SECTION II.

PREUVES TIRÉES DES HISTORIENS GRECS ET ROMAINS.

I. PEUPLES GAULOIS TRANSALPINS.

César reconnaît dans toute l'étendue de la Gaule, non compris la province

narbonnaise, trois peuples «divers de langue, d'institutions et de

lois[8],» savoir: les _Aquitains_ (_Aquitani_) qui habitent entre les

Pyrénées et la Garonne; les _Belges_ (_Belgæ_) qui occupent le nord depuis

le Rhin jusqu'à la Marne et à la Seine; et les _Galls_ (_Galli_) appelés

aussi _Celtes_ (_Celtæ_) établis dans le pays intermédiaire. Il donne à ces

trois peuples pris en masse la dénomination collective de _Galli_, qui,

dans ce cas, n'est plus qu'un nom géographique et de territoire,

correspondant au mot français _Gaulois_.

Note 8: Hi omnes linguâ, institutis, legibus inter se differunt.

Cæs. bell. Gall. l. I, c. 1.

Strabon adopte la division de César, mais avec un changement important. Au

lieu de limiter comme lui la Belgique au cours de la Seine, il y ajoute

sous le nom de _Belges parocéanites_[9], ou _maritimes_, toutes les tribus

établies entre l'embouchure de ce fleuve et celle de la Loire et désignées

dans la géographie gauloise par le nom d'_armorikes_, qui signifie

pareillement _maritimes_ et dont _parocéanites_ paraît n'être que la

traduction grecque. Le sentiment de Strabon sur ces matières mérite une

attention sérieuse; car ce grand géographe ne connaissait pas seulement les

auteurs romains qui avaient écrit sur la Gaule, mais il puisait encore dans

les voyages de Posidonius, et dans les travaux des savans de Massalie

(l'ancienne Marseille). Au reste ces deux opinions sur les peuples appelés

_Belges_, peuvent très-bien se concilier, comme nous nous réservons de le

démontrer plus tard.

Note 9: Τά λοιπά Βελγων έστιν έθνη των παρωχεανιτων . . . Strab. l.

IV, p. 194. Paris, ed. in-fol. 1620.

Les géographes des temps postérieurs, Méla, Pline, Ptolémée, etc., se

conforment aux divisions soit ethnographique donnée par César, soit

administrative tracée par Auguste après la réduction de la Gaule en

province romaine.

Dans tout ceci la Narbonnaise n'est point comprise: or nous trouvons dans

les écrivains anciens qu'elle contenait, outre des _Celtes_ ou _Galls_, des

_Ligures_, _étrangers aux Gaulois_[10], et des _Grecs phocéens_ composant

la population de Massalie, et de ses établissemens.

Note 10: Έτέροέθνείζ μέν είσί. Strab. l. II, p. 137.

Il existait donc dans la population indigène de la Gaule (car les

Massaliotes ne doivent point trouver place ici) quatre branches

différentes, 1º les _Aquitains_, 2º les _Ligures_, 3º les _Galls_ ou

_Celtes_, 4º les _Belges_. Nous allons passer en revue chacun d'eux

successivement.

1º _Aquitains_.

«Les Aquitains, dit Strabon, diffèrent essentiellement de la race gauloise,

non-seulement par le langage, mais par la constitution physique; ils

ressemblent plus aux Ibères qu'aux Gaulois[11].» Il ajoute que le contraste

de deux peuplades gauloises enclavées dans l'Aquitaine faisait ressortir

d'autant plus vivement la différence tranchée des races. Suivant César, les

Aquitains avaient, outre un idiome particulier, des institutions

particulières, or, les faits historiques nous montrent que ces institutions

avaient, pour la plupart, le caractère ibérien; que le vêtement national

était ibérien; qu'il y avait des liens plus étroits d'amitié et d'alliance

entre les tribus aquitaniques et les Ibères qu'entre ces tribus et les

Gaulois, dont la Garonne seule les séparait; enfin que leurs vertus et

leurs vices rentrent tout-à-fait dans cette mesure de bonnes et de

mauvaises dispositions naturelles qui paraît constituer le type moral

ibérien[12].

Note 11: Όί Άχουϊτάναί διαφέρσυαι του Γαλατίχοϋ φύλου χατά τε τών

σωμάτων χατασχευάς καί χατά τέν γλώτταν έοίχασι δέ μάλλον Ιβηρσιν...

Strab. l. IV, p. 189; idem, 1. IV, p. 176.

Note 12: Voir pour les détails le tome II de cet ouvrage, chapitre La

famille Ibérienne, Les Aquitains et _passim_.

Nous trouvons donc une première concordance entre les preuves historiques

et les preuves tirées de l'examen des langues: les Aquitains étaient, sans

aucun doute, une population ibérienne.

2º _Ligures_.

Les Ligures, que les Grecs nommaient _Ligyes_, sont signalés par Strabon

comme _étrangers_ à la Gaule. Sextus Aviénus, qui travaillait sur les

documens scientifiques laissés par les Carthaginois et devait avoir par

conséquent de grandes lumières touchant l'ancienne histoire de l'Ibérie,

place le séjour primitif des Ligures dans le sud-ouest de l'Espagne, d'où

les avait chassés, après de longs combats, l'invasion de Celtes

conquérans[13]. Étienne de Byzance place aussi dans le sud-ouest de

l'Espagne, près de Tartesse, une ville des Ligures qu'il appelle

_Ligystiné_[14]. Thucydide nous montre ensuite les Ligures, expulsés du

sud-ouest de la Péninsule, arrivant au bord de la Sègre, sur la côte

orientale, et chassant à leur tour les Sicanes[15]: il ne donne pas ceci

comme une simple tradition, mais comme un fait incontestable; Éphore et

Philiste de Syracuse tenaient le même langage dans leurs écrits, et Strabon

croit à l'origine ibérienne des Sicanes. Les Sicanes, chassés de leur pays,

franchissent les passages orientaux des Pyrénées, traversent le littoral

gaulois de la Méditerranée, et entrent en Italie. Il faut bien que les

Ligures les aient suivis, puisqu'ils se trouvent presque aussitôt répandus

à demeure sur toute la côte gauloise et italienne depuis les Pyrénées

jusqu'à l'Arno, et probablement plus bas encore.

Note 13: Fest. Avien. v. 132 et seq.--V. la citation, ci-dessous,

t. I, période 1600 à 1500 avant J. C..

Note 14: Λιγυστνή πόλις Λιγύων τγς δυστιχής ΐδηρίας έγγύς καί τής

Ταρτησσού πλησίον. Steph. Byz.

Note 15: Σιχανοί άπό τού Σιχανού ποταμοΰ τοΰ εν Ίδηρία ύπό Λιγύων

άναστάντες... Thucyd, l. VI, c. 2.--Serv. Æn. l. VII.--Eph. ap.

Strab. l. VI.--Philist. ap. Diodor. l. V.

Nous savions par le témoignage unanime des écrivains anciens, que l'ouest

et le centre de l'Espagne avaient été conquis par les Celtes ou Galls; mais

nous ignorions l'époque et la marche de cette conquête. Les mouvemens des

Sicanes et des Ligures nous révèlent que l'invasion se fit par les passages

occidentaux des Pyrénées, et que les peuples ibériens refoulés sur la côte

orientale débordèrent de leur côté en Gaule et jusqu'en Italie. Ils nous

fournissent aussi la date approximative de l'événement: les Sicanes,

expulsés de l'Italie comme ils l'avaient été de l'Espagne, s'emparèrent de

la Sicile vers l'an 1400[16], ce qui place l'irruption des Celtes en Ibérie

vers le seizième siècle avant notre ère.

Note 16: J'ai suivi le calcul de Fréret. Œuvr. compl., t. IV, p. 200.

Bien que l'origine ibérienne des Ligures, d'après ce qui précède, soit, ce

me semble, mise hors de doute, il faut avouer qu'ils ne portent pas dans

leurs mœurs le caractère ibérien aussi fortement empreint que les

Aquitains[17]: c'est qu'ils ne sont point restés aussi purs. L'histoire

nous parle de puissantes tribus celtiques mêlées parmi eux dans la

_Celto-Ligurie_, entre les Alpes et le Rhône; plus tard même

l'_Ibéro-Ligurie_, entre le Rhône et l'Espagne, fut subjuguée presque tout

entière par un peuple étranger aux Ligures, et portant le nom de _Volkes_.

