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de France (BnF/Gallica)
HISTOIRE
DES GAULOIS
TOME I.
BRUXELLES,
A LA LIBRAIRIE PARISIENNE
FRANÇAISE ET ÉTRANGÈRE.
RUE DE LA MADELEINE, Nº 438.
IMPRIMERIE DE H. FOURNIER,
RUE DE SEINE, Nº 14
HISTOIRE
DES GAULOIS,
DEPUIS LES TEMPS LES PLUS RECULÉS
JUSQU'À L'ENTIÈRE SOUMISSION DE LA GAULE À LA DOMINATION
ROMAINE.
Par Amédée THIERRY.
TOME I.
PARIS,
A. SAUTELET ET Cie, LIBRAIRES,
RUE de RICHELIEU, Nº 14;
ALEXANDRE MESNIER,
PLACE DE LA BOURSE.
M DCCC XXVIII.
A MON FRÈRE,
AUGUSTIN THIERRY,
AUTEUR
DE L'HISTOIRE
DE LA CONQUÊTE DE L'ANGLETERRE
PAR LES NORMANDS.
INTRODUCTION.
Il ne faut s'attendre à trouver ici ni l'intérêt philosophique qu'inspire
le développement progressif d'un seul fait grand et fécond, ni l'intérêt
pittoresque qui s'attache aux destinées successives d'un seul et même
territoire, immobile théâtre de mille scènes mobiles et variées: les faits
de cette histoire sont nombreux et divers, leur théâtre est l'ancien monde
tout entier; mais pourtant une forte unité y domine; c'est une biographie
qui a pour héros un de ces personnages collectifs appelés _peuples_, dont
se compose la grande famille humaine. L'auteur a choisi le peuple gaulois
comme le plus important et le plus curieux de tous ceux que les Grecs et
les Romains désignaient sous le nom de _barbares_, et parce que son
histoire mal connue, pour ne pas dire inconnue, laissait un vide immense
dans les premiers temps de notre occident. Un autre sentiment encore, un
sentiment de justice et presque de piété l'a déterminé et soutenu dans
cette longue tâche. Français, il a voulu connaître et faire connaître une
race de laquelle descendent les dix-neuf vingtièmes d'entre nous, Français;
c'est avec un soin religieux qu'il a recueilli ces vieilles reliques
dispersées, qu'il a été puiser, dans les annales de vingt peuples, les
titres d'une famille qui est la nôtre.
L'ouvrage que je présente au public a donc été composé dans un but spécial;
dans celui de mettre l'histoire narrative des Gaulois en harmonie avec les
progrès récens de la critique historique, et de restituer, autant que
possible, dans la peinture des événemens, à la race prise en masse sa
couleur générale, aux subdivisions de la race leurs nuances propres et leur
caractère distinctif: vaste tableau dont le plan n'embrasse pas moins de
dix-sept cents ans. Mais à mesure que ma tâche s'avançait, j'éprouvais une
préoccupation philosophique de plus en plus forte; il me semblait voir
quelque chose d'individuel, de constant, d'immuable sortir du milieu de
tant d'aventures si diversifiées, passées en tant de lieux, se rattachant
à tant de situations sociales si différentes, ainsi que dans l'histoire
d'un seul homme, à travers tous les incidens de la vie la plus romanesque,
on voit se dessiner en traits invariables, le caractère du héros.
Les masses ont-elles donc aussi un caractère, type moral, que l'éducation
peut bien modifier, existe-t-il dans l'espèce humaine des familles et des
races, comme il existe des individus dans ces races? Ce problème, dont la
position ne répugne en rien aux théories philosophiques de notre temps,
comme j'achevais ce long ouvrage, me parut résolu par le fait. Jamais
encore les événemens humains n'avaient été examinés sur une aussi vaste
échelle, avec autant de motifs de certitude, puisqu'ils sont pris dans
l'histoire d'un seul peuple, antérieurement à tout mélange de sang
étranger, du moins à tout mélange connu, et que ce peuple est conduit par
sa fortune vagabonde au milieu de dix autres familles humaines, comme pour
contraster avec elles. En occident, il touche aux Ibères, aux Germains, aux
Italiens; en orient, ses relations sont multipliées avec les Grecs, les
Carthaginois, les Asiatiques, etc. De plus, les faits compris dans ces
dix-sept siècles n'appartiennent pas à une série unique de faits, mais à
deux âges de la vie sociale bien différens, à l'âge nomade, à l'âge
sédentaire. Or, la race gauloise s'y montre constamment identique à
elle-même.
