemi[113]. Leur armure défensive se bornait à un bouclier de planches,

grossièrement jointes, de forme étroite et allongée. Ce fut le commerce

étranger qui leur apporta les armes en métal, et l'art de les fabriquer

eux-mêmes avec le cuivre et le fer de leurs mines. De petites barques

d'osier, recouvertes d'un cuir de bœuf, composaient leur marine; et, sur

ces frêles esquifs, ils affrontaient les parages les plus dangereux de

l'Océan[114].

Note 110: Cæsar, Bell. gall. l. V, cap. 24.--Mel, l. III, c. 6.

--Plin. l. XXII, c. 2.--Herodian. l. III, p. 83.--Claudian. Bell. get.

Note 111: On trouve fréquemment de ces armes en pierre, soit dans les

tombeaux, soit dans les cavernes qui paraissent avoir servi

d'habitation à la race gallique. Les armes en métal ne les

remplacèrent que petit à petit; et, après leur introduction, les

Gaulois continuèrent encore long-temps à se servir des premières:

aussi rencontre-t-on assez souvent les deux espèces réunies sous les

mêmes tombelles.

Note 112: En latin _gæsum_; en grec Γαισόν et Γαισός. Le mot _Gais_

n'est plus usité aujourd'hui dans la langue gallique, mais un grand

nombre de dérivés lui ont survécu: tels sont _gaisde_, armé; _gaisg_

bravoure; _gas_, force, etc.

Note 113: _Cateïa_, jaculum fervefactum, clava ambusta. Virgil. Æn.

--Cæsar. Bell. gall. l. V, c. 43.--Ammian. Marcellin., l. XXXI.

--Isidor. Origin. l. XVIII, c. 7. En langue gallique _gath-teth_

(prononcez ga-tè) signifie dard brûlant. Armstr. Gael. dict.

Note 114: Solin. XXIII.--Fest Avien. Ora maritima.

La population gallique se divisait en familles ou _tribus_, formant

entre elles plusieurs _nations_ distinctes. Ces nations adoptaient

généralement des noms tirés de la nature du pays qu'elles occupaient, ou

empruntés à quelque particularité de leur état social; souvent elles se

réunissaient à leur tour pour composer de grandes _confédérations_ ou

_ligues_.

Telles étaient la confédération des Celtes[115] ou tribus des bois, qui

habitait les vastes forêts situées alors entre les Cévennes et l'Océan, la

Garonne et le pied des monts Arvernes; celle des _Armorikes_[116] ou

tribus maritimes, qui comprenait toutes les nations riveraines de l'Océan;

la nation des _Arvernes_[117] ou hommes des hautes terres, qui possédait le

plateau élevé que nous appelons encore aujourd'hui l'Auvergne; celle des

_Allobroges_[118] ou hommes du haut pays, répandue sur le versant

occidental des Alpes, entre l'Arve au nord, l'Isère au midi, et le Rhône au

couchant; des _Helvètes_[119], qui tiraient leur nom des pâturages des

Alpes où ils s'étaient établis; des _Séquanes_, qui devaient le leur à la

rivière de Seine (Sequana[120]) dont ils avoisinaient la source, au

couchant, tandis qu'au levant ils s'étendaient jusqu'au Jura; des

_Édues_[121], dont les troupeaux de moutons et de chèvres parcouraient les

vallées de la Saône et de la Haute-Loire; enfin des _Bituriges_, voisins

occidentaux de la nation éduenne, ayant pour demeure l'espèce de presqu'île

que forment, en se réunissant, la Loire, l'Allier et la Vienne.

Note 115: _Coille, coillte_; bois, forêt. V. l'introduction. Les

tribus celtiques qui habitaient la montagne ajoutaient au nom

collectif _Celte_ le mot _tor_, qui signifie élevé: _Celtorii_,

Κελτόριοι, Celtes d'en haut. Les historiens n'indiquent que

très-vaguement la position de ces Celtes de la montagne; ils

habitaient, disent-ils, entre les Pyrénées et les Alpes. Plutarch. in

Camil., p. 135.

Note 116: _Armhuirich_ et _Armhoirik_, voisin de la mer; (Lhuyd,

archæol. britann.) _Armorici, Aremorici_.

Note 117: _Ar, all_, haut: _veran (Fearann)_, terre, contrée.

_Arvernia_, _Alvernia_, Auvergne.

Note 118: _All_, haut; _brog_, lieu habité, village.

Note 119: _Elva (Ealbha_) ou _Selva_, bétail: _ait_, _èt_, lieu,

contrée. Elvétie ou Helvétie, contrée des troupeaux.

Note 120: _Seach_, qui tourne, qui dévie, sinueux: _an_, eau,

rivière, contracté de _avainn_.--Σηκόανος, ποταμός, άφ΄ οϋ τό

ίθνικόν Σηκόανοι. Artemidor. ap. Stephan. Bysant. V. Σηκόανος. Les

Séquanes furent repoussés plus tard au-delà des Vosges et de la

Saône.

Note 121: En latin _Hedui_, et plus communément _Aedui_. _Ædh_,

mouton; _Ed_, troupeau de petit bétail.

ANNEES 1600 à 1500 avant J.-C.

Les Celtes et les Aquitains, qui n'étaient séparés que par la Garonne, se

livrèrent sans doute plus d'une guerre; sans doute aussi une de ces guerres

donna occasion à quelque bande celtique de franchir les passages

occidentaux des Pyrénées et de pénétrer dans l'intérieur de l'Espagne, où

d'autres bandes la suivirent. Le flot de cette première invasion se dirigea

vers le nord et le centre de la péninsule, entre l'Èbre et la chaîne des

monts Idubèdes; mais la population ibérienne ne se laissa pas aisément

subjuguer. Une lutte longue et terrible eut lieu, sur le territoire envahi,

entre la race indigène et la race conquérante. Toutes deux, à la fin,

affaiblies et fatiguées, se rapprochèrent, et de leur mélange, disent les

historiens, sortit la nation Celt-ibérienne, mixte de nom, comme

d'origine[122].

Note 122: Οϋτοι γάρ τό παλαιόν περί τής χώρας άλλήλοις

διαπολεμήσαντες, οϊ τε Ϊβηρες καί οί Κελτοί, καί μετά ταύτα

διαλυθέντες καί τήν χώραν κοινή κατοικήσαντες, έτι δ' έπιγαμίας πρός

άλλήλους συνθέμενοι, διά τήν έπιμιξίαν λέγονται ταύτης τυχεϊν τής

προσηγορίας. Diodor. Sicul., l. V, p. 309.--App. Bell. hisp., p. 256.

Profugique à gente vetustâ

Gallorum, Celtæ miscentes nomen Iberis.

Lucan., Pharsal. l. IV, v. 9.

La route une fois tracée, de nombreuses émigrations galliques s'y portèrent

successivement, et, se poussant l'une l'autre, finirent par occuper toute

la côte occidentale depuis le golfe d'Aquitaine, jusqu'au détroit qui

sépare la presqu'île du continent africain. Tantôt la population indigène

se retirait devant ce torrent; tantôt, après une résistance plus ou moins

prolongée, elle suivait l'exemple des Celtibères, faisait la paix, et se

mélangeait. Des Celtes allèrent s'établir dans l'angle sud-ouest de cette

côte qu'ils trouvèrent abandonné, et sous leur nom national (Celtici) ils

formèrent un petit peuple qui eut pour frontières, au sud et à l'ouest

l'océan, à l'orient le fleuve Anas, aujourd'hui la Guadiana[123]. D'autres

Galls, dont la nation n'est pas connue, s'emparèrent de l'angle nord-ouest;

et le nom actuel du pays (la Galice) rappelle encore leur conquête[124]. La

contrée intermédiaire conserva une partie de sa population qui, mélangée

avec les vainqueurs, produisit la nation des Lusitains[125], non moins

célèbres que les Celtibères dans l'ancienne histoire de l'Ibérie.

Note 123: Herodot. l. II, p. 118; l. IV, p. 303, édit. Amst. 1763.

--Polyb. ap. Strab., l. III.--Varro ap. Plin., l. III, c. 3.

Note 124: _Gallœcia, Callaicia_. Ils étaient divisés en quatre

tribus: Artabri, Nerii, Præsamarcæ, Tamarici. Plin. l. IV, c. 34-35.

--Pompon. Mel., l. III, c. I.--Strab., l. c.

Note 125: Plin., l. c.--Strab. ibid.--Pompon. Mel., l. III,

c. I et seq.: Consultez l'excellent ouvrage de M. Guillaume de

Humboldt, _Pruefung der Untersuchungen ueber die Urbewohner

Hispaniens_... Berlin, 1821.

Par suite de ces conquêtes, la race gallique se trouva répandue sur plus de

la moitié de la péninsule espagnole. La limite du territoire qu'elle

occupait, mixte ou pure, pourrait être représentée par une ligne qui

partirait des frontières de la Gallice, longerait l'Èbre jusqu'au milieu de

son cours, suivrait ensuite la chaîne des monts Idubèdes pour se terminer à

la Guadiana, comprenant ainsi tout l'ouest et une grande partie de la

contrée centrale.

Mais les victoires des Galls au midi des Pyrénées eurent, pour leur patrie,

un contre-coup funeste. Tandis qu'ils se pressaient dans l'occident et le

centre de l'Espagne, les nations ibériennes, déplacées et refoulées sur la

côte de l'est, forcèrent les passages orientaux de ces montagnes. La nation

des Sicanes, la première, pénétra dans la Gaule, qu'elle ne fit que

traverser, et entra en Italie par le littoral de la Méditerranée[126]. Sur

ses traces arrivèrent ensuite les _Ligors_[127] ou Ligures, peuple

originaire de la chaîne de montagnes au pied de laquelle coule la

Guadiana[128]; et chassé de son pays par les Celtes conquérans[129].

Trouvant la côte déblayée par les Sicanes, les Ligures s'en emparèrent, et

étendirent leurs établissemens tout le long de la mer, depuis les Pyrénées

jusqu'à l'embouchure de l'Arno, bordant ainsi, par une zone

demi-circulaire, le golfe qui dès lors porta leur nom. Dans les temps

postérieurs, lorsqu'ils se furent multipliés, leurs possessions en Gaule

comprirent toute la côte à l'occident du Rhône, jusqu'à la ligne des

Cévennes[130]; et à l'orient de ce fleuve, tout le pays situé entre

l'Isère, les Alpes, le Var et la mer[131]. Mais il resta parmi eux, à l'est

du Rhône, principalement, quelques tribus galliques, dont nous aurons plus

d'une fois l'occasion de parler dans la suite de cet ouvrage.

Note 126: Σικκνοί άπό τοΰ Σικανοΰ ποταμοΰ τοΰ έν Ίβηρία ύπό Ατγύων

κναστάντες.... Thucyd., l. VI, c. 2.--Servius, ad Æneid., l. VI.

--Ephor. ap. Strab., l. VI.--Philist. ap. Diodor. Sic., l. V.

Note 127: _Ligor, Iligor_, haute cité. (Humboldt, p. 5-6.) De ce mot

les Romains tirent _Ligures_ et les Grecs _Lygies_.

Note 128: Αιγυστινή, πόλις Αιγύων τής δυστικής Ϊβηρίας έγγύς καί

τής Ταρτησσού πλησίον. Steph. Bysant.

Note 129:

..................Celtarum manu

Crebrisque dudùm præliis.........

Ligures.... pulsi, ut sæpè fors aliquos agit,

Venêre in ista quæ per horrenteis tenent

Plerùmque dumos........................

Fest. Avien. V. 132 et seq.

Note 130: C'est ce que les géographes anciens appelaient

l'_Ibéro-Ligurie_, à cause du voisinage de l'Espagne.

Note 131: C'était la _Celto-Ligurie_.

ANNEES 1400 à 1000. avant J.-C.

L'irruption des peuples ibériens avait révélé aux Galls l'existence de

l'Italie; ce fut de ce côté qu'ils se dirigèrent, lorsque la surabondance

de population, ou toute autre cause les détermina à entreprendre de

nouvelles migrations. Une horde nombreuse, composée d'hommes, de femmes, et

d'enfans de toute tribu, s'organisa sous le nom collectif d'_Ambra_[132]

(_les vaillans_ ou _les nobles_), franchit les Alpes, et se précipita sur

l'Italie.

Note 132: Plus correctement _Amhra_. De ce mot les Latins ont fait

Ambro, Ambronis, plur. Ambrones; et Umber, bri: les Grecs, Άμβρών,

Όμβρος, Όμβριος, Όμβρικός.

L'Italie subalpine[133] présente à l'œil un vaste bassin que les Alpes

bornent au nord, la mer supérieure[134] au levant, et du nord-ouest au

sud-est, la chaîne des Apennins. D'occident en orient, cette plaine immense

est traversée par le Pô, appelé aussi Éridan, qui, prenant sa source au

mont Viso (Vesulus), se jette dans la mer supérieure, dont il couvre la

plage d'eaux stagnantes. Ce roi des fleuves italiens[135], dans son cours

de cent vingt-cinq lieues, reçoit presque toutes les rivières que versent

d'un côté les Alpes occidentales, pennines et rhétiennes, de l'autre, les

Alpes maritimes et l'Apennin; sur sa rive gauche, la Doria (Duria), le

Tésin (Ticinus), l'Adda (Addua), l'Oglio (Ollius), le Mincio (Mincius); sur

sa rive droite, le Tanaro (Tanarus) sorti des Alpes maritimes, la Trébia et

le Réno (Rhenus) sortis tous deux des Apennins[136]. Au nord du Pô, l'Adige

(Athesis), fleuve moins considérable que celui-ci, mais pourtant rapide et

profond, descend des Alpes rhétiennes pour aller se perdre aussi dans les

lagunes de la côte[137].