Note 17: V. pour les détails le tome II de cet ouvrage, période 1600

à 1500 avant J. C..

La date de cette invasion des Volkes dans l'Ibéro-Ligurie (aujourd'hui le

Languedoc), ne saurait être fixée avec précision. Les plus anciens récits

soit mythologiques, soit historiques, et les périples jusqu'à celui de

Scyllax, qui paraît avoir été écrit vers l'an 350 avant notre ère, ne font

mention que de Ligures Élésykes, Bébrykes et Sordes dans tout ce canton;

les Élésykes sont même représentés comme une nation puissante, dont la

capitale Narbo ou Narbonne florissait par le commerce et les armes[18].

Vers l'année 281, les Volkes _Tectosages_, habitant le haut Languedoc, sont

signalés tout à coup et pour la première fois, à propos d'une expédition

qu'ils envoient en Grèce[19]; vers l'année 218, lors du passage d'Annibal,

les Volkes _Arécomikes_, habitant le bas Languedoc, sont cités[20] aussi

comme un peuple nombreux qui faisait la loi dans tout le pays: c'est donc

entre 340 et 281 qu'il convient de placer l'arrivée des Volkes et la

conquête de l'Ibéro-Ligurie.

Note 18: Voir ci-dessous, t. II, c. 1. période 1600 à 1500 avant J.-C.

Note 19: Justin. l. XXIV, c. 4.--Strab. l. IV, p. 187.--V.

ci-dessous, t. I, p. 131 et seq.

Note 20: Tit. Liv. l. XXI, c. 26.

Les manuscrits de César portent indifféremment _Volcæ_ ou _Volgæ_, en

parlant de ces Volkes; Ausone énonce que le nom primitif des Tectosages

était _Bolgæ_[21], et Cicéron les appelle _Belgæ_[22]. Dans leur

expédition en Grèce, ils avaient un chef nommé par les historiens tantôt

_Belgius_, tantôt _Bolgius_. Saint Jérôme rapporte que l'idiome de leurs

colons établis dans l'Asie-Mineure, en Galatie[23], était encore de son

temps le même que celui de Trèves, capitale des Belges, et saint Jérôme

avait voyagé dans les Gaules et dans l'Orient. D'après cela, il n'est guère

permis de douter que les Volkes ne fussent Belges ou plutôt que les deux

noms n'en fissent qu'un; et le détail de leur histoire, car ils jouèrent un

grand rôle dans les affaires de la Gaule, fournit nombre de preuves à

l'appui de leur origine belgique. Il faut donc retrancher ce peuple de la

population ligurienne avec laquelle il n'a rien de commun.

Note 21: Tectosagos primævo nomine _Bolgas_. Auson. Clar. urb. Narb.

Note 22: Pro Man. Fonteïo. Dom. Bouq. Rec. des Hist. etc. p. 656.

Note 23: Hieronym. l. II, comment. epist. ad Galat. c. 3.

En résumé, les Ligures sont des Ibères; seconde concordance de l'histoire

avec les inductions philologiques.

Ainsi il ne reste donc, comme contenant les élémens de la population

gauloise proprement dite, que les _Galls_ ou _Celtes_, et les _Belges_.

3º _Celtes._

Je n'ai pas besoin de démontrer l'identité des Celtes et des Galls, elle

est donnée comme telle par tous les écrivains anciens; mais j'ai à

rechercher quelle est la signification du mot _Celte_, sa véritable

acception, ainsi que l'origine de sa synonymie prétendue avec le nom

générique des peuples galliques.

D'abord, César nous apprend qu'il est tiré de la langue des Galls[24]: et

en effet, il appartient à l'idiome gallique actuel, dans lequel _ceilt_ et

_ceiltach_ veulent dire un habitant des forêts[25]. Cette signification

fait présumer que le nom était local, et s'appliquait soit à une tribu,

soit à une confédération de tribus occupant certains cantons; qu'il avait

par conséquent un sens spécial et restreint: en effet les noms des grandes

confédérations galliques étaient pour la plupart locaux, et appartenaient à

un système général de nomenclature que nous développerons tout à l'heure.

Note 24: Ipsorum linguâ _Celtæ_ appellantur. Cæs. bell. Gall. l. I,

c. 1.

Note 25: _Ceil_, cacher; _Coille_, forêt; _Ceiltach_, qui vit dans

les bois. Armstrong's gaëlic. diction.

Le témoignage formel de Strabon vient confirmer cette hypothèse. Il dit que

les Gaulois de la province narbonnaise étaient appelés autrefois _Celtes_;

et que les Grecs, principalement les Massaliotes, étant entrés en relation

avec eux avant de connaître les autres peuples de la Gaule, prirent par

erreur leur nom pour le nom commun de tous les Gaulois[26]. Quelques-uns

même, Éphore entre autres, l'étendant hors des limites de la Gaule, en

firent une dénomination géographique qui comprenait toutes les races de

l'occident[27]. Malgré ces fausses idées qui jettent beaucoup d'obscurité

dans les récits des Grecs, plusieurs écrivains de cette nation parlent des

_Celtes_ dans le sens restreint et spécial qui concorde avec l'opinion de

Strabon. Polybe les place «autour de Narbonne[28];» Diodore de Sicile

«au-dessus de Massalie, dans l'intérieur du pays, entre les Alpes et les

Pyrénées[29];» Aristote «au-dessus de «l'Ibérie[30];» Denys le Périégète

«par-delà les sources du Pô[31].» Enfin, un savant commentateur grec de

Denys, Eustathe relève l'erreur vulgaire qui attribuait à toute la Gaule le

nom d'un seul canton. Toutes vagues qu'elles sont, ces désignations

paraissent bien spécifier le pays situé entre la frontière ligurienne à

l'est, la Garonne au midi, le plateau des monts Arvernes à l'ouest et au

nord l'Océan; tout ce pays et la côte même de la Méditerranée, si aride

aujourd'hui, furent long-temps encombrés d'épaisses forêts[32]. Plutarque

place en outre entre les Alpes et les Pyrénées, dans les siècles les plus

reculés, un peuple appelé _Celtorii_[33], dont il n'est plus parlé par la

suite. Ce peuple aurait donc fait partie de la ligue des Celtes; or, _tor_

signifie _élevé_ et _montagne_, et _Celt-tor, habitant des montagnes

boisées_. Il paraîtrait de là que la confédération celtique, au temps de sa

puissance, se subdivisait en _Celtes de la plaine_ et _Celtes de la

montagne_. Cette faculté de modifier en composition la valeur du mot

_Celte_ serait une nouvelle preuve que c'était une dénomination locale et

nullement générique.

Note 26: Άπό τούτωγ δ΄ οϊμαί καί τούς σύμπαντας Γαλάτας Κελτούς ύπό

τώό Έλλήνων προσαγορευθήναί διά τήν, έπιφάνειαν, ή και προσλαβόντων

πρός τοϋτο καί τών Μασσαλιωτών διά τό πλησιόχωρον. Strab. l. IV,

p. 189.

Note: 27: Strab. l. I, p. 34.

Note 28: Polyb. 1. III, p. 191. Paris, in-fol, 1609.

Note 29: Τούς γάρ ύπέρ Μασαλίας χατοιχοϋντας έν τψ μεσογείψ καί τούς

περί τάς Άλπεις έτι δέ τούς έπί τάδε τών Πυρηναίων όρών Κελτούς

όνομάζουσι. Diod. l. V, p. 308.

Note 30: Arist. gener. anim. l. II, c. 8.

Note 31: Dionys. Perieg. V. 280.

Note 32: Tit. Liv. l. V, c. 34.

Note 33: Μεταξύ Πυρ΄ρ΄ήνχς όρους καί τών Άλπεων έγγύς τών Κελτορίων..

Plut. in Camill. p. 135.