Lorsqu'on veut faire avec fruit un tel travail d'observation sur les
peuples, c'est à l'état nomade principalement qu'il faut les étudier; dans
cette période de leur existence, où l'ordre social se réduit presque à la
subordination militaire, où la civilisation est, si je puis ainsi parler, à
son _minimum_. Une horde est sans patrie comme sans lendemain; chaque jour,
à chaque combat, elle joue sa propriété, son existence même; cette
préoccupation du présent, cette instabilité de fortune, ce besoin de
confiance de chaque individu en sa force personnelle neutralisent presque
totalement entre autres influences celle des idées religieuses, la plus
puissante de toutes sur le caractère humain. Alors les penchans innés se
déploient librement avec une vigueur toute sauvage. Qu'on ouvre l'histoire
ancienne, qu'on suive dans leurs brigandages deux hordes, l'une de Gaulois,
l'autre de Germains: la situation est la même, des deux côtés ignorance,
brutalité, barbarie égales; mais comme on sent néanmoins que la nature n'a
pas jeté ces hommes-là dans le même moule! À l'étude d'un peuple pendant sa
vie nomade il en succède une autre non moins importante pour le but dont
nous nous occupons, l'étude de ce même peuple durant le premier travail de
la vie sédentaire, dans cette époque de transition où la liberté humaine
se débat encore violemment contre les lois nécessaires des sociétés et le
développement progressif des idées et des besoins sociaux.
Les traits saillans de la famille gauloise, ceux qui la différencient le
plus, à mon avis, des autres familles humaines, peuvent se résumer ainsi:
une bravoure personnelle que rien n'égale chez les peuples anciens; un
esprit franc, impétueux, ouvert à toutes les impressions, éminemment
intelligent; mais à côté de cela une mobilité extrême, point de constance,
une répugnance marquée aux idées de discipline et d'ordre si puissantes
chez les races germaniques, beaucoup d'ostentation, enfin une désunion
perpétuelle, fruit de l'excessive vanité. Si l'on voulait comparer
sommairement la famille gauloise à cette famille germanique, que nous
venons de nommer, on pourrait dire que le sentiment personnel, le _moi_
individuel est trop développé chez la première, et que, chez l'autre, il ne
l'est pas assez; aussi trouvons-nous à chaque page de l'histoire des
Gaulois des personnages originaux, qui excitent vivement et concentrent sur
eux notre sympathie, en nous faisant oublier les masses; tandis que, dans
l'histoire des Germains, c'est ordinairement des masses que ressort tout
l'effet.
Tel est le caractère général des peuples de sang gaulois; mais, dans ce
caractère même, l'observation des faits conduit à reconnaître deux nuances
distinctes, correspondant à deux branches distinctes de la famille, à deux
races, pour me servir de l'expression consacrée en histoire. L'une de ces
races, celle que je désigne sous le nom de _Galls_, présente, de la manière
la plus prononcée, toutes les dispositions naturelles, tous les défauts et
toutes les vertus de la famille; les types gaulois individuels les plus
purs lui appartiennent: l'autre, celle des _Kimris_, moins active, moins
spirituelle peut-être, possède en retour plus d'aplomb et de stabilité:
c'est dans son sein principalement qu'on remarque les institutions de
classement et d'ordre; c'est là que persévérèrent le plus long-temps les
idées de théocratie et de monarchie.
L'histoire des Gaulois, telle que je l'ai conçue, se divise naturellement
en quatre grandes périodes; bien que les nécessités de la chronologie ne
m'aient pas toujours permis de m'astreindre, dans le récit, à une
classification aussi rigoureuse.