Note 133: Italia subalpina, circumpadana, ΫὙπαλπία.

Note 134: _Mare Superum_. Elle reçut le nom d'Adriatique après la

fondation d'Adria, ou Hatria, par les Étrusques. Celle qui baigne la

côte occidentale de l'Italie s'appelait mer Inférieure, _mare

Inferum_.

Note 135: Fluviorum rex Eridanus....... Virgil. Georg. I.

Note 136: Du temps de Pline, les affluens du Pô étaient au nombre de

trente (l. III, c. 16.--Solin., c. 8.--Martian. Capell., l. VI.); on

en compte aujourd'hui plus de quarante.

Note 137: Polyb. l. II, p. 103 et seq.--Strab., l. II et V.

La contrée circumpadane était célèbre chez les anciens, non moins par sa

fertilité que par sa beauté; et plusieurs écrivains n'hésitent pas à la

placer au-dessus du reste de l'Italie[138]. Dès les temps les plus reculés,

on vantait ses pâturages[139], ses vignes, ses champs d'orge et de

millet[140], ses bois de peupliers et d'érables[141] ses forêts de chênes

où s'engraissaient de nombreux troupeaux de porcs, nourriture principale

des peuplades italiques[142]. Elle était alors en presque totalité au

pouvoir des Sicules, nation qui se prétendait _Autochthone_, c'est-à-dire

née de la terre même qu'elle habitait[143]. Les Vénètes, petit peuple

illyrien ou slave[144], s'y étaient conquis une place, à l'orient, entre

l'Adige, le Pô et la mer. Au couchant, l'Apennin séparait les Sicules des

Ligures, établis, comme nous venons de le dire, le long du golfe auquel ils

avaient donné leur nom, jusqu'à l'embouchure de l'Arno.

Note 138: Polyb., l. II, p. 103.--Plutarch. in Mario, p. 411.--Tacit.

hist. II, c. 171.

Note 139: Plutarch. in Camil. p. 135.

Note 140: Polyb. l. II, p. 103 et seq.

Note 141: Plin. l. XVI, c. 15; l. XVII, c. 23.--Dionys. perieget.

V. 292.--Marcian. Heracl. peripl.--Ovid. Metam. l. II.

Note 142: Polyb. l. II; l. C.

Note 143: Dionys. Halic. l. I, c. 9; l. II, c. 1.--Plin. 1. III, c. 4.

Note 144: Herodot. l. I-V.

Ce ne fut pas sans avoir long-temps résisté que les Sicules abandonnèrent à

la horde gallique leur terre natale; les combats qu'ils soutinrent contre

elle sont mentionnés par les anciens historiens, comme les plus sanglans

dont l'Italie eût été jusqu'alors le théâtre[145]. Vaincus enfin, ils se

retirèrent au midi de la péninsule[146], d'où ils passèrent dans la grande

île qui prit d'eux le nom de Sicile. Cet événement, qui livrait à la race

gallique toute la vallée du Pô, eut lieu vers l'an 1364 avant notre

ère[147]. Les vainqueurs ne s'arrêtèrent pas là; ils poussèrent leurs

conquêtes jusqu'à l'embouchure du Tibre; ce fleuve, la Néra (Nar), et le

Trento (Truentus), devinrent la frontière méridionale de leur empire qui,

s'étendant de là aux Alpes, embrassa plus de la moitié de l'Italie[148].

Note 145: Dionys. Halic. l. I, c. 16.

Note 146: Dionys. Halic. ibid.--Plin. 1. III, c. 4.

Note 147: Philist. ap. Dionys. Halic. l. C.--Fréret, t. IV, p. 300,

Œuvres complètes. Paris, 1796.

Note 148: Dionys. 1. I, 20-28.--Plin. 1. III, 14-15.--Cf. Cluver.

Ital. antiq. l. II, c. 4.

Possesseurs paisibles de ce grand territoire, les Ambra ou Ombres (nom sous

lequel ils sont plus connus dans l'histoire) s'y organisèrent suivant les

usages des nations galliques. Ils le partagèrent en trois régions ou

provinces, déterminées par la nature du pays. La première, sous le nom

d'_Is-Ombrie_[149] ou de Basse-Ombrie, comprit les plaines circumpadanes;

la seconde, appelée _Oll-Ombrie_[150] ou Haute-Ombrie renferma les deux

versans de l'Apennin et le littoral montueux de la mer supérieure; la côte

de la mer inférieure, entre l'Arno et le Tibre, forma la troisième, et

reçut la dénomination de _Vil-Ombrie_[151], ou d'Ombrie maritime. Dans ces

circonstances, les Ombres prirent un accroissement considérable de

population[152]; ils comptèrent, dans les haute et basse provinces

seulement trois cent cinquante-huit grands bourgs que les historiens

décorent du titre de villes[153]; leur influence s'étendit en outre sur

toutes les nations italiques jusqu'à l'extrémité de la presqu'île.

Note 149: _Is, ios_, bas, inférieur. Ίσομβρία, Ϊσομβροι et Ϊσομβρες;

en latin, _Insubria, Insubres_.

Note 150: _Olombria, Olombri_, Όλομβρία, Όλομβροι. Ptolem.--_Oll,

all_, haut, élevé: Armstrong's gaelic diction.

Note 151: _Vilombria_, Ούιλομβρία Ptolem.--_Bil, vil_, bord,

rivage. Armstrong's gaelic diction.

Note 152: Ήν τοϋτο τό έθνος έν τοϊς πάνυ μέγα. Dionys. Halic. l. I,

c. 16.

Note 153: Trecenta eorum oppida Tusci debellasse reperiuntur. Plin.

l. III. c. 14--Il restait encore dans la Haute-Ombrie du temps de

Pline quarante-six villes; douze avaient péri.

ANNEES 1000 à 600. avant J.-C.

Mais, dans le cours du onzième siècle, un peuple nouvellement émigré du

nord de la Grèce entra en Italie par les Alpes illyriennes, traversa

l'Isombrie comme un torrent, franchit l'Apennin, et envahit l'Ombrie

maritime[154]; c'était le peuple des _Rasènes_[155] si célèbres dans

l'histoire sous le nom d'Étrusques. Bien supérieurs en civilisation aux

races de la Gaule et de l'Italie, les Étrusques connaissaient l'art de

construire des forteresses et de ceindre leurs places d'habitation, de

murailles élevées et solides, art nouveau pour l'Italie où toute

l'industrie se bornait alors à rassembler au hasard de grossières cabanes

sans plan et sans moyens de défense[156]. Une chose distinguait encore ce

peuple des sauvages tribus ombriennes, c'est qu'il ne détruisait ou ne

chassait point la population subjuguée; organisé, dans son sein, en caste

de propriétaires armés, il la laissait vivre attachée à la glèbe du champ

dont il l'avait dépouillée. Tel fut le sort des Ombres dans la partie de

leur territoire située entre le cours du Tibre, l'Arno et la mer inférieure.

Là disparurent rapidement les traces de la domination gallique. Aux

villages ouverts et aux cabanes de chaume, succédèrent douze grandes villes

fortifiées, habitation des conquérans et chefs-lieux d'autant de divisions

politiques qu'unissait un lien fédéral[157]. Le pays prit le nom des

vainqueurs et fut appelé dès lors Étrurie.

Note 154: Priùs, cis Apenninum ad inferum mare...

Tit. Liv. l. V, c. 99.

Note 155: Ce peuple ne reconnaissait pour son nom national que celui

de _Rhasena_, en ajoutant l'article, _Ta-Rhasena_, d'où les Grecs,

probablement, ont fait _Tyrseni_ et _Tyrrheni_. On ignore d'où

dérivait celui d'Étrusques que les Latins lui donnaient.

Note 156: Tzetzes ad Lycophron. Alexandr. 717.--Rutil. itinerar. I.

Note 157: Strabon. l. V.--Servius ad Virgil. Æneid. II, VIII et X.

--Cf. Cluver. Ital. antiq. t. I, p. 344 et seq.

Une fois constitués, les Étrusques poursuivirent avec ordre et persévérance

l'expropriation de la race ombrienne; ils attaquèrent l'Ombrie circumpadane

qui, successivement, et pièce à pièce, passa sous leur domination. Les

douze cités étrusques se partagèrent par portions égales cette seconde

conquête; chacune d'elles eut son lot dans les trois cents villages que les

Galls y avaient habités[158]; chacune d'elles y construisit une place de

commerce et de guerre qu'elle peupla de ses citoyens[159]; ce fut là la

nouvelle Étrurie[160]. Mais les Isombres ne se résignèrent pas tous à la

servitude. Un grand nombre repassèrent dans la Gaule où ils trouvèrent

place, soit parmi les Helvètes[161], soit parmi les tribus éduennés, sur

les bords de la Saône[162]. Plusieurs se réfugièrent dans les vallées des

Alpes parmi les nations liguriennes qui commençaient à s'étendre sur le

versant occidental de ces montagnes, et vécurent au milieu d'elles sans se

confondre, sans jamais perdre ni le souvenir de leur nation ni le nom de

leurs pères. Bien des siècles après, le voyageur pouvait distinguer encore

des autres populations alpines la race de ces exilés de l'Isombrie[163].

Même dans la contrée circumpadane, l'indépendance et le nom isombrien ne

périrent pas totalement. Quelques tribus concentrées entre le Tésin et

l'Adda, autour des lacs qui baignent le pied des Alpes pennines[164],

résistèrent à tous les efforts des Étrusques, qu'ils troublèrent long-temps

dans la jouissance de leur conquête. Désespérant de les dompter, ceux-ci,

pour les contenir du moins, construisirent près de leur frontière la ville

de Melpum, une des plus fortes places de toute la nouvelle Étrurie[165].

Note 158: Trecenta oppida Tusci debellasse reperiuntur. Plin. l. III,

c. 14.--Strab. l. V.

Note 159: Trans Apenninum totidem quot capita originis erant

coloniis missis..... usque ad Alpes tenuêre. Tit. Liv. l. V, c. 23.

--Δώδεκα πόλεων..... Diodor. Sicul. l. XIV, p. 321.

Note 160: Etruria nova. Serv. Virg. Æn. XV, V. 202.

Note 161: Ils y furent connus sous le nom d'_Ambres_; _Ambro_,

_Ambronis_; d'où nous avons fait _Ambrons_. Plutarch. in Mario. Voyez

ci-après, IIème partie, le récit de l'invasion des Cimbres.

Note 162: Ils continuèrent à porter le nom d'Isombres, en latin,

_Insubres_. Insubres, pagus Æduorum; Tit. Liv. l. V, c. 23.--Les

_Umbranici_, qui habitaient un peu plus bas, sur la rive droite du

Rhône, étaient probablement une de ces peuplades émigrées de

l'Ombrie.

Note 163: Insubrium exules. Plin. l. III, c. 17-20.--Ils portaient

vulgairement le nom collectif de Ligures. Caturiges Insubrium exules,

undè orti Vagieni Ligures. Plin. l. c.--Plutarch. in Mario.--Mais ils

ne reconnaissaient point d'autre nom national que celui d'_Ambre_

(Ambro). Plutarch. ibid.--Voyez le récit de l'invasion des Cimbres,

2ème partie de cet ouvrage.

Note 164: Tit. Liv. l. V, c. 23.

Note 165: Plin. l. III, c. 17.

La nation ombrienne était réduite au canton montagneux qui s'étendait entre

la rive gauche du Tibre et la mer supérieure, et comprenait l'Ollombrie

avec une faible partie de la Vilombrie; les Étrusques vinrent encore l'y

forcer, tandis que les peuples italiques, profitant de sa détresse,

envahissaient sa frontière méridionale jusqu'au fleuve Æsis. Épuisée, elle

demanda la paix et l'obtint. Avec le temps même, elle finit par s'allier

intimement à ses anciens ennemis; elle adopta la civilisation, la religion,

la langue, la fortune politique de l'Étrurie, volontairement toutefois et

sans renoncer à son indépendance[166]: mais dès lors elle ne fut plus

qu'une nation italienne, et pour nous son histoire finit là. Cependant

cette culture étrangère n'effaça pas complètement son caractère originel.

L'habitant des montagnes ombriennes se distingua toujours des autres

peuples de l'Italie par des qualités et des défauts attribués généralement

à la race gallique: sa bravoure était brillante, impétueuse, mais on lui

reprochait de manquer de persévérance; il était irascible, querelleur,

amoureux des combats singuliers; et cette passion avait même fait naître

chez lui l'institution du duel judiciaire[167]. Quelques axiomes politiques

des Ombres, parvenus jusqu'à nous, révèlent une morale forte et virile.

«Ils pensent, dit un ancien écrivain, Nicolas de Damas, qui paraît avoir

étudié particulièrement leurs mœurs, ils pensent qu'il est honteux de vivre

subjugués; et que dans toute guerre, il n'y a que deux chances pour l'homme

de cœur, vaincre ou périr[168].» Malgré l'adoption des usages étrusques, il

se conserva dans les dernières classes de ce peuple quelque chose de

l'ancien costume et de l'ancienne armure nationale; le _gais_, porté

double, un dans chaque main, à la manière des Galls, fut toujours l'arme

favorite du paysan de l'Ombrie[169].