Les historiens nous disent unanimement que ce furent les _Celtes_ qui

conquirent l'ouest et le centre de l'Espagne; et en effet leur nom se

trouve attaché à de grandes masses de population gallo-ibérienne, telles

que les _Celt-Ibères_[34], mélange de Celtes et d'Ibères qui occupaient le

centre de la Péninsule, et les _Celtici_[35] qui s'étaient emparés de

l'extrémité sud-ouest. Il était tout simple que l'invasion commençât par

les peuples gaulois les plus voisins des Pyrénées; mais la confédération

celtique n'accomplit pas seule cette conquête, et d'autres tribus galliques

l'accompagnèrent ou la suivirent, témoin le peuple appelé Gallæc ou Gallic

établi dans l'angle nord-ouest de la presqu'île, et qui, comme on sait,

appartenait aux races gauloises[36]. Voilà ce qu'on remarque en Espagne.

Pour la haute Italie, quoique inondée deux fois par les peuples

transalpins, elle ne présente aucune trace du nom de _Celte_; aucune tribu,

aucun territoire, aucun fleuve, ne le rappelle: c'est toujours et partout

le nom de _Galls_. Le mot _Celtæ_ ne fut connu des Romains que très-tard,

et encore rejetèrent-ils l'acception exagérée que lui donnaient

généralement les écrivains grecs.

Note 34: Diod. Sieul. l. V, p. 309.--Appian. bell. Hisp. p. 256.

--Lucan. Phars. l. IV, v. 9.

Note 35: Hérodot. l. II, p. 118; l. IV, p. 303, edit. Amstel. 1763.

--Polyb, ap. Strab. l. III.--Varro ap. Plin. l. III, c. 3.

Note 36: Le pays était nommé _Gallæcia_, _Gallaicia_, aujourd'hui

_Gallice_. Plin. l. IV.--Mel. l. III, c. 1.--Strab. loc. cit.--V.

ci-dessous, part. I, c. 1, p. 6-9.

Quant à l'assertion de César que les Galls «s'appelaient _Celtes_ dans leur

propre langue,» il est possible que le conquérant qui s'occupait beaucoup

plus de battre les Gaulois que de les étudier, trouvant qu'en effet le mot

_Celte_ était gallique, et reconnu des Galls pour une de leurs

dénominations nationales, sans plus chercher, ait conclu à la synonymie

complète des deux noms. Il se peut encore que les Galls de l'est et du

centre eussent adopté dans leurs rapports de commerce et de politique avec

les Grecs un nom sous lequel ceux-ci avaient l'habitude de les désigner;

ainsi que nous voyons de nos jours les tribus indigènes de l'Amérique et de

l'Afrique accepter, en de semblables circonstances, des noms inexacts, ou

qui leur sont même tout-à-fait étrangers.

Il me semble résulter de ce qui précède: 1º que le mot _Celte_ avait chez

les Galls une acception bornée et locale; 2º que la confédération des

tribus dites _celtique_ habitait en partie parmi les Ligures, en partie

entre les Cévennes et la Garonne, le plateau Arverne et l'Océan; 3º que

c'est à tort, mais par une erreur facile à comprendre, que ce mot est

devenu chez les Grecs synonyme de gaulois et d'_occidental_; chez les

Romains synonyme de Gall; 4º que la confédération celtique paraît s'être

épuisée dans la conquête de l'Espagne, ne jouant plus aucun rôle dans deux

invasions successives de l'Italie.

J'ai avancé plus haut que le mot _Celtes_, signifiant _hommes_ ou _tribus

des forêts_, et appliqué à une confédération de tribus galliques, n'avait

rien d'étrange, si on le compare aux dénominations des autres ligues de la

même race; et j'ai parlé d'un système général de nomenclature suivi à cet

égard par les Galls; je dois à mes lecteurs quelques explications.

Les Germains, comme tout le monde sait, prenaient pour base de leurs

divisions de territoire les grandes divisions célestes: partout où ils se

fixaient à demeure, ils établissaient soit des ligues soit des royaumes de

l'_est_, de l'_ouest_, du _nord_, du _sud-est_, etc. Les Galls au contraire

se réglaient sur les divisions physiques du sol: la mer, les montagnes, les

plaines, les forêts déterminaient leurs provinces, et entraient dans les

dénominations de leurs ligues. Partout où cette race voyageuse a porté ses

pas, les mots d'_Alpes_, hautes montagnes, d'_Albanie_, région des

montagnes, de _penn_ et _apenn_, pics, _cenn_, sommets, _tor_, élevé, etc.,

et les noms d'habitation en _dunn_ qui indique une hauteur, _mag_ qui

indique une plaine, _dur_ et _av_ qui indiquent de l'eau, y révèlent son

passage. En voici des exemples.

L'Écosse était divisée dès la plus haute antiquité en _Albanie_, région des

montagnes, _Maïatie_ (_Mag-aìte_), région des plaines, et _Calédonie_ ou

plutôt _Celtique_[37], région des forêts, et trois ligues de tribus

portaient des noms correspondans. La même division subsiste encore

aujourd'hui, mais les immenses forêts Grampiennes ayant disparu en grande

partie, il ne reste plus que l'_Albainn_ et le _Mag-thir_.

Note 37: Le mot _Caledonia_, sous lequel les Romains désignaient la

région des forêts Grampiennes, est emprunté au kymric _Calyddon_,

forêt, qui correspond au gallic _Ceilte_ et _Ceiltean_. Les Bretons

insulaires, au milieu desquels vivaient les Romains, étant de race

kymrique, traduisaient de cette manière le nom géographique _Ceilte_

et les Romains le prirent d'eux ainsi altéré.

La haute Italie fut conquise une première fois par les Galls sous le nom

militaire d'Ombres; et nous trouvons dans l'ancienne géographie de la

presqu'île ces trois divisions de l'Ombrie: _Oll-Ombrie_, haute Ombrie,

_Is-Ombrie_, basse Ombrie, et _Vil-Ombrie_, Ombrie littorale.

La Gaule offre une multitude d'exemples de ces divisions et de leurs noms

donnés à des ligues de peuples: devant y revenir souvent dans le cours de

mon ouvrage, je ne citerai ici que quelques-uns des principaux.

Les nations du littoral de l'Océan forment une ligue sous le nom

d'_Armorikes, maritimes_: _ar_, sur; _muir, moir_, la mer.

Le grand plateau de l'Auvergne, l'_Arvernie_ ou la _haute habitation (Ar,

all_, haut; _fearann, verann_, pays habité), renferme la ligue célèbre des

tribus _Arvernes_.

La ligue nombreuse des peuples des Alpes, comprend, sous la dénomination

collective de _nations Alpines_, les subdivisions suivantes: 1º tribus

_Pennines_ ou des _pics_, habitant le grand Saint-Bernard et les vallées

environnantes; 2º tribus _Craighes_ ou des _rocs (Craig_, roc); on sait que

le petit Saint-Bernard et les monts voisins portaient autrefois le nom

d'_Alpes Craïæ_, ou _Cræcæ_; 3º _Allobroges_ ou tribus des _hauts villages

(all_, haut; _bruig_, village; _bru_ et _bro_, lieu), etc.

Il ne serait donc point étonnant que les Cévennes et les fertiles campagnes

du haut Languedoc et de la Guienne eussent été le séjour d'une

confédération de _tribus des forêts_, se subdivisant suivant la

localité en _Celtes_ de la plaine et en _Celtors_ ou _Celtes_ de la

montagne.

4º _Belges_.

César affirme que les Belges différaient des Galls par leur langue, leurs

mœurs et leurs institutions[38]; Strabon le répète après lui[39]. César

ajoute que plusieurs des tribus belges étaient issues des Germains, et en

effet, de son temps, les invasions germaniques en Gaule avaient déjà

commencé: ces tribus, il les nomme; elles sont peu nombreuses, restreintes

à quelques cantons riverains du Rhin, et comprises sous la dénomination

collective de Germains cis-rhénans[40]; mais cette exception même prouve

que la masse des peuples belges était étrangère à la race teutonique.

Note 38: Cæs. bell. Gall. l. I, c. 1.

Note 39: Strab. l. IV, p. 176.

