[773] _Corresp. de Bussy_, t. V, p. 49.--Dans une lettre adressée

à M. de Guitaud, de celles qui ne se trouvent encore que dans le

volume de Millevoye, lettre écrite à la même date, madame de

Sévigné résumant avec quelques variantes ce qu'elle a déjà mandé

à sa fille, écrit ceci qui semble monté au ton de son cousin:

«Mais à propos de justice et d'injustice, ne vous paroît-il pas

de loin que nous ne respirons tous ici que du poison, que nous

sommes dans les sacriléges et les avortements? En vérité, cela

fait horreur à toute l'Europe, et ceux qui nous liront dans cent

ans, plaindront ceux qui auront été témoins de ces accusations.

Vous savez que ce pauvre Luxembourg s'est remis de son bon gré à

la Bastille: il a été l'officier qui s'y est mené, il a lui-même

montré l'ordre à Bezemaux. Il vint de Saint-Germain, il rencontra

madame de Montespan en chemin; ils descendirent tous deux de

leurs carrosses pour parler plus en liberté; il pleura fort: il

vint aux Jésuites, il demanda plusieurs pères, il pria Dieu dans

l'église, et toujours des larmes. Il paroissoit un peu qu'il ne

savoit à quel saint se vouer; il rencontra Mlle de Vauvineux, il

lui dit qu'il s'en alloit à la Bastille, qu'il en sortiroit

innocent; mais qu'après un tel malheur il ne reverroit jamais le

monde. Il fut d'abord mis dans une chambre assez belle; deux

heures après, il est venu un ordre de le renfermer. Il est donc

dans une chambre d'en haut très-désagréable; il ne voit personne;

il a été interrogé quatre heures par M. de Bezons et M. de la

Reynie. Pour madame la comtesse de Soissons, c'est une autre

manière de peindre, elle a porté son innocence au grand air; elle

partit la nuit, et dit qu'elle ne pouvoit envisager la prison, ni

la honte d'être confrontée à des gueuses et à des coquines. La

marquise d'Alluye est avec elle: ils prennent le chemin de Namur;

on n'a pas dessein de les suivre. Il y a quelque chose d'assez

naturel et d'assez noble à ce procédé; pour moi, je l'approuve.

On dit cependant que les choses dont elle est accusée ne sont que

de pures sottises qu'elle a redites mille fois, comme on fait

toujours quand on revient de chez ces sorcières ou soi-disantes.

Il y a beaucoup à raisonner sur toutes ces choses: on ne fait

autre chose; mais je crois que l'on n'écrit pas ce que l'on

pense.» (Édition Klostermann, p. 50.)

Quant aux personnes simplement ajournées sans être détenues, le marquis

de Feuquières, la comtesse du Roure, cette compagne intime de la

Vallière, connue sous le nom de mademoiselle d'Attigny, la vicomtesse de

Polignac, mère du futur cardinal de ce nom, la maréchale de La Ferté, de

la famille d'Angennes, la princesse de Tingry, et la duchesse de

Bouillon, elles furent interrogées à diverses reprises par la Chambre de

l'Arsenal, et madame de Sévigné tient avec son soin accoutumé sa fille au

courant de tout ce qui transpirait dans le public, curieux et inquiet,

sur cette incroyable affaire. Elle put lui redonner en entier, dans la

forme piquante où on le rapportait, l'interrogatoire de la duchesse de

Bouillon, et on peut affirmer, sans le savoir, qu'il n'a dû rien perdre

en malice en passant par la plume qui l'a reproduit.

«Madame de Bouillon entra comme une petite reine dans cette chambre; elle

s'assit dans une chaise qu'on lui avoit préparée, et au lieu de répondre

à la première question, elle demanda qu'on écrivît ce qu'elle vouloit

dire; c'étoit: «Qu'elle ne venoit là que par le respect qu'elle avoit

pour l'ordre du roi, et nullement pour la chambre, qu'elle ne

reconnaissoit point, ne voulant point déroger aux priviléges des ducs.»