La première période renferme les aventures des nations gauloises à l'état
nomade. Aucune des races de notre occident n'a accompli une carrière plus
agitée et plus brillante. Les courses de celle-ci embrassent l'Europe,
l'Asie et l'Afrique; son nom est inscrit avec terreur dans les annales de
presque tous les peuples. Elle brûle Rome; elle enlève la Macédoine aux
vieilles phalanges d'Alexandre, force les Thermopyles et pille Delphes;
puis elle va planter ses tentes sur les ruines de l'ancienne Troie, dans
les places publiques de Milet, aux bords du Sangarius et à ceux du Nil;
elle assiège Carthage, menace Memphis, compte parmi ses tributaires les
plus puissans monarques de l'Orient; à deux reprises elle fonde dans la
haute Italie un grand empire, et elle élève au fond de la Phrygie cet autre
empire des Galates qui domina long-temps toute l'Asie-Mineure.
Dans la seconde période, celle de l'état sédentaire, on voit se développer,
partout où cette race s'est fixée à demeure, les institutions sociales,
religieuses et politiques conformes à son caractère particulier;
institutions originales, civilisation pleine de mouvement et de vie, dont
la Gaule transalpine offre le modèle le plus pur et le plus complet. On
dirait, à suivre les scènes animées de ce tableau, que la théocratie de
l'Inde, la féodalité de notre moyen-âge et la démocratie athénienne se sont
donné rendez-vous sur le même sol pour s'y combattre et y régner tour à
tour. Bientôt cette civilisation se mélange et s'altère; des élémens
étrangers s'y introduisent, importés par le commerce, par les relations de
voisinage, par la réaction des populations subjuguées. De là des
combinaisons multiples et souvent bizarres; en Italie, c'est l'influence
romaine qui se fait sentir dans les mœurs des Cisalpins; dans le midi de la
Transalpine, c'est l'influence des Grecs de Massalie (l'ancienne
Marseille), et il se forme en Galatie le composé le plus singulier de
civilisation gauloise, grecque et phrygienne.
Vient ensuite la période des luttes nationales et de la conquête. Par un
hasard digne de remarque, c'est toujours sous l'épée des Romains que tombe
la puissance des nations gauloises; à mesure que la domination romaine
s'étend, la domination gauloise, jusque-là assurée, recule et décline; on
dirait que les vainqueurs et les vaincus d'Allia se suivent sur tous les
points de la terre pour y vider la vieille querelle du Capitole. En Italie,
les Cisalpins sont subjugués, mais seulement au bout de deux siècles d'une
résistance acharnée; quand le reste de l'Asie a accepté le joug, les
Galates défendent encore contre Rome l'indépendance de l'Orient; la Gaule
succombe, mais d'épuisement, après un siècle de guerres partielles, et neuf
ans de guerre générale sous César; enfin les noms de Caractacus et de
Galgacus illustrent les derniers et infructueux efforts de la liberté
bretonne. C'est partout le combat inégal de l'esprit militaire, ardent,
héroïque, mais simple et grossier, contre le même esprit discipliné et
persévérant.
Peu de nations montreraient dans leurs annales une aussi belle page que
cette dernière guerre des Gaules, écrite pourtant par un ennemi. Tout ce
que l'amour de la patrie et de la liberté enfanta jamais d'héroïsme et de
prodiges, s'y déploie malgré mille passions contraires et funestes:
discordes entre les cités, discordes dans les cités, entreprises des nobles
contre le peuple, excès de la démocratie, inimitiés héréditaires des races.
Quels hommes que ces Bituriges qui incendient en un seul jour vingt de
leurs villes! que cette population carnute, fugitive, poursuivie par
l'épée, par la famine, par l'hiver et que rien ne peut abattre! Quelle
variété de caractères dans les chefs, depuis le druide Divitiac,
enthousiaste bon et honnête de la civilisation romaine, jusqu'au sauvage
Ambiorix, rusé, vindicatif, implacable, qui ne conçoit et n'imite que la
rudesse des Germains; depuis Dumnorix, brouillon ambitieux mais fier, qui
veut se faire du conquérant des Gaules un instrument, non pas un maître,
jusqu'à ce Vercingétorix, si pur, si éloquent, si brave, si magnanime dans
le malheur, et à qui il n'a manqué pour prendre place parmi les plus grands
hommes, que d'avoir eu un autre ennemi, surtout un autre historien que
César!
