disait-il, est conservée parmi les manuscrits de la bibliothèque
de l'Arsenal. L'éditeur y a puisé des éclaircissements. (_Note à
la lettre du 26 janvier 1680_, t. VI, p. 130.)
[803] _La Bastille_, ou _Mémoires pour servir à l'histoire
secrète du gouvernement français depuis le quatorzième siècle
jusqu'en 1789_.
[804] _La Chambre ardente_, p. 9.
[805] MICHELET, _Procès de la Brinvilliers_ (Revue des Deux
Mondes, avril 1860). CAMILLE ROUSSET, _Histoire de Louvois et de
son administration politique et judiciaire_. Paris, 1861.
Voici ce que dit M. Fouquier de l'_excellent sommaire_ du procès
des Poisons qu'il lui a été donné de consulter:
«C'est un manuscrit conservé à la bibliothèque du Corps législatif
sous les lettres et numéros suivants: B 105/577 g de 200 pages
environ, non toutes remplies entièrement, mais couvertes en partie
de résumés écrits d'une écriture très-fine et serrée. Ce manuscrit
a pour titre: CHAMBRE ARDENTE, _tenue les années 1679, 80, 81, 82.
Extrait fait par Me Brunet, notaire, de 12 cartons remis entre les
mains de M. le chancelier garde des sceaux, par les héritiers de
La Reynie_. Voilà donc, enfin, une source authentique, abondante.
Le registre s'ouvre par une liste alphabétique de 226 décrétés,
dont 138 femmes. Parmi ces noms brillent, presque à chaque page,
ceux de ces seigneurs, de ces grandes dames, de ces
parlementaires, de ces prêtres qu'on avait, disait-on, prudemment
soustraits à la juridiction de la Chambre. Les révélations les
plus inattendues y sollicitent le regard, et on y entrevoit de
singuliers et sinistres jours sur l'histoire secrète de la cour de
Louis XIV. Comme Me Brunet, le patient et véridique notaire, nous
nous contenterons du rôle effacé de greffier et d'abréviateur,
nous permettant seulement de mettre en ordre et en œuvre ces
notes précieuses.» (_La Chambre ardente_, p. 10.)
Le peu d'espace qui nous reste ne nous permet pas de faire nous-mêmes une
pareille histoire. Le lecteur pourra facilement recourir aux sources que
nous lui indiquons, et il reconnaîtra la portée politique de cette
ténébreuse affaire, et les efforts du gouvernement pour l'étouffer et
l'amoindrir.
Dès la fin de l'année 1679, Le Sage avait demandé à faire des
révélations. Louvois fut chargé de les recevoir et de lui promettre la
vie sauve s'il les jugeait complètes: l'exil dont cet accusé fut
seulement frappé prouve que le ministre fut suffisamment édifié sur la
sincérité de ses aveux. M. Rousset publie une lettre adressée à Louis XIV
dans laquelle Louvois apprécie, sans les reproduire, les indications
fournies à la justice par ce principal complice de La Voisin. D'après ses
conversations avec lui, il signale au roi le danger de la présence de
certains personnages à la Cour. Ce qui prouve l'importance des
révélations de Le Sage, c'est que ce fut bientôt après, le 23 janvier,
qu'eurent lieu les arrestations ou les ajournements qui produisirent dans
Paris une si profonde émotion.
Celle qui reste le plus sérieusement chargée, soit dans les documents
conservés à la bibliothèque du Corps législatif soit dans les trop
courts extraits empruntés par M. de Monmerqué au dossier aujourd'hui
disparu de la bibliothèque de l'Arsenal, est la comtesse de Soissons.
Soumise à la question le 17 février, deux jours avant sa condamnation, La
Voisin avait déclaré qu'il était très-vrai que la comtesse était venue
chez elle avec la maréchale de La Ferté et la marquise d'Alluyes; que lui
ayant dit, d'après l'inspection de sa main, qu'elle avait été aimée d'un
grand prince, madame de Soissons lui avait demandé si cela reviendrait,
ajoutant: «Qu'il fallait bien que cela revînt d'une façon ou d'autre.....
et qu'elle porteroit sa vengeance plus loin, et sur l'un et sur l'autre,
et jusqu'à s'en défaire[806].» Dans le résumé de Me Brunet, analysé par
M. Fouquier, on trouve nettement formulée, à la charge de la comtesse de
Soissons, l'accusation d'avoir fait préparer un placet contenant un
poison en poudre très-subtil qu'elle devait remettre au roi en se jetant
à ses genoux, et le résumé ajoute même que, pendant que le roi l'aurait
lu, la comtesse devait encore glisser dans ses poches de cette poudre
empoisonnée[807].
