à M. de Guitaud, de celles qui ne se trouvent encore que dans le
volume de Millevoye, lettre écrite à la même date, madame de
Sévigné résumant avec quelques variantes ce qu'elle a déjà mandé
à sa fille, écrit ceci qui semble monté au ton de son cousin:
«Mais à propos de justice et d'injustice, ne vous paroît-il pas
de loin que nous ne respirons tous ici que du poison, que nous
sommes dans les sacriléges et les avortements? En vérité, cela
fait horreur à toute l'Europe, et ceux qui nous liront dans cent
ans, plaindront ceux qui auront été témoins de ces accusations.
Vous savez que ce pauvre Luxembourg s'est remis de son bon gré à
la Bastille: il a été l'officier qui s'y est mené, il a lui-même
montré l'ordre à Bezemaux. Il vint de Saint-Germain, il rencontra
madame de Montespan en chemin; ils descendirent tous deux de
leurs carrosses pour parler plus en liberté; il pleura fort: il
vint aux Jésuites, il demanda plusieurs pères, il pria Dieu dans
l'église, et toujours des larmes. Il paroissoit un peu qu'il ne
savoit à quel saint se vouer; il rencontra Mlle de Vauvineux, il
lui dit qu'il s'en alloit à la Bastille, qu'il en sortiroit
innocent; mais qu'après un tel malheur il ne reverroit jamais le
monde. Il fut d'abord mis dans une chambre assez belle; deux
heures après, il est venu un ordre de le renfermer. Il est donc
dans une chambre d'en haut très-désagréable; il ne voit personne;
il a été interrogé quatre heures par M. de Bezons et M. de la
Reynie. Pour madame la comtesse de Soissons, c'est une autre
manière de peindre, elle a porté son innocence au grand air; elle
partit la nuit, et dit qu'elle ne pouvoit envisager la prison, ni
la honte d'être confrontée à des gueuses et à des coquines. La
marquise d'Alluye est avec elle: ils prennent le chemin de Namur;
on n'a pas dessein de les suivre. Il y a quelque chose d'assez
naturel et d'assez noble à ce procédé; pour moi, je l'approuve.
On dit cependant que les choses dont elle est accusée ne sont que
de pures sottises qu'elle a redites mille fois, comme on fait
toujours quand on revient de chez ces sorcières ou soi-disantes.
Il y a beaucoup à raisonner sur toutes ces choses: on ne fait
autre chose; mais je crois que l'on n'écrit pas ce que l'on
pense.» (Édition Klostermann, p. 50.)
Quant aux personnes simplement ajournées sans être détenues, le marquis
de Feuquières, la comtesse du Roure, cette compagne intime de la
Vallière, connue sous le nom de mademoiselle d'Attigny, la vicomtesse de
Polignac, mère du futur cardinal de ce nom, la maréchale de La Ferté, de
la famille d'Angennes, la princesse de Tingry, et la duchesse de
Bouillon, elles furent interrogées à diverses reprises par la Chambre de
l'Arsenal, et madame de Sévigné tient avec son soin accoutumé sa fille au
courant de tout ce qui transpirait dans le public, curieux et inquiet,
sur cette incroyable affaire. Elle put lui redonner en entier, dans la
forme piquante où on le rapportait, l'interrogatoire de la duchesse de
Bouillon, et on peut affirmer, sans le savoir, qu'il n'a dû rien perdre
en malice en passant par la plume qui l'a reproduit.
«Madame de Bouillon entra comme une petite reine dans cette chambre; elle
s'assit dans une chaise qu'on lui avoit préparée, et au lieu de répondre
à la première question, elle demanda qu'on écrivît ce qu'elle vouloit
dire; c'étoit: «Qu'elle ne venoit là que par le respect qu'elle avoit
pour l'ordre du roi, et nullement pour la chambre, qu'elle ne
reconnaissoit point, ne voulant point déroger aux priviléges des ducs.»