Note 166: Hist. rom. passim.--Tab. Eugub. Cf. Micali et Lanzi.

Note 167: Όμβρικοί, όταν πρός άλλήλους έχωσιν άμφησβήτησιν,

καθοπλισθέντες ώς έν πολέμω, μάχονται, καί δοκοϋσι δικαιότερα λέγειν

οί τούς έναντίους άποσφάξαντες. Nic. Damasc. ap. Stob. serm. XIII.

Note 168: Αΐσχιστον ήγοϋνται ήττημένοι ζήν· άλλ' άναγκαίον ή νικάν ή

άποθνήσκειν. Nic. Damasc. ap. Stob. serm. cit.

Note 169: Pastorali habitu, binis gaesis armati..Tit. Liv. IX dec. I.

ANNEES 1200 à 900. avant J.-C.

Tandis que la race gallique, au midi des Alpes, éprouvait ces alternatives

de fortune, au nord des Alpes, quelques germes de civilisation apportés par

le commerce étranger commençaient à se développer dans son sein. Ce fut,

selon toute apparence, durant le treizième siècle que des navigateurs venus

de l'Orient abordèrent pour la première fois la côte méridionale de la

Gaule; attirés par les avantages que le pays leur présentait, ils y

revinrent, et y bâtirent des comptoirs. Les Pyrénées, les Cévennes, les

Alpes, recelaient alors à fleur de terre des mines d'or et d'argent; les

montagnes de l'intérieur, d'abondantes mines de fer[170]; la côte de la

Méditerranée fournissait un grenat fin qu'on suppose avoir été

l'escarboucle[171]; et les indigènes ligures ou gaulois péchaient autour

des îles appelées aujourd'hui îles d'Hières du corail dont ils ornaient

leurs armes[172] et que sa beauté fit rechercher des marchands de l'Orient.

En échange de ces richesses, ceux-ci importaient les articles ordinaires de

leur traite: du verre, des tissus de laine, des métaux ouvrés, des

instrumens de travail, surtout des armes[173].

Note 170: Posidon. ap. Athenæ. l. VI, c. 4.--Strab. l. III, p. 146;

l. IV, p. 190.--Aristot. Mirab. ausc. p. 1115.

Note 171: Theophrast. Lapid. p. 393-396.--Lugd. Bat. 1613.

Note 172: Curalium laudatissimum circà Stæchades insulas... Galli

gladios adornabant eo. Plin. l. XXXII, c. 2.

Note 173: Homer. Iliad. VI, 29; Odyss. XV, 424.--Ezechiel,

c. 27. Cf. Heeren: Ideen ueber die Politik, den Verkehr und den

Handel der vornehmsten Voelker der alten Welt.

Tout fait présumer que ce commerce entre l'Asie et la Gaule dut son origine

aux Phéniciens, qui, dès le onzième siècle, entourant d'une ligne immense

de colonies et de comptoirs tout le bassin occidental de la Méditerranée,

depuis Malte jusqu'au détroit de Calpé, s'en étaient arrogé la possession

exclusive. A l'égard de la Gaule, ils ne se bornèrent pas à la traite de

littoral; l'existence de leurs médailles dans des lieux éloignés de la mer,

la nature de leur établissement surtout témoignent qu'ils colonisèrent

assez avant l'intérieur. L'exploitation des mines les attirait

principalement dans le voisinage des Pyrénées, des Cévennes et des Alpes.

Ils construisirent même, pour le service de cette exploitation, une route

qui faisait communiquer la Gaule avec l'Espagne et avec l'Italie, où ils

possédaient également des mines et des comptoirs. Cette route passait par

les Pyrénées orientales, longeait le littoral de la Méditerranée gauloise,

et traversait ensuite les Alpes par le col de Tende; ouvrage prodigieux par

sa grandeur et par la solidité de sa construction, et qui plus tard servit

de fondement aux voies massaliotes et romaines[174]. Lorsque ces intrépides

navigateurs eurent découvert l'Océan atlantique, ils nouèrent aussi des

relations de commerce avec la côte occidentale de la Gaule; surtout avec

Albion et les îles voisines où ils trouvaient à bas prix de l'étain[175] et

une espèce de murex, propre à la teinture noire[176].

Note 174: Polybe (l. II) nous apprend que cette route existait avant

la seconde guerre punique, et que les Massaliotes y posèrent des

bornes militaires à l'usage des armées romaines qui se rendaient en

Espagne. Elle n'était point l'ouvrage des Massaliotes, qui, à cette

époque, n'étaient encore ni riches ni puissans dans le pays, et qui

d'ailleurs ne le furent jamais assez pour une entreprise aussi

colossale. (V. ci-après, part. II, c. I). Les Romains remirent cette

route à neuf, et en firent les deux voies _Aurelia_ et _Domitia_.

Note 175: Le commerce de l'étain fit donner à ces îles le nom de

_Cassiterides_ (cassiteros, étain).

Note 176: Amati de restitutione purpurarum. Cons. Heeren, ouv. cité.

Une antique tradition passée d'Asie en Grèce et en Italie, où n'étant plus

comprise elle se défigura, parlait de voyages accomplis dans tout

l'Occident par le dieu tyrien, Hercule; et d'un premier âge de

civilisation, que les travaux du dieu avaient fait luire sur la Gaule. La

Gaule, de son côté, conservait une tradition non moins ancienne et qui

n'était pas sans rapport avec celle-là. Le souvenir vague d'un état

meilleur amené par les bienfaits d'étrangers puissans, de conquérans d'une

race divine, se perpétuait de génération en génération parmi les peuples

galliques; et lorsqu'ils entrèrent en relation avec les Grecs et les

Romains, frappés de la coïncidence des deux traditions, ils adoptèrent tous

les récits que ceux-ci leur débitèrent sur Hercule[177].

Note 177: Incolæ id magis omnibus adseverant quod etiam nos legimus

in monumentis eorum incisum, Herculem....... Ammian. Marcell.

l. XV, c. 9.

Quiconque réfléchit à l'amour de l'antiquité orientale pour les symboles,

cesse de voir dans l'Hercule phénicien un personnage purement fabuleux, ou

une pure abstraction poétique. Le dieu né à Tyr le jour même de sa

fondation, protecteur inséparable de cette ville où sa statue est enchaînée

dans les temps de périls publics; voyageur intrépide, posant et reculant

tour à tour les bornes du monde; fondateur de villes tyriennes, conquérant

de pays subjugués par les armes tyriennes; un tel dieu n'est autre en

réalité que le peuple qui exécuta ces grandes choses; c'est le génie tyrien

personnifié et déifié. Tel les faits nous montrent le peuple, tel la

fiction dépeint le héros; et l'on pourrait lire dans la légende de la

Divinité l'histoire de ses adorateurs. Le détail des courses d'Hercule en

Gaule confirme pleinement ce fait général; et l'on y suit, en quelque sorte

pas à pas, la marche, les luttes, le triomphe, puis la décadence de la

colonie dont il est le symbole évident.

C'est à l'embouchure du Rhône que la tradition orientale fait arriver

d'abord Hercule; c'est près de là qu'elle lui fait soutenir un premier et

terrible combat. Assailli à l'improviste par Albion et Ligur[178], enfans

de Neptune, il a bientôt épuisé ses flèches, et va succomber, lorsque

Jupiter envoie du ciel une pluie de pierres; Hercule les ramasse, et, avec

leur aide, parvient à repousser ses ennemis[179]. Le fruit de cette

victoire est la fondation de la ville de Nemausus (Nîmes), à laquelle un de

ses compagnons ou de ses enfans donne son nom[180]. Il serait difficile de

ne pas reconnaître sous ces détails mythologiques le récit d'un combat

livré par des montagnards de la côte aux colons phéniciens, dans les champs

de la _Crau_[181], sur la rive gauche du Rhône non loin de son embouchure;

combat dans lequel les cailloux, qui s'y trouvent accumulés en si

prodigieuse quantité, auraient servi de munitions aux frondeurs phéniciens.

Note 178: _Albion_, Mela, l. II, c. 5.--Άλεβίων, Apollod. de Diis,

l. II.--Tzetzes in Lycophr. Alexandr.--_Alb_, comme nous l'avons

déjà dit, signifie montagne en langue gallique. Une tribu montagnarde

de cette côte portait le nom d'Albici (Cæsar, Bell. civil. I) ou

d'βίοικοι (Strab. l. IV).

Note 179: Æschyl. Prometh. solut. ap. Strab. l. IV, p. 183.--Mela. l.

II, c. 5.--Tzetzes, l. c.--Eustath. ad Dionys. perieg.

Note 180: Stephan. Bysant. Vº Νεμαυσός.

Note 181: C'est le nom que porte aujourd'hui une plaine immense,

couverte de cailloux, située près du Rhône, entre la ville d'Arles et

la mer.--_Crau_ dérive du mot gallique _craig_, qui signifie pierre.

Vainqueur de ses redoutables ennemis, le dieu appelle autour de lui les

peuplades indigènes éparses dans les bois; hommes de toute tribu, de toute

nation, de toute race, accourent à l'envi pour participer à ses

bienfaits[182]. Ces bienfaits sont l'enseignement des premiers arts et

l'adoucissement des mœurs. Lui-même il leur construit des villes, il leur

apprend à labourer la terre; par son influence toute-puissante, les

immolations d'étrangers sont abolies; les lois deviennent moins

inhospitalières et plus sages[183]; enfin les _tyrannies_, c'est-à-dire

l'autorité absolue des chefs de tribu et des chefs militaires, sont

détruites et font place à des gouvernemens _aristocratiques_[184],

constitution favorite du peuple phénicien. Tel est le caractère constant

des conquêtes de l'Hercule tyrien en Gaule, comme dans tout l'Occident.

Note 182: Diodor. Sicul. l. IV, p. 226.

Note 183: Κατέλυσε τάς συνήθεις παρανομίας καί ξενοκτονίας. Diod.

Sicul. ubi suprà.--Καθιστάς σωφρονικά πολιτεύματα. Dionys. Halic. l.

I, c. 41.

Note 184: Παρέδωκε τάν βασιλείαν τοϊς άρίστοις τών έγχωρίων. Diodor.

Sicul. l. IV, p. 226.--Άριστοκρατίας.... Dionys. Halic. l. I, c. 41.

Si nous continuons à suivre sa marche, nous le voyons, après avoir civilisé

le midi de la Gaule, s'avancer dans l'intérieur par les vallées du Rhône et

de la Saône. Mais un nouvel ennemi l'arrête, c'est Tauriske[185],

montagnard farouche et avide qui ravage la plaine, désole les routes et

détruit tout le fruit des travaux bienfaisans du dieu; Hercule court

l'attaquer dans son repaire et le tue. Il pose alors sans obstacle les

fondemens de la ville d'Alésia sur le territoire éduen. Ainsi, quelque part

qu'Hercule mette le pied, il trouve des amis et des ennemis; des amis parmi

les tribus de la plaine, des ennemis dans les montagnes où la barbarie et

l'indépendance sauvage se retranchent et lui résistent.

Note 185: Tauriscus. Ammian. Marcell. l. XV, c. 9.--Caton, cité par

Pline (l. III, c. 20.), place dans les Alpes une grande confédération

de peuples tauriskes.--_Tor_, hauteur, sommet.

«Alésia, disent les récits traditionnels, fut construite grande et

magnifique; elle devint le foyer et la ville-mère de toute la Gaule[186].»

Hercule l'habita, et, par ses mariages avec des filles de rois, la dota

d'une génération forte et puissante. Cependant lorsqu'il eut quitté la

Gaule pour passer en Italie, Alésia déchut rapidement; les sauvages des

contrées voisines s'étant mêlés à ses habitans, tout rentra peu à peu dans

la barbarie[187]. Avant son départ, continuent les mythologues, Hercule

voulut laisser de sa gloire un monument impérissable. «Les dieux le

contemplèrent fendant les nuages et brisant les cîmes glacées des

Alpes[188].» La route dont on lui attribue ici la construction, et à

laquelle son nom fut attaché, est celle-là même que nous mentionnions tout

à l'heure comme un ouvrage des Phéniciens, et qui conduisait de la côte

gauloise en Italie, par le Col de Tende.

Note 186: Έκτισε πόλιν εύμεγέθη Άλησίαν. άπάσης τής Κελτικής έστίαν

καί μητρόπολιν. Diodor. Sic. l. IV, p. 226.

Note 187: Jldtzou; Πάντας τούς κατοικοϋντας έκβαρβαρωθήναι συνέβη

Diodor. Sic. l. IV, p. 226.

Note 188: Scindentem nubes, frangentemque ardua montis Spectârunt

Superi. . . . . . . . Sil. Ital. l. III. Virgil. Æneid. l. VI.

--Diodor. Sicul. l. IV, p. 226.--Dionys. Halic. l. I, c. 41.--Ammian.

Marcell. l. XV, c. 9.

ANNEES 900 à 600. avant J.-C.

Au déclin de l'empire phénicien, ses colonies maritimes en Gaule tombèrent

entre les mains des Rhodiens, puissans à leur tour sur la Méditerranée; ses

colonies intérieures disparurent. Les Rhodiens construisirent quelques

villes, entre autres Rhoda ou Rhodanousia[189], près des bouches libyques

du Rhône; mais leur domination fut de courte durée. Leurs établissemens

étaient presque déserts et le commerce entre l'Orient et la Gaule presque

tombé, quand les Phocéens arrivèrent.