La quatrième période comprend l'organisation de la Gaule en province
romaine et l'assimilation lente et successive des mœurs transalpines aux
mœurs et aux institutions de l'Italie; travail commencé par Auguste,
continué et achevé par Claude. Ce passage d'une civilisation à l'autre ne
se fait point sans violence et sans secousses: de nombreuses révoltes sont
comprimées par Auguste, une grande insurrection échoue sous Tibère. Les
déchiremens et la ruine imminente de Rome pendant les guerres civiles de
Galba, d'Othon, de Vitellius, de Vespasien donnent lieu à une subite
explosion de l'esprit d'indépendance au nord des Alpes; les peuples gaulois
reprennent les armes, les sénats se reforment, les Druides proscrits
reparaissent, les légions romaines cantonnées sur le Rhin sont vaincues ou
gagnées, un _Empire gaulois_ est construit à la hâte; mais bientôt la Gaule
s'aperçoit qu'elle est déjà au fond toute romaine, et qu'un retour à
l'ancien ordre de choses n'est plus ni désirable pour son bonheur, ni même
possible; elle se résigne donc à sa destinée irrévocable, et rentre sans
murmure dans la communauté de l'empire romain.
Avec cette dernière période finit l'histoire de la race gauloise en tant
que _nation_, c'est-à-dire en tant que corps de peuples libres, soumis à
des institutions propres, à la loi de leur développement spontané: là
commence un autre série de faits, l'histoire de cette même race devenue
membre d'un corps politique étranger, et modifiée par des institutions
civiles, politiques, religieuses qui ne sont point les siennes. Quelque
intérêt que mérite, sous le point de vue de la philosophie comme sous celui
de l'histoire, cette Gaule romaine qui joue dans le monde romain un rôle si
grand et si original, je n'ai point dû m'en occuper dans cet ouvrage: les
destinées du territoire gaulois, depuis les temps de Vespasien jusqu'à la
conquête des Francs, forment un épisode complet, il est vrai, de l'histoire
de Rome, mais un épisode qui ne saurait être isolé tout à fait de
l'ensemble sous peine de n'être plus compris.
J'ai raisonné jusqu'à présent dans l'hypothèse de l'existence d'une famille
gauloise qui différerait des autres familles humaines de l'occident, et se
diviserait en deux branches ou races bien distinctes: je dois avant tout à
mes lecteurs la démonstration de ces deux faits fondamentaux, sur lesquels
repose tout mon récit. Persuadé que l'histoire n'est point un champ clos où
les systèmes puissent venir se défier et se prendre corps à corps, j'ai
éliminé avec soin du cours de ma narration toute digression scientifique,
toute discussion de mes conjectures et de celles d'autrui. Pourtant comme
la nouveauté de plusieurs opinions émises en ce livre me font un devoir
d'exposer au public les preuves sur lesquelles je les appuie, et, en
quelque sorte, ce que vaut ma conviction personnelle; j'ai résumé dans
les pages qui suivent mes principales autorités et mes principaux
argumens de critique historique. Ce travail que j'avais fait pour mon
propre compte, pour me guider moi-même dans la recherche de la vérité,
et, d'après lequel j'ai cru pouvoir adopter un parti, je le soumets ici
avec confiance à l'examen; je prie toutefois mes lecteurs qu'avant d'en
condamner ou d'en admettre les bases absolument, ils veuillent bien
parcourir le détail du récit, car je n'attache pas moins d'importance
aux inductions générales qui ressortent des grandes masses de faits,
qu'aux témoignages historiques individuels, si nombreux et si unanimes
qu'ils soient.
La question à examiner est celle-ci: a-t-il existé une famille gauloise
distincte des autres familles humaines de l'occident, et était-elle
partagée en deux races? Les preuves que je donne comme affirmatives sont de
trois sortes: 1º philologiques, tirées de l'examen des langues primitives
de l'occident de l'Europe; 2º historiques, puisées dans les écrivains grecs
et romains; 3º historiques, puisées dans les traditions nationales des
Gaulois.
SECTION I.
PREUVES TIRÉES DE L'EXAMEN DES LANGUES.