Elle ne dit pas un mot que cela ne fût écrit; et puis elle ôta son gant
et fit voir une très-belle main. Elle répondit sincèrement jusqu'à son
âge.--Connaissez-vous la Vigoureux?--Non.--Connaissez-vous la
Voisin?--Oui.--Pourquoi voulez-vous vous défaire de votre mari?--Moi,
m'en défaire! vous n'avez qu'à lui demander s'il en est persuadé; il m'a
donné la main jusqu'à cette porte.--Mais, pourquoi alliez-vous si souvent
chez cette Voisin?--C'est que je voulois voir les Sibylles qu'elle
m'avoit promises; cette compagnie méritoit bien qu'on fît tous les
pas.--N'avez-vous pas montré à cette femme un sac d'argent?--Elle dit que
non, par plus d'une raison, et, tout cela d'un air fort riant et fort
dédaigneux.--Eh! bien, messieurs, est-ce là tout ce que vous avez à me
dire?--Oui madame. Elle se lève, et en sortant, elle dit très-haut:
«Vraiment, je n'eusse jamais cru que des hommes sages pussent demander
tant de sottises.» Elle fut reçue de tous ses parents, amis et amies avec
adoration, tant elle était jolie, naïve, naturelle, hardie, et d'un bon
air et d'un esprit tranquille.[774]» On ajoutait dans le public
qu'interrogée par un des juges si elle avait vu le diable chez la Voisin,
madame de Bouillon lui avait répondu que oui, lui en décrivant le costume
semblable à celui de son interrogateur[775].
[774] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (31 janvier 1680), t. VI, p. 140.
[775] VOLTAIRE: _Siècle de Louis XIV_, chap. XXVI.
Madame de Sévigné est un fidèle écho des rumeurs et des impressions de la
grande société parisienne, aux prises avec un mystère dans lequel se
trouvaient compromis un si grand nombre de ses membres. En face de
l'humble public, de cette masse qui, jusque là, n'avait point été
habituée à voir de tels personnages accusés de tels crimes, un sentiment
involontaire de solidarité s'empare d'une partie des hautes classes. Dans
le premier moment de surprise on avait cru tout possible; on avait tout
accepté, même les crimes les plus énormes. Au bout de quelques jours, une
réaction en sens contraire se manifestait déjà: la marquise de Sévigné la
subit et la constate.
«Mesdames de Bouillon et de Tingry furent interrogées lundi à cette
Chambre de l'Arsenal. Leurs nobles familles les accompagnèrent jusqu'à la
porte. Il ne paroît pas jusqu'ici qu'il y ait rien de noir aux sottises
qu'on leur impute; il n'y a pas même du gris brun. Si on ne trouve rien
de plus, voilà de grands scandales qu'on auroit pu épargner à des
personnes de cette qualité. Le maréchal de Villeroy dit que ces messieurs
et ces dames ne croient pas en Dieu et qu'ils croient au diable. Vraiment
on conte des choses ridicules de tout ce qui se passoit chez ces
abominables femmes. La maréchale de La Ferté alla par complaisance (_chez
la Voisin_) avec madame la Comtesse et ne monta point. M. de Langres
étoit avec la maréchale; voilà qui est bien noir: cette affaire lui donne
un plaisir qu'elle n'a pas ordinairement, c'est d'entendre dire qu'elle