[806] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. VI, p. 139. Extrait de la procédure
de l'Arsenal.
[807] FOUQUIER, _la Chambre ardente_.
La Voisin, sur la sellette, s'était expliquée sur le compte de la
duchesse de Bouillon. Elle ne chargea pas comme sa sœur cette seconde
nièce de Mazarin: elle dit qu'en effet elle était venue chez elle, mais
uniquement pour satisfaire un motif de curiosité. M. de Monmerqué a
reproduit une partie de l'interrogatoire subi par madame de Bouillon, le
29 janvier, cinq jours après le départ de sa sœur. Cette pièce
ressemble peu au piquant dialogue recueilli par madame de Sévigné, et où
la duchesse semblait avoir mis tant de persiflage et de hauteur. Elle est
ici suffisamment humble et parfaitement sérieuse, car Le Sage, dans ses
révélations, l'avait accusée d'avoir voulu obtenir par la magie la mort
de son mari, afin d'épouser le duc de Vendôme. Madame de Bouillon fut
obligée d'avouer qu'en effet elle était allée chez La Voisin pour y
consulter _un très-habile homme_, que celle-ci disait connaître, et «qui
savoit faire des merveilles,» lequel n'était autre que Le Sage. La
duchesse était partie en compagnie du duc de Vendôme, du marquis de
Ruvigny, de madame de Chaulieu et de l'abbé de ce nom. «Étant passée,
déclara-t-elle, où étoit ledit Le Sage, elle lui demanda ce qu'il savoit
faire d'extraordinaire, et ledit le Sage lui ayant dit qu'il feroit
brûler en sa présence un billet, et qu'après cela il le feroit retrouver
où elle voudroit, et elle répondante lui ayant dit sur cela qu'il n'en
falloit pas davantage, ledit Le Sage lui dit qu'il falloit écrire
quelques demandes; sur quoi M. le duc de Vendôme en écrivit deux, dont
l'une étoit pour savoir où étoit alors M. le duc de Nevers, et l'autre si
M. le duc de Beaufort étoit mort; lequel billet ayant été cacheté, ledit
Le Sage le lia avec du fil ou de la soie, et y mit du soufre avec
quelques enveloppes de papier; après quoi M. de Vendôme prit ledit billet
qu'il fit brûler lui-même en la présence d'elle répondante, sur un
réchaud, dans la chambre de La Voisin, et après cela ledit Le Sage dit à
elle répondante qu'elle retrouveroit ce billet brûlé dans une porcelaine
chez elle, ce qui n'arriva pas néanmoins. Mais deux ou trois jours après
Le Sage vint chez elle et lui rapporta ledit billet, ce qui la surprit
extrêmement, et de le voir cacheté comme il étoit, et au même état que
lorsqu'il fut remis audit Le Sage.» Surpris d'un pareil fait, les mêmes
voulurent recommencer l'expérience. Un nouveau billet fut, à quelques
jours de là, remis à Le Sage, et pareillement brûlé par lui. Mais, comme
il tardait à le rapporter, la duchesse de Bouillon envoya plusieurs fois
chez lui, «et y passa elle-même.» Après plusieurs excuses, Le Sage «vint
trois ou quatre jours après chez elle répondante, où il lui dit que les
sibylles (qu'il disait consulter) étoient empêchées.» La duchesse ajoute
dans son interrogatoire que depuis elle n'avoit pas revu Le Sage, et
qu'elle trouva la chose si ridicule qu'elle la raconta à plusieurs
personnes et en écrivit même à son mari, alors à l'armée. L'un des
commissaires, la mettant en présence de la déclaration de Le Sage qui la
concernait, lui demanda s'il n'était pas vrai que dans l'un des billets
donnés par elle ou en son nom il eût été question de la mort du duc de
Bouillon, elle répondit que non, «et que la chose étoit si étrange
qu'elle se détruisoit d'elle-même[808].»