Dans les contrées de l'Europe appelées par les anciens _Gaule transalpine_
et _île de Bretagne_, embrassant la France actuelle, la Suisse, les
Pays-Bas, et les îles Britanniques, il se parle de nos jours une multitude
de langues qui se rattachent généralement à deux grands systèmes: l'un,
celui des langues du midi, tire sa source de la langue latine, et comprend
tous les dialectes romans et français; l'autre, celui des langues du nord,
dérive de l'ancien teuton ou germain, et règne dans une partie de la Suisse
et des Pays-Bas, en Angleterre et dans la Basse-Écosse. Or, nous savons
historiquement que la langue latine a été introduite en Gaule par les
conquêtes des Romains; nous savons aussi que les langues teutoniques
parlées dans la Gaule et l'île de Bretagne sont dues pareillement à des
conquêtes de peuples teutons ou germains: ces deux systèmes de langues,
importés du dehors, sont donc étrangers à la population primitive,
c'est-à-dire, à la population qui occupait le pays antérieurement à ces
conquêtes.
Mais, au milieu de tant de dialectes néo-latins et néo-teutoniques, on
trouve dans quelques cantons de la France et de l'Angleterre les restes de
langues originales, isolées complètement des deux grands systèmes que nous
venons de signaler comme étrangers. La France en renferme deux, le
_basque_, parlé dans les Pyrénées occidentales, et le _bas-breton_, plus
étendu naguère, resserré maintenant à l'extrémité de l'ancienne Armorike;
l'Angleterre deux également, le _gallois_, parlé dans la principauté de
Galles, appelé _welsh_ par les Anglo-Saxons, par les Gallois eux-mêmes,
_kymraig_; et le _gaëlic_, usité dans la haute Écosse et l'Irlande. Ces
langues, originales parmi toutes les autres, l'histoire ne nous apprend
point qu'elles aient été importées dans le pays où on les parle,
postérieurement aux conquêtes romaine et germaine; elle ne montre point non
plus par qui et comment elles auraient pu y être introduites: nous sommes
donc fondés à les regarder comme antérieures à ces conquêtes, et par
conséquent comme appartenant à la population primitive.
La question d'antiquité ainsi établie, deux autres questions se présentent:
1º Ces langues ont-elles appartenu au même peuple ou à des peuples
différens? 2º Existe-t-il des preuves historiques qu'elles aient été
parlées antérieurement à l'établissement des Romains, par conséquent des
Germains; et dans quelles portions de territoire? Nous essaierons de
résoudre ces deux questions, en examinant successivement chacune des
langues; et d'abord nous remarquerons que, le bas-breton se rattachant
d'une manière très-étroite au gallois ou _kymraig_, les idiomes originaux,
dont nous parlons, se réduisent réellement à trois, 1º le _basque_, 2º le
_kymraig_ ou _kyrmric_, 3º le _gaëlic_ ou _gallic_.
I. _De la langue basque_.
Cette langue, appelée _euscara_[1] par le peuple qui la parle, est en
usage dans quelques cantons du sud-ouest de la France et du nord-ouest de
l'Espagne, des deux côtés des Pyrénées: la singularité de ses radicaux et
celle de sa grammaire ne la distinguent pas moins des langues kymrique et
gallique que des dérivées du latin et du teuton. Son antiquité ne saurait
faire doute quand on voit qu'elle a fourni les plus vieilles dénominations
des fleuves, des montagnes, des villes, des tribus de l'ancienne Espagne.
Sa grande extension n'est pas moins certaine: de savans travaux[2] ont
constaté son empreinte dans la nomenclature géographique de presque toute
l'Espagne, surtout des provinces orientale et méridionale. En Gaule, la
province appelée par les Romains _Aquitaine_, et comprise entre les
Pyrénées et le cours de la Garonne, présente aussi dans sa plus vieille
géographie des traces nombreuses de cette langue qui s'y parle encore
aujourd'hui. De pareilles traces se retrouvent, plus altérées et plus
rares, il est vrai, le long de la Méditerranée, entre les Pyrénées
orientales et l'Arno, dans cette lisière étroite qui portait chez les
anciens les noms de _Ligurie_, _Celto-Ligurie_ et _Ibéro-Ligurie_[3]. Un
grand nombre de noms d'hommes, de dignités, d'institutions relatés dans
l'histoire comme appartenant soit aux Ibères, soit aux Aquitains,
s'expliquent et sans effort à l'aide de la langue basque. De plus, le mot
_Ligure_ (_Li-gor_, peuple d'en-haut) est basque.