est innocente[776]. La duchesse de Bouillon alla demander à la Voisin un
peu de poison pour faire mourir un vieux et ennuyeux mari qu'elle avoit,
et une invention pour épouser un jeune homme qu'elle aimoit. Ce jeune
homme étoit M. de Vendôme, qui la menoit d'une main, et son mari de
l'autre; et de rire. Quand une _Mancine_ ne fait qu'une folie comme
celle-là, c'est donné; et ces sorcières vous rendent cela sérieusement,
et font horreur à toute l'Europe d'une bagatelle. Madame la comtesse de
Soissons demandoit si elle ne pourroit point faire revenir un amant qui
l'avoit quittée; cet amant étoit un grand prince, et on assure qu'elle
dit que, s'il ne revenoit à elle, il s'en repentiroit: cela s'entend du
roi, et tout est considérable sur un tel sujet. Mais voyons la suite: si
elle a fait de plus grands crimes, elle n'en a pas parlé à ces
gueuses-là. Un de nos amis dit qu'il y a une branche aînée au poison, où
l'on ne remonte point, parce qu'elle n'est pas originaire de France; ce
sont ici de petites branches de cadets qui n'ont pas de souliers. La
Tingry fait imaginer quelque chose de plus important, parce qu'elle a été
maîtresse des novices[777]. Elle dit: J'admire le monde; on croit que
j'ai eu des enfants de M. de Luxembourg. Hélas! Dieu le sait. Enfin, le
ton aujourd'hui c'est l'innocence des nommées et l'horreur de la
diffamation; peut-être que demain ce sera le contraire. Vous connoissez
ces sortes de voix générales, je vous en instruirai fidèlement; on ne
parle ici d'autre chose; en effet, il n'y a guère d'exemples d'un pareil
scandale dans une cour chrétienne. On dit que cette Voisin mettoit dans
un four tous les petits enfants dont elle faisoit avorter; et madame de
Coulanges, comme vous pouvez penser, ne manque pas de dire, en parlant de
la Tingry, _que c'étoit pour elle que le four chauffoit_[778].» On dirait
que le public impartial, auquel appartient évidemment madame de Sévigné,
est tiraillé entre deux partis, dont l'un exagère et l'autre amoindrit
tout, et qui l'emportent chacun à leur tour, les jolis mots comme les
mots cruels allant leur train et brochant sur le tout.
[776] La maréchale de La Ferté était renommée pour ses
galanteries.
[777] A l'Abbaye-aux-Bois.
[778] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (31 janvier 1680), t. VI, p. 136.
L'affaire du maréchal duc de Luxembourg semblait prendre une tournure
plus sérieuse. On n'en parlait pas sur ce ton léger; non que l'opinion du
plus grand nombre lui fût contraire, mais la sévérité dont il était
l'objet, pouvait tout faire croire et tout faire craindre. Ce que l'on
racontait même de son attitude humble et pusillanime ne contribuait pas
peu à alarmer les amis qui lui restaient. Nous ne pouvons omettre ce
chapitre relatif au futur vainqueur de Steinkerque, chapitre si
extraordinaire dans la correspondance de madame de Sévigné des mois de
janvier et de février 1680, qui forme (on ne trouve ces détails que là)
l'histoire _extérieure_ de l'affaire des Poisons, dont nous verrons tout
à l'heure la réalité judiciaire.