Note 189: Plin. l. III, c. 4.--Hieronym. Comment. epist. ad Galat. l.

II, c. 3.--Isodor. Origin. l. XIII, c. 21. Voyez ci-après, part.

II, c. I.

ANNEES 600 à 587. avant J.-C.

Ce fut l'an 600 avant Jésus-Christ que le premier vaisseau phocéen jeta

l'ancre sur la côte gauloise, à l'est du Rhône; il était conduit par un

marchand nommé Euxène[190], occupé d'un voyage de découvertes. Le golfe où

il aborda dépendait du territoire des Ségobriges, une des tribus galliques

de la population ligurienne. Le chef ou roi des Ségobriges, que les

historiens appellent Nann, accueillit avec amitié ces étrangers, et les

emmena dans sa maison, où un grand repas était préparé; car ce jour-là il

mariait sa fille[191]. Mêlés parmi les prétendans Galls et Ligures, les

Grecs prirent place au festin, qui se composait, selon l'usage, de venaison

et d'herbes cuites[192].

Note 190: Aristot. apud Athenæum, l. XIII, c. 5.

Note 191: Aristot. loco citat.--Justin, l. XLIII, c. 3.

Note 192: Diodor. Sicul. l. IV.

La jeune fille, nommée Gyptis, suivant les uns, et Petta, suivant les

autres[193], ne parut point pendant le repas. La coutume ibérienne[194],

conservée chez les Ligures et adoptée par les Ségobriges, voulait qu'elle

ne se montrât qu'à la fin portant à la main un vase rempli de quelque

boisson[195], et celui à qui elle présenterait à boire devait être réputé

l'époux de son choix. Au moment où le festin s'achevait, elle entra donc,

et, soit hasard, soit toute autre cause[196], dit un ancien narrateur, elle

s'arrêta en face d'Euxène, et lui tendit la coupe. Ce choix imprévu frappa

de surprise tous les convives. Nann, croyant y reconnaître une inspiration

supérieure et un ordre de ses dieux[197], appela le Phocéen son gendre, et

lui concéda pour dot le golfe où il avait pris terre. Euxène voulut

substituer au nom que sa femme avait porté jusqu'alors un nom tiré de sa

langue maternelle; par une double allusion au sien et à leur commune

histoire, il la nomma Aristoxène, c'est-à-dire _la meilleure des hôtesses_.

Note 193: Gyptis. Justin. l. c.--Πέττα. Arist. ap. Athenæ. Ubi suprà.

Note 194: Elle subsiste encore aujourd'hui dans plusieurs cantons du

pays basque, en France et en Espagne.

Note 195: Justin dit que cette boisson était de l'eau: Virgo cùm

juberetur..... aquam porrigere (l. XLIII, c. 3.); Aristote, que

c'était du vin mêlé d'eau: Φιάλην κεκραμένην (ap. Athen. l. c). Ce

vin, si c'était du vin, provenait du commerce étranger, car la vigne

n'était pas encore introduite en Gaule.

Note 196: Είτε άπό τύχης, είτε καί δι΄ άλλην τινα αίτίαν. Aristot.

ubi suprà.

Note 197: Τοϋ πατρός άξιοϋντος ώς κατά θεόν γενομένης τής

δώσεως...... Idem, ibidem.

Sans perdre de temps, Euxène avait fait partir pour Phocée son vaisseau et

quelques-uns de ses compagnons, chargés de recruter des colons dans la

mère-patrie. En attendant, il travailla aux fondations d'une ville qu'il

appela Massalie[198]. Elle fut construite sur une presqu'île creusée en

forme de port vers le midi, et attenante au continent par une langue de

terre étroite[199]. Le sol de la presqu'île était sec et pierreux; Nann,

par compensation, y joignit quelques cantons du littoral encore couvert

d'épaisses forêts[200], mais où la terre, fertile et chaude, fut jugée par

les Phocéens convenir parfaitement à la culture des arbres de l'Ionie.

Note 198: Μασσαλια, en latin, _Massilia_, et par corruption dans la

basse latinité, _Marsilia_ (Cosmogr. Raven. anonym. l. I, 17);

d'où sont venus le mot provençal _Marsillo_ et le mot français

_Marseille_.

Note 199: Fest. Avien: Or. marit.---Paneg. Eumen. in Constant. XIX.

--Dionys. Perieg.--Justin. XLIII, 3.--Cæs. Bell. civ. II, I.- Voyez

ci-après, partie II, c. I.

Note 200: Tit. Liv. l. V, c. 34.

Cependant les messagers d'Euxène atteignirent la côte de l'Asie mineure et

le port de Phocée; ils exposèrent aux magistrats les merveilleuses

aventures de leur voyage[201], et comment, dans des régions dont elle

ignorait presque l'existence, Phocée se trouvait tout à coup maîtresse d'un

territoire et de la faveur d'un roi puissant. Exaltés par ces récits, les

jeunes gens s'enrôlèrent en foule, et le trésor public, suivant l'usage, se

chargea des frais de transport et fournit des vivres, des outils, des

armes, diverses graines ainsi que des plans de vigne, d'olivier[202]. À

leur départ, les émigrans prirent au foyer sacré de Phocée du feu destiné à

brûler perpétuellement au foyer sacré de Massalie, vivante et poétique

image de l'affection qu'ils promettaient à la mère-patrie; puis les longues

galères phocéennes à cinquante rames[203], et portant à la proue la figure

sculptée d'un phoque, s'éloignèrent du port. Elles se rendirent

premièrement à Éphèse, où un oracle leur avait ordonné de relâcher. Là, une

femme d'un haut rang, nommée Aristarché, révéla au chef de l'expédition que

Diane, la grande déesse éphésienne, lui avait ordonné en songe de prendre

une de ses statues, et d'aller établir son culte en Gaule; transportés de

joie, les Phocéens accueillirent à leur bord la prêtresse et sa divinité,

et une heureuse traversée les conduisit dans les parages des

Ségobriges[204].

Note 201: Reversi domum, referentes quæ viderant, plures

sollicitavêre. Justin. XLIII, 3.

Note 202: Idem, ibidem.

Note 203: Herodot. l. I.

Note 204: Strab. l. IV, p. 179. Voyez ci-après, part. II, c. 1.

Massalie, alors, prit de grands développemens; des cultures s'établirent;

une flotte fut construite; et plusieurs des anciens forts, bâtis sur la

côte par les Phéniciens et les Rhodiens, furent relevés et reçurent des

garnisons. Ces empiètemens et une si rapide prospérité alarmèrent les

Ligures; craignant que la nouvelle colonie ne les asservît bientôt, comme

avaient fait jadis les Phéniciens, ils se liguèrent pour l'exterminer, et

elle ne dut son salut qu'à l'assistance du père d'Aristoxène. Mais ce

fidèle protecteur mourut, et bien loin de partager la vive affection de

Nann à l'égard des Phocéens, son fils et héritier Coman nourrissait contre

eux une haine secrète. Sans en avoir la certitude, la confédération

ligurienne le soupçonnait; pour sonder les intentions cachées du roi

Ségobrige, elle lui députa un de ses chefs, qui s'exprima en ces termes:

«Un jour, une chienne pria un berger de lui prêter quelque coin de sa

cabane pour y faire ses petits; le berger y consentit. Alors la chienne

demanda qu'il lui fût permis de les y nourrir, et elle l'obtint. Les petits

grandirent, et, forte de leur secours, la mère se déclara seule maîtresse

du logis. O roi, voilà ton histoire! Ces étrangers qui te paraissent

aujourd'hui faibles et méprisables, demain te feront la loi, et opprimeront

notre pays[205].»

Note 205: Non aliter Massilienses, qui nunc inquilini videantur,

quandoque regionum dominos futuros. Just. l. XLIII, c. 4.

Coman applaudit à la sagesse de ce discours, et ne dissimula plus ses

desseins; il se chargea même de frapper sans délai sur les Massaliotes un

coup aussi sûr qu'imprévu.

On était à l'époque de la floraison de la vigne, époque d'allégresse

générale chez les peuples de race ionienne[206]. La ville de Massalie tout

entière était occupée de joyeux préparatifs; on décorait de rameaux verts,

de roseaux, de guirlandes de fleurs, la façade des maisons et les places

publiques. Pendant les trois jours que durait la fête, les tribunaux

étaient fermés et les travaux suspendus. Coman résolut de profiter du

désordre et de l'insouciance qu'une telle solennité entraînait d'ordinaire,

pour s'emparer de la ville et en massacrer les habitans. D'abord il y

envoya ouvertement, et sous prétexte d'assister aux réjouissances, une

troupe d'hommes déterminés; d'autres s'y introduisirent, en se cachant avec

leurs armes au fond des chariots qui, des campagnes environnantes,

conduisaient à Massalie une grande quantité de feuillages[207]. Lui-même,

dès que la fête commença, alla se poster en embuscade dans un petit vallon

voisin avec sept mille soldats, attendant que ses émissaires lui ouvrissent

les portes de la ville plongée dans le double sommeil de la fatigue et du

plaisir.

Note 206: Meursii in Græc. fer. (t. III, p. 798). Cette fête

s'appelait les _Anthesteria_; Justin l'a confondue avec les

_Floralia_ des Romains (l. LXIII, c. 4).

Note 207: Plures scirpiis latentes, frondibusque supertectos induci

vehiculis jubet (Just. l. XLIII, c. 4).

Ce complot si perfidement ourdi, l'amour d'une femme le déjoua. Une proche

parente du roi, éprise d'un jeune Massaliote, courut lui tout révéler, le

pressant de fuir et de la suivre[208]. Celui-ci dénonça la chose aux

magistrats. Les portes furent aussitôt fermées, et l'on fit main-basse sur

les Ségobriges qui se trouvèrent dans l'intérieur des murs. La nuit venue,

les habitans, tous armés, sortirent à petit bruit pour aller surprendre

Coman au lieu même de son embuscade. Ce ne fut pas un combat, ce fut une

boucherie. Cernés et assaillis subitement dans une position où ils

pouvaient à peine agir, les Ségobriges n'opposèrent aux Massaliotes aucune

résistance; tous furent tués, y compris le roi[209]. Mais cette victoire ne

fit qu'irriter davantage la confédération ligurienne; la guerre se

poursuivit avec acharnement; et Massalie, épuisée par des pertes

journalières, allait succomber, lorsque des événemens qui bouleversèrent

toute la Gaule survinrent à propos pour la sauver[210]. Il est nécessaire à

l'intelligence de ces événemens et de ceux qui les suivirent, que nous

interrompions quelques instans le fil de ce récit, afin de reprendre les

choses d'un peu plus haut.

Note 208: Adulterare cum Græco adolescente solita, in amplexu

juvenis, miserata formæ ejus, insidias aperit, periculumque declinare

jubet (Justin, ibid.).

Note 209: Cæsa sunt cum ipso rege septem millia hostium. Justin.

l. XLIII, c. 4.

Note 210: Tit. Liv. l. V, c. 34.

ANNEES 1100 à 631 avant J.-C.

Au nord de la Gaule habitait un grand peuple qui appartenait primitivement

à la même famille humaine que les Galls, mais qui leur était devenu

étranger par l'effet d'une longue séparation[211]: c'était le peuple des

Kimris. Comme tous les peuples menant la vie vagabonde et nomade, celui-ci

occupait une immense étendue de pays; tandis que la Chersonèse Taurique, et

la côte occidentale du Pont-Euxin, étaient le siège de ses hordes

principales[212]; son avant-garde errait le long du Danube[213]; et les

tribus de son arrière-garde parcouraient les bords du Tanaïs et du

Palus-Méotide. Les mœurs sédentaires avaient pourtant commencé à

s'introduire parmi les Kimris; les tribus de la Chersonèse Taurique

bâtissaient des villes, et cultivaient la terre[214]; mais la grande

majorité de la race tenait encore avec passion à ses habitudes d'aventures

et de brigandages.

Note 211: Voyez l'Introduction de cet ouvrage.

Note 212: Herod. l. IV, c. 21, 22, 23.

Note 213: Posidon. ap. Plutarch. in Mario, p. 411 et seq.

Note 214: Strabon (l. XI) appelle _Kimmericum_ une de leurs villes;

Scymnus lui donne le nom de _Kimmeris_ (p. 123, ed. Huds.).--Éphore,

cité par Strabon (l. V), rapporte que plusieurs d'entre eux

habitaient des caves qu'ils nommaient _argil_: Έφορός φησιν αύτούς έν

καταγείοις οίκίαις οίκεϊν άς καλοϋσιν άργίλλας. _Argel_, en langue

cambrienne, signifie un _couvert_, un _abri_. Taliesin. W. Archæol.

p. 80.--Merddhin Afallenau. W. arch. p. 152.

Dès le onzième siècle, les incursions de ces hordes à travers la Colchide,

le Pont, et jusque sur le littoral de la mer Égée, répandirent par toute

l'Asie l'effroi de leur nom[215]; et l'on voit les Kimris ou _Kimmerii_,

ainsi que les Grecs les appelaient euphoniquement, jouer dans les plus

anciennes traditions de l'Ionie un rôle important, moitié historique,

moitié fabuleux[216]. Comme la croyance religieuse des Grecs plaçait le

royaume des ombres et l'entrée des enfers autour du Palus-Méotide, sur le

territoire même occupé par les Kimris, l'imagination populaire, accouplant

ces deux idées de terreur, fit de la race kimmérienne une race infernale,

anthropophage, non moins irrésistible et non moins impitoyable que la mort,

dont elle habitait les domaines[217].