[808] SÉVIGNÉ, notes de la Lettre 707, t. VI, p. 141.
Le fait de Le Sage n'était qu'un vulgaire tour de passe-passe, que le
dernier de nos bateleurs accomplit chaque jour sans faillir aux yeux
ébahis de la foule. Quant à l'accusation portée contre la duchesse de
Bouillon, eût-elle été prouvée, elle ne constituait qu'un fait de
prétendue magie, et, quoi qu'on en dise, quoi qu'en semble penser Bussy,
ni Louis XIV, ni ses ministres, ni les juges ne pensaient que l'on pût,
par les pratiques de la sorcellerie, amener la mort de quelques
personnes; au point de vue religieux, au point de vue même de la
législation civile qui punissait l'impiété et le blasphème, on pouvait
être reconnu coupable de magie, mais non d'homicide par magie. La
duchesse de Bouillon alla donc, pour quelque temps, expier à Nérac sa
trop grande curiosité, peut-être son désir trop hâtif de devenir veuve,
mais surtout sa légèreté de paroles, au sortir d'un interrogatoire où
elle semble avoir eu trop de peur pour y mettre tant d'esprit.
Les rigueurs extrêmes furent réservées aux personnes convaincues ou
très-fortement soupçonnées d'avoir eu recours au poison. C'est ce qui
explique la différence du traitement fait aux deux nièces de Mazarin.
Après une courte absence, l'une reparut à la Cour; mais la comtesse de
Soissons ne put jamais rentrer en France, et mourut en exil, léguant sa
vengeance à son avant-dernier fils, qui malheureusement se trouva être un
homme de génie, et fit cruellement connaître à Louis XIV le nom du
_prince Eugène_.
Un regrettable et charmant écrivain a voulu désintéresser Olympe Mancini
dans toutes les accusations dont elle a été l'objet, et, tout en avouant
son amour pour Louis XIV et son ardent désir de reconquérir un empire
perdu, rejeter sur l'implacable et aveugle animosité de Louvois sa sortie
déshonorante de la France et son exil sans fin. Un peu de passion galante
pour les nièces de Mazarin, et un sentiment de générosité vis-à-vis d'une
femme perdue par la tradition populaire, l'ont égaré[809]. L'analyse de
la procédure de l'Arsenal, qui nous a été transmise par le notaire
Brunet, incrimine cette femme d'une façon bien autrement grave et
précise que les extraits uniques conservés par M. de Monmerqué. Il est un
fait, ensuite, dans lequel il est bien difficile de la justifier
entièrement: c'est l'empoisonnement de la reine d'Espagne, la malheureuse
Louise d'Orléans. Saint-Simon en accuse formellement la comtesse de
Soissons. En effet, ses liaisons avec l'ambassadeur d'Autriche, le comte
de Mansfeld, auteur présumé du coup, sa fuite précipitée de Madrid, au
lendemain de la mort de la reine, sont de grands indices contre elle;
nous disons indices, car il a été dans la destinée d'Olympe Mancini
d'être soupçonnée de tous les crimes, sans avoir été convaincue d'aucun.
[809] Conf. AMÉDÉE RENÉE, _les Nièces de Mazarin_ (chapitre
d'_Olympe Mancini_); Paris, chez MM. Firmin Didot, 1858, un vol.
in-8º.
L'un des plus compromis par les révélations de Le Sage était le marquis
de Cessac. A l'en croire, ce crédule et peu scrupuleux personnage était
venu plusieurs fois le trouver pour lui demander le secret de gagner, ou
pour mieux dire de tricher sûrement au jeu du roi; un moyen de se défaire
en cachette de son frère, le comte de Clermont, et une recette pour se
faire aimer de sa belle-sœur[810]. Resté hors de France pendant dix ans,
le marquis de Cessac, en 1690, vint se constituer prisonnier à la
Bastille, et en sortit avec un arrêt favorable, qui l'acquitta sans trop
le réhabiliter.
[810] _Extraits de la procédure de l'Arsenal_. (SÉVIGNÉ, t. VI,
137.)