«Il faut reprendre (mande-t-elle à madame de Grignan, le 31 janvier) le
fil des nouvelles que je laisse toujours un peu reposer quand je traite
le chapitre de votre santé. M. de Luxembourg a été deux jours sans
manger; il avait demandé plusieurs jésuites; on les lui a refusés: il a
demandé la _Vie des Saints_, on la lui a donnée: il ne sait, comme vous
voyez, _à quel Saint se vouer_. Il fut interrogé quatre heures, vendredi
ou samedi, je ne m'en souviens pas; il parut ensuite fort soulagé, et
soupa. On croit qu'il auroit mieux fait de mettre son innocence en pleine
campagne, et de dire qu'il reviendroit quand ses juges naturels le
feroient revenir. Il fait grand tort au duché en reconnoissant cette
Chambre; mais il a voulu obéir aveuglément à Sa Majesté[779].» (En sa
double qualité de duc et de pair, le maréchal de Luxembourg avait le
privilége de ne pouvoir être jugé que par la grand'chambre du Parlement,
avec l'adjonction des pairs de France.) Avant de clore sa lettre, la
consciencieuse nouvelliste est allée une dernière fois par la ville à la
chasse aux propos, et voici ce qu'elle en rapporte à la confusion plus
grande du maréchal prisonnier: «M. de Luxembourg est entièrement
déconfit; ce n'est pas un homme, ni un petit homme, ce n'est pas même une
femme, c'est une vraie femmelette. «Fermez cette fenêtre--allumez du
feu--donnez-moi du chocolat--donnez-moi ce livre--j'ai quitté Dieu, il
m'a abandonné.» Voilà ce qu'il a montré à Bezemaux et à ses commissaires,
avec une pâleur mortelle. Quand on n'a que cela à porter à la Bastille,
il vaut bien mieux gagner pays, comme le roi, avec beaucoup de bonté, lui
en avoit donné les moyens, jusqu'au moment qu'il s'est enfermé; mais il
faut en revenir, malgré soi, à la Providence; il n'étoit pas naturel de
se conduire comme il a fait, étant aussi foible qu'il le paroît[780]».
[779] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. VI, p. 137.
[780] _Ibid._, p. 144.
D'un naturel prompt à accuser, et, de plus, ulcéré par son éternelle
disgrâce, et envieux-né de tous les maréchaux, ses cadets à l'armée,
Bussy accueille et enregistre sans hésiter toutes les rumeurs les plus
absurdes comme les plus noires sur M. de Luxembourg. Pour lui, il est en
plein avec une étonnante crédulité dans le parti des pessimistes; et
c'est un curieux symptôme de ce temps, de voir cet esprit qui n'est pas
ordinaire et sans distinction, ne pas croire impossible l'existence et la
puissance de la magie. «Le bruit est qu'on recherche M. de Luxembourg,
écrit-il à Jeannin de Castille, sur les concussions aussi bien que sur
les empoisonnements et sur la magie... Ses amis se moquent de
l'accusation qu'on lui fait d'avoir fait des pactes avec le diable, et
disent qu'on ne punit point de mort, au Parlement de Paris, le crime de
sorcellerie. Il est vrai, mais on punit les maléfices, et ce fut pour
cela qu'on fit brûler le maréchal de Raiz[781]; et qu'on feroit mourir M.
de Luxembourg, si par la sorcellerie, il avoit fait mourir
quelqu'un[782].» Bussy paraît très-consolé à l'avance de tout ce qui peut
advenir de plus sinistre au maréchal. C'est sur le même ton que ses
correspondants lui donnent la réplique. Faisant allusion à Boutteville,
père du maréchal, décapité en 1627 pour cause de duel, et au duc de
Montmorency, qui paya de sa tête, cinq ans après, sa révolte contre Louis
XIII, ou plutôt contre Richelieu, madame de Rabutin, une femme! mande à
son père ce mot cruel qui semble promettre au bourreau la tête du
prisonnier: «Si M. de Luxembourg étoit convaincu, il passeroit mal son
temps aussi bien que son père: _on dit que l'échafaud est substitué dans
cette maison_[783];» c'est à dire que la hache y est héréditaire.
[781] Gilles de Laval, seigneur de Raiz, exécuté sous Charles
VII.
[782] _Corr. de Bussy_ (lettre du 22 février, 1680, t. V, p. 64).
[783] _Lettre_ du 26 janvier, _Corresp. de Bussy_, t. V, p. 47.
Ce grand procès criminel marchait trop lentement au gré de la galerie
avide de nouvelles et d'émotions. Le 2 février madame de Sévigné annonce
avec un certain regret que la Chambre ne travaillera de vingt jours, soit
pour faire des informations nouvelles, soit pour faire venir de loin des
gens accusés, «comme, par exemple, cette Polignac, qui a un décret, ainsi
que la comtesse de Soissons[784].» Pour le plus grand nombre, les
charges, à ce que l'on répétait, étaient bien légères. «Feuquières et
madame du Roure, écrit madame de Sévigné, toujours des peccadilles.»