Elle ne dit pas un mot que cela ne fût écrit; et puis elle ôta son gant

et fit voir une très-belle main. Elle répondit sincèrement jusqu'à son

âge.--Connaissez-vous la Vigoureux?--Non.--Connaissez-vous la

Voisin?--Oui.--Pourquoi voulez-vous vous défaire de votre mari?--Moi,

m'en défaire! vous n'avez qu'à lui demander s'il en est persuadé; il m'a

donné la main jusqu'à cette porte.--Mais, pourquoi alliez-vous si souvent

chez cette Voisin?--C'est que je voulois voir les Sibylles qu'elle

m'avoit promises; cette compagnie méritoit bien qu'on fît tous les

pas.--N'avez-vous pas montré à cette femme un sac d'argent?--Elle dit que

non, par plus d'une raison, et, tout cela d'un air fort riant et fort

dédaigneux.--Eh! bien, messieurs, est-ce là tout ce que vous avez à me

dire?--Oui madame. Elle se lève, et en sortant, elle dit très-haut:

«Vraiment, je n'eusse jamais cru que des hommes sages pussent demander

tant de sottises.» Elle fut reçue de tous ses parents, amis et amies avec

adoration, tant elle était jolie, naïve, naturelle, hardie, et d'un bon

air et d'un esprit tranquille.[774]» On ajoutait dans le public

qu'interrogée par un des juges si elle avait vu le diable chez la Voisin,

madame de Bouillon lui avait répondu que oui, lui en décrivant le costume

semblable à celui de son interrogateur[775].

[774] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (31 janvier 1680), t. VI, p. 140.

[775] VOLTAIRE: _Siècle de Louis XIV_, chap. XXVI.

Madame de Sévigné est un fidèle écho des rumeurs et des impressions de la

grande société parisienne, aux prises avec un mystère dans lequel se

trouvaient compromis un si grand nombre de ses membres. En face de

l'humble public, de cette masse qui, jusque là, n'avait point été

habituée à voir de tels personnages accusés de tels crimes, un sentiment

involontaire de solidarité s'empare d'une partie des hautes classes. Dans

le premier moment de surprise on avait cru tout possible; on avait tout

accepté, même les crimes les plus énormes. Au bout de quelques jours, une

réaction en sens contraire se manifestait déjà: la marquise de Sévigné la

subit et la constate.