Note 215: Strab. l. I, III, XI, XII.--Euseb. Chron. ad annum MLXXVI.

--Paul. Oros. l. I, c. 21.

Note 216: Κατά τι κοινόν τών Ίώνων έθος πρός τό φϋλον τοϋτο...

Strab. l. III.

Note 217: Homer. Odyss. XI, v. 14.--Strab. l. C.--Callin. ap. eumd.

l. XIV.--Diodor. Sic. l. V. p. 309.

ANNEES 631 à 587 avant J.-C.

Pourtant, si l'on en croit d'autres sources historiques, ces tribus du

Palus-Méotide, si redoutées dans l'Asie, n'étaient ni les plus

belliqueuses, ni les plus sauvages de leur race. Elles le cédaient de

beaucoup, sous ces deux rapports, à celles qui parcouraient les bords du

Danube[218], marchant l'été, se retranchant l'hiver dans leurs camps de

chariots[219], et toujours en guerre avec les peuplades illyriennes, non

moins sauvages qu'elles. Il est très-probable que ces tribus avancées

commencèrent de bonne heure à inquiéter la frontière septentrionale de la

Gaule, et qu'elles franchirent le Rhin, d'abord pour piller, ensuite pour

conquérir; toutefois, jusqu'au septième siècle avant notre ère, ces

irruptions n'eurent lieu que partiellement et par intervalles. Mais, à

cette époque, des migrations de peuples sans nombre vinrent se croiser et

se choquer dans les steppes de la haute Asie. Les nations scythiques ou

teutoniques, chassées en masse par d'autres nations fugitives, envahirent

les bords du Palus-Méotide et du Pont-Euxin; et, à leur tour, chassèrent

plus avant dans l'Occident une grande partie des hordes kimriques

dépossédées[220]. Celles-ci remontèrent la vallée du Danube, et, poussant

devant elles leur avant-garde déjà maîtresse du pays, la forcèrent à

chercher un autre territoire; ce fut alors qu'une horde considérable de

Kimris passa le Rhin, sous la conduite de Hu ou Hesus-_le-Puissant_, chef

de guerre, prêtre et législateur[221], et se précipita sur le nord de la

Gaule.

Note 218: Τό δέ πλείστον (μέρος) καί μαχιμώτατον έπ΄ έσχάτοις ώκουν

παρά τήν έξω θάλασσαν..... Plutarch. in Mario, p. 412.

Note 219: Plut. in Mario, l. c.

Note 220: Herodot. l. IV, c. 21, 22, 23.

Note 221: Voyez la 3ème partie de cet ouvrage.

L'histoire ne nous a pas laissé le détail positif de cette conquête; mais

l'état relatif des deux races, lorsqu'elle se fut accomplie et que ses

résultats furent consolidés, peut, jusqu'à un certain point, nous en faire

deviner la marche. Le grand effort de l'invasion paraît s'être porté le

long de l'Océan, sur la contrée appelée Armorique dans la langue des Kimris

comme dans celle des Galls. Les conquérans s'y répandirent dans la

direction du nord au sud et de l'ouest à l'est, refoulant la population

envahie au pied des chaînes de montagnes qui coupent diagonalement la Gaule

du nord-est au sud-ouest, depuis les Vosges jusqu'aux monts Arvernes. Sur

quelques points, les grands fleuves servirent de barrières à l'invasion;

les Bituriges, par exemple, se maintinrent derrière la moyenne Loire et la

Vienne; les Aquitains, derrière la Garonne. Ce dernier fleuve cependant fut

franchi à son embouchure par un détachement de la tribu kimrique des Boïes,

qui s'établit dans les landes dont l'Océan est bordé de ce côté.

Généralement et en masse, on peut représenter la limite commune des deux

populations, après la conquête, par une ligne oblique et sinueuse, qui

suivrait la chaîne des Vosges et son appendice, celle des monts Éduens, la

moyenne Loire, la Vienne, et tournerait le plateau des Arvernes pour se

terminer à la Garonne, divisant ainsi la Gaule en deux portions à peu près

égales, l'une montagneuse, étroite au nord, large au midi, et comprenant la

contrée orientale dans toute sa longueur; l'autre, formée de plaines, large

au nord, étroite au midi, et renfermant toute la côte de l'Océan depuis

l'embouchure du Rhin jusqu'à celle de la Garonne. Celle-ci fut au pouvoir

de la race conquérante; celle-là servit de boulevard à la race

envahie[222].

Note 222: J'ai été conduit à déterminer ainsi la limite des deux

races par un grand nombre de considérations tirées: 1º de la

différence des idiomes, telle qu'on peut la déduire des noms de

localités, de peuples et d'individus; 2º de la dissemblance ou de la

conformité des mœurs et des institutions; 3º et surtout de la

composition des grandes confédérations politiques qui se disputèrent

l'influence et la domination, quand les races eurent cessé de se

disputer le sol, et qui se sont basées, sur l'antique diversité

d'origine. Voyez la 2ème partie de cet ouvrage, _passìm_; et, en

particulier, le chapitre 1er, qui contient une description

géographique détaillée de la Transalpine.

Mais ce partage ne s'opéra point instantanément et avec régularité; la

Gaule fut le théâtre d'un long désordre, de croisemens et de chocs

multipliés entre toutes ces peuplades errantes, sédentaires, envahissantes,

envahies, victorieuses, vaincues; il fallut presque un siècle pour que

chacune d'elles pût se conserver ou se trouver une place, et se rasseoir en

paix. Une partie de la population gallique, appartenant au territoire

envahi, s'y maintint mêlée à la population conquérante; quelques tribus

même, qui appartenaient au territoire non-envahi, se trouvèrent amenées au

milieu des possessions kimriques. Ainsi, tandis que le mouvement régulier

de l'invasion poussait de l'ouest à l'est la plus grande partie des Galls

cénomans, aulerkes, carnutes, armorikes, sur les Bituriges, les Édues, les

Arvernes, une tribu de Bituriges, entraînée par une impulsion contraire,

vint d'orient en occident s'établir au-dessus des Boïes, entre la Gironde

et l'Océan.

ANNEE 587 avant J.-C.

Le refoulement de la population gallique vers le centre et l'est de la

Gaule nécessita bientôt des émigrations considérables. Les tribus

accumulées, au nord-est, dans la Séquanie et l'Helvétie, envoyèrent au

dehors une horde de guerriers, de femmes et d'enfans, sous la conduite d'un

chef nommé Sigovèse; elle sortit de la Gaule par la forêt Hercynie[223], et

se fixa sur la rive droite du Danube et dans les Alpes illyriennes[224], où

elle forma par la suite un grand peuple. Une seconde horde s'organisa en

même temps parmi les nations du centre, les Bituriges, les Édues, les

Arvernes, les Ambarres, et se mit en marche vers l'Italie; elle avait pour

chef le Biturige Bellovèse[225]. La force des deux hordes réunies montait,

dit-on, à trois cent mille ames[226]. Ces migrations simultanées donnèrent

naissance à la fable si connue d'un Ambigat, roi des Bituriges, qui,

trouvant son royaume trop peuplé, envoya ses deux neveux fonder au loin

deux colonies sous la direction du vol des oiseaux[227]. Une autre fable

commune aux annales primitives de presque tous les peuples attribuait

l'arrivée des Galls en Italie à la vengeance d'un mari outragé. C'était,

disait-on, le Lucumon étrusque, Arûns, qui, voyant sa femme séduite et

enlevée par un homme puissant de Clusium, et ne pouvant obtenir justice,

avait passé les Alpes, muni d'une abondante provision de vin, et, au moyen

de cet appât irrésistible, avait attiré les Gaulois sur sa patrie[228]. Les

écrivains de l'histoire romaine rapportent sérieusement ces traditions

futiles et contradictoires[229]; un seul, dont les assertions méritent

généralement confiance pour tout ce qui regarde la Gaule, en fait justice

en les méprisant. «Ce furent, dit-il, des bouleversemens intérieurs qui

poussèrent les Galls hors de leur pays[230].»

Note 223: Sigoveso sortibus dati Hercynii saltus.

Tit. Liv. l. V, c. 34.

Note 224: Justin. l. XXIV, c. 4.

Note 225: Belloveso haud paulò lætiorem in Italiam viam Dii dabant.

Tit. Liv. l. V, c. 34.

Note 226: Trecenta millia hominum. Justin. l. XXIV, c. 4.

Note 227: Tit. Liv. l. V, c. 34.

Note 228: Tit. Liv. l. C.--Plutarch. in Camill. p. 135, 136.

Note 229: Equidem haud abnuerim Gallos ab Arunte adductos.....

Tit. Liv. l. C.--Plutarch. in Camill. ibid.

Note 230: Gallis causa in Italiam veniendi, sedesque novas quærendi,

intestina discordia. Justin. l. XX, c. 5. Trogus Pompeius, dont

Justin a abrégé l'ouvrage, était originaire de la Gaule, et en avait

étudié particulièrement l'histoire.

L'hiver durait encore lorsque Bellovèse et sa horde arrivèrent au pied des

Alpes; ils y firent halte, en attendant que leurs guides eussent examiné

l'état des chemins[231], et dressèrent leurs tentes sur les bords de la

Durance et du Rhône. Ils y étaient campés depuis plusieurs jours, quand ils

virent arriver à eux des étrangers qui imploraient leur assistance;

c'étaient des députés de la ville de Massalie, alors assiégée par les

Ligures et réduite à toute extrémité. Les Galls écoutèrent avec intérêt la

prière des Phocéens, et le récit de leur émigration, de leurs combats, de

leurs revers; ils crurent voir dans l'histoire de ce petit peuple une image

de leur propre histoire, dans sa destinée un présage du sort qui les

attendait eux-mêmes[232]; et ils résolurent de le faire triompher de ses

ennemis. Conduits par les députés, ils attaquèrent à l'improviste l'armée

ligurienne, la battirent, aidèrent les Massaliotes à reconquérir les terres

qui leur avaient été enlevées et leur en livrèrent de nouvelles[233].

Note 231: Quùm circumspectarent, quânam per juncta cœlo juga.....

transirent. Tit. Liv. l. V, c. 34.

Note 232: Id Galli fortunæ suæ omen rati..... Idem, ibidem.

Note 233: Adjuvere ut quem primum, in terram egressi, occupârant

locum, patentibus silvis communirent. Idem, ibidem.

Sitôt que cette expédition fut terminée, Bellovèse entra dans les Alpes,

déboucha par le mont Genèvre sur les terres des Ligures Taurins[234], qui

habitaient entre le Pô et la Doria, et marcha vers la frontière de la

Nouvelle-Étrurie. Les Étrusques accoururent lui disputer le passage du

Tésin, mais ils furent défaits et mis en déroute[235], laissant au pouvoir

de la horde victorieuse tout le pays compris entre le Tésin, le Pô et la

rivière Humatia, aujourd'hui le Sério. Un canton de ce territoire

renfermait, ainsi que nous l'avons raconté plus haut, quelques tribus

galliques, restes de l'antique nation ombrienne, qui se maintenaient,

depuis trois cents ans, libres du joug des Étrusques; et ce canton portait

encore le nom d'Isombrie[236]. On peut présumer, quoique l'histoire ne

l'énonce pas positivement, que les descendans des _Ambra_ reçurent, comme

des frères et des libérateurs, les Galls qui leur arrivaient d'au-delà des

Alpes, et qu'ils ne restèrent point étrangers au succès de la journée du

Tésin. Quant à la horde de Bellovèse, ce fut pour elle un événement de

favorable augure que de rencontrer, sur un sol ennemi, des hommes parlant

la même langue et issus des mêmes aïeux qu'elle, une Isombrie enfin dont le

nom rappelait aux Édues et aux Ambarres l'Isombrie des bords de la Saône et

leur terre natale[237]. Frappés de cette coïncidence, et la regardant comme

un présage heureux, tous, Édues, Arvernes, Bituriges, adoptèrent pour leur

nom national celui d'Isombres ou d'_Insubres_, suivant l'orthographe

romaine. Bellovèse jeta les fondemens d'une bourgade qui dut servir de

chef-lieu à sa horde devenue sédentaire; il la plaça dans une plaine à six

lieues du Tésin, et à six de l'Adda; et la nomma Mediolanum; elle forma

depuis une grande et illustre ville qui aujourd'hui même a conservé la

trace de son ancien nom[238].

Note 234: Taurino saltu Alpes transcenderunt. Tit. Liv. l. V, c. 34.

Note 235: Fusis acie Tuscis, haud procul Ticino flumine. Id. ibid.

Note 236: Voyez ci-dessus, période 1000 à 600 av. JC.

Note 237: Quùm in quo consederant, agrum Insubrium appellari

audissent, ibi omen sequentes loci, condidere urbem...

Tit. Liv. l. V, c. 34.

Note 238: Mediolanum appellârunt. Id. ibid.--C'est la ville de Milan.

ANNEES 587 à 521. avant J.-C.