Madame de La Ferté (redit-elle, car elle tient à son mot), «ravie d'être
innocente une fois en sa vie, a voulu à toute force jouir de cette
qualité.» Quoiqu'on l'eût laissée libre de ne pas venir s'expliquer
devant la Chambre de l'Arsenal, elle insista pour être entendue; «et cela
fut trouvé encore plus léger que madame de Bouillon.» Aussi la marquise
ajoute-t-elle que «l'on continue à blâmer un peu la sagesse des juges,
qui a fait tant de bruit, et nommé scandaleusement de si grands noms pour
si peu de chose[785].»
[784] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. VI, p. 151.
[785] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. VI, p. 150.
Le premier feu des suppositions calmé, et dans le silence de l'œuvre
mystérieuse des magistrats, la fatigue ou plutôt la légèreté parisienne
finit par prendre entièrement le dessus. On ne voulut plus s'occuper de
cette affaire, qui avait trompé l'attente publique, à moins de quelque
grosse et très-certaine révélation. «On recommencera à travailler à cette
Chambre plus tôt qu'on ne pensoit (mande le 7 février, madame de
Sévigné): on assure qu'il y a bien des confrontations à faire. Il nous
faut quelque chose de nouveau pour nous réveiller; on s'endort; et ce
grand bruit est cessé jusqu'à la première occasion. On ne parle plus de
M. de Luxembourg: j'admire vraiment comme les choses passent; c'est bien
un vrai fleuve qui emporte tout avec soi. On nous promet pourtant encore
des scènes curieuses[786].» Le surlendemain, même absence de nouvelles,
si ce n'est qu'il n'y aura pas de tragédie: «L'affaire des Poisons est
tout aplatie; on ne dit plus rien de nouveau. Le bruit est qu'il n'y aura
point de sang répandu[787].» Le 14 février, la marquise annonce que la
Chambre ardente a repris ses travaux, et que M. de Luxembourg a été mené
deux fois à Vincennes, où étaient détenus notamment la Voisin, Le Sage et
la Vigoureux, pour leur être confronté; mais «qu'on ne sait point le
véritable état de son affaire.» Le 16, elle se plaint toujours que «les
juges sont muets[788].»
[786] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. VI, p. 154.
[787] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. VI, p. 158.
[788] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. VI, p. 160, 164 et 167.
Dans ce mutisme sans doute recommandé, et les choses semblant perdre
chaque jour de leur gravité, après avoir accusé les magistrats de trop de
précipitation, on s'égaya à leurs dépens au moyen de l'interrogatoire de
la duchesse de Bouillon, qui, selon M. de La Rivière, se vengeait comme
elle pouvait en se moquant de ses juges[789]. M. de Bouillon parlait de
l'envoyer dans toute l'Europe, «où l'on pourroit croire que sa femme est
une empoisonneuse[790].» Bussy apprend à La Rivière que cette conduite
«avoit fort fâché le roi contre elle, car cela donne un grand ridicule à
la chambre de justice[791]. «Aussi, dix jours après, la marquise de
Sévigné annonce à sa fille que madame de Bouillon s'était si bien vantée
des réponses par elle faites aux juges, qu'elle s'était attiré une bonne
lettre de cachet pour aller à Nérac, où elle fut, en effet obligée de se
rendre[792].
[789] _Corresp. de Bussy_, _Lettre_ du 23 février, t. V, p. 69.
[790] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. VI, p. 150.
[791] _Corresp. de Bussy_, t. V, p. 55.
[792] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (16 février 1680), t. VI, p. 166.