Note 40: Condrusi, Pæmani, Cæræsi qui uno nomine Germani appellantur.

Cæs. bell. Gall. l. II, c. 4.--Segni Condrusique ex gente et numero

Germanorum qui sunt... citrà Rhenum. Id. l. VI, c. 38.

Les Belges sont reconnus unanimement par les écrivains anciens, comme

Gaulois, formant avec les Galls, improprement appelés Celtes, la population

de sang gaulois.

Le mot de _Belges_ appartient à l'idiome Kymrique, où sous la forme

_Belgiaidd_, dont le radical est _Belg_, il signifie _belliqueux_: il

paraît donc n'être point un nom générique, mais un titre d'expédition

militaire, de confédération armée. Il est étranger[41] à l'idiome des

Galls, mais non à leurs traditions nationales encore subsistantes où les

_Bolg_ ou _Fir-Bolg_ jouent un rôle important, comme conquérans venus des

embouchures du Rhin dans l'ancienne Irlande. Nous ferons remarquer en

passant que la forme _Bolg_ et son aspirée _Bholg_, rappellent cette

colonie belge fixée parmi les Galls du Rhône et des Cévennes, sous les noms

de _Bolgæ_ et _Volcæ_.

Note 41: Étranger est peut-être inexact: _bolg_ en gallic signifie

_sac_; mais quel singulier nom c'eût été pour un peuple!

Le nom de _Belges_ était inconnu aux anciens auteurs grecs; il paraît

récent en Gaule; du moins si on le compare aux noms de Galls, de Celtes,

de Ligures, etc.

Des Belges s'établirent, comme on sait, sur la côte méridionale de l'île de

Bretagne, au milieu de peuples bretons qui n'étaient point Galls, car la

race gallique était alors refoulée à l'extrémité septentrionale, par-delà

le golfe du Forth. Ni César ni Tacite n'ont remarqué aucune différence

d'origine ou de langage entre ces Bretons et les Belges; les noms

personnels et locaux dans les cantons habités par les uns et par les autres

appartiennent d'ailleurs à la même langue, qui est le kymric.

En Gaule, César a donné pour limite méridionale aux Belges la Seine et la

Marne. Strabon ajoute à cette première Belgique une seconde qu'il nomme

_Parocéanite_ ou _Maritime_, et qui comprend les peuples situés à l'ouest,

entre l'embouchure de la Seine et celle de la Loire, c'est-à-dire les

peuples que César et les autres écrivains romains appellent _Armorikes_,

d'un nom gaulois qui signifie pareillement _Maritimes_[42]. Sans doute, le

témoignage de César n'est pas aisément contestable dans ce qui regarde la

Gaule. D'un autre côté Strabon connaissait les ouvrages des Massaliotes, il

avait médité les récits de Posidonius, ce Grec célèbre qui avait parcouru

la Gaule, du temps de Marius, en érudit et en philosophe[43]. Il fallait

qu'il y eût entre les Armorikes et les Belges un grand nombre de

ressemblances pour que Posidonius et Strabon déclarassent y voir une même

race; il fallait aussi qu'il y eût des différences bien marquées pour que

César en fît deux peuples. L'examen des faits de l'histoire nous montre les

Armorikes établis en confédération politique indépendante, mais, dans le

cas de guerres et d'alliances générales, se rattachant bien plus volontiers

à la confédération des Belges qu'à celle des Galls. L'examen des faits

philologiques nous montre que la même langue était parlée dans la Belgique

de César et dans celle de Strabon. On peut donc conclure hardiment que les

Armorikes et les Belges étaient deux peuples ou confédérations de la même

race, arrivés en Gaule à deux époques différentes; et en thèse plus

générale:

1º Que le nord et l'ouest de la Gaule et le midi de l'île de Bretagne,

jusqu'au Forth étaient peuplés par une seule et même race formant la

seconde branche de la population gauloise proprement dite.

2º Que la langue de cette race était celle dont les débris se conservent

dans deux cantons de l'ancienne Armorike et de l'île de Bretagne.

3º Que le nom générique de la race nous est encore inconnu historiquement,

à ce point de nos recherches; mais que la philologie nous révèle que ce nom

doit être celui de _Kymri_.

Note 42: _Armoricæ, Aremoricæ_ gentes, civitates. Ce mot appartient à

la fois aux deux langues kymrique et gallique: _ar_ et _air_ (gaël.),

_ar_ (cymr. corn.), _oar_ (armor.), sur; _muir_, _moir_ (gaël.), _môr_

(cymr. armor.), mer.

Note 43: On voit en lisant Strabon qu'il s'appuyait beaucoup des

idées et des travaux de Posidonius, malgré l'affectation avec

laquelle il le critique en plusieurs endroits. Les fragmens de

Posidonius, recueillis par Athénée et dont nous retrouvons des

passages entiers soit dans Strabon lui-même, soit dans Diodore de

Sicile, sont certainement ce que nous possédons de plus curieux sur

la Gaule, exception faite des Commentaires de César.

II. PEUPLES GAULOIS DE L'ITALIE.

Les plus accrédités des érudits romains qui travaillèrent sur les origines

italiques, reconnurent deux conquêtes bien distinctes de la haute Italie

par des peuples sortis de la Gaule. Ils faisaient remonter la plus ancienne

aux époques les plus reculées de l'Occident, et désignèrent ces premiers

conquérans transalpins sous le nom de _vieux Gaulois, veteres Galli_, afin

de les distinguer des transalpins de la seconde conquête. Celle-ci, plus

récente, est mieux connue; on en a les dates bien précises: on sait qu'elle

commença l'an 587 avant notre ère, sous la conduite du Biturige Bellovèse,

et qu'elle continua par l'invasion successive de quatre autres bandes, dans

un espace de soixante-six ans[44].

Note 44: V. ci-dessous, t. I, c. I, Période 587 à 521 après J.-C..

PREMIERE CONQUETE.--Ces _vieux Gaulois_, suivant les auteurs dont nous

parlons, étaient les ancêtres du peuple des _Ombres_ qui habitait, comme on

sait, au temps de la puissance des Romains, les deux revers de l'Apennin,

entre le Picenum et l'Étrurie; et le fait était donné comme positif.

Cornélius Bocchus, affranchi lettré de Sylla, est cité par Solin comme

l'ayant soutenu et prouvé[45]. C'était aussi l'opinion du fameux

M. Antonius Gnipho[46], précepteur de Jules-César, et qui, né dans la Gaule

Cisalpine, avait probablement apporté un soin particulier à ce qui

concernait sa nation; Isidore l'adopta dans son ouvrage sur les

Origines[47]; ainsi firent Solin et Servius. L'érudition hellénique s'en

empara aussi[48], malgré une étymologie fort populaire en Grèce bien

qu'absurde, laquelle faisait dériver le mot _Ombre_ du grec _ombros_,

pluie, parce que, disait-on, la nation ombrienne avait échappé à un déluge.

Note 45: Bocchus absolvit Gallorum veterum propaginem Umbros esse.

Solin. Poly. Hist. c. 8.

Note 46: Sanè Umbros Gallorum veterum propaginem esse M. Antonius

refert. Serv. in l. XII, Æn. ad fin.

Note 47: Umbri, Italiæ genus est, sed Gallorum veterum propago. Isid.

Orig, l. I, c. 2.

Note 48: Όμβροι γενος Γαλατών. Tzetz. Schol. Lycophr. Alex. p. 199.

Les Ombres étaient regardés comme un des plus anciens peuples de

l'Italie[49]: ils chassèrent, après de longs et sanglans combats, les

Sicules des plaines circumpadanes; or les Sicules étant passés en Sicile

vers l'an 1364, l'invasion ombrienne a dû avoir lieu dans le cours du

quinzième siècle. Ils devinrent très-puissans, car leur empire s'étendit

d'une mer à l'autre, jusqu'aux embouchures du Tibre[50] et du Trento.

L'arrivée des Étrusques mit fin à leur vaste domination.

Note 49: Umbrorum gens antiquissima... Plin. l. II, c. 14.--Flor. l.

I, c. 17.

Note 50: V. pour les détails le tome I de cet ouvrage.