C'étaient les nations de l'orient et du centre de la Gaule, qui, refoulées

par les nations galliques de l'occident, avaient déchargé leur population

de l'autre côté des Alpes; ce fut bientôt le tour de celles-ci. Des

Aulerkes, des Carnutes, surtout des Cénomans, se formèrent en horde, sous

un chef nommé l'_Ouragan_, en langue gallique Éle-Dov[239] (Elitovius); et,

après avoir erré quelque temps sur les bords du Rhône[240], passèrent en

Italie, où, avec le secours des Insubres[241], ils chassèrent les Étrusques

de tout le reste de la Transpadane, jusqu'à la frontière des Vénètes. Les

principales bourgades qu'ils fondèrent, avec les débris des cités

étrusques, furent Brixia[242] près du Mela, et Vérone[243] sur l'Adige.

Note 239: Elitovio duce. Tit. Liv. l. V, c. 35.--_Aile, Aele_, vent;

_dobh_, impétueux, orageux.

Note 240: Auctor est Cato Cenomanos juxtà Massiliam habitasse in

Volcis. Plin. l. III, c. 19.

Note 241: Favente Belloveso. Tit. Liv. l. V, c. 35.

Note 242: En langue gallique _Briga_ signifiait une ville fortifiée.

Note 243: _Fearann_, habitation, colonie; ce mot paraît composé de

_fear_, homme, et _fonn_, terre: _fear-fhonn_, terre partagée par

têtes d'hommes. Voyez le Diction. gael. d'Armstrong, au mot

_Fearann_.

A quelque temps de là, une troisième émigration partit encore de la Gaule

pour se diriger vers l'Italie. Elle était moins nombreuse que les

premières, et se composait de tribus liguriennes (Salies, Læves, Lebekes)

que les Galls avaient déplacées dans leurs courses; elle passa les Alpes

maritimes, et s'établit à l'occident des Insubres, dont elle ne fut séparée

que par le Tésin[244].

Note 244: Tit. Liv. l. V, c. 35.--Polyb. l. II, p. 105.

--Plin. l. III, c. 17.

Mais, au sein de la Gaule, le mouvement de la conquête emportait les

conquérans eux-mêmes. L'avant-garde des Kimris, poussée par la masse des

envahisseurs qui se pressaient derrière elle, se vit contrainte de suivre

la route tracée par les vaincus, et d'émigrer à son tour. Une grande horde,

composée de Boïes, d'Anamans et de Lingons (ceux-ci s'étaient emparés du

territoire situé autour des sources de la Seine), traversa l'Helvétie, et

franchit les Alpes pennines. Trouvant la Transpadane entièrement occupée

par les émigrations précédentes, les nouveaux venus passèrent[245] sur des

radeaux le _fleuve sans fond_ (c'est ainsi qu'ils surnommèrent le Pô[246]),

et chassèrent les Étrusques de toute la rive droite. Voici comment ils

firent entre eux le partage du pays.

Note 245: Pennino deindè Boïi Lingonesque transgressi..... Pado

ratibus trajecto..... Tit. Liv. l. V, c. 35.--Au sujet des Anamans,

voyez Polybe, l. II, p. 105.

Note 246: Παρά γε μέν τοϊς έγχωρίοις ό ποταμός προσαγορεύεται

Βόδεγκος. Polyb. l. II, p. 104.--Bodincus, quod significat _fundo

carens_. Plin. l. III, c. 16.--D'après un étymologiste grec, l'autre

nom du Pô, _Padus_, serait dérivé du mot gaulois _Pades_ signifiant

_Sapin_: «Metrodorus Scepsius dicit: quoniam circà fontem arbor multa

sit picea, quæ Pades gallicè vocetur, Padum hoc nomen accepisse.»

Plin. l. c.

Les Boïes eurent pour frontière à l'est la petite rivière d'Utens,

aujourd'hui le Montone, à l'ouest le Taro, au nord le Pô, au midi l'Apennin

ligurien. Cette tribu était la plus puissante des trois, et joua toujours

le principal rôle dans leur confédération, entre le lit du Pô, sa branche la

plus méridionale, nommée Padusa, et la mer. Les Anamans se placèrent à

l'occident des Boïes, entre le Taro et la petite rivière Varusa,

aujourd'hui la Versa. Les Boïes établirent leur chef-lieu sur les ruines

de la cité de Felsina, capitale de toute la Circumpadane pendant la

domination étrusque; ils changèrent son nom en celui de Bononia[247].

Note 247: Felsina vocitata quùm princeps Etruriæ esset.

Plin. l. III, c. 15.

Les Étrusques étaient ainsi repoussés au-delà de l'Apennin, et la contrée

circumpadane envahie tout entière, lorsqu'une nouvelle bande d'émigrés

Kimris arriva; c'étaient des Sénons[248], partis des frontières bituriges

et éduennes, où leur nation s'était fixée. N'ayant pas de place sur les

bords du Pô, ils chassèrent les Ombres du littoral de la mer supérieure,

depuis l'Utens jusqu'au fleuve Æsis[249], et, non loin de ce dernier

fleuve, ils fondèrent leur chef-lieu d'habitation, qui porta leur nom

national, et fut appelé Séna[250]. La date de cet événement, qui termina la

série des migrations gallo-kimriques en Italie, peut être fixée à l'année

521[251], soixante-sixième après l'expédition de Bellovèse, cent dixième

après le départ des grandes hordes kimriques pour l'occident de l'Europe.

Le repos des populations transalpines, à partir de cette époque, semble

annoncer que la Gaule se constitue, et que les désordres de la conquête

sont à peu près calmés.

Note 248: Post hos Senones recentissimi advenarum.....

Tit. Liv. l. c.

Note 249: Ab Utente flumine ad Æsim fines habuêre.

Tit. Liv. l. V, c. 35.

Note 250: Senonum de nomine, Sena. Silius Italic. l. VIII, v. 455.

Note 251: Dans cette année (232ème de Rome et 13ème du règne de

Tarquin-le-Superbe; correspondante à la 4ème année de la LXIVème

olympiade), les Ombres dépossédés par les Senons assiégèrent la ville

grecque de Cumes dans le pays des Opiques. Όμβρικοί ύπό Κελτών

έξελαθέντες... Κύμην τήν έν Όπικοϊς έλληνίδα πόλιν έπεχείρησαν

άνελεϊν. Dionys. Halic. l. VII.

Si maintenant nous portons successivement nos regards sur toutes les

contrées où les deux races se trouvent en présence, nous pourrons nous

représenter comme il suit leur situation relative dans la première moitié

du sixième siècle.

En Italie, la ligne de démarcation est nettement tracée par le cours du Pô;

les Galls occupent la Transpadane; les Kimris la Cispadane.

En Gaule, la région montagneuse, orientale et méridionale appartient aux

Galls; le reste du pays jusqu'à la Garonne est au pouvoir de la race

kimrique, plus ou moins mélangée de Galls vers le midi et le centre, pure

dans le nord.

Dans l'île d'Albion que les Kimris ont envahie en même temps que le

continent gaulois, et à laquelle un de leurs chefs a imposé le nouveau nom

de Prydain[252] ou Bretagne, le golfe du Solway et le cours de la Tweed

servent de communes limites aux deux populations; la race kimrique habite

toute la partie située au midi; les Galls se maintiennent libres dans la

partie sauvage et montagneuse du nord. Ils y sont divisés en trois nations:

les tribus des hautes terres ou _Albans_[253]; celles des basses terres ou

_Maïates_[254]; et celles qui, habitant l'épaisse forêt située au pied des

monts Grampiens, portaient dans leur idiome le nom de _Celtes_, et celui de

_Celyddon_[255] (Calédoniens), dans le dialecte des Kimris.

Note 252: _Ynys Prydain_, l'île de Prydain. Trioedd. I. Pretanis,

Britannia, Πρετάνις, Βρετανία, Βρεταννική. Camden. Britan. p. 1.

Note 253: _Albani_. Les montagnards écossais se donnent encore

aujourd'hui le nom d'_Albannach_.

Note 254: _Maïatæ_, de _magh-aite_: _magh_, plaine; _aite_, contrée.

--Armstrong's gael. diction.

Note 255: Trioedd. 6.--Camden. Britan. p. 668. Francof. 1590.

Au nord du Rhin, la race gallique occupe la rive droite du Danube et les

vallées des Alpes illyriennes, où, par sa multiplication et ses conquêtes,

elle forme déjà des peuplades considérables, tant de pur sang gallique que

de sang gallique et illyrien mélangés; telles que les Carnes, les

Tauriskes, les Japodes. La race kimrique possède la rive gauche du fleuve

et le littoral de l'Océan; elle se divise en trois grandes hordes ou

confédérations.

1º Le noyau de la race, portant spécialement le nom national, et habitant

la presqu'île Kimrique ou Cimbrique[256] et la côte circonvoisine.

Note 256: Aujourd'hui le Jutland.

2º La confédération des Boïes ou Bogs, c'est-à-dire des hommes

_terribles_[257]; ayant pour séjour le fertile bassin qu'entourent les

monts Sudètes et la forêt Hercynie[258]. Plusieurs tribus boïennes avaient

pris part à la conquête de la Gaule; mais, comme nous l'avons dit plus

haut, une seule d'entre elles s'y fixa, dans un petit canton du territoire

aquitain, à l'embouchure de la Garonne; les autres passèrent en Italie.

Note 257: Boïi, Bogi, Boci.--_Bw_, la peur; _Bwg_ et _Bug_, terrible.

V. Owen's Welsh diction.

Note 258: Aujourd'hui la Bohême, _Boïo-haemum_. Ce nom, qui signifie

en langue germanique demeure des Boïes (_Boïo-heim_) lui fut donné

par les Marcomans, qui s'en emparèrent après en avoir expulsé les

habitans. Tacit. German. c. 28.

3º La confédération des Belgs ou Belges, dont le nom paraît signifier

_guerriers_[259]: errante dans les forêts qui bordent la rive droite du

Rhin, elle menace la Gaule, où nous la verrons bientôt jouer à son tour le

rôle de conquérante.

Note 259: Belgiaid, dont le radical est _Bel_, guerre.

Toutes les fois que, dans le cours de cette histoire, les deux races se

trouveront en opposition, nous continuerons à les distinguer l'une de

l'autre par leurs noms génériques de Galls et de Kimris. Mais lorsque,

abstraction faite de la diversité d'origine, nous les montrerons en contact

avec des peuples appartenant à d'autres familles humaines, la dénomination

vulgairement reçue de _Gaulois_ nous servira pour désigner, soit les deux

races en commun, soit l'une d'elles séparément; quelquefois même ce mot

sera pris dans une acception toute géographique, et signifiera

collectivement les habitans de la Gaule, de quelques aïeux qu'ils

descendent, Galls, Kimris, Aquitains ou Ligures. Nous adopterons aussi,

pour nous conformer à l'usage, la division du territoire gaulois contigu

aux Alpes, en deux Gaules: l'une _transalpine_, et l'autre _cisalpine_, et

la subdivision de celle-ci en _transpadane_ et _cispadane_, conservant à

ces noms la signification qu'ils avaient chez les Romains, et que

l'histoire a consacrée.

CHAPITRE II.

GAULE CISALPINE. Tableau de la haute Italie sous les Étruques; ensuite sous

les Gaulois.--Courses des Cisalpins dans le centre et le midi de la

presqu'île.--Le siège de Clusium les met en contact avec les Romains.

--Bataille d'Allia.--Ils incendient Rome et assiègent le Capitole.--Ligue

défensive des nations latines et étrusques; les Gaulois sont battus près

d'Ardée par Furius Camillus.--Ils tentent d'escalader le Capitole, et sont

repoussés.--Conférences avec les Romains; elles sont rompues; elles se

renouent; un traité de paix est conclu.--Les Romains le violent.--Plusieurs

bandes gauloises sont détruites par trahison; les autres regagnent la

Cisalpine.

391--390.

ANNEES 587 à 391 avant J.-C.

Au moment où les émigrans gaulois franchirent les Alpes, la haute Italie

présentait le spectacle d'une civilisation florissante. L'industrie

étrusque avait construit des villes, défriché les campagnes, creusé des

ports et de nombreux canaux, rendu le Pô navigable dans la presque totalité

de son cours[260]; et la place maritime d'Adria, par son importance

commerciale, avait mérité de donner son nom au golfe qui en baignait les

murs[261]. Toute cette prospérité, toute cette civilisation eurent bientôt

disparu. Les champs abandonnés se recouvrirent de forêts ou de pâturages;

et des chaumières gauloises[262] s'élevèrent de nouveau sur l'emplacement

de ces grandes cités qui avaient succédé elles-mêmes à des chaumières et à

des bourgades gauloises.

Note 260: Omnia ea flumina fossasque primi à Pado fecêre Thusci.

Plin. l. III, c. 15.--Cf. Cluver. Ital. antiq. p. 419 et seq.

Note 261: Nobilis portus Hatriæ à quo Hatriaticum mare appellabatur.

Plin. l. III, c. 15.

Note 262: Polyb. l. II, p. 106.--Strab. l. V.