Le 21 février madame de Sévigné constate qu'on «ne parle plus de M. de
Luxembourg[793].» Revenant sur la comtesse de Soissons, elle rapporte à
sa fille le bruit qui courait qu'on lui avait fermé les portes de Namur
et d'Anvers, et de plusieurs autres villes de Flandre, en disant: _Nous
ne voulons point de ces empoisonneuses_. Avec un sérieux mêlé d'amertume
elle ajoute: «C'est ainsi que cela se tourne; et désormais un François,
dans les pays étrangers, et un empoisonneur, ce sera la même chose[794].»
Dans la lettre suivante, elle redonne à madame de Grignan, d'après La
Rochefoucauld, un incident grotesque et insultant de cette triste odyssée
d'Olympe Mancini, où l'on voit bien l'horreur que cette affaire inouïe
avait provoquée dans toute l'Europe: «M. de La Rochefoucauld nous conta
hier qu'à Bruxelles la comtesse de Soissons avoit été contrainte de
sortir doucement de l'église, et que l'on avoit fait une danse de chats
liés ensemble, où, pour mieux dire, une criaillerie par malice, et un
sabbat si épouvantable, qu'ayant crié en même temps que c'étoient des
diables et des sorciers qui la suivoient, elle avoit été obligée, comme
je vous dis, de quitter la place, pour laisser passer cette folie, qui ne
vient pas d'une trop bonne disposition des peuples[795].»
[793] SÉVIGNÉ, _Lettres_, p. 171.
[794] SÉVIGNÉ, _Lettres_, p. 172.
[795] SÉVIGNÉ, _Lettres_, p. 180.
Enfin, le 22 février, la Voisin fut brûlée en place de Grève. «Elle ne
nous a rien produit de nouveau, dit madame de Sévigné;» c'est-à-dire
qu'elle trompa le public, qui, voyant qu'elle n'avait rien établi de
péremptoire dans le cours de la procédure contre les personnages dénommés
par elle, l'attendait aux révélations _in extremis_, aux inspirations de
l'échafaud. La marquise de Sévigné la vit passer des fenêtres de l'hôtel
Sully, situé rue Saint-Antoine, en compagnie de mesdames de Sully, de
Chaulnes, de Fiesque et de «bien d'autres.» Au retour elle fait à sa
fille ce récit connu des dernières heures et du supplice de la condamnée,
dont nous n'empruntons que les dernières et terribles lignes: «A
Notre-Dame, elle ne voulut jamais prononcer l'amende honorable, et à la
Grève elle se défendit autant qu'elle put de sortir du tombereau: on l'en
tira de force; on la mit sur le bûcher assise et liée avec du fer, on la
couvrit de paille; elle jura beaucoup; elle repoussa la paille cinq ou
six fois; mais enfin le feu s'augmenta, et on la perdit de vue, et ses
cendres sont en l'air présentement. Voilà la mort de madame Voisin,
célèbre par ses crimes et par son impiété[796].»
[796] SÉVIGNÉ, _Lettre_ du 23 février, t. VI, p. 175-177.
On ne trouve plus dans madame de Sévigné que deux ou trois détails, à
grande distance, sur ce procès des Poisons qui avait débuté avec tant de
bruit. Le 1er mai, elle fait connaître la sortie de prison de madame de
Dreux, après avoir été «_admonestée_, qui est une très-légère peine, avec
cinq cents livres d'aumône.»--«On croit, ajoute-t-elle, que M. de
Luxembourg sera tout aussi bien traité que madame de Dreux.... et c'est
une chose terrible que le scandale qu'on a fait, sans pouvoir convaincre
les accusés: cela marque aussi l'intégrité des juges[797].» Le 18 mai,
enfin, elle apprend à madame de Grignan que dans l'affaire du maréchal,
il n'y a que son intendant de condamné; qu'il a fait amende honorable et
justifié son maître. Sa lettre toutefois est pleine de sous-entendus: «Il
y auroit extrêmement à causer, dit-elle, à raisonner, à admirer sur tout
cela[798].» Elle rend compte à peu près dans les mêmes termes à M. de
Guitaud de cette solution qui surprenait quoiqu'elle ne déplût pas: «On
me mande (elle est à la campagne) que l'intendant de M. de Luxembourg est
condamné aux galères; qu'il s'est dédit de tout ce qu'il avoit dit contre
son maître: voilà un bon ou un mauvais valet; pour lui, il est sorti de
la Bastille plus blanc qu'un cygne; il est allé pour quelque temps à la
campagne. Avez-vous jamais vu des fins et des commencements d'histoires
comme celles-là? Il faudroit faire un petit tour en litière sur tous ces
événements[799].»