Les mots _Umbri, Ombri, Ombriki_, par lesquels les Romains et les Grecs

désignaient ce peuple, paraissent bien n'avoir été autres que le mot

gallique _Ambra_ ou _Amhra_, qui signifie _vaillant, noble_, et aurait été

tout-à-fait approprié comme titre militaire à une expédition envahissante.

On trouve encore le nom d'_Ambres_ ou _Ambrons (Ambro, onis_; Άμβρων

Άμβρωος,) appliqué à des tribus qui se rattachent à la souche ombrienne.

La division géographique établie par les Ombres dans leur empire n'est pas

seulement conforme aux coutumes des nations galliques, elle appartient à

leur langue. L'Ombrie était partagée en trois provinces: l'_Oll-Ombrie_, ou

haute Ombrie, qui comprenait le pays montagneux situé entre l'Apennin et la

mer Ionienne, l'_Is-Ombrie_, ou basse Ombrie, que formaient les plaines

circumpadanes; enfin la _Vil-Ombrie_, ou Ombrie littorale: ce fut plus tard

l'Étrurie[51].

Note 51: Όλομβρία, Όλομβροι; Ούιλομβρία, Ptolem. _Oll, All_, haut;

_Bil, Bhil_, bord, rivage. Ίσομβρία, Ϊσομβροι et Ϊσομβρες; en latin

_Insubria_ et _Insubres; is, ios_, bas.--V. pour les détails,

t. I, période 1400 à 100 avant J.-C. et seq.

Quoique l'influence étrusque changeât rapidement la langue, la religion,

l'ordre social des Ombres, il se conserva pourtant parmi les montagnards

de l'Oll-Ombrie des restes marquans du caractère et des coutumes des Galls;

par exemple le _gais_, arme d'invention et de nom galliques, fut

toujours l'arme nationale du paysan ombrien[52].

Note 52: V. ci-dessous, t. I, période 1000 à 600 avant J.-C.

Les Ombres, dispersés par les conquérans étrusques furent accueillis comme

des frères devaient l'être sur les bords de la Saône, et parmi les tribus

helvétiennes, où ils perpétuèrent leur nom d'_Isombres_[53]. D'autres

trouvèrent l'hospitalité parmi les Ligures des Alpes maritimes[54], et y

portèrent aussi leur nom d'_Ambres_ ou _Ambrons_. Ce fait peut seul

expliquer un autre fait important qui a beaucoup tourmenté les historiens,

et donné lieu à vingt systèmes contradictoires, savoir: qu'une tribu des

Alpes Liguriennes et une tribu de l'Helvétie, se faisant la guerre sous les

drapeaux opposés de Rome et des Cimbres, se trouvèrent avoir le même nom et

le même cri de guerre, et en furent très-étonnées[55].

Note 53: Insubres, pagus Æduorum. Tit. Liv. l. V, c. 23.

Note 54: Insubrium exules. Plin. l. III, c. 17-20.--V. ci-dessous,

t. I, période 1000 à 600 avant J.-C.

Note 55: Plut. Mar. p. 416.--V. ci-dessous, t. I, période 1000 à 600

avant J.-C. et t. II, Année 102 avant J.-C.

De ce qui précède me paraît résulter le fait que l'Italie supérieure fut

conquise dans le quinzième siècle avant notre ère par une confédération de

tribus galliques portant le nom d'_Ambra_.

DEUXIEME CONQUETE.--Tandis que la première invasion s'était opérée en

masse, avec ordre, par une seule confédération, la seconde fut successive

et tumultueuse: durant soixante-six années, la Gaule versa sa population

sur l'Italie, par les Alpes maritimes, par les Alpes Graïes, par les Alpes

Pennines. Si l'on fait attention, en outre, qu'à la même époque (587) une

émigration non moins considérable avait lieu de Gaule en Illyrie, sous la

conduite de Sigovèse, on n'hésitera pas à croire que de si grands mouvemens

tenaient à des causes plus sérieuses que cette fantaisie du roi Ambigat

dont nous parle Tite-Live. La Gaule en effet présente dans toute cette

période de temps les symptômes d'un pays qu'une violente invasion

bouleverse.

Mais de quels élémens se composaient ces bandes descendues des Alpes pour

envahir la haute Italie?

Tite-Live fait partir de la Celtique, c'est-à-dire des domaines des Galls,

les troupes conduites par Bellovèse et par Elitovius; et l'émunération des

tribus, telle que la donnent lui et Polybe, prouve en effet que le premier

flot dut appartenir à la population gallique[56]. Voilà ce que nous savons

pour la Transpadane.

Note 56: Voir les détails circonstanciés, ci-dessous, t. I, Année 587

avant J.-C. et seq.

Il n'est personne qui n'ait entendu parler de ce combat fameux livré par

T. Manlius Torquatus à un géant gaulois sur le pont de l'Anio. Vrai ou

faux, le fait était très-populaire à Rome; la peinture ne manqua pas de

s'en emparer, et la tête du Gaulois tirant la langue et faisant d'horribles

grimaces, figura sur l'enseigne d'une boutique de banque située au forum;

l'enseigne, arrondie en forme de bouclier, portait le nom de _Scutum

cimbricum_. Elle existait au-dessus de cette boutique dans l'année 586 de

Rome, 167ème avant notre ère, ainsi qu'en fait foi une inscription des

Fastes Capitolins, où il est dit: que le banquier de la maison à l'enseigne

de l'_Écu-cimbrique_, Q. Aufidius, à fait banqueroute le 3 des calendes

d'avril, et s'est enfui; que, rattrapé dans sa fuite, il a plaidé devant le

préteur P. Fontéius Balbus, qui l'a acquitté[57].

Note 57: Voici dans son entier cette curieuse inscription.

(Reinesius, p. 342.)

III. K. APRILEIS.

FASCES. PENES. ÆMILIUM.

LAPIDIBUS. PLUIT. IN. VEIENTI

POSTUMIUS. TRIB. PL. VIATOREM. MISIT. AD. COS.

QUOD. IS. EO. DIE. SENATUM. NOLUISSET. COGERE.

INTERCESSIONE. P. DECIMI. TRIB. PLEB. RES. EST. SUBLATA.

Q. AUFIDIUS. MENSARIUS. TABERNÆ. ARGENTARIÆ. AD SCUTUM.

CIMBRICUM. CUM. MAGNA. VI. ÆRIS. ALIENI. CESSIT. FORO. RETRACTUS.

EX. ITINERE. CAUSSAM. DIXIT. APUD. P. FONTRIUM. BALBUM. PRÆT.

ET. CUM. LIQUIDUM. FACTUM. ESSET. EUM. NULLA. FECISSE.

DETRIMENTA. JUS. EST. IN. SOLIDUM. ÆS. TOTUM.

Ici le mot _Cimbricum_ est employé comme synonyme de _Gallicum_; il est

appliqué aux _Boïes_, aux _Sénons_, aux _Lingons_, qui faisaient la guerre

aux Romains à l'époque où dut se passer le duel vrai ou prétendu; ces

nations, établies en-deçà du Pô, étaient donc connues populairement en

Italie sous le nom de _Cimbri_ ou _Kimbri_ (en se conformant à la

prononciation latine), quoique les historiens ne les désignent que par la

dénomination géographique et classique de _Galli, Gaulois_, attendu qu'ils

sortaient de la Gaule.

Lorsque, soixante-six ans après la date de l'inscription citée plus haut,

et deux cent soixante après le combat de l'Anio auquel elle fait allusion,

l'invasion de _Cimbri_ venus du nord renouvela en Italie la terreur de ce

nom et fournit à Marius deux triomphes célèbres; le général vainqueur

s'empara de l'_écu cimbrique_ comme d'un emblème de circonstance, et se fit

peindre un bouclier sur ce modèle populaire. Le bouclier _cimbrique_ de

Marius représentait, au rapport de Cicéron, un _Gaulois_[58] les joues

pendantes, et la langue tirée. Le mot _Cimbri_ désignait donc une des

branches de la population gauloise, et cette branche avait des colonies

dans la Cispadane; mais nous avons déjà reconnu antérieurement l'existence

de colonies galliques dans la Transpadane; la population gauloise d'Italie

était donc partagée en deux branches distinctes, les _Galls_ et les

_Cimbri_ ou _Kimbri_.