Cependant elles ne périrent pas toutes: par un concours de circonstances

aujourd'hui inconnues, cinq restèrent debout: deux dans la Transpadane et

trois dans la partie de l'Ombrie dont les Sénons s'étaient emparés. Les

premières furent, Mantua[263] (Mantoue), défendue par le Mincio, qui

formait autour d'elle un lac profond, et Melpum, place de guerre et de

commerce, l'une des plus riches de la Nouvelle-Étrurie[264], et jadis le

boulevard du pays contre les incursions des Isombres; les secondes,

Ravenne, bâtie en bois, au milieu des marécages de l'Adriatique[265],

Butrium, dépendance de Ravenne[266] et Ariminum[267]. À quelque motif que

ces villes dussent d'avoir été épargnées, leur existence, on le sent bien,

était très-incertaine et très-précaire; Melpum en présenta un exemple

terrible; pour avoir mécontenté ses nouveaux maîtres, il se vit assailli à

l'improviste, pillé et détruit de fond en comble[268].

Note 263: Mantua Tuscorum trans Padum sola relicta. Plin. l. III,

c. 19.--Virgil. Æneid. X, 197 et seq.--Serv. Comm. ad X Æneid.

Note 264: Plin. l. III, c. 17.

Note 265: Έν δέ τοΪς έλεσι μεγίστη μέν έστι Ρ΄αουέννα, ξυλοπαγής όλη

καί διάρρυτος... Όμβρικών κατοικία. Strab. l. V.

Note 266: Strab. l. c.--Plin. l. III, c. 15.

Note 267: Aujourd'hui Rimini.--Τό δ' Άρίμινον Όμβρικών έστι κατοικία,

καθάπερ καί ή Ραουέννα, δέδεκται δ' έποίκους Ρωμαίους έκατέρα. Strab.

l. c.

Note 268: Plin. l. III, c. 17.

Mais les villes qui furent assez prudentes ou assez heureuses pour éviter

un sort pareil n'eurent dans la suite qu'à se féliciter de leur situation.

Placées au sein d'une population qui n'avait pour le commerce ni goût ni

habileté, et qui d'ailleurs manquait de marine, elles exploitèrent sans

concurrence toute la Circumpadane; formant de grands entrepôts d'où les

Gaulois tiraient les marchandises grecques et italiennes, où ils portaient

les produits de leurs champs et le butin amassé dans leurs courses.

C'étaient de petits états indépendans, tributaires, selon toute apparence,

des nations cisalpines, qui les laissaient subsister. On les vit toujours

garder entre ces nations et le reste de l'Italie une neutralité rigoureuse;

les noms de Ravenne, d'Ariminum, de Mantoue, ne sont pas même mentionnés

dans la longue série des guerres que les peuples gaulois et italiens se

livrèrent pendant trois siècles dans toutes les parties de la péninsule.

A part ces points isolés où la civilisation s'était en quelque sorte

retranchée, le pays ne présenta plus que l'aspect de la barbarie. Voici le

tableau qu'un historien nous trace des peuplades cisalpines à cette époque:

«Elles habitaient des bourgs sans murailles; manquant de meubles; dormant

sur l'herbe ou sur la paille; ne se nourrissant que de viande; ne

s'occupant que de la guerre et d'un peu de culture: là se bornaient leur

science et leur industrie. L'or et les troupeaux constituaient à leurs yeux

toute la richesse, parce que ce sont des biens qu'on peut transporter avec

soi, à tout événement[269].» Chaque printemps, des bandes d'aventuriers

partaient de ces villages, pour aller piller quelque ville opulente de

l'Étrurie, de la Campanie, de la Grande-Grèce; l'hiver les ramenait dans

leurs foyers, où elles déposaient en commun le butin conquis durant

l'expédition: c'était là le trésor public de la cité.

Note 269: Ωϊκουν δέ κατά κώμας άτειχίστους, τής λοιπής κατασκευής

άμοιροι καθεστώτες· διά γάρ τε στιβαδοκοιτεϊν καί κρεωφαγεϊν έτι δέ

μηδέν άλλο πλήν τά πολεμικά καί τά κατά γεωργίαν άσκεϊν, άπλοϋς είχον

τούς βίους, οϋτ' έπιστήμης άλλης οϋτε τέχνης παρ' αύτοίς τό παράπαν

γινωσκομένης. Ϋπαρξίς γε μήν έκαστοϊς ήν θρέμματα καί χρυάός...

Polyb. l. II, p. 106.

La Grande-Grèce fut d'abord le but privilégié de ces courses. La cupidité

des Gaulois trouvait un appât inépuisable, et leur audace une proie facile

dans ces républiques si fameuses par leur luxe et leur mollesse, Sibaris,

Tarente, Crotone, Locres, Métaponte. Aussi toute cette côte fut

horriblement saccagée. A Caulon on vit la population, fatiguée de tant de

ravages, s'embarquer tout entière, et se réfugier en Sicile. Dans ces

expéditions éloignées de leur pays, les Cisalpins longeaient ordinairement

la mer supérieure jusqu'à l'extrémité de la péninsule, évitant avec le plus

grand soin le voisinage des montagnards de l'Apennin, mais surtout les

approches du Latium, petit canton peuplé de nations belliqueuses et

pauvres, parmi lesquelles les Romains tenaient alors le premier rang.

Rome comptait trois cent soixante ans d'existence. Après avoir obéi

long-temps à des rois, elle s'était organisée en république aristocratique,

sous une classe de nobles ou _patriciens_, qui réunissaient le triple

caractère de chefs militaires, de magistrats civils et de pontifes. Depuis

sa fondation, Rome suivait, à l'égard de ses voisins, un système régulier

de conquêtes; la guerre, dans le but d'accroître son territoire, était pour

elle ce qu'était pour les nations gauloises la guerre d'aventures et de

pillage. Déjà, contraints par ses armes, les autres peuples du Latium

avaient reconnu sa suprématie; et, sous le nom d'alliés, elle les tenait

dans une sujétion tellement étroite, qu'ils ne pouvaient ni faire ni rompre

la guerre ou la paix sans son assentiment. Maîtresse de la rive gauche du

Tibre, elle aspirait à s'étendre également sur la rive droite; Véïes et

Faléries, deux des plus puissantes cités de l'Étrurie méridionale, venaient

de tomber entre ses mains, lorsque le hasard la mit en contact avec les

Gaulois cisalpins.

ANNEE 391 avant J.-C.

Malgré leurs continuelles expéditions dans les trois quarts de l'Italie et

la mortalité qui devait en être la suite, les Cisalpins croissaient

rapidement en population; et bientôt, se trouvant trop à l'étroit sur leur

territoire, ils songèrent à en reculer les limites. Pour cela, ils

choisirent l'Etrurie septentrionale dont ils n'étaient séparés que par

l'Apennin. Trente mille guerriers sénons[270] passèrent subitement ces

montagnes et vinrent proposer aux Étrusques un partage fraternel de leurs

terres. Ils s'adressèrent d'abord aux habitans de Clusium, qui, pour toute

réponse, prirent les armes et fermèrent les portes de leur ville; les

Gaulois y mirent le siège.

Note 270: Περί τρισμυίίους. Diod. Sicul. l. XIV, p. 321.

Clusium, situé à l'extrémité des marais qui portent son nom, occupait dans

la confédération étrusque un rang distingué; mais cette confédération,

harcelée au nord par les Gaulois, au midi par les Romains, n'était plus en

état de protéger ses membres; elle avait même déclaré dans une assemblée

solennelle que chaque cité serait laissée désormais à ses propres

ressources; «tant il serait imprudent, disait-on, que l'Étrurie s'engageât

dans des querelles générales, ayant à sa porte cette race gauloise avec

laquelle il n'existait ni guerre déclarée, ni paix assurée[271]!»

Note 271: Novos accolas Gallos esse cum quibus nec pax satis fida,

nec bellum pro certo sit. Tit. Liv. l. V, c. 17.

En ce pressant danger, les Clusins implorèrent l'assistance de Rome, dont

ils n'étaient éloignés que de trois journées de marche. Durant la guerre où

les Véïens succombèrent contre les armes romaines, les Clusins, sollicités

par leurs frères de Véïes, avaient refusé de se joindre à eux; ils firent

valoir cette circonstance dans le message qu'ils envoyèrent au sénat

romain[272]: «Si nous ne sommes pas vos alliés, lui écrivirent-ils; vous le

voyez, nous ne sommes pas non plus vos ennemis.» Quelque faible, quelque

honteux même que fût le service allégué, Rome, toujours empressée de mettre

un pied dans les affaires de ses voisins, accueillit la demande; mais avant

de fournir des secours effectifs, elle envoya sur les lieux des

ambassadeurs chargés d'examiner les causes de la guerre, et d'aviser, s'il

se pouvait, à un accommodement. Cette mission fut confiée à trois jeunes

patriciens de l'antique et célèbre famille des Fabius.

Note 272: Quòd Veïentes consanguineos adversùs populum romanum, non

defendissent. Tit. Liv. l. V, c. 35.

Le caractère hautain et violent des Fabius convenait mal à une mission de

paix[273]; néanmoins l'ouverture de la conférence fut assez calme. Le chef

suprême des Sénons, qui portait en langue kimrique le titre de

_Brenn_[274], exposa que, mécontens de leurs terres, ses compatriotes et

lui venaient en chercher d'autres dans l'Étrurie; voyant les Clusins

possesseurs de plus de pays qu'ils n'en pouvaient cultiver, les Gaulois en

avaient réclamé une partie, que, sur le refus des Clusins, ils enlevaient à

main armée; l'abandon de ces terres était, disait-il, l'unique condition de

la paix, comme le seul motif de la guerre[275]. Il ajouta: «Les Romains

nous sont peu connus; mais nous les croyons un peuple brave, puisque les

Étrusques se sont mis sous leur protection. Restez donc ici spectateurs de

notre querelle; nous la viderons en votre présence, afin que vous puissiez

redire chez vous combien les Gaulois l'emportent en vaillance sur le reste

des hommes[276].» A ces paroles les envoyés eurent peine à réprimer leur

colère. «Quel est ce droit que vous vous arrogez sur les terres d'autrui?

s'écria l'aîné des trois frères, Q. Ambustus; que signifient ces menaces?

qu'avez-vous à faire avec l'Étrurie[277]?--Ce droit, reprit en riant le

Brenn sénonais[278], est celui-là même que vous faites valoir, vous autres

Romains, sur les peuples qui vous avoisinent, quand vous les réduisez en

esclavage, quand vous pillez leurs biens, quand vous détruisez leurs

villes[279]; c'est le droit du plus fort. Nous le portons à la pointe de

nos épées; tout appartient aux hommes de cœur[280].»

Note 273: Mitis legatio, ni præferoces legatos..... habuisset.

Tit. Liv. l. V, c. 36.

Note 274: _Bren_, _Brenin_, roi; en latin _Brennus_. Les Romains

prirent ce nom de dignité pour le nom propre du chef gaulois.

Note 275: Si, Gallis egentibus agro, quem latiùs possideant quam

colant Clusini, partem finium concedant; aliter pacem impetrari non

posse. Tit. Liv, l. V, c. 36.

Note 276: Coràm Romanis dimicaturos ut nunciare domum possent quantùm

Galli virtute cæteros mortales præstarent. Tit. Liv. l. V, c. 36.

Note 277: Quid in Etruriâ rei Gallis esset?..... Quodnam id jus?

Idem. l. c.

Note 278: Γελάσας ό βασιλεύς τών Γαλατών Βρέννος..... Plut. Camill.

p. 136.

Note 279: Έφ' οϋς ύμεϊς στρατεύοντες, τών μή μεταδώσιν ύμίν τών

άγαθών, άνδραποδίζεσθε, λεηλατεϊτε, καί κατασκάπτετε τάς πόλεις

αότών. Plutarch. Camil. l. c.

Note 280: In armis jus ferre et omnia fortiorum virorum esse.

Tit. Liv. l. V, c. 36.

Les Fabius dissimulèrent leur ressentiment, et sous prétexte de vouloir, en

qualité de médiateurs, conférer avec les Clusins, ils demandèrent à entrer

dans la place. Ils y trouvèrent les esprits inclinés à la paix. Les

assiégés avaient tenu conseil; pressés d'en finir à tout prix, ils avaient

résolu de proposer aux Gaulois la cession de quelques-unes de leurs terres

si l'intervention des ambassadeurs romains restait sans effet[281]. Mais

les Fabius combattirent vivement ces dispositions; ils exhortèrent les

Clusins à persévérer, et, dans la colère qui les transportait, oubliant le

caractère pacifique de leur mission, eux-mêmes s'offrirent à diriger une

sortie sur le camp ennemi.

Note 281: Excerpt. Dion. Cass. ed. Hanov. in-fol. 1606, p. 919.

Les assiégés n'eurent garde de rejeter une telle proposition; ils sentaient

que Rome, compromise par une si criante violation du droit des gens, se

verrait forcée, quoiqu'elle en eût, d'agir plus efficacement comme alliée,

et peut-être d'adopter cette guerre pour son propre compte. Conduits par

les trois Fabius[282], ils attaquèrent un parti gaulois qui traversait la

plaine en désordre sur la foi des préliminaires de paix. Comme la mêlée

commençait, Q. Ambustus poussa son cheval contre un chef sénon d'une haute

stature, que l'ardeur de combattre avait porté en avant des premiers rangs,

le perça de sa javeline, et, suivant l'usage de sa nation, mit aussitôt

pied à terre pour le dépouiller. La course rapide du Romain et l'éclat de

ses armes ne permirent pas aux Gaulois de le distinguer d'abord[283]; mais

sitôt qu'il fut reconnu, ce cri, «_l'ambassadeur romain_!» circula de

bouche en bouche dans les rangs[284]. Le Brenn fit cesser le combat, disant

qu'il n'en voulait plus aux Clusins; que tout le ressentiment des Sénons

devait se tourner contre les Romains, violateurs du droit des gens; et sans

délai il rassembla les chefs de son armée pour en conférer avec eux.