[797] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. VI, p. 242 et 244.
[798] SÉVIGNÉ, _Lettres_, 279.
[799] _Lettres inédites_, éd. Klostermann, p. 61.
Faisons, en compagnie des pièces originales, ce tour en litière que
souhaitait madame de Sévigné pour s'expliquer sans réticences sur la fin
d'une affaire qui lui semblait prêter autant à causer, à raisonner, à
s'étonner. Elle était plus grosse, en effet, que ne l'a fait supposer son
issue. L'histoire conventionnelle l'a traitée avec une légèreté et un
vague dont était complice la royauté elle-même, peu désireuse de révéler
au public de grands desseins avortés, des périls personnels conjurés.
Une publication spéciale qui, sous la direction d'un esprit sagace,
laborieux et exact, s'occupe des anciennes causes criminelles, en même
temps que des procès nouveaux, vient de répandre sur l'affaire des
Poisons une lumière inattendue, grâce à la découverte faite à la
bibliothèque du Corps législatif (découverte pour nous, et non pour le
savant membre de l'institut qui administre ce riche dépôt[800]) d'un
résumé de la procédure instruite devant la Chambre de l'Arsenal[801].
Malgré l'ordre donné, dit-on, par Louis XIV d'en livrer les actes au feu,
une partie fut retrouvée, en 1789, dans les archives de la Bastille, et
de là portée à la bibliothèque de l'Arsenal, où M. Monmerqué a pu s'en
servir en 1819 pour les notes de son édition des _Lettres de madame de
Sévigné_, qui nous offrent quelques courtes analyses de ces précieux
documents[802]. M. Dufey (de l'Yonne) les a utilisés aussi pour la
composition de son Histoire de la Bastille[803]. «Disparus aujourd'hui,
ajoute M. Fouquier, enlevés non-seulement à la curiosité publique, mais
même à la France, on pense que si l'on pouvait les retrouver (ces
papiers) ce serait en Russie qu'il faudrait les chercher[804].» Les
documents conservés à la bibliothèque du Palais Bourbon consistent en une
analyse des cartons de la _Chambre ardente_, trouvés dans la succession
du lieutenant de police M. de la Reynie. On y lit les noms de plus de
deux cents personnes dont la Chambre a eu à s'occuper, avec des détails
qui autorisent celui qui a eu la bonne fortune de les consulter le
premier, à dire que, grâce à ce document irrécusable, nous pouvons
aujourd'hui connaître l'histoire vraie et jusqu'à présent ignorée de ce
scandaleux procès. On le peut surtout en y joignant un travail récent de
M. Michelet, où se remarquent plus qu'en aucun de ses écrits les défauts
excessifs et les rares qualités de sa méthode historique, et le solide
ouvrage consacré par M. Rousset à la vie et à l'administration de
Louvois, qui a eu dans la direction de la procédure des _Poisons_ une
part ignorée jusqu'ici[805].
[800] M. Miller, de l'Académie des Inscriptions et
Belles-Lettres.
[801] Voy. _Causes célèbres de tous les peuples_, par A.
Fouquier, continuateur de l'_Annuaire historique_ dit de Lesur
(La _Chambre Ardente_, 1679-1682). Paris, 1860, chez Lebrun et
compagnie.