«Mesdames de Bouillon et de Tingry furent interrogées lundi à cette

Chambre de l'Arsenal. Leurs nobles familles les accompagnèrent jusqu'à la

porte. Il ne paroît pas jusqu'ici qu'il y ait rien de noir aux sottises

qu'on leur impute; il n'y a pas même du gris brun. Si on ne trouve rien

de plus, voilà de grands scandales qu'on auroit pu épargner à des

personnes de cette qualité. Le maréchal de Villeroy dit que ces messieurs

et ces dames ne croient pas en Dieu et qu'ils croient au diable. Vraiment

on conte des choses ridicules de tout ce qui se passoit chez ces

abominables femmes. La maréchale de La Ferté alla par complaisance (_chez

la Voisin_) avec madame la Comtesse et ne monta point. M. de Langres

étoit avec la maréchale; voilà qui est bien noir: cette affaire lui donne

un plaisir qu'elle n'a pas ordinairement, c'est d'entendre dire qu'elle

est innocente[776]. La duchesse de Bouillon alla demander à la Voisin un

peu de poison pour faire mourir un vieux et ennuyeux mari qu'elle avoit,

et une invention pour épouser un jeune homme qu'elle aimoit. Ce jeune

homme étoit M. de Vendôme, qui la menoit d'une main, et son mari de

l'autre; et de rire. Quand une _Mancine_ ne fait qu'une folie comme

celle-là, c'est donné; et ces sorcières vous rendent cela sérieusement,

et font horreur à toute l'Europe d'une bagatelle. Madame la comtesse de

Soissons demandoit si elle ne pourroit point faire revenir un amant qui

l'avoit quittée; cet amant étoit un grand prince, et on assure qu'elle

dit que, s'il ne revenoit à elle, il s'en repentiroit: cela s'entend du

roi, et tout est considérable sur un tel sujet. Mais voyons la suite: si

elle a fait de plus grands crimes, elle n'en a pas parlé à ces

gueuses-là. Un de nos amis dit qu'il y a une branche aînée au poison, où

l'on ne remonte point, parce qu'elle n'est pas originaire de France; ce

sont ici de petites branches de cadets qui n'ont pas de souliers. La

Tingry fait imaginer quelque chose de plus important, parce qu'elle a été

maîtresse des novices[777]. Elle dit: J'admire le monde; on croit que

j'ai eu des enfants de M. de Luxembourg. Hélas! Dieu le sait. Enfin, le

ton aujourd'hui c'est l'innocence des nommées et l'horreur de la

diffamation; peut-être que demain ce sera le contraire. Vous connoissez

ces sortes de voix générales, je vous en instruirai fidèlement; on ne

parle ici d'autre chose; en effet, il n'y a guère d'exemples d'un pareil

scandale dans une cour chrétienne. On dit que cette Voisin mettoit dans

un four tous les petits enfants dont elle faisoit avorter; et madame de

Coulanges, comme vous pouvez penser, ne manque pas de dire, en parlant de

la Tingry, _que c'étoit pour elle que le four chauffoit_[778].» On dirait

que le public impartial, auquel appartient évidemment madame de Sévigné,

est tiraillé entre deux partis, dont l'un exagère et l'autre amoindrit

tout, et qui l'emportent chacun à leur tour, les jolis mots comme les

mots cruels allant leur train et brochant sur le tout.

[776] La maréchale de La Ferté était renommée pour ses

galanteries.

[777] A l'Abbaye-aux-Bois.

[778] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (31 janvier 1680), t. VI, p. 136.

L'affaire du maréchal duc de Luxembourg semblait prendre une tournure

plus sérieuse. On n'en parlait pas sur ce ton léger; non que l'opinion du

plus grand nombre lui fût contraire, mais la sévérité dont il était

l'objet, pouvait tout faire croire et tout faire craindre. Ce que l'on

racontait même de son attitude humble et pusillanime ne contribuait pas

peu à alarmer les amis qui lui restaient. Nous ne pouvons omettre ce

chapitre relatif au futur vainqueur de Steinkerque, chapitre si

extraordinaire dans la correspondance de madame de Sévigné des mois de

janvier et de février 1680, qui forme (on ne trouve ces détails que là)

l'histoire _extérieure_ de l'affaire des Poisons, dont nous verrons tout

à l'heure la réalité judiciaire.