Note 282: Diod. Sicul. l. XIV, p. 321.--Tit. Liv. l. V, c. 36.

--Plutarch. Camill. p. 136.--Paul. Oros. l. II, c. 19.

Note 283: Άγνοηθείς έν άρχή, διά τό τήν σύνοδον όξεϊαν γενέσθαι, καί

τά όπλα περιλάμποντα τήν όψινά άποκρύπτειν. Plutarch. in Camil.

p. 136.

Note 284: Per totam aciem _romanum legatum esse_...

Tit. Liv. l. V, c. 36.

Les voix furent partagées dans le conseil sénonais. Les plus jeunes et les

plus fougueux voulaient marcher sur Rome, sans retard, à grandes

journées[285]; ceux à qui l'âge et l'expérience donnaient plus d'autorité

firent sentir quelle imprudence il y aurait à s'engager avec si peu de

forces dans un pays inconnu, ayant en face de soi le peuple le plus

belliqueux de l'Italie, et derrière l'Étrurie en armes. Ils insistèrent

pour qu'on fît venir avant tout des recrues de la Circumpadane. Les chefs

gaulois se rangèrent à cet avis; voulant même donner à leur cause toutes

les apparences de la justice, ils arrêtèrent qu'une députation serait

d'abord envoyée à Rome pour dénoncer le crime des Fabius, et demander que

les coupables leur fussent livrés. On choisit pour cette mission plusieurs

chefs dont la taille extraordinaire pouvait imposer aux Romains[286].

D'autres émissaires se rendirent chez les Sénons et chez les Boïes[287],

et l'armée gauloise se tint renfermée dans son camp, sans inquiéter

davantage Clusium.

Note 285: Erant qui extemplò Romam eundum censerent; vicere

seniores... Tit. Liv. l. V, c. 36.

Note 286: Appian. ap. Fulv. Ursin. p. 349.

Note 287: Diodor. Sicul. l. XIV, p. 321.

ANNEE 390 avant J.-C.

La vue de ces étrangers et la menace d'une guerre inattendue jetèrent la

surprise dans Rome. Le sénat convint des torts de ses ambassadeurs; il

offrit aux Gaulois, en réparation, de fortes sommes d'argent[288], les

pressant de renoncer à leur poursuite. Ceux-ci persistèrent. La

condamnation des coupables fut alors mise en délibération; mais la famille

Fabia était puissante par ses clients, par ses richesses, et par les

magistratures qu'elle occupait. L'assemblée aristocratique craignit de

prendre sur elle l'odieux d'une telle condamnation aux yeux des patriciens;

elle ne redoutait pas moins que, dans le cas où elle absoudrait les

accusés, le peuple ne la rendît responsable des suites de la guerre[289].

Pour sortir d'embarras, elle renvoya le jugement à la décision de

l'assemblée plébéienne.

Note 288: Ή δέ γερουσία... έπειθε τούς πρεσβευτάς τών Κελτών τά

χρήματα λαβεϊν περί τών ήδικημένων. Diod. Sic. l. XIV, p. 321.

Note 289: Ne penes ipsos culpa esset cladis... Tit. Liv. l. V, c. 36.

Le crime des Fabius, d'après la loi romaine, n'était pas seulement un crime

politique; c'était aussi un attentat religieux. Nulle guerre, chez les

Romains, ne commençait sans l'intervention des _féciales_ ou féciaux, sorte

de prêtres-hérauts, qui, la tête couronnée de verveine, d'après un

cérémonial consacré, lançaient sur le sol ennemi une javeline ensanglantée;

tel était le préliminaire obligé des hostilités. La corporation des

féciaux, intéressée au maintien de ses privilèges, se chargea de poursuivre

devant le peuple l'accusation capitale contre Q. Fabius et ses frères. Ces

prêtres parlèrent avec chaleur de la religion violée et de la justice

divine et humaine qui réclamait les coupables. «Ne vous faites pas leurs

complices, disaient-ils au peuple; ils ont attiré sur nous une guerre

inique; que leur tête soit livrée en expiation, si vous n'aimez mieux que

l'expiation retombe sur la vôtre[290]!» L'assemblée, gagnée par les

largesses de la famille Fabia, et d'ailleurs composée en grande partie de

ses clients, traita avec le dernier mépris les accusateurs et

l'accusation[291].

Note 290: Plutarch. in Camil. p. 137.

Note 291: Περιύβρισαν οί πολλοί τά θεϊα καί κατεγέλασαν. Plutarch. in

Camil. ubi suprà.

Les trois jeunes gens furent absous. Bien plus, comme l'époque du

renouvellement des grandes magistratures était arrivé, ils furent nommés à

la plus haute charge de la république, celle de _tribuns militaires avec

puissance consulaire_[292], et reçurent le commandement de la guerre qu'ils

avaient si follement et si injustement provoquée. Les ambassadeurs gaulois

sortirent de Rome plus irrités qu'ils n'y étaient entrés.

Note 292: Tribuni militum consulari potestate.--Ils étaient six, et

partageaient entre eux l'autorité et les attributions des consuls.

Tit. Liv. passim.

A leur départ, la ville fut pleine d'agitation. Un des tribuns consulaires

prononça les paroles qui appelaient aux armes tous les citoyens en masse:

«Quiconque veut le salut de la république me suive[293]!» C'était la

formule usitée dans les cas de guerres soudaines et dangereuses, de

_tumulte_[294], suivant l'expression latine. Aussitôt deux pavillons furent

arborés à la citadelle pour convoquer le peuple de la ville; l'un bleu,

autour duquel les cavaliers se réunirent: l'autre rouge, qui servit de

signe de ralliement aux fantassins[295]; et des commissaires parcoururent

la banlieue de Rome, enrôlant le peuple de la campagne. Seize mille hommes

furent pris sur ces milices levées à la hâte; on y joignit vingt-quatre

mille soldats de vieilles troupes, et l'on pressa les préparatifs du

départ.

Note 293: Qui Rempublicam salvam esse vult me sequatur.

Tit. Liv. passim.

Note 294: Tumultus quasi tremor multus,--vel à tumendo. Cicer.

Philip. V, VI, VIII.--Quintil. VII, 3.

Note 295: Servius. Virgil. Æneid. VIII, 4.

Le récit des événemens qui s'étaient passés à Rome sous les yeux même des

ambassadeurs porta au plus haut degré l'irritation des Gaulois. Quoiqu'ils

n'eussent encore reçu que dix mille hommes des renforts qu'ils attendaient

des bords du Pô, ils se mirent en marche à l'instant même, sans désordre

cependant, et sans commettre de dévastations sur leur route. Tout fuyait

devant eux. Les habitans des bourgades et des villages désertaient à leur

approche, et les villes fermaient leurs portes; mais les Gaulois

s'efforçaient de rassurer les esprits. Passaient-ils près des murailles

d'une ville, on les entendait proclamer à grands cris «qu'ils allaient à

Rome, qu'ils n'en voulaient qu'aux seuls Romains, et regardaient tous les

autres peuples comme des amis[296].» Ils traversèrent le Tibre, et,

cotoyant sa rive gauche, ils descendirent jusqu'au lieu où la petite

rivière d'Allia, sortie des monts Crustumins, se resserre, et se perd avec

impétuosité dans le fleuve. C'est là, à une demi-journée de Rome, qu'ils

virent l'ennemi s'approcher. Sans lui laisser le temps de choisir et de

fortifier un camp, sans lui permettre d'accomplir certaines cérémonies

religieuses qui, chez lui, devaient précéder indispensablement les grandes

batailles[297], ils entonnèrent le chant de guerre, et appelèrent les

Romains au combat par des hurlemens que l'écho des montagnes rendait encore

plus effroyables[298].

Note 296: Romam se ire. Tit. Liv. l. V, c. 37.--Μόνοις πολεμεϊν

Ρωμαίοις, τούς δ' άλλους φίλους έπίστασθαι. Plut. Camil. p. 137.

Note 297: Tit. Liv. l. V, c. 38.--Plut. Camil. p. 137.

Note 298: Truci cantu, clamoribusque variis, horrendo cuncta

compleverant sono. Tit. Liv. l. V, c. 37.

De l'autre côté de l'Allia s'étendait une vaste plaine bornée à l'occident

par le Tibre, à l'orient par des collines assez éloignées; les Romains s'y

rangèrent en bataille. Leur droite s'appuya sur les collines, leur gauche

sur le fleuve; mais la distance d'une aile à l'autre étant trop grande pour

que la ligne fût partout également garnie, le centre manqua de profondeur

et de force. Outre cela, comme ils tenaient à la possession de ces

hauteurs, qui les empêchaient d'être débordés, ils y placèrent toute leur

réserve, composée de vétérans d'élite appelés _subsidiarii_, parce qu'ils

attendaient le moment de donner, un genou en terre, sous le couvert de leur

bouclier[299].

Note 299: Subsidebant; hinc dicti _subsidia_. Festus.

Ainsi que les tribuns militaires l'avaient prévu, le combat s'engagea par

la gauche des Gaulois. Le Brenn en personne entreprit de débusquer l'ennemi

des monticules; il fut reçu vigoureusement par la réserve romaine soutenue

de l'aile droite. L'engagement fut vif, et se prolongea avec égalité de

succès de part et d'autre. Mais, lorsque le centre de l'armée gauloise

s'ébranla, et marcha sur le centre ennemi, avec la fougue ordinaire à cette

nation, les cris et le bruit des armes frappées sur les boucliers, les

Romains, sans attendre le choc, se débandèrent, entraînant dans leur

mouvement l'aile gauche qui bordait le Tibre. Ce fut dès lors une véritable

boucherie. Les fuyards pressés entre les Gaulois et le fleuve furent, pour

la plupart, massacrés sur la rive même. Un grand nombre, en voulant

traverser le fleuve, qui dans ce lieu n'était pas guéable, se noyèrent, ou

percés par les traits de l'ennemi, ou emportés par le courant[300]. Ceux

qui parvinrent à gagner le bord opposé, oubliant dans leur frayeur et

famille et patrie, coururent se renfermer à Véïes, que la république avait

fait récemment fortifier[301]. Quant aux troupes de l'aile droite, leur

résistance était désormais inutile; elles battirent en retraite le plus

vite qu'elles purent. Comme elles se croyaient l'ennemi à dos, elles

traversèrent, sans s'arrêter, la ville d'une extrémité à l'autre, et se

réfugièrent dans la citadelle, publiant pour tout détail que l'armée était

anéantie et les Gaulois aux portes de Rome[302]. Cette bataille mémorable

fut livrée le 16 du mois de juillet[303].

Note 300: Diodor. Sicul. l. XIV, p. 322.--Tit. Liv. l. V, c. 38.

Note 301: Plutarch. in Camil. p. 137.

Note 302: Romam petiêre, et, ne clausis quidem portis urbis, in arcem

confugerunt. Tit. Liv. l. V, c. 38.--Άνοπλοι φυγόντες είς Ρώμην,

άπήγγειλαν πάντας άπολωλέναι. Diodor. Sicul. l. XIV, p. 323.

Note 303: Aulugell. l. V, c. 17.--Macrob. l. I, c. 16.--Plutarch.

Camil. p. 137 et 144.

Il n'y avait que douze milles du champ de bataille d'Allia à Rome, et si

les Gaulois avaient marché au même instant sur la ville, c'en était fait de

la république et du nom romain[304]. Mais, dans la double joie et d'un

grand butin et d'une grande victoire gagnée sans peine, les vainqueurs se

livrèrent à la débauche. Ils passèrent le reste du jour, la nuit et une

partie du lendemain à piller les bagages des Romains, à boire, et à couper

les têtes des morts[305] qu'ils plantaient en guise de trophées au bout de

leurs piques, ou qu'ils suspendaient par la chevelure au poitrail de leurs

chevaux.

Note 304: Εί μέν εύθύς έπηκολούθησαν οί Γαλάται τοϊς φεύγουσι, ούδέν

άν έκώλυσε τήν Ρώμην άρδην άναιρεθῆναι. Plut. in Camil. p. 137.

Note 305: Άνακόπτοντες τάς κεφαλάς τών τετελευτηκότων.

Diod. Sicul. l. XIV, p. 323.

Après s'être partagé ce qu'il y avait de plus précieux dans le butin, ils

entassèrent le reste et y mirent le feu. Le jour suivant, un peu avant le

coucher du soleil, ils arrivèrent au confluent du Tibre et de l'Anio. Là,

ils furent informés par leurs éclaireurs que les Romains ne faisaient

paraître aucun signe extérieur de défense; que les portes de la ville

restaient ouvertes; que nul drapeau, nul soldat armé ne se montraient sur

les murailles[306]. Ce rapport les inquiéta. Ils craignirent qu'une

tranquillité aussi inexplicable ne cachât quelque stratagème; et, remettant

l'attaque au lendemain, ils dressèrent leurs tentes au pied du mont sacré.

Note 306: Non portas clausas, non stationem pro portis excubare, non

armatos esse in muris. Tit. Liv. l. V, c. 39.

Histoire des Gaulois (1/3) depuis les temps les plus reculés jusqu'à l'entière soumission de la Gaule à la domination romaine. · 第 3 / 7 章