Madame du Roure avait été accusée par La Voisin d'être venue la consulter
pour se faire aimer du roi, et amener la mort de mademoiselle de La
Vallière. Mais, confrontée avec son accusatrice, elle n'en fut pas
reconnue, et La Voisin déclare, pour expliquer son manque de mémoire,
que les faits énoncés par elle remontaient déjà à quatorze ans[811].
[811] SÉVIGNÉ, t. VI.
Dans un extrait de l'interrogatoire de Marie de La Marc, femme du marquis
de Fontet, mestre de camp d'un régiment de cavalerie, tiré des mêmes
manuscrits de l'Arsenal, on trouve quelques détails qui ne sont point
dépourvus d'intérêt, sur certains faits relatifs au marquis de Feuquières
et au maréchal de Luxembourg. Ce qui concerne ce dernier doit d'autant
plus fixer l'attention, que les pièces de son dossier, distinctes des
documents consultés par M. de Monmerqué à la bibliothèque de l'Arsenal,
n'ont pas, selon le même, «été retrouvées parmi celles de l'affaire des
Poisons qui existent à la bibliothèque de MONSIEUR»[812]. Seraient-ce les
mêmes pièces qui auraient passé du cabinet de MONSIEUR, le comte d'Artois
à cette époque (1819), dans la bibliothèque du Corps législatif? C'est un
doute, un fait à vérifier.
[812] _Ibid._
Après avoir gardé un silence presque absolu dans son premier
interrogatoire du 28 janvier 1680, la marquise de Fontet, le 6 mars
suivant, fit connaître aux commissaires «qu'ayant appris que
l'instruction que l'on faisoit regardoit le service du roi, la
considération du bien public l'obligeoit de déclarer que le duc de
Luxembourg et M. le marquis de Feuquières étoient venus chez elle, un
jour que Le Sage (qui se faisait appeler du Buisson) s'y trouvoit.» Ils
montèrent tous trois dans une chambre haute, avec un laquais qui portait
un réchaud de feu. «Ils firent sortir le laquais, ne demeurèrent pas
longtemps dans cette chambre, et sortirent ensuite, sans parler à madame
de Fontet, et sans qu'elle ait su ce qui s'étoit passé chez elle.» On y
avait brûlé des billets dont le contenu n'est point constaté, et il
paraît que ni le maréchal, ni M. de Feuquières, n'avaient été satisfaits
des _tours_ de Le Sage, car, le 12 mars, madame de Fontet, complétant ses
souvenirs, déclara aux magistrats instructeurs «qu'ayant revu le duc de
Luxembourg quelques jours après, il lui dit que Le Sage étoit un fripon,
qui ne savoit rien.» Elle ajouta que le marquis de Feuquières, regrettant
sans doute les pistoles arrachées à sa crédulité, lui avait dit, de son
côté, «que Le Sage étoit un escroc.» L'historien de la maison de
Montmorency, Dézormeaux, donne à cette scène un tour plus favorable pour
le maréchal. Celui-ci, on le sait, publia pour sa défense une lettre où
il rappelait avec hauteur et noblesse les services de sa famille. On lui
imputait d'avoir fait un pacte avec le diable, dans un écrit remis à Le
Sage, et cela pour obtenir trois choses: la découverte de titres égarés
ou dérobés, et qui devaient lui faire adjuger des biens considérables
qu'il réclamait en justice comme ayant autrefois appartenu à sa maison;
les moyens d'arriver à de grands commandements militaires et à de hautes
fonctions dans l'État, et, comme moyen de fortune assurée, la réussite du
dessein qu'on lui attribuait de faire épouser à son fils la fille de
Louvois, celle que nous venons de voir mariée au petit-fils de la
Rochefoucauld. C'est à ce dernier point que le duc de Luxembourg, dans sa
lettre, a fait cette réponse que l'histoire a recueillie et admirée:
«Quand Matthieu de Montmorency épousa la veuve de Louis le Gros, il ne
s'adressa point au diable, mais aux états généraux, qui déclarèrent que,
pour acquérir au roi mineur l'appui des Montmorency il fallait faire ce
mariage[813].» Voltaire a pris le ton de cette lettre, écrite après coup,
pour le ton de l'interrogatoire de Luxembourg. Il ne s'annonce point
ainsi dans le consciencieux travail de M. Fouquier: sa tenue y est trop
conforme à celle que nous a révélée la correspondance de madame de
Sévigné. Dans sa lettre déjà citée, Louvois, dès le lendemain de son
entretien avec Le Sage, avait fait connaître au roi ces mêmes imputations
sur lesquelles fut basée la procédure suivie contre le maréchal. Les
hommes de guerre, avides de fortune et de gloire comme lui, courtisaient
à l'envi un ministre dont l'influence était si considérable: rien ne fait
donc obstacle à la réalité du projet matrimonial attribué au duc de
Luxembourg.