Note 1: _Eusk_, _Ausk_ ou _Ask_ paraît avoir été le véritable nom
générique de la race parlant le basque: _Bask_, _Vask_ et _Gask_,
d'où dérivent _Vascons_ et _Gascons_, ne sont évidemment que des
formes aspirées de ce radical.
Note 2: Particulièrement l'ouvrage de M. Guillaume de Humboldt
intitulé: _Pruefung der Untersuchungen ueber die Urbewohner
Hispaniens, vermittelst der Vaskischen Sprache. Berlin_, 1821.
Note 3: Entre autres noms liguriens qui appartiennent à la langue
basque on peut citer: _Illiberis_ (_Illi-berri_), Ville-Neuve;
_Iria_ chez les Ligures Taurins (Plin. I. I. c. 150); _Vasio_ chez
les Ligures Voconces (_Basoa_, bois ); _Asta_ sur les bords du
Tanaro (Roches), etc. Humboldt, pag. 94.--Cf. pour la Ligurie et
l'Aquitaine ci-dessous t. II, c. I.
Il résulte la présomption légitime: 1º que le basque est un reste de
l'ancienne langue espagnole ou ibérienne, et la population parlant basque
aujourd'hui, un débris de la race des _Ibères_; 2º que cette race, par
le langage du moins, n'avait rien de commun avec les nations parlant les
langues gallique et kymrique; 3º qu'elle occupait dans la Gaule deux grands
cantons, l'Aquitaine et la Ligurie gauloise.
II. _De la langue gallique_.
Le _gaëlic_ ou _gallic_, conformément à la prononciation, est parlé dans la
haute Écosse, l'Irlande, les Hébrides et l'île de Man. Il n'existe pas de
trace qu'un autre idiome ait été en usage plus anciennement dans ces
contrées, puisque les dénominations les plus antiques de lieux, de peuples,
d'individus, appartiennent exclusivement à cette langue. Si l'on veut
suivre ses vestiges par le moyen des nomenclatures géographique et
historique, on trouve qu'elle a régné dans toute la basse Écosse, et dans
l'Angleterre, d'où elle paraît avoir été expulsée par la langue kymrique;
on la reconnaît encore dans une portion du midi et dans tout l'est de la
Gaule, dans la haute Italie, dans l'Illyrie, dans le centre et l'ouest de
l'Espagne.
Mais, sur le continent, ce sont surtout les provinces orientales et
méridionales de la Gaule qui portent l'empreinte manifeste du passage de
cette langue; ce n'est qu'à l'aide du glossaire gallique qu'on peut
découvrir la signification des noms géographiques, ou de dignités,
d'institutions, d'individus, appartenant à la population primitive de ce
pays. De plus, nos patois actuels de l'est et du midi fourmillent de mots
étrangers au latin et qu'on reconnaît être des mots de la langue gallique.
On peut induire de ces faits:
1º Que la race parlant le gallic a occupé, dans des temps reculés, les îles
Britanniques et la Gaule, et de ce foyer s'est répandue dans plusieurs
cantons de l'Italie, de l'Espagne et de l'Illyrie.
2º Qu'elle a précédé dans l'île de Bretagne la race parlant le kymric.
Mais ce nom de _Gall_ n'était rien moins qu'inconnu à l'antiquité; sous la
forme latine de _Gallus_, sous la forme grecque de _Galatès_[4] il est
inscrit dans les annales de tous les peuples anciens; il y désigne
génériquement les habitans de la Gaule d'où partirent à différentes fois
des émigrations nombreuses en Italie, en Illyrie, en Espagne. D'après ces
rapprochemens, il serait difficile de ne pas reconnaître l'identité des
deux noms, et par conséquent des deux peuples; et de ne pas regarder la
race des _Galls_, parlant aujourd'hui la langue gallique, comme un reste de
l'une des races dont se composait l'ancienne population gauloise.
Note 4: _Gaidheal_, _Gael_, (_Gall_), _Gallus_ et le nom du pays
_Gallia_, Gaule. Les Grecs ont procédé autrement que les Latins. Du
nom du pays, _Gaidhealtachd_ ou _Gaeltachd_ (_Galltachd_), terre des
Galls, ils ont fait _Galatia_, Γαλατία, et de ce mot ils ont formé le
nom générique _Galatès_, Γαλάτης.