Note 58: Pictum _Gallum_ in Mariano scuto _Cimbrieo_, ejectâ linguâ,

etc. Cicer. de Orator. l. II, c. 66.

III. GAULOIS TRANSRHÉNANS.

_Première branche._

Nous avons parlé plus haut d'une double série d'émigrations commencées l'an

587 avant notre ère, sous la conduite de Bellovèse et de Sigovèse.

Tite-Live nous apprend que l'expédition de Sigovèse partit de la Celtique,

et que son chef était neveu du Biturige Ambigat, qui régnait sur tout ce

pays, ce qui signifie que Sigovèse et ses compagnons étaient des Galls. Le

même historien ajoute qu'ils se dirigèrent vers la forêt Hercynienne[59]:

cette désignation est très-vague, mais nous savons par Trogue-Pompée qui,

né en Gaule, puisait à des traditions plus exactes et plus précises, que

ces Galls s'établirent dans l'Illyrie et la Pannonie[60]. Les historiens et

les géographes nous montrent en effet une multitude de peuplades ou

galliques ou gallo-illyriennes répandues entre le Danube, la mer Adriatique

et les frontières de l'Épire, de la Macédoine et de la Thrace[61]. De ce

nombre sont les _Carnes_[62], habitans des Alpes _Carnikes_, à l'orient de

la grande chaîne alpine (_Carn_ rocher); les _Tauriskes_ (_Taur_ ou _Tor_,

élevé, montagne), nation gallique pure[63], et les _Iapodes_[64], nation

gallo-illyrienne qui occupait les vallées de la Carinthie et de la Styrie;

les _Scordiskes_, qui tenaient les alentours du mont Scordus, et dont la

puissance fut redoutable même aux Romains[65]. Des terminaisons fréquentes

en _dunn, mag, dur_, etc., des montagnes nommées _Alpius_ et _Albius_, la

contrée appelée _Albanie_, enfin un grand nombre de mots galliques dans

l'albanais actuel, sont autant de preuves de plus du séjour des Galls dans

ce pays.

Note 59: Sortibus dati Hercynii saltus. Tit. Liv. l. V, c. 34.

Note 60: Illyricos sinus penetravit... in Pannonia consedit. Domitis

Pannoniis. Justin... l. XXIV, c. 4.

Note 61: Voir ci-dessous, tome I, Année 281 avant J.-C. et seq.

Note 62: _De Galleis Carneis_. Inscript. è Fast. ap. Cluvier. Ital.

antiq. t. I, p. 169.

Note 63: Τανριστάς καί Ταυρισχούς, καί τούτους Γαλάτας. Strab. l.

VII p. 293.--Έθνη Κελτιχα. p. 313.--Polyb. l. II, p. 103.

Note 64: Καί οί Ίάποδες δέ τοϋτο ήδη έπίμιχτον Ίλυριοϊς καί Κελτοϊς

έθνος. Strab. l. VII; l. IV, p. 313.--Steph. Byz. vº Ϊάποδες.

Note 65: V. ci-dessous, t. I, Année 279 avant J.-C. t. II, Année 114

avant J.-C.

On trouvait en outre en-deçà du Danube les _Boïes_ du Norique, ancêtres des

Bavarois; ils n'avaient rien de commun avec les colonies galliques; on sait

qu'ils venaient de l'Italie cispadane, et étaient un malheureux reste des

_Boïes-Kimbri_ accablés et chassés par les armes des Romains[66].

Note 66: V. ci-dessous, t. I, Année 190 avant J.-C.

_Seconde branche._

Des témoignages historiques qui remontent aux temps d'Alexandre-le-Grand

attestent l'existence d'un peuple appelé _Kimmerii_ ou _Kimbri_ sur les

bords de l'océan septentrional dans la presqu'île qui porta plus tard la

dénomination de Jutland. Et d'abord les critiques reconnaissent l'identité

des noms _Kimmerii_ et _Kimbri_, conformes l'un et l'autre au génie

différent des langues grecque et latine. «Les Grecs, dit Strabon d'après

Posidonius, appelaient _Kimmerii_ ceux que maintenant on nomme

_Kimbri_[67].» Plutarque ajoute que ce changement n'a rien qui

surprenne[68]; Diodore de Sicile l'attribue au temps[69], et adopte sur ce

point l'opinion générale des érudits grecs.

Note 67: Κιμερίους τούς Κίμβρους όνομασάντων τών Έλήνων. Strab. l.

VIII, p. 203.

Note 68: Ούχ άπό τρόπου. Plut. in Mar. p. 412.

Note 69: Βραχύ τοϋ Χαλουμένωνρόνου τήν λέςιν φθείραντος έν τή τών

Κιμβών προσηγορία. . Diod. Sicul. l. V, p. 309.

Le plus ancien écrivain qui fasse mention de ces _Kimbri_ est Philémon,

contemporain d'Aristote: suivant lui, ils appelaient leur océan

_Mori-Marusa_, c'est-à-dire _Mer-Morte_, jusqu'au promontoire Rubéas;

au-delà ils le nommaient _Cronium_[70]. Ces deux mots s'expliquent sans

difficulté par la langue kymrique: _môr_ y signifie _mer, marw_, mourir,

_marwsis_, mort; et _crwnn_, coagulé, gelé; en gallic, _cronn_ a la même

valeur; _Murchroinn_ la _mer glaciale_[71].

Note 70: Philemon _morimarusam_ à Cimbris vocari, hoc est, _mortuum

mare_, usque ad promontorium Rubeas, ultrà deindè _Cronium_. Plin. l.

IV, c. 13.

Note 71: Adelung's Ælteste Geschichte der Deutschen, p. 48.--Toland's

Several pieces, p. I, p. 150.

Éphore, qui vivait à la même époque, connaissait les _Kimbri_ et leur donne

le nom de _Celtes_; mais dans son système géographique, cette dénomination

très-vague désigne tout à la fois un Gaulois et un habitant de l'Europe

occidentaled[72].

Note 72: Strab. l. VII, ub. supr.

Lorsque, entre les années 113 et 101 avant notre ère, un déluge de _Kimbri_

ou _Cimbres_ vint désoler la Gaule, l'Espagne et l'Italie, la croyance

générale fut «qu'ils sortaient des extrémités de l'occident, des plages

glacées de l'océan du Nord, de la _Chersonèse kimbrique_, des bords de la

_Thétis kimbrique_[73].»

Note 73: Flor. l. III, c. 3. Polyæn. l. VIII, c. 10.--Quintil.

Declam. în pro milite Marii.--Ammian. l. 31, c. 5.--_Cimbrica

Thetis_, Claudian. bell. Get. V. 638.--Plut. in Mar.--V. ci-dessous,

t. II, c. 3.

Du temps d'Auguste, des _Kimbri_ occupaient au-dessus de l'Elbe une portion

du Jutland; et ils se reconnaissaient pour les descendans de ceux qui, un

siècle auparavant, avaient commis tant de ravages. Effrayés des conquêtes

des Romains au-delà du Rhin, et leur supposant des projets de vengeance

contre eux, ils adressèrent à l'empereur une ambassade pour obtenir leur

pardon[74].

Note 74: Strab. l. VII, p. 292.--V. ci-dessous, t. III, Année 9

avant J.-C.

Strabon, qui nous rapporte ce fait, et Méla après lui, placent les _Kimbri_

au nord de l'Elbe[75]; Tacite les y retrouve de son temps: «Aujourd'hui,

dit-il, ils sont petits par le nombre, quoique grands par la renommée; mais

des camps et de vastes enceintes sur les deux rives font foi de leur

ancienne puissance et de la masse énorme de leurs armées[76].»

Note 75: Strab. l. cit.--Mel. l. III, c. 3.

Note 76: Manent utrâque ripâ castra, ac spatia, quorum ambitu nunc

quoque metiaris molem manusque gentis et tam magni exercitûs fidem.

Tacit. Germ. c. 37.