«Il faut reprendre (mande-t-elle à madame de Grignan, le 31 janvier) le

fil des nouvelles que je laisse toujours un peu reposer quand je traite

le chapitre de votre santé. M. de Luxembourg a été deux jours sans

manger; il avait demandé plusieurs jésuites; on les lui a refusés: il a

demandé la _Vie des Saints_, on la lui a donnée: il ne sait, comme vous

voyez, _à quel Saint se vouer_. Il fut interrogé quatre heures, vendredi

ou samedi, je ne m'en souviens pas; il parut ensuite fort soulagé, et

soupa. On croit qu'il auroit mieux fait de mettre son innocence en pleine

campagne, et de dire qu'il reviendroit quand ses juges naturels le

feroient revenir. Il fait grand tort au duché en reconnoissant cette

Chambre; mais il a voulu obéir aveuglément à Sa Majesté[779].» (En sa

double qualité de duc et de pair, le maréchal de Luxembourg avait le

privilége de ne pouvoir être jugé que par la grand'chambre du Parlement,

avec l'adjonction des pairs de France.) Avant de clore sa lettre, la

consciencieuse nouvelliste est allée une dernière fois par la ville à la

chasse aux propos, et voici ce qu'elle en rapporte à la confusion plus

grande du maréchal prisonnier: «M. de Luxembourg est entièrement

déconfit; ce n'est pas un homme, ni un petit homme, ce n'est pas même une

femme, c'est une vraie femmelette. «Fermez cette fenêtre--allumez du

feu--donnez-moi du chocolat--donnez-moi ce livre--j'ai quitté Dieu, il

m'a abandonné.» Voilà ce qu'il a montré à Bezemaux et à ses commissaires,

avec une pâleur mortelle. Quand on n'a que cela à porter à la Bastille,

il vaut bien mieux gagner pays, comme le roi, avec beaucoup de bonté, lui

en avoit donné les moyens, jusqu'au moment qu'il s'est enfermé; mais il

faut en revenir, malgré soi, à la Providence; il n'étoit pas naturel de

se conduire comme il a fait, étant aussi foible qu'il le paroît[780]».

[779] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. VI, p. 137.

[780] _Ibid._, p. 144.

D'un naturel prompt à accuser, et, de plus, ulcéré par son éternelle

disgrâce, et envieux-né de tous les maréchaux, ses cadets à l'armée,

Bussy accueille et enregistre sans hésiter toutes les rumeurs les plus

absurdes comme les plus noires sur M. de Luxembourg. Pour lui, il est en

plein avec une étonnante crédulité dans le parti des pessimistes; et

c'est un curieux symptôme de ce temps, de voir cet esprit qui n'est pas

ordinaire et sans distinction, ne pas croire impossible l'existence et la

puissance de la magie. «Le bruit est qu'on recherche M. de Luxembourg,

écrit-il à Jeannin de Castille, sur les concussions aussi bien que sur

les empoisonnements et sur la magie... Ses amis se moquent de

l'accusation qu'on lui fait d'avoir fait des pactes avec le diable, et

disent qu'on ne punit point de mort, au Parlement de Paris, le crime de

sorcellerie. Il est vrai, mais on punit les maléfices, et ce fut pour

cela qu'on fit brûler le maréchal de Raiz[781]; et qu'on feroit mourir M.

de Luxembourg, si par la sorcellerie, il avoit fait mourir

quelqu'un[782].» Bussy paraît très-consolé à l'avance de tout ce qui peut

advenir de plus sinistre au maréchal. C'est sur le même ton que ses

correspondants lui donnent la réplique. Faisant allusion à Boutteville,

père du maréchal, décapité en 1627 pour cause de duel, et au duc de

Montmorency, qui paya de sa tête, cinq ans après, sa révolte contre Louis

XIII, ou plutôt contre Richelieu, madame de Rabutin, une femme! mande à

son père ce mot cruel qui semble promettre au bourreau la tête du

prisonnier: «Si M. de Luxembourg étoit convaincu, il passeroit mal son

temps aussi bien que son père: _on dit que l'échafaud est substitué dans

cette maison_[783];» c'est à dire que la hache y est héréditaire.

[781] Gilles de Laval, seigneur de Raiz, exécuté sous Charles

VII.

[782] _Corr. de Bussy_ (lettre du 22 février, 1680, t. V, p. 64).

[783] _Lettre_ du 26 janvier, _Corresp. de Bussy_, t. V, p. 47.

Ce grand procès criminel marchait trop lentement au gré de la galerie

avide de nouvelles et d'émotions. Le 2 février madame de Sévigné annonce

avec un certain regret que la Chambre ne travaillera de vingt jours, soit

pour faire des informations nouvelles, soit pour faire venir de loin des

gens accusés, «comme, par exemple, cette Polignac, qui a un décret, ainsi

que la comtesse de Soissons[784].» Pour le plus grand nombre, les

charges, à ce que l'on répétait, étaient bien légères. «Feuquières et

madame du Roure, écrit madame de Sévigné, toujours des peccadilles.»