[813] VOLTAIRE, _Siècle de Louis XIV_, chap. XXVI; Fouquier, _la
Chambre ardente_.
Le Sage, le chargeant d'un crime vulgaire, l'avait en outre accusé
d'avoir voulu faire empoisonner une comédienne, la Dupin, entre les mains
de laquelle se trouvaient ses titres perdus, et qui refusait de les
rendre. Ceci était plus grave qu'un pacte avec le diable pour les
retrouver, et l'on comprend l'indignation avec laquelle Luxembourg rejeta
une pareille accusation. On lui représenta l'écrit, signé de lui, dans
lequel il se vouait au diable pour obtenir son appui. Il reconnut sa
signature, mais il dénia, comme œuvre d'une main étrangère, le corps de
l'écriture. Le jugement intervenu dans son affaire mit au compte de son
intendant Bonnard ces lignes accusatrices. Bonnard fut convaincu de les
avoir ajoutées au pouvoir signé en blanc que son maître disait lui avoir
remis pour arriver à la découverte des papiers intéressant sa fortune.
Mis hors de cause par arrêt en date du 14 mai 1681, le maréchal de
Luxembourg reçut le 18 l'ordre de se rendre à vingt lieues de Paris dans
ses terres, d'où il ne fut rappelé qu'au mois de juin de l'année
suivante.
Quant aux autres personnes de distinction comprises dans la procédure des
Poisons, et que nous avons nommées, mesdames de La Ferté, de Cœnishac,
du Fontet, de Polignac, de Tingry, MM. de Thermes, de Feuquières, etc.,
elles s'en tirèrent encore à meilleur marché que le maréchal, les
premières investigations n'ayant mis à leur charge que des faits de
puérile curiosité, ou de croyance ridicule, mais fort commune, en la
puissance de la magie. C'est là ce qu'il est peut-être permis de
reprocher au vainqueur de Fleurus; car, pour des crimes, nul ne peut y
songer. D'ailleurs la manière dont Louis XIV le traita par la suite
indique qu'il l'avait surtout reconnu pur de tout mauvais dessein, de
tout complot contre sa personne, comme son inflexible sévérité à l'égard
de la comtesse de Soissons prouve qu'il l'en croyait capable, sinon
coupable.
Si l'on en croit le document conservé à la bibliothèque du Corps
législatif, c'est au même motif qu'il faudrait attribuer la rigueur
persistante dont fut l'objet le surintendant Fouquet; et c'est ici la
partie nouvelle et vraiment imprévue du travail de M. Fouquier. Il a
recueilli dans le résumé de Me Brunet des indices nombreux, nous
n'oserions dire des preuves, que, pendant de longues années, du fond de
sa prison, Fouquet organisa, ou mieux inspira une conjuration permanente
contre la personne de Louis XIV, lorsqu'il eut acquis la conviction,
partagée par quelques-uns de ses amis, que la mort seule du roi pourrait
le rendre à la liberté. Déjà son nom avait été prononcé dans le procès de
la Brinvilliers. Il n'en fut nullement question dans le public en cette
dernière circonstance, et la marquise de Sévigné n'eut ni le chagrin
d'entendre accuser son ami, ni l'occasion, sans nul doute chaleureusement
saisie, de le défendre: mais il faut finir cet article déjà trop long de
ces mémoires. Nous renvoyons donc à la _Chambre ardente_ de M. Fouquier
le lecteur désireux d'approfondir la grave accusation portée contre un
homme, que la science historique nouvelle a déjà assez maltraité, et que
de plus complètes recherches finiraient peut-être par accabler[814].
[814] Conf. surtout la Notice sur Fouquet placée par M. P.