Pline donne une bien plus grande extension à ce mot de _Kimbri_; il semble

en faire un nom générique: non-seulement il reconnaît des _Kimbri_ dans la

presqu'île jutlandaise, mais il place encore des _Kimbri méditerranées_[77]

dans le voisinage du Rhin, comprenant sous cette appellation commune des

tribus qui portent dans les autres géographes des noms particuliers

très-divers.

Note 77: Alterum genus Ingævones quorum pars _Cimbri_, Teutoni ac

Cauchorum gentes. Proximè autem Rheno Istævones quorum pars _Cimbri

mediterranei_, l. IV, c. 3.

Ces _Kimbri_ habitans du Jutland et des pays voisins étaient regardés

généralement comme _Gaulois_, c'est-à-dire comme appartenant à l'une des

deux races qui occupaient alors la Gaule; Cicéron, parlant de la grande

invasion des _Kimbri_ que nous nommons Cimbres, dit à plusieurs reprises,

que Marius a vaincu des _Gaulois_[78]; Salluste énonce que le consul

Q. Cæpion, défait par les Cimbres, le fut par des _Gaulois_[79]; la

plupart des écrivains postérieurs tiennent le même langage[80]; enfin le

bouclier _cimbrique_ de Marius portait la figure d'un _Gaulois_. Il faut

ajouter que _Céso-rix, Boïo-rix, Clôd_[81], etc., noms des chefs de l'armée

cimbrique, ont toute l'apparence de noms _gaulois_.

Note 78: Cicer. de Provinc. consular. p. 512.--Pro. Man. Font.

p. 223.

Note 79: Sallust. Jugurth. c. 114.

Note 80: Dio. l. XLIV, p. 262. ed. Hanov. in-fol. 1606.--Sext. Ruf.

hist. c. 6, etc.

Note 81: _Clôd_ (kymr.), louange, renommée.

Quand on lit les détails de cette terrible invasion, on est frappé de la

promptitude et de la facilité avec laquelle les Cimbres et les Belges

s'entendent et se ménagent, tandis que toutes les calamités se concentrent

sur la Gaule centrale et méridionale. César rapporte que les Belges

soutinrent vigoureusement le premier choc, et arrêtèrent ce torrent sur

leur frontière; cela se peut, mais on les voit tout aussitôt pactiser; ils

cèdent aux envahisseurs une de leurs forteresses, _Aduat_, pour y déposer

leurs bagages; les Cimbres ne laissent à la garde de ces bagages, qui

composaient toute leur richesse, qu'une garnison de six mille hommes, et

continuent leurs courses; ils étaient donc bien sûrs de la fidélité des

Belges. Après leur extermination en Italie, la garnison cimbre d'Aduat n'en

reste pas moins en possession de la forteresse et de son territoire et

devient une tribu belgique. Lorsque les Cimbres vont attaquer la province

Narbonnaise, ils font alliance tout aussitôt avec les Volkes-Tectosages,

colonie des Belges, tandis que leurs propositions sont encore repoussées

avec horreur par les autres peuples gaulois[82]. Ces faits et beaucoup

d'autres prouvent que s'il y avait communauté d'origine et de langage entre

les Kimbri et l'une des races de la Gaule, c'était plutôt la race dont les

Belges faisaient partie, que celle des Galls. Un mot de Tacite jette sur la

question une nouvelle lumière. Il affirme que les _Æstii_, peuplade

limitrophe des _Kimbri_, sur les bords de la Baltique, et suivant toute

probabilité appartenant elle-même à la race kimbrique, parlaient un idiome

très-rapproché du breton insulaire[83]: or nous avons vu que la langue des

Bretons était aussi celle des Belges et des Armorikes.

Note 82: V. ci-après, t. II, c. 3.

Note 83: Linguæ britannicæ propior. Tacit. Germ. c. 45.--Cf.

Strab. l. I.

Mais les cantons voisins de l'Elbe et du Rhin ne renfermaient pas tous les

peuples transrhénans portant la dénomination générique de _Kimbri_. Les

fertiles terres de la Bohême étaient habitées par la nation _gauloise_[84]

des _Boïes_, dont le nom, d'après l'orthographe grecque et latine, prend

les formes de _Boiï, Boghi, Boghii et Boci_; or _Bwg_ et _Bug_, en langue

kymrique, signifient _terrible_, et leur radical est _Bw, la peur_. De

plus, nous avons signalé tout-à-l'heure en Italie un peuple des _Boïes_,

prenant le nom générique de _Kimbri_ et paraissant être une colonie de ces

_Boïes_ transrhénans. On peut donc hardiment voir, dans les _Boïes_ de la

Bohême une des confédérations de la race kimbrique.

Note 84: Boii, gallica gens... manet adhuc _Boiemi_ nomen,

significatque loci veterem memoriam, quamvis mutatis cultoribus.

Tacit. Germ. c. 28.--Strab. l. VII, p. 293.

Tous les historiens attribuent à une armée gauloise l'invasion de la Grèce,

dans les années 279 et 280: Appien nomme ces Gaulois _Kimbri_[85]; or, nous

savons que leur armée se composait d'abord de _Volkes Tectosages_, puis en

grande partie deGaulois du nord du Danube.

Note 85: Appian. bell. Illyr. p. 758. ed. H. Steph. 1592.

Les nations gauloises, pures ou mélangées de Sarmates et de Germains,

étaient nombreuses sur la rive septentrionale du bas Danube et dans le

voisinage; la plus fameuse de toutes, celle des Bastarnes[86], mêlée

probablement de Sarmates, habitait entre la mer Noire et les monts

Carpathes. Mithridate, voulant former une ligue puissante contre Rome,

s'adressa à ces peuples redoutés, «il envoya, dit Justin, des ambassadeurs

aux Bastarnes, aux _Kimbri_[87] et aux Sarmates.» Il est évident qu'il ne

faut pas entendre ici les Kimbri du Jutland, éloignés du roi de Pont de

toute la largeur du continent de l'Europe, mais bien des _Kimbri_ voisins

des Bastarnes et des Sarmates, et sur lesquels avait rejailli la gloire

acquise par leurs frères en Gaule et en Norique. L'existence de nations

kimbriques échelonnées de distance en distance, depuis le bas Danube

jusqu'à l'Elbe, établit, ce me semble, que tout le pays entre l'Océan et le

Pont-Euxin, en suivant le cours des fleuves, dut être possédé par la race

des _Kimbri_, antérieurement au grand accroissement de la race germanique.

Note 86: Tacit. German, c. 46.--Plin. l. IV, c. 12.

--Tit. Liv. l. XXXIV, c. 26; l. XXX, c. 50-57; l. XXXI, c. 19-23.

--Polyb. excerpt. leg. LXII.

Note 87: Mithridates, intelligens quantum bellum suscitaret, legatos

ad Cimbros, alios ad Sarmatas, Bastarnasque auxilium petitum misit.

Justin. l. XXXVIII, c. 3.

Mais sur ces mêmes rives du Pont-Euxin, entre le Danube et le Tanaïs,

avait habité autrefois un grand peuple connu des Grecs, sous le nom de

_Kimmerii_, dont nous avons fait _Cimmériens_. Outre les rivages

occidentaux de la mer Noire et du Palus-Méotide, il occupait la presqu'île

appelée à cause de lui _Kimmérienne_, et aujourd'hui encore _Krimm_ ou

_Crimée_: son nom est empreint dans toute l'ancienne géographie de ces

contrées, ainsi que dans l'histoire et les plus vieilles fables de

l'Asie-Mineure, où il promena long-temps ses ravages. Plusieurs coutumes de

ces _Kimmerii_ présentent une singulière conformité avec celles des

_Kimbri_ de la Baltique et des Gaulois. Les _Kimmerii_ cherchaient à lire

les secrets de l'avenir dans les entrailles de victimes humaines; leurs

horribles sacrifices dans la Tauride ont reçu des poètes grecs assez de

célébrité; ils plantaient sur des poteaux, à la porte de leurs maisons, les

têtes de leurs ennemis tués en guerre. Ceux d'entre eux qui habitaient les

montagnes de la Chersonèse, portaient le nom de _Taures_, qui appartient à

la fois aux deux idiomes kymrique et gallique, et signifie, comme on sait,

_montagnards_. Les tribus du bas pays, au rapport d'Éphore, se creusaient

des demeures souterraines, qu'elles appelaient _argil_[88] ou _argel_, mot

de pur kymric, et dont la signification est _lieu couvert_ ou

_profond_[89].