Madame de La Ferté (redit-elle, car elle tient à son mot), «ravie d'être

innocente une fois en sa vie, a voulu à toute force jouir de cette

qualité.» Quoiqu'on l'eût laissée libre de ne pas venir s'expliquer

devant la Chambre de l'Arsenal, elle insista pour être entendue; «et cela

fut trouvé encore plus léger que madame de Bouillon.» Aussi la marquise

ajoute-t-elle que «l'on continue à blâmer un peu la sagesse des juges,

qui a fait tant de bruit, et nommé scandaleusement de si grands noms pour

si peu de chose[785].»

[784] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. VI, p. 151.

[785] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. VI, p. 150.

Le premier feu des suppositions calmé, et dans le silence de l'œuvre

mystérieuse des magistrats, la fatigue ou plutôt la légèreté parisienne

finit par prendre entièrement le dessus. On ne voulut plus s'occuper de

cette affaire, qui avait trompé l'attente publique, à moins de quelque

grosse et très-certaine révélation. «On recommencera à travailler à cette

Chambre plus tôt qu'on ne pensoit (mande le 7 février, madame de

Sévigné): on assure qu'il y a bien des confrontations à faire. Il nous

faut quelque chose de nouveau pour nous réveiller; on s'endort; et ce

grand bruit est cessé jusqu'à la première occasion. On ne parle plus de

M. de Luxembourg: j'admire vraiment comme les choses passent; c'est bien

un vrai fleuve qui emporte tout avec soi. On nous promet pourtant encore

des scènes curieuses[786].» Le surlendemain, même absence de nouvelles,

si ce n'est qu'il n'y aura pas de tragédie: «L'affaire des Poisons est

tout aplatie; on ne dit plus rien de nouveau. Le bruit est qu'il n'y aura

point de sang répandu[787].» Le 14 février, la marquise annonce que la

Chambre ardente a repris ses travaux, et que M. de Luxembourg a été mené

deux fois à Vincennes, où étaient détenus notamment la Voisin, Le Sage et

la Vigoureux, pour leur être confronté; mais «qu'on ne sait point le

véritable état de son affaire.» Le 16, elle se plaint toujours que «les

juges sont muets[788].»

[786] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. VI, p. 154.

[787] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. VI, p. 158.

[788] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. VI, p. 160, 164 et 167.

Dans ce mutisme sans doute recommandé, et les choses semblant perdre

chaque jour de leur gravité, après avoir accusé les magistrats de trop de

précipitation, on s'égaya à leurs dépens au moyen de l'interrogatoire de

la duchesse de Bouillon, qui, selon M. de La Rivière, se vengeait comme

elle pouvait en se moquant de ses juges[789]. M. de Bouillon parlait de

l'envoyer dans toute l'Europe, «où l'on pourroit croire que sa femme est

une empoisonneuse[790].» Bussy apprend à La Rivière que cette conduite

«avoit fort fâché le roi contre elle, car cela donne un grand ridicule à

la chambre de justice[791]. «Aussi, dix jours après, la marquise de

Sévigné annonce à sa fille que madame de Bouillon s'était si bien vantée

des réponses par elle faites aux juges, qu'elle s'était attiré une bonne

lettre de cachet pour aller à Nérac, où elle fut, en effet obligée de se

rendre[792].

[789] _Corresp. de Bussy_, _Lettre_ du 23 février, t. V, p. 69.

[790] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. VI, p. 150.

[791] _Corresp. de Bussy_, t. V, p. 55.

[792] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (16 février 1680), t. VI, p. 166.