Clément en tête de son Histoire de Colbert.
L'équité veut toutefois qu'on n'accepte qu'avec la plus extrême
prudence les révélations, les allégations de misérables, accusés
et surtout convaincus de grands crimes, et qui peut-être pensaient
pouvoir se sauver en impliquant dans leurs soi-disants aveux des
personnages éminents ou des noms fameux. M. de Monmerqué n'a-t-il
pas lu à la bibliothèque de l'Arsenal un interrogatoire de La
Voisin, où celle-ci déclare «qu'elle a connu la demoiselle du
Parc, comédienne, et l'a fréquentée pendant quatorze ans, que sa
belle-mère, nommée de Gordo, lui avoit dit que c'étoit Racine qui
l'avoit empoisonnée?» (SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. VI, p. 176.) Racine
un empoisonneur! cette accusation est d'un grand prix pour toutes
les personnes compromises par La Voisin. Mademoiselle du Parc
était morte en 1668, après avoir créé avec éclat, l'année
précédente, le rôle d'_Andromaque_.
Quelle conclusion y a-t-il à tirer de toute cette affaire quant au temps
qui en fut témoin? Faut-il, comme M. Michelet, condamner un régime tout
entier pour des faits individuels quoique trop nombreux, et y voir une
preuve de la gangrène générale d'une société parée, au dehors, de tout
l'éclat du génie, de toutes les grâces de la civilisation la plus polie?
Nous aimons mieux (ce sera plus juste et plus vrai) dire avec Voltaire:
«Cette abomination ne fut que le partage de quelques particuliers, et ne
corrompit point les mœurs adoucies de la nation[815].»
[815] VOLTAIRE, _Siècle de Louis XIV_, chap. XXVI.
Après les premières émotions de l'affaire des Poisons, la Cour porta
toute son attention sur le mariage de l'héritier de la couronne, qui
devait être l'occasion de grâces nombreuses et de la création de
nouvelles charges fort enviées et chaudement disputées. Madame de
Maintenon eut la haute main dans la composition de la maison de la
Dauphine, et on vit bien alors quel chemin elle avait fait dans l'esprit
plutôt que dans le cœur d'un prince qui s'éloignait chaque jour
davantage de madame de Montespan, et que mademoiselle de Fontanges,
eût-elle vécu, n'eût pu garder longtemps avec sa beauté sans esprit.
L'histoire de madame de Maintenon à cette époque décisive de sa vie est
fort mêlée à celle du mariage du Dauphin; mais, seule, madame de Sévigné
nous en fait connaître quelques particularités. Ailleurs on la voit tout
d'un coup établie souveraine; madame de Sévigné nous fait compter les pas
et mesurer les degrés de cette élévation lente, continue et sans
pareille. Ses renseignements étaient sûrs. Par madame de La Fayette et M.
de La Rochefoucauld, elle savait ce que pouvait en dire le prince de
Marsillac, ce demi-favori du roi, depuis qu'il s'était décidé à ne plus
avoir de favori en titre; et par madame de Coulanges elle pénétrait dans
l'intérieur de madame de Maintenon. Dès le 29 novembre 1679, diligente à
renseigner sa fille sur la situation du thermomètre de la Cour, elle lui
écrit: «Madame de Coulanges a été quinze jours à la Cour; madame de
Maintenon étoit enrhumée, et ne vouloit pas la laisser partir.....
_Quanto_ et _l'enrhumée_ sont très-mal; cette dernière est toujours
parfaitement bien avec le centre de toutes choses, et c'est ce qui fait
la rage. Je vous conterois mille bagatelles si vous étiez ici[816].» Le
13 décembre elle ajoute: «Nous saurons bientôt ceux qui seront nommés
pour madame la Dauphine; c'est à l'arrivée de ce dernier courrier qu'on
les déclarera. Il y en a qui disent que madame de Maintenon sera placée
d'une manière à surprendre; ce ne sera pas à cause de _Quanto_, car c'est
la plus belle haine de nos jours.» Et, rendant justice à un mérite par
elle pratiqué et bien connu, madame de Sévigné termine par cette
observation: «Elle n'a vraiment besoin de personne que de son bon
apprêt[817].»
[816] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. VI, p. 33.
[817] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. VI, p. 65.