Note 88: Έφορός φησω αύτούς έν χαταγείοις οίχίαις οίχεϊν άςχαλοϋσιν

άργίλλας. Strab. l. V.

Note 89: Taliesin. W. Archæol. t. I, p. 80.--Myrddhin Afallenau.

Ib. p. 152.

Jusqu'au septième siècle avant notre ère, l'histoire des _Kimmerii_ du

Pont-Euxin reste enveloppée dans la fabuleuse obscurité des traditions

ioniennes; elle ne commence, avec quelque certitude, qu'en l'année 631.

Cette époque fut féconde en bouleversemens dans l'occident de l'Asie et

l'orient de l'Europe. Les _Scythes_, chassés par les _Massagètes_ des

steppes de la haute Asie, vinrent fondre comme une tempête sur les bords du

Palus-Méotide et de l'Euxin: ils avaient déjà passé l'Araxe (le Volga),

lorsque les _Kimmerii_ furent avertis du péril; ils convoquèrent toutes

leurs tribus près du fleure Tyras (le Dniester), où se trouvait, à ce qu'il

paraît, le siège principal de la nation, et y tinrent conseil. Les avis

furent partagés: la noblesse et les _rois_ demandaient qu'on fît face aux

Scythes, et qu'on leur disputât le sol; le peuple voulait la retraite; la

querelle s'échauffa; on prit les armes; les nobles et leurs partisans

furent battus; libre alors d'exécuter son projet, tout le peuple sortit du

pays[90]. Mais où alla-t-il? Ici commence la difficulté. Les anciens nous

ont laissé deux conjectures pour la résoudre, nous allons les examiner

l'une après l'autre.

Note 90: Herodot. l. IV, c. 21.

La première appartient à Hérodote. Trouvant, vers la même époque (631),

quelques bandes kimmériennes qui erraient dans l'Asie-Mineure sous la

conduite de _Lygdamis_, il rapprocha les deux faits: et il lui _parut_ que

les _Kimmerii_, revenant sur leurs pas, avaient traversé la Chersonèse,

puis le Bosphore, et s'étaient jetés sur l'Asie. Mais c'était aller à la

rencontre même de l'ennemi qu'il s'agissait de fuir; d'ailleurs, la route

était longue et pleine d'obstacles: il fallait franchir le Borysthène et

l'Hypanis qui ne sont point guéables, ensuite le Bosphore kimmérien, et

courir après tout cela la chance de rencontrer les Scythes sur l'autre

bord[91]; tandis qu'un pays vaste et ouvert offrait, au nord et au

nord-ouest du Tyras, la retraite la plus facile et la plus sûre.

Note 91: Consulter là-dessus une excellente dissertation de Fréret,

dans laquelle ce savant judicieux n'hésite pas à adopter l'identité

des Cimmériens et des Cimbres. Œuvres complètes, t. V.

Les érudits grecs qui examinèrent plus tard la question, furent frappés des

invraisemblances de la supposition d'Hérodote. Cette bande de Lygdamis qui

après quelques pillages disparut entièrement de l'Asie, ne pouvait être

l'immense nation dont les hordes occupaient depuis le Tanaïs jusqu'au

Danube, c'étaient tout au plus quelques tribus[92] de la Chersonèse qui

probablement n'avaient point assisté à la diète tumultueuse du Tyras. Le

corps de la nation avait dû se retirer en remontant le Dniester ou le

Danube dans l'intérieur d'un pays qu'elle connaissait de longue main par

ses courses; et comme elle marchait avec une suite embarrassante, elle dut

mettre plusieurs années à traverser le continent de l'Europe, campant

l'hiver dans ses chariots, reprenant sa route l'été, déposant çà et là des

colonies qui se multiplièrent[93]. A l'avantage de mieux s'accorder au fait

particulier, cette hypothèse en joignait un autre: elle rendait raison de

l'existence de _Kimmerii_ dans le nord et le centre de toute cette zone de

l'Europe, et expliquait les rapports de mœurs et de langage que tous ces

peuples homonymes présentaient entre eux.

Note 92: Ού μέγα γενέσθαι τοϋ παντός μόριον... τό δέ πλεϊστον αύτοϋ

καί μαχιμώτατον έπ' έσχάτοις ψχουν πάλασσαν. Plut. in Mar. p. 412.

Note 93: Plut. loc. cit.--Strab. l. VII, p. 203.

Posidonius s'en empara, et lui donna l'autorité de son nom justement

célèbre. Le philosophe stoïcien avait voyagé dans la Gaule, et conversé

avec les Gaulois; il avait vu à Rome des prisonniers Cimbres; Plutarque

nous apprend qu'il avait eu quelques conférences avec Marius, et il pouvait

en avoir appris beaucoup de choses touchant la question qui l'agitait, le

rapport des Cimbres et des Cimmériens. Nul autre ne s'était trouvé plus à

même que lui d'étudier à fond cette question, nul n'était plus capable de

la résoudre; les précieux fragmens qui nous restent de son voyage en Gaule

font foi de sa sagacité comme observateur; sa science profonde est du reste

assez connue.

L'opinion de Posidonius prit cours dans la science; des écrivains que

Plutarque cite sans les nommer la développèrent[94]; elle parut à Strabon

juste et bonne[95]; Diodore de Sicile la rattacha à ses idées générales

sur les Gaulois: ses paroles sont remarquables et méritent d'être méditées

attentivement. «Les peuples _gaulois_ les plus reculés vers le nord et

voisins de la Scythie sont si féroces, dit-il, qu'ils dévorent les hommes;

ce qu'on raconte aussi des Bretons qui habitent l'île d'Irin (l'Irlande).

Leur renommée de bravoure et de barbarie s'établit de bonne heure; car,

sous le nom de _Kimmerii_, ils dévastèrent autrefois l'Asie. De toute

antiquité, ils exercent le brigandage sur les terres d'autrui; ils

méprisent tous les autres peuples. Ce sont eux qui ont pris Rome, qui ont

pillé le temple de Delphes, qui ont rendu tributaire une grande partie de

l'Europe et de l'Asie, et, en Asie, s'emparant des terres des vaincus ont

formé la nation mixte des Gallo-Grecs; ce sont eux enfin qui ont anéanti de

grandes et nombreuses armées romaines[96].» Ce passage nous montre réunis

dans une seule et même famille les Cimmériens, les Cimbres, et les Gaulois

d'en-deçà et d'au-delà des Alpes.

Note 94: Plut. in Mario. p. 412.--V. ci-après, période 1100 à 631

avant JC.. et seq.

Note 95: Δικαίως... ού κακώς είκάζει. Strab. l. VII, p. 203.

Note 96: Diod. Sicul. l. V, p. 309.

La concordance des dates donnera, j'espère, à ce système un dernier degré

d'évidence. C'est en 631 que les hordes _Kimmériennes_ sont chassées par

les Scythes et refoulées dans l'intérieur de la Germanie, vers le Danube et

le Rhin; en 587 nous voyons la Gaule en proie au bouleversement le plus

violent, et une partie de la population gallique obligée de chercher un

refuge soit en Italie soit dans les Alpes illyriennes; entre 587 et 521,

des peuples du nom de _Kimbri_, qui est le même que _Kimmerii_,

franchissent les Alpes pennines, et un de ces peuples porte le nom

fédératif de _Boïe_, que nous retrouvons parmi les _Kimbri_ transrhénans.

De tout ce qui précède résulte, ce me semble, l'identité des peuples

appelés _Kimmerii, Kimbri, Kymri_; et la division de la famille gauloise en

deux branches, ou races, dont l'une porte le nom de _Kymri_ et l'autre

celui de _Galls_.

Histoire des Gaulois (1/3) depuis les temps les plus reculés jusqu'à l'entière soumission de la Gaule à la domination romaine. · 第 2 / 7 章