Le 21 février madame de Sévigné constate qu'on «ne parle plus de M. de

Luxembourg[793].» Revenant sur la comtesse de Soissons, elle rapporte à

sa fille le bruit qui courait qu'on lui avait fermé les portes de Namur

et d'Anvers, et de plusieurs autres villes de Flandre, en disant: _Nous

ne voulons point de ces empoisonneuses_. Avec un sérieux mêlé d'amertume

elle ajoute: «C'est ainsi que cela se tourne; et désormais un François,

dans les pays étrangers, et un empoisonneur, ce sera la même chose[794].»

Dans la lettre suivante, elle redonne à madame de Grignan, d'après La

Rochefoucauld, un incident grotesque et insultant de cette triste odyssée

d'Olympe Mancini, où l'on voit bien l'horreur que cette affaire inouïe

avait provoquée dans toute l'Europe: «M. de La Rochefoucauld nous conta

hier qu'à Bruxelles la comtesse de Soissons avoit été contrainte de

sortir doucement de l'église, et que l'on avoit fait une danse de chats

liés ensemble, où, pour mieux dire, une criaillerie par malice, et un

sabbat si épouvantable, qu'ayant crié en même temps que c'étoient des

diables et des sorciers qui la suivoient, elle avoit été obligée, comme

je vous dis, de quitter la place, pour laisser passer cette folie, qui ne

vient pas d'une trop bonne disposition des peuples[795].»

[793] SÉVIGNÉ, _Lettres_, p. 171.

[794] SÉVIGNÉ, _Lettres_, p. 172.

[795] SÉVIGNÉ, _Lettres_, p. 180.

Enfin, le 22 février, la Voisin fut brûlée en place de Grève. «Elle ne

nous a rien produit de nouveau, dit madame de Sévigné;» c'est-à-dire

qu'elle trompa le public, qui, voyant qu'elle n'avait rien établi de

péremptoire dans le cours de la procédure contre les personnages dénommés

par elle, l'attendait aux révélations _in extremis_, aux inspirations de

l'échafaud. La marquise de Sévigné la vit passer des fenêtres de l'hôtel

Sully, situé rue Saint-Antoine, en compagnie de mesdames de Sully, de

Chaulnes, de Fiesque et de «bien d'autres.» Au retour elle fait à sa

fille ce récit connu des dernières heures et du supplice de la condamnée,

dont nous n'empruntons que les dernières et terribles lignes: «A

Notre-Dame, elle ne voulut jamais prononcer l'amende honorable, et à la

Grève elle se défendit autant qu'elle put de sortir du tombereau: on l'en

tira de force; on la mit sur le bûcher assise et liée avec du fer, on la

couvrit de paille; elle jura beaucoup; elle repoussa la paille cinq ou

six fois; mais enfin le feu s'augmenta, et on la perdit de vue, et ses

cendres sont en l'air présentement. Voilà la mort de madame Voisin,

célèbre par ses crimes et par son impiété[796].»

[796] SÉVIGNÉ, _Lettre_ du 23 février, t. VI, p. 175-177.

On ne trouve plus dans madame de Sévigné que deux ou trois détails, à

grande distance, sur ce procès des Poisons qui avait débuté avec tant de

bruit. Le 1er mai, elle fait connaître la sortie de prison de madame de

Dreux, après avoir été «_admonestée_, qui est une très-légère peine, avec

cinq cents livres d'aumône.»--«On croit, ajoute-t-elle, que M. de

Luxembourg sera tout aussi bien traité que madame de Dreux.... et c'est

une chose terrible que le scandale qu'on a fait, sans pouvoir convaincre

les accusés: cela marque aussi l'intégrité des juges[797].» Le 18 mai,

enfin, elle apprend à madame de Grignan que dans l'affaire du maréchal,

il n'y a que son intendant de condamné; qu'il a fait amende honorable et

justifié son maître. Sa lettre toutefois est pleine de sous-entendus: «Il

y auroit extrêmement à causer, dit-elle, à raisonner, à admirer sur tout

cela[798].» Elle rend compte à peu près dans les mêmes termes à M. de

Guitaud de cette solution qui surprenait quoiqu'elle ne déplût pas: «On

me mande (elle est à la campagne) que l'intendant de M. de Luxembourg est

condamné aux galères; qu'il s'est dédit de tout ce qu'il avoit dit contre

son maître: voilà un bon ou un mauvais valet; pour lui, il est sorti de

la Bastille plus blanc qu'un cygne; il est allé pour quelque temps à la

campagne. Avez-vous jamais vu des fins et des commencements d'histoires

comme celles-là? Il faudroit faire un petit tour en litière sur tous ces

événements[799].»