III. _De la langue kymrique_.
La province de l'île de Bretagne, appelée _pays_ ou _principauté de
Galles_, est habitée, comme on sait, par un peuple qui porte dans sa
langue maternelle le nom de _Cynmri_[5] ou _Kymri_, et depuis les temps les
plus reculés, n'en a jamais reconnu d'autre. Des monumens littéraires
authentiques attestent que cette langue, le _cynmraig_ ou kymric, était
cultivée avec un grand éclat dès le sixième siècle de notre ère,
non-seulement dans les limites actuelles de la principauté de Galles, mais
tout le long de la côte occidentale de l'Angleterre, tandis que les
Anglo-Saxons, population germanique, occupaient par conquête le centre et
l'est. L'examen des nomenclatures géographique et historique de la Bretagne
antérieures à l'arrivée des Germains prouve aussi qu'avant cette époque le
kymric régnait dans tout le midi de l'île, où il avait succédé au gallic
relégué dans le nord.
Note 5: La voyelle _y_ dans le mot _kymri_ se prononce d'une manière
sourde à peu près comme l'_u_ anglais dans _but_.
J'ai dit tout-à-l'heure que le _bas-breton_ ou _armoricain_, parlé dans une
partie de la Bretagne française, était un dialecte kymrique. Le mélange
d'un grand nombre de mots latins et français a altéré, il est vrai, ce
dialecte; mais les témoignages historiques font foi qu'au cinquième siècle,
il était presque identiquement le même que celui de l'île de Bretagne,
puisque les insulaires, réfugiés dans l'Armorike, pour échapper à
l'invasion des Angles, y trouvèrent, disent les contemporains, _des peuples
de leur langage_[6]. Les noms tirés de la géographie et de l'histoire
démontrent en outre que le même idiome avait été bien parlé antérieurement
au cinquième siècle dans tout l'ouest et le nord de la Gaule. Ce pays ainsi
que le midi de l'île de Bretagne auraient donc été peuplés anciennement par
la race parlant le kymric. Mais quel est le nom générique de cette race?
est-ce _Armorike_? est-ce _Breton_? _Armorike_, qui signifie _maritime_,
est une dénomination locale et non générique; _Breton_, paraît n'être qu'un
nom particulier de tribu[7]; nous adopterons donc provisoirement comme le
vrai nom de cette race celui de _Kymri_, qui, dès le sixième siècle, la
désignait déjà dans l'île de Bretagne.
Note 6: Consulter le _Mithridates_ d'Adelung et de Vater, t. II,
p. 157.
Note 7: Les Triades galloises font dériver ce nom de _Prydain_ fils
d'_Aodd_. _Ynys Prydain_, l'île de Prydain. Cf. ci-après t. I, p. 47.
Je dois consacrer quelques lignes aux rapports mutuels des deux idiomes
kymrique et gallique, considérés toujours sous le point de vue de
l'histoire. Ne pouvant présenter ici que des résultats généraux et
très-sommaires, je dirai, sans m'engager dans aucun examen de détail, que
le fond de tous deux est le même, qu'ils dérivent sans nul doute d'une
langue-mère commune; mais qu'à côté de cette similitude frappante dans les
racines et dans le système général de la composition des mots on remarque
de grandes différences dans le système grammatical, différences
essentielles qui constituent deux langues bien séparées, bien distinctes
quoique sœurs, et non pas seulement deux dialectes de la même langue.
Il me reste à ajouter que le gallic et le kymric appartiennent à cette
grande famille de langues dont les philologues placent la source dans le
sanscrit, idiome sacré de l'Inde.
Les inductions historiques qui découlent de cet examen des langues peuvent
se résumer ainsi:
1º Une population ibérienne distincte de la population gauloise habitait
plusieurs cantons du midi de la Gaule, sous les noms d'_Aquitains_ et de
_Ligures_.
2º La population gauloise proprement dite se subdivisait en _Galls_ et en
_Kymri_.
3º Les Galls avaient précédé les Kymri sur le sol de l'île de Bretagne et
probablement aussi sur celui de la Gaule.
4º Les Galls et les Kymri formaient deux races appartenant à une seule et
même famille humaine.