[797] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. VI, p. 242 et 244.

[798] SÉVIGNÉ, _Lettres_, 279.

[799] _Lettres inédites_, éd. Klostermann, p. 61.

Faisons, en compagnie des pièces originales, ce tour en litière que

souhaitait madame de Sévigné pour s'expliquer sans réticences sur la fin

d'une affaire qui lui semblait prêter autant à causer, à raisonner, à

s'étonner. Elle était plus grosse, en effet, que ne l'a fait supposer son

issue. L'histoire conventionnelle l'a traitée avec une légèreté et un

vague dont était complice la royauté elle-même, peu désireuse de révéler

au public de grands desseins avortés, des périls personnels conjurés.

Une publication spéciale qui, sous la direction d'un esprit sagace,

laborieux et exact, s'occupe des anciennes causes criminelles, en même

temps que des procès nouveaux, vient de répandre sur l'affaire des

Poisons une lumière inattendue, grâce à la découverte faite à la

bibliothèque du Corps législatif (découverte pour nous, et non pour le

savant membre de l'institut qui administre ce riche dépôt[800]) d'un

résumé de la procédure instruite devant la Chambre de l'Arsenal[801].

Malgré l'ordre donné, dit-on, par Louis XIV d'en livrer les actes au feu,

une partie fut retrouvée, en 1789, dans les archives de la Bastille, et

de là portée à la bibliothèque de l'Arsenal, où M. Monmerqué a pu s'en

servir en 1819 pour les notes de son édition des _Lettres de madame de

Sévigné_, qui nous offrent quelques courtes analyses de ces précieux

documents[802]. M. Dufey (de l'Yonne) les a utilisés aussi pour la

composition de son Histoire de la Bastille[803]. «Disparus aujourd'hui,

ajoute M. Fouquier, enlevés non-seulement à la curiosité publique, mais

même à la France, on pense que si l'on pouvait les retrouver (ces

papiers) ce serait en Russie qu'il faudrait les chercher[804].» Les

documents conservés à la bibliothèque du Palais Bourbon consistent en une

analyse des cartons de la _Chambre ardente_, trouvés dans la succession

du lieutenant de police M. de la Reynie. On y lit les noms de plus de

deux cents personnes dont la Chambre a eu à s'occuper, avec des détails

qui autorisent celui qui a eu la bonne fortune de les consulter le

premier, à dire que, grâce à ce document irrécusable, nous pouvons

aujourd'hui connaître l'histoire vraie et jusqu'à présent ignorée de ce

scandaleux procès. On le peut surtout en y joignant un travail récent de

M. Michelet, où se remarquent plus qu'en aucun de ses écrits les défauts

excessifs et les rares qualités de sa méthode historique, et le solide

ouvrage consacré par M. Rousset à la vie et à l'administration de

Louvois, qui a eu dans la direction de la procédure des _Poisons_ une

part ignorée jusqu'ici[805].

[800] M. Miller, de l'Académie des Inscriptions et

Belles-Lettres.

[801] Voy. _Causes célèbres de tous les peuples_, par A.

Fouquier, continuateur de l'_Annuaire historique_ dit de Lesur

(La _Chambre Ardente_, 1679-1682). Paris, 1860, chez Lebrun et

compagnie.

Mémoires touchant la vie et les écrits de Marie de Rabutin-Chantal, (6/6) · 第 31 / 33 段